‹ La Fête à CoquevilleChapitre 1 sur 3 · ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, PRÈi

Uni

Tous droits ré»rv

ensis

C'est un trou perdu. Goqueville n'a jamais pu atteindre le chiffre de deux cents habitants. La gorge qui débouche sur la mer, et au seuil de laquelle le village se trouve planté, s'enfonce dans les terres par des détours si brusques et des pentes si raides, qu'il est à peu près impossible d'y passer avec des voitures. Cela coupe toutes les communications et isole le pays, où l'on semble être à cent lieues des hameaux voisins. Aussi, les habitants n'ont-ils avec Grandport des communications que par eau. Presque tous pécheurs, vivant de TOcéan, ils y portent chaque jour le poisson dans leurs barques. Une grande maison de factage, la maison Dufeu, achète leur pêche à forfait. Le père Dufeu est mort depuis quelques années, mais la veuve Dufeu a continué les affaires; elle a simplement pris un commis, M. Mouchel, grand diable blond, chargé de battre la côte et de traiter avec les pêcheurs. Ce M. Mouchel est l'unique lien entre Goqueville et le monde civilisé.

Coqueville mériterait un historien. Il semble certain que le village, dans la nuit des temps, fut fondé parlesMahé, une famille qui vint s'établir là et qui poussa fortement au pied de la falaise. Ces Mahé durent prospérer d'abord, en se ma-

riant toujours entre eux, car pendant des siècles on ne trouve que desMahé. Puis, sous LouisXIII, apparaît un Floche. On ne sait trop d'où il venait. Il épousa une Mahé, et dès ce moment un phénomène se produisit, les Floche prospérèrent à leur tour et se multiplièrent tellement, qu'ils finirent peu à peu par absorber les Mahé, dont le nombre diminuait, tandis que leur fortune passait aux mains des nouveaux venus. Sans doute, les Floche apportaient un sang nouveau, des organes plus vigoureux, un tempérament qui s'adaptait mieux à ce dur milieu de plein vent et de pleine mer. En tout cas, ils sont aujourd'hui les maîtres de Goqueville.

On comprend que ce déplacement du nombre et de la richesse ne se soit pas accompli sans de terribles secousses. Les Mahé et les Floche se détestaient. Il y a entre eux une haine séculaire. Malgré leur déchéance, les Mahé gardent un orgueil d'anciens conquérants. En somme, ils sont les fondateurs, les ancêtres. Ils parlent avec mépris du premier Floche, un mendiant, un vagabond recueilli chez eux par pitié, et auquel leur éternel désespoir sera d'avoir donné une de leurs filles. Ce Floche, à les entendre, n'a engendré qu'une descendance de paillards et de vo^

leurs, passant leurs nuits à faire des enfants et leurs jonrnées à convoiter des héritages. Et il n'est pas d'injures dont ils n'accablent la puissante tribu des Floche, pris de la rage amère de ces nobles, décimés, ruinés, qui voient le pullulement de la bourgeoisie maîtresse de leurs rentes et de leurs châteaux. Naturellement, les Floche, de leur côté, ont le triomphe insolent. Ils jouissent, ce qui les rend goguenards. Pleins de moquerie pour l'antique race des Mahé, ils jurent de les chasser du village, s'ils ne courbent pas la tète. Ce sont pour eux des meurt-de-faim, qui, au lieu de se draper dans leurs guenilles, feraient beaucoup mieux de les raccommoder. Coqueville se trouve ainsi en proie à deux factions féroces, quelque chose comme cent trente habitants résolus à manger les cinquante autres, par la simple raison qu'ils sont les plus forts. La lutte entre deux grands empires n'a pas d'autre histoire.

Parmi les querelles qui ont dernièrement bouleversé Coqueville, on cite la fameuse inimitié des deux frères Fouasse et Tupain, et les batailles retentissantes du ménage Rouget. Il faut savoir que chaque habitant recevait jadis un surnom, qui est devenu aujourd'hui un véritable

nom de famille ; car il était difficile de se reconnaître parmi les croisements des Mahé et des Floche. Rouget avait eu certainement un aïeul d'un blond ardent ; quant à Pouasse et à Tupain, ils se nommaient ainsi sans qu'on sût pourquoi, beaucoup de surnoms ayant perdu tout sens raisonnable à la longue. Or, la vieille Françoise, une gaillarde de quatre-vingts ans qui vivait toujours, avait eu Fouasse d'un Mahé ;puis, devenue veuve, elle s'était remariée avec un Floche, et était accouchée de Tupain. De là, la haine des deux frères, d'autant plus que des questions d'héritage avivaient cette haine. Chez les Rouget, on se battait comme plâtre, parce que Rouget accusait sa femme Marie de le trahir pour un Floche, le grand Brisemotte, un brun solide, sur lequel il s'était déjà jeté deux fois avec un couteau, en hurlant qu'il lui crèverait le ventre. Rouget, petit homme nerveux, était très rageur. Mais ce qui passionnait alors Coqueville, ce n'étaient ni les fureurs de Rouget, ni les discussions de Tupain et de Fouasse. Une grosse rumeur circulait : Delphin, un Mahé, un galopin de vingt ans, osait aimer la belle Margot, la fille de La Queue, le plus riche des Floche et le maire du pays. Ce La Queue était en vérité un person-

nage considérable. On l'appelait La Queue parce que son père, sous Louis-Philippe, avait le dernier ficelé ses cheveux, avec une obstination de vieillard qui tient aux modes de sa jeunesse. Donc, La Queue possédait l'un des deux grands bateaux de pêche de Coqueville, le Zéphir, le meilleur de beaucoup, tout neuf encore et solide à la mer. L'autre grand bateau, la Baleine, une patache pourrie, appartenait à Rouget, dont les matelots étaient Delphin et Fouasse, tandis que La Queue emmenait avec lui Tupain et Brisemotte. Ces derniers ne tarissaient pas en rires méprisants sur la Baleine, un sabot, disaient-ils, qui allait fondre un beau jour sous la vague comme une poignée de boue. Aussi, quand La Queue apprit que ce gueux de Delphin, le mousse de la Baleine, se permettait de rôder autour de sa fille, allongea-t-il deux claques soignées à Margot, histoire simplement de la prévenir que jamais elle ne serait la femme d'un Mahé. Du coup, Margot, furieuse, cria qu'elle passerait la paire de soufflets à Delphin, s'il se permettait de venir se frotter contre ses jupes. C'était vexant . d'être calottée pour un garçon qu'elle ne regardait seulement jamais en face. Margot, forte à «eize ans comme un homme et belle comme une

dame, avait la réputation d'une personne méprisante, très dure aux amoureux. Et, là-dessus, sur cette histoire des deux claques, de l'audace de Delphin et de la colère de Margot, on doit comprendre les commérages sans fin de Coqueville.

Pourtant, certains disaient que Margot, au fond, n'était pas si furieuse de voir Delphin tourner autour d'elle. Ce Delphin était un petit blond, la peau dorée par le hâle de la mer, avec une toison de cheveux frisés qui lui descendait sur les yeux et dans le cou. Et très fort, malgré sa taille fine; très capable d'en rosser de trois fois plus gros que lui. On racontait qu'il se sauvait parfois et allait passer la nuit à Grandport. Gela lui donnait une réputation de loup-garou auprès des filles, qui l'accusaient entre elles de faire la vie, expression vague où elles mettaient toutes sortes de jouissances inconnues. Margot, quand elle parlait de Delphin, se passionnait^ trop. Lui, souriait d^un air sournois, la regardait avec des yeux minces et luisants, sans s'inquiéter le moins du monde de ses dédains ni de ses emportera'^'.nts. Il passait devant sa porte, il se coulait le long des broussailles, la guettait pendant des heures, plein d'une patience et d'une sou-

plesse de chat à l'affût d'une mésange; et, quand elle le découvrait tout d'un coup, derrière se» jupes, si près d'elle parfois qu'elle le devinait à la tiédeur de son haleine, il ne fuyait pas, il prenait un air doux et triste, qui la laissait interdite, suffoquée, ne retrouvant sa colère que lorsqu'il était loin. Sûrement, si son père la voyait, il la giflerait encore. Ça ne pouvait pas durer. Mais elle avait beau jurer que Delphin aurait un jour la paire de gifles qu'elle lui avait promise, elle ne saisissait jamais l'instant de les lui appliquer, quand il était là : ce qui faisait dire au monde qu'elle ne devrait pas en tant parler, puisqu'elle gardait en fin de compte les gifles pour elle.

Personne, cependant, ne supposait qu'elle pût jamais être la femme de Delphin. On voyait, dans son cas, une faiblesse de fille coquette. Quant à un mariage entre le plus gueux des Mahé, un garçon qui n'avait pas six chemises pour entrer en ménage, et la fille du maire, rhéritière la plus riche des Floche, il aurait simplement paru monstrueux. Les méchantes langues insinuaient que, tout de même, elle pourrait bien aller avec lui, mais que pour sûr aile ne l'épouserait pas. Une fille riche prend du

plaisir comme elle l'entend; seulement, quand elle a de la tête, elle ne commet pas une soi» ^e. Enfin, tout Coqueville s'intéressait à l'aventure, curieux de savoir de quelle façon les choses tourneraient. Delpbin aurait-il ses deux gifles? ou bien Margot se laisserait-elle baiser sur les joues, dans quelque trou de la falaise? Il faudrait voir. Il y en avait pour les gifles et il y en avait pour les baisers. Coqueville était en révolution.

Dans le village, deux personnes seulement, le curé et le garde champêtre, n'appartenaient ni aux Mahé ni aux Floche. Le garde champêtre, un grand sec dont on ignorait le nom, mais qu'on appelait l'Empereur, sans doute parce qu'il avait servi sous Charles X, n'exerçait en réalité aucune surveillance sérieuse sur la commune, toute de rochers nus et de landes désertes. Un sous-préfet, qui le protégeait, lui avait créé là une sinécure, où il mangeait en paix de très petits appointements. Quant à l'abbé Radiguet, c'était un de ces prêtres simples d'esprit que leg évêchés, désireux de s'en débarrasser, enterrent dans quelque trou perdu. Il vivait en brave homme, redevenu paysan, bêchant son étroit jardin conquis sur le roc, fumant sa pipe en re-

gardant pousser ses salades. Son seul défaut était un'' gourmandise qu'il ne savait comment raffiner, réouit à adorer le maquereau et à boire du cidre plus parfois qu'il n'en pouvait contenir. Au demeurant, le père de ses paroissiens, qui venaient de loin en loin entendre une messe, pour lui être agréables.

Mais le curé et le garde champêtre avaient dû prendre parti, après avoir longtemps réussi à rester neutres. Maintenant, l'Empereur tenait pour les Mahé, tandis que l'abbé Radiguet appuyait les Floche. De là, des complications. Comme l'Empereur, du matin au soir, vivait en bourgeois, et qu'il se lassait de compter les bateaux qui sortaient de Grandport, il s'était avisé de faire la police du village. Devenu le partisan des Mahé, par des instincts secrets de conservation sociale, il donnait raison à Fouasse contre Tupain, il tâchait de prendre la femme de Rouget en flagrant délit avec Brisemotte, il fermait surtout les yeux, quand il voyait Delphin se glisser dans la cour de Margot. Le pis était que ces agissements amenaient de fortes que- . relies entre l'Empereur et son supérieur naturel, le maire La Queue. Respectueux de la discipline, le premier écoutait les reproches du second, puis

LA FÊTE A COQUEYILLE îl

recommençait à n'agir qu'à sa tête : ce qui désorganisait les pouvoirs publics de Goqueville. On ne pouvait passer devant le hangar décoré du nom de mairie, sans être assourdi par l'éclat d'une dispute. D'un autre côté, l'abbé Radiguet, rallié aux Floche triomphants, qui le comblaient de maquereaux superbes, encourageait sourdement les résistances de la femme de Rouget, et menaçait Margot des flammes de l'enfer, si jamais elle laissait Delphin la toucher du doigt. C'était, en somme, l'anarchie complète, l'armée en révolte contre le pouvoir civil, la religion se faisant la complaisante des jouissances de la bourgeoisie, tout un peuple de cent quatre-vingts habitants se dévorant dans un trou, en face de la mer immense et de l'infini du ciel.

Seul, au milieu de Goqueville bouleversé, Delphin gardait son rire de garçon amoureux, qui se moquait du reste, pourvu que Margot fiit à lui. Il la chassait au lacet, comme on chasse les lapins. Très sage, malgré son air fou, il voulait que le curé les mariât, pour que le plaisir durât toujours.

Un soir, Margot leva enfin la main, dans un sentier où il la guettait. Mais elle resta toute rouge ; car, sans attendre la gifle, il avait saisi

cette main qui le menaçait, et la baisait furieusement.

Comme elle tremblait, il lui dit à voix basse :

— Je t'aime. Veux-tu de moi?

— Jamais! cria-t-elle révoltée.

Il haussa les épaules; puis, d'un air tranquille et tendre :

— Ne dis donc pas ça... Nous serons très bien tous les deux. Tu verras comme c'est bon.

Ce dimanche-là, le temps fat épouvantable, un de ces brusques orages de septembre qui déchaînent des tempêtes terribles sur les côtes rocheuses de Grandport. A la tombée du jour, Coqueville aperçut un navire en détresse, emporté par le vent. Mais l'ombre croissait, on ne pouvait songer à lui porter secours. Depuis la veille, leZëp/iî'r et la Baleine étaient amarrés dans le petit port naturel, qui se trouve à gauche de la plage, entre deux bancs de granit. Ni La Queue ni Rouget n'avaient osé sortir. Le pis était que M. Monchel, le représentant de la veuve Dufeu, avait pris la peine de venir en personne, le sameJi, pour leur promettre une prime, s'ils

faisaient un effort sérieux : la marée manquait, on se plaignait aux Halles. Aussi, le dimanche soir, en se couchant sous les rafales de pluie, Coqueville grognait-il, de méchante humeur. C'était réternelle histoire^ les commandes arrivaient, lorsque la mer gardait son poisson. Et tout le village parlait de ce navire qu'on avait vu passer dans l'ouragan, et qui bien sûr devait, à cette heure, dormir au fond de l'eau.

Le lendemain lundi, le ciel était toujours sombre. La mer, haute encore, grondait sans pouvoir se calmer, bien que le vent fût moins fort. Il tomba complètement, mais les vagues gardèrent leur branle furieux. Malgré tout, les deux bateaux sortirent l'après-midi. Vers quatre heures, le Zéphir rentra, n'ayant rien pris. Pendant que les matelots Tupain et Brisemotte, l'amarraient dans le petit port, La Queue, exaspéré sur la plage, montrait le poing à l'Océan. Et M. Mouchel qui attendait! Margot était là^ avec la moitié de Coqueville, regardant les dernières houles de la tempête,, partageant la rancune de son père contre la mer et le ciel.

— Où est donc la Baleine? demanda quelqu'un.

— Là-bas, derrière la pointe, dit La Queue,

Si cette carcasse revient entière aujourd'hui^, ce sera de la chance.

Il était plein de mépris. Puis, il laissa entendre que c'était bon pour des Mahé, de risquer leur peau de ]a sorte : quand on n'a pas un sou vaillant, on peut crever. Lui, préférait manquer de parole à M. Mouchel.

Cependant, Margot examinait la pointe de rochers derrière laquelle se trouvait la Baleine.

— Père, demanda-t-elle enfin, est-ce qu'il? ont pris quelque chose ?

— Eux ? cria-t-il. Rien du tout !

11 se calma et ajouta plus doucement, en voyant l'Empereur qui ricanait :

— Je ne sais pas s'ils ont pris quelque chose, mais comme ils ne prennent jamais rien. . .

— Peut-être qu'aujourd'hui tout de même ils ont pris quelque chose, dit méchamment l'Empereur. Ça s*est vu.

La Queue allait répondre avec colère. Mais l'abbé Radiguet, qui arrivait, l'apaisa. De la plate-forme de l'église, l'abbé venait d'apercevoir Idi Baleine ; et la barque semblait donner la chasse à quelque gros poisson. Cette nouvelle passionna Coqueville. Il y avait, dans le groupe réuni sur la plage, des Mahé et des Floche, les

uns souhaitant que le bateau revînt avec une péché miraculeuse, les autres faisant des vœux pour qu'il rentrât vide.

Margot, toute droite, ne quittait pas la mer du regard.

— Les voilà, dit-elle simplement.

En effet, une tache noire se montrait derrière la pointe.

Tous regardèrent. On aurait dit un bouchon dansant sur l'eau. L'Empereur ne voyait pas même la tache noire. Il fallait être de Coqueville, pour reconnaître à cette distance la Baleine et ceux qui la montaient.

