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LA BANLIEUE

Les Parisiens montrent aujourd'hui un goût immodéré pour la campagne. A mesure que Paris s'est agrandi, les arbres ont reculé, et les habitants, sevrés de verdure, ont vécu dans le continuel rêve de posséder, quelque part, un bout de champ à eux.

Les plus pauvres trouvent le moyen d'installer un jardin sur leurs fenêtres ; ce sont quelques

pots de fleurs qu'une planche retient ; des pois de senteur et des haricots d'Espagne montent, font un berceau. On loge ainsi le printemps chez soi, à peu de frais. Et quelle joie, lorsqu'on a des fenêtres ouvrant sur un des rares jardins que la pioche des démolisseurs a épargnés! Mais le plus grand nombre désespère de cette heureuse chance. Le dimanche, la population, qui étouffe,enest réduite à faire plusieurs kilomètres à pied, pour aller voir la campagne, du haut des fortifications.

Cette promenade aux fortifications est la promenade classique du peuple ouvrier et des petits bourgeois. Jelatrouveattendrissante, car les Parisiens ne sauraient donner une preuve plus grande de leur passion malheureuse pour l'herbe et les vastes horizons.

Us ont suivi les rues encombrées, ils arrivent éreintés et suants, dans le flot de poussière que leurs pieds soulèvent; et ils s'asseoient en famille sur le gazon brûlé du talus, en plein soleil, parfois à l'ombre grêle d'un arbre souff'reteux, rongé de chenilles. Derrière eux, Paris gronde, écrasé sG^s la chaleur de juillet; le chemin de fer de

ceinture siffle furieusement, tandis que, dans les terrains vagues, des industries louches empoisonnent l'air. Devant eux, s'étend la zone mililaire, nue, déserte, blanche de gravats, à peine égayée de loin en loin par un cabaret en planches. Des usines dressent leurs hautes cheminées de briques, qui coupent le paysage et le salissent de longs panaches de fumée noire.

Mais, qu'importe! par delà les cheminées, par delà les terrains dévastés, les braves gens aperçoivent les coteaux lointains, des prés qui font des taches vertes, grandes comme des nappes, des arbres nains qui ressemblent aux arbres en papier frisé des ménageries d'enfant ; et cela leur suffit, ils sont enchantés, ils regardent la nature, à deux ou trois lieues. Les hommes retirent leurs vestes, les femmes se couchent sur leurs mouchoirs étalés, tous restent là jusqu'au soir, à s'emplir la poitrine du vent qui a passé sur les bois. Puis, quand ils rentrent dans la fournaise des rues, ils disent sans rire ; « Nous revenons de la campagne. »

Je ne connais rien de si laid ni de plus sinistre que cette première zone entourant Paris. Toute grande ville se fait ainsi une ceinture de ruines. A mesure que les pavés avancent, la campagne

recule, et il y a, entre les rues qui finissent et riierbe qui commence, une région ravagée, une nature massacrée dont les quartiers nouveaux n'ont pas encore caché les plaies. Ce sont des tas de décombres, des trous à fumier où des tombereaux vident des immondices, des clôtures à demi arrachées, des carrés de jardins maraîchers dont les légumes poussent dans les eauxd'égout, des constructions branlantes, faites de terre et de planches, qu'un coup de pioche enfoncerait. Paris semble ainsi jeter continuellement son écume à ses bords.

On trouve là toute la saleté et tout le crime de la grande ville. L'ordure vient s'y mûrir au soleil. La misère y apporte sa vermine. Quelques beaux arbres restent debout, comme des dieux tranquilles et forts, oubliés dans cette ébauche monstrueuse de cité qui s'indique.

Certains coins sont surtout inquiétants. Je citerai la plaine de Montrouge, d'Arcueil à Vanves. Là s'ouvrent d'anciennes carrières, qui ont bouleversé le sol; et, au-dessus de la plaine nue, des treuils, des roues immenses se dressent sur l'horizon, avec des profils de gibets et de guillotines. Le sol est crayeux, la poussière a mangé l'herbe, on suit des routes défoncées, creusées

d'ornières profondes, au milieu de précipices que les eaux de pluie changent en mares saumâtres. Je ne connais pas un horizon plus désolé, d'une mélancolie plus désespérée, à l'heure où le soleil se couche, en allongeant les ombres grêles des grands treuils.

