BOULEVARD SAINT-GERMAIN
Droits de propriété et du traduction réscrrii
tante lorsqu'il le fallait et que le cas était sérieux, mais qui aijnait à s'arrêter. Elle laissait à son maître tout le temps nécessaire pour écrire ses ordonnances. Il était sûr de la retrouver où il Tavait laissée, immobile sur ses quatre paturons, la tête basse, chauvissant à peine des oreilles et ne se servant que de loin en loin de sa queue mal fournie pour chasser les mouches qui attentaient à son repos.
Sans songer à défendre son crâne contre les ardeurs d'un soleil de juillet, M. Larrazet entra dans la cour, tenant, selon son habitude, son chapeau à la main, sa main derrière son dos. Il s'achemina tout droit vers la vacherie, où il comptait avec raison trouver le malade pour lequel on l'avait appelé , beau vacher suisse au poil blond, aux yeux bleus, qui depuis plusieurs semaines ne mangeait plus, ne dormait plus, semblait dépérir. Si inquiétant que fût son état, ce pauvre diable s'obstinait à travailler. En ce moment même, assis sur un tabouret à un seul pied, serrant entre ses genoux un seau en fer battu, la tête penchée, la main au trayon, il se disposait à tirer le lait d'une vache. Dès qu'il aperçut le docteur, il se releva bien vite, se découvrit, tortilla entre ses doigts son bonnet de coton, tandis que sa sellette attachée à sa taille par une courroie pendait derrière lui et lui battait les mollets. Le docteur le questionna; il lui répondit de son mieux, c'est-à-dire fort mal. A peine écorchait-il quelques mots de français, dont il se servit bravement pour expliquer son affaire, comme Charmant se servait de sa queue trop courte pour s'émoucher. Par bonheur, M. Larrazet se piquait d'avoir du coup d'œil, on n'avait pas besoin de lui en dire long, il avait bientôt fait de toiser un malade et une maladie»
une bouteille de vin bouché, un verre à pied et une assiette de macarons. M. Larrazet savait par expérience que le vin de Bordeaux qu'on buvait dans les grands jours à la ferme du Choquard était d'excellente qualité. Il prit son parti de faire attendre Charmant, il se résigna à son bonheur, et, tandis que Mme Paluel débouchait la bouteille, il s'assit à Tombre sur un banc de bois, près" d'un buisson de roses blanches qui grimpaient jusqu'aux fenêtres du premier étage. « Ce garçon est-il sérieusement malade? lui demanda Mme Paluel.
— Si sérieusement qu'il n'y a rien à faire de lui. Votre vacher suisse ne s'acclimatera jamais dans Seine-et-Marne; il s'est laissé bêtement gagner par le mal du pays, et, ma foi ! je n'y vois pas de remède. Dépêchez-vous de le renvoyer dans ses montagnes.
— Quel malheur I s'écria- t-elle en hochant tristement la tête.
— Eh I bon Dieu, vous en serez quitte pour prendre un autre vacher.
— Vous en parlez à votre aise, monsieur Larrazet. Vous figurez-vous par hasard que le premier venu sache traire une vache? C'est un travail, ne vous en déplaise, qui demande beaucoup de douceur, beaucoup de patience, beaucoup de soin et surtout beaucoup de propreté. Croiriez-vous que j'ai surpris un jour le vacher qui était avant celui-ci versant le lait dans le vase où il avait mis l'eau dont il s'était servi pour laver le pis?
— C'est un crime et une infamie, répondit le docteur en lampant son bordeaux; mais qu'y puis-je?... Ne prenez donc pas les choses au tragique, madame Paluel. Vous avez la fureur de vous forger des soucis. »
tétait déjà. Mais elle avait eu le plaisir de prévoir cinquante désastres qui n'étaient point arrivés. Les tourments que lui causait son imagination malheureuse se révélaient dans toute sa personne, dans son geste, dans l'impétuosité de son allure, dans la maigreur de sa gorge aux tendons trop saillants, comme dans la rudesse de sa parole. Bien qu'elle eût à peine soixante ans, son front et ses joues étaient sillonnés de rides grandes et petites, qui faisaient ressembler son visage à certaines côtes de montagne ravinées par les pluies. Après tout, il est possible que, si elle s'était fait moins de soucis, le Ghoquard n'eût pas été si bien gouverné ni si prospère. Il y a un vieux proverbe italien qui dit que le monde appartient aux inquiets.
€ J'en suis fâché, ma chère dame, reprit M. Larrazet, mais je n'ai aucune sympathie pour vos chagrins. Car enfin, je vous prie, y compris le froment, l'avoine, le seigle, la luzerne, le trèfle rouge et incarnat, la betterave, la bizaille et la navette, combien cultive-t-on ici d'hectares de bonne terre et d'un seul tenant?
— Deux cent soixante, répondit-elle.
— Et vous possédez combien de charrues?
— Dou2e.
— Combien de chevaux?
— Dix-neuf, tous normands.
— Combien de vaches?
— Trente-trois, tant flamandes que bretonnes, et ;>j] trente élèves. ^^5*»*^ /fî
— Ajoutons-y quatre cents moutons.
— Quatre cent cinquante, ^-liaison déplus... Je dis, madame Paluel, que lo
gerie, qui en occupait le fond. Du côté opposé était un immense potager, et on apercevait par-dessus le chaperon du mur dès têtes de poiriers chargés de fruits. Un second potager servait de lieu de pâture aux dindons et aux lapins, qui y vivaient en liberté parmi les framboisiers, le serpolet et les choux. On abandonnait aux dindes les framboises les plus basses, en se réservant les plus hautes. Voulait-on manger un lapin, on avait le plaisir de le tirer.
Deux énormes voitures, l'une d'avoine, l'autre de fourrage, venaient d'entrer dans la cour en faisant crier leurs essieux. L'avoine avait la couleur du miel, le fourrage embaumait l'air, et à son parfum se mêlait une odeur de vache, de crème, de gigot tournant à la broche, de pain chaud, de galette bien cuite, de troène fleuri, de fruits mûrissants, de vie grasse et d'épaisse abondance. Les chevaux en gaieté ruaient dans les traits ou tâchaient de se mordre, et les charretiers juraient. Six chats et trois chiens, accoutumés à ces spectacles, dormaient tranquillement étendus au soleil. Des poules picoraient dans le fumier; d'autres, cherchant le frais, s'étaient blotties à l'ombre d'un chariot dételé. A leur gloussement s'unissait le bêlement lointain des agneaux, captifs et solitaires, que leurs mères avaient délaissés pour accompagner au champ le troupeau. Ils les appelaient d'une voix inquiète, et, la tête obstinément tournée vers l'entrée de la bergerie, ils avaient des visions de mamelles gonflées qui leur apportaient leur repas du soir.
« Je vous dis, moi, s'écria M. Larrazet, qu'il y a bien des royaumes qui ne valent pas celui-ci et que vous en êtes la reine mère. »
Depuis longtemps déjà, M. Larrazet avait sur-
était bien rare qu'elle sourit tout à fait, et de mémoire d'homme on ne Tavait vue rire.
« Ah! monsieur Larrazet, dit- elle en lui remplissant de nouveau son verre^ vous avez beau dire, tout cela donne bien du mal. Allez, ce n'est pas un métier commode que le nôtre. Il faut faire tant d'avances à la terre que c'est une ruine. Et puis on dépend de trop de choses et de trop de gens, du soleil, de la pluie, de la grêle et d'un tas d'imbéciles qui ne savent rien et qui galvaudent l'ouvrage. Ah I la maind'œuvre, monsieur LarrazetI c'est une misère, c'est une croix. La grande culture est bien malade. Dieu sait si, l'an prochain, on pourra encore moissonner et rentrer ses blés. »
Puis, enflant sa voix de manière à se faire entendre de toutes les paires d'oreilles, visibles ou invisibles, qui pouvaient se trouver là, et de telle sorte que la cour tout entière, chevaux, poules, chiens et chats, pût en faire son profit :
« Que le bon Dieu ait pitié de nous I continua-t-elle. Nous en avons grand besoin, car on ne sait plus sur qui compter. Domestiques à l'année ou à la saison, tâcherons, journaliers, ils se valent tous. Ils ont des prétentions grosses comme des dromadaires et des courlages de lapins. Vous avez beau chercher, vous ne trouverez partout que des bras mous et des cerveaux à l'envers. On ne fait bien que ce qu'on aime, et la jeunesse aujourd'hui n'aime que son plaisir. Cela voudrait gagner sa vie sans travailler. £t puis cela rêve d'aller dans les villes pour y avoir ses aises et y vivre de raccroc. Acheter des nuages et vendre du vent, c'est là leur affaire. Et nous sommes réduits aux Belges,. et voilà que les Qelges, gâtés par
tait pas son village, on l'y a rappelé, il y est revenu, et c'est là ce qui le fâche.
— De qui parlez-vous donc? » s'écria- t-elle d'un ton vif, presque irrité.
Il aimait à la taquiner, il poursuivit sa pointe : a Je parle, madame Paluel, d'un beau garçon qui passe dans ce pays pour avoir l'humeur fière et un peu brusque, d'un beau garçon que vous avez mis au monde il y a trente ans. Il m'en souvient, c'est le premier accouchement que j'ai fait dans la Brie.
— Y pensez-vous, monsieur Larrazet? A qui ferezvous croire que Robert s'ennuie au Choquard? ^
— Je ne dis pas qu'il s'y ennuie. Il n'a pas le temps. -^
— A qui persuaderez-vous, monsieur Larrazet, ♦ continua-t-elle, qu'il y est revenu à contre-cœur et ^ malgré lui?
— Ah 1 c'est une autre affaire, repartit le docteur, C' en agitant son mouchoir pour écarter une guêpe qui s'obstinait à tourner autour de sa tète nue, dans la folle pensée que ce crâne luisant avait été créé à son intention et pouvait lui servir à quelque chose, c'est ^ une autre affaire. Faut-il vous raconter cette histoire, ^,5 pour vous prouver que je la sais? La voici de point
en point... Nous avions un père qui partait de la main, qui était très vif, et nous l'étions autant que lui. Il nous avait appris à manier les mancherons de la charrue, le fouet du charretier, la faux du faucheur, les forces du tondeur, et à prêcher d'exemple à tout le monde. Mais nous n'étions pas faits de la •a même pâte, lui et nous. Il disait à propos de tout : ^ « G*est la coutume, il faut s'y tenir. » Nous répon-*^ dions en dressant notre crête : « Le progrès est une * « belle chose, il faut marcher avec son siècle. » Et
double, de ne lui rien refuser. On répare, on â une dette à payer, on la paye avec usure. Ces considérations l'emportèrent. Nous revînmes, la mort dans l'âme, et voilà un marin rendu à ses bœufs, un futur capitaine marchand condamné au rôle de fermier malgré lui. Mais nous sommes raisonnable, nous avons pris notre parti, et il me semble que, depuis six ans que nous sommes de retour, nous gouvernons assez bien notre ferme. :»
Mme Paluel n'avait écouté ce récit que d'une oreille, en donnant des signes d'impatience, en choquant de temps en temps ses galoches de bois- l'une contre l'autre.
€ Lui, marin! répliqua-t-elle. Cela avait-il le sens commun? D'aussi loin qu'on s'en souvienne, tous les Paluel n'ont-ils pas été de père en fils dans la grande culture? Le Choquard n'est-il pas à eux depuis trois générations? S'en aller courir le monde sur un navire marchand! quelle turlutaine!.. Les Paluel ne sont pas des gens qui courent, ce sont des gens qui restent. 3
Mme Paluel préférait les gens qui restent aux gens qui courent. A vrai dire, elle n'estimait que les premiers, les autres lui étaient infiniment suspects.
« Je ne vous dis pas le contraire, reprit le docteur. Mais on a beau s'appeler Paluel, on a ses goûts, ses préférences. Il y a des hommes qui ne se plaisent qu'aux besognes périlleuses; ils aiment à mêler quelques hasards à leur travail, ils ne sentent tout le prix de la vie que les jours où ils sont en danger de la perdre, d'être tués par la balle d'un Arabe ou mangés par un requin... Mais ne vous fâchez pas, ma bonne dame. Ne vous ai-je pas dit que nous étions raison-
16 LA FERME DU CflOQUARD
Décidément, cette bru lui faisait horreur. Eh ! quoi,fallait-il donc renoncer à l'enfant? Elle croyait l'entendre gémir, ce pauvre petit; il lui reprochflut de l'empêcher de naître. Que ne pouvait-il tomber du ciel, tout fait, blanc et rose, tout dodu, tout potQlét L'enfant et la bru, la bru et l'enfant, quel problémet quel embarras! Que choisir? que décider?...
C'était là le plus gros de ses soucis, mais elle n'eut garde de s'en ouvrir à M. Larrazet. Il y avait des choses qu'elle ne disait à âme qui vive, osant à peine se les dire à elle-même. En cet instant, elle avisa un garçon de ferme qui venait de déposer un seau au beau milieu de la cour et qui, les poings sur ses hanches, contemplait le bourrelier occupé à réparer un harnais. Elle fit quelques pas vers lui, en faisant claquer ses sabots sur le pavé, et elle lui cria de sa voix la plus aiguë :
« Grand lourdaud, as-tu planté là ton seau pour reverdir? Je n'aime pas les garçons qui musent et les choses qui traînent. »
Le docteur se leva comme par ressort, craignant peut-être que Mme Paluel ne le comprît dans la catégorie des choses qui ont le tort de traîner et des garçons qui se permettent de muser.
« A propos, dit-il, comment se porte ma petite malade de Fan dernier? Sa variole lui a-t-elle laissé des traces?
— Il n'y paraît guère, dit-elle. Et quand cela serait, où serait le mal? Elle n'est pas coquette. Dieu merci , et elle sait bien qu'en fait de figure elle n'avait pas grand'chose à perdre.
— Mais permettez,, elle n'est pas si déchirée que cela, et, pour ma part, son museau ne m'a jamais
« Le danger n'était pas aussi grand que vous le pensez, dit M. Larrazet. Je crois, comme vous, à la puissance de l'hérédité, mais je crois aussi qu'elle est corrigée par l'action non moins fatale de la réflexion, et les petites filles sont des animaux réfléchissants. Elles héritent rarement des vices dont elles ont souffert. Est-elle ici, cette jeunesse? Je serais bien aise de la voir avant de partir.
— Il ne tient qu'à vous, monsieur Larrazet. Elle est occupée à pétrir son beurre. »
C'était une laiterie modèle que celle du Choquard. Elle n'était point,, comme cela se fait ailleurs, en communication directe avec l'étable; les émanations fâcheuses et les mouches n'y pouvaient pénétrer. Le lait y arrivait par un entonnoir muni d'un grand filtre, qui traversait la cloison. De petites fenêtres, garnies d'épais rideaux, donnaient juste assez de jour pour qu'on pût écrémer. Le sol carrelé, le plafond, les murs étaient luisants de propreté. Les terrines, qui s'alignaient sur de longues tablettes, étaient nettoyées en été avec des orties et du sable, en hiver avec du sable et du foin. Les planches, la table où l'on déposait la crémière et les cuillers étaient souvent lavées avec de l'eau de lessive et frottées avec une brosse de chiendent. Tous les produits de l'égouttage, dont l'odeur est acre, s'en allaient dans une citerne s'ouvrant sur la cour. Cette laiterie sentait bon, et un thermosiphon y maintenait une température de quinze ou seize degrés.
Quand M. Larrazet y entra, précédé de Mme Paluel, une jeune fille de vingt ans s'occupait, les manches retroussées, à délaiter le beurre qu'elle venait de retirer de la baratte et qu elle travaillait avec une forte
de rien, patiente dans la maladie, laborieuse dans la santé, pleine de boa sens, et, dit-on, ne mentant jamais.
— Vous allez me la gâter par vos flatteries, interrompit Mme Paluel avec une impatience croissante. Croyez-vous qu'elle n'ait point de défauts? Elle en a beaucoup.
— Lesquels?
— Elle est horriblement gourmande.
— Est-ce vrai, Mariette? »
Elle répondit en baissant le menton :
« Mme Paluel me reproche d'aimer trop les talmouses.
— Va pour les talmousesl dit-il. Je soutiens que qui a vu Mariette a vu la sagesse et le bonheur.
— Je voudrais bien voir qu'elle ne fût pas sage! s'écria Mme Paluel. On se donne assez de peine pour lui montrer son devoir. Et je voudi'ais voir aussi qu'elle ne fût pas heureuse I Quand on a connu la misère et la faim et qu'on vit dans une maison où Ton est à bouche-qu^veux-tu, on peut faire, je pense, des comparaisons, et je voudrais voir qu'elle ne les fît pas I Qui l'a recueillie? Qui l'a nourrie? Qui l'a instruite? De qui a-t-elle appris à tricoter et à coudre? Les sœurs lui avaient montré à ourler une serviette, mais quels restou pages, bon Dieu I Je frissonne encore en y pensant. Et puis, qui lui a payé une remplaçante lorsqu'elle avait la petite vérole? Et qui avait la bonté de lui donner ses potions? Oui, vraiment, je voudrais bien voir qu'elle ne fût pas reconnaissante et qu'elle ne remerciât pas Dieu soir et matin de lui avoir fait rencontrer de bonnes gens qui lui procurent le vivre, le couvert et le reste! »
Elle prononça ce nom avec un accent qui révélait défi profondeurs, des abîmes de mépris. Évidemment, les Guépie représentaient par excellence cette race qu'elle abhorrait, la race des hommes qui font métier d'acheter des nuages et de vendre du vent.
Tout en roulant sur la route de Brie, M. Larrazet, noyant rien de mieux à faire, pensait au vacher suisse, à Robert Paluel, à Mariette Sorris, ce qui lui fit faire un retour sur son passé. Comme un autre, il avait eu dans sa jeunesse des ambitions que la vie avait trompées. Il avait juré de se faire un nom dans la science. Après avoir été interne à la Piété, il avait concouru pour une place de prosecteur qui échut à un candidat mieux préparé ou plus épaulé. Cet échec l'avait profondément découragé. Sur ces entrefaites, son père, médecin fort estimé dans toute la Brie, étant mort d'un coup de sang, il s'était décidé à venir prendre sa place. Était-ce un effort de raison ou une défaillance de sa volonté? Peu après, il avait épousé une veuve assez laide, mais d'humeur douce et possédant quelque bien. Et les heures succédaient aux heures. Il était philosophe, et, à sa philosophie, il joignait une foule de petites curiosités, aimant à entrer dans les menus détails de la vie de son prochain, ce qui est une grande ressource contre l'ennui. Cependant, sur le tard, il lui était venu des regrets; il s'était remis à lire, à travailler; il avait employé ses économies à se refaire une bibliothèque et à se construire un laboratoire; il y faisait des expériences sur les poisons végétaux ; il rêvait d'écrire un traité de toxicologie dont il serait parlé à l'Académie de médecine comme au Palais. Aussi s'était-il déchargé sur ses confrères d'une partie de sa clientèle.
Rien ne ressemblait moins à là ferme du Choquard que la piètre auberge de la Renommée des gibelottes^ et assurément les Guépie n'étaient pas faits du même bois que les Paluel. Ils passaient dansée pays pour des gens dont la conscience était peu rigide, dont la parole était légère, doués de ce genre d'imagination qui prend un rêve pour une solution, payant d'audace dans leurs embarras, certains de trouver une porte pour en sortir, croyant au dieu Peut-Être, à sa sacrée majesté le Hasard, qui, au jour des échéances, vous fait ramasser un billet de mille francs dans un fossé ou rencontrer un nigaud qui vous les prête. Acheteurs de nuages, vendeurs de vent, cette définition leur convenait.
Il avait couru de vilains bruits sur Richard Guépie. On prétendait qu'il avait emprunté jadis cinq cents écus à un de ses oncles, qui mourut quelques mois après. On ne retrouva pas le billet ; on soupçonna Richard de l'avoir fait disparaître. Il y eut procès; faute de preuves, les réclamants furent déboutés, mais l'affaire avait paru louche.
Ce qui est certain, c'est que Richard avait hérité de
Avec les écus qu'il avait rapportés d'Afrique et ceux que lui avança sa femme, Richard acheta une maisonnette et un grand champ. Il prétendait avoir beaucoup de dispositions pour la rosiculture; il était sûr d'y faire fortune. La culture et le commère des roses sont une des richesses de la Brie; mais, pour y j'éussir, il faut de grands soins, des mains délicates et attentives, certaines connaissances que Richard n'avait pas et ne se mettait pas en peine d'acquérir. Ce rosiéristQ improvisé gagna peu d'argent, en mangea beaucoup. Il se rejeta sur l'élève des porcs, des oies et des dindons. Puis il changea de nouveau d'idée; il se persuada qu'il était né pour être cabaretier. Mais, pour remplir sa destinée, le premier point était de ravoir sa femme, que Mme Pommery consentit enfin à lui rendre.
L'aubergiste de la Renommée^ qui avait fait sa pe* lote, pensait à se retirer ; on lui racheta la fin de son bail. Les deux époux faisaient bon ménage; ils cadraient bien ensemble, s'accordaient à merveille. Richard n'était point brutal; loin de là, il avait des façons doucereuses. Quand il vous tenait par le bouton pour vous conter ses malheurs ou ses espérances, c'était une affaire de se dégager. Les cheveux blonds et la barbe rousse de ce sournois cabaretier exhalaient une vague odeur de résine, et, comme la poix, il était jaunâtre, gras au toucher, adhésif. M. Larrazet disait de lui qu'il avait les mains gluantes et le sourire visqueux. Sa femme était une gesticulante et sentimentale personne. Malgré quelques emportements de la langue ou de la main et les vivacités d'un sang brûlé par les fourneaux, les gens qui la connaissaient peu lui croyaient un cœur d'or. La vérité
soient, quelques ouvriers de campagne qui venaient prendre un petit verre sur le comptoir ou mettre pinte sur chopine en jouant une poule. Bon an mal an, la recette couvrait à peine les frais. Aussi Richard commençait-il à se dégoûter de sa gargote. Le vent avait sauté ; il se croyait né pour la meunerie; il projetait d'acquérir un des moulins de TYères. Mais avec quel argent? C'était son secret.
Richard Guépie avait eu de sa première femme cinq fils, Thomas, Claude, Philippe, Polydore et Jérémie, tous aussi peu disposés que lui à labourer et à semer. Ils avaient du goût pour les métiers ambulants, ils aimaient à rouler. Thomas était entré chez un loueur de voitures de Brie; tout en fouettant ses chevaux, il combinait dans sa tête une foule d'événements invraisemblables, moyennant lesquels son patron lui donnerait sa fille en mariage et lui laisserait ses écuries, ses remises et tout ce qu'il y avait dedans. Claude s'était fait coquetier. Six mois durant, il allait offrir ses œufs et sa volaille dans les châteaux et les maisons bourgeoises des environs; il employait consciencieusement son hiver à manger les sous qu'il avait amassés pendant Tété. Il avait si souvent vendu une vieille poule pour une jeune que son crédit était fortement ébranlé. Philippe était devenu colporteur du Petit Journal. Il faisait chaque jour ses cinq lieues, botté jusqu'à la ceinture, courant comme un lièvre, quelquefois entre deux vins. On entendait de loin ses appels retentissants ; il avait le mot pour rire, les filles d'auberge le trouvaient gentil. S'il faut tout dire, il avait été traduit naguère en police correctionnelle pour avoir distribué sous main des feuilles pornographiques; mais le juge, par un excès d'indulgence, dé-
rancuneux, qui ne lui pardonnait pas d'être née; il la rabrouait, il ne sentait point le prix de ce miracle de beauté, qu'il employait à garder les dindons. Mais il arriva qu'un peintre passant par là tomba en arrêt devant cette dindonnière, comme un épagneul devant une perdrix rouge. Il voulut faire son croquis et peu après son portrait à Thuile et en pied, qui fut remarqué au Salon. Cette aventure changea du soir au matinles dispositions etles sentiments de Guépie. Il n'avait jamais pu tirer un sou de ses cinq fils; il se dit que sa fille était un trésor dont il tirerait de gros intérêts, que, grâce à sa merveilleuse beauté, elle ne pouvait manquer d'épouser quelque jour un grand personnage, que ce grand personnage deviendrait la vache à lait de son beau-père et lui abandonnerait généreusement les quarante mille fi'ancs dont il avait besoin pour acheter le moulin du Rougeau. Tout cela lui paraissait clair et prouvé; son imagination ne se refusait jamais rien. De ce jour, cette belle rousse, dans les yeux de laquelle il voyait un moulin, lui devint particulièrcr ment chère, et il lui témoigna des attentions qu'il n'avait eues pour personne. Cet incident s'était passé dix-huit mois après qu'il était rentré en possession de sa femme et au moment où il commençait déjà à se dégoûter de son auberge. Qui veut la fin veut les moyens; quand on possède un diamant brut, il faut le tailler et le sertir, et, quand on a mis au monde une belle rousse destinée à épouser un nabab, il faut lui donner de l'éducation, en faire une demoiselle. Palmyre eut un peu de peine à entrer dans les projets de son ambitieux mari ; elle lui reprocha de se monter la tète. Après tant d'essais malencontreux, elle doutait de son génie, se gaussait de ses rodomontades et de
valent qu*à chercher des mûres dans les buissons et des noisettes dans les taillis. Les éloquents discours de son père la tirèrent peu à peu de sa torpeur; les semences qu'il répandait à pleines mains sur cette terre encore inculte levèrent avec une rapidité surprenante. Elle avait réfléchi et elle avait conclu. Sa beauté était un capital dont elle ne savait que faire. Quand elle se fut bien persuadé qu'une belle fille a plus de chances qu'une autre de sortir de sa condition par quelque glorieuse conquête, la vie qui lui semblait insipide l'intéressa subitement comme une partie à gagner. Ce fut une révolution ; ce cœur endormi s'éveilla en sursaut, cette volonté molle qui s'abandonnait se redressa comme un jeune coq qui sent pousser ses ergots et entonne le chant des combats. C'en était fait de son innocence; on lui montrait le diable, et le diable lui plaisait. Sa mère lui rapporta ' ce qu'avait dit M. Larrazet et fut bien étonnée en entendant cette petite fille, qui n'avait jamais eu d'avis sur rien ni sur personne, déclarer d'un ton décisif que M. Larrazet était un imbécile. A quelque temps de là, cette môme petite fille vit passer sur la grande route dans une voiture de gala Mme la mairesse de Mailly, qui affectait quelquefois de grands airs, et elle s'écria en brisant en deux la gaule qu'elle tenait à la main :
a Un jour j'irai en carrosse , et elle gardera les dindons. »
Le proverbe a raison, il faut se défier des eaux dormantes.
Guépie prêcha , sermonna sa femme avec tant d'insistance qu'elle se rendit. Elle s'en fut trouver Mme Pommery, lui exposa le cas à sa façon, lui re-
charge. Elle exigea seulement que « la petite chose » s'occupât surtout d'apprendre l'anglais et que le pensionnat ne fût pas un couvent; si bonne catholique qu'elle fut, elle n'aimait pas les nonnes.
Il y avait à quelques minutes de Melun une institution justement renommée et fort courue, qui s'appelait, je ne sais pourquoi, le Gratteau, et dont la directrice étaitMUe Bardèche, excellente et digne personne. Les grosses fermières de la Brie y envoyaient volontiers leurs filles. Comme le déclarait le prospectus, on y apprenait tout, depuis l'orthographe jusqu'à la chimie, depuis l'astronomie jusqu'aux arts d'agrément, et on s'y pénétrait aussi « de ces solides principes de moralité qui sont nécessaires à une sage conduite de la vie et au développement de la conscience » . Des pro* fesseurs à lunettes venaient faire des dictées. En sortant du Gratteau, on emportait avec soi toutes les sciences humaines dans une douzaine de beaux cahiers reliés en maroquin rouge, qu'on s'engageait à relire une fois au moins chaque année et qui le plus souvent, hélas I servaient à faire des papillotes ou des cornets. En même temps, Mlle Bardèche s'appliquait à former les manières de ses élèves, à les bien façonner, à leur enseigner Tusage du monde. A cet effet, elle donnait chaque hiver une grande soirée, qui se terminait par une sauterie et où l'on invitait les frères, les cousins de ces demoiselles, et quelques jeunes gens de la ville soigneusement triés sur le volet. Était-ce une légende, on affirmait dans le pays que, par un enchaînement de circonstances difficile à expliquer, un prince russe avait paru dans l'une de ces soirées, qu'il s'y était épris d'une fille de fermier, qu*U ïavait dûment épousée, qu'elle gouvernait dix
tâchait d'y mordre, mais avec un médiocre succès. Gomme le disait Mme Paluel, on ne fait bien que ce . qu!on aime, et Aleth aimait très peu la chimie, l'astronomie et le reste, ne sachant pas trop à quoi cela servait. En général, elle n'avait aucun goût pour les choses de Tesprit; ce monde lui était fermé, et elle se souciait peu d'y entrer. Mais en tout ce qui concer- < nait les questions sociales et la pratique de la vie, elle avait une vivacité d'intelligence, une promptitude à se débrouiller vraiment merveilleuse. C'était à croire qu'elle n'en était pas à sa première vie, qu'elle recommençait. L'histoire du mariage de Clovis et de Clotilde ne lui disait rien ; en revanche, causant soit avec l'un, soit avec l'autre, elle réussissait à se tenir au courant de tous ceux qui se faisaient à Melun. Elle en parlait avec autorité, avec compétence, décidait s'ils étaient bien ou mal assortis, savait pertinemment l'apport de chacun des conjoints, et ses commentaires annonçaient une maturité de jugement singulière dans « une petite chose » qui avait passé les meilleures années de son enfance à garder les dindons. Elle avait acquis quelque teinture de géographie, elle n'ignorait pas que Londres était située sur les bords de la Tamise; mais ce qu'elle ignorait encore moins, c'est que Melun est le chef-lieu de Seine-et-Marne et que cette ville privilégiée possédait en ce moment une rousse aux yeux verts, qui, grâce à sa beauté, ferait un jour un mariage plus beau que tous ceux dont on parlait. Avec cela et malgré ses défauts, elle s'était insinuée dans les bonnes grâces de la directrice. Naturellement bienveillante, Mlle Bardèche était disposée à trouver que toutes ses élèves étaient des « nature^ d'élitet . Mais
Aleth s'approcher, on chuchotait : c Voilà cette Guépie ! ne disons plus rien. » Gomme elle les jalousait, comme elle les détestait ces princesses, avec leurs sourires pinces, leurs grands airs^ leurs cols blancs, leurs fichus de soie ou de linon, leurs petites boucles d'oreilles, leurs petits colliers de corail, tout le luxe de leurs atours I £lle ne leur pardonnait ni leur trousseau bien fourni et bien propre, ni les petits festons de leurs chemises de jour, ni les sachets de lavande qu'elles mettaient dans leurs armoires pour que leur linge sentit bon, ni leurs broches et leurs médaillons où il y avait des cheveux et des portraits. Quelques-unes avaient de petites montres d'argent à remontoir. Alice Gambois, l'odieuse Alice Gambois, possédait une ombrelle rose, qu'elle em» portait dans toutes les promenades, qu'il fît du soleil ou non. Gette ombrelle rose suait l'insolence. La pauvre Aleth s'en ouvrit à sa marraine. Le peu d'anglais qu'elle savait ne fournissant pas assez de mots à sa rancune, elle lui écrivit une grande lettre en français, où elle répandit toute l'abondance de ses douleurs. Elle lui exposa le piètre état de sa garderobe, les fâcheuses comparaisons qu'elle faisait, les désolants triomphes d'Alice Gambois. Mme Pommery fit la sourde oreille et lui répondit en anglais que chaque oiseau a son plumage, que les petites fauvettes qui se plaignent de n'être pas assez bien habillées doivent tâcher de s'en consoler en chantant mieux que les colibris et les paons. Aleth trouva cette réponse aussi sotte que désobligeante, et elle écrivit sur une page blanche d'un de ses cahiers : c Si je suis une fauvette, ma marraine est une oie. » De jour en jour, elle était plus mécontente des autres et d'elle-
« Savez-vous pourquoi vous me détestez ? s'écriat-elle. C'est que vous êtes jalouses et que je suis cent fois plus jolie que vous. »
Puis, mettant ses mains sur ses hanches et imitant la voix d'une marchande des quatre saisons ; « Qui veut acheter des nez? En voilà de camus, de pointus, des nez en corbin, des nez en pomme de terre. Marchandise de première qualité, messieurs. Faites vos choix. »
Parlant ainsi, elle les toisait de la tête aux pieds, et, à travers ses cheveux roux retombant en désordre sur ses yeux, elle dardait sur toutes ces figures des regards provocants et moqueurs. Alice Garhbois, n'y tenant plus, lui allongea sur la joue droite un soufflet qui sonna. Elle allait en rendre quatre, et la mêlée eût été chaude si une surveillante ne se fût jetée au travers. Mlle Bardèche les cita toutes à son tribunal, les tança vertement. Mais elle s'y prit mal pour consoler Aleth, elle représenta aux princesses que les aristocraties se font beaucoup de tort en ayant de mauvais procédés à l'égard des petits. Elle cita à ce propos l'histoire romaine et les Révolutions àe l'abbé Vertot.
De ce jour, Aleth ne songea plus qu'à sortir au plus tôt de sa geôle. Elle écrivit lettre sur lettre à son père pour lui déclarer qu'elle en avait assez du Gratteau, que c'était un sot endroit, que personne ne s'y mariait, que les princes n'existaient pas, qu'elle mourrait si elle restait un mois de plus dans la société d'Alice Gambois et de son ombrelle rose, qu'elle voulait s'en aller, qu'elle s'en irait, qu'une fois en liberté elle se chargerait assez de se marier, que ce ne serait pas long. Richard Guépie s'émut fort peu
Quand on vient de boire du bordeaux à là ferme du Ghoquard, on ne boit pas du ratafia à la Renommée. Et puis le docteur savait que Guépie considérait les politesses qu'il faisait à ses créanciers comme une sorte de règlement de compte ; en acceptant son cassis, on lui donnait quittance, aussi le docteur n'acceptait-il jamais. On peut renoncer à être payé ; mais ne rien recevoir et donner décharge, c'est trop.
« Qu'avez-vous donc à me dire, Guépie? demandat-il d'un ton bourru à ce maître gonin dont il goûtait peu le teint blême, le regard oblique et la mielleuse impudence. Vous êtes venu deux fois me voir à Brie. Vous ne savez donc pas l'heure de mes consultations?
— Excusez-moi, monsieur Larrazet. G'était à cause de la petite.
— Il est donc avarié, ce trésor de beauté?
— Je ne sais que vous dire, monsieur Larrazet. Elle nous inquiète, sa mère et moi. Depuis plus de huit jours elle garde le lit. Elle est si faible qu'elle ne peut pas se tenir sur ses jambes. Mlle Bardèche m'a fait l'honneur de m'écrire que les médecins de là-bas ne savent pas ce que c'est. Voilà deux nuits que je ne dors pas... Cette pauvre chère petite ! C'est que je l'aime tant!... Tenez, voulez-vous voir son portrait? »
Et fouillant dans la poche de son habit, il en tira un portefeuille graisseux et présenta au docteur une photographie coloriée qu'il portait partout avec lui. Les commis voyageurs ne se séparent jamais de leurs échantillons. Aleth s'était fait photographier à Melun pinçant de la guitare, une rose dans les cheveux, les yeux au ciel, perdus dans l'infini, vêtue d'une charmante robe de soie à volants et à jupe plissée, qu'à
vernante à l'étranger, dans une bonne maison...
— Belle éleveuse d'enfants I interrompit M. Larrazet en lui rendant la photographie. Enfin, que me vouliezvous? Vite, je suis pressé. »
M. Larrazet ne parlait pas du même ton aux Paluel et aux Guépie.
« Ahl voilà, monsieur Larrazet... Il m'est venu une idée. Je ne suis pas bien sûr que la petite soit aussi bas qu'elle le dit. Elle s'ennuie; elle en a assez de sa pension. Je vois cela par ses lettres, et je soupçonne qu'elle fait la malade pour qu'on aille la chercher. Ne m'écrit-elle pas que c'est l'air des champs qui la remettra?... Mais MmePommery désire qu'elle achève son temps, et quand les Anglaises ont quelque chose en tête!... Enfin, ces médecins de Melun ne la connaissent pas, tandis que vous... Si c'était un effet de votre bonté?... Vous allez quelquefois à Melun. Supposons que vous donniez un coup de pied jusqu'au Gratteau, je vous en serai bien reconnaissant... Mais venez donc prendre un verre de cassis, monsieur Larrazet; celui de cette année vous a un montant!.. Vous m'en direz des nouvelles.
— Je n'aime pas le cassis, répliqua sèchement M. Larrazet, et, pour ce qui est d'aller voir votre princesse, nous tâcherons, nous verrons... »
A ces mots, il claqua de la langue et toucha du bout de son fouet Gharmant, qui commençait à s'endormir. Mais Gharmant ne se mit pas assez vite en marche pour que son maître pût éviter une de ces poignées de main onctueuses et grasses que Guépie distribuait libéralement aux gens qu'il ne payait pas. G'était encore une de ses façons de s'acquitter. Heureusement, le docteur venait dé remettre ses gants de Suède.
Elle avait essayé plusieurs fois de se lever, impossible de rester debout.
Le docteur avait remis sa montre dans son gousset. Il dit enfin d'une voix caverneuse :
« Cest grave! c'est très grave î
— N'est-ce pas,' monsieur Larrazet? dit-elle. Il faut que je change d'air ou je meurs.
— Oh I oh I dit-il, changer d'air? Quelle plaisanterie! Ce qu'il vous faut, c'est du fer, beaucoup de fer. Vous êtes anémique au premier chef. Vous avalerez chaque matin cinq ou six litres d'eau ferrugineuse. Vous n'en prendrez jamais assez! Le malheur est que cela fait tomber les dents. i>
Elle se mit brusquement sur son séant. « Vous dites? s'écria-t-elle du haut de sa tête. Mais je ne veux pas que mes dents tombent. »
Elle croyait déjà les sentir trembler dans leurs alvéoles, ces jolies dents nettes comme des perles, qu'elle regardait chaque matin dans son miroir.
« Qu'à cela ne tienne I reprit-il. Nous vous administrerons le fer à l'état de médicament externe.
— Et comment cela?
— C'est tout simple 1 Nous prendrons un petit clou, nous le ferons chauffer jusqu'au rouge, et d'une main délicate... »
Il parlait d'un ton si sérieux qu'elle le crut. « Je ne veux pas qu'on me brûle, interrompit-elle avec emportement. Je ne le veux pas, vous m'entendez ?
— Oh ! par exemple, nous verrons qui commande ici, dit le docteur. Aux grands maux les grands remèdes, et, ne vous en déplaise, nous allons commencer tout de suite. »
Il eut à peine le temps de traverser le dortoir pour
rais fille... Mon bon monsieur Larrazet, je veux m'en aller. Emmenez-moi. »
Elle était si jolie dans son désespoir qu'il eut pitié d'elle.
c Ma chère enfant, lui dit-il d'un ton plus doux, ce ne sont pas là mes affaires. Permettez-moi seulement de dire à Mlle Bardèche que votre état n'est pas aussi dangereux qu'elle le pensait, que dès demain vous essayerez de vous lever, moyennant quoi je ne lui soufflerai mot de votre petite comédie. Fiez-yous à ma discrétion professionnelle. Quant au reste, Dieu soit loué ! cela ne me regarde pas. Mais je vous engage à avoir un peu de patience, vous ne mourrez pas au Gratteau. »
Là-dessus, il se retira. Tout bon médecin qu'il fût, il n'était pas sorcier. S'il l'avait été, la porte qu'il venait de fermer serait devenue transparente, et il eût aperçu au travers deux yeux flamboyants d'indignation et une charmante bouche d'où sortait une langue rose, très longue, très extensible, quoiqu'elle ne fût pas fourchue comme celle de la vipère. C'était en son honneur, à son intention. Il ne faut pas trop en vouloir à un petit serpent de fille si elle tire la langue à un vieux docteur qui ne consent pas à être sa dupe.