— Tiens! reprit Margot, qui avait les meilleurs yeux de la côte, c'est Fouasse et Rouget qui rament... Le petit est debout à l'avant.

Elle appelait Delphin « le petit », pour ne pas le nommer. Et, dès lors, on suivit la marche de la barque, en tachant d'en expliquer les étranges mouvements. Gomme le curé le disait, elle semblait donner la chasse à quelque poisson qui aurait fui devant elle. Cela parut extraordinaire. L'Empereur prétendit que leur filet venait sans doute d'être emporté. Mais La Queue criait que c'étaient des fainéants et qu'ils s'amusaient. Bien sûr qu'ils ne péchaient pas des phoques! Tous

les Floche s'égayèrent de cette plaisanterie, tandis que les Mahé, vexés, déclaraient que Rouget était un gaillard tout de même^ et qu'il risquait sa peau, lorsque d'autres, aumoindre coup de vent, préféraient le plancher aux vaches. L'abbé Radiguet dut s'interposer encore, car il y avait des claques dans l'air.

— Qu'ont-ils donc? dit brusquement Margot. Les voilà repartis.

On cessa de menacer, et tout le monde fouilla l'horizon. La Baleine, de nouveau, était cachée derrière la pointe. Cette fois, La Queue lui-même de'^int inquiet. Il ne pouvait s'expliquer de pareilles manœuvres. La peur que Rouget ne fût réellement en train de prendre du poisson, le jetait hors de lui. Personne ne quitta la plage, bien qu'on ne vît rien de curieux. On resta là près de deux heures, on attendait toujours la barque qui paraissait de temps à autre, puis qui disparaissait. Elle finit par ne plus se montrer dutout. La Queue, enragé, faisant au fond ce souhait abominable, déclarait qu'elle avait dû sombrer; et comme justement la femme de Rouget était présente avec Brisemotte, il les regardait tous deux en ricanant, tandis qu'il tapait sur l'épaule

de Tupain, pour le consoler déjà de la mort de

son frère Fouasse. Mais il cessa de rire, lorsqu'il aperçut sa fille Margot, muette et grandie, les yeux au loin. C'était peut-êlre bien pour Delphin.

— Qu'est-ce que tu fiches là? gronda-t-il. Veuxtu filer à la maison 1... Méfie-toi, Margot I

Elle ne bougeait pas. Puis, tout d'un coup:

— Ah ! les voilà !

Il y eut un cri de surprise. Margot, avec ses bons yeux, jurait qu'elle ne voyait plus une âme dans la barque. Ni Rouget, ni Fouasse, ni personne! La Baleine, comme abandonnée, courait sous le vent, virant de bord à chaque minute, se balançant d'un air paresseux. Une brise d'ouest s'était heureusement levée et la poussait vers la terre, mais avec des caprices singuliers, qui la ballottaient de droite et de gauche. Alors, tout Coqueville descendit sur la plage. Les uns appelaient les autres, il ne resta pas une fille dans les maisons pour soigner la soupe. G^étaitune catastrophe, quelque chose d'inexplicable dont l'étrangeté mettait les tètes à l'envers. Marie, la femme de Rouget, après un instant de réflexion, crut devoir éclater en larmes. Tupain ne réussit qu'à prendre un air affligé. Tous les Mahé se désolaient, tandis que les Floche tâchaient d'être

convenables. Margot s'était assise, comme si elle avait eu les jambes cassées.

— Qu'est-ce que tu fiches encore I cria La Queue, qui la rencontra sous ses pieds.

— Je suis lasse, répondit-elle simplement.

Et elle tourna son visage vers la mer, les joues entre les mains, se cachant les yeux du bout des doigts, regardant fixement la barque sebalancer sur les vagues avec plus de paresse, de l'air d'une barque bonne enfant qui aurait trop bu.

Pourtant, les suppositions allaient bon train. Peut-être que les trois hommes étaient tombés à Teau? Seulement, tous les trrâs à la fois, cela semblait drôle. La Queue aurait bien voulu faire croire que la Baleine avait crevé ainsi qu'un œuf pourri ; mais le bateau tenait encore la mer, on haussait les épaules. Puis, comme si les trois hommes avaient réellement péri, il se souvint qu'il était maire, et il parla des formalités.

— Laissez -donc! s'écria l'Empereur. Est-ce qu'on meurt si bêtement! S'ils étaient tombés, le petit Delphin serait déjà ici !

Tout Coqueville dut en convenir, Delphin nageait comme un hareng. Mais alors où les trois hommes pouvaient-ils être? On criait : « Je te dis que sil... Jeté disque non !... Trop bête!...

Bête toi-même ! » Et les choses en vinrent au point qu'oa échangeades gifles. L'abbé Radiguet dut faire un appel à la conciliation, tandis que l'Empereur bousculait le monde pour rétablir l'ordre. Cependant, la barque sans se presser, continuait à danser devant le monde. Ellevalsait, semblait se moquer des gens. La marée l'apportait, en lui faisant saluer la terre dans de longues révérences cadencées. Pour sûr, c'était une barque en folie.

Margot, les joues entre les mains, regardait toujours. Un canot venait de sortir du port, pour aller à la rencontre de la Baleine. C'était Brisemotte qui avait eu cette impatience, comme s'il lui eût tardé de donner une certitude à la femme de Rouget. Dès lors, tout Coquevillo s'intéressa au canot. Les voix se haussaient. Eh bien! distinguait-il quelque chose? La Baleine avançait, de son air mystérieux et goguenard. Enfin, on le vit se dresser et regarder dans la barque, dont il avait réussi à prendre une amarre. Toutes les haleines étaient suspendues. Mais, brusquement, il éclata de rire. Ce fut une surprise. Qu'avait-il à s'égayer ?

— Quoi donc ? qu'y a-t-il ? lui criait-on furieusement.

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Lui, sans répondre, riait plus fort. Il fit des gestes, comme pour dire qu'on allait voir. Puis, ayant attaché la Baleine au canot, il la remorqua. Et un spectacle imprévu slupéfiaCoqueville.

Dans le fond de la barque, les trois hommes, Rouget, Delphin, Fouasse, étaient béatement allongés sur le dos, ronflant à poings fermés, ivres morts. Au milieu d'eux, se trouvait un petit tonneau défoncé, quelque tonneau plein, rencontré en mer, et auquel ils avaient goûté. Sans doute c'était très bon, car ils avaient tout bu, sauf la valeur d'un litre qui avait coulé dans la barque et qui s'y était mêlé à de l'eau de mer.

— Ah ! le cochon I cria brutalement la femme à Rouget, cessant de pleurnicher.

— Eh bien ! elle est propre, leur pèche ! dit La Queue, qui affectait un grand dégoût.

— Dame ! répondit l'Empereur, on pêche ce qu'on peut. Ils ont toujours péché un tonneau, tandis que d'autres n'on rien péché du tout.

Le maire se tut, très vexé. Coqueville clabaudait. On comprenait, maintenant. Quand les barques sont soûles, elle dansent comme les hommes ; et celle-là, en vérité, avait de la liqueur plein le ventre. Ah ! la gredine, quelle cocarde î

Elle festonnait sur l'Océan, de l'air d'un pochard qui ne reconnaît plus sa maison. Et Coqueville riait et se fâchait, les Mahé trouvaient ça drôle, tandis que les Floche trouvaient ça dégoûtant. On entourait la Baleine, les cous s'allongeaient, les yeux s'écarquillaient, pour regarder dormir ces trois gaillards qui étalaient des mines de jubilation, sans se douter de la foule, penchée audessus d*eux. Les injures et les rires ne les troublaient guère. Rouget n'entendait pas sa femme l'accuser de tout boire. Fouasse ne sentait pas les coups de pied sournois dont son frère Tupain lui bourrait les côtes. Quant à Delphin, il était joli, lorsqu'il avait bu, avec ses cheveux blonds, sa mine rose, noyée d'un ravissement. Margot s'était levée, et, silencieuse elle contemplait à présent le petit d'un air dur.

— Faut les coucher ! cria une voix.

Mais, justement, Delphin ouvrait les yeux. Il promena des regards enchantés sur le monde. On le questionnait de toutes parts, avec une passion qui l'étourdissait un peu, d'autant plus qu'il était encore soûl comme une grive.

— Eh bien 1 quoi ? bégaya-t-il, c'est un petit tonneau... Il n'y a pas de poisson. Alors, nous avons ^ris un petit tonneau.

Il ne sortit pas de là. A chaque phrase, il ajoutait simplement :

— C'était hien bon.

— Mais qu'y avait-il, dans le tonneau? lui demandait-on rageusement.

— Ah! je ne sais pas... C'était bien bon.

A cette heure, Coqueville brûlait de savoir. Tout le monde baissait le nez vers la barque, reniflant avec force. De l'avis unanime, ca sentait la liqueur ; seulement, personne ne devinait quelle liqueur. L'Empereur, qui se flattait d'avoir bu de tout ce dont un homme peut boire, dit qu'il allait voir ça. Il prit gravement, dans le creux de la main, un peu du liquide qui nageait au fond de la barque. La foule fit tout d'un coup silence. On attendait. Mais l'Empereur, après avoir humé une gorgée, hocha la tète, comme mal renseigné encore. Il goûta deux fois, de plus en plus embarrassé, l'air inquiet et surpris. Et il dut déclarer : ^

— Je ne sais pas... C'est drôle... S'il n'y avait pas d'eau de mer, je saurais sans doute... Ma parole d'honneur, c'est très drôle!

On se regarda. On restait frappé de ce que l'Empereur lui-même n'osait se pror^oncer.

Coqiieville considérait avec respect le petit tonneau vide.

— C'était bien bon, dit une fois encore Delphin, qui semblait se ficher des gens.

Puis, montrant la mer d'un geste large, il ajouta:

— Si vous en voulez, il y en a encore... J'en ai vu, des petits tonneaux... des petits tonneaux... des petits tonneaux...

Et il se berçait de ce refrain qu'il chantonnait, en regardant Margot doucement. Il venait seulement de l'apercevoir. Furieuse, elle fit le geste de le gifler; mais il ne ferma même pas les yeux, il attendait la claque d'un air tendre.

L'abbé Radiguet, intrigué par cette gourmandise inconnue, trempa lui aussi le doigc dans la barque et le suça. Comme l'Empereur, il hocha la tête : non, il ne connaissait pas ça, c'était très étonnant. On ne tombait d'accord que sur un point : le tonneau devait être une épave du navire en détresse, signalé le dimanche soir. Des navires anglais apportaient souvent ainsi des chargements de liqueurs et de vins fins à Grandport.

Peu à peu, le jour pâlissait, et le monde finit par se retirer dans Tombre. Mais La Queue restait

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absorbé, tourmenté d'une idée qu'il ne disait point. Il s'arrêta, il écouta une dernière fois Delphin, qu'on emportait et qui répétait de sa voix chantante :

— Des petits tonneaux, .des petits tonneaux... des petits tonneaux... Si vous en voulez, il y en a encore !

Cette nuit-là, le temps changea complètement. Lorsque Goqueville s'éveilla, le lendemain, un clair soleil luisait, la mer s'étendait sans un pli, comme une grande pièce de satin vert. Et il faisait chaud, une de ces chaleurs blondes d'automne.

Le premier du village, La Queue s'était levé encore tout embarbouillé de ses rêves de la nuit. Il regarda longtemps la mer, à droite, à gauche. Enfin, l'air maussade, il dit qu'il fallait pourtant contenter M. Mouchel. Et il partit tout de suite avec Tupain et Brisemotte, en menaçant Margot de lui caiesser les côtes, si elle ne marchait pas droit. Quand le Zéphir quitta le port, et qu'il vit

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la Baleine se balancer lourdement à son amarre, il s'égaya cependant un peu, criant :

— Aujourd'hui, par exemple, bernique!...

Souffle la chandelle, Jeanneton, ces messieurs sont couchés !

Et, dès que le Zéphir eut gagné le large, La Queue tendit ses filets. Il alla visiter ensuite ses « jambins ». Les jambins sont des sortes de nasses allongées, dans lesquelles on prend surtout des langoustes et des rougets. Mais, malgré la mer calme, il eut beau visiter un à un ses jambins, tous étaient vides; au fond du dernier, comme par dérision, il trouva un petit maquereau, qu'il rejeta rageusement à la mer. C'était un véritable sort; il y avait comme ça des semaines où le poisson se fichait de Coqueville, et toujours dans les moments où M. Mouchel témoignait un désir. Quand, une heure plus tard, La Queue retira les filets, il n'amena qu'un paquet d'algues. Du coup, il jura, les poings serrés, d'autant plus en colère, que l'Océan avait une sérénité immense, paresseux et endormi, semblable à une nappe d'argent bruni, sous le ciel bleu. Le Zéphir, sans un balancement, glissait avec une douceur lente. La Queue s^ décida à rentrer, après avoir tendu de nouveau les filets.

L'après-midi, il viendrait voir, et il menaçaitDieu et les saints, en sacrant des mots abominables.

Cependant^ Rouget, Fouassa et Delphin dormaient toujours. On ne parvint à les mettre debout qu'à l'heure du déjeuner. Ils ne se souvenaient de rien, ils avaient simplement conscience de s'être régalés avec quelque chose d'extraordinaire qu'ils ne connaissaient pas. L'après-midi, comme ils étaient tous les trois sur le port, l'Empereur essaya de les questionner, maintenant qu'ils avaient leur bon sens. Ça ressemblait peutêtre à de l'eau-de-vie avec du jus de réglisse dedans; ou bien, plutôt, on aurait dit du rhum, sucré et brûlé. Ils disaient oui, ils disaient non. D'après leurs réponses, l'Empereur soupçonnna que c'était du ratafia; mais il ne l'aurait pas juré. Ce jour-là. Rouget et ses hommes avaient trop mal aux côtes pour aller à la pêche. D'ailleurs, ils savaient que La Queue était sorti inutilement dans la matinée, et ils parlaient d'attendre le lendemain, avant de visiter leurs jambins. Tous les trois assis sur des blocs de pierre, ils regardaient la marée monter, le dos arrondi, la bouche pâteuse, dormant à moitié.

Mais, brusquement, Delphin s'éveilla. Il sauta sur la pierre, les yeux au loin, criant;

— Voyez donc, patron... là-bas î

— Qaoi? deaianda Rouget qui s'étirait les membres.

— Un tonneau.

Rouget et Fouasse furent aussitôt debout, les regards luisants, fouillant l'horizon.

— Où ça, gamin? où ça, im tonneau? répétait le patron, très ému.

— Là bas... à gauche... ce point noir.

Les autres ne voyaient rien. Puis, ?tOuget poussa unjuron.

— Nom de Dieu î

11 venait d'apercevoir le tonneau, gros comme une lentille sur l'eau/ blanche, dans un rayon oblique du soleil à son coucher. Et il courut à la Baleinej suivi par Delphin et Fouasse, qui se précipitaient, tapant leurs derrières de leurs talons et faisant rouler les cailloux.

La Baleine sortait du port, lorsque la nouvelle qu'on voyait en mer un tonneau, se répandit dans Goqueville. Les enfants, les femmes se mirent à courir. On criait :

— Un tonneau I un tonneau!

— Le voyez-vous? Le courant le pousse à Grandport.

— Ah! ouijà gauche... Un tonneau! Venez vite!

Et Goqueville dégringolait de son rocher, des enfants arrivaient en faisant la roue, tandis que les femmes ramassaient leurs jupes à deux mains, pour descendre plus vite. Bientôt comme la veille, le village entier fut sur la plage.

Margot s'était montrée un instant, puis elle avait regagné à toutes jambes la maison, où elle voulait prévenir son père qui discutait un procèsverbal avec l'Empereur. Enfin, La Queue parut. Il était blême, il disait au garde champêtre ;

— Fichez-moi la paix!... C'est Rouget qui vous a envoyé pour m'amuser. Eh bien! il ne l'aura pas, celui-là. Vous allez voir.

Lorsqu'il aperçut la Baleine à trois cents mètres, faisant force de rames vers le point noir qui se balançait au loin, sa fureur redoubla. Et il poussa Tupain et Brisemotte dans le Zèphir, il sortit du port à son tour, en répétant :

— Non, ils ne l'auront pas, je crèverais plutôt !

Alors, Goqueville eut un beau spectacle, une course enragée entre le Zéphir et la Baleine, Quand celle-ci vit Tautre quitter le port, elle comprit le danger, elle fila de toute sa vitesse. SUe pouvait avoir près de quatre cents mètres d'avance ; mais les chances restaient égales, car

le Zéphir était autrement léger et rapide. Aussi rémotion se trouvait-elle à son comble sur la plage. Les Mahé et les Floche avaient instinctivement formé deux groupes, suivant avec passion les péripéties de la lutte, chacun soutenant son bateau. D'abord, la Baleine garda l'avantage; mais, lorsque le Zéphir eut pris son élan, on le vit qui la gagnait peu à peu . Elle fit un suprême effort, et parvint pendant quelques minutes à conserveries distances. Puis, elle fut de nouveau gagnée, le Zéphir arrivait sur elle avec une rapidité extraordinaire. Dès ce moment, il fut évident que les deux barques allaient se rencontrer dans les environs du tonneau. La victoire dépendrait d'une circonstance, de la moindre faute.