De l'autre côté de la ville, au nord, il y a aussi des coins de tristesse navrants. Les faubourgs populeux, Montmartre, la Chapelle, la Villette, viennent y mourir, dans un étalage de misère effroyable. Ce n'est pas la plaine nue, la laideur • d'un sol ravagé ; c'est l'ordure humaine, le grouillement d'une population de meurt-de-faim. Des masures effondrées alignent des bouts de ruelles; du linge sale pend aux fenêtres ; des enfants en guenilles se roulent dans les bourbiers. Seuil épouvantable de Paris, où toutes les boues s'amassent, et sur lequel un étranger s'arrêterait en tremblant.

Je me souviens, étant jeune, d'être arrivé à Paris par les diligences, et d'avoir éprouvé là une des plus cruelles déceptions de ma vie. Je m'attendais à une succession de palais, et pendant près d'une lieue, la lourde voiture roulait entre des constructions borgnes, des cabarets, des maisons suspectes, toute une bourgade, jetée

aux deux bords. Puis, on s'enfonçait dans des rues noires. Paris se montrait plus étranglé et plus sombre que la petite ville qu'on venait de quitter.

Si les pauvres gens font leurs délices du fossé des fortifications, les petits employés, même les ouvriers à leur aise, poussent leurs promenades plus loin. Ceux-là vont jusqu'aux premiers bois de la banlieue. Ils gagnent même la vraie campagne, grâce aux nombreux moyens de locomotion dont ils disposent aujourd'hui. Nous sommes loin des coucous de Versailles. Outre les chemins de fer, il y a les bateaux à vapeur de la Seine, les omnibus, les tramways, sans compter les fiacres. Le dimanche, c'est un écrasement ; par certains dimanches de soleil, on a calculé que près d'un quart delà population, cinq cent mille personnes, prenaient d'assaut les voitures et les

wagons, et se répandaient dans la campagne. Des ménages emportent leur dîner et mangent sur l'herbe. On rencontre des bandes joyeuses, des couples d'amoureux qui se cachent, des promeneurs isolés, flânant, une baguette à la main. Derrière chaque buisson, il y a une société. Le soir, les cabarets flamboient, on entend des rires monter dans la nuit claire.

I) y aurait une curieuse étude à écrire, celle du goût de la campagne chez les Parisiens. L'engouement n'a pas toujours été le même. Non. seulement les moyens de transport manquaient, ce qui restreignait naturellement le nombre des promeneurs; mais encore Tamour des longues courses n'était pas venu. Il y a cent ans, à peine connaissait-on quelques points de la banlieue. Beaucoup de trous charmants, d'adorables villages perdus sous les feuilles, dormaient dans leur virginité.

Au dix-septième siècle et au dix-huitième, la campagne plaisait médiocrement. On la tolérait arrangée, pomponnée, mise comme un décor savant autour de châteaux princiers. La petite propriété n'existait pas, quelques bourgeois enrichis osaient seuls se faire construire des maisons champêtres. On aurait vainement cherché les

champs morcelés de notre époque, les lopins de terre distribués entre mille mains, les centaines de petites maisons, chacune avec son jardin enclos de murs. Il a fallu la Révolution pour créer, autour de Paris, ce nombre incalculable de villas bourgeoises, bâties sur les lots des grands parcs d'autrefois.

Nos pères n'aimaient donc pas la campagne, ou du moins ne l'aimaient pas à notre façon. La littérature, qui est Técho des mœurs, reste muette au dix-septième siècle sur cette tendresse pour la nature, qui nous a pris vers la fin du dix-huitième siècle, et qui, depuis lors, n'a fait que grandir. Si nous cherchons, dans les livres de l'époque, des renseignements sur la banlieue et sur les plaisirs que les Parisiens allaient y goûter, nous n'y trouvons presque rien. On en reste au fameux vers de madame Deshoulières, parlant des « bords fleuris qu'arrose la Seine » ; et ces « bords fleuris » sont tout ce que le siècle dit de ces rives enchanteresses du fleuve, dont les moindres villages sont célèbres à cette heure. La Fontaine lui-même, le poète qui, de son temps, a le plus senti la nature, n'a pas un vers pour la banlieue parisienne ; on en trouve bien chez lui le lointain parfum, mais il n'y faut point

chercher la moindre note exacte et précise.