« Pour jolie, pensait-il en descendant l'escalier, je conviens qu'elle l'est. Mais que diable vont-ils faire de cette déclassée? »
avec qui elle ne s'entendait pas toujours. Il l'inquiétait quelquefois par ce qu'elle appelait ses bizarreries et ses incartades. C'était un Paluel, et il n'était pas assez Paluel. Le père de son mari et son mari luimême avaient appartenu à la race des rectilignes, qui, sans regarder ni à droite ni à gauche, marchent devant eux comme des boeufs dans leur sillon. Leur joug leur était léger, et ils ne s'étaient jamais sentis à l'étroit dans leur maison. Quand elle remontait aux origines de sa propre famille, Mme Paluel n'y voyait que de gros fermière, qui avaient passé leur vie à faire ce que tout le monde fait, en tâchant de le faire un peu mieux, et c'était pour elle le dernier mot de la sagesse. Cependant un de ses oncles, Georges Larget, était parti un beau matin sans tambour* ni trompette, et on ne savait où il était allé, ce qu'il était devenu. Elle n'aimait pas à penser à ce vagabond, qui faisait tache dans la sacro-sainte tribu des Larget, tous gens qui restaient et ne couraient pas. Quand la conversation tombait sur lui, elle en parlait avec autant d'émotion et de frémissement que de la comète de 1835^ qui l'avait fait croire pendant quinze jours à la fin du monde. Les comètes lui faisaient peur au ciel comme ici-bas, elle les envisageait comme un scandaleux désordre, que le bon Dieu ne devrait pas souffrir. Peut-être Robert tenait-il un peu de son grandoncle; mais quelle différence! Le grand-oncle n'était pas revenu, Robert avait entendu raison, il ne courait plus, il restait dans sa ferme, sous son toit. En le regardant, elle se sentait fière de son ouvrage, mais elle aurait voulu qu'on lui permît d'y faire après coup une ou deux petites retouches, pour l'amener à perfection. Il était trop tard, ses repentirs étaient inutiles.
5i2 LA FERME DU CHOQUARI)
sur son nez ses besicles à verres convexes et prit son tricot, tout en surveillant les événements qui pouvaient se passer dans sa cour, tandis qu'à deux pas d'elle Mariette ourlait un drap.
De ces deux personnes, la plus contente en ce moment était Mariette. Depuis la visite de M. Larrazet, Mme Paluel avait creusé plus que jamais le gros problème qui lui causait des insomnies, et, à force de le creuser, son devoir lui paraissait évident. Elle était tenue de déclarer à son fils qu'elle l'engageait à se marier. Il en ferait ce qu'il voudrait, elle serait quitte avec sa conscience. Mais ce devoir était si pénible à remplir que depuis quinze jours elle se disait chaque matin : « Je lui en parlerai ce soir! » Et chaque soir elle parlait d'autre chose.
Mariette, qui n'avait aucun problème à creuser, était parfaitement heureuse. Elle faisait aller son aiguille, elle était satisfaite de son ourlet, qui était bien droit, et il était là. Qui? Lui, son maître et seigneur, le seul homme dont elle recherchât l'approbation, le seul à qui elle se souciât de plaire. Gomment ne lui eût-elle pas voulu beaucoup de bien? Elle lui avait tant d'obligations! N'était-ce pas lui qui, en dépit des résistances et des préjugés de Mme Paluel, avait ouvert à Mariette Sorris la porte du Ghoquard? N'étaitce pas lui qui, en toute rencontre, plaidait sa cause, la défendait contre d'injustes mercuriales, et de deux ans en deux ans lui augmentait ses gages, en lui disant : « Cache-moi cela où tu voudras, mais que ma mère n'en sache rien I » Et à sa reconnaissance se joignait un autre sentiment, une sorte d'admiration dévote. Il lui semblait que ce beau garçon de trente ans, à qui sa fière tournure, son œil vif, sa moustache.
Puis elle glissait une tranche de carotte dans son pot à tabac pour le rafraîchir, elle débourrait avec soin les petites pipes qu'il fumait et elle frottait avec un gant la grande pipe d'écume qu'il ne fumait plus, jusqu'à ce que le fourneau fdt brillant comme de l'acajou. Les pipes dont on est le plus fier sont celles qu'on ne fume pas.
Robert Paluel était loin de se douter des trois quarts des peines que se donnait Mariette Sorris pour lui être agréable. Mais il avait pour elle beaucoup de bienveillance, il rendait justice à son mérite comme à son bon petit caractère, et il s'amusait quelquefois à la taquiner amicalement. Elle prenait tout en gré, même la brusquerie de ses manières, ses ironies, le tour un peu narquois qu'il avait dans l'esprit, et elle rougissait d'aise quand il lui pinçait la joue ou lui tirait Toreille.
Il était là. Elle jouissait silencieusement de sa présence. Elle lui jeta un regard à la dérobée ; elle constata qu'il n'avait plus l'air fâché ni la mine longue, qu'il avait oublié sa charrette et son charron, et que, tout en se balançant, il semblait fumer sa pipe avec plaisir. Mais, depuis qu'il l'avait bourrée, on n'avait pas entendu le son de sa voix. A quoi pensait-il?
Il aurait pu lui répondre qu'il ne pensait à lien. Mais lorsqu'on ne pense à rien, on pense quelquefois à beaucoup de choses, et il vous arrive, par exemple, de contempler en idée l'un des bassins de quelque port de France, où se dresse une forêt de mâts, haubans contre haubans, vergues contre vergues. Parmi ces bateaux, on distingue un trois-mâts, portant à sa proue une statue en bois peint et doré, laquelle représente une façon de nymphe à queue de poisson qui
56 LA FERME DU CflOQUARD
racine oubliée travaille sourdement. Depuis six ans qu'il avait échangé Tétat qui lui plaisait contre celui qu'il n'aimait pas et l'océan contre la Brie, ses regrets avaient perdu de leur amertume, mais ses souvenirs avaient gardé toute leur vivacité. L'avoine qui n'est pas encore mûre rappelle par son vert glauque la couleur des grandes eaux. Caressée par le vent, il court des ondes à sa surface, et les arbres fruitiers semblent se. baigner dans ces vagues qui leur montent aux genoux. Robert ne pouvait contempler un champ d'avoine encore verte sans apercevoir dans les brumes de l'horizon les voiles blanches d'un trois-mâts, gonflées par lé vent. C'était Y Adélaïde^ et il se disait : « Où estelle? Ce qui est certain c'est que je n'y suis pas. » Et l'ingrat frappait la terre du pied, cette bonne terre grasse qui travaillait pour lui et suait pour l'enrichir.
A quoi pensait Robert en se balançant dans sa berceuse? Peut-être à tout cela. Ce balancement qui ne finissait pas impatientait beaucoup Mme Paluel. D'abord il n'était pas dans ses principes d'approuver les mouvements inutiles ; ensuite elle se doutait probablement que cet insupportable roulis en rappelait un autre à son fils. Mais il y avait des observations, des reproches qu'elle n'osait pas lui faire directement. En pareil cas, elle les adressait à l'innocente Mariette, qui servait de boîte aux lettres. Quoique la pauvre enfant fût aussi tranquille qu'une image :
c Mariette, lui dit Mme Paluel, ne te balance donc pas ainsi sur ta chaise, tu fais trembler tout le plancher. C'est une mauvaise habitude que tu as là. » ' L'innocente Mariette ne sourcilla pas, elle en avait vu et entendu bien d'autres; mais Robert devina sans peine à qui ce discours s'adressait, et il en fut
de son devoir de le rompre, et quoi qu'il pût arriver, redressant sa petite taille, elle dit d'une voix très émue :
<c Je sais, Robert, ce qui manque à ton bonheur. »
Quand on a fait un grand sacrifice à quelqu'un, il faut avoir une noblesse d'âme presque surhumaine pour ne jamais le lui rappeler ou pour ne pas se rattraper sur les détails. Il n'y avait rien de surhumain dans Robert Paluel ; mais avec les défauts qu'on pouvait lui reprocher, il avait le cœur généreux, et, quand il avait fait de là peine à sa mère, il s'en repentait sur-le-champ.
« Qu'est-ce qui te prend, mère? dit-il gaiement. Crois-tu donc que je pensais à moi? Mariette Sorris m'est témoin que je suis le plus heureux garçon de la terre. »
Elle avait commencé, elle continua.
€ Je crois vraiment, Robert, que tu devrais te marier, et o'est aussi Tavis de M. Larrazet.
— De M. Larrazet ? Eh bien I de quoi se mêle-t-il, ce cher homme?
— Le fait est qu'un Paluel qui ne se marie pas, cela ne s'est jamais vu. Pourrais-tu m'en citer un seul? »
Il respectait beaucoup sa mère, il rendait toute justice à cette petite femme si méritante; mais il aimait quelquefois à la voir venir ou à la faire aller.
« C'est vrai, dit-il. Voilà une remarque que je n'avais jamais faite. Ne restons pas garçon, marions-nous. »
Il ne s'aperçut pas que Mariette venait d'incliner sa tête sur le drap qu'elle ourlait, que Mariette respirait court. De son côté, Mme Paluel était épouvantée des effets foudroyants de son éloquence, de la facilité avec laquelle son fils s'était laissé convaincre. Elle
pas laisser après toi un héritier I Cela ne te ferait rien d'avoir travaillé toute ta vie pour enrichir des cousins? Mon Dieu I j'aime beaucoup mes sœurs, mais les cousins sont des cousins, et il est bien dur de leur laisser son bien.
— Après nous le déluge, dit-il nonchalamment.
— Tu n'es pas sérieux, reprit-elle en s'échauffant. Cela ne te ferait rien de voir le Choquard habité par des étrangers?
— Je ne le verrai pas, puisque je serai mort.
— Le Choquard où ton père est né 1 . . . Et ce seraient peut-être des paresseux, des écervelés qui viendraient mettre le désordre ici, et en deux mois voilà une maison sens dessus dessous!.. Cela fait bouillir le sang dans les veines. »
Et elle lui montrait de l'index au milieu d'un des panneaux de la boiserie une grande médaille, qu'on avait encadrée, mise sous verre et pendue à un clou. C'était une première médaille, décernée aux fermiers du Choquard dans un concours agricole.
« Ma foi, tu as raison, dit-il, comme se ravisant. Décidément, marions-nous. »
Mariette sentit trembler ses mains et se piqua les doigts avec son aiguille.
« Ah I oui, reprit Mme Paluel, mais il faut trouver la fille... Oh! si on la trouvait^ moi d'abord je suis prête à lui faire tous les sacrifices, à n'être plus rien ici, à m'efifacer, à lui donner, si elle le veut, toutes les clefs, même la clef de l'armoire au linge. Ainsi, tu vois! »
Elle disait cela d'un ton aussi pénétré que si elle eût offert sa tête, son cœur, la chair de sa chair et la moelle de ses os.
6â LA FERME DU CHOQUARD
tout trouvé. Oui, Mariette, on est venu aujourd'hui me demander ta main.
— Quel est cet hurluberlu? s'écria de nouveau Mme Paluel.
— C'est un garçon très raisonnable, très sensé, qui s'appelle... Devines-tu, Mariette*?... U s'appelle François Lesape. » ' .
Mariette prit l'attitude d'une suppliante et mur-* mura :
« Oh! non, monsieur Paluel, je vous en prie... Je ne veux pas... je ne veux pas... »
Mme Paluel savait beaucoup de gré à Mariette de sa résistance éplorée; mais il y avait eu dans sa réponse quelque chose qui l'avait choquée; elle la blâmait d'avoir dit : « Je ne veux pas. » Mme Paluel estimait que la volonté est un luxe, qu'il faut avoir des rentes et- cultiver au moins deux cents hectares pour être en droit de se l'accorder.
a Réponds : « Je ne peux pas, » lui dit-elle doucement; les petites filles n'ont pas le droit de dire : « Je « ne veux pas. »
— Prends au moins le temps de réfléchir, reprit Robert. Lesape est un garçon très honnête.
— Et très intéressé, interrompit Mme Paluel.
— Eh! mon Dieu! qui ne Test pas? » dit-il.
Ils avaient raison l'un et l'autre. Lesape était à la fois très intéressé et très honnête, ayant appris par l'expérience des autres que bien mal acquis ne profite guère. La pure vertu est si rare que, si l'on supprimait de ce monde les François Lesape, les utilitaires qui ne volent ni ne mentent et l'égoïsme bien entendu, cela ferait trou, et la société s'en trouverait mal. Ce gros garçon, qui n'était point désagréable à voir, avait
un seul point, Robert s'était obstiné, et, cette fois, c'était lui qui tenait pour la routine. Lesape avait tâché vainement de lui persuader qu'il y avait trop de luxe dans ses harnais, qu'il pourrait faire un meilleur emploi de l'argent qu'il dépensait en queues de renard ou en bouffettes de laine, en housses, en chabines fastueuses. Quand on n'a plus la joie de voir flotter une flamme au sommet d'un mât^ il est encore agréable de voir une belle housse bleue sur le dos d'un cheval de trait. Quoi qu'il en soit, le Choquard n'avait jamais été plus prospère, et personne ne songeait à nier qu'on n'en fût redevable en partie à l'actif, au vigilant Lesape, qui ne ménageait point ses pas et ne tenait jamais ses yeux dans ses poches. Mariette Sorris et François Lesape étaient deux outils précieux et même nécessaires, mais Robert ne voyait aucun inconvénient à ce qu'ils s'épousassent. Il savait Mariette très attachée à la maison et comptait, au besoin, se servir d'elle pour retenir Lesape.
« Avant de te décider, continua-t-il, écoute une histoire, Mariette. Il y a près d'un an, j'ai fait une sottise pommée. »
Ce début lui parut invraisemblable. Robert Paluel faire une sottise! elle n'en croyait rien.
« Sais-tu ce que c'est que les lettres anonymes? Ce sont des lettres qu'on n'ose pas signer et qui cependant font de. l'impression sur les imbéciles qui les lisent. Il s'en écrit dans les villages comme dans les villes; on y met un peu moins d'orthographe, mais autant de venin. J'en avais reçu deux, coup sur coup, de quelque mauvais drôle qui convoitait la place de Lesape et qui, sous couleur d'épouser mes intérêts, m'avertissait charitablement que ce
pas sur la tête. Du moment que la cervelle de son fils se dérangeait, les plafonds du Ghoquard ne devaient plus être solides.
€ Ehl oui, une dot, dit-il. Ah! je ne lui donnerai pas le Pérou.
— Vous êtes trop bon, monsieur Paluel, répondit vivement Mariette. Vraiment vous êtes trop bon, et je vous en remercie bien. Mais je ne veux pas me marier.
— Lesape te déplaît?
— Oh I pas du tout. C'est un très brave garçon.
— Y en aurait-il un autre que tu couches en joue? » Elle devint toute pâle :
a Ah! monsieur Paluel, comment pouvez- vous croire?...
— Tu as donc juré de ne jamais te marier? »
Elle ouvrit la bouche pour répondre et la referma sans avoir pu articuler un mot. Ce qu'elle pensait était trop difficile à dire. Elle trouvait plus simple de pleurer, et de grosses larmes mouillaient le bord de ses paupières.
ce Ah ! du moment que les larmes s'en mêlent, dit-il, je te laisserai tranquille, n'en parlons plus. J'en serai quitte pour dédommager Lesape en lui accordant une augmentation.
— En vérité, s'écria Mme Paluel, c'est faire trop d'embarras pour une voiture déchargée.
— En la déchargeant, dit-il, j'ai blessé une fierté, et je ne renie jamais mes dettes.
— Une fierté ! » murmura-t-elle avec une moue de mépris.
Mme Paluel estimait que, comme la volonté, la fierté est un luxe qui n'est permis qu'à la grande
pensée que le lendemain ressemblerait à la veille, elle s'en croyait sûre; elle ne Tétait plus.
Ainsi raisonnait Mariette. Depuis plus d'une heure, elle avait posé la tête sur son oreiller et clos ses yeux, et son esprit trottait encore.
Si Aleth Guépie avait passé douze mois encore au Gratteau, peut-être y serait -elle morte d'ennui. Le ciel lui vint en aide, il a quelquefois pitié des jolies filles, et, jpour leur être agréable, il envoie aux vieilles Anglaises des émotions imprévues qui les font changer d'idée. Mme Pommery était veuve depuis plus d'un an. Elle avait décidé, comme on sait, qu'elle ne convolerait point, qu'elle voyagerait, qu'elle désirait courir le monde, l'Italie et l'Egypte, et qu'ayant besoin d'une demoiselle de compagnie, elle prendrait Aleth avec elle. Mais elle eut l'occasion de revoir un beau jeune homme qu'elle avait rencontré jadis à l'ambassade d'Angleterre. Il avait trente ans, elle en avait plus de cinquante, elle était riche et il était pauvre. On se convint, et maître Guépie, qui ne s'attendait guère à cette tuile, eut le chagrin de recevoir une lettre par laquelle on lui annonçait que, puisque Aleth s'ennuyait si fort au Gratteau, il fallait lui rendre la clef des champs, qu'au surplus elle en savait assez, que Mme Pommery, gui s'appelait désormais Mme Blackmore, allait partir
comme M. Larrazet , ils s'écriaient en chœur : « Que diable vont-ils faire de cette demoiselle'/ » Richard Taccueillit très froidement. Il ne considérait plus sa fille que comme une bouche inutile^ comme une dépense, comme un embarras; elle avait pris place dans la liste déjà longue de ses déceptions, de ses bulles de savon crevées. Quant à elle, heureuse d'avoir recouvré sa liberté, §e promettant d'en .faire un bon usage, elle n'avait aucun sduci ni sur le présent ni sur l'avenir. Elle demandait seulement à son père deux semaines pour souffler, six Semaines pour s'orienter, s^rès quoi il serait toujours temps d'-écrire à Mme Blackmore pour qu'elle lui trouvât une place. Son imperturbable aplëmb imposa à son père, qui en passa par ce qu'elle voulait, quelle que fût sa hâte de reconduire, d'en débarrasser son plancher.
Depuis qu'elle était de retour au logis j Aleth passait très bien ses Journées et ne s'ennuyait pas; s'ennuie-t-on quand on a la tète pleine de projets? Elle restait tout le matin dans sa chambre^ située au deuxième étage de l'auberge. Malgré les pressantes recommandations dé Mlle Bardèche, elle n'y employait point son temps à relire ses douze cahiers. Elle s'occupait beaucoup plus de soigner ses ongles. C'était l'une des partiiBS de sa personne qui l'intéressaient le plus, et, tout en les soignant, elle regardait par sa fenêtre; c'était l'endroit de sa chambre qui avait pour elle le plus d'attrait.
Brie-Gomte-Robert occupe le centre d'un grand plateau, légèrement onduleux, bordé par les pentes rapides de la vallée de l'Yères, qui l'enlace de son cours accidenté et serpentant; Sous un grand ciel se
major qui fait iihe reconnaissahce. Bientôt elle aper- Oùt un chanip où brûlaient dé grands feux d'herbes qu'on avait enlërôés aved Pécobue, et dans un coin une jameht blanche ^attachée à un piqiiet. L'homme qui la montait d'ordinaire n'était pas là, mais il ne devait pas être loin. Elle l'attendit, n'ayant jamais eu le desëein de pousset* jusqu'au château de Moiitaillé, qu'elle sle soticiâit fbti; péU dé visiter.
AU moment de ^on départ, le ciel commençant à se brouiller, et elle avait eu sohi de se munir d'un parapluie. Un orage s'annonçait; on Voyait s'avaiider au-dessus du bois Un gt^àhd nuagë nçir. Le tonnerre grondait sduMemertt, et, quoiqu'il fît encore jour, on distinguait la lueur blafarde des éclaii^ dans leë foUrrés. Elle ct-aigriait la fotldi^e ; mais nos grandes (lassions noua aflhihchissent des (jetites, et lès grands ambitieui maîtrisent leur peur. De seconde en seconde, le vent fraîchissait et t)loyait la cime des arbres, qui se redressaient â grand bruit. De larges gouttes tombèrent, et, au mépris de toute prudettce, elle chercha un refuge soUs Un chêne.
Le ciel ne tarda pas à ouvrir ses écluses, son chêne la protégeait mal, sa situation devenait désagréable. Peut-être se fût elje décidée à battre en retraite ; mais elle entendit tout à coup le hennissement d'un cheval et peu après la voix sonore d'un cavalier, qui disait à quelqu'un :
« Enfin, merci ! Puisque cela vous fait plaisir, je le prends. »
Ainsi parlait Robert à l'intendant du marquis de Montaillé, qui lui offrait un parapluie. Elle ferma aussitôt le sien, qu'elle cacha soigneusement dans rèpàisseiit d*Un buissoh. Puis elle se remit ëdntr^ô
— Ah I vraiment, i> dit-il d'un ton glaci^^l, et, claquant de la langue, il hâta Tallur^ de son cheyçil.
L'effet qu'appréhend^jt Aleth avait été produit ; ce nom maudit avait topt gàié. Elle ^e s'a]3andonna pas ; elle venait 4e découdre^ il s'agissait de recoudre. Au préalable, par i^i^e attention délicate, ses )}ras yéiê^chèrent un peu leur étreinte, comme si elle avait compris qu'une Guépie n'était pas une compagnie agjréable pour i|n Paluel. Elle savait foutes les subtilités de Tesprit, qui lui tenaient lieu de toutes lesi délicatesses du pœur. Puis elle dit d'une voii^ très douce :
a II faut que je vous ^jse xt\on histoire. Eljp n'e^t pas gaie. »
Et, sans attendre qu'il y consentît, elle raconta ^vpp \\\i art infini les trois annéps passées au Gratteau, comment son père et sa marraine s'étaient mis en tète de lui faire donner une éducation qui ne convenait guère à son état. Elle insinua qu'elle s'étafit résignée facilement à son exil, parce qu'il se passait dans la maison paternelle des choses qui lui plaisaient peu, qui blessaient son cœur et son goût. Elle affecta cependant de ménager beaucoup son père, d's^ssurer qu'on le calomniait, qu'il y avait jians ses disgrâces moins de sa faute que de qialchance. Elle ajouta que l'éducation était un bien précieux, qu'un peu d'étude ouvrait l'esprit à bien des choses, mais que, d'autre part, il était fâcheux d'avoir des idées, des désirs audessus de sa condition. On la pressait d'accepter unp place de gouvernante en Angleterre. Cela lui plaisait par un côté, elle adorait les enfants. Malheureusement elle aimait beaucoup la Brie, elle ne concevait pas gu'on pût être heureuse ailleurs que dans la Brie,
Il décida aussi qu'elle avait de pes yeux qui chatouillent le cœur et la chair d'un homme. Il ne fut plus maître de lui.
« Il faut me donner quelque chose pour nia peipe, dit-il.
— Quoi donc? répondit-elle d'un ton de* Virginie innocence.
^- Ceci, ï> dit-il brusquement.
Et il lui posa deux grands baisers sur les deux joues. Elle tressaillit, poussa un petit cri, se laissa couler à terre, s'enfuit, disparut, tandis que, imTPObile, il se demandait s'il avait rêvé. Ce rêve lui se^p^ blait charmant, il ne demandait qu'à le recQ][nn(^encer, et, quand il se remit en chemin, Jes deui^ bf^s qpi pe lui serraient plus la taille lui manquaient b^aucpvip. Ce prisonnier dont on venait de lever l'écrou regret^ tait sa prison,
Aleth entra comme i|n qoqp de vent dans l'auberge paternelle, qui pour le quart d'heure était à pjBu près vide. Après leur dîner, les trois pensionnmres ay^jeiit regagné leurs chambres, ^t les habitués 4u soir, arrêtés peut-être ps^r l'orage, ^'éts^ient pas §i)Çfore venus. Richard Guépie, le dos au mur, la tête pen-? dante, ronflait dans un coin de la sall0 du billard, ^a grosse femme relavait sa vaisselle h la cuisine. Règle générale : quand une jeune fille rentre au logis avec une grande idée dans la tête ou une grande émotion dans le cœur, la première question que lui adresse sa mère en la revoyant se rapporte à quelque détail insignifiant qu'elle avait considéré dans ses calculs comme une quantité négligeable. Les mères n'oublient jamais les détails. Le premier mot de Mme Gué« pie lut :
« Ce n'est pas un goujon, ce n'est pas une tanche, c'est du gros poisson. »
Et de ses deux mains écartées elle semblait prendre la mesure . d'une énorme truite. Dans certain ordre de sujets, Richard Guépie avait Tintelligence assez vive et comprenait à demi-mot. ^
« Un prince? dit-il en se dressant tout d'une pièce.
— Que tu es bête avec tes princes I dit-elle en faisant une moue dédaigneuse. Il n'y en a que dans les livres.
— Qui est-ce donc?
— Si tu veux que je le dise, commence par me donner un petit verre de cassis, pas de celui que tu vends, de celui que tu bois, d
Il alla chercher la bouteille au fond d'un buffet et lui remplit un petit verre. Après avoir bu, elle posa ses deux mains sur les deux épaules de son père, et braquant sur lui des yeux étincelants :
« Que penserais-tu de moi si j'épousais un jour le fermier du Ghoquard? »
A ce propos exorbitant, Mme Guépie ouvrit de gros yeux ronds, secoua ses oreilles, en disant : < Elle est folle! » et rentra dans sa cuisine. Richard partageait l'incréduhté de sa femme. Il avait admis sans difficulté que sa fille pût épouser un prince. Il ne connaissait pas les princes, et l'imagination s'ébat à l'aise dans Tinconnu; mais il connaissait les Paluel, leurs champs, leur blé, leur avoine et leur morgue, et, s'il n'avait pas vu leurs écus, il en avait souvent entendu parler. Il pouvait compter les marches de l'escalier, les échelons de l'échelle, et il dit : — Impossible!..
« Quand je te dis que je le tiens! » fit-elle en frappant du pied.
Elle avait l'air si sûre de son fait qu'il se prit à croire ou du moins à espérer.
€ Si tu dis vrai, il faut que je t'embrasse, s'écria-t-il dans un bel accès d'enthousiasme.
— Ohl pas de familiarités! » répliqua-t-elle en se dégageant.
Les deux baisers de Robert étaient restés sur ses deux joues, elle entendait les y garder et que personne n'y touchât. Puis elle grimpa à sa chambre en disant :
« C'est pour le coup qu'Alice Cambois crèverait de rage! »
Le lendemain, 15 septembre, la première chose à laquelle pensa Robert Paluel en se réveillant ne fut pas l'un de ses hangars, dont la couverture en chaume avait souffert et qu'il avait résolu de couvrir en tuiles, ni les recommandations qu'il se proposait de faire aux couvreurs. Ce ne fut pas non plus un celher en maçonnerie qu'il faisait creuser sous ce hangar et les instructions qu'il avait à donner au maître maçon. Il ne pensa pas davantage à un courtier d'assurances dont il attendait la visite et aux travaux qu'il avait commencés à la Roseraie, où sa présence était nécessaire. A peine eut-il ouvert les yeux, l'image d'abord confuse, puis très nette, d'une jolie fille aux cheveux roux lui apparut. Il la regarda, il se souvint et il se dit : c Quand la reverrai-je? »
Cette aventure lui parut plaisante. Il se secoua, se moqua de lui-même, prononça deux ou trois exorcismes pour conjurer le démon. Il avait beau le chasser, la jolie rousse ne s'en allait pas, elle était toujours là; pendant qu'il se faisait la barbe, elle tournait, rôdait autour de lui, il l'apercevait distinctement dans son miroir.
vriers, il se remit en route, et, bien qu'il eût l'habitude de ne pas laisser sa jument s'endormir en chemin, il lui permit cette fois d'en prendre à son aise. A chaque tournant, il se flattait de voir paraître une robe brune à carreaux ; il se retrouva sur la grande route sans l'avoir rencontrée. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. La veille, à ce même endroit, en face d'une borne qui lui était restée dans les yeux, il avait planté deux grands baisers sur deux joues mignonnes, tendres, fraîches, aussi douces que du satin. Le souvenir de ce fruit délicieux auquel il avait mordu lui remuait le cœur et le sang. Hélas ! la route était déserte, et, lorsqu'en approchant de la Renommée il tourna de nouveau ses yeux vers la porte toute grande ouverte, personne ne se montra. Il arriva au Choquard l'air soucieux, préoccupé. Pendant le dîner, il parla peu. Mariette, à qui rien n'échappait de ce qui concernait son seigneur et maître, soupçonna qu'on lui avait donné quelque tracas, quelque ennui. Elle attendait qu'il s'en expliquât; mais c'était, paraît-il, de ces choses qui ne se disent pas.
Le surlendemain, dans la soirée, par une dérogation singulière à ses habitudes, il ne descendît pas au potager pour y fumer sa seconde pipe. La fantaisie lui était venue d'aller se promener du côté de Mailly. La lune, qui était à son premier quartier, fut bien étonnée de voir le fermier du Choquard se diriger vers l'auberge de la Renommée; c'était le dernier endroit du monde où elle se fût avisée de le chercher. Lui-même sentait bien ce qu'il y avait d'insolite, de surprenant dans cette affaire. Il s'arrêta une minute sous l'enseigne rouillée qu'un aigre vent d'est faisait grincer sur sa
— C'est inutile, ne vous dérangez pas.
— Et ne peut-on rien vous oflfrir, monsieur Paluel?... Gomme il fait froid ce soiri Ce n'est pas le temps de la saison. Je me suis laissé dire que les hirondelles s'assemblent déjà pour partir. Est-ce vrai? n'est-ce pas vrai? Voyons, monsieur Paluel, un petit verre de kirsch.
— Va pour un kirsch ! » dit-il en s'asseyant au bout d'une table.
Il n'eut besoin que de promener les yeux dans la salle pour y découvrir tous les symptômes d'une maison mal tenue et qui va mal, une propreté plus que douteuse, une tapisserie portant l'empreinte de doigts graisseux et de place en place tombant en loques, des rideaux effilochés avec des trous à côté des reprises, une lampe ftimeuse dont l'abat-jour était ébréché, un carreau de vitre remplacé par du papier. Mais la maison ne fit aucun tort à la reine qui l'habitait. Il lui vint au cœur une pitié pour cette pensionnaire du Gratteau condamnée à respirer cette poussière, à poser ses coudes sur ces tables gi*asses. Le véritable amour ne craint pas de ramasser ses perles dans des fumiers.
Mme Guépie lui apporta son kirsch, en attachant sur lui ses yeux humides et s'éloigna sans mot dii^. Il resta là près d'un quart d'heure, se disant : « Elle tarde bien avenir; viendra-t-elle? » Il mourait d'envie de questionner quelqu'un. Mais qui? Guépie avait disparu, sa grosse femme s'était remise à ses écritures; on leur avait dit : « Soyez sûrs qu'il viendra; mais, vous m'entendez, point d'empressement. » Puisque la petite n'avait pas menti, il fallait faire ce qu'elle disait, et ils n'avaient garde de s'empresser.
Robert aurait mieux fait de s'en aller, et pourtant
lut bien prendre. Le fermier du Choquard rentra chez lui aussi excité, aussi agacé qu'un chasseur devant qui le gibier se dérobe.
Il était décidé à la revoir, mais pour le moment ses desseins n'allaient pas plus loin. Avant d'acheter le nouveau champ de la Roseraie, il avait employé des demi-journées à l'examiner motte après motte; avant de savoir ce qu il entendait faire d'Aieth Guépie, il éprouvait le besoin de causer avec elle et de l'embrasser plus d'une fois encore. Quoiqu'il passât à Mailly et dans les lieux circonvoisins pour un homme d'humeur vive et qui partait de la main, tout est relatif. Dans le temps où il était soldat ou marin, il aimait à brusquer ses décisions ; mais depuis six ans ce fermier malgré lui avait ^bi l'influence de ses champs comme de ses bœu&, qui lui donnaient des leçons de lenteur et de silence. Au village, les amoureux même réfléchissent beaucoup.
Le dimanche suivant, MmePaluel eut une surprise. Comme elle sortait avec Mariette pour se rendre à la messe, son livre d'heures à la main, Robert lui offrit de l'accompagner, et elle accepta avec empressement cette proposition fort inattendue. Il n'avait pas Thorreur de la soutane, il trouvait bon qu'il y eût des curés pour baptiser les enfants, pour marier les hommes faits et pour enterrer les morts; mais il estimait comme bien d'autres que les pratiques religieuses sont une affaire de femmes. Pour son compte, il s'en passait très bien, et quand il avait par hasard quelque chose à dire à « Celui qui est là haut », comme il l'appelait, il le lui disait sans cérémonie, seul à seul et face à face. Encore causait-il bien rarement avec lui. On a vu par son entretien avec Aleih qu'il n'était ni opti-
— Allons donc I répondit Tautre. U ne croit ni à Dieu ni à diable. Il avait sûrement quelque chose à dire à quelqu'un. »
Il n'avait rien à dire à personne, mais il avait queK quechose à regarder. Immobile dans le fond de Té^^ise, près de la porte, il ne quittait pas des yeux un petit chapeau dont le bavolet lui laissait voir un beau chignon bien natté et le commencement d'une jolie nuque avec des frisons d'or. Il espérait qu'un moment ou l'autre on tournerait la tète de son côté, qu'on édiangarait un regard avec lui. U se trompait bien, on ne tourna pas la tète, on n*eut pas une seule distraction, on avait un petit air dévot, on appartenait tout entière au bon Dieu. Dès que l'ofi&cé fut fini, il sortit le premier et alla se poster sous le porche. U vit bientôt passer celle qu'il avait tant regardée; mais elle ne le regarda pas, elle ne parut pas le voir et s'en alla, trottant menu.
En ce moment, sa mère le rejoignit, et, lui montrant de son menton pointu cette jolie trotteuse, elle lui dit:
« En voilà une qui est bien sûre de mal tourner.
— Pourquoi cela? demanda-t-il vivement.
— Ne sais-tu donc pas que c'est une Guépie? » repliqua-t-elle avec un accent de souverain mépris.
Mme Paluel n'avais jamais goûté la parabole de l'enfant prodigue ni l'histoire de la pécheresse. D y avait pour elle dans ce monde deux races d'hommes aussi distinctes, aussi dissemblables qdé Feau et le feu, les honnêtes gens qui observent les dix commandements de la loi, les malhonnêtes gens qui les transgressent, et elle pensait que le devoir le plus sacré des premiers est de mépriser et de haïr les autres du plus
beaucoup, mais on le craignait un peu; on lui avait souvent reproché son humeur solitaire, renfermée et gouailleuse^ ses façons fières et brusques. Il semblait que, depuis quelques jours, il eût des raisons particulières de vouloir du bien aux petits, de faire bon marché des inégalités sociales. Personne ne le questionna; il n'était pas de ces honimes qu'on questionne. U rencontra cependant un gros fermier de sa connaissance, qui lui dit :
« Vous ici, Paluelt Sûrement vous cherchez quelqu'un.
— C'est vrai, répondit-il, et je ne le trouve pas. »
Il n'avait jamais dit si vrai. « Que je suis bétel se dit-il en s'en allant, de m'être imaginé qu'elle pouvait être ici ! Qu'y viendrait-elle faire? » Quand il passa près de la Renommée^ Richard Guépie était sur le seuil de son auberge. Il se décida à Faborder, quoique ses poignées de main ne lui fussent pas agréables. Heureusement les mains de Guépie n'étaient pas libres : l'une tenait un couteau, l'autre un poulet qu'il plumait.
« Les jours de fête, Guépie, lui dit Robert, ne sont pas pour vous des jours de repos.
— Ni pour ma femme, » lui répondit-il.
Robertleregardaitplumersonpoulet, comme si cette
opération, toute nouvelle pour lui, l'avait vivement intéressé. Il grillait d'envie de lui adresser une question, une seule, et il n'osait pas. Se sentir embarrassé, intimidé par un Guépie ! quelle étrange aventure ! Il restait là, tortillant sa moustache, tournant sa langue dans sa bouche. Enfin il prit son courage, il franchit le saut et d'une voix que l'émotion faisait trembler : « Et votre fille, qu'en faites-vous? » demanda-t-il.
comme le tombeau sur tout ce qui le concernait^ il l'était un peu moins sur ce qui regardait les autres, et Guépie, en Tinterrogeant avec art, avait appris de lui que, le lendemain 4 octobre, Robert Paluel, mécontent de son charron qui lui gâtait ses idées, devait aller à Brie pour en chercher un autre, et que par la môme occasion il assisterait à Tenterrement de la fille d'un grainetier avec qui il était en affaires. Les grands fermiers de la Brie sont des gens fort occupés, très ménagers de leur temps et qui s'arrangent toujours pour faire d'une pierre deux coups.
rose de son chevet et dans le bas deux ^ XVI" siècle, vrais cheEs-d'œuvre de dessin, c et de sentiment. L'un représente le songe La tête surmontée d'un haut turban, drapi manteau de pourpre et dans une magniliqu brocart jaune, sur laquelle se détache sa gentée, le patriarche est agenouillé dans verdoyant. Une main levée au ciel, l'autre vers le sol, il rêve les yeux ouverts, tournan l'échelle miraculeuse oit les anges vont et d'un pas léger. La sérénité de leur visage avec le front soucieux de ce rêveur, qui mystère, leurs formes sveltes, fuyantes, avi bustes épaules, meurtries par le poids de la accoutumées et résignées à leur fardeau. S vitrail, placé à l'opposite dans le bas-côté i on voit les principales scènes de l'histoire Jean-Baptiste. Dans le haut, une Salomé aui roux est assise devant une table et devant u pâle figure se dessine entre deux pilastres si rizon lumineux. On est en train de lui pn tète du saint, qui les yeux bandés, les m.
derrière le dos, va recevoir le coup mortel. E paisiblement, l'air impassible, presque in comme si on lui saignait un poulet pour soi Ce n'est pas une femme, c'est un animal che féroce, qu'il faut ou adorer ou étrangler.
De l'endroit oii il était placé, Robert pouvi der à son aise le songe de Jacob. Il se souvi mère le lui avait fait admirer dans son enfance et qu'elle en avait pris occasion pour lui expliquer que les anges s'occupent beaucoup de nous, qu'ils portent au ciel nos plaintes et nos désirs et qu'ils nous en
veur, son visage dans ses mains. Sa dévotion était si touchante qu'il se serait £ait un scrupule de la troubler. Il rétrograda de quelques pas, et, pour se donner une contenance, il tâcha d'admirer une Mater dolorosa^ au cœur percé de sept glaives, qui visiblement n'était pas du xvi^ siècle. Elle tenait dans ses bras un Christ rasé de frais, bien lisse, bien frisé ; on ne l'avait pas descendu d'une croix, il sortait de chez son coiffeur. Les sacristains venaient de partir, ils étaient allés déjeuner. L'église ne contenait plus que deux personnes ; l'une priait, l'autre attendait.
Enfin Aleth se releva. Elle vint droit à lui sans avoir l'air de se douter quUl était là. Il faut croire qu'elle avait pleuré; il la vit tirer son mouchoir tout en marchant pour s'essuyer les yeux. Tout à coup elle le reconnut. Saisie de confusion , presque d'épouvante, elle se détourna subitement, tenta de se frayer un chemin au travers des chaises pour gagner une autre porte. Il la prévint, l'arrêta par le bras, la ramena dans le couloir et lui dit avec sa brusquerie ordinaire :
« Avei-vous été malade, mademoiselle Guépie?
— Qu'est-ce que cela vous fait, monsieur Paluel? répliqua-t-elle avec un accent de fierté indignée.
— Il parait que cela me fait quelque chose, puisque je m'informe. »
Elle ne répondit pas.
« Je vous avoue bien franchement, reprit-il, que depuis près de trois semaines j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous revoir, que je suis allé dans tous les endroits où j'espérais vous rencontrer. Maison m'a dit que vous étiez souffrante, que vous ne sortiez plus. »
Elle parut fort troublée d'apprendre qu'on avait trahi son secret.
« C'est avec lui que vous causiez tantôt. Lui avezvous dit votre secret.
— Où prenez- vous que j'aie un secret?
— Je vous répète que je vous ai vue pleurer I... Eh bien I puisqu'il y a ici quelqu'un qui vous écoute et vous gène, prenons rendez-vous ailleurs, dans un endroit où il ne sera pas. Soyez gentille, allez vous promener cette après-midi sur le chemin de la Roseraie.
— Jamais, jamais, dit-elle.
— Je suis résolu à tout savoir, et je suis un fameux entêté... Que craignez-vous? je vous jure d'être bien sage, de ne plus avoir d'accès de folie. Viendrez-vous?
— Jamais, jamais, » répéta-t-elle d'un ton de reproche et d'irritation.
Cette fois, sa colère n'était pas feinte. Elle trouvait qu'il était bien lent en affaires, qu'il tirait de long, et, pour employer le mot qu'elle avait au bout de la langue, qu'il barguignait, qu'il tournait autour du pot comme un homme qui craint de trop s'engager. Elle lui avait laissé cependant tout le temps de s'expliquer. Que ne lui disait-il tout simplement : c Je vous aime et je veux vous épouser? » C'était là ce qu'elle attendait et ce qui ne venait pas. Elle en avait quelque dépit.
« Laissez-moi m'en aller, je vous prie, ]» lui dit-elle.
Et elle essaya de s'esquiver; mais il lui barra le chemin.
« Vous ne partirez pas avant de m'avoir fait une promesse. Vous vous défiez de moi, et vous ne voulez pas retourner à la Roseraie. Soit I Mais il y a derrière l'auberge de votre père une petite terrasse, au bout de cette terrasse un mur, et au pied de ce mur un
cipes rigides dont il fallait se cacher avec soin sous peine de s'attirer ses anathèmes et ses foudres. Les Guépie n'étaient pas ce qu'il avait pensé ; on le tenait à distance, on ne lui accordait rien. Il n'en était que plus épris. Les difficultés irritent le désir. Aleth lui semblait plus désirable, plus charmante que le premier jour. Il n'était plus maître de sa passion, il se sentait incapable de résister au charme qui l'entrâtnait, il était pris et comme possédé. Caton l'Ancien disait que l'âme d'un homme amoureux habite dans un corps étranger. Quoique le fermier du Choquard n'eût jamais lu Plutarque et n'eût guère entendu parler de Caton, il eût volontiers répété son mot; il sentait que son âme n'habitait plus dans son corps.