— La Baleine! la Baleine! criaient les Mahé.

Mais ils se turent. Gomme la Baleine touchait presque le tonneau, le Zéphir^ par une manœuvre hardie, venait de passer devant elle et de rejeter le tonneau à gauche, où La Queue le harponna d'un coup de gaffe.

— Le Zéphir ! le Zéphir ! hurlèrent les Floche. Et, l'Empereur ayant parlé de traîtrise, il y

eut de gros mots échangés. Margot battait des mains. L'abbé Radiguet, descendu avec son

bréviaire, fit une remarque profonde, qui calma brusquement le monde et le consterna.

— IIo vont peut-être tout boire, eux aussi. murmura-t-il d'un air mélancolique.

En mer, de la Baleine au Zéphir, avait éclaté une violente querelle. Rouget traitait La Queue de voleur, tandis que celui-ci l'appelait propre à rien. Les hommes prirent même leurs rame» pour s'assommer; et il s'en fallut de peu que l'aventure ne tournât au combat naval. D'ailleurs ils se donnaient rendez-vous à terre, en se montrant le poing et en menaçant de se vider le ventre, dès qu'ils se retrouveraient.

— La canaille ! grognait Rouget. Vous savez, le tonneau est plus gros que celui d'hier... Il est jaune, celui-là. Ça doit être du fameux.

Puis, d'un accent désespéré :

— Allons voir les jambins... Peut-être bien qu'il y a des langoustes.

Et la Baleine s'éloigna lourdement, se diri- . géant vers la pointe à gaucbe.

Dans le Zéphir , La Queue devait se fâcher pour contenir Tupain et Brisemotte devant le tonneau. La gaffe, en brisant un cercle, avait amené un suintement d'un liquide rouge, que les deux hommes goûtaient du bout du doigt, et

qu'ils trouvaient exquis». On pouvait bien en boire un verre, sans que cela tirât en conséquence. Mais La Queue ne voulait pas. Il cala le tonneau et déclara que le premier qui le sucerait aurait à causer avec lui. A terre, on verrait.

— Alors, demanda Tupain maussade, nous allons tirer les jambins ?

— Oui, tout à l'heure, ça ne presse pas, répondit La Queue.

Lui aussi caressait le baril du regard. Il se sentait les membres mous, avec l'envie de rentrer tout de suite, pour goûter à ça. Le poisson l'ennuyait.

— Bah I dit-il au bout d'un silence, retournons, car il se fait tard... Nous reviendrons demain.

Et il lâchait la pêche, lorsqu'il aperçut un autre tonneau sur sa droite, celui-là tout petit, et qui se tenait debout, tournant sur lui-même comme une toupie. Ce fut le dernier coup pour les filets et les jambins. On n'en parla même plus. Le Zéphir donna la chasse au petit baril, qu'il pécha fort aisément d'ailleurs.

Pendant ce temps, une pareille aventure arrii^ait à la Baleine. Comme Rouget avait déjà visité cinq jambins complètement vides, Delphin, toujours aux aguets, cria qu'il voyait quelque

chose. Mais ça n'avait pas l'air d'un tonneau, c'était trop long.

— C'est une poutre, dit Fouasse.

Rouget laissa retomber son sixième jambin, sans le sortir complètement de l'eau.

— Allons voir tout de même, dit-il.

A mesure qu'ils avançaient, ils croyaient reconnaître une planche, une caisse, un tronc d'arbre. Puis, ils poussèrent un cri de joie. C'était un vrai tonneau, mais un tonneau bien drôle, comme jamais ils n'en avaient vu. On aurait dit un tuyau renflé au milieu et fermé aux deux bouts par une couche de plâtre.

— Ah ! il est comique 1 cria Rouget ravi. Cela, je veux que l'Empereur le goûte... Allons, rentrons, les enfants I

Ils tombèrent d'accord qu'ils n'y toucheraient pas, et la Baleine revint à Coqueville, au moment même où, de son côté, le Zéphir s'amarrait dans le petit port. Pas un curieux n'avait quitté la plage. Des cris de joie accueillirent cette pêche inespérée de trois tonneaux. Les gamins If^nçaient leurs casquettes en l'air, tandis que ies femmes étaient allées chercher des verres en courant. Tout de suite, on avait décidé de déguster les liquides sur place. Les épaves appar-

tenaient au village. Aucune contestation ne s'éleva. Seulement, il se forma deux groupes, les Mahé entourèrent Rouget, les Floche ne lâchèrent plus La Queue.

— L'Empereur, à vous le premier verre ! cria Rouget. Dites-nous ce que c'est.

La liqueur était d'un beau jaune d'or. Le garde champêtre leva le verre, regarda, flaira, nuis se décida à boire.

— Ça vient de Hollande, dit-il après un long silence.

Il ne donna aucun autre renseignement. Tous les Mahé burent avec respect. C'était un peu épais, et ils restaient surpris, à cause d'un goût de fleur. Les femmes trouvèrent ça très bon. Quant aux hommes, ils auraient préféré moins de sucre. Pourtant, au fond, ça finissait par être fort, au troisième ou au quatrième verre. Plus on en buvait, plus on l'aimait. Les hommes s'égayaient et les femmes devenaient drôles.

Mais l'Empereur, malgré ses récentes querelles avecle maire, était allé rôder dans le groupe des Floche. Le tonneau le plus grand donnait une liqueur d'un rouge foncé, tandis qu'on tirait du tout petit un liquide blanc comme de l'eau de roche: et c'était celui-ci qui était le plus raide,

un vrai poivre, quelque chose dont la langue pelait. Pas un des Floche ne connaissait ça, ni le rouge, ni le blanc. Il y avait pourtant là des malins. Ça les ennuyait de se régaler sans savoir avec quoi.

— Tenez ! l'Empereur, goûtez-moi ça, dit enfin La Queue, faisant ainsi le premier pas.

L'Empereur, qui attendait l'invitation, se posa de nouveau en dégustateur. Pour le rouge, il dit :

— Il y a de l'orange là-dedans !

Et, pour le blanc, il déclara :

— Ça, c'est du chouette !

On dut se contenter de ces réponses, car il hochait la tête d'un air entendu, avec la mine heureuse d'un homme qui avait satisfait son monde.

Seul, l'abbé Radiguet ne semblait pas convaincu. Il voulait connaître les noms. Selon lui, il avait les noms au bout de la langue ; et, pour se renseigner tout à fait, il buvait des petits verres coup sur coup, en répétant :

— Attendez, attendez, je sais ce que c'est... Tout à l'heure, je vais vous le dire.

Cependant, peu à peu, on s'était égayé dans le groupe desMahé et dans le groupe des Floche. Ceux-ci surtout riaient fort, parce qu'ils mélangeaient les liqueurs, ce qui les chatouillait da-

LA FÊTE A COQUEVILLB 37

vantage. Les uns elles autres, du reste, demeuraient à part. Ils ne s'offrirent pas de leurs tonneaux, ils s jetaient simplement des regards sympathiques, pris du désir inavoué de goûter au liquide du voisin, qui devait être meilleur. Les frères ennemis, Tupain et Fouasse, voisinèrent toute la soirée sans se montrer les poings. On remarqua aussi que Rouget et sa femme buvaient dans la même tasse. Quant à Margot, elle distribuait la liqueur, chez les Floche; et, comme elle emplissait trop les verres, et que la liqueur lui coulait sur les doigts, elle se les suçait continuellement ; si bien que, tout en obéissant à son père qui lui défendait déboire, elle s'était grisée ainsi qu'une fille en vendange. Ça ne lui allait pas mal ; au contraire. Elle devenait toute rose, les yeux pareils à des chandelles.

Le soleil se couchait, la soirée était d'une douceur de printemps. Goqueville avait achevé les tonneaux et ne songeait pas à rentrer dîner. On se trouvait trop bien sur la plage. Quand il fit nuit noire, Margot, assise à l'écart, sentit quelqu'un lui souffler sur la nuque. C'était Delphin, très gai, marchant à quatre pattes, rôdant derrière elle comme un loup. Elle retint un cri pour ne pas

donner l'éveil à son père, qui aurait envoyé un coup de-pied dans le derrière à Delpbin.

— Va-t'en, imbécile' murmura-t-elie, moitié fâchée, moitié rieuse. Ta vas te faire prendre !

Le jour suivant, Coqueville, à son réveil, trouva le soleil déjà haut sur l'horizon. Il faisait plus doux encore, une mer assoupie sous un ciel pur, un de ces temps de paresse où il est si bon de ne rien faire. On était au mercredi. Jusqu'au déjeuner, Goqueville se reposa du régal de la veille Puis, on descendit sur la plage, pour voir.

Ce mercredi-là, la pèche, la veuve Dufeu, M. Mouchel, tout fut oublié. La Queue et Rouget ne parlèrent seulement pas d'aller visiter leurs jambins. Vers troisheuresonsignalades tonneaux. Quatre dansaient en face du village. Le Zéphir et la Baleine se mirent en chasse ; mais comme il y en avait pour tout le monde, on ne se disputa point, chaque bateau eut sa part.

A six heures, après avoir fouillé le petit golfe. Rouget et La Queue rentrèrent avec chacun trois tonneaux. Et la fête recommença. Les femmes avaient descendu des tables, pour plus de commodité. On apporta même des bancs, on établit deux cafés en plein air, ainsi qu'il y en avait à Grandport. Les Mahé étaient à gauche, les Floche à droite, séparés encore par une butte de sable. Pourtant, ce soir-là, l'Empereur qui allait d'un groupe à l'autre, promena des verres pleins, afin de faire goûter les six tonneaux à tout le monde. Vers neuf heures, on était beaucoup plus gai que la veille. Coqueville, le lendemain, ne put jamais se souvenir de quelle façon il s'était couché.

Le jeudi, le Zéphir et la Baleine ne péchèrent quequatre tonneaux, deux chacun; maisilsétaient énormes. Le vendredi, la pêche fut superbe, inespérée; il y eut sept tonneaux, trois pour Rouget et quatre pour La Queue. Alors, Coqueville entra dans un âge d'or. On ne faisait plus rien. Les pêcheurs, cuvant les alcools de la veille, dormaient jusqu'à midi. Puis, ils descendaient en flânant sur ïa plage, ils interrogaient la mer. Leur seul souci était ds se demander quelle liqueur la marée allait leur apporter. Ils restaient là des heurf'-s, les yeux braqués; ils poussaient des cris de j^^ie,

LA FÊTE A COQUEVILL''i 41

dès qu'une épave apparaissait. Les femmes et les enfants, du haut des rochers, signalaient avec de grands gestes jusqu'aux moindres paquets d'algues roulés par la vague. Et, à toute heure, le Zéphir et la Baleine étaient prêts à partir. Ils sortaient, ils battaient le golfe, ils péchaient aux tonneaux, comme on pêche au thon, dédaigneux maintenant des maquereaux tranquillisés, qui cabriolaient au soleil, et des soles paresseuses, bercées à fleur d'eau. Coqueville suivait la pêche, en crevant de rire sur le sable. Puis, le soir, on buvait la pêche.

Ce qui enthousiasmait Coqueville, c'était que . les tonneaux ne cessaient pas. Quand il n'y en avait plus, il y en avait encore. Il fallait vraiment que le navire qui s'était perdu, eût une jolie cargaison à bord ; et Coqueville, devenu égoïste et gai, plaisantait ce navire naufragé, une vraie cave à liqueurs, de quoi soûler tous les poissons de l'Océan. Avec ça, jamais on ne péchait un tonneau semblable; il y en avait de toutes les formes, de toutes les grosseurs, de toutes les couleurs. Puis, à chaque tonneau, c'était un liquide diff'érent. Aussi l'Empereur était-il plongé dans de profondes rêveries ; lui, qui avait bu de tout, il ne s'y reconnaissait plus. La Queue déclarait que jamais

il n'avait vu un chargement pareil. L'abbé Radiguet croyait à une commande faite par quelque roi sauvage, voulant monter sa cave. D'ailleurs» Goqueville ne cherchait plus à comprendre, bercé dans des griseries inconnues.

Les dames préféraient les crèmes : il y eût des crèmes de moka, de cacao, de menthe, de vanille. Marie Rouget but un soir tant d'anisette, qu'elle en fut malade. Margot et les autres demoiselles tapèrent sur le curaçao, la bénédictine, la trappistine, la chartreuse. Quant au cassis, il était réservé aux petits enfants. Naturellement, les hommes se réjouissaient davantage, lorsqu'on péchait des cognacs, des rhums, des genièvres, tout ce qui emportait la bouche. Puis, des surprises se produisaient. Un tonneau de raki de Chio au mastic stupéfia Goqueville, qui crut être tombé sur un tonneau d'essence de térébenthine ; on le but tout de même, parce qu'il ne faut rien perdre; mais on en parla longtemps. Varack de Batavia, l'eau-de-vie suédoise au cumin, le tuica calugàresca de Roumanie, le sliwowitz de Serbie, bouleversèrent également toutes les idées que Goqueville se faisait de ce qu'on peut avaler. Au fond, il eut un faible pour lekummel et le kirsch, des liqueurs claires comme

de l'eau et raides à tuer un homme. Etait-il Dieu possible qu'on eût inventé tantde bonnes choses^l A Coqueville, on ne connaissait qne l'eaa-de-vie; et encore pas tout le monde. Aussi les imaginations finissaient-elles par s'exalter, on en arrivait à une véritable dévotion, en face de cette variété inépuisable, dans ce qui soûle. Oa I se soûler chaque soir avec quelque chose de nouveau, et dont on ignorait même le nom ! Ça semblait un conte de fée, une pluie, une fontaine qui aurait craché des liquides extraordinaires, tousles alcools distillés, parfumés avec toutes les fleurs et tous les fruits de la création.

Donc, le vendredi soir, il y avait sept tonneaux sur la plage. Coqueville ne quittait plus la plage. Il y vivait, grâce à la douceur du temps. Jamais. en septembre, on n'avait joui d'une semaine si belle. La fête durait depuis le lundi, et il n'y avait pas de raison pour qu'elle ne durât pas toujours slla Providence continuait à envoyer des tonneaux ; car l'abbé Radiguet voyait là le doigt de la Providence. Toutes les affaires étaient suspendues ; à quoi bon trimer, du moment où le plaisir venait en dormant ? On était tous bourgeois, des bourgeois qui buvaient des liqueurs chères, sans avoir rien à payer au café. Les mains dans les

poches, Coqueville jouissait du soleil, attendait le régal du soir. D'ailleurs, il ne dessoûlait plus ; il mettait bout à bout les gaietés du kummel/ du kirsch, du ratafia; en sept jours, il connut les colères du gin, les attendrissements du curaçao, les rires du cognac. Et Coqueville restait innocent comme l'enfant qui vient de naître, ne sachant rien de rien, buvant avec conviction ce que le bon Dieu lui envoyait.

Ce fut le vendredi que les Mahé et les Floche fraternisèrent. On était très gai, ce soir-là. Déjà, la veille, les distances s'étaient rapprochées, les plus gris avaient piétiné la butte de sable, qui séparait les deux groupes. Il ne restait qu'un pas à faire. Du côté des Floche, les quatre tonneaux se vidaient, tandis que les Mahé achevaient également leurs trois petits barils, juste trois liqueurs qui faisaient le drapeau français, une bleue, une blanche et une rouge. La bleue emplissait les Floche de jalousie, parce qu'une liqueur bleue leur paraissait une chose vraiment surprenante. La Qneue, devenu bonhomme, depuis qu'il ne dessoûlait plus, s'avança, un verre à la main, comprenant qu'il devait faire le premier pas, comme magistrat.

— Voyons, Rouget, bégaya-t-il, veux-tu trinquer ?

— Je veux bien, répondit Rouget, qui chancelait d'attendrissement.

Et ils tombèrent au cou l'un de l'autre. Alors, tout le monde pleura, tellement on était ému. Les Mahé et les Floche s'embrassèrent, eux qui se dévoraient depuis trois siècles. L'abbé Radiguet, très touché, parla encore du doigt de Dieu. On trinqua avec les trois liqueurs, la bleue, la blanche et la rou^'e.

— Vive la France ! criait l'Empereur.