L'explication est simple. On ne parlait pas alors de la nature dans les livres, parce qu'elle n'avait pas encore été humanisée, et qu'on la tenait à l'écart, comme inférieure et indifférente. Cela ne voulait pas dire qu'on la détestât ; on la goûtait certainement, on s'y promenait, mais sans donner aux arbres une importance qui allât jusqu'à parler d'eux. II fallait que Rousseau vînt pour qu'un attendrissement universel se déclarât, et pour qu'on se mit à embrasser les chênes comme des frères. Aujourd'hui, notre passion des champs nous vient de ce grand mouvement naturaliste du dix-huitième siècle. Nous voulons la campagne dans sa rudesse, nous y fuyons la ville, au lieu d'y emporter la ville avec nous.

Rousseau est donc l'initiateur. Après lui, le romantisme donna une âme à la nature. Plus tard, avec Chateaubriand, Lamartine, Vîctor Hugo, on entra dans un panthéisme poétique, où sanglotait la fraternité des êtres et des choses. L'art antique avait divinisé la nature, l'art moderne Ta humanisée, tandis que notre art classique la passait tout simplement sous silence. Pourtant, Lamartine, si je ne me trompe, n'a pas écrit un vers sur la banlieue parisienne, et

Victor Hugo en a parlé avec son effarement de prophète. Il faut dire que les environs de Paris, si intimes et si souriants, ne sont guère taits pour la poésie lyrique.

Il est un conteur beaucoup plus modeste et presque déjà oublié, dont les livres ont singulièrement popularisé la banlieue. Je veux parler de Paul de Kock. C'est certainement lui qui a le plus travaillé à pousser le menu peuple bors des fortifications. Sans doute, de son temps, l'élan existait -déjà ; mais il fit une mode des parties de campagne qu'il racontait, il donna la vogue à certains coins de verdure et de soleil. Certes, la qualité littéraire de ses romans n'est pas grande. Seulement, que de bonbomie, et comme on sent qu'il peint des scènes vraies, sous l'exagération comique I Ce n'est plus le poète lyrique, à genoux

devant les grands bois ; c'est le bourgeois parisien qui traite la campagne en bonne femme, et qui lui demande avant tout de la liberté et du plein air. La note exacte de la banlieue sous Louis-Philippe se trouve là.

Rien n'est curieux comme de chercher, dans Paul de Kock, ce qu'étaient les bois de Boulogne et de Vincennes, il y a cinquante ans. On y voit des parties à ânes, des dîners sur l'herbe; les promeneurs s'y perdent pour tout de bon, et l'on parle d'organiser des battues, quand il s'agit de les retrouver. Certes, les choses ont changé aujourd'hui. Les ânes font place aux équipages au Paris élégant. On peut encore dîner sur l'herbe, mais on est regardé de travers par les gardiens. Quant à se perdre, il faudrait y mettre de la bonne volonté, car on a nettoyé les fourrés, coupé les taillis, percé des avenues, transformé les clairières en pelouses. La fameuse mare d'Auteuil, dont Paul de Kock parle comme d'un site reculé et sauvage, semble à cette heure être la voisine aristocratique du bassin des Tuileries.

Mais le coin de prédilection du romancier, la banlieue où il ramène toujours ses héros, c'est Romainville. On est là aux portes de Paris, on peut faire cette promenade à pied, en suivant la

grande rue de Belleville. Aller à Romainville autrefois était pourtant une plus grosse affaire que d'aller aujourd'hui à Mantes ou à Fontainebleau. Et quels changements encore de ce côté! Paul de Kock parle avec attendrissement d'une véritable forêt de lilas. La forêt a été rasée, pour laisser passer Paris, qui avance toujours ; on ne trouve plus qu'une vaste plaine nue, où de laides constructions ont poussé, le long des routes. C'est le faubourg, avec son travail et sa misère.