Six jours de suite, par tous les temps, il retourna rôder à la même heure devant une terrasse où il ne venait personne. Adossé contre un poirier sauvage, il comptait vainement les minutes. Dans sa mortelle impatience, il déchiquetait de ses ongles le pauvre arbre, qui n'en pouvait mais; il lui arrachait des lambeaux d'écorce qu'il pulvérisait entre ses doigts. Le septième soir, il fut plus heureux, il entendit le cri d'une porte qui tournait sur des gonds rouilles, puis le frôlement d'une robe, et bientôt une tête se pencha sur le mur, une voix l'appela doucement par son nom. Il s'avança précipitamment. On l'accueillit par des reproches. Aleth lui dit qu'elle n'était venue que pour le conjurer de ne plus revenir, que c'était bien mal à lui, qu'il la compromettait, qu'elle craignait • que son père, son terrible père, ne se doutât de quelque chose. Là-dessus, elle voulut s'en aller : il îa supplia tant qu'elle resta, il n'avait plus le ton brusque, il était doux comme un fauve maté par la faim. Si la
l'épaule. Ce n'était pas l'idée d'Aleth ; elle entendait que la pièce n'eût qu*un acte et finit bien : en toute chose, c'était la fin qu'elle regardait. Au lieu de se déclarer, il se contenta de lui affirmer qu'il la trouvait charmante, que, dès leur première rencontre, il s'était senti de la sympathie pour elle, qu'elle était dans toute la Brie l'unique personne avec qui il eût du plaisir à causer, qu'il donnerait beaucoup pour la voir tous les jours, qu'il avait une quantité de choses à lui dire. En attendant, il ne lui disait pas la seule dont «elle se souciât, la seule qu'elle jugeât essentielle. Elle ne lui demandait pas de l'aimer, elle lui demandait de l'épouser. Elle maudit intérieurement cet incorrigible temporiseur, qui se réservait des échappatoires. Elle se mordit les lèvres de dépit^ ne lui répondit plus que par des monosyllabes, et, de temps à autre, elle poussait de longs soupirs. Dieu sait pourtant s'il avait le cœur pris. Les yeux obstinément fixés sur un visage qu'il discernait à peine dans la nuit et qu'il eût voulu couvrir de baisers , son désir s'irritait toujours plus. C'était un supplice de la sentir à la fois si près et si loin de lui. Le rempart qui la mettait hors d'atteinte n'était pas aussi inexpugnable qu'il l'avait prétendu. Il parla de le prendre d'assaut. Elle se récria, s'indigna :
c< Avais-je raison, dit-elle, de ne pas me fier à vous et à votre parole? »
Il implora son pardon, la supplia de lui donner au moins une poignée de main par-dessus ce mur odieux qu'elle lui défendait d'escalader. Elle y consentit après quelques façons, lui tendit une main timide qu il réussit tout au plus à effleurer du bout de ses doigts. Il n'y tenait plus, il mit le pied dans une crevasse que
gna, continua d'avancer, répondit par une inclination de tête et par un signe de la main à la révérence que lui tira Guépie, dont la figure l'étonna. Ce n'était plus l'aubergiste de la Renommée^ le Guépie de tous les jours, mais un Guépie inventé tout exprès pour la circonstance, grave, solennel, auguste, majestueux, un vrai patriarche, Abraham, père d'Isaac, ou Isaac, père de Jacob.
(( Monsieur Paluel, dit-il, me ferez-vous la faveur de m'écouter deux minutes?
— Aussi longtemps qu'il vous plaira^ » répondit Robert,
Et immobile, droit en selle comme un piquet, il subit sa destinée, les yeux fixés sur les deux oreilles de la jument, qui apparemment lui semblaient plus agréables à regarder que le visage d'un patriarche de carton.
« Monsieur Paluel, reprit Richard, je ne voudrais pas manquer au respect que je vous dois. Mais j'ai une question à vous faire, une seule. Je sais qui vous êtes et que votre parole vaut de l'or. Quoi que vous me disiez, je vous croirai. Hier soir, il y avait dans le sentier qui passe au pied de ma terrasse un homme qui causait avec ma fille; ce n'était pas la première fois qu'il y venait. Connaissez-vous le nom de cet homme?
— C'était moi, répondit Robert sans broncher.
— Je m'en doutais, j'en étais presque sûr, quoique ma fille ait obstinément soutenu que ce n'était pas vous, et quand je lui demandais qui c'était, elle est si discrète, cette pauvre petite, qu'elle me disait : <( Interroge-moi sur ce que j'ai fait, tu sauras tout; ff mais les secrets des autres sont pour moi une chose
là venait jamais à forfaire à l'honneur, monsieur Paluel. je vous le déclare, il n'y aurait plus d'alouettes dans les champs ni d'étoiles dans le ciel. »
II se tut un instant pour voir quel effet produisait son audacieuse hyperbole. A en juger par les apparences, elle n'en fit aucun. Les yeux toujours fixés sur les deux oreilles de la jument, Robert ne sourcilla pas.
« J'ai toujours entendu dire, monsieur Paluel, reprit Guépie, que vous étiez bon, généreux, que vous aviez un cœur d'or, et je suis certain que, si vous aviez pu vous douter des conséquences de votre conduite, vous auriez tout tait pour les réparer. Mais la petite vous plaisait ; vous avez couru après elle sans souci des commérages, et la voilà tout à fait compromise, car je gagerais gros que, quand vous rôdiez le soir autour de mon auberge, il se trouvait là quelqu'un pour vous voir... Je ne vous en fais pas de reproche, je m'en remets à votre conscience; mais enfin, non seulement vous avez perdu la réputation de ma pauvre fille, vous avez détruit son bonheur... Ah! si vous saviez les scènes qui se s6nt passées entre nous hier et aujourd'hui ! Je me suis fâché, et je le regrette. Mais un père est un père, et, quand on aime sa fille autant que j'aime la mienne, on n'est pas toujours maître de soi... Ahl oui, ces scènes ont été bien pénibles; ma pauvre femme en a eu les sangs tournés. »
Il était si ému qu'il ne put continuer; il passa le parement de sa manche sur ses yeux baignés de larmes. Ces larmes de crocrodile touchaient médiocrement Robert, qui ne s'inquiétait guère non plus de savoir si Mme Palmyre avait eu oui ou non « les sangs
d22 LA FERME DU CHOQUAAD
fâché, j'ai pleuré. Quoi que j*aie pu dire, elle m'a répondu ceci : « Je veux m'en aller; je serais trop c malheureuse ai je restais; j'aime un homme qui ne « veut pas et ne peut pas m'épouser. »
Cette fois, Robert tressaillit et perdit entièrement de vue les oreilles de la jument.
« Guépiet s'écria-til, êtes-vous sûr que votre fille m'aime? pouvez- vous m'en répondre?»
Guépie eut un mouvement oratoire vraiment sublime. Reculant de deux pas et levant les mains au ciel , il s'écria d'une voix étranglée par l'émotion :
€ Je l'ai vue dépérir pendant trois semaines. Pour vous convaincre, faut-il donc qu'elle meure? »
La joie que ressentit Robert racheta pleinement tout l'ennui qu'il venait d'éprouver. Il était aimé autant qu'il aimait. Plutôt mourir que de la laisser partir et de se condamner à ne plus la revoir ! C'en était fait de ses doutes^ de ses indécisions; l'ile flottante ne flottait plus. Il jeta devant lui un regard provocant, comme pour défier l'univers de s'opposer à ce qu'il avait résolu.
Guépie ne savait ce qu'il devait penser de ce regard et de ce silence. Il n'avait pas encore épuisé tous ses moyens, et il se disposait à reprendre sa harangue où il l'avait laissée, quand Robert, l'arrêtant court par un geste, lui dit :
t En voilà assez, Guépie. J'ai écouté attentivement votre discours, et j'y ai ramassé, chemin faisant, quelques vérités utiles; je ne lui trouve qu'un défaut : il m'a paru trop long de moitié. Un mot suffisait, et Dieu soit loué! vous avez fini par le dire. Veuillez en retaur assurer de ma part votre fille que, si elle veut
134 LA FBRME DU CHOQUARD
ce qui s'était passé, se fit un peu valoir, exagéra les miracles opérés par son éloquence, à quoi Aleth répondit qu'il avait enfoncé une porte ouverte. Il était trop content pour se formaliser de rien. Il se jeta sur elle, en disant :
(( toi, tu es une fille comme il n'y en a point!
— Prends donc garde, tu me décoiffes, » dit-elle en le repoussant.
'Mais il fallait absolument qu'il embrassât quelqu'un. Il réussit, par un effort énergique, à saisir entre ses deux mains la taille de la grosse Palmyre en lui criant aux oreilles :
« Eh bien ! ma vieille, nous crois-tu, cette fois?
— Bah ! lui répondit cette sceptique cuisinière, il ne faut pas chanter victoire trop tôt. Ce n'est pas tout que le poisson morde, il faut l'amener au bord, et je sais plus d'un pêcheur qui l'a perdu en chemin.
Cette judicieuse réflexion dissipa à moitié son ivresse; il devint pensif et dit en se grattant le menton :
a II est certain que cette chipie de Joséphine Paluel pouiTait bien nous donner du fil à retordre. »
Aleth enveloppa son père et sa mère d'un regard de commisération dédaigneuse. C'est ainsi que Richelieu eût regardé le père Joseph si l'éminence grise s'était jamais permis de révoquer en doute la réussite de quelqu'une de ses combinaisons. Elle sentait l'événement dans sa main; elle avait déjà abaissé l'orgueil de la maison d'Autriche, déjà elle était entrée dans Vienne.
les examina attentivement, en tira une du tas, la passa à Mariette en lui disant :
(c En voilà une où il n'y a pas grand'chose à Êûre; tu pourras t'en tirer. »
Elle savait cependant que Mariette était fille à se tirer des raccommodages les plus compliqués, et elle s'arrangeait pour les lui réserver. Mais elle avait pour principe que, de toutes les plantes, celle qui demande à être cultivée avec le plus de soin est la modestie, et elle s'appliquait sans relâche à la cultiver chez les autres, particulièrement dans Mariette, qui fit peutêtre cette réflexion, mais qui, ne la faisant jamais à haute voix, se mit incontinent à Touvrage.
Robert s'était installé dans sa berceuse. Contre 00a habitude, il ne s'y berçait pas, et, par une distraction singulière, il avait oublié d'allumer sa pipe.
«Tu ne fumes pas? lui dit sa mère.
— Tout à l'heure, dit-il en regardant tour à tour la paume de ses deux mains, comme s'il y eût cherché un conseil ou une entrée en matière.
— Sais-tu, mon garçon, reprit*elle gaiement, que tes chemises nous donnent bien du mal? Le plastron peut encore aller, mais elles s'effilochent toutes par les poignets. Voilà ce que c'est que d'acheter son linge tout fait à Paris; il n'y a plus de marchands sérieux. Autrefois nous avions du chanvre, je le filais, et quel service faisaient les chemises de ton père 1 Je veux mourir si j'en ai jamais vu une qui manquât par le poignet. Mais tu ne veux plus avoir de chanvre. Ton père disait cependant que, dans le Berry, on le cultive sans interruption. Il ne leur en coûte que de mettre tous les deux ans dans leurs chènevières une fumure assez maigre de fumier de moutons.
efiOeurait rarement le dossier. Cette fois, attirant à elle un fauteuil en cuir qui ne servait que dans les grandes occasions, elle s'y établit avec une gravité de circonstance. En ce moment, sa figure, comme son attitude, était imposante; elle avait son air des grands jours. Cette petite femme fluette et maigre avait, quand elle le voulait, une majesté presque royale; on sentait que, malgré ses mains calleuses, malgré son teint hâlé, elle était située très haut dans la hiérarchie de Tespèce humaine. Il y a des marquises qui sont des bourgeoises, il y a des paysannes qui ont des yeux et un orgueil de reine; M. Larrazet n'était pas seul à s'en apercevoir. Prenant le taureau par les cornes :
« Gageons que tu veux te marier, » dit-elle d'une voix saccadée.
Il ne répondit que par un signe de tète, et elle se tut un instant pour raisonner avec elle-même. Elle se disait : « Cela devait arriver, et je n'ai pas le droit de lui en vouloir. C'est moi-même qui lui ai tourné Tesprit de ce côté. Je ne savais que décider, il a décidé pour moi. Il faut être raisonnable. Que la volonté du ciel s'accomplisse ! »
G Ah! tu veux te marier 1 reprit-elle avec un sourire forcé. Et qui épouses-tu? »
Il ne disait mot.
«: Tu veux donc que je devine? »
Son menton dans sa main, elle passa aussitôt en revue tout ce qu'il y avait de filles à marier dans la grande culture, car elle n'admettait pas un instant qu'il prit une femme ailleurs. Autrement, c'était la fin de tout, et le monde n'en avait pas pour trois jours.
ft Est-ce Marguerite Bourgeret? reprit-elle... Oh !
pas été fâchée que ta femme fût agréable à regarder, qu'on dît en vous voyant passer : « ïl a eu bon goût, il a su choisir. » Je ne voudrais pas te désobliger, mais cette Alice Gambois est vraiment laide. Es-tu bien sûr qu'elle ait le nez tout à fait à sa place?
— La fille que je compte épouser, lui dït-il, n'est point laide, elle a le nez à sa place et ne s'appelle pas Ahce Gambois. G'est tout simplement la plus jolie fiïle de la Brie.
— La plus jolie fille de la Brie? fit-elle. Ahl ceci est un autre défaut. Il est bien de n'être pas laide, mais il ne faut pas avoir tant de beauté que cela. Autrement, gare la coquetterie, le goût des affiqiiets et tout se qui s'ensuit I »
Elle se tut un moment pour passer de nouveau en revue toutes les fermes de Seine-et-Marrie, qu'elle connaissait de près ou de loin. Elle y trouvait beaucoup de filles agréables, elle n'y découvrait aucune de ces beautés éclatantes qui font retourner les passants.
« Et où demeure-t-elle, cette merveille?
— Tout près d'ici.
— Je n'y suis plus, la fermé la plus proche du Ghoquard est celle du Grand- Vaux, et je ne vois là que des garçons.
— Aussi n'habite-t-elle pas dans une ferme. »
La figure de Mme Paluel s'assombrît, elle fit un geste de douloureux déplaisir.
« Eh quoi! dit-elle, nous sommes allé la chercher à Brie?... Tu as eu tort, mon garçon. Ge n'est pas fait pour vivre dans nos fermes, ces bourgeoises de ville. . . Mais parle donc, je donne ma langue aux chiens. »
Il répondit d'une voix sourde et avec une émotion mal dissimulée :
elle à ne pas boire cette honte, à s'en aller plutôt clopin-clopant, lui aussi, quand cette fille entrerait.
Cependant Robert s'était levé en disant :
« Je croyais que nous raisonnerions. Dès l'instant que tu te fâches, bonsoir ! nous causerons plus tard. »
Il gagnait déjà la porte ; elle lui fit signe de retourner à sa place, de se rasseoir, et il se rassit, tandis qu'elle faisait un énergique effort sur elle-même pour refouler sa colère dans les profondeurs de ses entrailles. Cette opération lui parut mille fois plus difficile que de faire rentrer dans sa mue une oie affamée de grand air.
« Raisonnons, puisqu'il te plaît de raisonner, ditelle d'un ton plus tranquille. Mais tu comprends que la surprise, Témotion... j'en ai été comme suffoquée, comme étranglée... SoitI raisonnons. Tu Tas donc rencontrée, cette Aleth Guépie? Tu as causé avec elle?
— Plus d'une fois, et à chaque fois elle m'a plu davantage. C'est la seule fille que j'aie jamais été tenté d'épouser.
— Ahl pour jolie, mon Dieu! mettons qu'elle le soit. Quand on n'a pas le sou, c'est bien le moins qu'on ait le nez bien fait. Mais est-elle vraiment si merveilleuse?.. Moi, je la trouve trop grasse et trop courte de taille; c'est ce que j'appelle une ragote... Tu vois bien que je ne me fâche pas, que je raisonne... Réellement, Robert, tu aimes cette couleur de cheveux? »
Elle était sincère; elle estimait en conscience que le brun, le châtain et le blond tranquille, un peu fade, sont les seules couleurs qui soient de mise dans la grande culture, que des cheveux roux y sont une inconvenance, une incongruité.
apprendre que tu épouses Mariette Sorris, » ajoutât-elle brutalement.
Et elle lui montrait du doigt, par-dessus son épaule, l'humble fille du porte-balle, dont le saisissement était tel qu'elle eût été incapable de décider si la chemise qu'elle reprisait ou faisait semblant de repriser avait deux poignets ou n'en avait qu'un.
« Que veux-tu? répUqua-t-il. En traversant l'océan, j'y ai noyé quelques-uns de mes préjugés.
— Des préjugés! des préjugés 1 c'est bien vite dit... Moi je pense que, dans ce monde, il faut que chacun se tienne à sa place, sans vouloir ni monter ni descendre, et qu'il .est bon de se marier entre soi, sans sortir de sa classe. Autrement, tout est pêle-mêle, et il n'y a plus dlordre ni. rien du tout, et le bon Dieu lui-même ne pourrait plus s'y reconnaître.
— Ah I parlons-en de ton bon Dieu, lui dit-il. A ce qu'on prfetend, il ne méprisait pas les péagers ni les gens de rien. Que fais-tu de ta religion^ je te prie? >h
Elle ne releva pas cet argument : mais elle, fit. à part elle plusieurs réflexions. Elle songeait que si le. bon Dieu a vu mauvaise compagnie sur la. terre et vécu en de bons termes, avec des gens de rien, ce n'est peut-être pas le plus, beau trait de son histoire, mais que du moins il ne leur, a jamais demandé leur fille en mariage. Elle sang:eait aussi que ce même bon Dieu est le maître de faire ce qu'il lui plaît, que, . quoi qu'il fasse^ il sait toujours s'arranger, pour ne pas se compromettre, et qvie si les Bourg^et, les Lan-: terneux et les Gambois s'avisaient- de lui demander des explications, il les enverrait promener. Mais les - Paluel n'étaient pas dans le même caSy leur, situation, était tout autre, ils n'avaient, pas le droit dlenvoyer
dans la famille de ces gens-là, de frayer avec eux, de mettre ta main dans ces mains sales?... Réponds-moi, je te prie, qu'en dirait ton père? »
Il répliqua :
« Laissons les morts tranquilles ; il est si facile de les faire parler! »
A ces mots, la colère de Mme Paluel se ralluma subitement comme un feu d'épines qu'on croyait éteint au milieu d'un champ et qui tout à coup jette une grande flamme claire.
« Eh bien! moi quLne suis pas morte, s'écria-t-elle, je te déclare, Robert, que tous ces Guépie sont des planches où le pied enfonce, que tous ces Guépie sont du bois pourri où Ton voit courir les vers, et, Seigneur Dieu ! je n'entends pas qu'il entre de la pourriture ici. »
Il s'était promis de ne pas s'emporter, d'être infiniment doux et patient. Malgré cette violente insulte faite à son amour, il dit : « Paix! » à son sang qui bouillonnait, et il resta maître de lui.
« Je n'épouse pas le père qui est cabaretier, répondit-il tranquillement; je n'épouse pas la mère qui a été cuisinière chez une Anglaise. J'épouse une charmante fille, qui n'est pas responsable des torts qu'ont pu avoir ses parents, et tu la jugeras d'une autre façon quand tu lui auras fait l'honneur de la voir et de la connaître. »
Elle dénoua brusquement les brides de son bonnet qui la gênaient et l'étouffaient^ et passant de la violence au sarcasme :
« Mais c'est donc une sorcière que cette créature ! Elle t'a jeté un charme... Raconte-moi un peu les finesses dont elle s'est servie, ou plutôt ne me dis
l'histoire, et dans cette histoire je ne vois pas de drôlesse, je n'y vois qu'un drôle :. c'est moi. »
Bien que Mme Paluel fût convçiincue qu'il y avait dans cette histoire une drôlesse assez, habile pour cacher, son jeu, elle ne pouvait douter des avances qu'avait faites spn fils, de l'ardeur qu'il avait mise, dan^ ses poursuites. Elle en éprouva un sentiment d'indicible humiliation, et pour un moment la colère fit place h la honte. Saisissant de ses deux mains les deux bjas dç son fauteuil, où elle, laissa l'empreinte dç ses ongles, elle dit d'une voix sombre qui sen3J)lait sortir d'une caverne. :
« En voilà assez, Robert, je suis édifiée, et ceci est mon dernier mot. Choisis entre Aleth Guépie et ta mère, il n'y a pas dans cette maison asse:ç d'air, pour cette fille et pour moi. »
II, se leva de nouveau, et, pçenant, entre ses doigjts crispés sa pipe d'écume qu'il avait oubjiiée sur une console, il en fit voler le fourneau en éclats et jeta violemment à terre ce qu'il en restait. Cette exécu: tionle soulagea, et.il dit sur un ton presque doux :
« Mère, je te donne six mois pour réfléchir; Si, le i^^ mai de Tan prochain^ tu persistesà répéter ce, que tu viens ô,e dire, je ne me marierai pas, je resterai garçon jusq^'à ma^ mort^ Mais je te prie de ne p^as m'en vouloir si le chagrin, me rend malade et si cette maison, où je ne suis revenu que pour te faire plaisir, et dans laquelle il n'y, a pas. assez d'air pour elle et pour toi, n'est plus pour moi qu'une prison. >
A ces Jnots^ il sortit,
Pour la preniière fois, Mariette venait. (l'assistera, upe scènç entre la mère et Iç fils, et quelle scènçi! La, pauvre enfant, tqut atterrée, avait. les lèvres aussi.
faute. Toutes choses étaient en ordre, lés marmites avaient été soigneusement récurées, pas un torchon ne traînait, les tables étaient aussi nettes que la pelure d*un oignon, les casseroles s'alignaient le long de leur mur, chacune à sa place, et reluisaient. Mme Paluel monta à sa chambre, qui était située au premier étage. La cage de Tescalier parut frémir à son approche, et les marches tremblèrent sous elle; c'était une tempête qui passait.
que de renoncer à elle, il la supplia de patienter un peu, et à ses supplications se mêlèrent des emportements, indigné qu'il était de trouver partout des résistances. On finit par s'arranger, le sursis fut octroyé. Mais Guépie déclara qu'aussi longtemps que l'affaire ne serait pas dans le sac, on ne se verrait que rarement et jamais en tète-à-tête; il voulait être là. Il prononça cette déclaration du ton d'un père aussi tendre que rigide, qui tient plus à la vertu de sa fille qu'à tous les biens de la terre. En réalité, il se plaçait au point de vue d'un commerçant qui n'entend pas prêter sa marchandise ni l'exposer à aucun hasard avant d'en avoir trouvé le débit; il savait qu'une marchandise avariée ne se vend plus.
« Oui, mon beau garçon, nous y tiendrons l'œil, disait 41 en lui-même à' Robert. Tu né l'auras ni né la caresseras avaiit de lui avoir mis sur la tête une couronne de fleurs d'oranger. Si tu caressais, tu n'épouserais pas. »
La dernière semaine d'octobre s'écoula, puis vint novembre, pendant lequel il plut beaucoup, puis décembre, qui amena la neige. Vers le premier* dé l'an, la température se radoucit; à la fin de janvier, il gela très dur et les arbres fruitiers souffrirent, après quoi il y eut un printemps précoce, si bien qu'au milieu de février les narcisses jaunes étaient en fleur dans les bois et qu'il y avait des violettes au pied des grands chênes encore habillés de leurs feuilles jaunes. Mais ni la pluie, ni la neige, ni le gel, m les brises tièdes, ni les narcisses et les violettes ne changèrent rien à ce qui se passait dans les cœurs. Chacune des deux parties attends^it que l'autre cédât et semblait compter sur un miracle. Il ne s'en fit point ; dans ce
pesait à son impatience. Le front penché, les cheveux un peu ébouriffés, elle était en train d'arrondir une panse d'à, quand, Mariette s'approchant,'elle releva la tète et lui passa d'un air royal une allumette. Son humble rivale la contemplait éblouie et consternée*. Le monstre lui paraissait plus beau qu'elle ne se l'était figuré ; il lui semblait que, quand une fois on avait fait la folie d'aimer ses yeux verts, ils vous tenaient un homme jusqu'à son dernier soupir.
Elle sortit de l'auberge tellement émue et troublée que cette fille si adroite alla buter contre un tas de pierres et que la secousse lui fit lâcher sa lanterne, qui s'éteignit à ce coup sans qu'elle s'en mêlât. Elle eut de la peine à la ramasser, et le carreau en était brisé. Cette aventure lui attira une verte mercuriale. Mme Paluel avait de la colère à dépenser sur tout le monde, et elle était plus impitoyable que jamais pour les moindres peccadilles. Faute de mieux, elle grêlait sur le persil.
Si l'on parlait peu dans la salle à manger de la ferme du Ghoquard, on parlait beaucoup dans la cuisine de Tauberge de la Renommée^ et même on n'y déparlait pas, mais on ne s'entendait pas toujours. La pessinaiste Palmyre. déclarait l'affaire manquée, la partie perdue; elle en prenait prétexte pour dauber sur les éternelles et absurdes espérances de son mari, sur ses imaginations chimériques, sur ses châteaux en l'air, sur les alouettes qui lui tombaient du ciel toutes rôties et que personne n'avait jamais vues, sur ses projets qui s'écroulaient l'un après l'autre comme des capucins de cartes. Sous l'impression de ses railleries, l'optimiste Richard commençait à s'inquiéter, à perdre cœur. Il avait tenté autrefois de conclure un
cet honnête et madré Briard pouvait être un parti pour sa fille. Il n'était pas homme à épouser ime fille pour ses beaux yeux. S'il avait eu des attentions pour Mariette Sorris, c'est qu'il la jugeait douée de tous les talents qui font les bonnes ménagères. Encore ne l'eût-il pas choisie si elle n'avait dû lui apporter en dot que sa coiffe de nuit; mais il lui connaissait de petites économies qu'elle devait aux libéralités de son patron, et il était sûr que Robert ne s'en tiendrait pas là. Le refus de Mariette ne l'avait point découragé, il se promettait de revenir à la charge en temps et lieu. Quant à épouser une Aleth Guépie, il riait dans sa barbe à la pensée qu'on pût le croire capable d'un tel coup. Il était le moins romantique de tous les enfants de la Brie; il laissait ce morceau de roi aux gourmets et aux délicats, cette demoiselle à ceux qui les aiment, cette oisive à ceux qui n'ont pas besoin qu'on les aide. Gela n'empêchait pas Guépie de tourner beaucoup autour de lui, de lui faire de discrètes avances. Lesape le voyait venir et se donnait l'air de n'entendre malice à rien. —Tourne seulement, pensait-il. Tu as bien trouvé ton homme, mon gaillard 1 Lesape mange, mais il n'est pas fait pour être mangé. — Guépie devenait-il trop pressant, il s'enfonçait dans la lecture de son journal, et quoique le format n'en fût pas grand, sa tête y disparaissait tout entière, y compris ses oreilles. Mais Guépie ne se rebutait pas. Il aurait voulu que sa fille lui vînt en aide, qu'elle se réservât Lesape comme pis-aller. Il tâchait de lui insinuer que, quand on ne peut épouser Dieu le Père, c'est encore quelque chose d'épouser l'un de ses saints. Elle le renvoyait bien loin, en disant :
que Mme Paluel était une orgueilleuse qui portait le front trop haut, ils daubaient sur les insolences de la grande ferme, et ils profitaient de cette occasion pour affirmer les principes de 89 et la sacro-sainte égalité de toutes les cultures, de la grande et de la petite.
Si les hommes causaient, les femmes jasaient bien plus encore. Le lavoir est dans les villages l'endroit où arrivent et d'où se répandent les nouvelles, Fendroit où l'on commente en les embellissant ou les enlaidissant toutes les histoires de mariages à moitié faits ou à moitié défaits, les querelles domestiques et le reste. Sous leur lavoir couvert, les commères de Mailly, tout en s'escrimant de leurs battoirs sur leurs tapons, en débitaient de belles. Elles racontaient que l'affaire était allée plus loin qu*on ne pensait, qu'il y avait un poupon en chemin, que c'était pour cela qu'Aleth se celait, mais qu'on ne s'épouserait pas, que les Paluel en seraient quittes pour faire un sort à la mère et à l'enfant. Elles soutenaient que Guépie réclamait trente mille francs , qu'on ne vou- • lait lui en donner que vingt. Les jeunes se disaient tout bas que Robert Paluel était un bien beau garçon et que vingt mille francs sont un joli denier, elles se sentaient disposées à tenter l'aventure. Mais une vieille sibylle assurait que les Paluel étaient des gens aussi avisés que serrés et qu'ils s'en tireraient sans bourse délier. C'était là-dessus qu'on disputait; mais tout le monde tombait d'accord que le mariage était impossible. Une Guépïe épousant un Paluel! C'était contraire à toutes les lois de la nature et de l'histoire de la Brie.
Dans les premiers jours de mars, on put croire que Robert commençait une maladie ; cette situation
— ïe suis absolument certàîù q[âe là dîguë est Wû poison stupéfiant; je ne ïe suis 'piaè attitant qfde iillle Guépîè soït destinée à empoï^ôùrièr la vie àè sôïi mari. »
kme Paluel n'était pas femme à's'kccômJnodér'àe cette sagesse à la iilarphtiiius; elle fkisàît à Tôràcle ■rhoririeûr 'de le consulter ; elle ti'àâriiet!tait pas qtiè Vofacle mît des si, des mais et des distinguo dans ses repensées.
« je vôSis (iîs/moi/qu^aùssi stir '^lie 'j'ekis'tè, ëilè tournera mal. Je 'la regardais Tautré jôiir à Tégifee, elle a le diàtile'dans les yeuk.
— dixe Vbtilëz-Vous, madame Paluel? je ne suis pas aussi hàbîlè que vous à recorihaître le diable dans les yeux de mon pli^ëchain. Je hè Tai vit nulle part, ce grarici personnage, ni là ni ailleurs. Je ci^oîs au surplus, pôiir vous dire toute ma pensée, iîue (le boiines leçons et de bons'ekëttiplé^'pëuvent'bèaiiëoiip pour changer le' caractère d'une jëtine fille. Si éè mariage se faisait...
— ïl ne se fera pas, iiitëi^rompit-èlle vivement.
— S'il se faisait, vous dis-je, il pourrait arriver que moyennant beaucoup d'aflTéctiôn et sôus la vigilante tutelle d*iirie bëllé-rnère telle que vous...
— U ne s'agit pas de riioi, » ihterroiiipit-élle de nouveau.
Elle entëtidàit qu'ôii Tapproùvât; elle h*éhtendaît pas qu'en se'mêrât de la conseiller. Ûu'àvait-éile besoin de conseils? Kè savait-elle pas ce qu'elle avait à faire?
« S'il ne s'agit pas de vous, reprit-il, de qiii s'agit-il?
— De mon fils, de la folie qu'il Veut faire et qu'il iaut J'empêcher de faire.
Laissons le démon tranquille ; quand la chair est contente, Tesprit est bien près de l'être, et puis l'imagination brode là-dessus, et votre fils en a beaucoup... Les amours charnelles, comme vous dites, sont souvent les plus tenaces de toutes, et il y en a quelquefois pour toute une vie. »
M. Larrazet avait raison. Spinoza n'a- 1- il pas dit que l'amour est une joie à laquelle s'unit étroitement ridée de sa cause? Plus la joie est intense et plus la cause est évidente, plus aussi l'amour a de chances de durer.
« Je n'en crois rien, s'écria Mme Paluel. Il faut saler la viande pour la conserver, et le sel... Je veux dire que si le sel empêche la viande de se gâter, c'est l'estime qui fait durer les attachements. A qui ferezvous croire que mon fils puisse estimer cette fille? »
Elle se tut un instant; elle se grattait la joue, elle avait l'air embarrassé. Puis, levant sur M. Larrazet un regard scrutateur, elle lui dit avec un accent de mystère :
« Vous êtes si savants, vous autres médecins I N'y a-t-il rien pour guérir ces choses-là? »
Il se mit à rire tout de bon, lui repartit qu'il n'avait aucune drogue à lui offrir pour l'usage qu'elle en voulait faire, qu'à sa connaissance le seul moyen de guérir les amoureux qui ont le teint jaune était de leur octroyer la grâce qu'ils désirent. Elle se retira très mécontente de lui, se disant que la médecitfe était une pauvre science ou que du moins M. Larrazet n'était qu'un petit médecin, et l'envie lui vint d'en aller consulter un grand à Paris. Mais il se produisit, dès le lendemain, un incident qui absorba toute son attention et la détourna de son idée.
Mme Paluel se rappela le propos que le docteur avait laissé échapper dans leur dernier entretien, saits qu'elle y attachât aucune importance.
« C'est donc un complot? dit-elle; vous avez jttré de me dire tous la même chose... Eh! «mon Dieu, puisqu'il veut partir, qu'à cela ne tienne, qu'il parte I
— Ah l madame Paluel, y pensez-vous? » s'écpia Mariette, stupéfaite qu'on prît si tranquillement son parti d'une si énorme catastrophe.
Lui partir! lui s'en aller l Que deviendrait la maison aans lui? Elle semblerait un désert, une solitnde,.elle serait aussi triste, aussi froide qu'un monde sans soleil. Et que deviendrait Mariette, condamnée à ne plus voir ce qu'elle aimait? Elle reprit :
« Quel malheur, madame 1 qu'allons-nous devenir?
— Bah! le vent continuera de souffler et la pluie de tomber, répliqua sèchement Mme Paluel, et les poules n'en feront pas moins leurs œufs.
— Quoi! vous pourriez consentir?...
— Il ne partira pas, petite sotte, ce sont des propos qu'on tient pour qu'ils soient redits.
— Vous vous trompez bien, madame; il est tout à felit décidé. Il a dit cela si froidement! Et quand il dit les choses froidement... Oh! je le connais, je suis sûre que si vous persistez à ne pas vouloir... madame Paluel, madame Paluel, il faut le laisser faire ce qu'il veut. »
Mme Paluel fut outrée d'indignation qu'une Mariette Sorris osât dire son mot dans des affaires d'Etat; jusqu'à ce jour, elle ne s'était jamais permis une telle inconvenance que pouvait seul expliquer le trouble ou le dérangement de son esprit.
« De quoi te mêles-tu? lui cria-t-elle. Sont-ce là
lo6 LA FERME DU CUOQUARD
il Tavait mangé et remangé avec chaque bouchée qu'il portait à ses lèvres.
Sans rien dire^ elle déplia la lettre, dont l'écriture était une belle anglaise, agréablement penchée et bien coulée, et dont voici le contenu :
« Mon cher Robert, cela ne peut durer davantage, je suis trop malheureuse. Soyons raisonnables, renonçons l'un à l'autre. Votre mère est bien dure, bien cruelle pour nous; elle marche sur nos pauvres cœurs comme sur la boue des chemins. Mais je ne lui en veux pas et je vous supplie vous-même de lui pardonner. Il faut nous soumettre à ses volontés, nous dire adieu pour jamais. Je vous avais promis d'attendre jusqu'au 1^"^ mai; mais, je vous en prie, dégagez-moi de ma promesse. Je vous le dis, cela ne peut durer. Mme Blackmore m'a trouvé une place et me presse de partir. Cela fera plaisir à celle qui ne m'aime pas et envers qui je n'ai pas eu d'autre tort que celui de vous aimer beaucoup. Adieu, Robert! que le bon Dieu soit avec nous I
« Votre petite Aleth qui vous aime bien et vous conjure de l'oublier. »
Mme Paluel avait eu des tressaillements nerveux en lisant ce billet, l'élégance de cette écriture coulée lui faisait horreur. Elle rendit le papier en disant :
a Qu'as- tu répondu?
— J'ai répondu que je ne délie jamais les gens des promesses qu'ils me font, que j'exigeais qu elle attendit jusqu'au i^^ mai... Toutefois je ne resterai ici que jusqu'à la mi-avril. Je ne suis pas bien, je sens le besoin de changer d'air, et Lesape est un homme à faire l'ouvrage de deux.
— Où iras-tu? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
toutes ses élèves anciennes ou nouvelles. Ella affectait de dire et de croire qu'elle était très difÇçile d€gi§ ses choix, que sa maison éta^t une sorte d'in^titut^ aristocratique et superfine, où n'étaient admises q^ les jeunes filles heureusement dpuées, la flei^r du panier, et elle ajoutait dédaigneusement que le couvert était assez bon pour les autres. Comme ou çraii^ facilement pe qu'on désire, elle était égalemeut persuadée que ses pensionnaires acquéraient çh^ çHe non seulement les éléments de toutes les sciences et l'usage du monde, mais les principes de toutes tes vertus, qu'elle garantissait pour des vertus bon teint, incapables de s'altérer, résistant à toute détérioration, à l'épreuve de tous les accidents. Ep yaiq Mme Paluel s'obstina-t-elle à lui demander successivement si Aleth Guépie n'était pas très mentçiuse, si elle n'avait pas un goût prononcé pour |a dépense, . une propension irrésistible à la poquetterie, voire à la luxure, enfin le germe de tous les vices. Mlle Bardèche répliqua d'un ton piqué ,que si Aleth Guépie avait apporté au Gratteau quelques penchants fâcheux, quelques défauts mignons, elle les y avait tous laissés, et elle insinua finement que, s'il s'agissait d'un mariage, l'homme qu'épouserait cette obère enfant lui devrait son bonheur, non sans donner h entendre qu'il serait bien à lui d'en attribuer une part à la sage institutrice qui avait su cultiver et mettre en œuvre « cette nature d'élite » .
Mme Paluel revint du Gratteau déçue dans sa dernière espérance et presque vaincue. Pâques approchait. Elle alla se confesser et exposa sans réticence au curé de Mailly ses combats intérieurs, ses douleurs, ses scrupules. Après l'avoir écQutée attentive-
seule dans sa chambre qu'elle s'occupait à ranger sans savoir ce qu'elle faisait, son fils entra pour lui demander un renseignement dont il avait besoin. Elle ne lui répondit pas, elle contemplait ses joues cousues et son teint jaune. Puis elle dit d'une voix rauque :
« C'est donc une maladie?... Elle rend les gens malades, cette fille ? »
Il devina, et une ivresse le prit :
et Oui, c'est une maladie, répondit-il, et je n'en guérirai pas.
— Épouse-la donc bien vite, dit-elle, puisqu'il faut cela pour empêcher que tu ne meures ou que tu ne partes. Mais laissez-moi partir, vous serez heureux sans moi.
— Jamais ! jamais I lui cria-t-il. Si tu quittais le Choquard, tu n'aurais pas six mois à vivre. »
Elle se laissa tomber sur une chaise, en disant :
« Que le Seigneur Dieu nous bénisse ! quoi qu'il arrive, je m'en lave les mains. »
Il s'élança, courut s'asseoir auprès d'elle, lui enlaga la taille de ses deux bras, lui dit et lui répéta qu'elle était une bonne mère, la meilleure de toutes les petites mères, qu'il l'aimait cent fois plus qu'il ne l'avait jamais aimée, qu'il l'adorait, qu'il ferait tout pour la rendre heureuse. Elle se dégagea de ses embrassements, elle dénoua le cordon auquel pendaient ses clefs et lui passa tout le trousseau en pleurant.