La bleue ne valait rien, la blanche pas grand'chose, mais la rouge était vraiment réussie. On tapa ensuite sur les tonneaux des Floche. Puis, on dansa. Gomme il n'y avait pas de musique, des garçons de bonne volonté frappaient dans leurs mains en sifflant, ce qui enlevait les filles. La fête devint superbe. Les sept tonneaux étaient rangés à la file ; chacun pouvait choisir ce qu'il aimait le mieux. Ceux qui en avaient assez, s'allongeaient sur le sable, où ils dormaient un somme ; et, quand ils se réveillaient, ils recommençaient. Les autres élargissaient peu à peu le bal, pr?naieTit toute la plage. Jusqu'à minuit, on sauta en plein air. La mer avait un bruit doux»

les étoiles luisaient dans un ciel profond, d'une paix immense. C'était une sérénité des âges enfants, enveloppant la joie d'une tribu de sauvages, grisée par son premier tonneau d'eau-de-vie. Pourtant, Goqueville rentrait encore se coucher. Quand il n'y avait plus rien à boire, les Floche et les Mahé s'aidaient, se portaient, et finissaient tant bien que mal par retrouver leurs lits. Le samedi, la fête dura jusqu'à près de deux heures du matin. On avait péché six tonneaux, dont deux énormes. Fouasse et Tupain faillirent se battre. Tupain, qui avait l'ivresse méchante, parlait d'en finir avec son frère. Mais cette querelle révolta tout le monde, aussi hien les Floche que les Mahé. Est-ce qu'il était raisonnable de se disputer encore, lorsque le village entier s'embrassait? On força les deux frères à trinquer ensemble ; ils rechignaient, l'Empereur se promit de les surveiller. Le ménage Rouget non plus n'allait pas bien. Quand Marie avait bu de l'anisctte, elle prodiguait à Brisemotte des amitiés que Rouget ne pouvait voir d'un œil calme ; d'autant plus que, devenu sensible, lui aussi voulait être aimé. L'abbé Radiguet, plein de mansuétude, avait beau prêcher le pardon des injures, on redoutait un accideo*^-.

— Bah! disait La Queue, tout s'arrangera. Si la pêclie est bonne demain, vous verrez.. . A votre santé !

Pourtant, La Queue lui-même n'était pas encore parfait. Il guettait toujours Delphin, et lui allongeait des coups de pied, dès qu'il le voyait s'approcher de Margot. L'Empereur s'indignait, car il n'y avait pas de bon sens à empêcher deux jeunesses de rire. Mais La Queue jurait toujours de tuer sa fille plutôt que de la donner au petit. D'ailleurs, Margot n'aurait pas voulu.

— N'est-ce pas ? tu es trop fière, criait-il. Jamais tu n'épouseras un gueux !

— Jamais, papa! répondait Margot.

Le samedi, Margot but beaucoup d'une liqueur sucrée. On n'avait pas idée d'un sucre pareil. Gomme elle ne se méfiait point, elle se trouva bientôt assise près du tonneau. Elle riait, heureuse, en paradis ; elle voyait des étoiles, et il lai semblait qu'il y avait en elle une musique jouant des airs de danse. Ce fut alors que Delphin se glissa dans l'ombre des tonneaux. Il lui prit la main, il demanda.

— Dis, Margot, veux-tu ?

Elle, souriait toujours. Puis, elle répondit :

— Cest papa qui ne veut pas

— Oh ! ça ne fait rien, repritle petit. Tu sais, les vieux ne veulent jamais... Pourvu que tu veuilles, toi.

Et il s'enhardit, il lui mit un baiser sur le cou. Elle se rengorgea, des frissons couraient le long de ses épaules.

— Finis, tu me chatouilles.

Mais elle ne parlait plus de lui allonger des claques. D'abord, elle n'aurait pas pu, car elle avait les mains trop molles. Puis, ça lui semblait bon, les petits baisers sur le cou. C'était comme la liqueur qui l'engourdissait, délicieusement. Elle flnit par rouler la tête et par tendre le menton, ainsi qu'une chatte.

— Tiens ! bégayait-elle, là, sous l'oreille, ça me démange... Oh ! c'est bon!

Tous deux oubliaient La Queue. Heureusement, l'Empereur veillait. Il les fit voir à l'abbé Radiguet, en disant :

— Regardez donc, curé... Il vaudrait mieux les marier.

— Les mœurs y gagneraient, déclara sentencieusement le prêtre.

Et il se chargea de l'affaire pour le lendemain. C'était lui qui parlerait à La Queue. En attendant, La Queue, avait tellement bu, que l'Empe-

reur et le curé durent le porter chez lui. En chemin, ils lâchèrent de le raisonner au sujet de sa fille ; mais ils ne purent en tirer que des grognements. Derrière eux, Delphin ramenait Margot dans la nuit claire.

Le lendemain, à quatre heures, le Zéphir et la Baleine avaient déjà péché sept tonneaux. A siheures, le Zéphir en pécha deux autres. Ça faisait neuf. Alors, Goqueville fêta le dimanche. C'était le septième 'jour qu'il se grisait. Et la fête fut complète, une fête comme on n'en avait jamais vu et comme on n'en reverra jamais. Parlez-en dans la basse Normandie, on vous dira avec des rires : « Ah ! oui, la fête à Goqueville ! »

Cependant, dès le mardi, M. Mouchel s'était étonné de ne voir arriver à Grandport ni Rouget ni La Queue. Que diable ces gaillards pouvaient-ils faire? La mer était belle, la pèche aurait dû être superbe. Peut-être bien qu'ils voulaient d'un coup apporter toute une charge de soles et de langoustes. Et il patienta jusqu'au mercredi.

Le mercredi, M. Mouchel se fâcha. Il faut savoir que la veuve Dufeu n'était pas commode. C'était une femme qui, tout de suite, en venait aux gros mots. Bien qu'il fût un beau gaillard, blond et fort, il trembait devant elle, d'autant plus qu'il rêvait de l'épouser, toujours aux petits

soins, quitte à la calmer d'une gifle, s'il devenait jamais le maître. Or, le mercredi matin, la veuve Dufeu tempêta, en se plaignant que les envois ne se faisaient plus, que la marée manquait ; et elle l'accusait de courir les filles de la côte, au lieu de s'occuper du merlan et du maquereau, qui auraient dû donner en abondance. M. Mouche), vexé, se rejeta sur le singulier manque de parole de Goqueville. Un moment, la surprise apaisa la veuve Dufeu. A quoi songeait donc Goqueville? Jamais il ne s'était conduit de la sorte. Mais elle déclara aussitôt qu'elle se fichait de Goqueville, que c'était à M. Mouchel d'aviser, et qu'elle prendrait un parti, s'il se faisait berner encore par les pécheurs. Du coup, très inquiet, il envoya au diable Rouget et La Queue. Peut-être tout de même qu'ils viendraient le lendemain.

Le lendemain, jeudi, ni l'un ni l'autre ne parut. M. Mouchel désespéré, monta vers le soir, à gauche de Grandport, sur le rocher d'où l'on découvre au loin Goqueville, avec la tache jaune de sa plage. 11 regarda longtemps. Le village avait un air tranquille au soleil, des fumées légères sortaient des cheminées, sans doute les femmes préparaient la soupe. M. Mouchel cons-

tata que Goqueville était toujours à sa place, qu'un rocher de la falaise ne l'avait pas écrasé, et il comprit de moins en moins. Comme il allait redescendre, il crut apercevoir deux points noirs dans le golfe, la Baleine et le Zéphir. Alors, il revint calmer la veuve Dufeu. Goqueville péchait.

La nuit se passa. On était au vendredi. Toujours pas de Goqueville. M. Mouchel monta plus de dix fois sur son rocher. Il commençait à perdre la tète, la veuve Dufeu le traitait abominablement, sans qu'il trouvât rien à répondre. Goqueville était toujours là-bas, au soleil, se chauffant comme un lézard paresseux. Seulement, M. Mouchel ne vit plus de fumée. Le village semblait mort. Seraient-ils tous crevés dans leui-s trous? Sur la plage, il y avait bien un grouillement; mais ce pouvait être des algues poussées par la mer.

Le samedi, toujours personne. La veuve Dufeu ne criait plus : elle avait les yeux fixes, les lèvres blanches. M. Mouchel passa deux heures sur le rocher. Une curiosité grandissait en b'i, un besoin tout personnel de se rendre compte de l'étrange immobilité du village. Ges masures sommeillant béatement au soleil, finissaient par

Pagacer. Sa résolution fut prise, il partirait le lundi, de très bon matin , et tâcherait d'être là-bas^ vers neuf heures.

Ce n'était pas une promenade, que d'aller à Goqueville. M. Mouchel préféra suivre le chemin de terre ; il tomberait ainsi sur le village, sans qu'on l'attendit. Une voiture le mena jusqu'à Robigneux, où il la laissa sous une grange, car il n'eût pas été prudent de la risquer au milieu des gorges. Et il partit gaillardement, ayant à faire près de sept kilomètres, dans le plus abominable des chemins. La route est d'ailleurs d'une beauté sauvage ; elle descend avec de continuels détours, entre deux rampes énormes de rochers, si étroite par endroits, que trois hommes ne pourraient passer de front. Plus loin, elle longe des précipices; la gorge s'ouvre brusquement ; et l'on a des échappées sur la mer, d'immenses horizons bleus. Mais M. Mouchel n'était pas dans un état d'esprit à admirer le paysage. Il jurait, lorsque des pierres roulaient sous ses talons. C'était la faute à Goqueville, il se pro~ mettait de secouer ces fainéants de la belle manière. Cependant, il approchait. Tout d'un coup, au tournant de la dernière roche, il aperçut les

vingt maisons du village pendues au flanc de la falaise.

Neuf heures sonnaient. On se serait cru en juin, tant le ciel était bleu et chaud; un temps superbe, un air limpide, doré d'une poussière de soleil, rafraîchi d'une bonne odeur marine. M. Mouchel s'engagea dans l'unique rue du village, où il venait bien souvent ; et, comme il passait devant la maison de Rouget, il entra. La maison était vide. Il donna ensuite un coup d'œil chez Fouasse, chézTupain, chez Brissemotte. Pas une âme ; toutes les portes ouvertes, et personne dans les salles. Qu'est-ce que cela voulait dire? Un léger froid commençait à lui courir sur la peau. Alors, il songea aux autorités. Certainement, l'Empereur le renseignerait. Mais la maison de l'Empereur était vide comme les autres ; jusqu'au garde champêtre qui manquait ! Ce village désert et silencieux le terrifiait maintenant. Il courut chez le maire. Là, une autre surprise l'attendait : le ménage se trouvait dans un gâchis abominable ; on n'avait pas fait les lits depuis trois jours; la vaisselle traînait, les chaises culbutées semblaient indiquer quelque bataille. Boul-^.versé, rêvant des cataclysmes, M. Mouchel voulut aller jusqu'au bout, et il visita l'église. Pas

plus de cnré que de maire. Tous les pouvoirs et la religion elle-même avaient disparu. Coqueville, abandonné, dormait sans un souffle, sans un chien, sans un chat. Plus même de volailles, les poules s'en étaient allées. Rien, le vide, le silence, un sommeil de plomb, sous le grand ciel bleu.

Parbleu! ce n'était pas étonnant, si Coqueville n'apportait point sa pêche I Coqueville avait déménagé, Coqueville était mort. Il fallait prévenir la police. Cette catastrophe mystérieuse exaltait M. Mouchel, lorsque ayant eu l'idée de descendre sur la plage, il poussa un cri. Au milieu du sable, la population entière gisait. 11 crut à un massacre général. Mais des ronflements sonores vinrent le détromper. Dans la nuit du dimanche, Coqueville avait fait la fête si tard, qu'il s'était trouvé dans l'impossibilité absolue de rentrer se coucher. Alors, il avait dormi sur le sable, à la place même où il était tombé, autour des neuf tonneaux complètement bus.

Oui, tout Coqueville ronflait là; j'entends les enfants, les femmes, les vieillards et les hommes. Pas un n'était debout. Il y en avait sur le ventre, il y en avait sur le dos; d'autres se tenaient en chier. de fusil. Comme on fait son lit, on se

couche. Et les gaillards se trouvaient semés au petit bonheur de l'ivresse, pareils à une poignée de feuilles que le vent a roulées. Des hommes avaient culbuté, la tête plus basse que les talons. Des femmes montraient leurs derrières. C'était plein de bonhomie, un dortoir au grand air, car, où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir.

Justement on était à la nouvelle lune. Coqueville, croyant avoir soufflé sa chandelle, s'était abandonné dans le noir. Puis, le jour avait grandi ; et, maintenant, le soleil flambait, un soleil qui tombait d'aplomb sur les dormeurs, sans leur faire cligner les paupières. Ils dormaient rudement, tous la face réjouie, avec la belle innocence des ivrognes. Les poules, de grand matin, devaient être descendues piquer les tonneaux, car elles étaient soûles, elles aussi, couchées dans le sable. Même il y avait cinq chats et trois chiens, les pattes en Tair, gris d'avoir sucé les verres, ruisselant de sucre.

Un instant, M. Mouchel marcha au milieu des dormeurs, en ayant soin de n'écraser personne. Il comprenait, car on avait également recueilli à Grandportdes tonneaux, provenant du naufrage d'un navire anglais. Toute sa colère était tombée. Quel spectacle touchant et moral! Coqueville

réconcilié, les Mahé et les FJoche couchés ensemble ! A.U dernier verre, les pires ennemis s'étaient embrassés. Tupain et Fouasse ronflaient la main dans la main, en frères incapables à l'avenir de se disputer un héritage. Qaant au ménage Rouget, il offrait un tableau plus aimable encore, Marie dormait entre Rouget et Brisemotte, comme pour dire que, désormais, ils vivraient ainsi; heureux tous les trois.

Mais un groupe surtout faisait une scène de famille attendrissante. C'était Delphin et Margot, au cou l'un de l'autre ; ils sommeillaient, la joue contre la joue, les lèvres encore ouvertes par un baiser. A leurs pieds, l'Empereur, couché en travers, les gardait. Au-dessus d'eux, La Queue ronflait en père satisfait d'avoir casé sa fille, tandis que le père Radiguet, tombé là comme les autres, les bras élargis, semblait les bénir. En dormant, Margot tendait toujours son museau rose, pareille à une chatte amoureuse qui aime qu'on la gratte sous le menton.

La fête avait fini par un mariage. Et M. Mouchel lui-même, plus tard, épousa la veuve Dufeu, qu'il battit comme plâtre. Parlez-en dans la basse Normandie, on vous dira avec des rires ; « Ahl oui, la fête à Goqueville ! »

Lecoratede Verteuil acinquante-cinqans. Il appartientàunedesplus illustres familles de France, et possède une grande fortune. Boudant le Gouvernement, il s'est occupé comme il a pu, a donné des articles aux revues sérieuses, qui l'ont fai entrer à l'Académie des sciences morales et politiques, s'est jeté dans les affaires, s'est passionné successiveaaent pour l'agriculture, l'élevage, les beaux-arts. Même, un instant, il a été député, et s'est distingué par la violence de son opposition.

La comtesse Mathilde de Verteuil a quarantesix ans. Elle est encore citée comme la blonde la plus adorable de Paris. L'âge semble blanchir sa peau. Elle était un peu maigre ; maintenant, ses épaules, en mûrissant, ont pris la rondeur d'un fruit soyeux. Jamais elle n'a été plus belle. Quand elle entre dans un salon, avec ses cheveux d'or et le satin de sa gorge, elle parait être un astre à son lever ; et les femmes de vingt ans la jalousent.

Le ménage du comte et de la comtesse est un de ceux dont on ne dit rien. Ils se sont épousés comme on s*épouse le plus souvent dans leur monde. Même on assure qu'ils ont vécu six ans très bien ensemble. A cette époque, ils ont eu un fils, Roger, qui est lieutenant, et une fille, Blanche, qu'ils ont mariée l'année dernière à M. de Bussac, maître des requêtes. Ils se rallient dans leurs enfants. Depuis des années qu'ils ont rompu, ils restent bons amis, avec un grand fond d'égoïsme. Ils se consultent, sont parfaits l'un pour l'autre devant le monde, mais s'enferment ensuite dans leurs appartements, où ils reçoivent des intimes à leur guise.

Cependant, une nuit, Mathilde rentre d'un bal vers deux heures du matin. Sa femme de

chambre la déshabille ; puis, au moment de se retirer, elle dit :

— Monsieur le comte s'est trouvé un peu indisposé ce soir.

La comtesse, à demi endormie, tourne paresseusement la tête.

— Ah ! raurmure-t-elle.

Elle s'allonge, elle ajoute :

— Réveillez-moi demain à dix heures, j'attends la modiste.

