SCENE PREMIERE
MONSIEUR MAFFLU, puis MADAME NÉRISSE. M. Mafflu est un homme d'une cinquantaine d'années confortablement mis, un peu vulgaire. Seul, il regarde sur les tables, soulève des papiers, se mire dans la glace avec complaisance et rajuste sa cravate. Entre bientôt madame Nérisse, ayant à la main la carte de visite de M. Mafflu. Salutations.
MONSIEUR MAFFLU
Ainsi que ma carte de visite a dû vous l'apprendre, je suis monsieur Mafflu, propriétaire.
MADAME NERISSE
En effet, monsieur... [Usant.) « Monsieur Maffia, propriétaire. » Veuillez vous asseoir...
MONSIEUR MAFFLU
Votre propriétaire. Votre nouveau propriétaire. Je me suis rendu récemment acquéreur de cet immeuble. Je suis retiré des alTaires... Alors, comme je craignais de ne pas savoir occuper mon temps, j'ai acheté des maisons... Je les gère moi-même, ça me donne des prétextes de sortie... Si un locataire me demande des réparations, je vais le voir... Je taille une bavette, ça fait toujours passer une heure. Je trouve ainsi l'occasion de voir du monde, des gens bien, je n'ai pas voulu acheter des maisons habitées par des pauvres, quoique le rapport en soit meilleur... Je n'aurais pas eu le co'ur d'expulser moi-même les non-payants, a'ors, il m'aurait fallu prendre un gérant, et mon but n'aurait pas été atteint... (6?i temps.) Voici, madame, ccqui m'amène. Je m'excuse de l'embarras que je vais vous causer, et j'aurais voulu... C'est bien malgré moi... Enfin, je me vois dans l'obligation de vous donner congé.
MAIiAMI:; NKRISSE
J'étais loin de m'altendre à cette nouvelle... Estil permis, monsieur, de vous demand(M' la raison do celte décision ?
MONSIEUR lyiAFFLU
Je suis en pourparlers pour la location de l'appartement du second... Le futur locataire a des jeunes demoiselles...
MADAME NÉRLSSE
Je ne vois pas bien le rapport...
MONSIEUR MAFFLU
Il ne veut louer que dans une maison lialîitée bourgeoisement.
MADAME NÉRISSE
Nous ne faisons pas de bruit... Nous ne causons pas de scandale, que je sache.
MONSIEUR MAFFLU
Évidemment.
MADAME NÉRISSE
Alors?
MONSIEUR MAFFLU
Mon Dieu, madame, vous allez me comprendre... Je suis certain que vous êtes parfaitement estimable et qu'il en est de même pour toutes ces dames, mais j'ai dû convenir qu'un immeuble est dans une certaine mesure déprécié par la présence de gens qui travaillent... Surtout, si ce sont des dames, et, encore plus, si ce sont des dames qui
composent des livres ou qui font un journal... et encore plus, lorsque ce journal s'appelle : La Femme Libre. Les gens qui ne savent passe font sur ce titre des idées, des idées... Oh! je suis le premier à reconnaître que ce sont des idées fausses... Mais eniin... mais enfin... Il y a la question de la valeur de l'immeuble, n'est-ce pas? [Rire.)
MADAME NÉRLSSE
La vue des femmes qui travaillent pour gagner leur vie offusque ces gens-là?
MONSIEUR MAFFLU
Vous avez trouve le mot... Une femme qui travaille est toujours un peu déclassée... Vous comprenez bien ce que je dis là, ce n'est pas pour vous être désagréable...
MADAME NÉRISSE
Mais vos futurs locataires ne veulent pas (jiie leurs jeunes demoiselles aient cet exemple sous les yeux...