« Porte-les-lui, dit-elle, et qu'elle vienne régner ici. Je ne suis plus rien. »
Il la gronda, il la réprimanda, il l'obligea de reprendre le trousseau, il le rattacha lui-même, lui déclara que ses clefs étaient toujours à elle seule, que sa maison aussi était à elle et sa basse-cour et sa lai-
d'y penser, elle s'était précipitée à ses genoux, elle lui avait pris les deux mains dans les siennes, elle lui disait d'une voix entrecoupée :
« Oh! que vous êtes bonne!... Ohl madame, que vous êtes bonne I... Quoi 1 vous voulez? vous consentez?.. Oh I je sens bien quelle reconnaissance je vous dois, et ce ne sera pas assez de toute ma vie... Soyezen sûre, Aleth Guépie n'est pas une ingrate... îfon Dieu I comment dirai-je?.. J'ai le cœur si plein que je ne puis trouver des mots pour vous parler... Oh! comme je vous aimerai! Vous serez ma mère, je serai votre flUe... Croyez-moi bien, je n'aurai pas d'autre volonté que la vôtre, vos désirs seront les miens... Oui, je vous aime, je vous aime... Je veux vous baiser les mains. (Et elle les baisait.) Je veux vous baiser les genoux.... (Et elle les baisait aussi.) Je voudrais baiser la poussière de vos pieds.... (Elle n'alla pas jusque-là.) On vous a dit peut-être que j'étais une fille légère, une fille sans cœur. Vous verrez comme ils ont menti... Mais il faut aussi que vous m'embrassiez. Je ne serai contente que quand vous m'aurez embrassée... Oh! madame, je vous en supplie, embrassezmoi. »
C'en était trop, c'était le supplice des supplices. Mme Paluel se débattit un instant, elle répéta une fois de plus : « Que votre volonté soit faite et non pas la mienne ! » Puis, se penchant sur un visage qu'elle aurait voulu anéantir d'un éclair de ses yeux, elle l'efileura de ses lèvres sèches avec autant de répugnance que si elle les eût posées sur la peau froide d'un serpent. Le sacrifice suprême était accompli, il lui parut que ce n'était pas trop d'une éternité de paradis pour la récompenser de ce qu'elle venait de
d'espace qu'à côté d'elle il n'y a place pour rien. Elle nous cache le reste de la terre et tout ce qu'il y a dessus, elle remplit le monde, et quand elle se retourne pour nous sourire, si courte que soit la distance du bout de son menton à la passe de son chapeau, il nous semble que c'est trop peu d'une vie pour fairele tour de ce visage, qu'il nous sera éternellement nouveau, que nous n'en épuiserons jamais le charme et les délices, que c'est un secret insondable, infini comme le ciel et ses étoiles. Aleth se retourna, puis disparut, et il revint lentement sur ses pas. Pour la première fois, il venait de décider qu'il n'avait rien à regretter dans sa vie, qu'elle avait été savamment ordonnée et réglée par quelqu'un qui lui voulait du bien. Qu'étaitce que le capitaine Barrelet et sa fameuse Adélaïde ? Vraiment, il avait trouvé mieux que cela. Il jetait sur ses terres un regard complaisant; elles lui paraissaient grasses, luisantes ; il les mettait en idée aux pieds de celle qu'il aimait. Il disait à ses charrues ; « Trt.vaillez pour elle. »
Il avisa un semeur occupé à emblaver un champ. Encore novice dans son métier, ses pas n'étaient pas égaux, il accomplissait mal ce geste solennel qui ressemble à un mystère, à un sacrement. Robert alla droit à lui, voulant lui montrer comment il fallait s'y prendre. Il suspendit à son cou le grand tablier de toile qui contenait le grain, il en replia l'extrémité inférieure autour de son bras gauche, et il se mit à marcher, puisant dans le sac, le visage tourné contre le vent. Il lui semblait que c'était son cœur qu'il jetait au souffle du printemps, que c'étaient ses espérances qu'il répandait en terre, et que, à chaque endroit où un grain était tombé, il voyait se lever une gerbe d'or.
166 LA FERME DO CItOQllAtlD
suétude, qui semblait oflfrir au ciel ses muettes douleurs. Il la consultait sur toute chose; elle répondait : « Qu'importe? fais ce qu'il te plaira^. » Et son regard disait t c Du moment qu'on fait quelque chose d'énorme, qu'importe une énormité de plus ou de moins? »
Elle avait toujours habité de moitié avec lui un petit appartement situé au premier étage. Sans l'en prévenir, elle se mit à déménager. Elle enleva successivement son vieux lit à baldaquin, sa vieille armoire de noyer, ses chaises de paille, ses rideaux rayés, son fauteuil de velours jaune, ses portraits de famille, la branche de buis et le bénitier accrochés à la muraille. Elle transporta son petit mobilier au rez-de-chaussée, dans une pièce qu'on appelait la chambre des amis et qui était attenante à celle de Mariette. Son déménagement terminé, elle contempla une dernière fois dans sa nudité le petit logis qui avait été si longtemps le sien Qt qu'elle abancfonnait à rétrangère, et elle dit & son fils :
€ Tu le meubleras comme il te plaira; tu sais ce qu'elle aime. »
Elle ne disait plus : cette fille ou cette créature, et encore moins cette drôlesse; mais elle ne pouvait prendre sur elle de l'appeler par son nom.
Elle respectait deux choses dans ce monde : le bon Dieu et l'opinion de la grande culture. Rien ne lui était plus dur que d'avoir à annoncer son malheur aux principales fermières du voisinage. Elle tenait cependant à s'acquitter de ce soin; elle se croyait seule capable de présenter les choses comme il convenait et sous le jour le moins défavorable, de les raconter en y mettant le véritable accent, et elle voulait savoir
encouragement, à une consolation. On écoutait avec une extrême politesse, dans un profond silence, et, de temps à autre, avec d'agréables sourires qui signifiaient : « Ah! si nous disions ce que nous pensons I Mais nous n'aurions garde; après tout, ce ne sont pas nos affaires. Qui veut se mésallier, qu'il se mésallie 1 »
Elle revint de sa tournée le cœur gros, et les couleuvres qu'on lui faisait avaler, elle entendait que son fils les avalât aussi. Elle lui dit, sans avoir l'air d'y toucher :
« J'ai bien travaillé cette après-midi... J'ai vu les Bourgeret, les Lantemeux^ les Gambois.
— Vraiment?... Et ils se portent bien?
— Oh ! rassure- toi, ces dames ont été très polies, très convenables. »
Puis, laissant tomber goutte à goutte son vinaigre sur la plaie :
a Si tu m'en crois , tu ne les inviteras pas à ta noce.
— Pourquoi donc?
— Elles trouveraient quelque défaite pour ne pas venir. Dame I on n'aime pas à se compromettre, à se rencontrer nez à nez avec certaines personnes. »
Il ne se fâcha pas; il était si heureux qu'il nô se fâchait jamais.
« Mais ils sont donc faits d'une autre pâte que nous, tes éternels Gambois? dit-il en riant. Je voudrais bien que quelqu'un pensât se compromettre en venant au Ghoquard!.. Eh bieni je les inviterai , tes Gambois et tes Bourgeret, tu verras qu'ils seront ravis de venir. »
Il essaya de détourner la conversation en lui expliquant certaines dispositions qu'il avait concertées avec
IfO LA FERMB DU CHOQUARD
Puis, revenant à son premier thème :
€ Âs-tu choisi tes témoins?
— L'un sera le docteur Larrazet, qui a accepté avec beaucoup de plaisir.
— En es-tu bien sûr?... Et l'autre?
— Oh I je n'aurai pas de peine à le trouver. J'ai des oncles, j'ai des cousins, ce me semble.
— Tu aurais tort de compter sur eux. Je connais les sentiments de mes sœurs; elles m'ont écrit toutes les deux. Dieu me préserve de te montrer leurs let* trest Mais sois parfaitement convaincu que ni elles, ni leurs maris, ni leurs enfants ne paraîtront à ta noce.
— Grand bien leur fasse l On se passera d'eux.
— Oui, mais ton second témoin? » reprit-elle.
EX, se grattant légèrement la tête avec une aiguille à bas:
c Si j'étais toi, Robert, je me contenterais de Lesape. »
Il comprit l'intention et tout ce qu'il y avait de noire profondeur dans la malice de cette épigramme. Il répondit tranquillement :
« Au fait, tu as raison. Un homme en vaut un autre. »
Deux jours plus tard, comme il traversait le bois de la Roseraie, où il avait affaire, quelqu'un l'appela par son nom , et il vit venir à lui , monté sur un bel alezan, un grand jeune homme qu'il connaissait depuis son enfance, mais qu'il ne voyait que de loin en loin, sans se soucier beaucoup de le voir plus souvent. C'était le marquis Raoul de Montaillé, qui était venu faire un tour dans son château pour s'assurer que son nouveau garde-chasse, Poiydore Guépie, élevait convenablement ses faisans. Le marquis Raoul n'avait que vingt-cinq ans tout au plus et en paraissait davantage.
172 LA FERME DU CHOQÙARb
sa conversion lui avait acquis la réputation d'un cerveau dérangé, ce qui n'était pas tout à fait exact. C'était un de ces hommes de sentiment que le spectacle des révolutions jette dans le mysticisme, qui, à force de voir dans ce monde des choses qui leur déplaisent, ne veulent plus vivre que dans l'autre et, n'espérant plus rien des causes secondes, s'en remettent à l'intervention miraculeuse des anges et des archanges. Ce légitimiste très fervent avait cessé de l'être le jour où il avait découvert que le comte de Chambord, s'il remontait sur le trône de ses ancêtres, ferait des concessions à son siècle et n'entendait supprimer ni le suffrage universel ni la liberté de conscience. Dès lors, l'héritier de ses rois ne lui était plus apparu que comme un révolutionnaire déguisé, et, dégoûté de la politique, il s'était plongé dans la théologie. Quittant à jamais ce Paris radical et athée qu'il abhorrait, secouant contre lui la poussière de ses souliers, il était venu s'enterrer à Montaillé pour y vivre de régime et consacrer des sommes folles à restaurer son magnifique château, qui menaçait ruine. Par surcroît, il s'y était construit un oratoire, un calvaire et un chemin de la croix, qu'il gravissait à genoux le vendredi saint de chaque année, faisant participer sa femme à ce pieux exercice. Plus jeune que lui de trente ans, elle avait pris difficilement son parti de cette vie de réclusion. Il s'en accommodait à merveille et ne sortait de son parc, qui était fermé à tout le monde, que pour aller en pèlerinage à la Salette ou à Lourdes, d'où il rapportait peut-être la santé, mais où il n'apprenait pas à rendre heureux ses entours.
On le traitait dans le pays de vieux fou, on l'appelait aussi la vieille momie, et il est certain que cet
dans la restauration d'un vieux château. Il ne vendit pas le sien, il ne serait pas rentré dans ses frais, et d'ailleurs, étant grand chasseur, il tenait à son parc et à ses remises. Mais il sut user de son nom pour se créer des liaisons dans le monde de la finance. Avisé, prudent, il se défiait des aventures et des coups de bourse, il aima mieux se faufiler avec art dans plusieurs entreprises industrielles qui promettaient de beaux dividendes, et personne ne s'entendait mieux que lui à revendre cher des actions qu'il avait eues presque pour rien. S'il était de deux ou trois clubs, il était aussi de trois ou quatre conseils d'administration, et on ne le prenait jamais sans vert. Il avait le inérite de ne pas négliger les petits gains. On le voyait sour vent à l'hôtel des ventes, où il apprenait à deviner sous sa crasse vierge une toile de prix; mais il ne collectionnait pas, il brocantait. Bref, il y avait dans le marquis Raoul de Montaillé un aristocrate et un bourgeois qui vivaient dans la meilleure intelligence. Il avait de la tournure, de la ligne, des mains très fines, de la hauteur dans la politesse, de la politesse dans la hauteur, et il était un cavalier accompli. C'était la part de l'aristocrate. En revanche, il adorait l'argent et ne le gaspillait pas, il savait acquérir et il savait conserver, il mêlait à ses plus grandes dissipations le souci de l'arithmétique, recherchant de préférence les petites affaires qui rapportent gros et les grands plaisirs qui coûtent peu. C'était la part du bourgeois. Pour dire toute sa pensée, rien ne lui semblait plus pitoyable dans ce monde qu'un fils d'épicier enrichi qui joue au talon rouge; rien, au contraire, ne lui paraissait plus admirable qu'un marquis intelligent qui, pour arrondir Bon patrimoine, emprunte am^^ épiciers leurs rubriques
offrent charitablement cinq cents francs en leur faisant souscrire une reconnaissance de quinze cents. Son prêteur, inquiet de son argent, perdit patience, le menaça de s'adresser à son père. Dans son angoisse, Raoul s'était souvenu du dénicheur de corbeaux; mettant sous ses pieds toute fausse pudeur, il s'était adressé à Robert, qui s'empressa de lui avancer la somme, laquelle fut remboursée le jour même où le vieux marquis partit pour cet autre monde qu'il préférait à celui-ci. Du même coup son fils déclara courtoisement à Robert qu'il avait contracté envers lui une dette de reconnaissance et qu'il espérait trouver quelque occasion de lui être agréable, se promettant en secret d'acquitter cette dette de la façon qui lui coûterait le moins. En attendant, il achetait au Choquard sa paille et son avoine, les ayant ainsi à meilleur compte. Comme il aimait à courir la perdrix autant que le faisan, chaque année aussi il louait la chasse de Robert, qui en eût facilement trouvé un meilleur prix. Depuis quelque temps, il s'était avisé que Robert Paluel pouvait encore lui servir à autre chose. Convaincu que ses affaires s'en trouveraient mieux, il aspirait secrètement à la députation. Robert était un homme à ménager, il était considéré, influent; on lui avait offert plus d'une fois les honneurs de la mairie, qu'il avait déclinés. Le marquis espérait faire de lui un de ses courtiers d'élections; c'était un bon atout à mettre dans son jeu, et il voulait les y mettre tous. Pour ce qui est de ses opinions, il n'en avait pas encore, se réservant d'adopter celles qui conviendraient le mieux à ses électeurs, et il espérait que Robert lui donnerait de salutaires avis à ce sujet. A la vérité, rien ne pressait, mais il entendait s'y
i78 LA F£HME OU CÛÛQUARD
— C'est trop d'honneur que vous me ferez, repartit froidement Robert, à qui il importait peu qu'il y eût à sa noce un marquis de plus ou de moins.
— Mais il me semble que nous sommes de vieux amis, que nous pouvons compter l'un sur l'autre, reprit Raoul avec autant de vivacité que le lui permettait son absolue indifférence... Le fait est, continuante il, que si j'avais été informé plus tôt, j'aurais sollicité la faveur de vous servir de témoin. »
Robert le regarda pour s'assurer qu'il était i^érieux, ces derniers mots lui avaient fait dresser l'oreille^ Il se disait que le hasard venait de lui fournir un admi<rable moyen de fermer la bouche à sa mère, qui le croyait réduit à Lesape. Quelle répliqua à lui faire l
« Il ne tient qu'à vous» monsieur le marquis, répondit-il; la place est encore vacante. »
Le marquis Raoul se trouva pris et s'exécuta de la meilleure grâce du monde. Il remercia Robert de tout le plaisir qu'il lui faisait, et lui serrant de nouveau la main :
(( Le 26 mai, je serai votre homme. »
Il partit en maugréant contre lui-môme. € Ce que c'est que la rage d'être aimable! pensait-il. C'est une vraie tuile que je me suis fait tomber là sur là tête. Mais, par exemple, je ne lui devrai plus rien, nous serons quittes. »
Le soir de ce même jour, Robert cUt négligemment à sa mère :
(( Si tu ne tiens pas trop à Lesape, nous pourrons nous passer de lui. J'ai trouvé un second témoin, qui s'est offert de lui-même.
— - Et qui donc?
— M. le marquis Raoul de Montaillé.
Cette fois, le futur n'avait pas consulté sa mère ; robes, parures, montre, bijoux, rien ne lui avait paru trop beau pour enchâsser son idole.
Comme lui, elle s'était occupée de bien choisir ses témoins, et elle n'avait que rembarras du choix. Les hommes sont lâches, et tout réussit aux heureux. Les gens qui avaient le plus méprisé les Guépie avaient des démangeaisons de figurer dans ce maiiage si curieux, si imprévu, qui faisait tant de brouhaha. On ne put résister aux instances du boulanger de Mailly, important personnage dont on était un peu les cousins, sans compter qu'on lui devait quelque argent. Mais Aieth refusa les autres. Elle avait appris que Mme Blackmore, arrivée depuis peu à Paris, comptait, avant de partir pour l'Angleterre, passer deux ou trois semaines à Mailly. Taillant de nouveau sa plume, elle lui représenta que sa chère marraine comblerait tous ses vœux en autorisant M. Blackmore à lui prêter son assistance dans l'intéressante et solennelle cérémonie qui se préparait. Mme Blackmore lui octroya encore sa demande, qui cette fois ne la mettait point en dépense. U semblait que dans ce mariage tout dût être prodigieux. Pour témoins^ un médecin, un boulanger^ un marquis et un Anglais, et encore disait-on qu'il était poitrinaire. Il s'était fait bien des mariages à Mailly, mais de mémoire d'homme aucun Anglais n'y avait paru. C'était un décor tout nouveau.
Fière de son trousseau, de sa corbeille et de son Anglais, préoccupée de ses apprêts, étourdie de son bonheur, Aleth vivait en Tair, dans les espaces, hors d'elle-même ; ses pieds ne touchaient plus à la terre. Dans les tête-à-tête qu'elle avait avec son fiancé,
(( C'est inutile, monsieur Guépie; il faut que je rentre au Gboquard pour m'oocuper de mo& cou* vert. »
Toute la noce, à l'exception de Mme Paluel, se rendit à la Renomméey où une collation l'attendait. Puis on remonta en voiture pour faire une grande promenade, et à six heures précises on arrivait à la porte du Ghoquard. Les voitures entraient une à une dans la cour, versaient leur monde et ressortaient par le passage voûté. En descendant, ces dames de la grande culture se rendaient dans la chambre de Mme Paluel, sanctuaire accessible à elles seules. Elles s'y débarrassaient de leurs châles de dentelles, de leurs chapeaux à la dernière mode, ayant grand soin de ne pas déranger l'industrieux édifice de leur coiffure. Puis elles passaient dans la salle à manger, por* tant délicatement leurs mains à leur tète pour s'assurer que leurs bandeaux bouflfaient et qu'il n'y avait pas à leur chignon quelque épingle qui sortit. La table en fer à cheval était belle à voir; le linge, les nappes et les serviettes damassées, la vaisselle, Targenterie, les cristaux et les fleurs, tout était digne du Choquard. Mme Paluel s'était arrangée pour que les brebis et les boucs n'eussent pas commerce ensemble; les Guépie se trouvaient tous rangés les uns à côté des autres et faisaient bande à part. Elle ne leur avait adjoint que Lesape, qu'elle goûtait peu, et l'instituteur de Mailly, qu'elle accusait d'être libre penseur et radical. Le repas fut succulent, exquis; assistée de deux marmitons venus de Paris, Catherine, qui était un vrai cordon bleu, s'était surpassée. Les vins étaient tous de première qualité ; la cave du Choquard était célèbre.
comme envahi par une sorte de migraine, quoiqu'il ne fût pas sujet à ce genre d'accidents. Etait-ce bien une migraine? C'était pïutôt cette sourde mélancolie qui s'empare tout à coup de tel marquis ou de tel bourgeois lorsque, invité à quelque mariage, il fait la découverte que la mariée qu'il ne connaissait pas est beaucoup trop jolie; il entend par là qu'elle l'est trop pour le marié, qu'il connaît; ce n'est pas qu'il voulût l'épouser, mais il lui trotte dans l'esprit des imaginations qui l'afîligent; le bonheur de son prochain le chagrine. Raoul de Montaillé, sur ce qu'on lui avait dit, s'attendait à voir une beauté rustique; vraiment c'était bien autre chose. Il employa tout le temps de la messe à se figurer tantôt ceci, tantôt cela, à considérer tel cas fortuit qui aurait pu se présenter. N'aurait-il pas pu se faire, par exemple, qu'au lieu de se fiancer à Robert Paluel, cette ravissante créature fût venue un matin prendre des nouvelles de son fîpère le garde-chasse, qui lui aurait fait les honneurs du parc de Montaillé? On se serait rencontré, et de fil en aiguille il en serait peut-être résulté beaucoup de choses agréables. Ces réflexions assombrirent tellement l'humeur de Raoul que, en sortant de l'église, il s'approcha de la mariée et du marié pour leur annoncer qu'à son vif regret une affaire urgente le rappelait à Paris. Le marié ne fit aucun effort pour le retenir, et, ce qui le mortifia davantage, la mariée ne parut prêter qu'une médiocre attention à ce qu'il lui disait, elle ne répondit que par un sourire fugitif et banal, puis elle détourna la tête, et, regardant tour à tour Paul et Jacques, elle leur adressa le même sourire banal et fugitif qui servait pour tout le monde. Mon Dieu I elle n'était pas fâchée qu'on pût dire qu'il y avait un mar-
VOUS dit de faire. Tout le long du jour, il avait échangé avec celui-ci, avec celui-là, de vigoureux shake-hands, qui leur faisaient craquer les os des doigts, et, quoi qu'on pût lui dire, il souriait agréablement. Sa mauvaise fortune voulut que le boulanger Mathieu, intarissable jaseur, aux phrases et aux gestes arrondis, qui ressemblait à un gindre d'opéra-comique, prît en goût dès la première minute le teint rosé et les grands favoris en côtelette de Tinsulaire. Il s'attacha, se cramponna à lui, ne le quitta plus d'une semelle, luî débitant de longues histoires, agrémentées de coq-à- Tâne, sans réussir à se convaincre que M. Blackmore ne savait pas un traître mot de français. M. Blackmore eut sa revanche au dîner, en adressant aux mariés, entre la poire et le fromage, un interminable speech en anglais, qu'ils comprirent tant bien que mal et qui fut lettre close pour tous les autres convives, ce qui ne les empêcha pas de Técouter avec recueillement ; on respecte toujours un peu ce qu'on ne comprend pas. Après quoi, M. Blackmore échangea de nouveau des shake-hands avec toute la compagnie et se retira, au vif chagrin du boulanger, qui disait bien des jours plus tard : t Vous avez beau dire, ce sont de fameux gaillards que ces Anglais ! »
L'inconvénient des discours est que, le branle une fois donné, chacun veut faire le sien. Celui du curé de Mailly ne fut pas long. Il souhaita des jours filés d'or et de soie aux deux époux, « ainsi qu'à l'honorable, à l'estimable, à la vénérable Mme Paluel. » Par forme de conclusion, il les exhorta tous à penser quelquefois au bon Dieu, leur assurant que c'était le meilleur moyen qu'on eût encore inventé d'être heureux dans ce monde et dans Tautre. Cette péroraison avait
bois dans la chambre de Mme Paluel pour s'y débarrasser de son châle et retoucher sa coiffure, elle avait trouvé visage de bois; en vain avait-elle gratté, la porte ne s'était pas ouverte. Elle en avait été réduite à suspendre son chapeau à l'une des patères de la salle à manger, et à plusieurs reprises les domestiques qui servaient et qu'elle suivait d'un œil inquiet l'avaient heurtée et froissée. L'humiliation, l'inquiétude lui avaient gâté son repas.
Plus heureux qu'elle étaient ses cinq beaux-fils, qui occupaient le bas bout de la table, l'employé de l'octroi dans son habit de lézard, le coquetier en redingote bleue, le vendeur de journaux en veste courte, le voiturier dans son habit de première communion devenu trop étroit, Polydore enfin dans son uniforme de garde-chasse d'un marquis. Aleth leur avait adressé le matin de pressantes admonestations, elle les avait adjurés de se bien tenir devant l'ennemi, de se surveiller beaucoup et de se taire. Ils avaient observé la consigne, et, parlant peu, ils s'étaient repus, gavés, piflfrés, avalant les truffes sans les mâcher, vidant d'un trait leur verre Se Champagne. C'était une belle chose de voir manœuvrer ces cinq paires de mâchoires avec autant de précision que si elles eussent fait l'exercice à la prussienne. Cependant, sur la fin du repas, Polydore s'émancipa. Chaque fois qu'il voyait le curé porter sa fourchette à ses lèvres, il se tournait vers le • coquetier pour lui dire, la bouche pleine : « Quelle avaloire a la calotte ! » Il le dit môme une fois si haut qu' Aleth lui lança au travers de la table un regard terriBle, accompagné d'un geste impératif, pour le faire rentrer dans son néant.
♦ Jusqu'au soir, Aleth avait été aussi noblement gra-
cieuse, aussi gracieusement majestueuse qu'une impératrice le jour de son sacre. Son petit moi, ivre de joie et d'orgueil, se dilatait jusqu'à remplir le monde; la terre lui appartenait; du haut de son nuage, elle entrevoyait la foule des humains comme une fourmilière qui s'agitait confusément dans les bas-ionds. Par intervalles, en y regardant de plus près, elle distinguait quelques visages connus, parmi lesquels elle regrettait de ne pas apercevoir celui d'Alice Gambois, qui s'était bien gardée de lui procurer ce plaisir et s'était abstenue. Puis tout disparaissait, et elle recommençait à rêver, laissant vaguer autour d'elle ses yeux ouverts qui ne voyaient rien. C'est ainsi que du haut d'une montagne on n'apergoit souvent dans la vallée qu'un brouillard épais qui l'enveloppe et la cache. Par instants, il se déchire, il s'entr'ouvre, on distingue un clocher, un bouquet d'arbres, le cours d'un ruisseau; puis il se referme, et on ne voit plus qu'une vapeur grisâtre à ses pieds et le ciel bleu sur sa tête.
Aussi Aleth n'avait-elle gardé de cette journée qu'un souvenir vague et intermittent. Elle se rappelait qu'à la mairie un rayon de soleil était venu frapper tout à coup le visage de M. Blackmore et avait fait briller comme de l'argent Tun de ses larges favoris. Elle se rappelait également que pendant la messe, à laquelle la fanfare de Mailly avait prêté son concours, un trombone avait fait un couac^ ce qui avait causé un léger chuchotement. Elle se rappelait encore que, dans le cours de la promenade, s' étant penchée à la portière, elle avait aperçu des hirondelles, fraîchement revenues d'Egypte, qui rasaient le sol et passaient comme des éclairs entre les jambes des chevaux.
190 LÀ FERME DU CâOQÙARi)
Pendant le banquet,* elle n'avait au ni ce qu'elle bu* vait ni ce qu'elle mangeait^ et, à vrai dire> elle avait très peu mangé et n'avait bu que de l'eau rougie. En s'asseyant, elle avait déposé ses gants dans son verre à Champagne. Elle avait vu un soir Mlle Bardècbe en faire autant, ce qui lui avait paru fort distingué. Elle s'avisait confusément que Mme Cambois la regardait beaucoup et qu'il se mêlait quelque dépit à son admiration. Un moment, elle se réveilla tout à fait pour parcourir des yeux cette grande table en fer à cheval, et, après les avoir arrêtés sur Mme Bourgeret et son mari, Tune accorte et bien disante comme une femme du monde, Tautre grave, un peu empesé comme un diplomate, elle avait enveloppé d'un seul regard tout le clan des Guépie, et il lui avait paru que, du coque* tier à Polydore, ses cinq demi-frères étaient impos-* sibles, que son père, avec sa serviette nouée autour du cou, était bien vulgaire, que sa mère, qui^ à chaque instant, changeait sa fourchette de main, était terriblement commune. Elle prévoyait que, lorsqu'on se lèverait de table, cette mère sentimentale voudrait l'embrasser pour faire devant le monde entier acte de possession. Au moment critique, elle se hâta de la prévenir et de lui tendre les deux mains en même temps que, de ses deux bras allongés, raides comme des barres de fer, elle la tenait à distance.
Quelques minutes après, encore toute vêtue de blanc, elle se trouvait seule dans une grande chambre qu'éclairait une lampe. Dans cette chambre, il y avait un beau lit de noyer h rideaux de perse, dont elle admira les bouquets. C'était son lit, quoiqu'elle n'y fût jamais entrée. Elle fureta un peu partout ; puis elle fut se poster dans lembrasure de la fenêtre, et,
On a bien tort de prétendre qu'il n'est pas dans ce monde de parfait bonheur. Ils étaient parfaitement Ikeureux. Ils savouraient, chacun à sa façon, les joies du propriétaire dans toute leur vivacité, avec des transports qui ne s'apaisaient pas, et ils étaient convaincus l'un et l'autre que leur lune de miel ne finirait jamais. Lui se disait sans cesse : « Elle est à moi avec toutes ses circonstances et dépendances ! » et il le lui prouvait bien. Elle se disait, de son côté, chaque matin, en se réveillant sous ses jolis rideaux blancs semés de bouquets roses : « Cet appartement si bien meublé et tout ce que j'aperçois de ma fenêtre, cette grande cour, ce colombier et ses pigeons, ces écuries, ces remises, ces chevaux, ces vaches, la bergerie , les quatre cents moutons , les deux cent soixante hectares, sans compter la Roseraie, et, pardessus le marché, un homme qui me laissera toujours faire ce qui me plaît, tout cela est à moi. » Elle s'était informée ; on lui avait répondu point par point; il avait fallu tout lui dire, satisfaire ses curiosités infinies, qu'aucun détail ne rebutait. Elle savait les
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réserve, de cette abstention volontaire qu'il attribuait à sa modestie et au louable désir de ne rien changer à Tordre établi, de n'empiéter sur les droits de personne, d'éviter soigneusement ces conflits de pouvoirs, ces compétitions fâcheuses qu'il avait tant redoutées. Le fait est que cette reine constitutionnelle se contentait de régner et ne se piquait pioint de gouverner. Une telle situation plaisait à son orgueil. Elle laissait les autres agir, se remuer, se tracasser pour elle; son mari, sa belle-mère, Lesape, Mariette, elle les considérait tous comme de bons et utiles travailleurs qui peinaient et suaient pour assurer sa subsistance et son avenir, pour lui procurer une vie large, commode et facile. Elle leur souriait d'un air bénévole, elle les encourageait du regard dans leurs efforts, elle daignait trouver qu'ils s'acquittaient assez bien de leur ouvrage et de leurs devoirs.
Le seul travail qu'elle s'imposait à elle-même volontiers et de grand cœur était d'accompagner souvent Robert lorsqu'il allait inspecter ses ouvriers. Les passants s'arrêtaient pour la regarder, pour contempler la gentille silhouette de cette petite femme, qui, bien coiffée et bien chaussée, piétinait bravement dans les sillons détrempés sans s'inquiéter d'y laisser ses bottines. Les ouvriers la considéraient avec étonnement. Ils remarquaient que, crainte du hâle, elle relevait rarement sa voilette et qu'elle n'ôtait jamais ses gants, tant lui était chère la blancheur de ses mains, qu'elle -frottait chaque jour plus d'une fois avec de la pâte d'amandes : mais tout ce qu'on peut faire sans ôter ses gants, elle le faisait. Elle avait de longs entretiens intimes avec les chevaux de labour, qu'elle appelait chacun par son nom et à qui elle
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cédé. Une semaine après, elle aperçut dans la cour un petit panier attelé d'un petit poney, fier de son harnais tout neuf; elle apprit du môme coup que ce joli attelage était un présent qu'on lui faisait. Ce fut un enchantement, une ivresse. Elle sut bientôt conduire, et, pour peu que le temps s'y prêtât, elle s'en allait presque chaque après-midi courir le pays dans son panier, montrer aux curieux son poney,. qu'elle avait orné de deux pompons roses. El|e s'arrangeait pour passer près des endroits où elle avait jadis gardé les dindons et les porcs; au retour, elle traversait dans toute sa longueur l'unique rue de Mailly. On accourait sur le pas des portes pour la regarder ; ces regards lui chatouillaient l'âme, et elle regagnait le Choquard aussi triomphante qu'une déesse marchant dans sa nuée.
C'était vraiment une déesse, et elle entendait qu'on l'adorât. Robert aimait à l'emmener^ en sortant de table, dans ce jardin potager qu'il avait si souvent arpenté seul avant d'être heureux. Il ne songeait plus guère à regarder les étoiles. Un soir pourtant, il s'avisa de lui en montrer une et de lui en demander le nom. Elle confessa sans honte son ignorance.
« Quelle drôle d'astronomie vous enseignait-on au Gratteau? » lui dit-il.
Et il entreprit de lui faire la carte du ciel. Elle l'écoutait languissamment et en bâillant. Enfin elle lui dit :
a Tu m'ennuies avec ta Couronne boréale et tes Poissons. Tu ne m'as pas dit une seule fois ce soir que j'étais jolie. D
Il laissa là ses Poissons pour ne plus s'occuper que de réparer ses torts. Il lui déclara qvi'elle avait les
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insectes presque invisibles, à cette sorte d'acares qu'on appelle les aoûtats^ lesquels, à l'époque des moissons, viennent se loger dans la peau de l'homine et surtout de la femme et leur causent d'insupportables cuissons; par grand bonheur, ils meurent sur leur victime avant d'avoir eu le temps de se reproduire. Cette bru, cette étrangère qui avait pénétré de vive force dans sa maison et dans sa vie et s'y installait commodément, était pour Mme Paluel une écharde dans sa main, un charbon dans son œil et lui causait des irritations de la peau et des nerfs aussi désagréables que si tous les aoûtats de la Brie étaient venus se loger dans son corps. Cette bru, qui avait toujours des odeurs sur elle, la troissait dans toutes ses habitudes comme dans tous ses principes. Cette consommation de pâte d'amandes, ces gants qu'on n'ôtait jamais, sauf pour manger, ces cocardes dont on coiffait son poney Texaspéraient ; elle n* avait jamais rien vu de pareil. La première fois qu'elle entendit Aleth racler de la guitare, il lui sembla qu'une habitante de la lune venait de tomber inopinément en visite au Choquard, et elle n'eût pas été surprise si le coucou de famille, saisi de pâmoison, s'était laissé choir de son haut, la face contre terre.
Mais elle s'était juré de ne rien dire, et ne disait rien ; elle n'avait que des rages sourdes et rentrées. On était poli, convenable, tout se passait en douceur; les deux femmes n'avaient jamais ensemble une parole plus haute que l'autre. Mme Paluel n'avait pu prendre sur elle d'appeler Aleth par son petit nom; elle la traitait de madame, et Aleth lui rendait la pareille. Au demeurant, on ne se voyait guère qu'à table, et on s'y faisait presque bon visage. Sans avoir
<c Je ne comprends pas qu'un homme qui se respecte sp mette ainsi sous la pantoufle de sa femme. »
C'était là surtout ce qui indignait et navrait la reine-mère. Elle envisageait sa bru comme une de ces sorcières, de ces magiciennes qui apprivoisent les hommes par des moyens indignes. Cette fille, qui possédait le mauvais œil, avait jeté un charme funeste sur Robert Paluel, dont elle avait brisé la fierté, avili le courage. Elle lui avait^appris toutes les soumissions, toutes les obéissances; elle lui avait mis un mors dans la bouche et elle le tenait en bride; elle lui disait : a Val » et il allait, et, ce qui était pire que
tout, cet homme, tombé en servitude, chérissait son métier d'esclave, dont il faisait ses honteuses délices. Dans ses prônes, le curé de Mailly prenait souvent à partie les ivrognes; Mme Paluel avait retenu ces fortes paroles dlsaïe, qu'il aimait à leur citer et dont elle faisait une autre application : « Malheur, avait dit le prophète, à celui que conseille la cervoise et qui se laisse échauffer par le vin I La harpe, le luth, le tambour et la flûte accompagnent ses banquets, mais il ne regarde point l'œuvre de l'Éternel, et la joie des tambours cessera, le bruit de ceux qui se réjouissaient prendra fin, la cervoise sera amère à ceux qui l'auront bue. » Cette joie des tambours, cette cervoise qui grise et donne de mauvais conseils représentaient pour Mme Paluel les amours de la chair et du démon, et elle maudissait les filles qui font connaître aux hommes les mystères du démon, les fêtes de la chair.
Les confidences de Mme Paluel et les versets du prophète Isaïe mettaient Mariette mal à l'aise. Les plaintes lui semblaient être un accompagnement inu-
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soigner ses ongles et de fleurir au soleil comme les lis et les roses. Mais elle avait des doutes à ce sujet, elle préférait ne rien répondre.
Quand on met tout au pis, on est sujet à se tromper, car le pire, comme disent les Espagnols, n'est pas toujours certain. Mme Paluel avait dit plus d'une fois à Mariette :
« Mon fils est entré dans une famille de quémandeurs et de parasites, et tu verras qu'après avoir avalé la fille nous avalerons le père, la mère et les cinq demifrères, ou plutôt ce sont eux qui nous avaleront. »
Cette prédiction ne s'accomplit point, et ce fut Aleth elle-même qui y mit bon ordre, comme en fait foi un entretien qui s'engagea un jour entre les blanchisseuses de Mailly et Catherine, la cuisinière du Choquard. La voyant passer, son panier au bras, près de leur lavoir, elles la hélèrent, et Catherine s'arrêta pour entrer en propos. Cette Bourguignonne drue, gaillarde et bien taillée aimait à dégoiser, elle avait la langue un peu longue^ c'était son seul défaut. On lui demanda des nouvelles de ses maîtres, si l'on se chamaillait, s'il y avait un enfant en chemin et, de fil en aiguille, si les Guépie favorisaient souvent le Choquard de leurs visites.
« Ah I ouiche ! répondit-elle, autrefois à la bonne heure, mais aujourd'hui on ne voit plus la queue d'un. Mme Aleth a bientôt fait d'en débarrasser nos planchers. C'est le coquetier qui est venu le premier, et c'est le cas de dire qu'il apportait un œuf pour avoir un bœuf. Il est entré dans ma cuisine en disant : « Je passais de vos côtés par hasard, et je suis entré « pour prendre des nouvelles de ma petite sœur. » Quel pataud, mon Dieul pour se payer des petites sœurs
— C'est égal, grommela une laveuse qui avait dix enfants, une mère est toujours une mère, et quand une fille a du cœur...
— Du cœur, dites-vous! interrompit Catherine. Oh! que vous êtes bonne avec votre cœur I Ce n'est pas dans notre boutique qu'il faut venir en chercher, c'est un article que nous ne tenons pas. »
Et elle reprit son chemin en faisant danser l'anse de son panier. Il faut lui rendre cette justice qu'elle ne la faisait danser qu'en marchant. Quand elle aurait eu plus de malice que Polydore et Jérémie, elle était au service d'une maîtresse qui vous regardait soir et matin dans les mains pour s'assurer qu'elles étaient nettes.
Le récit de Catherine était assez exact dans le fond, mais elle avait brodé le détail. Aleth n'avait point traité sa mère de « vieille bassinoire » ; c'est un vocabulaire qu'elle avait laissé au Gratteau. Elle lui avait seulement représenté avec une éloquence un peu vive que ses visites n'étaient pas agréables à tout le monde, que Mme Paluel était une personne avec laquelle il fallait user de beaucoup de ménagement et d'une grande circonspection, que tous les visages ne lui plaisaient pas. Elle avait aussi remontré à son père qu'avant de tirer pied ou aile de son gendre, comme il se le promettait, il convenait de sauver les apparences en affectant pendant quelques mois au moins un absolu désintéressement. Il eut de la peine à comprendre ; mais il était si plein de confiance dans les bonnes intentions de sa fille à son égard et elle lui avait donné des preuves si éclatantes de son savoirfaire qu'il en passa par ce qu'elle voulut. Il n'avait en tête que son moulin, le fameux moulin du Rougeau, dont il espérait devenir avant peu le propriétaire avec
chimères. L'événement impossible s'était accompli, la petite trônait au Choquard, et ce n'était pa!fe un trône de vessies; désormais tout semblait possible à Palmyre. « Eh bien! ma vieille, lui disait quelquefois le triomphant Richard, qui de nous deux avait raison? — J'en conviens, c'était toi, » répondait-elle, en s'inclinant devant son génie.
Dans les derniers jours d'octobre, ne maîtrisant plus l'impatience de ses convoitises, Richard se résolut à aller trouver son gendre. Pour lui faire honneur, il se débarbouilla avec soin, endossa son habit des dimanches, mit sur sa tête, en le penchant un peu sur son oreille, un grand chapeau gris qu'il avait acquis dernièrement et qui lui semblait symboliser toutes les gloires de la meunerie. Son bâton à la main, il s'achemina vers le Choquard. Il n'eut pas la peine de pousser jusque-là; à vingt minutes de la ferme, il aperçut Robert occupé à faire marner l'un de ses champs. Il en fut bien accueilli, le propos s'engagea, mais Richard pelota quelque temps en attendant partie. Il parlait de la petite, vantait sa beauté, ses charmes, les grâces de son esprit, faisant claquer sa langue ou la passant sur ses lèvres. C'était une façon de dire : « Quel plat je vous ai servi là, mon gendre! Vous me devez du retour. » Robert, impatienté, l'interrompit enfin en lui disant :
« C'est assez de tortillage, Guépie. Vous avez quelque chose à me demander; accouchez. »
Il accoucha, demanda à titre d'emprunt les quarante mille francs nécessaires à l'acquisition du Rougeau, offrant d'en servir un gros intérêt, promettant toute garantie. Robert, qui l'écoutait froidement, finit par lui dire t
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c Je ne sais que tous dire, répondit-il. Il foodrait voir.
— Soit! informe-toi, » lui dit Robert.
Le soir de ce même jour, les deux époux venaient de se retirer dans leur appartement, et Aleth, debout devant sa glace, se mettait en devoir de se décoiflTer, quand son mari lui dit :
« A propos, ton père est venu me trouver.
— Pour un emprunt? dit-elle en pivotant sur ses
talons.
— Tu le savais?
— Je le devine, il n'y a pas besoin d'être sorcière pour cela. Et combien te demande-t-il?
— Quarante mille firancs.
— Peste I il ne se gêne pas, fit-elle en venant s'asseoir à côté de lui.