Le lendemain, au déjeuner, comme le comte ne parait pas, la comtesse fait d'abord demander de ses nouvelles ; ensuite, elle se décide à monter auprès de lui. Elle le trouve très pâle dans son lit, très correct. Trois médecins sont déjà venus, ont causé à voix basse et laissé des ordonnances ; ils doivent revenir le soir. Le malade est soigné par deux domestiques, qui s'agitent graves et muets, étouffant Je bruit de leurs talons sur les tapis. La grande chambre sommeille, dans une sévérité froide; pas un linge ne traîne, pas un meuble n'est dérangé. C'est la maladie propre et digne, la maladie cérémonieuse, qui attend des visites.

— Vous souffrez donc, mon ami? demanda la comtesse en entrant.

Le comte fait un effort pour sourire.

— Oh î un peu de fatigue, répondit-il. Je n*ai besoin que de repos... Je vous remercie devons être dérangée.

Deux jours se passent. La chambre reste digne ; chaque objet est à sa place, les potions disparaissent sans tacher un meuble. Les faces rasées des domestiques ne se permettent même pas d'exprimer un sentiment d'ennui. Cependant, le comte sait qu'il est en danger de mort ; il a exigé la vérité des médecins, et il les laisse agir, sans une plainte. Le plus souvent, il demeure les yeux fermés, ou bien il regarde fixement devant lui, comme s'il réfléchissait à sa solitude.

Dans le monde, la comtesse dit que son mari est soufi'rant. Elle n'a rien changea son existence, mange et dort, se promène à ses heures. Chaque matin et chaque soir, elle vient elle-même demander au comte comment il se porte.

— Eh bien I allez-vous mieux, mon ami?

— Mais oui, beaucoup mieux, je vous remercie, ma chère Mathilde.

— Si vous le désirez, je resterais près de vous.

— Non, c'est inutile. Julien et François suftisent... A quoi bon vous fatiguer?

Entre eux, ils se comprennent, ils ont vécu séparés et tiennent à mourir séparés. Le comte a cette jouissance amère de l'égoïste, désireux de s'en aller seul, sans avoir autour de sa couche l'ennui des comédies de la douleur. Il abrège le plus possible, pour lui et pour la comtesse, le désagrément du suprême tèle-à-tète. Sa volonté dernière est de disparaître proprement, en homme du monde qui entend ne déranger et ne répugner personne.

Pourtant, un soir, il n'a plus que le souffle, il sait qu'il ne passera pas la nuit. Alors, quand la comtesse monte faire sa visite accoutumée, il lui dit en trouvant un dernier sourire :

— Ne sortez pas... je ne me sens pas bien.

Il veut lui éviter les propos du monde. Elle, de son côté, attendait cet avis. Et elle s'installe dans la chambre. Les médecins ne quittent plus l'agonisant. Les deux domestiques achèvent leur service, avec le même empressement silencieux. On a envoyé chercher les enfants, Roger et Blanche, qui se tiennent près du lit, à côté de leur mère. D'autres parents occupent une pièce voisine. La nuit se passe de la sorte, dans

une attente grave. Au matin, les derniers sacrements sont apportés, le comte communie devant tous, pour donner un dernier appui à la religion. Le cérémonial est rempli, il peut mourir.

Mais il ne se hâte point, semble retrouver des forces, afin d'éviter une mort convulsée et bruyante. Son souffle, dans la vaste pièce sévère, émet seulement le bruit cassé d'une horloge qui se détraque. C'est un homme bien élevé qui s'en va. Et, lorsqu'il a embrassé sa femme ■et ses enfants, il les repousse d'un geste, il retombe du côté de la muraille, et meurt seul.

Alors, un des médecins se penche, ferme les yeux du mort. Puis, il dit à demi voix :

— C'est fini.

Des soupirs et des larmes montent dans le silence. La comtesse, Roger et Blanche se sont agenouillés. Ils pleurent entre leurs mains jointes; on ne voit pas leurs visages. Puis, les deux enfants emmènent leur mère, qui, à la porte, A'oulant marquer son désespoir, balance sa taille dans un dernier sanglot. Et, dès ce moment, le mort appartient à la pompe de ses obsèques.

Les médecins s'en sont allés, en arrondissant le dos et en prenant une figure vaguement désolée. On a fait demander un prêtre à la paroisse.

pour veiller le corps. Les deux domestiques restent avec ce prêtre, assis sur des chaises, raides et dignes; c'est la fin attendue de leur service. L'un d'eux aperçoit une cuiller oubliée sur un meuble ; il se lève et la glisse vivement dans sa poche, pour que le bel ordre de la chambre ne soit pas troublé.

On entend au-dessous, dans le grand salon, un bruit de marteaux : ce sont les tapissiers qui disposent cette pièce en chapelle ardente. Toute la journée est prise par l'embaumement ; les portes sont fermées. Tembaumeur est seul avec ses aides. Lorsqu'on descend le comte, le lendemain, et qu'on l'expose, il est en habit, il a une fraîcheur de jeunesse.

Dès neuf heures, le matin des obsèques, l'hôtel s'empnt d'un murmure de voix. Le fils et le gendre du défunt, dans un salon du rez-de-chaussée, reçoivent la cohue ; ils s'inclinent, ils gardent une politesse muette de gens affligés. Toutes les illustrations sont là, la noblesse, l'eirmée, la magistrature ; il y a jusqu'à des sénateurs et des membres de l'Institut.

A dix heures enfin, le convoi se met en marche pour se rendre à l'église. Le corbillard est une voiture de première classe, empanachée de

plumes, drapée de tentures à franges d'argent. Les cordons du poêle sont tenus par un maréchal de France, un duc, vieil ami du défunt, un ancien ministre et un académicien. Roger de Verteuil et M. de Bussac conduisent le deuil. Ensuite, vient le cortège, un flot de monde ganté et cravaté de noir, tous des personnages importants qui soufflent dans la poussière et marchent avec le piétinement sourd d'un troupeau débandé.

Le quartier ameuté est aux fenêtres ; des gens font la haie sur les trottoirs, se découvrent et regardent passer avec des hochements de tête le corbillard triomphal, La circulation est interrompue par la file interminable des voitures de deuil, presque toutes vides; les omnibus, les fiacres, s'amassent dans les carrefours ; on entend les jurons des cochers et les claquements des fouets. Et, pendant ce temps, la comtesse de Yerteuil, restée chez elle, s'est enfermée dans son appartement, en faisant dire que les larmes l'ont brisée. Étendue sur une chaise longue, jouant avec le gland de sa ceinture, elle regarde le plafond, soulagée et rêveuse.

A l'église, la cérémonie dure près de deux heures. Tout le clergé est en l'air; depuis le ma-

lin, on ne voit que des prêtres affairés courir en surplis, donner des ordres, s'éponger le front et se mouciier avec des bruits retentissants. Au milieu de la nef tendue de noir, un catafalque flamboie. Enfin, le cortège s'est casé, les femmes à gauche, les hommes à droite ; et les orgues roulent leurs lamentations, les chantres gémissent sourdement, les enfants de choeur ont des sanglots aigus; tandis que, dans des torchères, brûlent de hautes flammes vertes, qui ajoutent leur pâleur funèbre à la pompe de la cérémonie.

— Est-ce que Faure ne doit pas chanter? demande un député à son voisin.

— Oui, je crois, répond le voisin, un ancien préfet, homme superbe qui sourit de loin aux dames.

Et, lorsque la vçix du chanteur s'élève dans la nef frissonnante :

— Hein ! quelle méthode, quelle ampleur! reprend-il à demi voix, en balançant la tète de ravissement.

Toute l'assistance est séduite. Les dames, un vague sourire aux lèvres, songent à leurs soirées de l'Opéra. Ce Faure a vraiment du talent ! Un ami du défunt va jusqu'à dire :

— Jamais il n'a mieux chanté !... C'est fâcheux

que ce pauvre Yerleuil ne puisse l'entendre, lui qui l'aimait tant I

Les chantres, en chapes noires, se promènent autour du catafalque. Les prêtres, au nombre d'une vingtaine, compliquent le cérémonial, saluent, reprennent des phrases latines, agitent des goupillons. Enfin, les assistants eux-mêmes défilent devant le cercueil, les goupillons circulent. Et l'on sort, après les poignées de mains à la famille. Dehors, le plein jour aveugle la

cohue.

G'estune bellejournée de juin. Dans l'air chaud,

des fils légers volent. Alors, devant l'église, sur la petite place, il y a des bousculades. Le cortège est long à se réorganiser. Ceux qui ne veulent pas aller plus loin, disparaissent. A deux cents mètres au bout d'une rue on aperçoit déjà les plumets du corbillard qui se balancent, lorsque la place est encore tout encombrée de voitures. On entend les claquements des portières et le trot brusque des chevaux sur le pavé. Pourtant, les cochers prennent la file, le convoi se dirige vers le cimetière.

Dans les voitures, on est à l'aise, on peut croire qu'on se rend au Bois lentement, au milieu de Parib printanier. Comme on n'aperçoit plus le

corbillard, on oublie vite renterrement ; et des conversations s'engagent, les dames parlent de la saison d'été, les hommes causent de leurs affaires.

— Dites donc, ma chère, allez-vous encore à Dieppe, cette année?

— Oui, peut-être. Mais ce ne serait jamais qu'en août. . . Nous partons samedi pour notre propriété de la Loire.

— Alors, mon cher, il a surpris la lettre, et ils se sont battus, oh! très gentiment, une simple égratignure... Le soir, j'ai dîné avec lui au cercle. Il m'a même gagné vingt-cinq louis.

— N'est-ce pas? la réunion des actionnaires est pour après-demain... On veut me nommer du comité. Je suis si occupé, je ne sais si je pourrai.

Le cortège, depuisun instant, suit une avenue.

Une ombre fraîche tombe des arbres, et les gaietés du soleil chantent dans les verdures. Tout d'un coup, une dame étourdie, qui se penche à une portière, laisse échapper :

— Tiens ! c'est charmant par ici !

Justement, le convoi entre dans le cimetière Montparnasse. Les voix se taisent, on n'entend plus que le grincement des roues sur le

sable des allées. Il faut aller tout au bout, la sépulture des Yerteuil est au fond, à gauche : un grand tombeau de marbre blanc, une sorte de chapelle, très ornée de sculptures. On pose le cercueil devant la porte de cette chapelle, et les discours commencent.

Il y en a quatre. L'ancien ministre retrace la vie politique du défunt, qu'il présente comme un génie modeste qui aurait sauvé la France, s'il n'avait pas méprisé l'intrigue. Ensuite, un ami parle des vertus privées de celui que tout le rionde pleure. Puis, un monsieur inconnu prend la parole comme délégué d'une Société industrielle, dont le comte de Verteuil était président honoraire. Enfin, un petit homme à mine grisé dit les regrets de l'Académie des sciences morales et politiques.

Pendant ce temps, les assistants s'intéressent aux tombes voisines, lisent des inscriptions sur les plaques de marbre. Ceux qui tendent l'oreille, attrapent seulement des mots. Un vieillard, auxlèvres pincées, après avoir saisi ce bout de phrase : « ... les qualités du cœur, la générosité etla bonté des grands caractères... » hoche le menton, en murmurant;

— Ab bien I oui, je l'ai connu, c'était un chien fini!

Le dernier adieu s'envole dans l'air. Quand les prêtres ont béni le corps, le monde se retire, et il n'y a plus, dans ce coin écarté, que les fossoyeurs qui descendent le cercueil. Les cordes ont un frottement sourd, la bière de chêne craque. Monsieur le comte de Verteuil est chez lui.

Et la comtesse, sur sa chaise longue, n'a pas bougé. Elle joue toujours avec le gland de sa ceinture, les yeux au plafond, perdue dans une rêverie, qui, peu à peu, fait monter une rougeur à ses joues de belle blonde.

Madame Guérard est veuve. Son mari, qu'elle a perdu depuis huit ans, était magistrat. Elle appartient à la haute bourgeoisie et possède une fortune de deux millions. Elle a trois enfants, trois fils, qui, à la mort de leur père, ont hérité chacun de cinq cent mille francs. Mais ces fils, dans cette famille sévère, froide et guindée, ont poussé comme des rejetons sauvages, avec des appétits et des fêlures venus on ne sait d'où. En quelques années, ils ont mangé leurs cinq cent mille francs. L'aîné, Charles s'est passionné pour la mécanique et a gâché un argent fou en inventions extraordinaires. Le second, Georges, s'est laissé dévorer par les femmes. Le troisième,

Maurice, a été volé par un ami, avec lequel il a entrepris de bâtir un théâtre. Aujourd'hui, les trois fils sont à la charge de la mère, qui veut bien les nourrir et les loger, mais qui garde sur elle par prudence les clefs des armoires.

Tout ce monde habite un vaste appartement de la rue de Turenne, au Marais. Madame Guérard a soixante-huit ans. Avec l'âge, les manies sont venues. Elle exige, chez elle, une tranquillité et une propreté de cloître. Elle est avare, compte les morceaux de sucre, serre elle-même les bouteilles entamées, donne le linge et la vaisselle au fur et à mesure des besoins du service. Ses fils sans doute l'aiment beaucoup,, et elle a gardé sur eux, malgré leurs trente ans et leurs sottises, une autorité absolue. Mais quand elle se voit seule au milieu de ces trois grands diables, elle a des inquiétudes sourdes, elle craint toujours des demandes d'argent, qu'elle ne saurait comment repousser. Aussi a-t-elle eu soin de mettre sa fortune en propriétés foncières : elle possède trois maisons dans Paris et des terrains du côté de Vincennes. Ces propriétés lui donnent le plus grand mal ; seulement, elle est tranquille, elle ouve des excuses pour ne pas donner de grosses sommes à la fois.

Charles, Georges et Maurice, d'ailleurs, grugent la maison le plas qu'ils peuvent. Ils campent là, se disputant les morceaux, se reprochant mutuellement leur grosse faim. La mort de leur mère les enrichira de nouveau ; ils le savent, et le prétexte leur semble suffisant pour attendre sans rien faire. Bien qu'ils n'en causent jamais, leur continuelle préoccupation est de savoir comment le partage aura lieu ; s'ils ne s'entendent pas, il faudra vendre, ce qui est toujours une opération ruineuse. Et ils songent à ces choses sans aucun mauvais désir, uniquement parce qu'il faut tout prévoir. Ils sont gais, bons enfants, d'une honnêteté moyenne; comme tout le monde, ils souhaitent que leur mère vive le plus longtemps possible. Elles ne les gêne pas, ils attendent, voilà toi t.

Un soir, en sortant de table, M"^ Guérara est prise d'un malaise. Ses fils la forcent de se coucher, et ils la laissent avec sa femme de chambre, lorsqu'elle leur assure qu'elle est mieux, qu'elle a seulement une grosse migraine. Mais, le lendemain, l'état de la vieille dame a empiré, le médecin de la famille, inquiet, demande une consultation. M"* Guérard est en grand danger.

Alors, pendant huit jours, un drame se joue autour du lit de la mourante.

Son premier soin, lorsqu'elle s'est vue clouée dans sa chambre par la maladie, a été de se faire donner toutes les clefs et de les cacher sous son oreiller. Elle veut, de son lit, gouverner encore, protéger ses armoires contre le gaspillage. Des luttes se livrent en elle, des doutes la déchirent. Elle ne se décide qu'après de longues hésitations. Ses trois fils sont là, et elle les étudie de ses yeux vagues, elle attend une bonne inspiration.

Un jour, c'est dans Georges qu'elle a confiance. Elle lui fait signe d'approcher, elle lui dit à demivoix :

— Tiens, voilà la clef du buffet, prends le sucre... Tu refermeras bien et tu me rapporteras la clef.

Un autre jour, elle se défie de Georges, elle le suit du regard, dès qu'il bouge, comme si elle craignait de lui voir glisser les bibelots de la cheminée dans ses poches. Elle appelle Charles, lui confie une clef à son tour, en murmurant :

— La femme de chambre va aller avec toi. Tu ja regarderas prendre des draps et tu refermeras toi-même.

Dans son agonie, c'est là son supplice : nepliis pouvoir veiller aux dépenses de la maison. Elle . se souvient des folies de ses enfants, elle les sait paresseux, gros mangeurs, le crâne fêlé, les mains ouvertes. Depuis longtemps, elle-n'a plus d'estime pour eux, qui n'ont réalisé aucun de ses rêves, qui blessent ses habitudes d'économie et de rigidité. L'affection seule surnage et pardonne. Au fond de ses yeux suppliants, on lit qu'elle leur demande en grâce d'attendre qu'elle ne soit plus là, avant de vider ses tiroirs et de se partager son bien. Ce partage, devant elle, serait une torture pour son avarice expirante.