MONSIEUR MAFFLU
Non... Ils ne le veulent pas... Et puis le voisinage de personnes indépendantes les inquiète... Moi, vous savez, moi, à la rigueur, je passerais là-dessus... Seulement, vous ne vous en rendez pas compte, et c'est tout naturel ; des femmes qui n'ont besoin de personne, c'est on dehors des idées
acceptées... C'est un peu e.^centrique, un peu révolutionnaire... Vous ne vous en cloutez pas... Mais vous êtes des êtres nouveaux, exceptionnels... des phénomènes...
MADAME NÉRISSE
Il n'en manque pas, cependant, des femmes qui travaillent.
MONSIEUR MAFFLU
Des ouvrières?... Oh! les ouvrières, ça nous est égal...
MADAME NÉRISSE
Si vous avez des enfants, ils ont des institutrices, des maîtresses de piano...
MONSIEUR MAFFLU
Celles-là... Elles travaillent, c'est vrai. Seulement, elles travaillent pour moi, c'est tout différent... Mais vous... ce qui gêne ces dames — madame Mafflu comme les autres — c'est que vous, vous êtes du même monde qu'elles. Moi, j'en reste à la vieille formule de mes pères : La femme au foyer.
MADAME NÉRISSE
Il y a des femmes qui n'en ont pas.
MONSIEUR MAFFLU
Elles ont tort...
MADAME NERISSR
Souvent, co n'est pas leur faute. Où iront-elles? Dans la rue?
MÛXSIEUH MAFFLU
Je reconnais... Je reconnais qu'il y a des nécessités... Seulement, on peut travailler sans être féministe.
MADAME NÉRISSE
Savez-vous seulement ce que c'est que d'être féministe?
MONSIEUR MAFFLU
Vaguement ; là-dessus encore, on a, dans le monde où je vis, bien des idées fausses, je le reconnais... La Femme Libre... La Femme Libre... Madame Mafllu elle-même s'est demandé... enlin de (luelle liberté ou de quelles libertés an pluriel... vous comprenez, quelle liberté au singulier on au pluriel — eh! eh! — il pouvait être question.
MADAME NÉRISSE, riunt.
11 faudra (jue vous me lassiez l'honneur de me présenter à madame Mafflu... Elle doit être très intéressante... J'irai la voir...
JDlN'SIi:i"R MAKFJ.U
D'est cela... Mais pas uii nicrcredi, si vous
VdUlcZ...
MADAME NTiRISSE
Parce que?
MONSIEUR MAFFLU
Parce que c'est son jour...
MADAME NÉRissE, gciiemcnt.
Alors, il va falloir que j'y renonce, je ne suis liljre que le mercredi, précisément.
MONSIEUR AIAFFLU
J'aurais aimé qu'elle put voir elle-même quelle personne distinguée vous êtes... Des amies à elle lui ont fait peur... Elles croyaient que vous... enfin... elles comparaient les femmes féministes aux défenseurs féminins de la Commune... elles disaient que vous vous présenteriez même peutêtre à la députation.
MADAME NÉRISSK
Vous y verriez un inconvénient?
MONSIEUR MAFFLU
Oh ! là-dessus, un de mes amis possède un argument sans réplique... Que ces dames, a-t-il dit... que ces dames fassent d'abord leur service militaire.
MADAME NÉRISSE
Vous lui répondrez que si l'homme fait la guerre.
la femme fait le soMat, et qu'à ce métier-là on meurt aussi.
MONSIEUR MAFFLU, ciprès iiii p/fort (le réflexion.
Je le lui dirai, mais il ne me comprendra pas.
MADAME NKRISSK
Tant pis... Eli bien, je ne veux pas vous retenir plus longtemps, monsieur Mafflu.
MONSIEUR MAFFLU
()h! madame, je serais resté à causer avec vous jusqu'à demain...
MADAME NÉiussE, riant.
Trop aimable, en vérité...
MONSIEUR MAFFLU
Alors, vous me jiardonnez, n'est-ce pas?...
MADAME NÉiîisSE, Ic recojiduisant.
Que ne vous pardonnerait-on pas?
MONSIEUR MAFFI.U, se reloiimanf.
.le...