— Mais oui, c'est une somme, et je crois que je pourrais mieux employer mon argent. Toutefois, si j'obtenais de sérieuses garanties et surtout si cela te faisait beaucoup de plaisir...
— Tu veux m'en faire? interrompit-elle. C'est bien à toi, et tu es gentil. . . Eh bien ! sais-tu? je ne veux pas que tu lui prêtes un sou ni le quart d'un sou.
— Oh! oh! dit-il, le bon chien de garde que j'ai donné là à mes écusl... Mais, comme dit Lesape^ il faudrait voir.
— Lesape est un imbécile. Il n'y a rien à voir, c'est tout vu, et je n'entends pas que tu fasses aucun marché avec mon père, il te mettrait dedans. Et puis fourre-toi bien dans la tête que sa roue ne tournera pas souvent, il est trop paresseux pour cela. Quant aux intérêts, tu n'en verras jamais un centime, et, s'il faut en venir à la contrainte, tu trouveras
que, de gendre à beau-père, cela ne se peut pas. »
Et avec une charmante et naïve impudence, elle ajouta :
a Tu es trop bon, toi. Tu crois à ce qu'on te dit, tu te laisses prendre. :i^
Elle était arrivée et retirait l'échelle; elle n'entendait pas que personne autre montât. Comme son mari n'avait pas l'air assez convaincu, elle voulut faire pénétrer le clou plus avant dans cette tête rebelle, et faisant un grand geste avec son démêloir, qu'elle tenait encore dans sa main, elle s'écria :
« Vois-tu, Robert, ma famille, c'est tout de la canaille! »
Il trouvait le propos un peu cru, mais dans ce moment elle était joHe à croquer, et, lui passant un bras autour de la taille, il l'attira à lui pour l'embrasser. Elle se dégagea gentiment, se dressa sur ses pieds: a Quarante mille francs! y penses-tu? » Puis posant ses mains sur ses deux hanches, elle lui dit d'un air et d'un ton mystérieux :
« Celui qui est là n'entend pas qu'on le vole.
— Quoi! s'écria-t-il, transporté de joie, il y a quel* qu'un, tu le crois?
— J'en suis sûre. M. Larrazet me Va dit.
— Ah! bien, cette fois, tu ne m'empêcheras pas de t'embrasser. »
Elle n'y mit pas d'opposition. Mais la nuit ne changea pas le cours de ses idées. A la petite pointe du jour, soulevant à moitié sur l'oreiller sa tête ébouriffée, elle lui cria :
c Dors-tu? Moi, je ne dors pas, et j'ai découvert ce qu'il faut faire. Tu proposeras à mon père de lui avancer la moitié de la somme, çovxtnw ^*^\xq>>^<^V
m ' LU FBEME DU CHOQUARD
emprunter l'autre. Il ne trouvera pas, et le tour sera joué... Mais je veux me chaîner moi-même de cette affaire, je saurai mieux ce qu'il faut dire. Tout à l'heure, je m'en irai au Rougeau dans mon panier. — J'y consens, dit- il; mais tu prendras bien garde de ne pas verser. Il faut le soigner, l'autre, celui qui n'est pas encore. »
Elle sentait qu'elle était à son avantage, qu'elle avait vraiment bon air, que son chapeau à plumes et son mantelet fourré lui allaient à merveille, et qu'une charmante femme conduisant de ses mains gantées un joli poney, dont elle hâte de temps à autre la marche par un léger coup de fouet, est un objet plus intéressant à considérer que les plus belles taches rouges ou jaunes.
En trois quarts d'heure, elle atteignit le Rougeau, moulin mal achalandé, quoique agréablement situé à l'un des coudes de la rivière, entre une petite île boisée et un coteau à pente rapide, planté de pommiers qui semblent se retenir avec effort pour ne pas tomber. Elle entra dans la cour, dont la porte charretière était ouverte à deux battants, et de prime abord tout ce qu'elle aperçut lui déplut. Quand on habite depuis cinq mois une maison tenue comme le Choquard, on devient difficile. Le moulin paternel lui fit l'effet d'un vilain monsieur, d'un rustre mal équipé, mal nettoyé et dont la barbe a huit jours. Il lui suffit d'un coup d'œil pour constater que, dans cette grande cour, rien n'était à sa place, rien n'était en état. Elle avisa des poules qui picoraient sans rien trouver, un jars très sale, accroupi dans la boue, une charrette privée d'une de ses ridelles et d'un de ses timons et qui se tenait en équilibre comme elle pouvait, une vieille roue qui encombrait le chemin, des auges qui traînaient au hasard, des crevasses pleines d'une eau noirâtre, un râteau renversé auquel manquaient trois dents et en revanche une chèvre attachée qui avait sûrement ses vingt-six côtes au grand complet, car on les voyait toutes, tant elle était maigre.
saire de se déranger pour saluer sa demi-sœur. Le marquis Raoul, installé depuis quelques jours dans son château, avait dépêché son garde-chasse à Paris, avec l'ordre de lui ramener un basset dont on disait merveilles et qu'un de ses amis consentait à lui céder. En descendant du train, Polydore était entré au moulin pour s'y rafraîchir et y prendre langue. Assis dans un fauteuil dépenaillé, une bouteille et un verre vide devant lui, il tenait entre ses jambes allongées le basset, à qui il tirait par instants les oreilles. Polydore était de tous les Guépie celui qui ressem* blait le plus de visage à son père, ayant comme lui le teint blême et des cheveux roussâtres. Mais il n'était ni patelin ni onctueux. Il avait servi pendant cinq ans et contracté dans les casernes une certaine raideur de tournure, un parler bref, sec, sifflant, qui convenait à son humeur gouailleuse et passablement cynique,
« Bonjour, Polydore 1 lui dit sa sœur en lui tendant majestueusement la main.
— Bonjour^ ma belle I lui répondit-il sans se lever et en effleurant du bout de son index la main qu'elle lui présentait. Il y a longtemps que je n'ai eu l'honneur de te voir. Allons, je m'aperçois que tu ne dépéris pas. »
Et il la considérait des pieds à la tête avec une ironique admiration.
« Aleth, ma fille, tu vas nous rester à déjeuner, » lui dit sa mère.
Elle répondit qu'elle n'avait pas le temps. Elle avait tâté trop souvent des fricots de Palmyre pour avoir envie de renouer connaissance. On lui offrit un biscuit, elle le refusa, craignant d'y laisser une de ses dents.
dore se moquait, comme de tous les malheurs qui ne lui arrivaient pas à lui-même.
Ce fut Mme Guépie qui renoua l'entretien, en disant d'une voix attendrie :
« Aleth, ma fille, il est impossible que ton mari nous refuse cette petite complaisance, car peut-il rien te refuser, à toi? On le dit amoureux à en perdre les yeux.
— Parbleu I dit Polydore, en pleins champs comme au Choquard, il est toujours pendu à sa jupe.
— Tu t'y seras mal prise, reprit Richard, qui renaissait à Fespoir. Tu n'as pas su trouver ton heure et ton endroit. Il y a des circonstances, vois-tu, où un homme bien épris ne peut rien refuser... Choisis un moment où tu seras en beauté...
— Et en corset, » interrompit de nouveau Polydore avec un gros éclat de rire. Il ajouta : « L'autre jour, on a décidé dans un club que les femmes à qui leur mari refuserait quelque chose se mettraient en^rève de neuf heures du soir à six heures du matin.
— Tu nous ennuies avec tes plaisanteries, lui dit son père. Eh 1 que diable I il y a des choses dont on ne plaisante pas.
— Voyons, ma poulette, dit Mme Guépie en larmoyant, ce ne peut être le dernier mot de ton mari. Tu le connais, tu sais comment le prendre, et nous comptons sur tes bons sentiments. Eh I bon Dieu, de quoi serions-nous sûrs si nous ne l'étions pas de toi? Ah ! je sais que tu as du cœur, c'est le moment de nous le prouver.
— Ce sera difficile, répondit-elle d'un ton doctoral. A qui ferez-vous croire que cette baraque vaut quarante mille francs?
Polydore remplit de nouveau son verre et murmura avec un sourd ricanement :
« Marquise, val princesse du sang! impératrice!
— Mon Dieu I mon Dieu ! qu'allons-nous devenir? dit Palmyre, qui s'essuyait les yeux.
— Ne dirait-on pas qu'il n'y a pas moyen de vivre sans être propriétaire?
— Je suis résolu à l'être, repartit Richard avec un accent de rage concentrée. Il y a assez longtemps que je vis chez les autres, je veux vivre chez moi dans ma maison.
— Tu en avais une dans le temps jadis, répliqua-telle brutalement. Qu'en as-tu fait? tu l'as mangée. »
Il fut sur le point de se fâcher, mais il conservait encore un fond d'espérance, et il dit :
« Allons, ma petite, promets-moi...
— Je ne promets rien, dit-elle d'un ton délibéré. Non, je ne peux rien promettre.
— Ingrate! fit-il avec emportement. Quand on pense à tous les soins, à toutes les tendresses que j'ai eues pour toi, aui sacrifices que je me suis imposés, à réducation que je t'ai fait donner...
— Qu'est-ce qu'elle t'a coûté, mon éducation? Si Mlle Bardèche n'avait eu que toi pour la payer!...
— Et t'imagines-tu, madame, que ce mariage se serait fait si je ne m'en étais mêlé?
— Vous verrez que c'est vous qu'il a épousés et non pas moi! répliqua-t-elle avec une ironie insolente, en contemplant l'image de sa divine beauté que lui renvoyait une glace brisée.
— Que vous êtes bêtes! dit Polydore, que cette discussion amusait royalement. Vous croyez que, si elle avait, voulu, vous auriez les quarante mille francs.
midable coup de poing qui fit trembler les vitres, et. il s'était écrié :
« Quelle infamie ! qui aurait pu supposer une pareille chose? »
Quand il avait à se louer de sa fille, il la prenait à son compte; quand il avait à s'en plaindre, il la repassait à sa femme : « C'est une jolie créature que ta fille I dit-il à Palmyre. la scélérate I ô la maudite! »
Une fois parti, il n'était pas homme à s'arrêter sitôt, mais il ne put défiler son chapelet jusqu'au bout, un incident l'en empêcha. Les chiens, qui se permettent souvent à eux-mêmes de graves incongruités, sont des juges rigides des convenances humaines, et dans les occasions ils nous rappellent au respect de notre dignité. Cette discussion passionnée, ce bruit, ces exclamations, ce coup de poing, tous les détails de cette scène de famille avaient paru au basset souverainement inconvenants; il fit connaître son opinion en poussant tout à coup un aboiement énergique, qui couvrit la voix de Richard et lui fit perdre le fil de son discours.
« Bien parlé! dit Polydore en caressant son chien. Le dernier mot est à celui qui a le plus de voix.
— Feras-tu taire cet animal? » hurla Guépie.
Puis, recouvrant quelque chose de sa gravité patriarcale, ilse retourna vers sa fille, lui montra du doigt la porte et lui dit :
« Vois-tu cette porte? elle te regarde et t'attend.
— Elle ne m'attendra pas longtemps. » réponditelle.
Et quoique sa mère, qui ne désespérait pas encore de la ramener à de meilleurs sentiments, tâchât de la retenir par l'une des manches de son mantelet, elle
L'événement semblait prendre plaisir à démentir Tune après l'autre les prévisions de Mme Paluel. Elle avait dit à Mariette : « Tu verras que ma bru n'est bonne à rien et qu'elle ne sait pas même Caire un enfant. » Cependant le poupon s'annonçait bien, il était en bon chemin, Mme Paluel dut se rendre à Tévidence. Quoiqu'elle eût quelque dépit de s'être trompée et qu'il lui en coûtât d'avoir une erreur à confesser, les joies de l'espérance prévalurent bientôt sur le dépit. Elle se représentait que ce poupon serait pour sa mère un trouble-fête, un accident fâcheux, un gros embarras, et qu'à peine né elle s'en déchargerait sur sa belle-mère, heureuse de l'aventure et qui d'avance lui faisait grâce, lui pardonnait gén^éreusement ses origines mêlées, desquelles le pauvre petit n'était point responsable, la source un peu trouble, un peu fangeuse où il avait puisé la vie. Cette incomparable ménagère n'avait qu'une connaissance insuffisante du cœur humain; le curé de Mailly dans ses prônes, le prophète Isaïe lui-même, dans ses anathèmes contre le tambour et la cervoise,
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ritier sera mon département, et ce sera le premier de tous, et c'est alors vraiment que je primerai. Je ferai de lui ma chose, mon affaire, et cette affaire aura le pas sur toutes les autres; quand j'alléguerai Tintérèt de mon fils, il faudra bien qu'on m'obéisse, et, l'ayant, j'aurai tout. »
Oui, Mme Paluel s'abusait étrangement. D'avance sa bru adorait l'enfant, parce que l'enfant était une solution. Elle se promettait de se consacrer à lui, de le nourrir elle-même^ de le laver elle-même, de l'entourer de ses jalouses sollicitudes, de ne le laisser • toucher par personne, surtout par sa belle-mère. C'est elle qui le promènerait, qui l'amuserait et qui plus tard ferait son éducation, lui apprendrait son alphabet et tout ce qu'il y avait dans les douze cahiera reliés en maroquin rouge ou du moins dans ce qu'il en restait ; car une bonne partie, y compris l'astronomie, s'en était allée en papillotes. Puis on l'enverrait au lycée, et elle irait souvent l'y voir. Il ne cesserait pas un moment d'être sous sa tutelle, et grâce à ses soins vigilants, il deviendrait un personnage extraordinaire. Que sait-on? peut-être serait-il un jour président de la république, et on dirait partout : c( Vous savez, ce fameux président, c'est le fils d'Aleth Guépie. »
Aussi, dès qu'elle eut senti remuer ce petit être à qui de si hautes destinées étaient promises, elle se recueillit entièrement dans sa tendresse et dans ses rêves. Sa grossesse fut pénible, elle supporta tous les dégoûts, les nausées, les fatigues, les courbatures, avec le courage d'une ambitieuse qui sacrifie sans effort au dessein qu'elle a conçu et ses aises et ses plaisirs favoris. M. Larrazet, qui venait la voir sou-
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qu'Aleth était grosse jusqu'aux dents. Mais, hélas t après des mois de laborieuse attente, malgré toutes ses précautions, malgré la captivité qu'elle s'était imposée, elle accoucha avant terme. Ses couches furent très douloureuses, il fallut employer les fers, et son héroïque vaillance plongea M. Larrazet dans une vive admiration. vanité des songes ! l'enfant ne vécut que quelques heures. Ce fut une désolation générale, dont Mme Paluel prit plus que sa part. Point d'enfant, et la bru lui restait! Elle ne put se tenir d'en parler à son fils, à qui elle se faisait un système de ne parler de rien. Elle lui représenta que, depuis l'origine du monde, aucune Paluel et aucune Larget n'avait accouché d'un enfant mort, que c'était UQe tache sur la famille. Après un tel scandale, comment oser se montrer? qu'en diraient les Cambois? Mais, quand on s'allie à des Guépie, ne faut-il pas s'attendre à tout?
Ce cruel événement, cette déplorable déception altérèrent l'humeur d'AJeth, lui mirent du sombre dans l'âme. C'en était fait de ses espérances et de ses projQts. Elle contemplait tristement ce berceau vide, cette layette inutile. En regardant deux manches de camisole bien mignonnes et deux brodequins bien gentils, qui semblaient s'étonner de ne servir à rien, elle pensait à' deux petits bras dont elle ne devait jamais sentir l'étreinte, à deux petits pieds qu'elle ne verrait jamais gigoter sur ses genoux. En vain son mari cherchait-il à la consoler en lui disant : « C'est une chose à recommencer, je te réponds du second. » Un vague pressentiment l'avertissait que c'était partie indéfiniment remise, qu'elle ne serait pas mère de sitôt. Au chagrin se mêlait l'humiliation ; mais, en vraie
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regardée par-dessus Tépaule, que Mariette ne la considérait plus comme autrefois avec crainte et tremblement. Le mot de son frère lui revenait, et elle entendait que tout cela changeât, que chacun rentrât dans son rôle naturel ; or le sien était de commander, celui des autres était d'obéir. « Je leur montrerai, pensaitelle, qui je suis et à qui le Choquard appartient. » C'était une révolution qu'elle méditait, sans vouloir attendre l'enfant; savait-on quand il viendrait? Mais, grande politique qu'elle était, elle avait du goût pour les voies obliques, et elle avait décidé que, pour parvenir à ses fins et commander au Choquard, il fallait avant tout épurer le personnel, casser aux gages Catherine et Mariette, qu'elle envisageait comme les âmes damnées de sa belle-mère, leur substituer des créatures de son choix, qui, lui devant leur place, seraient entièrement à sa dévotion. Congédier Catherine, renvoyer Mariette, mater et déposséder Mme Paluel, ce n'était pas une mince entreprise. Aussi voulait-elle attendre une bonne occasion pour engager la luttet Sa belle-mère lui inspirait quelque frayeur et avait sur elle tous les avantages d'une longue possession. On hésite avant d'attaquer un coq sur son pailler.
Un incident fortuit porta une grave atteinte au respect mêlé de crainte qu'elle ressentait malgré elle pour la reine mère; nos sentiments et nos résolutions tiennent souvent à bien peu de chose. Il lui tomba par hasard dans les mains une note de lessive, griffonnée à la hâte par Mme Paluel, qui, hors des affaires du ménage, ne se piquait pas d'en savoir bien long. Elle y releva plusieurs incorrections criantes, et entre autres le mot chemise écrit avec deux m. L'ex-pensionnaire du Gratteau n'admettait pas qu'une femme
quelqu'un derrière elle. Ayant tourné la tête, elle reconnut Mme Aleth, qui, les bras croisés, le front èév^re, semblait passer une revue et s'assurer, comme le faisait chaque jour sa belle-mère, que tout était propre, à son rang, à sa place, qu'il n'y avait nulle part rien qui clochât. Les bonnes cuisinières estiment que leur cuisine leur appartient, elles y souffrent de mauvaise grâce la présence de leur légitime maîtresse, et les intrus leur sont odieux. Catherine regarda un instant Aleth, puis elle lui dit avec un frémissement d'impatience :
« Madame cherche quelque chose?
— Non! répondit froidement Aleth. J'examine, j'inspecte. »
Catherine crut tomber de son hant :
« A qui en a cette folle? » murmura-t-elleen s'adressant à Anaïs, qui, tout entière à son poisson, affecta de n'avoir pas entendu.
Anaïs était depuis peu dans la maison, elle ne connaissait pas encore les êtres, et, à tout hasard, elle s'observait, se ménageait avec tout le monde.
Aleth s'approcha d'elle, examina le poisson qu'elle épluchait, sans toutefois y toucher, et lui dit :
« C'est une truite?
— Madame ne sait pas encore reconnaître une truite d'avec un brochet? » dit Catherine avec un accent de dédaigneuse ironie.
Quoique fille d'une cuisinière, Aleth se connaissait peu en mangeaille; elle ne savait bien que ce qu'elle était intéressée à savoir. A la vérité, elle discernait comme tout le monde ce qui est bon de ce qui est mauvais, mais elle n'était pas sur sa bouche, et en général, quelles qu'elles fussent, les félicités sen-
— De quelle Mme Paluel parlez-vous? A ma connaissance, il y en a deux.
— Eh! je m'entends, dit-elle, et personne ici ne peut s'y tromper, et j'ajoute que, si madame n'est pas contente de ma cuisine, c'est à une autre que moi que madame doit s'en plaindre. >
Catherine se fâchait; c'est ce que voulait Aleih. Aussi poursuivit-elle sa pointe; mais, pour ne pas se mettre dans ses torts, elle baissa la voix et le ton et repartit avec une douceur affectée :
c Je ne suis pas mécontente de votre cuisine, quoique je trouve que vous abusez un peu du lapin depuis quelque temps... Pour ce qui est du brochet que vous nous servirez tout à l'heure à déjeuner, je vous engage à soigner votre sauce verte. La dernière n'était pas assez liée. »
A ce hardi propos, Catherine éclata. L'affront que lui faisait cette ignorante qui se permettait de critiquer ses sauces vertes était plus qu'elle n'en pouvait supporter; son amour-propre de cordon-bleu avait été piqué jusqu'au vif. Elle répliqua sur un ton sareastique :
a Madame est difficile, je le comprends, elle en a le droit. Élevée par une mère qui m'apprendrait mon métier...
— Vous êtes une insolente! » interrompit Aleth, qui l'eût volontiers dévisagée.
Ce cri fut entendu de Mme Paluel, qui était dans la salle à manger. Elle apparut sur le seuil et dit à sa belle-fille :
(( Je vous prie, madame, qui traitez-vous d'insolente? »
Se rapprochant de trois pas, Aleth la regarda dans
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ofifusquât, qu'une poire pelée par elle était plus agréable à manger qu'une autre, lorsque, se renversant dans sa chaise et lançant à sa belle-mère un regard . qui ressemblait à un coup droit :
« Vraiment, madame, lui dit-elle, il se passe des choses étranges dans cette maison.
— Et que se passe-t-il, madame, dans cette maison? répondit Mme Paluel en faisant face à l'ennemi.
— Il s'y commet des vols.
— Qu'y vole-t-on, madame, je vous prie?
— On y vole de jolies petites croix en cornaline... Mon Dieu I ce n'est pas que la mienne eût coûté bien cher, mais c'était un souvenir, et j'y tenais. » Et elle ajouta, en s'adressant d'un air gracieux \ à Lesape : « N'est-il pas vrai que les choses valent souvent plus qu'elles ne coûtent? n
— Assurément, dit-il, et tenez, moi qui vous parle, il m'est arrivé de perdre un petit couteau de trois sous qui coupait mieux que les gros.
— Et à supposer, reprit-elle, que ce couteau vous eût été donné par une personne que vous aimiez, pour rien au monde vous n'auriez consenti à vous en défaire. C'est le sentiment qui fait le prix de ces bagatelles.
— Ah! oui, le sentiment, répéta Lesape d'un ton pénétré.
— On vous a donc pris votre petite croix en cornaline, madame? demanda Mme PalueL
— Oui, madame. Elle était accrochée à un clou audessus de ma cheminée. Elle n'y est plus, elle a disparu... C'est singulier, n'est-ce pas, monsieur Lesape?
— Très singulier, repartit Lesape, qui marchait sur des charbons ardents. Il est sûr que les choses dispa-
— Mais êtes-vous bien sûre, madame, de n'avoir pas égaré quelque part votre croix? reprit Mme Paluel. Quand on n'a pas d'ordre, on est sujet à perdre beaucoup de choses.
— Je ne sais pas, madame, si je n'ai pas d'ordre, mais il ne tient qu'à vous de monter à l'instant dans ma chambre pour y chercher ma croix... Mes clefe sont aux armoires, je n'ai pas l'habitude, comme certaines gens, (ïe les porter partout avec moi.
— Dieu me préserve d'aller dans votre chambre, madame! Ce n'est point mon habitude, je n'y suis entrée que l'autre jour, et bien malgré moi. Vous n'aviez pas daigné m'envoyer votre linge, et la blanchisseuse attendait... Il y avait un bonnet qui traînait d'un côté, un col de l'autre et aillem*s une chemise.
— Avec deux m, madame? demanda Aleth sur le ton narquois d'un Talleyrand au petit pied.
— Et quand il y en aurait trois, je ne vois pas ce que cela ferait à l'affaire, répondit Mme Paluel, qui ne comprenait pas l'allusion.
— Combien mettez-vous d'm à chemise? dit Aleth à l'infortuné Lesape.
— Le plus souvent, je n'en mets qu'une, répliqua-t-il en se tournant et se retournant sur sa sellette. Mais ceux qui en mettent deux ont peut-être leurs raisons. Il y a tant de micmac dans tout cela qu'on ne sait à quoi s'en tenir.
— Voilà bien du bavardage inutile, s'écria Mme Paluel , qui s'échauffait de minute en minute. Peut-on savoir qui vous soupçonnez d'avoir volé votre croix? Serait-ce moi par hasard?
— Me pardonnerez-vous de vous répondre que
— Me traiter de voleuse! poursuivit Catherine, s'oubliant tout à fait. Je ne suis pas d'une famille où Ton vole, et mon père n'a jamais fait disparaître un billet de mille francs. »
A cette nouvelle insulte, Aleth ne se contint plus; elle s'élançait déjà pour souffleter l'insolente quand la porte se rouvrit et Robert parut. Il arrivait plus tôt qu'on ne pensait. Tout le monde rentra dans le silence. Catherine s'adossa contre la muraille, en essuyant ses yeux avec le bord de son tablier. Aleth, pâle de rage, se laissa tomber sur sa chaise, tandis que Mme Paluel se rasseyait dans son fauteuil, l'œil sec et flamboyant, ïlobert promena autour de lui un regard étonné et dit :
a Là, que se passe-t-il encore? »
Et comme personne ne répondait :
€ Voyons, Lesape, mettez-moi au fait. »
C'est une tâche dont Lesape se fût volontiers dispensé :
« Mon Dieu! monsieur Paluel, dit-il en tortiUant les bouts de sa cravate entre ses doigts calleux, il s'agit de bien peu de chose, d'une misère... »
Il s'aperçut qu' Aleth lui faisait de gros yeux, et il s'empressa de rebrousser chemin :
« Quand je dis que c'est peu de chose, cette aflaire a bien son importance, je dirais même beaucoup d'importance. Car enfin quand il s'agit d'un vol... »
Sur une exclamation que poussa Mme Paluel, il s'arrêta court; puis il reprit :
« Si toutefois ce vol était prouvé ; mais heureusement t il ne l'est point, ce qui n'empêche pas qu'une petite croix en cornaline, qui n'a pas coûté cher, a beaucoup de prix quand on y met du sentiment. Il en résulte
sa mère, qui ne parla plus de s'en aller, mais qui posa la question de cabinet. Jetant son trousseau de clefe sur la table, elle s'écria :
€ Porte-les-lui. »
Il la prit par la douceur, lui représenta que personne n'en voulait à ses clefs, mais qu'Aleth avait eu un grand chagrin, que son humeur s'en ressentait et sa santé aussi, qu'il fallait avoir pour elle quelque indulgence, que peut-être au surplus s'ennuyait-elle de n'être rien dans la maison et que l'ennui la portait à l'irritation, qu'il était juste de lui fisûre sa petite paît dans le gouvernement, de placer sous sa direction la cuisine et la cuisinière.
€ Nous mangerons moins bien, ajouta-t-il en souriant, mais il n'y aura plus de scènes, et nous nous en porterons mieux. »
On put croire jusqu'à minuit que le cabinet s'obstinait à se retirer. Mais Robert fut si tendre, si éloquent, si persuasif, il cajola tant sa mère qu'après s'être écriée plus de cent fois qu'elle serait heureuse d'être morte, elle détacha de son trousseau une des clefs du cellier aux provisions, qu'elle avait en double, disant :
(( Elle me demandera les autres une à une, et tu les lui donneras. Mais tu es le maître; fais ce que tu veux. »
Il en résulta que la souple Anaïs remplaça l'irascible Catherine et qu'on mangea moins bien, comme l'avait prévu Robert; heureusement qu* Anaïs avait des dispositions et l'esprit assez délié pour se démêler des embarras où la jetait sa nouvelle maîtresse par les ordres contradictoires qu'elle lui donnait tout le long du jour. Il en résulta aussi que la belle-mère et la bru ne se parlaient que dans les cas d'urgente nécessité.
L'une avait Tair d'une reine découronnée, l'autre avait aux lèvres les sourires triomphants d'une usurpatrice heureuse. Pour Robert, il prenait patience, en se souvenant du parfait bonheur dont il avait joui pendant quinze mois, et il se flattait que tout finirait par s'arranger.
Aleth ne s'endormit pas sur sa victoire; elle jugeait que rien n'était fait tant qu'il y avait quelque chose à faire. Encouragée et un peu grisée par son premier succès, elle ne doutait plus de rien. Elle avait évincé l'insupportable Catherine. Mariette devait avoir son tour et trousser avant peu son sac et ses quilles. Depuis longtemps, elle avait voué une aversion particulière à cette jeune personne, qui pourtant ne lui avait jamais manqué de respect. Il n'aui-ait tenu qu'à elle de se gagner son affection ; dès le lendemain de ce mariage qui lui avait brisé le cœur, la pauvre enfant avait décidé qu'il était de son devoir d'admirer ce qu'il admirait, et elle tâchait d'aimer ce qu'il aimait. Mais Aleth l'avait surprise plus d*une fois dans un entretienréglé avec Mme Paluel, et, comme on s'était tu à son approche, elle en avait conclu qu'on se réunissait dans l'ombre pour la déchirer à belles dents et pour tramer contre elle de noirs petits complots. Elle ne pardonnait pas non plus à Mariette la bienveillance, l'amitié que lui témoignait Robert. Elle la considérait comme une intrigante qui s'appliquait à monter en faveur et cachait
mourir et qu'elle eût à lui amener son fils, donnant à entendre que ses dernières dispositions dépendaient un peu du degré d'empressement qu'elle mettrait à lui complaire. Mme Paluel n*était pas femme à se dérober à un devoir de famille ni à faire fi d'un petit legs, soit universel, soit particulier. En matière d'héritages, les grosses rivières n'ont jamais méprisé les petits ruisseaux, et, ce qui est plus curieux, les petits ruisseaux trouvent une sorte de gloire à s'aller perdre dans les rivières. L'oncle Georges Larget en est bien la preuve.
Ce qu'elle venait d'apprendre avait un peu réconcilié Mme Paluel avec ce vagabond, contre qui elle avait souvent déblatéré ; son crime lui semblait moins noir; elle y découvrait des circonstances atténuantes. Quelque effroi que lui inspirât la pensée d'un voyage et d'une absence, elle ne balança pas à partir et décida son fils à l'accompagner. Qu'il lui en coûtait cependant! que de soucis I que d'inquiétudes I Abandonner sa maison et la laisser entre les mains de quil C'était remettre au loup la garde du bercail.
Elle eut une longue conférence avec Mariette. Elle passa en revue tous les accidents funestes qui pouvaient survenir, y compris l'incendie et la peste bovine, et elle lui indiqua ce qu'il y avait à faire dans chaque cas. Elle lui déclara qu'elle lui confiait le Choquard, qu'elle l'en rendait responsable, et, lui donnant ses clefs, elle lui commanda de s'en servir elle-même le moins possible et ensuite de ne s'en dessaisir au profit d'un tiers sous aucun prétexte. Cet ordre alarma Mariette, qui en prévit les conséquences.
« Cependant, madame, lui dit-elle, siMmeAleth me demandait...?
-— Quoi qu'elle te demande, interrompit Mme Paluel»
chine ne criait pas. Âleth était avenante, affable, gracieuse. De temps en temps, elle faisait une amitié à Mariette, lui passant la main sous le menton et l'appelant « sa mignonne :». Mariette n'en revenait pas; elle était aux anges et ne savait qu'inventer pour se rendre agréable. Mme Paluel l'avait priée ou plutôt sommée de lui écrire chaque soir pour lui donner des ' nouvelles et l'assurer que la maison n'avait pas encore brûlé. Chaque soir, elle prenait la plume, et ses lettres, qui se ressemblaient beaucoup, contenaient à peu près ceci : « Chère madame Paluel, ne vous inquiétez pas, ne vous faites pas de mauvais sang, tout va bien, très bien, et soyez sûre que la maison ne brûlera pas. M. Lesape dit que les semailles vont aussi très bien, que le temps est favorable et qli'il a asôez d'ouvriers pour les nouveaux travaux de la Roseraie. La basse-cour est en bon état, les oies engraissent ; je leur donne sept pâtons par repas. Les canetons ont les ailes croisées ; ils sont en chair ; nous aurons une dinde à manger le jour de votre arrivée. Anaïs dit que la provision de farine et de sucre que vous lui avez laissée est plus que suffisante. Elle nous a fait hier une tarte aux pommes. Si vous saviez comme Mme Aleth est bonne avec moil Elle est tout à fait douce et gentille ; elle a toujoui^ son air et sa voix des dimanches. Ainsi vous voyez, chère madame Paluel, que tout va bien. Ne vous tourmentez pas. Votre bien respectueuse et dévouée. Mariette Sorris. »
Le cinquième jour, Aleth reçut un mot de son mari, qui lui annonçait que le grand-oncle Georges était mort l'avant- veille, après avoir testé en sa faveur, que, tous frais déduits, la succession monterait à
— Assez ! assez ! madame, s'écria Mariette. Ce que vous me dites, je ravais dit à Mme Paln^^ qui n'a pas voulu m'écouter. Attendez un petit instant, je vais vous apporter la clet »
Mais Aleth n'entendait pas que la querelle se terminât par un accommodement, et, s'échauffent de plus en plus dans son harnais :
« Je ne la veux plus^ dit-elle. Vous me l'avez insolemment refusée, gardez-la... Non, c'est inutile, mademoiselle, ne vous dérangez pas. Que chacune de nous reste avec son bien, vous avec votre clef^ moi avec mon afliront, que j'aurai, je l'avoue, un peu de peine à digérer... Mais il y a quelqu'un qui prononcera entre nous, ajouta-t-elle d'une voix qui sonna aux oreilles de Mariette comme une des trompettes du jugement dernier, et, à votre place, je ne rentrerais dans ma chambre que pour y faire mon petit paquet. »
Elle sortit à ces mots, laissant Mariette atterrée et plus morte que vive. Elle n'avait pas fait d'autre crime que d'exécuter trop docilement les ordris de son impérieuse maîtresse, mais elle sentait que ce crime ne lui serait jamais pardonné.
« Il j l'aime tant, pensait-ello, qu'il ne peut rien lui refuser. Elle veut que je parte ; il mf^senverra comme Catherine. »
Et elle faisait déjà é& adieux à cette maison, qui, après avoir été son paradis, était devenue son purgatoire; mais s'en aller, c'était Fenfer. Quoiqu'elle pleur&t facilement, elle ne réussit pas à pleurer. Elle passa dans sa chambre des heures entières assise sur une chaise, les yeux secs et brûlants, les bras allongés, les mains jointes. Pourra première fois, il se
ouvrir et se trouva nez à nez avec Mme Paluel, qui, dans son impatience de revoir le Choquard et de reprendre les rênes de son gouvernement, avait voyagé de nuit et devancé de douze heures le retour de son fils. Ne pouvant se douter que Mariette ne s'était pas couchée :
a Allons, ma fille, je suis bien aise de te trouver levée, lui dit-elle. Cela montre qu'on peut avoir confiance en toi. Mais peut-être aussi avais-tu deviné que je te ménageais la surprise d'arriver plus tôt que je n'avais dit. »
Puis, sans attendre sa réponse, sans prendre le temps de déposer son sac de voyage et son parapluie qu'elle tenait à la main, elle l'emmena sur-le-champ reconnaître avec elle l'état des lieux. Elle retrouva les murailles, les portes, les serrures à l'endroit où elle les avait laissées, et elle en parut surprise. La tournée fut complète; elle entra partout, visita la laiterie, les remises, les étables, le potager, furetant dans tous les coins, et partout elle découvrit quelque marque de négligence, quelque détail incorrect qui offusquait ses yeux.
a Voilà ce que c'est que de s'en aller, disait-elle. Quand les maîtres ne sont plus là, rien ne va. »
Comme elle rentrait dans la cour, s'étonnant du silence prolongé de Mariette, elle s'avisa de la regarder et lui dit :
« Qu'y a-t-il donc ? Tu as la figure défaite. Es-tu malade ?
— Il y a, madame, répondit Mariette, que dans vingt-quatre heures je ne serai plus ici. »
Il fallut tout raconter. Sur la fin de ce récit, on entendit au premier étage le bruit d'un volet qui
Il arriva comme Mme Paluel et Mariette achevaient de dîner tête à tête ; son premier mot fut :
€ Où est donc Aleth? Serait- elle malade?
— C'est bien pis, dit Mme Paluel ; elle est devenue tout à fait folle. »
Les explications qu'on lui donnait lui parurent peu satisfaisantes. Il reprocha à sa mère avec véhémence les instructions qu'elle avait laissées à Mariette, déclara qtfil considérait les injures qu'on faisait à sa femme comme faites à lui-même. Elle voulut répliquer; mais il s'emporta, et elle dut baisser pavillon, d'autant qu'elle ne sentait pas sa conscience tout à fait nette. Il sortit en poussant violemment la porte, et Mariette dit à Mme Paluel :
« Vous le voyez, madame, je suis perdue.
— Ah ! cette (ois, je te le jure, répondit-elle, mon parti est pris, et, si tu t'en vas, je m'en irai. »
Qu'importait à la désolée Mariette? A quoi cela remédiait-il ?
Aussitôt qu'Ai eth entendit dans l'escalier le pas de son mari, elle courut à sa rencontre, se jeta dans ses bras, en disant :
« Ah ! te voilà donc enfin I C'est bien heureux. Je croyais ne jamais te revoir... Oui, c'est toi. Me reconnais-tu?.. Si tu savais comme le temps m'a paru long, comme la maison me semblait déserte I Mon seul plaisir était d'arranger ta chambre. Elle est gentille, n'estce pas?... Promets-moi de ne plus voyager, de ne plus t'en aller. Je ne peux pas vivre sans toi, vois-tu, car tu es le chêne, je suis le lierre... Ohl je sais que tu aimes à courir; mais c'est égal, quand on a épousé une petite femme qui vous adore, on ne court plus, on reste chez soi... Voyez un peu ce méchant mari
i258 LA FERME DU CHOQUARD
sur ses droits, c'est son seul défaut. Je lui ai dit tantôt ce que j'avais sur le cœur, je le lui ai môme dit avec un peu trop d'emportement. Je lui ai déclaré que j'entendais qu'on te respectât ici autant que moi. Elle m'a paru sentir ses torts, et tu peux compter que chose pareille ne se renouvellera point, j'y aurai Fœil et la main.
— C'est bien à toi, répondit-elle en le caressant de nouveau. Tu es un bon petit mari, et les bons petits maris prennent toujours la défense de leur petite ièmme et ne la laissent pas insulter. Mais cette pécore
de Mariette, que lui as-tu dit?
— Rien du tout. Mariette n'est pas responsable de ce qui s'est passé. On lui avait commandé une sottise, et elle l'a laite, j'en suis sûr, par pure obéissance et bien à regret.
— Tu crois cela? On t'en a conté. Laisse-iiioi te dire et t'expliquer. . .
— C'est inutile, je sais tout.
— Permets, je tiens à rétablir les faits. Figure-toi que j'avais besoin de serviettes... Est-ce un crime d'avoir besoin de serviettes? Si c'est un crime, dis-le... Je demande donc à cette demoiselle la clef de l'armoire au linge, je la lui demande très gentiment, car j'étais décidée à être très douce, très gentille... Saistu ce qu'elle me répond? Elle monte sur ses ergots et me dit qu'en l'absence de ta mère cette clef est à elle et ne sortira pas de ses mains, qu'elle se garderait bien de me la confier, que je n'avais rien à voir dans l'armoire au linge, que j'y mettrais tout en désordre.. Et quel airl quel ton, grand Dieu! C'était une figure à gifler.
— En es-tu bien sûre? dit-il en souriant. Mariette
Il eut un tressaillement; il commençait à voir dans son jeu, à la comprendre et peut-être à la juger.
« Chasser cette pauvre enfant ! reprit-il. Elle aimerait tout autant qu'on la pendit.
— On m'accuse d'exagérer, dit-elle. Qui donc exagère dans ce moment?... Ne dirait on pas qu'il n'y a que le Choquard dans ce monde? Nous aiderons cette demoiselle à chercher une autre place, je m'y emploierai moi-même, car je suis bonne, quoi qu'on en dise, je suis même trop bonne; si je n'avais pas supporté en silence certaines choses, nous n'en serions pas où nous en sommes. »
Et voyant qu'il n'était pas encore persuadé : « Tu tiens donc beaucoup à cette Mariette? Que lui trouves-tu de si merveilleux? C'est un génie?
— Elle fait très bien tout ce qu'elle fait. C'est quelque chose.
— Pétrir du beurre, gaver des canards, retourner des fromages, la belle affaire! Le premier venu s'en tirerait comme elle.
— Oh ! que nenni. Attentive, consciencieuse, adroite, elle serait difficile à remplacer... Et puis elle était si malheureuse quand je l'ai fait entrer ici! C'est la meilleure action que j'aie faite de ma vie, et c'est un visage agréable à regarder que celui d'une bonne action.
— Dis-moi plutôt, reprit-elle avec aigreur, que tu * es amoureux de son bec de moineau et de ses yeux de grenouille.
— Où prends-tu qu'elle ait des yeux de grenouille? Vrai, tu es injuste; ses yeux bruns ne sont pas vilains. Il y a du cœur dans ces yeux-là et une foule de bonnes intentions.