Cependant, Charles, Georges et Maurice se montrent très bons. Ils s'entendent, de façon à ce qu'un d'eux soit toujours près de leur mère. Une sincère affection parait dans leurs moindres soins. Mais, forcément, ils apportent avec eux les insouciances du dehors, l'odeur du cigare qu'ils ont fumé, la préoccupation des nouvelles qui courent la ville. Et i'égoïsme de la malade souffre de n'être pas tout pour ses enfants, à son heure dernière. Puis, lorsqu'elle s'affaiblit, ses méfiances mettent une gêne croissante entre les jeunes gens et elle. S'ils ne songeaient pas à la fortune dont ils vont hériter, elle leur donnerait la pensée de

cet arsfent, par la manière dont elle le défend jusqu'au dernier souffle. Elle les regarde d'un air si aigu, avec des craintes si claires, qu'ils détournent la tête. Alors, elle croit qu'ils guettent son agonie ; et, en vérité, ils y pensent, ils sont ramenés continuellement à cette idée, par l'interrogation muette de ses regards. C'est elle qui fait pousser en eux la cupidité. Quand elle en surprend un, rêveur, la face pâle, elle lui dit :

— Viens près de moi... A quoi réfléchis-tu?

— A rien, mère.

Mais il a eu un sursaut. Elle hoche lentement la tète, elle ajoute :

— Je vous donne bien du souci, mes enfants. Allez, ne vous tourmentez pas, je ne serai bientôt plus là.

Ils l'entourent, ils lui jurent qu'ils l'aiment et qu'ils la sauveront. Elle répond que non, d'un signe entêté ; elle s'enfonce davantage dans sa défiance. C'est une agonie afl'reuse, empoisonnée par l'argent.

La maladie dure trois semaines. Il y a déjà eu cinq consultations, on a fait venir les plus grandes célébrités médicales. La femme de chambre aide les fils de madame à la soigner ; et, malgré les précautions, un peu de désordre s'est mis dans

l'appartement. Tout espoir est perdu, le médecin annonce que, d'une heure à l'autre, la malade peut succomber.

Alors, un matin que ses fils la croient endormie, ils causent entre eux, près d'une fenêtre, d'une difficulté qui se présente. On est au 15 j uillet, elle avait l'habitude de toucher elle-même les loyers de ses maisons, et ils sont fort embarrassés, ne sachant comment faire rentrer cet argent. Déjà, les concierges ont demandé des ordres. Dans l'état de faiblesse où elle est, ils ne peuvent lui parler d'affaires. Cependant, si une catastrophe arrivait, ils auraient besoin des loyers, pour parer à certains frais personnels.

— Mon Dieu ! dit Charles à demi voix, je vais, si vous le voulez, me présenter chez les locataires... Ils comprendront la situation, ils paieront.

Mais Georges et Maurice paraissent peu goûter ce moyen. Eux aussi, sont devenus défiants.

— Nous pourrions t'accompagner, dit le premier. Nous avons tous les trois des dépenses à faire.

— Eh bien ! je vous remettrai l'argent... Vous ne me croyez pas capable de me sauver avec, bien sûri

^ Non, mais il est bon que nous soyons ensemble. Ce sera plus régulier.

Et ils se regardent, avec des yeux où luisent déjà les colères et les rancunes du partage. La succession est ouverte, chacun veut s'assurer la part la plus large. Charles reprend brusquement, en continuant tout haut les réflexions que ses frères font tout bas :

— Écoutez, nous vendrons, ça vaudra mieux... Si nous nous querellons aujourd'hui, nous nous mangerons demain.

Mais un râle leur fait vivement tourner la tête. Leur mère s'est soulevée, blanche, les yeux hagards, le corps secoué d'un frisson. Elle a entendu, elle tend ses bras maigres, elle répète d'une voix épouvantée :

— Mes enfants... mes enfants...

Et une convulsion la rejette sur l'oreiller, elle meurt dans la pensée abominable que ses fils la volent.

Tous les trois, terrifiés, sont tombes a genoux devant le lit. Ils baisent les mains de la morte, ils lui ferment les yeux avec des sanglots. A ce moment, leur enfance leur revient au cœur, et ils ne sont plus que des orphelins. Mais cette

mort affreuse reste au fond d'eux, comme un remords et comme une haine.

La toilette de la morte est faite par la femme de chambre. On envoie chercher une religieuse pour veiller le corps. Pendant ce temps, les trois fils sont en courses ; ils vont déclarer le décès, • commander les lettres de faire-part, régler la cérémonie funèbre. La nuit, ils se relaient et veillent chacun à son tour avec la religieuse. Dans la chambre, dont les rideaux sont tirés, la morte est restée étendue au milieu du lit, la tête roide, les mains croisées, un crucifix d'argent sur la poitrine. A côté d'elle, brûle un cierge. Un brin de buis trempe au bord d'un vase plein d'eau bénite. Et la veillée s'achève dans le frisson du matin. La religieuse demande du lait chaud, parce qu'elle n'est pas à son aise.

Une heure avant le convoi, l'escalier s'emplit de monde. La porle cochère est tendue de draperies noires, à frange d'argent. C'est là que le cercueil est exposé, comme au fond d'une étroite chapelle, entouré de cierges, recouvert de couronnes et de bouquets. Chaque personne qui entre prend un goupillon dans un bénitier, au pied de la bière, et asperge le corps. A onze heures, le convoi se met en marche. Les fils de

la défunte conduisent le deuil. Derrière eux, on reconnaît des magistrats, quelques grands industriels, toute une bourgeoisie grave et importante, qui marche à pas comptés, avec des regards obliques sur les curieux arrêtés le long des trottoirs. Il y a, au bout du cortège, douze voitures de deuil. On les compte, on les remarque beaucoup dans le quartier.

Cependant, les assistants s'apitoyent sur Charles, Georges et Maurice, en habit, gantés de noir, qui marchent derrière le cercueil, la tète basse, le visage rougi de larmes. Du reste, il n'y a qu'un cri ; ils enterrent leur mère d'une façon très convenable. Le corbillard est de troisième classe, on calcule qu'ils en auront pour plusieurs milliers de francs. Un vieux notaire dit avec un un fin sourire :

— Si madame Guérard avait payé elle-même son convoi, elle aurait économisé s/x voitures.

A l'église, la porte est tendue, les orgues jouent, l'absoute est donnée par le curé de la paroisse. Puis, q^and les assistants ont défilé devant le corps, 11 j trouvent à l'entrée de la nei les trois fils rangés sur une seule file, placés là pour rfecevoir les poignées de main des assistants qui ne peuvent aller jusqu'au cimetière. Pendant

dix minutes, ils ont le bras tendu, ils serrent des mains sans même reconnaître les gens, mordant leurs lèvres, rentrant leurs larmes. Et c'est un grand soulagement pour eux, lorsque 1 église est vide et qu'ils reprennent leur marche lente derrière le corbillard.

Le caveau de famille des Guérard est au cimetière du Père-Lachaise. Beaucoup de personnes restent à pied, d'autres montent dans les voitures de deuil. Le cortège traverse la place de la Bastille et suit la rue de la Roquette. Des passants lèvent les yeux, se découvrent. C'est un convoi riche, que les ouvriers de ce quartier populeux regardent passer, en mangeant des saucisses dans des morceaux de pain fendus.

En arrivant au cimetière, le convoi tourne à gauche et se trouve tout de suite devant le tombeau : un petit monument, une chapelle gothique, qui portt sur son fronton ces mots gravés en noir : Famille Guérard. La porte en fonte découpée, grande ouverte, laisse apercevoir la table d'un autel, où des cierges brûlent. Autour du mon-ument, d'autres constructions dans le même goût s'alignent et forment des rues; on dirait la devanture d'un marchand de meubles, avec des armoires, des commodes, des secre-

taîres, fraîchement terminés et rangés symétriquement à l'étalage. Les assistants sont distraits, occupés de cette architecture, cherchant un peu d'ombre sous les arbres de l'allée voisine. Une dame s'est éloignée pour admirer un rosier magnifique, un bouquet fleuri et odorant, qui a poussé sur une tombe.

Cependant, le cercueil a été descendu. Un prêtre dit les dernière prières, tandis que les fossoyeurs, en veste bleue, attendent à quelques pas. Les trois fils sanglotent, les yeux fixés sur le caveau béant, dont on a enlevé la dalle ; c'est là, dans cette ombre fraîche, qu'ils viendront dormir à leur tour. Des amis les emmènent, quand , les fossoyeurs s'approchent.

Et, deux jours plus tard, chez le notaire de leur mère, ils discutent, les dents serrées, les yeux secs, avec un emportement d'ennemis décidés à ne pas céder sur un centime. Leur intérêt serait d'attendre, de ne pas hâter la vente des propriétés. Mais ils se jettent leurs vérités à la face : Charles ma'^ gérait tout avec ses inventions ; Georges doit avoir quelque fille qui le plume; Maurice est certainement encore dans une spéculation folle, où il engloutirait leurs capitaux. Vainement, le notaire essaye de leur faire con-

dure un arrangement à l'amiable. Ils se séparent, en menaçant de s'envoyer du papier timbré.

o'est la morte qui se réveille en eux, avec son avarice et ses terreurs d'être volée. Quand l'argent empoisonne la mort, il ne sort de la mort que de la colère. On se bat sur les cercueils.

M. Rousseau s^est marié à vingt ans avec une orpheline, Adèle Lemercier, qui en avait dixhuit. A eux deux, ils possédaient soixante-dix francs, le soir de leur entrée en ménage. Ils ont d'abord vendu du papier à lettre et des bâtons de cire à cacheter, sous une porte cochère. Puis, ils ont loué un trou, une boutique large comme la main, dans laquelle ils sont restés dix ans à élargir petit à petit leur commerce. Maintenant, Ils possèdent un magasin de papeterie, rue de Clichy, qui vaut bien une cinquantaine de mille francs.

Adèle n'est pas d'une forte santé. Elle a toujours toussé un peu. L'air enfermé de la bou-

tique, l'immobilité du comptoir, ne lui valent rien. Un médecin qu'ils ont consulté, lui a recommandé le repos et les promenades par les beaux temps. Mais ce sont là des ordonnances qu'on ne peut suivre, quand on veut vite amasser de petites rentes, pour les manger en paix. Adèle dit qu'elle se reposera, qu'elle se promènera plus tard, lorsqu'ils auront vendu et qu'ils se seront retirés en province.

M. Rousseau, lui, s'inquiète bien, les jours où il la voit pâle, avec des taches rouges sur les joues. Seulement, il a sa papeterie qui l'absorbe, il ne saurait être sans cesse derrière elle, à l'empêcher de commettre des imprudences. Pendant des semaines, il ne trouve pas une minute pour lui parler de sa santé. Puis, s'il vient à entendre sa petite toux sèche, il se fâche, il la force à mettre son châle et à faire un tour avec lui aux Champs-Elysées. Mais elle rentre plus fatiguée, toussant davantage; les tracas du commerce reprennent M. Rousseau ; la maladie est de nouveau oubliée, jusqu'à une nouvelle crise. C'est ainsi dans le commerce : on y meurt, sans avoir le temps de se soigner.

Un jour, M. Rousseau prend le médecin à part et lui demande franchement si sa femme est en

danger. Le médecin commence par dire qu'on doit compter sur la nature, qu'il a vu des.' sns beaucoup plus malades se tirer d'affaire. Puis, pressé de questions, il confesse que madame Rousseau est phthisique, même à un degré assez avancé. Le mari est devenu blême, en entendant cet aveu. Il aime Adèle, pour le long effort qu'ils ont fait ensemble, avant de manger du pain blanc tous les jours. Il n'a pas seulement en elle une femme, il a aussi un associé, dont il connaît l'activité et l'intelligence. S'il la perd, il sera frappé à la fois dans son affection et dans son commerce. Cependant, il lui faut du courage, il ne peut fermer sa boutique pour pleurer à son aise. Alors, il ne laisse rien voir, il tâche de ne pas effrayer Adèle en lui montrant des yeux rouges. Il repremi son train-train. Au bout d'un mois, quand il pense à ces choses tristes, il finit par se persuader que les médecins se trompent souvent. Sa femme n^a pas l'air plus malade. Et il en arrive à la voir mourir lentement, sans trop souffrir lui-même, distrait par ses occupations, s'attendant à une catastrophe, mais la reculant dans un avenir illimité.

Adèle répète parfois :

— Ah! quand nous serons à la campagne, tu

verras comme je me porterai!... Mon Dieu! il n'y a plus que huit ans à attendre. Ça passera vite.

Et M. Rousseau ne songe pas qu'ils pourraient se retirer tout de suite, avec de plus petites économies. Adèle ne voudrait pas d'abord. Quand on s'est fixé un chiffre, on doit l'atteindre.

Pourtant, deux fois déjà, M°" Rousseau a dû prendre le lit. Elle s'est relevée, est redescendue au comptoir. Les voisins disent : « Voilà une petite femme qui n'ira pas loin.» Et ils ne se trompent pas. Juste au moment de l'inventaire, elle reprend le lit une troisième fois. Le médecin vient le matin, cause avec elle, signe une ordonnance d'une main distraite. M. Rousseau, prévenu, sait que le fatal dénouement approche. Mais l'inventaire le tient en bas, dans la boutique, et c'est à peine s'il peut s'échapper cinq minutes, de temps à autre. Il monte; quand le médecin est là ; puis, il s'en va avec lui et reparait un instant avant le déjeuner ; il se couche à onze heures, au fond d'un cabinet, où il a fait mettre un lit de sangles. C'est la bonne, Françoise, qui soigne la malade. Une terrible fille, cette Françoise, une auvergnate aux grosses mains brutales, d'une politesse et d'une propreté

douteuses ! Elle bouscule la mourante, lui apporte ses potions d'un air maussade, fait un bruit intolérable en balayant la cbambre, qu'elle laisse dans un grand désordre ; des fioles toutes poissées traînent sur la commode, les cuvettes ne sont jamais lavées, les torchons pendent aux dossiers des chaises ; on ne sait plus où mettre le pied, tant le carreau est encombré. M"»* Rousseau, cependant, ne se plaint pas et se contente de donner des coups de poing contre le mur, lorsqu'elle appelle la bonne et que celle-ci ne veut pas répondre. Françoise n'a pas qu'à la soigner; il faut, en bas, qu'elle tienne la boutique propre, qu'elle fasse la cuisine pour le patron et les employés, sans compter les courses dans le quartier et les autres besognes imprévues. Aussi madame ne peut-elle exiger de l'avoir toujours auprès d'elle. On la soigne quand on a le temps.

D'ailleurs, même dans son lit, Adèle s'occupe de son commerce. Elle suit la vente, demande chaque soir comment ça marche. L'inventaire l'inquiète. Dès que son mari peut monter quelques minutes, elle ne lui parle jamais de sa santé, elle le questionne uniquement sur les bénéfices probatîes. C'est un grand chagrin pour

elle d'apprendre que l'année est médiocre, quatorze cents francs de moins que Tannée précédente. Quand la fièvre la brûle, elle se souvient encore sur l'oreiller des commandes de la dernière semaine, elle débrouille des comptes, elle dirige la maison. Et c'est elle qui renvoie son mari, s'il s'oublie dans la chambre. Ça ne la guérit pas qu'il soit là, et ça compromet les affaires. Elle est sûre que les commis regardent passer le monde, elle lui répète :

— Descends, mon ami, je n'ai besoin de rien, je t'assure. Et n'oublie pas de t'approvisionner de registres, parce que voilà la rentrée des classes, et que nous en manquerions.

Longtemps, elle s'abuse sur son véritable état. Elle espère toujours se lever le lendemain et reprendre sa place au comptoir. Elle fait même des projets : si elle peut sortir bientôt, ils iront passer un dimanche à Saint-Gloud. Jamais elle n'a eu un si gros désir de voir des arbres. Puis, tout d'un coup, un matin, elle devient grave. Dans la nuit, toute seule, les yeux ouverts, elle a comprii qu'elle allait mourir. Elle ne dit rien jusqu'au soir, réfléchit, les regards au plafond. Et, le soir, elle retient son mari, elle cause tran-

quillement, comme si elle lui soumettait une facture.

— Ecoute, dit-elle, tu iras chercher demain un notaire. Il y en a un près d'ici, rue Saint- Lazare .

— Pourquoi un notaire ? s'écrie M. Rousseau, nous n'en sommes pas là, bien sûr!

Mais elle reprend de son air calme et raisonnable :

— Possible! Seulement, cela me tranquillisera, de savoir nos affaires en ordre... Nous nous sommes mariés sous le régime de la communauté, quand nous ne possédions rien ni l'un ni l'autre. Aujourd'hui que nous avons gagné quelques sous, je ne veux pas que ma famille puisse venir te dépouiller... Ma sœur Agathe n'est pas si gentille pour que je lui laisse quelque chose. J'aimerais mieux tout emporter avec moi.