A ce propos, il est à remarquer que la vogue change à peu. près tous les cinquante ans, pour les lieux de réjouissances champêtres. Que de chansons on a rimées sur Romainville, aujourd'hui si désertât si muet! Robinson, un groupe de guinguettes, a remplacé Romainville, dans les commencements du second Empire. Et, à cette heure, Robinson lui-même pâlit, la mode va sauter ailleurs. Je citerai aussi Asnières et Bougival, dont il n'est jamais question dans Paul de Kock, et qui sont si encombrés de nos jours.

Après Paul de Kock, toute une bande de peintres est venue, et ce sont réellement eux qui ont découvert la banlieue parisienne. Cette découverte se rattache à l'histoire de notre école

naturaliste de paysage. Lorsque Français, Corot, Daubigny abandonnèrent la formule classique, pour peindre sur nature, ils partirent bravement, le sac au dos et le bâton à la main, en quête de nouveaux horizons. Et ils n'eurent pas à aller loin, ils tombèrent tout de suite sur des pays délicieux.

Ce fut Français et quelques-uns de ses amis qui découvrirent Meudon. Personne encore ne s'était douté du charme des rives de la Seine. Plus tard, Daubigny explora le fleuve tout entier, depuis Meudon jusqu'à Mantes ; et que de trouvailles, le long du chemin : Chatou, Bougival, Maisons-La ffîtte, ConÛans, Andrésy ! Les Parisiens ignoraient même alors les noms de ces villages. Quinze ans plus tard, une telle cohue s'y pressait, que les peintres devaient fuir. C'est ainsi que Daubigny, cbassé de la Seine, remonta l'Oise et s'établit a Auvers, entre Pontoise et rUe-Adam. Corot s'est contenté de Ville-d'Avray, où il avait des étangs et de grands arbres.

Ainsi, la banlieue parisienne se révélait davantage à chaque Salon de peinture. Il y avait là non seulement une évolution artistique, mais encore une protestation contre les gens qui allaient chercher très loin de beaux horizons.

lorsqu'ils en avaient de ravissants sous la main. Et quel étonnement du public I Comment aux portes de Paris, on trouvait de si aimables paysages? Personne ne les avait vus jusque-là, on se lança de plus en plus dans ce nouveau monde, et à chaque pas ce furent des surprises heureuses, La grande banlieue éfaif conrjuise.

Le cri de Paris est un continuel cri de liberté. La ville craque dans sa ceinture trop étroite; elle regarde sans cesse à l'horizon, essoufflée, demandant du soleil et du vent. Son rêve semble être de changer la plaine en un jardin de plaisance, où elle se promènerait le soir, après sa besogne achevée. C'est une poussée universelle qui va grandissant chaque année, et qui finira par faire de la banlieue un simple proloiigement de nos boulevards, plantés d'arbres maigres.

LE EOîS

Je me souviens des grandes courses que nous faisions, Paul et moi, il y a vingt ans, au bois de Verrières. Paul était peintre. Moi, j'étais alors employé dans une librairie, très pauvre, parfaitement inconnu. Je rimais des vers, à cette époque, de mauvais vers qui dorment au fond d'un tiroir le bon sommeil du néant. Dès le lundi, je rêvais le dimanche, avec la passion d'un garçon de vingt ans élevé au grand air, et que sa vie enfermée d'employé désespérait. Autsrefois, dans les environ? d'Aix, nous avions

battu les routes, couru le pays pendant des lieues, couché à la belle étoile. A Paris, nous ne pouvions renouveler ces longues marches, car il fallait songer à l'heure inexorable du bureau, qui revenait si vite. Nous partions donc par le premier train du dimanche, pour être de grand matin hors des fortifications.

C'était une affaire. Paul emportait tout un attirail de peintre. Moi, j'avais simplement un livre dans la poche. Le train côtoyait la Bièvre, cette rivière puante, qui roule les eaux rousses des tanneries voisines. On traversait la plaine désolée de Montrouge, où se dressent les carcasses des grands treuils, nus sur l'horizon. Puis, Bicêtre apparaissait au flanc d'un coteau, en face, derrière des peupliers. La tète à la portière, nous aspirions largement les premières odeurs d'herbe. C'était pournous l'oubli de tout, roubli de Paris, l'entrée dans le paradis rêvé pendant les six jours de la semaine.