264 LA FERME DU CHOQUAttD
Ce ne serait pas juste, et la justice doit passer avant tout. »
Ce mot de justice parut à Mariette bien froid, bien triste, un peu cruel. Heureusement il en corrigea reffet en ajoutant aussitôt :
c Et puis, j'ai toujours eu de l'amitié pour toi, et il me semble que, sans Mariette, le Choquard ne serait plus le Choquard. »
Il avait dit cela ! Eh ! oui vraiment ! il l'avait dit, ce n'était pas un rêve, et, puisqu'il l'avait dit, il fallait bien le croire. Oui, si elle s'en allait, il s'apercevrait de son absence, et il lui semblerait que le Choquard n'était plus le Choquard. Il l'avait dit et il le pensait, car il ne voulait pas qu'elle partît, et il avait refusé son renvoi à cette femme à qui il ne refusait rien, à cette belle et dangereuse créature qui l'avait ensorcelé. QueUe gloire pour Mariette et surtout quelle joiel Elle ne savait plus où elle en était. Le Choquard, le monde, la vie, tout lui semblait nouveau, et. tout le jour elle souhaita que le bon Dieu lui ménageât quelque occasion de donner à l'homme qu'elle aimait une grande preuve de son dévoûment, de faire pour lui quelque chose de très difficile et de très pénible, une de ces choses qu'on ne fait pas sans se briser le cœur, afin qu'une fois au moins elle pût lui montrer ce qu'il y avait dans le sien, dans ce cœur silencieux qui s'était donné pour la vie.
âé6 LA FERME DU CHOQUARt)
projets, le second surtout, lui parurent offrir à l*exécution de sérieuses difficultés et des inconvénients encore plus sérieux. Attenter à ce corps charmant, lui infliger des souffrances imméritées, cet effort dépassait son courage. Sa petite personne lui était chère et sacrée; c'était en vérité sa seule religion, et elle s'était promis d'en remplir tous les devoirs avec une inviolable fidélité.
Elle se rabattit sur quelque chose de plus facile et de moins dangereux. Elle résolut de jouer dorénavant le rôle d'un souffre-douleur, d'une triste victime, couronnée d'épines et d'humiliations, traînant sans cesse ses misères après elle, et de se rendre insupportable par l'excès de ses abaissements volontaires. Une figure impassible, de longs silences, des attitudes abandonnées et langoureuses, des regards éteints, des yeux morts, pas un désir, pas une marque d'impatience ou de tenir à quoi que ce fût, une profonde indifférence à tout, un acquiescement absolu à la volonté des autres, le sentiment continuel de son néant, parfois un sourire où se révélait la touchante résignation d'un cœur navré, des airs de branche brisée par l'orage, de fleur arrachée de sa tige et tombée à terre, qui se laisse rouler par le vent, voilà ce que les habitants du Choquard eurent l'agrément de contempler et d'admirer tous les jours. Elle leur servait ce plat à chacun de leurs repas, et leur appétit s'en ressentait. Elle avait commencé par signifier à Anaïs qu'elle n'avait plus d'ordres à lui donner, que la cuisine ne la regardait plus, qu'elle ne se mêlait de rien et n'était rien. Elle rendit à sa belle-mère la clef du cellier, en lui demandant humUement pardon d'avoir osé s'en servir et la garder pendant plusieurs semaines. Elle lui té-
â68 LA FERME DU CHOQUAkD
il cruellement. Le soir, en contemplant cette porte éternellement fermée, il avait des envies de pleurer ou des rages farouches; s'il se fût écouté, il Teût enfoncée, fait voler en éclats. Mais une voix intérieure lui criait : c Si tu ne te rends pas maître de ton désir et de ta lâcheté, tu es un homme à jamais perdu. :»
Tout casse et tout lasse. Le charme de la tragicomédie que jouait Aleth commençait à s'user et ne suffisait plus à sa consolation. Elle sentit le besoin de se procurer quelque autre passe-temps en sortant un peu de ce maudit Choquard, qu'elle avait pris en horreur depuis qu'elle désespérait de le gouverner en souveraine absolue. Il lui parut aussi que le meilleur moyen d'adoucir ses chagrins était de soulager son cœur en les racontant à quelqu'un. Après avoir cherché, elle se souvint de Mlle Bardèche, dont elle s'était souciée jusqu'alors comme d'un zeste d'orange et qui lui sembla la seule personne digne de l'écouter, capable de la comprendre. Un matin, après le déjeuner, elle s'approcha respectueusement de son mari, à qui elle n'avait pas adressé la parole depuis plus de huit jours, et lui demanda, sur le ton d'une humilité soumise, la permission de faire une visite au Gratteau. Il pensa qu'elle ouvrait ainsi la porte à une demi-réconciliation, et il fut si ravi de rentendre le son de sa voix qu'il lui répondit avec empressement :
« Eh I tu sais bien que je te permets tout. >«
Il alla aussitôt atteler lui-même le panier. En entrant dans le brancard, le poney, qui n'était pas sorti depuis longtemps, donna des signes d'impatience; le grand air le grisait ; il piaffait, trépignait.
€ Il est d'humeur folâtre, dit Robert. Conduis prudemment.
— Ehl bon Dieul répondit-elle en prenant les guides, si je me cassais la tète en ohemin, vous diriez tous : Quelle délivrance I »
Mlle Bardèche, charmée de cette visite inattendue, reçut Aleth à bras ouverts. Elle aimait que ses anciennes pensionnaires se souvinssent d'elle et la consultassent dans toutes les circonstaftces importantes de leur vie. Aleth épancha ses douleurs dans ce cœur compatissant. Elle lui conta qu'elle s'était fait de grandes illusions, qu'elle avait cru trouver le bonheur au Choquard, qu'elle y était la moins heureuse des femmes, qu'elle n'y avait rencontré personne qui fût capable de savoir ce qu'elle valait, que ces gens ne lisaient rien, qu'ils ne sortaient pas du terre-à-terre, que sa belle-mère était une femme très commune, sans éducation, sans orthographe et, partant, très jalouse de celle de sa bru, que son mari avait l'esprit très positif et l'humeur brusque, un peu sauvage, qu'elle se sentait profondément isolée, que sa seule ressource contre l'ennui était de relire constamment ses chers douze cahiers, qui, tout à la fois, lui rappelaient le temps de son heureuse jeunesse et lui rafraîchissaient le souvenir de tant de belles choses qu'elle avait apprises et qui, hélas! ne lui servaient plus de rien. Ce cas parut fort intéressant à Mlle Bardèche; elle ne ménagea ni ses attentions les plus flatteuses ni ses caresses à cette jeune plante qui, après avoir grandi dans la serre chaude du Gratteau, se voyait exposée aux rigueurs d'une température inhumaine.
« Pauvre chère enfant 1 lui dit-elle en sucrant surabondamment la tasse de thé qu'elle lui présentait, voilà ce qu'est la vie I Mais ne me dites pas que les connaissances que vous avez acquises ne vous servent.
plus de rien; vous reconnaissez vous-même qu'elles servent à vous consoler. Dans quelque situation que le sort nous place, une instruction solide est un bien précieux. C'est l'omement de notre bonheur, c'est le soulagement de nos chagrins. Ce qui les soulage aussi, ce sont les douceurs de l'amitié. Que n'êtes-vous venue plus tôt? Je vous aurais donné des conseils, je vous aurais fait du bien. »
Cette entrevue fut jugée si agréable, et par la plaignante et par la consolatrice, qu'on résolut de ne pas s'en tenir là, et on convint que, chaque samedi, si rien ne s'y opposait, Aleth se rendrait au Gratteau pour y déjeuner tête à tête avec Mlle Bardèche.
Elle avait eu le double plaisir d'être écoutée et d'être plainte; aussi sa visite au Gratteau l'avait mise en goût; elle trouvait que le samedi suivant était trop lent à venir. Pour s'aider à prendre patience, elle imagina d'aller confier ses peines à M. Larrazet. Après avoir été des ennemis jurés, ils étaient devenus d'assez bons amis. Pendant sa grossesse, elle l'avait vu souvent; il l'avait louée à plusieurs reprises de son courage, de sa patience, lui avait fait des compliments dont elle gardait un bon souvenir. Le surlendemain, de fort bonne heure, elle fit atteler, se rendit tout courant à Brie et arrêta son poney devant la porte du docteur. Il était dans son laboratoire, ayant résolu de consacrer sa matinée à des expériences délicates qui devaient lui fournir des matériaux pour son fameux traité de toxicologie végétale, et il avait fait défendre sa porte. Mais Aleth ne se laissait pas facilement éconduire; elle insista, et, tout en maugréant, il consentit à la recevoir. U ne voulut pas l'introduire dans le sanctuaire, parmi
iVi La ferme du CHOQtJARb
Et, permettez-moi de vous le dire, je crains bien que vous ne vous aimiez un peu trop. »
Mécontente d'être sermonnée, furieuse de n'avoir pas réussi à l'émouvoir, elle voulut recourir aux grands moyens. Elle se leva tout d'une pièce et s'écria avec un accent tragique :
« Monsieur Larrazet, puisque vous ne savez pasT aider les gens à vivre, aidez-les du moins à mourir.
— Ehl vraiment, en serions-nous là? dit-il en se levant aussi.
— N'en doutez pas. Tout à l'heure, en longeant le cimetière de Mailiy, je me suis surprise à envier de toute mon âme les heureux qui dorment là sous leur grande pierre et leur petite croix.*. Je vous en conjure, monsieur Larrazet, donnez-moi du poison.
— Permettez, lui dit-il, il y a cette dififérence entre les assassins et les médecins que les médecins ne tuent les gens que sans le savoir et à leur corps défendant, t)
Puis il se souvint de la petite comédie qu'elle avait jouée au Gratteau, et il eut envie de la mettre à l'épreuve. Feignant de se raviser :
« Au fait, lui dit-il, pourquoi pas? Regardez un peu par ici. Voyez- vous cette table en sapin et tous ces petits flacons?... Mon maudit domestique, qui casse tout, en a brisé hier trois ou quatre, mais ce qu'il en reste suffit pour que vous n'ayez que l'embarras du choix. Voici de l'acide oxalique, voilà de la belladone, de l'atropine, de la jusquiame, de l'aconit, de la noix vomique... Qu'est ceci? Ahl c'est de la conicine ou cicutine; on entend par là le principe actif et de nature alcaline des trois espèces de ciguë, de la Cicuta wajor^ de la Cicttta viro^a et de VJSthusa
276 LA FERME DU CHOQUARt)
ce liquide incolore et huileux. Puis elle se prit à parler et à dire :
« Chère petite fiole, que je t'aime! Tu es le repos, tu es la délivrance. Que ne puis-je te vider d*un seul trait et m'en aller bien vite dans un monde où il n'y a point de maris oublieux et ingrats, point de belles-mères acariâtres et jalouses, point de domestiques insolentes, point de haines, ni d'insultes, ni de misères I »
Après ce bel élan lyrique, elle s'empressa de restituer le flacon au docteur, qui le remit dans le tas. Il riait sous cape, il se disait :
« Quelle comédienne I Si jamais celle-là se tue, je déclare que tout est possible. ]»
Cependant, à peine Aleth eut-elle rendu son bien à M. Larrazet, il lui vint à l'esprit que ce petit flacon serait un accessoire très utile dans tel drame qu'il lui plairait déjouer :
« Si M. Larrazet, pensait-elle, rapporte à Robert, comme j'y compte bien, l'entretien que nous venons d'avoir ensemble et s'il arrivait que, le même jour, Robert entrât dans ma chambre, dont je rouvrirais la porte pour la circonstance, et y trouvât du poison, l'épouvante que cette découverte inattendue lui causerait pourrait bien produire en lui une révolution salutaire. >
L'idée lui parut bonne. Mais comment s'y prendre pour ravoir le flacon? Adossée contre la table en sapin, elle s'avisa de laisser tomber à terre son mouchoir. M. Larrazet se baissa aussitôt pour le ramasser, opération qui, vu sa corpulence, lui prit un peu plus de temps qu'à un autre. Ces courts instants furent si bien utilisés par elle que, sans qu'il s'aperçût de rien,
carnier au côté, le pantalon engagé dans la guêtre, il assistait sans s'émouvoir à ce grand hourvari. Il disait d'une voix tranquille aux combattants :
« Tout beau, mes enfants, vous vous êtes déjà vus Fan dernier. Comment se fait-il que vous ne vous reconnaissiez pas? »
Cette froide éloquence ne produisait aucun effet. Il fallut, pour calmer la tempête, que Robert, attiré par le bruit, vint mettre le holà. Caressant les uns, grondant les autres, il apaisa les esprits échauffés; on lui promit non de s'aimer, mais de se tolérer jusqu'à nouvel ordre. Au même instant, il aperçut Aleth, qui venait de descendre de voiture. Il se tourna vers le chasseur et lui dit :
« Monsieur le marquis, je n'ai pas besoin de vous présenter ma femme. »
Le marquis s'inclina respectueusement devant elle, et de son côté elle le salua du bout du menton. Quoiqu'elle l'eût vu de près et pendant plusieurs heures le jour de son mariage, elle le reconnaissait à peine; dans ce jour de triomphe, elle n'avait vu personne. Elle reconnut plus facilement le basset; elle avait eu le plaisir de le rencontrer dans le moulin du Rougeau.
Le marquis Raoul, comme on sait, louait la chasse du Choquard. L'année précédente, il y avait fait, en nombreuse compagnie, un grand massacre de lièvres et de perdreaux; mais, couvant une rancune dont il ne parlait à personne, il s'était bien gardé de s'arrêter à la ferme. Cette année, le vent ayant sauté, ou, pour mieux dire, la curiosité ayant prévalu sur la rancune, il avait eu soin d'annoncer à Robert qu'il ouvrirait la chasse seul avec ses deux chiens, et ij
insinua qu'il se permettait de compter sur lui, qu'il attendait beaucoup de son assistance. A son vif regret, Robert se tint sur la réserve, lui répondit que le député en possession était solidement assis et n'entendait pas céder la place, qu'il l'engageait à reporter ses vues sur un autre arrondissement. Il ajouta qu'il ne se mêlait guère de politique, que les comités électoraux étaient composés de* politiciens de profession, dont les opinions n'étaient pas les siennes. « La France, dit-il en souriant, est un pays bleu gouverné par des comités rouges. Pour acquérir de l'influence, il faut forcer la note, et je craindrais de me gâter la voix. Ji Très contrarié, un peu piqué, Raoul sut dissimuler son dépit, et, quand on servit le café et le cognac, il afftrma de plus belle qu'il fallait déjeuner au Choquard pour savoir ce que c'était que de vrai cognac et de vrai café.
Bientôt après, il se leva pour aller retrouver ses chiens et ses perdrix. Tout le monde, hormis l'indifférente Aleth, le reconduisit jusqu'à la porte de la cour. Gomme elle se disposait à quitter à son tour la salle à manger et à regagner sa chambre, il reparut tout à coup; il venait chercher sa carnassière qu'il avait oubliée. Elle sortant, lui rentrant, ils se rencontrèrent sur le seuil, nez à nez, face à face. Il inclina légèrement sa grande taille pour examiner de près les yeux de cette rousse. Il attachait sur elle un de ces regards qui en moins d'une seconde font le tour d'une femme, de ce qu'on en voit et de ce qu'on n'en voit pas, qui la fouillent, la jaugent, la pèsent, la soupèsent et signifient : « Combien vaut- elle? Et serait- elle facile à avoir? »
La brutalité de ce regard révolta Aleth, la fit rougir
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de colère. Elle recula de deux pas, fronça le sourcil ; sa figure disait clairement qu'Aleth Guépie n'admet- ^t pas qu'un marquis lui manquât de respect. Il comprit, fit le plongeon. Elle lui livra passage pour qu'il allât reprendre son carnier. Lorsqu'il retourna la tête, cette rousse n'était plus là.
Quand le marquis Raoul, harassé sans être las, rentra le soir à Montaillé, il y rapportait un carnier plein et un cas de conscience, ou, si Texpression parait trop forte, une question de conduite à résoudre. Il dîna tète à tête avec sa mère, qui aimait à causer et désirait qu'on Fécoutât; elle le trouva distrait et s'en plaignit. En sortant de table, elle lui proposa une partie de trictrac. Il oublia plus d'une fois de marquer, et elle lui prenait ses points.
Il se retira de bonne heure dans son cabinet de travail, où son courrier l'attendait. Il se hâta de le dépouiller. Parmi quelques paperasses encombrantes, qu'il jeta au feu d'une main dédaigneuse, il démêla sur-le-champ deux lettres d'affaires qui réclamaient ses soins. Recouvrant aussitôt toute la lucidité de son esprit, il les lut et les médita. Puis il écrivit la réponse d'un style aussi net que concis. Lorsqu'une jolie femme et une ^belle affaire se disputaient son attention, il donnait toujours le pas à la belle affaire, et, au beau milieu du plus doux transport, il ne se fût pas embrouillé dans une addition. C'est une faculté i3ien précieuse.
cigares, en alluma un second qui brûla beaucoup mieux que le premier, et ses objections ne tardèrent pas à s'évanouir.
€ Bon Dieul reprit-il, à quelles misères vais-je m'arrêterl Gomme s'il était bien difficile de se débar- . rasser de ce Polydore et de ses indiscrétions! Parbleu! les jours de rendez-vous, j'aurai bien soin de le tenir à distance, je l'enverrai faire quelque course lointaine, je donnerai de l'exercice à ses jambes de chamois. Et, pour ce qui est du mari, lui ai-je donc tant d'obligations? Quand il m'a avancé cette petitesomme, il était bien sûr de rentrer dans son argent, que dis-je? de faire par-dessus le marché une bonne affaire. Je lui achète de la paille, je lui loue sa chasse, je lui ai fait l'honneur de lui servir de témoin dans l'auguste cérémonie de son mariage. Vraiment, ce Robert est un ingrat. Je comptais sur lui pour me venir en aide dans ma campagne électorale; j'espérais qu'il me tiendrait l'étrier. Il a très mal répondu aux ouvertures que je lui faisais tantôt. Il a battu froid, il m'a allégué ses opinions bleues^ belle couleur, ma foil mais je n'apprécie, pour ma part, que les opinions utiles, ce seront toujours les miennes. Ah! mon bel ami, tu fais le fendant, le puritain! A ton aise, je reprends ma liberté, me voilà dégagé de tous mes scrupules. Je l'aurai, cette charmante femme que tu négliges, à qui tu fais des chagrins, et, au surplus, en te la prenant, c'est un service que je te rendrai. Elle a de l'humeur, du noir; je me chargerai de la distraire, de la consoler; elle n'en sera que plus aimable dans son intérieur, et tout le monde s'en trouvera bien . »
Il fit quelques tours dans sa chambre, et, de minute
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air vieillot, Raoul avait dans les manières une aisao^ee, une noble désinvolture qui annonçait un marquis^ un de ces hommes qui sont nés avec des éperons aux talons. Le prince imaginaire que son pèr« avait rêvé de lui voir épouser au Gratteau et qui ne s'était jamais présenté l'avait dégoûtée des grands de la terre. Elle se disait qu'ils n'avaient aucun rôle à jouer dans son existence, qu'ils n'avaient pas été créiôs pour son usage, et elle les laissait trôner dans leur empyrée sans s'inquiéter d'eux plus que de l'étoile du matin ou du )3audrier d'Orion, dont elle ne savait que faire. Ils ne faisaient pas partie du monde où habitaient ses pensées; il lui semblait prouvé qu'il ne se passerait jamais rien entre elle et un mar^r quis. Pénétrer avec effraction dans l'aristocratie de la graade culture avait été le suprême effort de son aoBibition et de son génie. Elle s'était flattée de de^venir la noble souveraine d'une grande ferme; c'était pour elle le comble de l'humaine grandeur et de l'humaine félicité; elle ne désirait, ne voyait rie& au-delà. Hélas 1 qu'était- il advenu de cette souveraineté, objet de ses ardentes convoitises? Son sceptre et sa couronne gisaient dans la poussière à ses pieds.
Les marquis l'intéressaient si peu^ et celui-ci ea particuher lui plaisait si médiocrement, que, pendant fout le déjeuner^ elle ne s'était occupée de hii qu'à ses moments perdus. Mais certain regard qu'il s'étaût avisé de lui jeter avait triomphé de son indifférence. Si l'insolente brutalité de ce regai'd l'avait indignée, Tintensité, la violence de désii* qu'il annonçait lui avait causé quelque émotion en lui révélant qu'il pouvait se passer quelque chose entre un marquis et
â9â LÀ FERME DU CHOQUAkD
avec empressement, de vous avoir dérangée dans votre retraite; mais ne craignez point. Quoique j'aie eu tout le matin des distractions qui m'ont rendu fort maladroit, elles ne vont pas jusqu'à me faire confondre une charmante femme avec le lièvre que j'ai manqué tout à l'heure. Ce qui m'amuse, c'est la sottise de mon chien, qui a pensé se venger de mes maladresses en me conduisant sur une fausse piste. Ce stupide animal ne se doute pas que je donnerais tous les lièvres de la terre pour avoir le plaisir de faire quelquefois une rencontre pareille à celle-ci. »
Ce compliment, débité d'un ton respectueux, lui parut bien tourné, ne lui déplut pas, mais elle l'écouta d'un air assez froid. Elle se sentait en pays inconnu, elle était décidée à n'avancer que bride en main. Comme elle se taisait, il renoua l'entretien en lui disant d'un ton familier :
« Quel livre lisez-vous là?
— Jocelyn.
— Vous aimez les vers?
— Beaucoup. Mlle Bârdèche me disait l'autre jour qu'il n'est rien de tel que la poésie pour nous faire oublier nos chagrins, i»
Cette réponse Pinquiéta. Les femmes qui aiment les vers lui agréaient peu, et ce n'était pas un basbleu qu'il était venu chercher au Choquard.
« Peut-on savoir, lui demanda-t-il, quel est votre poète favori?
— Vous le voyez, c'est Jocelyn. »
Un poids se détacha de sa poitrine, il n'était plus inquiet, et, de nouveau, il se sentit violemment attiré vers cette petite personne qui embrouillait le titre des ouvrages et le nom des auteurs.
ges, et qu'on a reçu du propriétaire la permission d'en aller cueillir. >
Le chat s'approchait par degrés de son écuelle, il trempa dans la crème le fin bout de son museau, tout annonçait qu'il allait boire. Fermant résolument son livre, Aleth répondit :
c Je ne dis pas non. Il est possible qu'un samedi, en revenant de Melun, vers trois heures...
— Pourquoi pas samedi prochain? interrompit-il avec la vivacité d'un homme qui prend feu. Gardezvous d'attendre que mes arbres aient perdu leurs dernières feuilles, je tiens à vous les montrer à leur avantage. Permettez-moi d'espérer que, dans cinq jours au plus tard, à trois heures... Je prends acte de cette promesse. Il me semble que nos chagrins ont des confidences à se faire et que pendant quelques instants au moins j'oublierai ma solitude^ mes ennuis. 9
Puis, par une nouvelle maladresse, contemplant dans une sorte d'extase les bourrées et les fagots, impassibles témoins de ses exploits oratoires, de ses débuts dans l'éloquence ornée et lyrique, il s'écria*:
« Voilà un endroit dont le souvenir me sera toujours cher. Il s'y est passé quelque chose. »
Elle trouva qu'il allait beaucoup trop vite et surtout beaucoup trop loin; elle en était encore aux préliminaires de son enquête, elle n'avait garde de s'engager. Elle battit aussitôt en retraite et repartit sèchement :
« Monsieur le marquis, ne comptez pas sur moi. Je n'ai rien promis. »
Il n'eut pas le temps de lui répondre. Le bruit d'un pas se fit entendre, et^ ayant tourné la tête, il recon-
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« J'ai menti tout à l'heure. S'il t'avait tuée, je loi aurais cadsé la tète.
->- Lé mal ne serait pài^ grande répliquâ^trelle en haussant les épaules, rhais ne fais donc pas des phrases. »
Au même instant^ Raoul se disait à lui-même :
€ Vous verrez qu'elle viendra, le pariefa» rolo»tiers mes deux cents actions de la nouvelle Union û^ asphaltes qu'elle viendra. 3
fût avisé, elle lui aurait jeté ses écus à la figure. Ce qui lui plaisait, ce qu'elle admirait, c'était son château. Pouvait-il le lui donner? Et il se permettait de lui pincer la taille et de l'appeler sa chère mignonne I Si elle avait été plus grande ou s'il avait été plus petit, elle eût souffleté ce fat, tout marquis qu'il était. Pour qui donc la prenait-il? Se hérissant dans sa colère comme un porc-épic qui redresse ses dards, elle se dirigeait déjà vers la porte, elle allait lui échapper. Quelle humiliation et quel chagrin! La résistance qu'il rencontrait venait de changer sa fantaisie en passion. Il s'échauffait à la chasse. Quand la bête était difficile à forcer, son amour-propre se piquait au jeu et s'acharnait. Sa première idée fut de fermer la porte à double tour et de mettre la clef dans sa poche, mais il lui répugnait d'user de violence, il préférait les moyens doux. Quoi qu'il pût lui en coûter, il prit subitement le parti de traiter Aleth en duchesse, de lui barrer le chemin en tombant à genoux et en disant :
« Vous ne partirez pas avant de m'avoir pardonné, et vous me pardonneriez si vous saviez combien je vous aime. »
Il avait été bien inspiré. Sa contrition la désarma, son attitude la toucha sensiblement. Elle abaissa sur lui des yeux qui n'étaient plus farouches, il crut y voir passer un éclair de triomphe, et il en augura bien. C'était la première fois qu'elle voyait un marquis à ses pieds, cela faisait événement dans sa vie. Elle se disait : « Si ces belles dames qui sont là-haut sur leur terrasse et qu'il a quittées pour moi le contemplaient dans cette posture, qu'en penseraientelles? 1 Cependant il s'était relevé, mais il se tenait
avait cru que la zizanie s'était déjà glissée dans le ménage du Choquard; peut-être ne s'agissait-il que d'une brouilierie passagère, d'un de ces orages qui ramènent le beau temps. Il fut sur le point d'abandonner la partie; il répondit avec un accent de résignation et un sourire de fatuité :
« J'arrive ou trop tôt ou trop tard. Votre cœur n'est pas libre.
— Vous vous trompez bien, répliqua-t-elle vivevement. Je n'aime personne. »
La netteté de cette déclaration, aussi sincère que catégorique, le remplit d*allégresse, lui rendit tout son courage. U se rapprocha un peu, mais pas trop, et lui dit :
a Le ciel soit loué! je n'ai pas de rival.., Maia ce petit cœur ne peut pas rester vide. Comment s'y prend-On pour y entrer, pour en crocheter la porte? Que puis-je inventer pour vous plaire? >
£t, en parlant ainsi, il attachait sur elle des regards assassins, qui la laissaient absolument insensible,
€ Mon Dieul dit-elle, Tautre jour dans le petit bois, vous me plaisiez assez; vous aviez l'air poli et respectueux. Mais aujourd'hui c'est autre chose et vous m'avez beaucoup déplu. Vous vous êtes permis des libertés, vous m'avez traitée comme la première venue, vous m'avez appelée votre chère mignonne. Ce sont là des manières qui ne me conviennent pas. »
Il se rapprocha encore, tenta de lui expliquer qu'elle s*était méprise sur ses sentiments, sur ses intentions comme sur le sens de ses paroles. Elle avait pris pour une expression familière le cri d'une passion qui ne se possédait plus ; en l'appelant sa chère mignonne, il avait voulu dire : mon bien suprême,
ce thème fort usé, sans s'apercevoir qu'elle Técoutait avec une impatience croissante. Elle lui trouvait Fintelligence très épaisse; elle aurait voulu qu'il devinât^ il ne devinait pas. L'humble et obscur bonheur qu'il lui proposait au fond d'un désert la tentait peu. U fallait que le château de Montaillé fût de la partie; point de château, point d'affaires. Elle finit par l'interrompre en lui disant d'un air mortifié :
« Vous croyez me faire plaisir, vous me faites du chagrin, car vous me donnez à entendre... »
Elle n'acheva pas sa pensée, une pudeur la retenait. Elle sentait sa langue se coller à son palais, et les paroles qu'elle avait sur les lèvres lui rentraient dans la bouche. Il songea aussitôt à profiter de ce grand embarras où il la voyait; désormais le corsaire avait l'avantage du vent sur le trois-mâts qu'il s'était promis de capturer. Elle avait quitté le bras du fauteuil qui lui servait de siège, elle s'était assise à l'un des bouts du divan. Il s'installa sur une chaise, à quelques pas d'elle, et il la priait de lui dire ce qu'elle avait sur le cœur. Elle répondait qu'il se moquerait d'elle, il jurait de ne pas se moquer ; se moquet-on de ce qu'on adore? A son air, à son accent, il avait enfin reconnu qu'il ne s'agissait pas de billets de banque. Libre de tout souci désagréable, il l'adjurait de s'exphquer, il devenait pressant, et la distance de la chaise au divan se raccourcissait de minute en. minute. Enfin, elle se décida à parler, et, toute rouge de confusion, elle lui dit :
€ Vous m'avez donné à entendre que je n'étais pas du bois dont on fait les marquises. »
U la regarda d'un air fort étonné, il venait enfin de la comprendre, de pénétrer son secret et sa fohe.
dont elle lui faisait l'aumône était la rançon d'une faute, qu'elle avait quelque chose à expier et à sauver, et qu'il était l'obligé de l'adultère. Il se doutait encore moins qu'en le regardant elle murmurait en ellemême :
€ Pourtant, si cet homme n'existait pas, je pourrais être marquise ! »
roses de son teint. Elle s'applaudissait en secret de la cure presque' miraculeuse qu'elle avait opérée par ses sages remontrances; elle sentait plus que jamais le prix des bons conseils, la bienfaisante vertu de l'éducation intégrale.
Au retour, on mettait le poney sur les dents, à force de le faire trotter; mais il n'avait pas le droit de se plaindre, il était sûr de trouver un bon picotin au tournebride et d'avoir plus d'une grande heure pour reprendre haleine. Quoique les gens du tournebride eussent l'esprit fort court, cette petite dame qui revenait à jour fixe et qu'ils avaient surnommée « la dame des samedis » eût donné prise à leurs gloses si elle n'avait eu soin de leur faire une petite histoire qu'ils acceptèrent de confiance. Contrefaisant à ravir la prononciation et l'accent de sa marraine, Mme Blackmore, elle s'était fait passer pour une Anglaise établie dans les environs de Melun et s'occupant de peinture à ses moments perdus. On lui avait vanté les ombrages, les chênes séculaires du parc de Montaillé, et elle désirait les croquer dans son calepin, ces croquis devant lui servir pour un grand paysage qu'elle avait sur le métier. Seulement elle priait qu'on fût discret, le marquis de Montaillé pouvant trouver mauvais qu'on entrât chez lui sans sa permission; il est vrai qu'elle aurait pu la demander, mais les Anglaises n'aiment pas à demander, surtout quand elles n'ont pas été présentées. Aleth avait débité cette histoire avec son aplomb accoutumé. Sa jolie bouche mentait si bien! Gela coulait de soufrce, avec abondance, et au surplus le petit album qu'elle tenait à la main faisait foi de sa véracité ; heureusement que personne ne s'avisa d'en regarder le dedans.
et ne pouvant pas dire : mon château, elle disait : mon pavillon de chasse. On aurait pu croire que c'était elle qui y recevait Raoul. Mais il interrompait bientôt ses contemplations en l'enlevant dans ses grands bras comme une plume, et la plume s'en allait où l'emportait le vent.
Elle était quelquefois complaisante. Plus souvent, elle se défendait, disputait le terrain pied à pied; il fallait la conquérir de nouveau. Quand elle disait non, Raoul se soumettait. Dès leur seconde entrevue, elle avait pris le ton de Tautorité, du commandement, et moitié par jeu, moitié par crainte, il pliait sous ses caprices ; s'il la possédait, elle le tenait. Il lui reprochait ses froideurs, et il est certain qu'elle préférait les chimères au plaisir. Ses sens la laissaient Iranquille, son imagination ne Tétait jamais. Il semblait que toute la chaleur de son âme et de son sang se fût réfugiée dans son cerveau, aussi brûlant qu'un désert d'Afrique, dont il avait la sécheresse, l'aridité, les pluies de soleil, les dévorants simouns et leurs tourbillons, sans parler de ces mirages qui transforment des rochers en châteaux et font voir des sources jaillissantes dans des sables où habite la soif. Il entrait aussi du calcul, de la politique dans ses résistances et dans ses refus. Elle voulait faire vie qui dure, que les désii*s et les transports qu'elle excitait ne fussent pas un feu de paille, qu'au moment des adieux Raoul fût content sans être satisfait. Il avait beau la supplier, elle ne lui accordait que rarement un quart d'heure de grâce et jamais un rendez-vous entre deux samedis. Elle alléguait son mari, qui n'était pas commode, la difficulté des explications qu'il faudrait donner. Pour le consoler, pour lui faire prendre patienc^,
mettras-tu à la porte? » On avait organisé de grandes chasses en leur honneur; ces fêtes dont elle n'était pas allumaient sa bile. Mais le principal objet de ses préoccupations était Mlle Louise de Sirmoise, qu'il avait eu l'imprudence de lui nommer. Elle respira pins librement le jour où il lui annonça le départ de cette fille de duc qui la gênait et l'offusquait.
Dans ses quintes de jalousie et d'humeur noire, ^e devenait peu maniable, et, quand elle mettait son bonnet de travers, elle inquiétait Raoul; peu s'en Cdlait qu'elle ne lui fit peur. Il craignait que cette manie des grandeurs, qu'il trouvait drôle, ne fût le conunencement d'une incurable folie, qu'elle n'eût la cervelle attaquée. Mais ces quintes ne duraient guère, elle recouvrait toute la gaieté de ses espérances, et, se rassurant, il ne songeait plus qu'à s'amuser de ses turlutaines ; elle lui procurait de bons moments en lui faisant tinter aux oreilles les joyeux grelots de sa marotte, qu'elle secouait d'une main fiévreuse.
Elle l'interrogeait beaucoup, elle avait une foule de renseignements à lui demander. Elle voulait savoir par quels signes visibles ou cachés les femmes du monde différaient des autres, à quoi on les reconnaissait, en quoi elles étaient faites, tous les caractères de l'espèce, les dessus et les dessous, le pelage, les habitudes, les mœurs, comment les marquises s'habillaient et se déshabillaient, comment elles s'y prenaient pour marcher, pour s'asseoir, pour manger, pour démontrer à tout l'univers qu'elles étaient de vraies marquises. Puis elle essayait de les imiter, elle répétait le rôle. Après s'être retirée derrière la porte pour y composer son visage et ses manières, elle la rouvrait avec majesté et se figurait entrer dans un salon. Elle avait eu
folies. Il l'eut ce jour-là à sa discrétion, et il déclara avec une sincérité touchante que c'était le meilleur de ses samedis. Elle rentra au Ghoquard à une heure indue; il fallut imaginer une histoire.
Mais, le samedi suivant, elle lui plut beaucoup moins par une demande qu'elle lui adressa et qui ressemblait à un ordre. Elle l'aborda en lui disant :
« Monsieur le marquis, voilà près de deux mois que je suis ta petite femme, ta chère marquise. Les hommes ne le savent pas, mais Dieu le sait. » Et elle montrait le ciel du doigt. Elle ajouta : « Eh bien I tu n'es pas gentil pour moi, jusqu'à ce jour, tu ne m'as rien donné.
— Qu'est-ce à dire? pensa-t il. Le quart d'heure de Rabelais aurait-il sonné ? »
Ce qu'elle lui demanda n'était point ce qu'il pensait, mais il ne fut pas plus content pour cela. Elle lui signifia que, dans tous les mariages sérieux, le marié donne à sa femme une aUiance. Elle voulait avoir sa bague, et que cette bague d'or fût ornée d'une couronne de marquise, qu'on y gravât leurs chiffres entrelacés et au-dessous ces deux mots : For ever, l'anglais lui paraissant une langue plus sérieuse que le français. Il employa toutes les ressources de sa rhétorique pour la faire démordre de son idée, multiplia les objections, se buta; mais elle se fâcha tout de bon, s'emporta, déclara qu'elle ne remettrait plus les pieds dans le pavillon, que ce serait fini, qu'il ne la reverrait plus. Bon gré mal gré, il dut s'exécuter, et quinze jours plus tard elle avait sa bague, qu'elle contempla longtemps d'un air pensif et qu'elle pressa à plusieurs reprises sur ses lèvres. Puis elle la mit à son doigt et elle ne se lassait pas de la regarder. Il lui semblait que cette fois
avait pensé plus d'une fois à lui dans ses premières visites au pavillon de chasse; elle eût été fort marne de le rencontrer aux abords de la grille. Mais Raoul lui avait mis l'esprit en repos, en l'assurant qu'il avait prévu le cas et que chaque samedi il envoyait son garde-chasse en course. Il £aut croire que ce samedi-là Polydore avait couru, volé, pour être de retour avant l'heure. Peut-être avait-il des bottes de sept lieues; il est possible aussi qu'il ne s'acquittât pas toujours des commissions dont on le chargeait. Quoi qu'il en fQt, il était là, c'était bien lui, et il attendait.
Il avait sur la tête sa casquette galonnée, il portait son fusil en bandoulière, et il venait de relever le collet de sa houppelande, que dépassaient deux oreilles rouges. Le froid était vif; il était tombé, la veille, une neige fine et menue comme de la farine, et il avait brouillassé tout le jour, l'air était d'un gris blafard, la campagne était blanche, les arbres étaient poudrés de frimas. Mais ce qu'il y avait en ce moment de plus désagréable à voir sur la route qui conduit de Melun à Mailly, sans conteste, c'était Polydore^ et Aleth se proposait delui brûler Ja politesse, non qu'il l'inquiétât, mais il Tennuyait, il Thumiliait. Il était son demi-frère, et elle se sentait si marquise!
Il venait de se découvrir et de la saluer jusqu'à terre.
« Bonsoir, Polydore I » lui dit-elle du haut de ses nues.
Et, ce disant, elle sangla un coup de fouet au poney, qui allongea son trot. Mais Polydore Teut bien vite rattrapé, l'arrêta, et une main sur la bride, l'autre dans sa poche :
« Tu es bien pressée, ma petite, dit-il en ricanant. Que diable ! on a si rarement l'occasion de te voir qu'il
le poney, qui se remettait en marche. Polydore se rapprocha. Posant sur le garde-crotte du panier Tune de ses bottes ferrées, se dandinant sur l'autre :
« Figure-toi, reprit-il, que depuis quelque temps j'étais fort intrigué. J'avais remarqué qu'on m'envoyait souvent battre le pays, qu'on me faisait faire beaucoup d'exercice et que c'était toujours le samedi. Je suis curieux comme une chatte, et, quand une idée me tracasse, j'ai bientôt fait de découvrir le pot aux roses ; il n'y a pas de couvercle qui tienrfe, j'ai un œil qui fait trou. Il y a au bas de la côte une auberge que tu connais peut-être. J'y entre un soir pour faire un bout de causette. J'entends parler d'un trésor d'Anglaise, qu'ils ont surnommée la dame des samedis. Je questionne et je me dis : « Voilà mon affaire. » Mais je me le dis tout bas, sans faire semblant de rien; il ne faut compromettre personne... Écoutemoi bien, voici où mon histoire se corse. Il y a juste trois semaines, comme je rôdais autour du pavillon de chasse, je ne fais ni une ni deuxj j'ôte mes bottes, je me glisse à pas de loup dans le vestibule. Ces portes-là me connaissent, elles n'ont pas dit mot. J'avance, je colle mon œil à la serrure, et qu'est-ce que je vois? L'Anglaise, mais là, comme je te vois... Mille carabines 1 comme vous aviez bon air, ma toute belle, dans cette grande robe de brocart, et surtout quelle femme de chambre vous aviez pour planter vos épingles I Et puis comme tu sables le Champagne!... Ma parole I il est fou de toi, mon marquis. Je le comprends, j'ai toujours été fier de ma petite sœur, j'ai toujours pensé qu'il ne tiendrait qu'à elle d'aller faire ses orges à Paris, mais tu as trouvé ton affaire plus près de chez toi ; c'est plus commode et
tu m'as traité un jour d'imbécile, tu as eu tort; je suis un peu moins nigaud qu'eux tous. J'ai attendu mon moment, il est venu, et mon affaire n'est pas mauvaise. Ne t'avais-je pas dit que je té repincerais ? Je t'ai repincée, et je te tiens. »
Elle le toisa d'un air méprisant qui déguisait mal son anxiété.
« Si tu parles, lui dit-elle, le marquis te cassera aux gages et t'empêchera de te replacer.