Et elle s'entête, il faut que son mari aille le lendemain chercher le notaire. Elle questionne ce dernier longuement, désirant que les précautions soient bien prises et qu'il n'y ait pas de contestations. Quand le testament est fait et que le notaire est parti, elle s'allonge, en murmurant

— Maintenant, je mourrai contente... J'avais

bien gagné d'aller à la campagne, je ne peux pas dire que je ne regrette pas la campagne. Mais tu iras, toi... Promets-moi de le retirer dans l'endroit que nous avions choisi, tu sais, le village où la mère est née, près de Melun... Ça me fera plaisir.

M. Rousseau pleure à chaudes larmes. Elle le console, lui donne de bons conseils. Sil s'ennuie tout seul, il aura raison de se remarier; seulement, il devra choisir une femme un peu âgée, parce que les jeunes filles qui épousent des veufs, épousent leur argent. Et elle lui indique une dame de leur connaissance, avec laquelle •elle serait heureuse de le savoir.

Pi^is, la nuit même, elle a une agonie aflVeuse. Elle étouffe, demande de l'air. Françoise s'est endormie sur une chaise. M. Rousseau, debout au chevet du lit, ne peut que prendre la main de la mourante et la serrer, pour lui dire qu'il est là, qu'il ne la quitte pas. Le matin, tout d'un coup, elle éprouve un grand calme ; elle est très blanche, les yeux fermés, respirant lentement. Son mari croit pouvoir descendre avec Françoise, pour ouvrir la boutique. Quand il remonte, il trouve sa femme toujours très blanche, raidie

dans la même attitude ; seulement, ses yeux se sont ouverts. Elle est morte.

Depuis trop longtemps, M. Rousseau s'attendait à la perdre. Il ne pleure pas, il est simplement écrasé de lassitude. Il redescend, regarde Françoise remettre les volets de la boutique ; et, lui-même, il écrit sur une feuille de papier: « Fermé pour cause de décès; » puis, il colle cette feuille sur le volet du milieu, avec quatre pains à cacheter. En haut, toute la matinée est employée à nettoyer et à disposer la chambre. Françoise passe un torchon par terre, fait disparaître les fioles, met près de la morte un cierge allumé et une tasse d'eau bénite ; car on attend la sœur d'Adèle, cette Agathe qui a une langue de serpent, et la bonne ne veut pas qu'on puisse Taccuser de mal tenir le ménage. M. Rousseau a envoyé un commis remplir les formalités nécessaires. Lui, se rend à l'église et discute longuement le tarif des convois. Ce n'est pas parce qu'il a du chagrin qu'on doit le voler. Il aimait bien sa femme, et, si elle peut encore le voir, il est certain qu'il lui fait plaisir, en marchandant les cu^és et les employés des pompes funèbres. Cependant, il veut, pour le quartier, que l'enterrement soit convenable. Enfin, il tombe d'accord

il donnera cent soixante francs à l'église et trois cents francs aux pompes funèbres. Il estime qu'avec les petits frais, il n'en sera pas quitte à moins de cinq cents francs.

Quand M. Rousseau rentre chez lui, il aperçoit Agathe, sa belle-sœur, installée prèsde la morte. Agathe est une grande personne sèche, auxyeux louges, aux lèvres bleuâtres et minces. Depuis trois ans, le ménage était brouillé avec elle et ne la voyait plus. Elle se lève cérémonieusement, puis embrasse son beau-frère. Devant la mort, toutes les querelles finissent. M. Rousseau, quin'a pu pleurer, le matin, sanglote alors, en retrouvant sa pauvre femme blanche et raide, le nez pincé davantage, la face si diminuée, qu'il la reconnaît à peine. Agathe reste les yeux secs. Elle a pris le meilleur fauteuil, elle promène lentement ses regards dansla chambre, comme si elle dressait un inventaire minutieux des meubles qui la garnissent. Jusque-là, elle n'a pas soulevé la question des intérêts, mais il est visible qu'elle est très anxieuse et qu'elle doit se demander s'il existe un testament.

Le matin des obsèques, au moment de la mise en bière, il arrive que les pompes funèbres se sont trompées et ont envoyé un cercueil trop

court. Les croque-morts doivent aller en chercher un autre. Cependant, le corbillard attend devant la porte, le quartier est en révolution. C'est là une nouvelle torture pour M. Rousseau. Si encore ça ressuscitait sa femme, de la garder si longtemps! Enfin, on descend la pauvre madame Rousseau, et le cercueil ne reste exposé que dix minutes en bas, sous la porte tendue de noir. Une centaine de personnes attendent dans larue, des commerçants du quartier, les locataires de la maison, les amis du ménage, quelques ouvriers en paletot. Le cortège part, M. Rousseau conduit le deuil.

Et, sur le passage du convoi, les voisines font un signe de croix rapide, en parlant à voix basse. C'est la papetière, n'est-ce pas? cette petite femme si jaune, qui n'avait plus que la peau et les os. Ah bien! elle sera mieux dans la terre! Ce que c'est que de nous pourtant! des commerçants très à leur aise, qui travaillaient pour prendre du plaisir sur leurs vieux jours ! Elle va en prendre maintenant, du plaisir, la papetière ! Et les voisines trouvent M. Rousseau très bien, parce qu'il marche derrière le corbillard tête nue, tout seul, pâle et ses rares cheveux envolés dans le vent.

En quarante minutes, à 'l'église, les prêtre» bâclent la cérémonie. Agathe, qui s'est assise au premier rang, semble compter les ciergeb allumes. Sans doute, elle pense que son beau-frère aurait pu y mettre moins d'ostentation; car, enfin, s'il n'y a pas de testament et qu'elle hérite de la moitié de la fortune, elle devra payer sa part du convoi. Les prêtres disent une dernière oraison, le goupillon passe de main en main, et l'on sort. Presque tout le monde s'en va. On a fait avancer les trois voitures de deuil, dans lesquelles des dames sont montées. Derrière le corbillard, il ne reste que M. Rousseau, toujours tête nue, et une trentaine de personnes, les amis qui n'osent s'esquiver. Le corbillard est simplement orné d'une draperie noire à frange blanche- Les passants se découvrent et filent vite.

Comme M. Rousseau n'a pas de tombeau d& fajnille, il a simplement pris une concession de cinq ans au cimetière Montmartre, en se promettant d'acheter plus tard une concession à perpétuité, et d'exhumer sa femme, pour l'installer définitivement chez elle.

Le corbillard s'arrête au bout d'une allée, et l'on porte à bras le cercueil parmi des tombes^ basses, jusqu'à une fosse, creusée dans la terre

molle. Les assistants piétinent, silencieux. Puis, le prêtre se retire, après avoir mâché vingt paroles entre ses dents. De tous côtés s'étendent des petits jardins fermés de grilles, des sépultures garnies de giroflées et d'arbres verts ; les pierres blanches, au milieu de ces verdures, semblent toutes neuves et toutes gaies. M. Rousseau est très frappé par la vue d'un monument, une colonne mince, surmontée de l'urne symbolique. Le matin, un marbrier est venu le tourmenter avec des plans. Et il songe que, lorsqu'il achètera une concession à perpétuité, il fera mettre, sur la tombe de sa femme, une colonne pareille, avec ce joli vase.

Cependant, Agathe l'emmène, et de retour à la boutique, elle se décide enfin à parler intérêts. Quand elle apprend qu'il existe un testament, elle se lève toute droite, elle s'en va, en faisant claquer la porte. Jamais elle ne remettra les pieds dans cette baraque. M. Rousseau a toujours, par moments, un gros chagrin qui l'étrangle; mais ce qui le rend bête surtout, la tête perdue et les membres inquiets^ c'est que le magasin soit fermé, un jour de semaine.

lY

Janvier a été dur. Pas de travail, pas de pain et pas de feu à la maison. Les Morisseau ont crevé la misère. La femme est blanchisseuse, le mari est maçon. Us habitent aux Batignolles, rue Cardinet, dans une maison noire, qui empoisonne le quartier. Leur chambre, au cinquième, est si délabrée, que la pluie entre par les fentes du plafond. Encore ne se plaindraient-ils pas, si leur petit Chariot, un gamin de dix ans, n'avait besoin d'une bonne nourriture pour devenir un homme.

L'enfant est chétif, un rien le met sur le flanc. Lorsqu'il allait à l'école, s'il s'appliquait en voulant tout apprendre d'un coup, il revenait malade.

Avec ça, très intelligent, un crapaud trop gentil, qui a une conversation au-dessus de son âge. Les jours où ils n'ont pas de pain à lui donner, les parents pleurent comme des bêtes. D'autant plus que les enfants meurent ainsi que des mouches du haut en bas de la maison, tant c'est malsain.

On casse la glace dans les rues. Même le père a pu se faire embaucher; il déblaie les ruisseaux à coups de pioche, et le soir il rapporte quarante sous. En attendant que la bâtisse reprenne, c'est toujours de quoi ne pas mourir de faim.

Mais, un jour, Thomme en rentrant trouve Chariot couché. La mère ne sait ce qu'il a. Elle l'avait envoyé à Courcelles, chez sa tante, qui est fripière, voir s'il ne trouverait pas une veste plus chaude que sa blouse de toile, dans laquelle il grelotte. Sa tante n'avait que de vieux paletots d'homme trop larges, et le petit est rentré tout frissonnant, l'air ivre, comme s'il avait bu. Maintenant, il est très rouge sur l'oreiller, il dit des bêtises, il croit qu'il joue aux billes et il chante des chansons.

La mère a pendu un lambeau de châle devant la fenêtre, pour boucher un carreau cassé; en haut, il ne reste que deux vitres^ çrui laissent

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pénétrer le gris livide du ciel. La misère a vidé la commode, tout le linge est au Mont-de-Piété. Un soir, on a vendu une table et deux chaises. Chariot couchait par terre; mais, depuis qu'il est malade, on lui a donné le lit, et encore y est-il très mal, car on a porté poignée à poignée la laine du matelas chez une brocanteuse, des demi-livres à la fois, pour quatre ou cinq sous. A cette heure, ce sont le père et la mère qui couchent dans un coin, sur une paillasse dont les chiens ne voudraient pas.

Cependant, tous deux regardent Chariot sauter dans le lit. Qu'a-t-il donc, ce mioche, à battre la campagne? Peut-être bien qu'une bête l'a mordu ou qu'on lui a fait boire quelque chose de mauvais. Une voisine, M™® Bonnet, est entrée; et, après avoir flairé le petit, elle prétend que c'est un froid et chaud. Elle s'y connaît, elle a perdu son mari dans une maladie pareille.

La mère pleure en serrant Chariot entre ses bras. Le père sort comme un fou et court chercher un médecin. Il en ramène un, très grand,

Vair pincé, qui écoute dans le dos de l'enfant,

glui tape sur la poitrine, sans dire une parole.

Puis, il faut que M"* Bonnet aille prendre chez

elle un crayon et du papier, pour qu'il puisse

écrire son ordonnance. Quand il se retire, toujours muet, la mère l'interroge d'une voix étranglée.

— Qu'est-ce que c'est, monsieur?

— Une pleurésie, répond-il d'un ton bref, sans explication.

Puis, il demande à son tour :

- Êtesvous inscrits au bureau de bienfaisance ?

— Non, monsieur... Nous étions à notre aise, l'été dernier. C'est l'hiver qui nous a tués.

— Tant pis ! tant pis !

Et il promet de revenir. Madame Bonnet prête vingt sous pour aller chez le pharmacien. Avec les quarante sous de Morisseau, on a acheté deux livres de bœuf, du charbon de terre et de la chandelle. Cette première nuit se passe bien. On entretient le feu. Le malade, comme endormi par la grosse chaleur, ne cause plus. Ses petites mains brûlent. En le voyant écrasé sous la fièvre, les parents se tranquillisent; et, le lendemain, ils restent hébétés, repris d'épouvante, lorsque le médecin hoche la tète devant le lit, avec la grimace d'un homme qui n'a plus d'espoir.

Pendant cinq jours, aucun changement ne se produit. Chariot dort, assommé sur l'oreiller.

Dans la chambre, la misère qui soufÛe plus fort, semble entrer avec le vent, par les trous de la toiture et de la fenêtre. Le deuxième soir, on a vendu la dernière chemise de la mère ; le troisième, il a fallu retirer encore des poignées de laine, sous le malade, pour payer le pharmacien. Puis, tout a manqué, il n'y a plus rien eu.

Morisseau casse toujours la glace; seulement, ses quarante sous ne suffisent pas. Gomme ce froid rigoureux peut tuer Chariot, il souhaite le dégel, tout en le redoutant.^ Quand il part au travail, il est heureux de voiries rues blanches; puis, il songe au petit qui agonise là-haut, et il demande ardemment un rayon de soleil, une tiédeur de printemps balayant la neige. S'ils étaient seulement inscrits au bureau de bienfaisance, ils auraient le médecin et les remèdes pour rien. La mère s'est présentée à la mairie, mais on lui a répondu que les demandes étaient trop nombreuses, qu'elle devait attendre. Pourtant, elle a obtenu quelques bons de pain ; une dame charitable lui a donné cinq francs. Ensuite, la misère a recommencé.

Le cinquième jour, Morisseau apporte sa dernière pièce de quarante sous. Le dégel est venu.

on l'a remercié. Alors, c'est la fin de tout ; le poêle reste froid, le pain manque, on ne descend plus les ordonnances chez le pharmacien. Dans la chambre ruisselante d'humidité, le pèi-e et la mère grelottent , en face du petit qui râle. M""* Bonnet n'entre plus les voir, parce qu'elle est sensible et que ça lui fait trop de peine. Les gens de la maison passent vite devant leur porte. Par moments, la mère, prise d'une crise de larmes, se jette sur le lit, embrasse l'enfant, comme pour le soulager et le guérir. Le père, imbécile, reste des heures devant la fenêtre, soulevant le vieux châle, regardant le dégel ruisseler, l'eau tomber des toits, à grosses gouttes, et noircir la rue. Peut-être ça fait-il du bien à Chariot.

Un matin, le médecin déclare qu'il ne reviendra pas. L'enfant est perdu.

C'est ce temps humide qui l'a achevé, dit-il.

Morisseau montre le poing au ciel. Tous les temps font donc crever le pauvre monde ! Il gelait, et cela ne valait rien; il dégèle, et cela est pis encore. Si la femme voulait, ils allumeraient un boisseau de charbon, ils s'en iraient tous les trois r:)nsemble. Ce serait plus vite fini.

Pourtant, la mère est retournée à la mairie ;

on a promis de leur envoyer des secours, et ils attendent. Quelle affreuse journée ! Un froid noir tombe du plafond ; dans un coin, la pluie coule;^ il fflui mettre un seau, pour recevoir les gouttes. Depuis la veille, ils n'ont rien mangé, l'enfant a bu seulement une tasse de tisane, que la concierge a montée. Le père, assis devant la table, la tète dans les mains, demeure stupide, les oreilles bourdonnantes. A chaque bruit de pas, la mère court à la porte, croit que ce sont enfin les secours promis. Six heures sonnent, rien n'est venu. Le crépuscule est boueux, lent et sinistre comme une agonie.

Brusquement, dans la nuitqui augmente, Charlot balbutie des paroles entrecoupées ;

— Maman... maman...

La mère s'approche, reçoit au visage un souffle fort. Et elle n'entend plus rien ; elle distingue vaguement l'enfant, la tèle renversée, le cou raidi. Elle crie, affolée, suppliante :

— De la lumière I vite de la lumière !... Mon Chariot, parle-moi !

Il n'y a plus de chandelle. Dans sa hâte, elle frotte des allumettes, les casse entre ses doigt». Puis, de ses mains tremblantes, elle tâte le visage de l'enfant.

— Ah! mon Dieu! il est mort!... Dis donc, Morisseau, il est mort !

Le père lève la tète, aveuglé par les ténèbres.

— Eh bien ! que veux-tu? il est mortl... Ça vaut mieux.

Aux sanglots de la mère, madame Bonnet s'est décidée à paraître avec sa lampe. Alors, comme les deux femmes arrangent proprement Chariot, on frappe : ce sont les secours qui arrivent, dix francs, des bons de pain et de viande. Morisseau rit d'un air imbécile, en disant qu'ils manquent toujours le train, au bureau de bienfaisance.

Et quel pauvre cadavre d'enfant, maigre, léger comme une plume ! On aurait couché sur le matelas un moineau tué par la neige et ramassé dans la rue, qu'il ne ferait pas un tas plus petit.