— C'est possible. Mais, auparavant, j'aurai eu le plaisir d'aller trouver quelqu'un de ta connaissance, qui est plus musclé qu'un marquis et qui passe pour n'avoir pas l'humeur endurante. Quand il est en colère, il n'est pas prudent de se jouer à lui. Eh bien ! je lui ferai une scène, à cet homme ; je lui dirai que l'honneur de la famille m'est plus cher que la vie, et qu'il le surveille bien mal, l'honneur de la famille, qu'il laisse les marquis chasser sur ses terres. Ma foi ! s'il se contente de te passer les yeux au beurre noir et ne t'étrangle pas sur place, tu pourras te vanter d'avoir de la chance. »
Elle crut revoir la figure de son mari lui mettant la main sur la bouche et lui disant :
« Malheureuse, veux-tu donc que je ne puisse plus faimer? »
Elle se ressouvint de la peur qu'il lui avait faite. Se penchant vers son frère, elle lui dit d'un ton bref.:
Combien veux-tu? »
A ces mots, elle porta la main à sa poche comme pour en tirer sa bourse, qui contenait quelques pièces d'or et un peu de monnaie blanche. Il l'arrêta du geste et lui dit :
« Vraiment tu n'es pas aussi intelligente que jolie.
« Ingénie-loi. Samedi prochain, en allant à Melun, entre dix et onze heures, tu me retrouveras à la même place. Si je n'ai pas les deux billets, je donnerai un coup de pied jusqu'au Choquard, et la petite femme que voici pourrait bien aller chercher des marquis dans l'autre monde. Ce serait dommage. Elle a de si beaux cheveux ! »
Il était trop loin pour qu'elle pût lui cracher au visage. Elle le souffleta du regard en lui disant :
« Je savais bien que tu n'étais qu'un drôle !
— Et toi, ma belle, qu'es-tu donc? » lui répliqua-t-il avec un rire goguenard et féroce.
Sur quoi, l'ayant saluée de nouveau jusqu'à terre, il se remit en chemin.
La réplique de son frère l'avait laissée tout à fait insensible. N'ayant aucune règle de jugement, elle était capable de tout, sauf de se voir telle qu'elle était. Elle avait toujours haï le visage de la vérité et tourné le dos à ce qui lui déplaisait. Mais elle était fort émue de l'incident, très perplexe, très tom'raentée. On chemine sur un sentier fleuri, parmi des buissons où chante l'oiseau bleu ; tout à coup le sol manque sous le pied, le précipice est là, on tombe le nez contre terre, on se cramponne à des ronces qui coupent les doigts, on se relève le front taché de boue, les mains en sang, et l'oiseau ne chante plus. Celui d'Aleth chantait encore ; il devait chanter toujours. L'avertissement qu'elle venait de recevoir ne l'avait pas fait rentrer en elle-même ; elle le considérait comme une impertinence gratuite de sa destinée, et elle en tirait la conclusion que le sort le plus cruel comme le plus humiliant est d'avoir pour père un triste cabaretier qui, par une malédiction du ciel, a eu cinq fils
« Mon cher monsieur Lesape, lui dit- elle d'un ton mystérieux, je sais que vous m'êtes fort attaché, que vous êtes un homme parfaitement sûr, que je puis compter sur vous. »
Il lui répondit qu'il était son très humble serviteur, prêt à faire tout ce qu'elle lui commanderait.
a Je n'en doute pas, dit-elle, et c'est là ce qui m'encourage à vous demander un service de conséquence dont je vous serais fort obligée. Mais vous allez d'abord me promettre que ceci restera entre nous, que vous n'en ouvrirez la bouche à personne, que mgn mari surtout n'en saura rien. Vous me le jurez, n'est-ce pas? »
Il le jura solennellement, quoique sans enthousiasme. Elle attendait de lui un service de conséquence; ce mot lui avait mis la puce à l'oreille, il était visiblement inquiet.
a Voici ce dont il s'agit, reprit-elle. Un de mes frères, dont il est inutile de vous dire le nom, se trouve dans un cruel embarras. Il avait emprunté deux mille francs, son créancier devient pressant, menace de le saisir. Il s'est adressé à moi. Dans le temps, j'avais défendu à mon mari de rien prêter à mon père. C'est que mon père demandait trop, tandis que dans le cas présent... Et puis, le frère dont je parle est mon préféré, je me suis toujours senti quelque faiblesse pour lui... Il m'est bien dur de le refuser. Vous savez la puissance des liens de famille, car vous avez encore votre mère, monsieur Lesape, et on dit que vous êtes un très bon fils. Elle se porte bien, madame votre mère? »
Il lui sut beaucoup de gré de la traverse qu'elle lui indiquait pour sortir d'un mauvais chemin.
(( Oh ! pour ce qui est de la santé, madame, répon-
338 LA FERME bU GHOQCARD
francs, qui avant peu vous seront remboursés jusqu'au dernier centime. »
Lesape avait bondi sur sa chaise, tant la proposition qu*on venait de lui faire loi semblait exorbitante, énorme. Parmi les choses qui lui paraissaient certaines, il y en avait deux dont il était absolument sûr : il tenait pour démontré que, tant qu'ils étaient, les Guépie ne rendaient jamais ce qu'ils empruntaient, et il savait par expérience que le moins préteur des hommes était François Lesape.
«c Moi, des économies! s'écria-t il avec autant d'indignation que si on l'eût accusé du crime le plus noir. Qui vous a dit cela? Il ne faut pas croire les mauvaises langues. On vivote, on noue les deux petits bouts de ses petites années. Mais ceux qui mettent de côté sont fort heureux , je voudrais savoir comme ils s'y prennent. C'est à ce point que, si je devenais infirme...
— Rassurez-vous, c'est moi qui vous soignerais, interrompit-elle avec un accent suave.
— Que le bon Dieu vous le rende! » repartit en se courbant en deux le reconnaissant Lesape, qui se disait à lui-même : < Oui-da! si je n'avais qu'elle pour garde-malade, j'aurais le temps de crever dix fois avant de savoir le goût qu'a la tisane.
— Je vous en prie, poursuivit-elle de sa voix la plus gentille , la plus persuasive , avancez-moi ces deux mille û'uncs.
— Il faudrait les avoir, madame, dit-il en se trémoussant comme un diable dans un bénitier. Si je les avais, vous pouvez m'en croire, ils ne feraient qu'un saut de ma poche dans la vôtre. Le malheur est que je ne les ai pas, c'est là l'empêchement. > £t
340 LA FEtlME DU CHOQUAKD
la puissance de fondre les volontés comme le feu les métaux. Mais elle avait eu des déboires. Si jolie qu'elle fût, Robert lui avait refusé le renvoi de Mariette, et, quoiqu'elle eût dans son porte-monnaie une bague de marquise, Lesape lui refusait deux mille francs. Deux fois elle s'était heurtée contre des résistances, deux fois elle avait trouvé le mur; on finit toujours par le trouver.
Elle ne se fâcha pas; la détresse où elle se voyait et le pressant besoin qu'elle avait de Lesape l'en empêchèrent. Après s'être recueillie un instant :
« Soit! dit-elle, vous n'avez pas deux mille francs à me prêter; je veux le croire pour vous faire plaisir. Aidez-moi du moins à me les procurer. »
Puis, baissant la voix et fixant sur le bonhomme une paire d'yeux qui lançaient des fusées :
« On est très riche en ce moment, on a fait de grosses ventes de blé, la caisse doit être pleine. »
Si ses yeux lançaient des fusées, les pupilles de Lesape, qui d'habitude étaient étroites et longues comme celles des chats, venaient de se dilater subitement; c'était l'effet que produisaient sur elles la surprise ou l'émotion.
a Lesape, continua-t-elle, vous avez toute la confiance de mon mari. Je suis sûre qu'il ne compte jamais avec vous.
— Ahl madame, vous vous trompez bien, nous comptons très souvent.
— A époques fixes?
— Permettez, c'est comme le jour du Seigneur dont on ne sait pas quand il arrive. Au moment que j'y pense le moins, M. Paluel me dit : « Lesape, mets tes « livres en ordre, nous compterons après demain. »
discours, mai? qu'il me faut deux miHe francs et que vous aurez la bonté de les prendre dans la caisse sans en rien dire. Quand mon mari vous annoncera son intention de compter, vous voudrez bien m'en prévenir, et on vous les remboursera, vos deux mille francs.
— Ohl bien, madame, dit-il, voilà une affaire arrangée, on peut dire qu'elle est arrangée, seulement. . .
— Vous allez encore me faire des difficultés?
— Mais quand je vous dis, madame, qu'elle est arrangée, cette affaire I Seulement il me faudrait...
— Quoi donc?
— Bien peu de chose, une bagatelle... un petit mot d'écrit, sans vouloir vous désobliger. »
Elle grillait d'envie de l'étrangler :
€ Vous ne vous fiez pas à ma parole, monsieur Lesape?
-^ Oh! par exemple I... Mais, madame, vous me diriez que le pape est mort ou que l'empereur — celui d'autrefois, — est encore en vie, que, sur mon honneur, tout de suite je vous croirais. Si je vous demande la faveur d'un petit mot d'écrit, c'est par rapport à ma santé, car, le bon Dieu me bénissel je peux mourir d'ici à demain, et c'est aussi par rapport à votre mémoire... On oublie tant de choses, moi tout le premjerl... tandis qu'avec un petit mot d'écrit...
— Qu'à cela ne tienne, vous allez lavoir votre petit mot d'écrit, » lui dit-elle toute pétillante de colère.
Et se précipitant sur son encrier, en môme temps qu'elle déchirait un feuillet de son calepin, elle écrivit d'une seule plumée : « Emprunté sur la caisse, le 5 février, deux mille francs pour venir en aide à une personne de ma famille. » Quand elle eut signé de toutes les lettres de son nom :
La haine a des yeux redoutables qui voient dans la nuit comme ceux des chouettes. Ce qui ne se laisse pas voir, elle le flaire; ce qui n'a pas d'odeur, elle le devine par une sorte de perception confuse; il y a des vérités qui lui entrent par la peau.
Depuis longtemps, Mme Paluel roulait dans son esprit des doutes, des soupçons vagues et ténébreux qu'elle n'osait confier à personne, pas même à Mariette. Il faut lui rendre le témoignage qu'elle essayait de les écarter ; mais il en est des soupçons comme des hirondelles, ils retournent toujours à leur nid. Une semaine phi§ tard, il lui arriva de traverser la cour au moment où Robert, selon son habitude et en vertu de cette fatalité à laquelle n'échappe aucun mari, attelait de ses propres mains le panier qui allait emmener Aleth au Gratteau. Il tenait à s'assurer par ses yeux que les traits, le collier, la têtière, le mors étaient en bon état, que celle qui, en dépit de tout, était restée la chair de sa chair et la moelle de ses os, voyagerait sans encombre et lui reviendrait telle" quelle, puisqu'il Taimait telle quelle. En voyant l'ap-»
quard, et, par exception, la dame des samedis ne s'arrêta point au tournebride. Le poney en fut étonné, même un peu vexé, car elle lui fit monter la côte au petit trot. A peine fut-on rentré chez soi, Robert prit sa mère à part et lui dit d'un ton amer :
« Quand on s'amuse à soupçonner des infamies, on devrait garder pour soi ses hallucinations. »
Après avoir joué de bonheur, Aleth était battue de l'oiseau. Quelques jours plus tard, Lesape l'aborda d'un air embarrassé et lui dit :
« Madame, c'est comme un fait exprès; M. Paluel m'a prévenu tout à l'heure que nous compterions à la fin de la semaine. Il doit se rendre demain à Paris, où ses affaires le retiendront jusqu'à samedi matin. Mais, à peine arrivé, vous le connaissez comme moi, avant de s'être débotté, il me dira : « Lesape, voyons « tes livres et ta caisse. »
Elle ne se faisait plus d'illusions sur le bonhomme; il l'avait dégoûtée de négocier avec lui. Elle lui répondit sèchement que c'était bien, qu'elle se mettrait en mesure de le satisfaire, et, surmontant ses répugnances, elle résolut de recourir au marquis. Il n'y avait plus personne à Montaillé; Raoul n'y revenait que pour ses rendez-vous du samedi et repartait dès le soir. C'était à Paris qu'Aleth lui adressait ses lettres, qu'elle avait la précaution de porter elle-même à Brie et qui, de courtes et rares, étaient devenues fréquentes et un peu prolixes. Il avait reçu le dimanche précédent une longue missive où elle lui racontait sa déconvenue et comment son tyran était venu la surprendre au Gratteau. Elle reprit la plume et lui écrivit en hâte :
« Mon cher marquis, ta pauvre petite femme est
dans cette affaire, puisque une grande salle à manger et une vaste cuisine séparaient sa chambre du corps de logis qu*habitait sa bru. Elle se mit sur son séant, écouta, se dit :
« Ou je rêve ou quelqpi'un a descendu l'escalier, traversé le vestibule, tiré deux verrous et ouvert une porte. >
Elle n'était pas femme à se rendormir sur un doute. Elle se leva discrètement, alluma une grosse lanterne, dont elle se munissait toujours pour les cas d'alerte, chaussa des pantoufles de lisière, passa une jupe, jeta un châle sur ses épaules, remplaça sa coifiTe de nuit par une cornette, et, sa lanterne à la niain, elle entreprit sa tournée d'exploration. Elle n'avait pas rêvé, les verrous n'étaient plus dans leur crampon. Laissant la lanterne sur la première marche du petit degré, elle s'avança dans la cour, où elle ne trouva rien de suspect. Mais, après quelques instants, elle s'aperçut que la barrière à claire-voie qui fermait rentrée du potager était ouverte. Elle se glissa dans le jardin, prêta de nouveau l'oreille, crut entendre au bout de l'allée qui Conduisait à la route le chuchotement d'une voix de femme, à laquelle répondait en sourdine une voix d'homme. Il lui parut qu'à ce chuchotement se mêlait de temps à autre un bnuit de baisers, et bientôt ses yeux de lynx distinguèrent un point noir et un point blanc qui avaient tous deux forme humaine.
Elle avait deviné qui était la femme; elle voulut savoir qui était l'homme, en quoi elle eut tort. Elle s'achemina à pas de loup; mais, malgré ses précautions, le sable cria sous ses pieds. Aussitôt une porte se referma. L'un des délinquants avait pris sa volée,
350 LA F£RM£ bU CHOgUARD
lorsqu'on avait des choses désagréables oo pénibles à se dire, on les gardât pour les dernières heures du soir. Cet usage avait cela de bon qu il permettait de vaquer tout le jour à ses occupations ordinaires, de déjeuner, de diner en paix. U n'y avait que le sommeil qui en pâtît.
Quand Anais eut ôté le couvert, Mme Paluel trouva un prétexte pour éloigner Mariette, qu'elle ne voulait pas initier à de si horribles mystères. Elle l'envoya faire une commission dans une maison voisine. Aussitôt que Mariette fut sortie, se tournant vers son fils, elle lui dit :
€ Que cela te plaise ou non, je m*amuse à soupçonner des infamies, et je veux te faire part de mes hallucinations. »
Il mit sa tête dans ses mains et dit :
« Mais tu veux donc ma mort? »
Puis, se redressant :
« Allons, parle, ne me fais pas languir, ne me tiens pas plus longtemps le couteau sur la gorge.
— Demande, lui répliqua cette inexorable femme, demande, je te prie, à madame que voici où elle était hier soir à dix heures. »
Aleth, qui avait eu toute la journée pour se préparer à cette scène et se faire un front d'airain, répondit tranquillement :
« Mais, madame, votre question m'étonne. Hier soir, à dix heures, j'étais dans mon lit, et je crois môme que je dormais.
— Robert, reprit Mme Paluel, hier soir madame était à la porte du potager avec un homme qui lui parlait et qui l'embrassait. »
Il s'écria d'une voix tonnante:
— Je commence à douter de son affection pour moi, répondit-il, car elle est sans pitié, mais je ne puis douter de ses yeux.
— Eh! quoi, madame, vous m'avez vue? reprit Aleth en s'échauffant. Où étais-je donc, selon vous? Dans le potager, parait-il. Mais il me semble que la nuit était fort sombre. De grâce, comment vous y êtes-vous prise pour me reconnaître? Aviez-vous une lumière?
— Non, madame, j'avais laissé ma lanterne au haut du degré; mais, quand vous avez passé près de cette lanterne, je vous ai reconnue, vous et votre capuchon blanc.
— Ahl c'est mon capuchon blanc que vous avez reconnu! Ah! c'est au capuchon que vous reconnaissez les gens! Mais n'y a-t-il dans cette maison qu'un seul capuchon blanc? J'en connais deux pour ma part. Il est vrai que l'un est en cachemire, que l'autre est une marmotte en laine. Avez-vous la vue si fine que vous en ayez fait la différence?
— Quoi! s'écria Mme Paluel, à qui les bras en tombaient, vous osez accuser Manette?
— Je n'accuse personne ; mais je dis que, s'il y avait hier soir dans le jardin une femme en capuchon blanc, ce pouvait être Mariette aussi bien que moi. »
Elle en était réduite à accuser Mariette ! Il la condamna dans son cœur, il venait d'asseoir sa conviction. Il fut sur le point de se jeter sur cette coupable qui ne pouvait plus se défendre qu'en calomniant autrui, de Tagenouiller devant lui, de lui arracher l'aveu de sa faute, quand tout à coup Mariette entra. Elle revenait plus tôt qu'on ne l'attendait.
U lui cria :
354 J.A FERME DU CHOQUARD
foudroyante répliqlie de rinnocence indignée, courbait déjà la tête et tremblait comme la feuille, elle répondit d,'une voix sourde, mais distincte :
« Monsieur, c'était moi. »
^ Il eut peur d'avoir mal entendu, il la regardait avec dés yeux de fou. Aleth n^en croyait pas non plus ses oreilles. Être sauvée par celle qui avait de si bonnes raisons pour la p^dre ! Comme un cerf échappé par miracle à la dent .des chiens, elle sondait le mystère de sa délivrance inespérée et respirait bruyamment. Mais Mme Paluel se leva, terrible, et, menaçant Mariette de ses deux poings fermés, elle lui dit :
a Tu mens! Seigneur Dieu! tu mens! Ce n'était pas toi.
— Je vous demande pardon, madame, c'était nK>i, répondit-elle avec une douce obstination.
— Tu mens I te dis-je. En rentrant dans ma chambre^ j'ai passé par la tienne. Tu étais couchée, tu dormais^
— Je faisais semblant de dormir. Pardonnez-moi, tnadame, et croyez bien... »
Elle n'acheva pas sa phrase, ses forces l'abandonnaient.
Au Gratteau, Robert avait failli se jeter au cou de Mlle Bardèche. Cette fois, il aurait voulu embrasser les chaises, les tables, tout ce qu'il touchait, tout ce qu'il voyait. L'âme inondée de joie, il dit à sa mère :
« Pourquoi veux-tu qu'elle mente, cette Mariette qui n'a jamais menti? Ehl je te prie, quel intérêt peut-elle avoir à s'accuser? »
Le cruel et l'ingrat! il demandait quel intérêt la faisait mentir! Devait-il donc mourir sans s'être aperçu qu'elle avait le cœur tout plein de lui ?
Elle hocha tristement là tête. Cet homme qu'elle aimait, elle ne pouvait pas l'épouser.
« Or çà, serait-ce un homme marié? reprit-il, affectant une mine sévère.
— Ahl monsieur Paluell fit-elle en joignant les mains, comme pour le suppUer de ne plus lui tourner le poignard dans le cœur.
— J'étais sûr que non. Mais il est trop jeune, il n'a pas le sou, il n'est pas en état d'entretenir une femme... Ma fille, ma fille, il faudra savoir attendre... J'espère au moins qu'il ne s'est passé rien de grave entre vous. C'était la première fois, n'est-ce pas? qu'il venait. Mais tu vas me promettre de ne plus le revoir cet homme, autrement il ne faudrait pas songer à rester ici. »
Toujours debout, le regard à terre, tortillant entre ses doigts le bord de son tablier blanc, de grosses larmes coulaient quatre à quatre le long de ses joues, et elle était résolue t ne plus ouvrir la bouche; il n'en fût sorti que des sanglots.
« Et maintenant, Aleth, continua Robert en prenant sa femme par le menton, pardonne-moi et pardonne à ma mère.
— Je tâcherai de pardonner, dit-elle; il me sera plus difficile d'oublier. »
A son tour, elle quitta la salle à manger. Les émotions diverses par lesquelles elle venait de passer l'avaient troublée si profondément qu'il lui tardait de se retrouver seule avec elle-même. Mais à peine futelle sortie que Mme Paluel reparut, fondit sur Mariette, la saisit par les deux épaules et, farouche comme une tigresse qui sent sa proie sous ses ongles, lui cria :
358 LA FERME DTJ CHOQUARD
âmes douces ont leurs saintes colères; le Dteu qui se fâche et qui tonne visite quelquefois les htimbles, qui sont ses élus. Mariette repoussa avec tant de violence la main qu'on lui tendait qu'elle envoya rouler à terre les deux pièces, et ce ne fat pas elle qui les ramassa. Puis elle répondit d'un toïi presque altier :
« Vons ne me devez rien , madame. Croyez-vôus donc que j'aie menti pour vous être agréable? »
Si absorbé qu'il fût par ses affaires, auxquelles était venue se joindre une négociation très importante qui lui prenait du temps, le marquis Raoul de Montaillé ne manqua pas une seule fois de se trouver dans le pavillon de chasse à Theure des rendez-vous. Cependant son ardeur s'était un peu refroidie; il commençait à discuter son plaisir, -à balancer son compte, et il lui paraissait que, tout pesé, tout débattu, les charges, les assujettissements, les tracas l'emportaient sur la jouissance. Il n'était plus aussi ' content ; son joug lui était moins doux, son fardeau moins léger. Il avait payé les cent louis avec empressement, mais sans joie. Contre son habitude, Aleth avait dit toute la vérité en lui racontant ce qui s'était passé entre elle et son frère. Il avait dû jurer que Polydore n'en saurait rien, que, par mesure de prudence, il le garderait quelque temps encore à son service. Quand il arrivait le samedi à Montaillé, il supportait mal l'ennui d'y rencontrer cet effronté personnage, à qui il mourait d'envie de témoigner toute son estime en lui appliquant un grand coup
de pied, à la chute des reins. La vue de cette face blême et la contrainte qu'il devait s'imposer lui gâtaient son voyage à Cythère. Il y avait un cheveu dans son bonheur.
Ce n'était pas là son seul sujet de mécontentement ou d'inquiétude. Après l'avoir diverti royalement par ses chimères, par sa manie des grandeurs, Aleth l'amusait beaucoup moins. On a beau dire, le bon sens est le plus agréable compagnon qu'on puisse souhaiter dans cette vie, et il n'a jamais fait de tort aux grâces d'une jolie femme. Raoul trouvait que sa fantasque maîtresse abusait du droit d'extravaguer. Qui lui avait brouillé la cervelle? pouvait-il s'en prendre à un autre que lui-même? Il aurait voulu faire rentrer dans son lit le fleuve débordé qu'il avait aidé à rompre ses digues. Certain apprenti sorcier avait appris de son maître la formule magique qu'il suffit de prononcer pour envoyer un manche à balai puiser de l'eau dans la rivière, niais il ignorait l'autre formule par laquelle on lui fait comprendre qu'on en a assez, qu'on n'en veut plus. Les apprentis sorciers sont souvent fort empêchés, et plus d'une fois Raoul fut sur le point de s'expliquer brutalement avec Aleth, de lui signifier qu'il avait eu trop de complaisance pour ses folles imaginations, que le monde est le monde, que le premier devoir d'une petite femme est d'avoir le sens commun et de se tenir à sa place. Il n'osa pas; il craignit qu'elle ne lui fit une de ces scènes violentes qui font trembler les portes et les vitres. Hors des affaires, il ne goûtait que l'opérette et les maillots roses; la tragédie Tassommait.
Cependant, un jour qu'elle lé prenait trop haut, il se saisit d'une cravache, et la lui montrant :
gardait bien de les trouver, c Mon Dieu! qu'elle est jolie! et quel» bons moments je lui dois! se disait-il souvent; mais elle tourne au crampon. > Elle était déjà pour lui le passé qu'on regrette, elle n'était pas encore le passé qui étonne ou celui qu'on oublie. Mais, de samedi en samedi, il inclinait davantage à penser qu'il était temps d'en finir, de dénouer ou de rompre. Plus d'une fois, si elle avait eu la tête moins fumeuse ou des yeux plus pénétrants, elle lui aurait trouvé l'air d'un homme qui cherche de la main son chapeau en se disant : « On est bien ici, mais par où s'en va-t-on? »
A quelque temps de là, il vit la porte s'ouvrir d'elle-même, et il sortit, se déroba lâchement, sans oser avouer qu'il ne reviendrait pas, que c'était pour toujours. Depuis la terrible soirée qui avait failli lui être fatale et dont elle gardait un cruel souvenir, Aleth ne tarissait pas en invectives, en imprécations contre tous les habitants du Ghoquard, particulière* ment contre son mari, qu'elle traitait tour à tour de pauvre hère ou de vilain homme et d'odieux tyran. Impatienté de ses réquisitoires, Raoul lui représ^ita qu^elle exagérait, que ce mari, à qui elle voulait tant de mal, n'était ni odieux ni méprisable, qu'il avait bien ses qualités, que pour sa part il n'avait jamais eu à se plaindre de lui. Elle lui ferma la bouche en disant :
^ Alors, s'il est si brave homme, pourquoi lui as-tu pris sa femme? »
Une semaine plus tard, vers le milieu de mars, il la vit entrer dans le pavillon comme un coup de vent. Elle était en proie à la plus vive excitation, elle avait l'air d'une femme dont la tête est perdue. Elle courut à lui, et, lui prenant le» mains, elle s'écria :
(lire que ta petite femme a été d'une convenance parfaite. D'ailleurs, to connais les termes de notre contrat, j'ai droit à une pension de venve, raison de plus pour qu'il y ait des bienséances à garder, et aujourd'hui même, mon pauvre chat, je n'ai que peu de minutes à te donner. »
Une demi-heure après, selon son habitude, il la fTeconduisit jusqu'à la petite griUe. Au moment de rouvrir, elle lui dit :
« Embrasse-moi bien et ne prends pas cet air désolé. J*ai vingt-deux ans, tu en as vingt-six, nous avons la vie devant nous. »
Puis, se baissant, elle arracha une touffe d'herbe nouvelle, toute fraîche, qu'elle couvrit de baisers et qu'elle lui donna, en disant :
« Tu les y chercheras, ils sont pour toi. »
Elle partit, il la suivit quelques instants du regard, après quoi il revint le long de la charmille à pas lents, le front bas, Tœil terne, tenant à la main le paqpiet d*herbes dont il semait brin à brin le sable de l'allée, le cœur mordu par cette mélancolie qui nous prend toujoui*s quand nous faisons une chose pour la derrière fois. Les vieux adolescents eux-mêmes en sont atteints.
Après avoir langui, traîné quelque temps, Robert avait dû s*aliter. M. Larrazet eut bientôt fait le diagnostic de sa maladie, qui était une gastrite aigué, et il lui avait suffi de regarder autour de lui pour s'assui^r que cette gastrite avait été causée par de grandes peines morales. Aux cruelles émotions par losquolles avait passé le fermier du Choquard avaient succMé des chagrins moins poignants, mais bien anters. qui lui étaient, disaitril, le goût du pain. Sa
356 LÀ F£ilM£ DU CHOQUAHD
Dorénavant, Robert eut trois garnies-malades pour le soigner et le veiller à tour de rôle. Le docteur avait organisé le service dans toutes les règles, chacune d'elles avait son jour et sa nuit de garde, et pendant tout ce temps elle restait maltresse deia place, ferr mant la porte à tout le monde. On se relayait à quatre heures du matin. Comme une sentinelle qui en relève une autre, on se disait le mot d'ordre, la consigne, sans se regarder, sans faire un geste, et on était avare de paroles inutiles : elles s'arrêtaient au gosier. De ces trois gardes-malades, également infatigables, deux étaient sujettes aux distractions, l'une parce qu'elle était trop émue, l'autre parce qu'elle était trop agitée. Mme Paluel seule n'en avait point, elle gardait son sang-froid, sa parfaite tranquillité ne se démentit pas un moment. Elle était sûre que son fîls en réchapperait; elle savait pertinemment que les Paluel avaient la vie dure, qu'à l'exception de son mari, qui était tombé d'une échelle, la mort ne s'était jamais permis d'en prendre aucun avant l'âge de soixante-dix ^ms révolus. Aleth, au CQntraire, avait acquis la certitude que le malade n'en reviendrait pas, et en effet, comme le disait Anaïs, la seule personne avec qui elle causât quelquefois, c il semblait ôler un mauvais coton; :» on eût dit que la vie se retirait de lui, et M. Larrazet s'alarmait de plus en plus. Quant à Mariette, elle vivait suspendue entre la crainte et l'espoir. Elle ne pouvait croire, en y réfléchissant, qu'un si grand malheur fût possible, et, comptant sur le bon Dieu pour y mettre ordre, elle le cajolait, lui disait des douceurs, lui prodiguait ses grâces, ses coquetteries, ses séductions, s'engageait à faire des oraisons particulières, des neuvaines, lui promettait, en un mot, tout ce qui
il n'employait ses yeux qu'à en compter les bouquets.
Il avait pourtant des rêvasseries, des accès de délire, et alors son imagination, se réveillant tout à coup, partait en voyage, laissait le Choquard bien loin derrière elle, s*en allait dé plein vol aux Antilles. Ce fut dans un de ces accès qu'il dit à Lesape, qui s'obstinait à venir lui demander des ordres : € Faites le palan avec la drisse de flamme. » Mais le plus souvent il avait le pouls petit, déprimé, et il tombait dans de longs assoupissements, où il lui restait tout juste assez de conscience pour se sentir comme détaché de son moi. Qu'il tint ses yeux ouverts ou fermés, il s'enfonçait par degrés dans cette profonde et morne indifférence qui accompagne les grandes maladies et qui semble nous préparer de loin à la douceur de ne plus être.
Un soir, en sortant de chez son malade qu'il avait laissé sous la garde de la reine mère, M. Larrazet rencontra Aieth au bas de l'escalier; elle l'attendait pour lui demander des nouvelles. Il ne répondit à ses questions que par un léger mouvement d'épaules et par ces simples mots :
< Je reviendrai demain de très bonne heure, à moins que vous ne me fassiez dire de ne pas venir. »
Elle comprit ce que cela signifiait et se retira aussitôt chez elle pour écrire à bride abattue une de ces . longues lettres auxquelles Raoul ne répondait jamais et que depuis peu il ne lisait plus jusqu'au bout. Quand elle eut posé la plume, elle se coucha, mais elle avait l'esprit tellement en l'air que le sommeil ne venait pas. Elle était persuadée que d'un moment à l'autre on l'appellerait pour lui annoncer que c'était fini. Par intervalles, elle se relevait, s'approchait à
Durant toute la journée, Aleth ressembla à Tune de ces âmes douloureuses que Dante nous représente dans un des cercles de son enfer, éternellement battues et pourchassées par un vent de tempête qui les fouette de ses noirs tourbillons. Elle errait sans cesse de la maison à la cour, de la cour au jardin, sans trouver le repos nulle part, portant de place en place ^vec elle l'inquiétude de son coeur houleux, dont elle ne parvenait pas à endormir les vagues. Il lui restait un peu d'espoir. Elle faisait une médiocre estime de la claii'voyance et des talents de M. Larrazet. Ne pouvait-il pas se faire qu'il se fût trompé ? Mais elle dut se rendre à l'évidence. Celui qu'elle ^vait cru mort ressuscitait d'heure en heure. La fièvre était tombée, ses yeux s'étaient rouverts, regardaient et voyaient; il demandait à manger, il répondait aux gens qui lui parlaient et les appelait par leur nom. La mort n'ayant pas voulu de lui, il lui tardait de faire sa rentrée parmi les vivants; comme tous les hommes robustes, il ressentait une sorte de honte d'avoir gardé si longtemps le lit, il imputait sa maladie à une faiblesse, à une défaillance de sa volonté, il en demandait pardon à ceux qui l'avaient soigné. Il déclarait lui-même qu'il était hors d'affaire, que sa convalescence serait courte, que dans peu de jours il serait debout, que pour commencer il n'entendait plus qu'on le veillât, qu'il était désormais assez fort et assez raisonnable pour prendre ses potions et ses tisanes aux heures réglementaires. Bien avant minuit, il renvoya tout le monde et pria sa femme de s'aller coucher, en lui disant :
« Si j'ai besoin de toi, je frapperai contre la paroi ou je t'appellerfi^i. »
avait tant écrit les jours précédents que son buvard ne renfermait plus une seule feuille de papier à lettres. Elle crut se souvenir qu'il y en avait dans son secrétaire quelques cahiers en réserve. Elle rouvrit, et de ses doigts fiévreux elle fouillait tiroir après tiroir sans y rien trouver, quand tout à coup il lui tomba sous la main une petite fiole qu'elle avait complètement oubliée, n'ayant eu aucune occasion de s^en s^ir ni d'y repenser depuis le jour où elle avait donné son cœur à un marquis, ou du moins ce qu'elle prenait pour son cœur. Elle pâlit, elle frissonna : il lui était venu tout à la fois à la pensée que le liquide contenu dans cette fiole était un poison mortel et qu'il avait une couleur blanchâtre comme la nouvelle tisane que M. Larrazet avait ordonnée à son mari.
Ce n'est pas une fable que la fascination exercée par le serpent sur sa proie. Un paysan nous racontait que, étant un jour à travailler dans un champ, il remarqua un pierrot perché sur un tas de pierres, où il semblait retenu malgré lui par d'invisibles liens. Le cou gonflé et tendu, la plume hérissée, il poussait des cris inquiets, presque désespérés. On eût dit que, par instants, il cherchait à s'envoler, mais qu'une puissance mystérieuse paralysait l'effort de son aile, le condamnait à demeurer en place. Ayant tourné la tête, le paysan vit sortir d'un buisson une énorme couleuvre, qui rampait lentement, puis s'arrêtait, puis recommençait à ramper, sans quitter des yeux le malheureux moineau, qu'elle s'apprêtait à dévorer. Un vigoureux coup de bêche la partagea en deux tronçons, et, délivré subitement de l'obsession où elle le tenait, celui qui était le prisonnier de son regard
primer un témoin. L'instant d'après, elle pénéti'ait sans bruit dans la chambre du malade. Il y régnait un grand silence et une profonde obscurité; quelques heures auparavant, il avait soufflé sur sa veilleuse, qui gênait son sommeil. Elle savait son chemin. Marchant sur la pointe du pied et retenant son souffle, elle s'avança vers une petite table en sapin, placée près du chevet du lit. Elle trouva en tâtonnant le verre qu'elle cherchait et qui n'était plus qu'à demi plein. Elle y vida au juger la moitié de la fiole, qu'elle se hâta de reboucher et de couler dans sa poche. Mais peu s'en fallut qu'elle ne la laissât tomber, si vive fut son émotion d'entendre quelqu'un qui disait :
€ Qui est là? »
Pendant quelques secondes, elle crut que son cœur avait cessé de battre, ses jambes flageolaient sous elle, et, si elle ne se fût retenue au dossier d'une chaise, elle se serait affaissée sur le plancher.
« Aleth, est-ce toi? reprit Robert. ^
— Oui, c'est moi, dit-elle en s'eflbrçant de secouer la terreur qui la glaçait.
— Tu es venue savoir si j'avais besoin de toi. Tu as eu raison. Je ne peu3^ pas te voir, mais je voudrais te sentir près de moi. Assieds-toi sur le bord de mon lit. »
Elle fit ce qu'il disait, et bientôt une main brûlante se posa sur son poignet; puis, se glissant dans la manche ouverte de son peignoir, cette main remonta le long d'un bras potelé, qu'elle pressait mollement. A peine rentré en possession de la vie, le malade voulait toucher et tâier cette chair, délicieuse à sou cœur. Pouvait-il mieux célébrer la fête de sa résurrection?
faire un plaisir, donne-lui la main dès aujourd'hui, je te réponds qu'elle la prendra, que tout sera oublié, que nous serons tous heureux. »
Elle avait entendu ces derniers mots. Ne se souvenant plus de ses terreurs ni de ses remords, elle sentit son cœur se soulever à la pensée de l'avenir qu^il lui promettait, des réjouissances qu'il lui proposait, de la He d'amertumes qu'il la condamnait à boire jusqu'à la dernière goutte. Elle n'avait jamais mieux compris que le Choquard était un enfer et qu'il y avait un paradis qui l'attendait.
« Tu te fatigues, lui dit-elle, tu parles trop.
— C'est vrai, nous causerons plus tard... Mais quoi que j'en aie dit, c'est plus fort que moi, il faut que je t'embrasse. »
Et, l'attirant à lui, il la baisa sur les cheveux, sur le front, sur les deux joues, ne faisant grâce qu'à sa bouche, qui se détournait avec horreur comme pour préserver de toute souillure d'autres baisers qui faisaient sa gloire. Elle s'échappa des bras qui la tenaient comme on sort d'une prison, et elle dit d'une voix étranglée, presque inintelligible :
« As-tu soif?
— Non, répondit-il en laissant retomber sa tète sur l'oreiller. A bientôt I »
Elle n'osa pas insister, ses lèvres ne lui eussent pas obéi; cette apprentie avait vingt-deux ans et des pudeurs de novice. A peine eut-elle regagné sa chambre que ses perplexités la reprirent. Rien n'était fait, il n'avait pas bu, elle pouvait encore opter, et cette liberté de choix lui pesait sur les épaules et sur la poitrine comme une montagne, l'empêchait de respirer. Elle rouvrit sa fenêtre, s'y accouda. L'aube
elle était impatiente de remettre tout en état, de pouvoir montrer patte blanche à la gendarmerie. Que n'avait-elle déjà escamoté cette tisane empoisonnée qui Taccusaitl Elle allait se glisser de nouveau dans la chambre de son mari, quand elle s'avisa qu'il était trop tard. Mariette venait d'y entrer et, sur l'ordre du malade, elle avait poussé les volets pour lui donner du jour. Presque au même instant, Aleth entendit ces mots :
« Quoique je n'aie pas soif, je vais boire, puisque tu le veux. »
Elle s'enfuit, elle se sentait incapable d'assister à ce qui allait suivre sans que ses forces et ses nei*& la trahissent. Elle jeta en hâte sur sa tête son capuchon de cachemire, descendit précipitamment l'escalier, apparut en peignoir et en pantoufles au miheu de la cour du Choquard, qui ne l'avait jamais contemplée dans son négligé du matin. Quoiqu'on ne fût pas au temps des moissons, quelques Belges étaient venus la veille demander de l'ouvrage; on les avait couchés dans le colombier. Ils en sortaient à la file, les yeux gros de sommeil, détachant le foulard dont ils s'étaient enveloppé la tête, puis s'étirant les bras et bâillant. Il est des heures où les orgueils s'apprivoisent, descendent de leurs sommets, sont affables à tout le monde, conversent avec les derniers des humains et daignent leur expliquer leurs affaires. Aleth s'approcha d'un de ces Belges, le regarda de ses yeux les plus doux, et, tandis que ses doigts de marquise l'aidaient machinalement à débarrasser sa barbe fauve des brins de paille qui y étaient restés attachés, elle lui disait :
c Je vais me promener sur la route, j'ai besoin de me réchauffer les pieds. »
Dès qu'elle eut le champ libre, elle partit comme un trait. Elle ne se dirigea pas du côté de Mailly, elle descendit la côte» ayant résolu de pousser jusqu'à TYères pour y jeter la fiole qu'elle emportait dans sa poche, et pendant quelque temps, comme elle l'avait dit, elle marcha très vite. Lorsqu'elle eut perdu de vue la ferme du Choquard, elle éprouva un grand soulagement, et, à mesure qu'elle avançait, la griffe de fer qui lui serrait le cœur relâchait son étreinte. Cette matinée d'avril lui semblait pareille à toutes les autres. Le jour naissant la regardait avec ses yeux gris qui ne lui fstisaient aucun reproche. Les champs, les bornes, les barrières, les arbres qui bourgeonnaient ou poussaient leurs premières feuilles avaient leur visage accoutumé. Des fumées bleues sortaient de quelques toits épars et se berçaient nonchalamment dans l'air. Des coqs chantaient sur leur pailler; évidemment, ils ne savaient rien.
Aussitôt que les inquiétudes qui la peignaient l'eurent quittée et qu'elle eut l'esprit plus libre, se sentant rassurée, elle s'occupa de s'absoudre. Elle décida
grosse trique, dont il faisait le moulinet. D'une voix éraillée, il fredonnait tour à tour ou entonnait à pleine tète sur un air de son invention les charmants vefd que voici :
Lee aristos à la iauterne!
A D0U9, le 9ac! Flambes, châteaux!
PrenoQ8-y tisons et copeaux Pour enfumer dans sa caverne Le Vieux à la face paterne, Le Vieux qui créa les corbeaux.
Mort aux tyrans, à la calotte!
Que tout tremble sous notre bras!
Que dans le ciel comme ici-bas, Tout obéisse au sans-culotte I
En attendant mieux, ses jambes ne lui obéissaient qu'à moitié, car il était entre deux vins. Quand il eut dépassé le milieu du pont, Aleth reconnut son frère Polydore, qui sortait d'un mauvais lieu où il avait fait ribote toute la nuit. Depuis qu'il faisait de bonnes affaires, Polydore se dérangeait, étant impossible à un Guépie de mettre quoi que ce fût de côté.
En toute autre circonstance, Aleth aurait maudit cette rencontre et tenté de s'y soustraire. Mais, dans les dispositions où elle se trouvait, il semblait qu'elle voulût frayer avec tout le monde, se faire bien voir de ce qu'elle méprisait le plus, n'avoir que des amis dans toute la création. Si Polydore n'était pas trop solide sur ses jambes, il avait sa tête, il ne la perdait jamais. Malgré le simple apj)areil où il voyait sa chère petite sœur, il devina sur-le-champ que c'était elle, et se campant au milieu de la route, il lui cria :
« Tiens! que fais-tu donc à cette heure sur les grands chemihs?
dents. Ah! j'y suis. J'étais en train de te demander si mon bourgeois ne t'avait pas prévenue qu*il se mariait? »
Elle crut que la terre se dérobait et ondulait sous ses pieds. Elle se raidit sur ses deux jambes pour résister aux vagues qui la poussaient et dont elle s imaginait ouïr le bruit rauque.
« Le mal n'est pas grand, continua Polydore. Il ne démolira pas son pavillon, et, dans quelques mois d'ici, vous pourrez recommencer vos causettes. »
Rassemblant tout ce qui lui restait de clartés dans l'esprit, elle imposa un suprême effort à sa volonté. Elle courut à son frère, lui saisit le bras et lui dit :
« Tu es ivre ou tu mens I II ne se marie pas.
— Que tu es entêtée ! Mais ne serre pas si fort, que diable I tu me brises les os. Fouille plutôt dans ma gibecière. Tu y trouveras sûrement les lettres de faire part que M. Balan, l'intendant du château, a reçues hier matin pour qu'il y mît les adresses. Il m'avait chargé de les distribuer, mais j'étais de noce, on ne peut pas être partout à la fois... J'espère qu'elles ne sont pas perdues. Les tiens-tu? »
Elle fouillait dans la gibecière, elle en ramena une de ces lettres qui était destinée au curé de Mailly. Les mains lui tremblaient si fort qu'elle la laissa tomber. Ce fut Polydore qui la releva, non sans peine. Puis, l'ayant dépliée, il la tenait ouverte devant elle et disait :
« Lis. »
Elle eut bientôt fait, il lui suffît d'un regard pour s'assurer que la marquise de Montaillé avait l'honneur de lui faire part du mariage de son fils Raoul avec Mlle Louise de Sirmoise, et de lui annoncer que la
lui montrait les dents. Malgré les fumées du vin, il eut le sentiment qu'elle n'était plus elle-même, qu'elle avait perdu la raison, et, si peu tendre qu'il fût, il lui vint au cœur une pitié.
« Viens-t'en avec moi, lui dit-il. Je ne veux pas te laisser seule sur ce grand chemin. »
Mais elle reculait toujours en le menaçant de sa pierre. Les pitiés de Polydore étaient courtes. Il haussa les épaules, et, lui tournant le dos, il dit :
« Là, tu n'es pas gentille. A une autre fois I »
Il poursuivit aussitôt sa route, et peu à peu il oublia sa petite sœur, se laissa reprendre par Tengrenage d'idées d'où sa rencontre avec elle l'avait tiré. L'instant d'après, il s'était remis à chanter, et sa chanson, qu'il débitait d'un ton sentimental et langoureux, disait ceci :
Frères, dès demain nous pendrons
Marguilliers, bourgeois et barons.
Mais laissons vivre la bourgeoise^
Nous lui ferons voir du pays.
Qu'elle ait pour moi des soins exquis I
Que son vin sente la framboise I
Je la veux digne d'un marquis,
Poil roux, peau blanche, un peu grivoise,
Aimant Tamour plus que la noise,
Et disant : Zut! tout est permis.
Comme son frère, Aleth s'était remise en marche, ne sachant pas où elle allait. Elle voulut pourtant le savoir, et, quand elle eut atteint le pont, elle s'arrêta. S'accoudant sur la balustrade, sa joue dans sa main, elle regardait l'eau couler et cherchait à se ressaisir, à retrouver le fil de son histoire, qu'une funeste aventure avait rompu brusquement. Le collier s'était
tère. Elle croyait seulement se souvenir qu'il lui était arrivé quelque chose et que c'était une de ces choses qu'on est heureux de ne pas savoir et qu'il ne faut redire à personne. De quoi s'agissait-il? Elle le demaijdait aux eaux vertes et herbeuses d'une rivière qui continuait de couler nonchalamment sans lui répondre.
Elle finit par s'impatienter. Elle se redressa, releva la tête, aperçut à main droite une pointe de clocher que surmontait un gros oiseau. Elle tressaillit et dit à demi-voix, en posant son doigt sur sa bouche :
« C'est le clocher du Choquard, mais il ne faut pas le dire. »
Il lui parut en même temps qu'il devait y avoir quelque part sur la route des gens qui la cherchaient. Elle gagna rapidement l'autre extrémité du pont, -.descendit par un sentier au bord de l'eau, et se mit à marcher devant elle, résolue de ne pas s'écarter de l'Yères, qui pouvait seule, à ce qu'il semblait, lui apprendre le secret qu'elle voulait savoir.
Elle allait d'un pas régulier, toujours égal, sans regarder ni à droite ni à gauche, comme si sa destinée lui eût marqué son chemin ou qu'elle eût fait la gageure de prouver à la plus sinueuse des rivières que ses caprices ne lassaient pas l'obstination d'une folle. Cependant le sentier lui manqua bientôt. Elle prit à travers champs, parcourant sans fatigue des terres labourées où son pied enfonçait; plus d'une fois ses pantoufles y restèrent embourbées. Quand elle entendait quelque bruit qui l'inquiétait, elle s'asseyait sur une motte, se faisant toute petite, et demeurait immobile comme une perdrix qui se blottit au fond d'un sillon pour échapper au chasseur. Puis elle
390 LA FERME DU CfiOQUARD
pérance que le dimanche les Parisiens en villégiature y viendraient. Mais les Parisiens du dimanche ne vont pas toujours où on les espère, ils n'étaient pas venus, et on étâcit en butte aux plaintes, aux assignations des fournisseurs. On avait reçu tantôt la visite d'un huissier, on avait parlementé avec lui, car c'est l'usage de parlementer avec les huissiers, qucâqu'il soit bien établi que cela ne sert de rien.
Richard et Palmyre venaient de le reconduire jusqu'à la porte de la cour, lui faisant force courbettes, lui débitant de longues antiennes qu'il n'écoutait pas, et, la mine piteuse, du noir dans l'âme, ils le r^ardaient s'éloigner, lorsque leur attention fut détournée sur quelque chose de plus étonnant qu*un huissier. Ils avaient aperçu une jeune femme en peignoir, qui traînait à ses pieds des pantoufles éculées et cherchait à cacher sous son capuchon blanc de magnifiques cheveux roux que la sueur collait à ses joues. Dix-huit mois auparavant, elle avait paru au Rougeau dans un bien autre équipage, conduisant d'une main triomphante un poney fier de sa double cocarde, tout enveloppée de fourrure, portant des plumes sur sa tête et son orgueil dans ses yeux. Depuis ce jour, ils ne l'avaient pas revue, mais ils la reconnaissaient, et ils ne pouvaient douter que cette déguenillée ne fût leur fille.
Pétrifiés par Tétonnement, ils la regardaient en silence. Quand elle se fut approchée, elle s'arrêta, s^efibrça de sourire, comme une personne qui se sent en faute et tâche de désarmer ses juges par sa bonne grâce.
a Comme te voilà faite? d'où viens-tu? d'où sora-tu? lui cria son père d'une voix dure.
c Te 30uvient-il qu'il y a dix-huit mois j'ai souhaité que tu fusses un jour sans feu ni lieu, sans sou ni maille^ réduite à venir me demander un asile? Je t'avais dit que ce jour-là je marcherais siir toi. Je ne marche pas sur toi, mais va-t'en bien vite d'où tu viens.
— Oh! non, dit-elle, je ne m'en vais pas. Il y a des gens qui me cherchent. Je veux rester. »
Et, se tournant vers sa mère, elle l'implorait du regard. Palmyre n'était pas encore bien remise de sa stupeur, et, la curiosité prévalant sur ses rancunes, elle dit à son mari :
a Laisse-la entrer. Quand elle aura Tesprit plus tranquille, elle nous dira ce qui s'est passé.
— Eh ! que m'importent ses histoires? dit-il. Qu'elle aille chercher ailleurs qui la plaigne 1 »
Quoique Palmyre fût convaincue que sa fille avait le cerveau dérangé, se figurant qu'il en est des fous comme des sourds, elle pensa qu'en lui parlant très haut elle lui ferait entendre raison.
« Je suis de l'avis de ton père, lui dit-elle d'une voix perçante. Il faut t'en retourner tranquillement au Choquard; si fâché que soit ton mari, quand il te verra dans cet état, il aura compassion de toi. Mais tu vois ce qui arrive aux mauvaises filles, aux filles ingrates, qui ne viennent pas au secours de leurs parents. Tu nous a méprisés, repoussés, et quels embarras que les nôtres I C'est à en perdre la tête. Si tu nous avais aidés à acheter le Rougeau, nous serions tous contents et tu ne serais pas folle. Il faut que cette leçon te profite et que tu fasses quelque chose pour nous, quand tu seras réconciliée avec ton Paluel. M'as-tu entendue? m'as-tu comprise?
)i94" LA FERME DU CHOQUARD
gentille; je ferai tout ce que ta voudras. Je couperai de rherbe pour ta chèvre, je donnerai du grain à tes poules, j'aiderai maman àlaver la vaisselle, et, si tu veux que je balaye, je balayerai... Et puis je vous dirai ce qui m'est arrivé, car il m'est arrivé quelque chose, mais il ne faudra pas le redire. . . Oh ! garde-moi, je t'en prie, garde-moi. Il y a des gens qui me cherchent; nous fermerons la porte, ils ne me trouveront pas... Pourquoi ne veux-tu pas me garder? Je te promets de ne pas manger; je n'ai pas faim, et je n'aime que Teau; je ne boirai que de l'eau... Non, je ne veux pas m'en aller. On est si bien ici I C'est ma maison, puisqu'elle est à vous... Maman I maman I dis-lui donc que tu veux qu'il me garde. »
Et elle essuyait ses larmes avec ses cheveux. Palmyre éprouvait quelque attendrissement , Richard n'en avait point. Il pensait à son huissier, à son propriétaire, et les doucereux sont les plus cruels des hommes. Aleth avait réussi à pénétrer dans la cour. Comme il cherchait à la pousser dehors, elle étreignit de ses deux bras l'un des montants de la porte, et ses ongles de folle s'y cramponnaient si fortement qu'il ne put l'en arracher.
c Ahl tu ne veux pas partir! s'écriat-il, échauffé par cette lutte. Nous allons voir cela tout à l'heure. »
Il se dirigea aussitôt vers une cabane de chien, à laquelle était enchaîné un dogue au museau court, aux lèvres noires et pendantes. Mal nourri, la faim l'avait rendu féroce. Depuis quelques minutes, s'avisant qu'on se disputait et désireux de se mêler à la querelle, il poussait des aboiements frénétiques. Richard détacha sa chaîne , et , la tenant dans sa main :
LA FERME DtJ CHOQUARD 398
« Si tu ne pars pas, cria-t-il, je lance Vorace après toi. »
Dès son enfance, elle avait eu peu de goût pour les chiens. Celui-ci lui fit peur, et, lâchant prise, elle s'enfuit le long du sentier. Furieux de voir le gibier gagner le large, Vorace tira violemment sur sa chaîne, lui imprima une telle secousse qu'il s'échappa de la main qui le retenait, et il partit comme une flèche dans la direction d'une passerelle pleine de trous et sans barrières.
« Rappelle-le donc! dit Palmyre à son mari. Pour l'amour de Dieu, rappelle-le donc! »
Il le rappela; mais, entrdné par l'impétuosité de sa couine, le dogue ne revint pas. Ils entendirent bientôt un cri déchirant et Tinstant d'après le bruit d'une chute et d'une eau qui rejaillissait. Quand ils arrivèrent tout effarés sur la passerelle, ils n'y virent qu'un chien qui aboyait dans le vide, et, au milieu de la rivière, où elle se débattait entraînée par le courant, ils aperçurent la forme confuse d'une femme cherchant à se retenir à de longues herbes pliantes qui se dérobaient sous elle, comme les espérances et les chimères dont s'était bercé son orgueil.
La disparition d'Aleth, comme on pense bien, avait fait événement au Choquard, et les conjectures y allaient leur train. Qu'était-elle devenue? que lui étaitil arrivé? Lesape, qui l'avait vue le dernier à quatre heures du matin, ne pouvait dire que ce qu'il avait vu, qu'il lui avait trouvé un air fort étrange et qu'elle était allée dans un simple négligé se promener sur la grande route pour se réchauffer les pieds. Sans la circonstance du peignoir, Mme Paluel en aurait conclu qu'elle s'était sauvée quelque part avec l'inconnu, avec l'homme mystérieux qui lui donnait des rendezvous à la petite porte du potager; mais s'en va-t-on courir le monde en peignoir et en pantoufles? Mariette était la seule qui, dans ses suppositions, s'approchât de la vérité. Elle avait vu de ses yeux quelque chose qui l'avait terrifiée et dont elle avait fait part en confidence à M. Larrazet; mais elle gardait ses pensées pour elle, tout le jour elle fut sombre et taciturne. Le grand embarras était de répondre aux questions d'un malade qui n'était pas mort et qui s'étonnait de ne pas voir sa femme. On lui persuada qu'une
lui fadsiez ! Ge ne serait qu'un cri contre vous.
« Pour cette raison, quoique je n*aie guère à me louer de votre famille et particulièrement de mon gendre, j'ai fait accroire au garde champêtre et au maire, qui est venu plus tard, et à tout le monde, qu'elle ne s'était pas tuée exprès, que le pied lui avait manqué, que c'était un accident, car, si Ton savait la vérité, ce ne serait qu'un cri contre vous. Et, pour qu'ils ne se défiassent pas, je leur ai dit que j'avais besoin de six mille francs pour me tirer des gros embarras où je suis, tellement que, si je ne les ai pas tout de suite, ces six mille francs, je ne saurai où donner de la tête, et je leur ai dit, vous dis-je^ que cette pauvre chère enfant était venue me les apporter de votre part, qu'elle s'était levée matin pour cela, et puis que le pied lui avait manqué.
« Il faut aussi que je vous dise, madame Paluel, que, si elle est venue se noyer à côté de notre moulin, c'est qu'elle voulait, la pauvre chère enfant, que ce fussent son père et sa mère qui s'occupassent de son enterrement et lui rendissent les derniers devoirs. Je sais bien que cela fera clabauder contre vous, mais il ne faut pas aller contre la dernière volonté des mourants, et ainsi nous garderons ce pauvre corps, que Dieu sait la peine que cela nous fait.
a Croyez-moi, madame Paluel, votre très dévoué serviteur,
« Richard Guépie, meunier. »
Dès qu'elle fut parvenue à maîtriser son trouble et à composer son visage, Mme Paluel appela Lesape, lui tendit la lettre, et, quand il eut achevé de la lire, ils restèrent quelques secondes à se regarder.
dans la salle à manger. Il y avait plusieurs semaines qu'elle ne lui parlait plus, et Mariette crut rêver en voyant cette terrible femme s'approcher pour lui demander si son châle était droit et si les rubans de son chapeau n'étaient pas froissés. La minute d'après, une main sèche la prit à la gorge et la poussa contre le mur. « A présent qu'elle est morte, lui dit Mme Paluel, avoue que ce n'était pas toi.
— Elle est morte ! murmura Mariette en se signant.
— Quand je le dis et te le répète! Mais pourquoi, je te prie, avais-tu menti?
— Eh ! madame, répondit-elle dès qu'elle eut repris son souffle, vous l'avez entendu lui-môme. Vouliezvous donc qu'il tuât quelqu'un ? »
Mme Paluel et Lesape furent bientôt en route. Ils eurent soin de s'arrêter chemin faisant à la mairie de la commune à laquelle ressortissait le Rougeau, pour s'y assurer que les formalités nécessaires avaient été remplies, qu'ils pouvaient procéder à l'enlèvement du corps. Une demi-heure plus tard, ils arrivaient au moulin. Les deux époux les attendaient avec une égale impatience, mais pour des raisons fort différentes , leurs dispositions d'esprit n'étant pas les mêmes. Palmyre avait été touchée au vif par l'événement, et, quoiqu'elle n'en fût pas responsable, elle en éprouvait seule du remords. En songeant à ce qui s'était passé, elle était assaillie de terreurs superstitieuses; il lui semblait qu'il y a des choses qui se payent et qui portent malheur. A peine le corps avaitil été retiré de l'eau, elle s'était empressée de l'envelopper d'un grand drap pour ne plus le voir, et encore croyait-elle, en approchant du lit où il reposait, voir au travers du suaire remuer une bouche
40â LA FBRMË DU GlIOQtJÂtlD
soirs troués et des charrettes qui n'ont qif une rooe. Vous ne savez pas même nourrir votre chèvre; je l'ai vue; c'est une honte pom' vous que cette chèvre.., Âh I vous osez dire que nous avons fait des imsères à votre fille l Que direz- vous des misères qu'elle nous a faites, de celles que nous savons et de celles qu'on ne sait pas?... Dieu m'est témoin que j'avais ce mariage en horreur. Je devinais bien ce qui arriverait si une Guépie entrait au Choquard. Pouvait-elle y apporter autre chose que la fainéantise, le mensonge, l'inconduite, tous vos vices enfin? Seigneur Dieu!., pourquoi mon fils s'est-il laissé ensorceler? »
Et, se tournant vers le lit :
« Oui, madame, vous lui aviez jeté un sort, et je vous déclare... »
Elle s'arrêta court, s'avisant qu'elle parlait à quel'» qu'un qui n'entendait plus et honteuse de son incartade. Elle s'était promis de respecter la mort; sa bru lui ayant fait la grâce de quitter ce monde, elle s'était juré de ne plus avoir un mot dur à son endroit. Touchée de repentir, elle changea de ton et dit :
« Enfin elle n'est plus, il ne nous reste qu'à l'enterrer, et nous sommes venus chercher son corps.
— Emportez-le bien vite, » murmura Palmyre, qui était restée dans le fond de la chambre.
Mais Richard se plaça devant le lit, et, les bras étendus comme pour protéger son bien contre toute violence, il s'écria :
a Ce corps est à moi I Je le garde. -»
Mme Paluel haussa les épaules et dit à Lesape : « Parlez à ces gens-là, ma patience est à bout. » Puis elle descendit dans la cour, où elle se promena en long et en large entre une chèvre dont elle comptait
et je gagerais bien que votre femme, qui boude làbas, est de mon avis. Décidez-vous, je vous domie trois minutes, pas une de plus. »
Il avait raison; Palmyre, à qui cette conférence portait sur les nerfs, appela son mari par un geste énergique, et l'emmenant dans un coin :
« Accepte tout de suite, lui dit-elle, ou je raconte l'histoire du chien. »
Richard n'ignorait pas que, lorsqu'elle avait ses maudits nerfs, elle était capable de tout. Partagé entre la colère que lui inspirait la sottise de sa femme qui refusait d'entrer dans son jeu et l'inquiétude que lui avaient causée certaines paroles de Lesape, il perdit un peu la tête et dit au bonhomme :
« Allons, puisque vous le voulez, Lesape... Mais c'est bien pour vous accommoder, car convenez que c'est pour rien.
— Eh! eh! qu'en savez-vous? répliqua l'autre en souriant. Ce genre d'articles n'est pas coté dans la mercuriale des grains. Mais ce n'est pas tout; j'ai des comptes à rendre, et il me faut un reçu. »
D'un air de mauvaise grâce, Guépie prit une feuille de papier, où il écrivit : « Reçu trois mille francs de M. Paluel pour marchandise à lui livrée. »
« Oh ! que nenni, dit Lesape en jetant les yeux sur cette quittance. Ce n'est pas suffisant, mettons les points sur les r. La lettre que vous nous avez envoyée tantôt n'était pas gentille; celui qui Ta signée nous menaçait de nous faire passer dans le pays pour de mauvais maris et de méchantes belles-mères... De deux choses l'une, Guépie : ou les gens nous tiennent ou nous les tenons, et nous voulons vous tenir... Vous allez prendre une autre feuille de papier et y écrire
paître, et il lui entrait au cœur quelque chose de ce que ressentit le fils de Pelée lorsqu'il promena autour de Troie le cadavre d'un ennemi. Mais elle se repentait de sa joie, et, pour tout arranger, elle disait à Dieu : « Qu'avez-vous à me reprocher? N'est-ce pas vous qui l'avez frappée? Pour vous plaire, je la traiterai comme si je l'aimais. »
En arrivant au Choquard, elle tint parole. Elle avait résolu de laisser son fils dans l'ignorance de tout aussi longtemps qu'il serait possible. Elle fit trans^ porter le corps dans sa propre chambre, le fit coucher sur son propre lit, se mit en devoir de l'habiller et de le parer comme il convenait. Mariette l'y aidait, mais Mariette l'aidait mal, elle en savait trop long, elle avait l'imagination frappée. Cette grande criminelle dont elle avait pénétré le secret lui inspirait ime horreur mêlée d'effroi, elle n'en pouvait approcher sans un firissonnement d'inquiétude, comme si le crime eût été une maladie contagieuse, un miasme putride, et qu'elle eût craint l'infection.
Ce fut Mme Paluel qui fit tout, et tout fut bien fait. Elle eut des soins pieux pour des cheveux roux, aussi lourds que souples, qu'elle s'occupa de sécher, de brosser, d'arranger avec une véritable sollicitude. Elle toucha d'une main presque maternelle des yeux qui avaient jeté des sorts, une bouche riche en insultes, abondante en mensonges, des oreilles où aucune vérité n'était jamais entrée, des doigts qui haïssaient le travail, des pieds accoutumés à marcher sur les nues, une poitrine délicate et charmante où Toq eût cherché vainement un cœur et (pi'avait habitée l'âme d'une Guépie. Quand elle eut accompli son ingrat office et placé au chevet du lit un crucifix entre
furtivement son lit. S'entortillant dans ses couvertures, il s'était glissé dans la chambre de sa femme, qu'il trouva vide. De plus en plus alarmé, il avait, malgré son extrême faiblesse, descendu l'escalier, traversé la salle à manger, et, entendant du bruit dans la chambre de sa mère, il en avait poussé la porte. Le crucifix et les deux cierges lui causèrent un frisson, mais il ne pouvait croire à son malheur, et il dit à sa mère :
« Il faut qu'elle soit bien malade pour que tu lui cèdes ta chambre. »
Puis s'avançant de deux pas :
« Alethl fit-il, c'est moi. »
Tout à coup, la réalité lui apparut dans son horreur, il fut saisi de ce désespoir qui doute de ce qu'il voit, de ce qu'il entend et de ce qu'il touche; il jeta un grand cri, et il fût tombé à la renverse si sa mère et Mariette ne l'avaient reçu dans leurs bras. On appela Anaïs, on fit venir Lesape, on se mit quatre pour le reporter dans son lit. A peine eut-il repris connaissance, il déclara, en se débattant, qu'il entendait retourner auprès du corps. On eut beaucoup de peine à le maintenir sous ses couvertures, ce ne fut pas trop pour cela des robustes poignets de Lesape. A tout ce qu'on pouvait lui dire il répondait :
« Je veux la revoir, je veux la veiller, je ne veux pas la laisser dans vos mains. Vous la détestiez, vous lui avez causé mille ennuis, je ne l'ai pas assez défendue contre vous. Si elle s'est tuée, comme vous le dites, c'est que vous avez profité de mon état pour lui faire un nouvel affront que j'ignore. Croyez-vous" qu'après l'avoir perdue je resterai deux jours dans cette maison? Si vous voulez que je vive, rendez-la-
dangereux qu'un pont qui n'est qu'à moitié réparé.
L'Eglise fut indulgente; malgré les rumeurs qui couraient, elle ne crut point au suicide. On vit arriver à l'heure fixée la croix d'argent, qui venait chercher le corps, accompagnée du curé, de son étole et de ses enfants de chœur tondus de près, vêtus de rouge. La fanfare au complet les avait précédés. L'assistance était fort nombreuse. Mme Paluel en grand deuil, escortée de Mariette et de Lesape, était le point de mire de tous les regards. Les curieux perdirent leurs peines. Durant tout le trajet de la ferme à Mailly, qui dura plus de vingt minutes, son visage fut impénétrable, ses yeux noirs ne trahissaient point les secrets de son âme.
Quoiqu'on fût en avril, il faisait un vrai temps de mars; c'était un de ces jours où le proverbe dit que le diable bat sa femme. Un v^nt lourd soufflait par rafales, et la pluie tombait tout à coup dans une telle abondance qu'au milieu de cette inondation la fanfare, qui jouait ou croyait jouer la marche funèbre de Chopin, s'interrompait subitement. Les questions et les curiosités cessaient, on ne s'occupait plus que de faire tête à la bourrasque ou de choisir ses pas sur une route détrempée, car la vie humaine est ainsi faite que, dans les circonstances les plus solennelles, il y a des moments où l'on n'a plus d'autre pensée que la crainte de voir son parapluie s'envoler ou le souci de ne pas mettre le pied dans une flaque. L'instant d'après, comme par enchantement, la tourmente et les giboulées s'apaisaient, il se faisait une éclaircie au ciel, on apercevait un coin d'azur. Un rayon de soleil, perçant entre deux nuages, faisait resplendir les robes rouges des enfants de chœur, des buissons d'épine
gé^ et leur ventre blanchâtre. C'étaient les mêmes hirondelles que, le jour de ses noces, Aleth avait vues glisser comme des flèches entre les roues de sa voiture.
Quand elle entendit le grincement des cordes qui descendaient la bière dans la fosse, Mme Palael sentit un frémissement d'émotion qu'elle eut peine à dissimuler. Quoiqu'il eût été convenu qu'on ne dirait rien, le maire de Mailly, cédant à l'intempérance de sa langue, répandit toutes les fleurs de sa rhétorique sur cette jeune femme enlevée si cruellement à l'affection des siens; il célébra ses grâces et ses vertus, il ne marchanda pas les consolations à ceux qui la perdaient. Pendant qu'il débitait son discours, Mme Paluel était sur les épines, et lorsqu'il le termina en disant : « Aleth Guépie, femme Paluel, au revoir 1 » elle tressaillit de la tête aux pieds. On lui présenta le goupillon, elle le secoua trois fois et laissa tomber sur un cercueil qui allait disparaître toute la pesanteur de son pardon, accompagné de cette oraison mentale : « Pourvu que je ne te revoie jamais I » Elle reçut à la porte du cimetière, en rang de parents, les serrements de main de toute l'assistance, faisant de courtes réponses à tout ce qu'on lui disait, sans paraître éprouver aucun dégoût de cette longue et fatigante cérémonie ni se douter de la présence de Richard Guépie, dont elle sentait le coude, et qui tour à tour lui prodiguait ses empressements ou essuyait ses yeux convertis en deux fontaines.
Lorsque tout fut fini, elle reprit gravement le chemin du Choquard, seule avec Mariette, qu'agitaient mille sentiments contraires et qui était hors d'état de les débrouiller. La reine mère ne fut pas plus tôt rentrée
Le marquis Raoul ne reparut que six mois plus tard à Montaillé, où il vint faire un séjour en garçon, tandis que sa femme passait de son côté quelques semaines en Bourgogne ch^z ses parents. Il prenait facilement son parti de rester quelque temps sans lavoir. Le mariage brillant qu'il avait fait était une excellente opération qui avait répondu à toutes ses espérances. N'étant pas ingrat, il avait pour la nouvelle marquise de Montaillé tous. les égards qu'elle méritait. Malheureusement elle ressemblait beaucoup à l'une de ces villes banales qui n'oflfrent aux voyageurs que fort peu de curiosités; on en fait façon en un jour, après quoi on est tourmenté du désir de s'en aller, et Raoul se promettait de s'en aller souvent.
Peu après son arrivée, son garde-chasse, qui n'était plus Polydore Guépie, lui donna des nouvelles dont il conçut de l'humeur. Ce brave homme lui annonça qu'il avait découvert à plusieurs reprises des collets tendus dans certains passages du parc, qu'il n'hésitait pas à charger son prédécesseur de ce méfait, que, l'ayant rencontré l'avant-veille, il lui avait dit : t Si
trôné durant quelques mois une idole trop fragile était resté* comme imprégné de sa présence. Personne n'y étant entré depuis, la chaise où elle s'était assise pour la dernière fois était à la place où elle l'avait laissée. Il y avait sur un guéridon les restes d'un biscuit qu'elle avait grignoté en buvant un doigt de madère ; ce biscuit gardait l'empreinte de ses jolies dents de souris. On eût dit que la glace de Venise qui l'avait vue se recoiffer à la hâte avant de partir eût conservé son image, et Raoul crut y démêler deux grands yeux verts qui le regardaient.
Etait-il bien vrai que, dans leurs dernières entrevues, il eût ressenti quelque lassitude, accompagnée d'un peu d'effroi? Il en éprouvait un sérieux repentir ; que ne pouvait-il réparer ses torts ! Il se reprochait ses mouvements d'impatience comme une erreur, comme une odieuse injustice. Il décida en profond philosophe qu'il y a dans l'âme humaine quelque chose de mauvais qui lui fait méconnaître les bienfaits du ciel, qui la porte à se révolter contre son bonheur. Touché de la grâce, il regrettait amèrement le délicieux jouet que la destinée avait brisé dans ses mains. Il alluma un cigare, et s'adossant à une cheminée sans feu, la tête basse, il fit un mélancolique retour sur le passé .
En recevant à Pise la lettre de Polydore Guépie, il avait eu beaucoup d'émotion et n'avait pas songé un instant à se défendre contre les accusations d'un frère irrité qui lui imputait la mort de sa sœur. Il s'était persuadé sans effort que son mariage avait plongé Aleth dans le désespoir, qu'elle n'avait pu y survivre. Nous avons dit qu'il n'était pas ingrat; ce délire amoureux, ce suicide, lui avaient paru touchants; il
c Eh! oui, pensa Raoul, voilà vraiment une bonne pâte de mari, une âme généreuse et débonnaire. Puisse la race s'en perpétuer à jamais ! »
Il remarqua du même coup le soin qu'on prenait de cette tombe. La croix qui la surmontait était revêtue d'un lierre touffu et ornée de couronnes fraîches. On avait planté alentour des rosiers de Provins, et, grâce à Mariette, qui, par l'ordre de Mme Paluel, les visitait à époques fixes, ces rosiers prospéraient. Mais, dans ce moment, les roses violacées qu'ils donnaient encore faisaient une pauvre figure à côté du camellia double qu'un marquis portait à sa boutonnière. Il l'en retira, l'effleura de ses lèvres, le déposa pieusement au milieu de la pierre sans s'inquiéter autrement de ce qu'en pourraient penser les gens qui l'y trouveraient. Au même instant, il entendit une voix qui lui disait avec un accent bien étrange :
« Elle est donc à vous, monsieur le marquis? »
Il se retourna vivement et se trouva face à face avec un mari débonnaire et généreux qui, les bras croisés, Tceil en feu, le regardait faire. Cette rencontre inattendue lui parut fort déplaisante; il en conclut que les idées romantiques sont bien dangereuses, et il se promit de n'en plus avoir jusqu'à la fin de ses jours.
Depuis six mois, Robert Paluel se tenait au courant des faits et gestes du marquis Raoul, qu'il était impatient de revoir. Le hasard venait de le bien servir. En quittant Mailly, où il était allô prendre des nou • velles de Lesape, qu'une indisposition obligeait à garder la chambre, il avait suivi, pour se rendre à la Roseraie, le chemin qui longeait le mur d'un cimetière dans lequel il avait Sait vœu de ne jamais entrer.
iHb LA FERME DD CHOQUARD
grille du parc de Moataillé qu'on aperçoit de l'autre bout. Raoul eut beau le balayer du regard, il n'y vit personne. Il promena ses yeux dans les champs voi* sins, point de Robert. Il mit son cheval au pas, en se disant :
c II pourrait se flaire que notre matamore eût changé d'idée. Il n'est rien de tel que de parler haut à ces gens-là. > *
Comme il approchait d*un étang qu'on appelle la Mare aux grillons, il vit déboucher d'une traverse un homme qui venait d'entonner à gorge déployée un refrain qu'il ne se lassait pas de chanter lorsqu'il avait quelques verres de vin dans la tète :
Mort aux tyrans, à la calotte !
Que tout tremble sous notre bras !
Que dans le ciel, comme ici-bas, Tout obéisse au sans-culotte!
Le marquis reconnut aussitôt son ancien gardechasse, et il fut bien aise de le rencontrer. Il lui parut que c'était le ciel qui l'envoyait. Puisque Robert lui laissait le champ libre, il était heureux de pouvoir décharger sa bile sur un croquant à qui il s'était promis de dire son fait.
« Quoil c'est vous, maître Polydore Guépie, lui cria-t-il. Enchanté de vous voir. Nous avons eu encore de vos nouvelles, nous avons retrouvé de vos maudits collets. »
Polydore, qui s'était arrêté sur la lisière du taillis, enjamba un fossé, s'avança au milieu de la route, regarda le marquis en dessous et lui dit avec un léger haussement d'épaules :
« Qui prouve que je les aie tendus, ces collets?
LA FERME DU CHOQtJARD 4â9
« Monsieur le marquis, lui dit Robert sur un ton fort doux, veuillez ne pas oublier que vous devez la vie à ce fermier du Choquard qui vous hait et vous méprise du plus profond de son âme et qui a tiré de vous la meilleure des vengeances. Je souhaite que cette pensée ne vous soit pas trop amère, et je ne vous défends plus de vous trouver sur mon chemin. Il me semble que désormais j'aurai du plaisir à rencontrer votre figure. :»
Durant six mois, Robert avait vécu dans la fièvre, dans un tumulte continuel qui l'aidait à tuer les heures. Dès qu'il ne fiit plus tourmenté par le souci de sa vengeance, à l'orage succéda le calme plat; sa douleur agitée et rongeante fit place au plus morne, au plus sombre ennui. Il n'avait plus rien à faire dans ce monde, il ne s'intéressait à quoi que ce fût, aucun but ne lui paraissait digne d'aucun effort, la moindre action lui coûtait. De quoi lui servait-il d'agir et de vivre? Quel profit pouvait-il lui en revenir? Il se disait sans cesse : A quoi bon? Malgré ses dégoûts et ses répugnances, il ne laissait pas de s'occuper de ses affaires, de travailler beaucoup, comme on pratique un péché d'habitude. Il était à la fois le plus actif, le 1)1 us indifférent et le plus silencieux de tous les fermiers de la Brie.
Ainsi qu'autrefois, il employait une partie de ses soirées à fumer dans le potager, et, quand le temps était clair, il regardait les étoiles, qui étaient sa seule consolation. Il ne les comparait plus à des trois-mâts. Il avait fait quelques lectures, il s'était frotté d'un peu
Mariette qu*il avait du goût pour elle, qu'il la trouvait avenante et gentille, que, de son côté, elle ferait une excellente affaire en l'épousant, qu'il n'était pas plus mal fait qu'un autre, qu'au surplus il avait un bon caractère, qu'il n'aimait ni la boisson, ni les querelles, ni les disputes, qu'il ne se dirait pas une parole plus haute que l'autre dans leur ménage, qu'elle pouvait l'en croire et qu'il ferait toutes ses volontés^ en tant qu'elles seraient raisonnables, très raisonnables, bien entendu. A son grand étonnement, Mariette lui ré* pondit qu'elle était sensible à sa proposition et à l'honneur qu'il voulait bien lui faire, mais que le mariage ne lui disait rien, qu'elle préférait rester fille, qu'elle y était bien résolue, qu'elle avait mis cela dans son bonnet et qu'elle le priait de ne pas insister.
Il insista pourtant. Après s'être assuré de nouveau qu'ils étaient seuls dans la laiterie :
c Supposons que vous disiez oui, mademoiselle Mariette, reprit-il. Supposons-le, il n'en coûte rien. Savez-vous ce que je ferais? Dès demain ou, si vous le voulez, après-demain, je m'en vais trouver M. Paluel, je lui dis la chose, et je lui dis également qu'aussitôt mariés nous prendrons, vous et moi, la ferme du Joson, qui est libre... Savez-vous ce que me répondra M. Paluel?
— Il répondra : Bon voyage, Lesapel et tâchez d'être heureux en ménage avec une fille qui n'a pas de cœur et qui oublie les bontés qu^on a eues pour elle.
— Oh! oh! pas du tout, ce n'est point cela. Il prendra un air consterné et me dira : a Bon Dieu ! « que vais-je devenir, Lesape, sans Mariette et sans « toi? Tu veux donc me couper à la fois mon bras droit
442 LA FEEME DO CHOQUARD
contre les hommes qui n'en font jamais qu'à leur tête sans tenir aucun compte du qu'en-dira-t-on, contre les va-nu-pieds qui ont des attaques de delirium tremens^ contre les petites filles qui sont de vraies saintes- nitouches et qui, tout en battant leur beurre, se permettent de filer le parfait amour avec leur patron.
Le docteur le prit très haut; il répliqua que certains médecins ont plus de suite dans les idées qu'elle ne pensait, qu'ils se décident selon les cas, qu'il n'y a point de règle sans exception, que dans l'habitude de la vie les préjugés ont du bon, mais qu'une fois sur dix ils sont absurdes et nous font commettre de grosses sottises compliquées d'une grosse injustice, que le delirium tremens n'avait rien à voir dans cette affaire, que les femmes sont mauvais juges de ce qui plaît ou déplaît aux hommes, que certaines petites filles qu'on ne croit bonnes qu'à battre le beurre ont du conjungo dans l'œil, beaucoup d'attrait, beaucoup de charme, des grâces aussi prenantes que les grandes beautés. Il conclut en disant :
« Madame Paluel, décidez-vous bien vite. Dites oui ou dites non, cela vous regarde; mais c'est à prendre ou à laisser. Point de Mariette, point d'enfant. »
Les arguments du docteur la touchaient peu, elle ne les trouvait ni forts ni solides. Ceitaines réflexions qu'elle faisait tout bas produisirent plus d'effet et ébranlèrent sa résistance. Il lui vint à l'esprit que Mariette était de bonne santé, robuste, bien constituée, qu'elle avait de l'ordre, l'habitude de tout £EÛre en son temps, et que partant elle n'accoucherait pas avant terme, qu'au surplus elle n'avait ni père, ni
moyen de tout arranger, c'est tout simplement de m'épouser. »
Elle ne douta pas un instruit qu'il ne se moquât. Son ironie lui parut cruelle, môme féroce, et elle répondit en pleurant :
<c Ah! monsieur Paluel, vous qui avez toujours eu tant de bontés pour moi, c'est bien mal à vous ! »
Il se rapprocha d'elle, lui passa son bras autour de la taille et lui dit en changeant de ton :
« Que tu le veuilles ou que tu ne le veuilles pas, je te dis que tu seras ma femme. »
Elle le regarda de nouveau, il ne se moquait pas d'elle, il avait aux lèvres un sourire qu'il n'avait jamais eu en lui parlant^ qu'il réservait pour l'autre, pour celle qui n'était plus. Le cœur lui sautait si fort dans la poitrine qu'elle crut en devenir folle, et elle murmura d'une voix brisée :
c Ohl monsieur, ce n'est pas possible I vraiment, ce n'est pas possible!
— Possible ou non, j'en fais mon affaire.
— Et Mme Paluell qu'en dirait Mme Paluel? Elle n'y consentira jamais.
— Elle a déjà dit tout ce qu'elle avait à dire, et son second mouvement a été le bon. »
Mariette avait encore un scrupule, une objection, une terreur. Elle dit tout bas :
« Pensez-y, monsieur, vous avez fait écrire sur une pierre : « Tu es morte, mais tu n'es pas oubliée. i>
Il reprit son air mauvais et un peu farouche pour lui répondre :
c( En vérité, Mariette, il me semble que celle dont tu parles s'est donné quelque peine pour n'être pas oubliée et qu'elle mérite bien de ne jamais me sortir
448 LA FERMB DU CHOQUARD
pourrait honnêtement se défaire, il se propose de vendre une bonne moitié de son parc, qu'il trouve trop grand. L acquéreur possédera une superbe chênaie, des remises fort giboyeuses, beaucoup de terriers, beaucoup de rabouillères. un pavillon de chasse pierre et brique, et, par-dessus le marché, un joli fichu en soie rose, oublié dans une cachette. Mais il se pourrait qu'avant ce temps les mites l'eussent mangé; tout finit par là.
Coulommier*. — Typ. F. BRODA RD «l Ci*.
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Mar£'3P