Pourtant, madame Bonnet, qui est redevenue très obligeante, explique que ça ne ressuscitera pas Chariot, de jeûner à côté de lui. Elle offre d'aller chercher du pain et de la viande, en ajoutant qu'elle rapportera aussi de la chandelle. Ils la laissent faire. Quand elle rentre, elle met 'la table, sert des saucisses toutes chaudes. Et les Morisseau affamés, mangent gloutonnement près du mort, dont on aperçoit dans l'ombre la petite figure blanche. Le poêle ronfle, on est très bien.

Par moments, les yeux de sa mère se mouillent. De grosses larmes tombent sur son pain. Gomme Chariot aurait chaud 1 comme il mangerait volontiers de la saucisse !

M""' Bonnet veut veiller à toute force. Vers une heure, lorsque Morisseau a fini par s'endormir, la tête posée sur le pied du lit, les deux femmes font du café. Une autre voisine, une couturière de dix-huit ans, est invitée; et elle apporte un fond de bouteille d'eau-de-vie, pour payer quelque chose. Alors les trois femmes boivent leur café à petits coups, en parlant tout bas, en se contant des histoires de morts extraordinaires ; peu à peu, leurs voix s'élèvent, leurs cancans s'élargissent, elles causent de la maison, du quartier, d'un crime qu'on a commis rue Noliet. Et, parfois, la mère se lève, vient regarder Charlot, comme pour s'assurer qu'il n'a pas remué.

La déclaration n'ayant pas été faite le soir, il leur faut garder le petit le lendemain, toute la journée. Ils n'ont qu'une chambre, ils vivent avec Chariot, mangent et dorment avec lui. Par instants, ils l'oublient; puis, quand ils le retrouvent, c'est comme s'ils le perdaient une fois encore.

Enfin, le surlendemain on apporte la bière.

pas plus grande qu'une boite à joujoux, quatre planches mal rabotées, fournies gratuitempnt par l'administration, sur le certificat d'indigence. Et, en route ! on se rend à l'église en courant. Derrière Chariot, il y aie père avec deux camarades rencontrés en chemin, puis la mère, M™* Bonnet et l'autre voisine, la couturière. Ce monde patauge dans la crotte jusqu'à mi-jambe. Il ne pleut pas, mais le brouillard est si mouillé, qu'il trempe les vêtements. A l'église, on expédie la cérémonie. Et la course reprend sur le pavé gras.

Le cimetièje est au diable, en dehors des fortifications. On descend l'avenue de Saint-Ouen, on passe la barrière, enfin on arrive. C'est un vaste enclos, un terrain vague, fermé de murailles blanches. Des herbes y poussent, la terre remuée fait des bosses, tandis qu'au fond il y a une rangée d'arbres maigres, salissant le ciel de leurs branches noires.

Lentement, le convoi avance dans la terre molle. Maintenant, il pleut ; et il faut attendre sous l'averse un vieux prêtre, qui se décide à sortir d'une petite chapelle. Chariot va dormir au fond de la fosse commune. Le champ est semé de croix renversées par le vent, de cou-

ronricîS pourries par la pluie, un champ de misère et de deuil, dévasté, piétiné, suant cet encombrement de cadavres qu'entassent la faim et le froid des faubourgs.

C'est fini. La terre coule, Cbarlot est au fond du trou, et les parents s'en vont, sans avoir pu s'agenouiller, dans la boue liquide où ils enfoncent. Dehors, comme il pleut toujours, Morisseau, qui a encore trois francs sur les dix francs du bureau de bienfaisance, invite les camarades et les voisines à prendre quelque chose, chez un marchand de vin. On s'attable, on boit deux litres, on mange un morceau de fromage de Brie. Puis, les camarades, à leur tour, paient deux litres. Quand la société rentre dans Paris, elle est très gàîe.

Jean-Louis Laoour a soixante-dix ans. Il est né a la Gourteille, un hameau de cent cinquante habitants, perdu dans un pays de loups. En sa vie, il est allé une seule fois à Angers, qui se trouve à quinze lieues; mais il était si jeune, qu'il ne se souvient plus. Il a eu trois enfants, deux fils, Antoine et Joseph, et une fille, Catherine. Celle-ci s'est mariée; puis, son mari est mort, et elle est revenue chez son père, avec un petit de douze ans, Jacquinet. La famille vit sur cinq ou six arpents, juste assez de terre pour manger du pain et ne pas aller tout nu. Quand ils boivent un verre de vin, ils l'ont sué.

La Courteille est au fond d'un vallon, avec des

no COMMENT ON MEURT

bois de tous les côtés, qui l'enferment et la cachent. Il n'y a pas d'église, la commc.ne est trop pauvre. C'est le curé des Cormiers qui vient dire la messe; et, comme on compte deux bonnes lieues de chemin, il ne vient que tous les quinze jours. Les maisons, une vingtaine de masures branlantes, sont jetées le long de la grand'route. Des poules grattent le fumier devant les portes. Lorsqu'un étranger passe, les femmes allongent la tète, tandis que les enfants, en train de se vautrer au soleil, se sauvent au milieu des bandes d'oies effarées.

Jamais Jean-Louis n'a été malade. Il est grand et noueux comme un chêne. Le soleil l'a séché, a cuit et fendu sa peau ; et il a pris la couleur, la rudesse et le calme des arbres. En vieillissant, il a perdu sa langue. Il ne parle plus, trouvant ça inutile. D'un pas long et entêté, il marche, avec la force paisible des bœufs.

L'année dernière, il était encore plus vigoureux que ses fils, il réservait pour lui les grosses besognes, silencieux dans son champ, qui semblait le connaître et trembler. Mais, un jour, voici deux mois, ses membres ont craqué tout d'un coup; et il est resté deux heures en travers d'un sillon, ainsi qu'un tronc abattu. Le

lendemain, il a voulu se remettre au travail; seulement, ses bras s'en étaient allés, la terre ne lui obéissait plus. Ses fils hochent la tête. Sa fille tâche de le retenir à la maison. Il s'obstine, et on le fait accompagner par Jacquinet, pour que l'enfant crie, si le grand-père tombe.

— Que fais-tu là, paresseux? demande Jean- Louis au gamin, qui ne le quitte pas. A ton âge, je gagnais mon pain.

— Grand-père, je vous garde, répond l'enfant. Ce mot donne une secousse au vieillard. Il

n'ajoute rien. Le soir, il se couche et ne se relève plus. Quand les fils et la fille vont aux champs, le lendemain, ils entrent voir le père, qu'ils n'entendent pas remuer. Ils le trouvent étendu sur son lit, les yeux ouverts, avec un air de réfléchir. Il a la peau si dure et si tannée, qu'on ne peut pas savoir seulement la couleur de sa maladie.

— Eh bien? père, ça ne va donc pas?

Il grogne, il dit dit non de la tête.

— Alors, vous ne venez pas, nous partons sans vous?

Oui, il leur fait signe de partir sans lui. On a commencé la moisson, tous les bras sont nécessaires. Peut-être bien que, si l'on perdait une

1 l"-2 COMMENT ON MEURT

matinée, un orage brusque emporterait les gerbes. Jacquinet lai-même suit sa mère et ses oncles. Le père Lacour reste seul. Le soir, quand les enfants reviennent, il est à la même place, toujours sur le dos, les yeux ouverts, avec son air de réfléchir.

— Alors, père, ça ne va pas mieux?

Non, ça ne va pas mieux. Il grogne, il branla la tète. Qu'est-ce qu'on pourrait bien lui faire? Catherine a l'idée de mettre bouillir du vin avec des herbes; mais c'est trop fort, ça manque de le tuer. Joseph dit qu'on verra le lendemain, et tout le monde se couche.

Le lendemain, avant de partir pour la moisson, les fils et la fille restent un instant debout devant le lit. Décidément, le vieux est malade. Jam ais il n'a vécu comme ça sur le dos. On devrait peut-être bien tout de même faire venir le médecin. L'ennui, c'est qu'il faut aller à Rougemont; six lieues pour aller, six lieues pour revenir, ça fait douze. On perdra tout un jour. Le vieux qui écoute les enfants, s'agite et semble se fâcher. Il n'a pas besoin de médecin, ça ne sert à rien et ça coûte.

— Vous ne voulez pas? demande Antoine.

Alors, nous partons travailler?

Sans doute, qu'ils partent travailler. Ils ne le soulageraient pas bien sûr, en restant là. La terre a plus besoin d'être soignée que lui. Et trois jours se passent, les enfants vont chaque matin aux champs, Jean-Louis ne bouge point, tout seul, buvant à une cruche quand il a soif. Il est comme un de ces vieux chevaux qui tombent de fatigue dans un coin, et qu'on laisse mourir. Il a travaillé soixante ans, il peut bien s'en aller, puisqu'il n*est plus bon à rien, qu'à tenir de la place et à gêner le monde.

Les enfants eux-mêmes n'ont pas une grande douleur. La terre les a résignés à ces choses; ils sont trop près d'elle, pour lui en vouloir de reprendre le vieux. Un coup d'œil le matin, un coup d'œil le soir, ils ne peuvent pas faire davantage. Si le père s'en relevait tout de même, ça prouverait qu'il est rudement bâti. S'il meurt c'est qu'il avait la mort dans le corps ; et tout le monde sait que, lorsqu'on a la mort dans le corps, rien ne Ten déloge, pas plus les signes de croix que les médicaments. Une vache, encore, ca se soigne.

Jean-Louis, le soir, mterroge d'un regard les enfants sur la moisson. Quand il les entend compter les gerbes, se féliciter du beau temps

qui favorise la besogne, il a une joie dans iv.s yeux. Une fois encore, on parle d'aller chercher le médecin ; mais le vieux s'emporte, et l'on craint de le tuer plus vite, si on le contrarie. Il fait seulement demander le garde champêtre, un ancien camarade. Le père Nicolas est son aîné, car il a eu soixante-quinze ans à la Chandeleur. Lui, reste droit comme un peuplier. Il vient et s'asseoit près de Jean-Louis, d'un air sérieux. Jean-Louis, qui ne peut plus parler, le regarde de ses petits yeux pâlis. Le père Nicolas le regarde aussi, n'ayant rien à lui dire. Et ces deux vieillards restent face à face pendant une heure, sans prononcer une parole, heureux de se voir, se rappelant sans doute des choses, bien loin, dans leurs jours d'autrefois. C'est ce soir-là que les enfants, au retour de la moisson, trouvent Jean-Louis mort, étendu sur le dos, raide et les yeux en l'air.

Oui, le vieux est mort, sans remuer un membre Il a soufflé son dernier souffle droit devant lui une haleine de plus dans la vaste campagne. Gomme les bêtes qui se cachent et se résignent, il n'a pas même dérangé un voisin, il a fait sa petite afl'aire tout seul.

— Le père est mort, dit Joseph, en appelant les autres.

Et tous, Antoine, Catherine, Jacquinet, répètent :

— Le père est mort.

Ça ne les étonne pas. Jacquinet allonge curieusement le cou, la femme tire son mouchoir, les deux garçons marchent sans rien dire, la face grave et blémie sous le hâle. Il a tout de même joliment duré, il était solide, le vieux père ! Cette idée console les enfants, ils sont fiers de la solidité de la famille.

La nuit, on veille le père jusqu'à onze heures, puis tout le monde cède au sommeil ; et Jean- Louis dort seul encore, avec son visage fermé qui semble toujours réûéchir.

Dès le petit jour, Joseph part pour les Cormiers, afin d'avertir le curé. Cependant, comme il y a encore des gerbes à rentrer, Antoine et Catherine s'en vont tout de même aux champs le matin, en laissant le corps à la garde de Jacquinet. Le petit s'ennuie avec le vieux, qui ne remue seulement pas, et il sort par moments sur la route, lance des pierres aux moineaux, regarde un colporteur étalant des foulards devant deux voisines puis, quand il se souvient du

grand-père, il rentre vite, s'assure qu'il n'a point bougé, et s'échappe de nouveau pour voir deux chiens se battre.

Comme la porte reste ouverte, les poules entrent, se promènent tranquillement, en fouillant à coups de bec le sol battu. Un coq rouge se dresse sur ses pattes, allonge le cou, arrondit «on œil de braise, inquiet de ce corps dont il ne s'explique pas la présence ; c'est un coq prudent et sagace, qui sait sans doute que le vieux n'a pas l'habitude de rester au lit après le soleil levé; et il finit par jeter son cri sonore de clairon, chantant la mort du vieux, tandis que les poules ressortent une à une, en gloussant et en piquant la terre.

Le curé des Cormiers ne peut venir qu'à cinq heures. Depuis le matin, on entend le charron qui scie du sapin et enfonce des clous. Ceux qui ignorent la nouvelle, disent : « Tiens! c'est donc que Jean-Louis est mort », parce que les gens de la Courteille connaissent bien ces bruits-là.

Antoine et Catherine sont revenus, la moisson est terminée; ils ne peuvent pas dire qu'ils sont mécontents, car, depuis dix ans, le grain n'a pas été si beau.

Toute la famille attend le curé, on s'occupe

pour prendre patience : Catherine met la soupe au feu, Joseph tire de l'eau, on envoie Jacquinet voir si le trou a été fait au cimetière. Enfin, à six heures seulement, le curé arrive. Il est dan» une carriole, avec un gamin qui lui sert de clerc. Il descend devant la porte des Lacour, sort d'un journal son étole et son surplis ; puis, il s'habille en disant :

— Dépêchons-nous, il faut que je sois rentré à sept heures.

Pourtant, personne ne se presse. On est obligé d'aller chercher les deux voisins qui doivent porter le défunt sur la vieille civière de bois noir. Comme on va partir enfin, Jacquinet accourt et crie que le trou n'est pas fini, mais qu^on peut venir tout de même.

Alors, le prêtre marche le premier, en lisant du latin dans un livre. Le petit clerc qui le suit, tient un vieux bénitier de cuivre bossue, dans lequel trempe un goupillon. C'est seulement au milieu du village qu'un autre enfant sort de la grange où l'on dit la messe tous les quinze jours, et prend la tête du cortège, avec une croix emmanchée au bout d'un bâton. La famille est derrière le corps; peu à peu, tous les gens du village se joignent à elle ; une queue de galopins^

nu-lête, débraillés, sans souliers, ferme la marche.

Ce cimetière se trouve à l'autre bout de la Courteille. Aussi les deux voisins lâchent-ils la civière à trois reprises ; ils soufflent, pendant que le convoi s'arrête ; et l'on repart. On entend le piétinement dessabotssurla terre dure. Quand on arrive, le trou, en effet, n'est pas terminé; le fossoyeur est encore dedans, et on le voit qui s'enfonce, puis qui reparaît, régulièrement, à chaque pelletée de terre.

Une simple haie entoure le cimetière. Des ronces ont poussé, où les gamins viennent, les soirs de septembre, manger des mûres. C'est un jardin en rase campagne. Au fond, il y a des groseillers énormes; un poirier, dans un coin, a grandi comme un chêne ; une courte allée de tilleuls, au milieu, fait un ombrage, sous lequel les vieux en été fument leur pipe. Le soleil brûle, des sauterelles s'effarent, des mouches d'or ronflent dans le frisson de la chaleur. Le silence est tout frémissant de vie, la sève de c^tte terre grasse coule avec le sang rouge des coquelicots. ®0n a posé le cercueil près du trou. Le gamin qui porte la croix vient la planter aux pieds du mort, pendant que le prêtre, debout à la tète,

continue de lire dans son livre. Mais les assistants s'intéressent surtout au travail du fossoyeur. Ils entourent la fosse, suivent des yeux la pelle ; et, quand ils se retournent, le curé s'en est allé avec les deux enfants ; il n'y a plus là que la famille, qui attend d'un air de patience.

Enfin, la fosse est creusée.

— C'est assez profond, va ! crie l'un des paysans qui ont porté le corps.

Et tout le monde aide pour descendre le cercueil. Le père Lacour sera bien, dans ce trou. 11 connaît la terre, et la terre le connaît. Ils feront bon ménage ensemble. Voici près de soixante ans qu'elle lui a donné ce rendez-vous, le jour où il l'a entamée de son premier coup de piocbe. Leurs tendresses devaient finir par là, la terre devaitle prendre et le garder. Et quel bon repos I 11 entendra seulement les pattes légères des oiseaux plier les brins d'herbe. Personne ne marchera sur sa tête, il restera des années chez lui, sans qu'on le dérange. C'est la mort ensoleillée, le sommeil sans fin dans la paix des campagnes.

Les enfants se sont approchés. Catherine, Antoine, Joseph, ramassent une poignée 'de terre et la jettent sur le vieux. Jacquinet, qui a cueilli

des coquelicots, jette aussi son bouquet. Puis, U famille rentre manger la soupe, les bêtes reviennent des champs, le soleil se couche. Une nuit chaude endort le village.

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