Nous descendions à la station de Fontenay-aux- Roses. On trouve là une magnifique allée d'arbres. Puis, nous coupions à travers champs, ayant découvert un sentier, au bord d'un ruisseau. C'était exquis. A droite, à gauche, il y avait des champs de fleurs, des champs d'héliotropes et de roses surtout. Le pays est peuplé de jardiniers qui font pousser des fleurs, comme les paysans font ailleurs pousser le blé. On marche -dans un parfum pénétrant, tandis que des femmes moissonnent les roses, les giroflées, les œillets, que des voitures emportent à Paris.

Vers huit heures, cependant, nous arrivions chez la mère Sens. Je crois que la bonne femme est morte aujourd'hui. Lamère Sens tenait un cabaret, entre Fontenay-aux-Roses et Robinson. Toute une légende courait sur l'établissement. Une bande de peintres réalistes, vers 1845, l'avait mis à la mode. Courbet y régna un moment; on prétendait même que la grande enseigne de la porte, un écroulement de viandes, de volailles et de légumes, était en partie due à son pinceau. En tout cas, c'était un aimable cabaret, quiahgnait ses bosquets sous des arbres superbes, de§ bosquets d'une fraîcheur délicieuse, où l'on buvaitdu petit vin aigre dans des pots de terre, et où Vo)\

mangeait des gibelottes de lapin renommées. Nous faisions là notre premier repas, au frisson un peu froid des ombrages, sur un bout de table noirci par la pluie, sans nappe. A cette heure matinale, nous étions seuls, parmi les servantes affairées, tuant les lapins et plumant les poulets pour le soir. Ah! que les œufs frais étaient bons dans ce réveil des beaux dimanches printaniers!

Quand nous repartions, il commençait à faire chaud. Nous nous hâtions, laissant Robinson sur notre droite. Il nous fallait traverser d'immenses champs de fraises, avant d'arriver àAunay. Après les roses, les fraises. C'est la culture du pays, avec les violettes. On y vend les fraises à la livre, dans de vieilles balances vert-de-grisées. Le dimanche soir, on voit des familles qui viennent avec des saladiers, et qui s'installent au bord d'un champ, pour s'y donner une indigestion de fraises. Vers neuf heures, nous arrivions à Aunay, un hameau, quelques maisons groupées le long d'un chemin. Là, s'ouvre la célèbre Vallée aux Loups, que le séjour de Chateaubriand a illustrée. Le chemin tourne, on entre dans un véritable désert. Cechemin a dû éventrer une carrière de sable; adroite, à gauche, des pentes s'élèvent.

tandis qu'on enfonce dans un sol jaune, d'une finesse de poussière. Mais bientôt la gorge s'élargit, des rochers se dressent, au milieu de futaies ■-qai descendent en gradins. C'est à cet endroit, au fond de l'étroite vallée, que se trouve l'ancienne propriété de Chateaubriand ; l'habitation a d'étranges allures romantiques; des fenêtres à ogives, des tourelles gothiques, semblent avoir été plaquées sur une maison bourgeoise. Pourtant, la route monte encore et devient de plus en plus sauvage; des fondrières se creusent, des pins tordus poussent entre les rochers ; par les jours brûlants de juillet, on pourrait se croire dans un coin perdu de la Provence. Enfin, on débouche sur le plateau ; et, brusquement, un vaste horizon se déroule; pendant que, au ras du ciel bleu, on a devant soi la ligne sombre du bois de Verrières.

Alors, si l'on suit le bord du plateau pour se rendre au bois, on aperçoit à ses pieds toute la vallée de la Bièvre, puis une succession sans fin de coteaux qui moutonnent, de plus en plus violâtres etéteints, jusqu'au fond de l'horizon. L'œil distingue des villages, des rangées de peupliers, des points blancs qui sont des façades claires de

maisons, des champs cultivés, très divisés, étalant une veste d'arlequin bariolée de toutes les nuances du vert et du jaune. Nulle part, je n'ai eu une impression plus large de l'étendue.

Dans les premiers temps, bien que le bois de Yerrières ne soit pas très vaste, nous nous y perdions facilement. Je me souviensqu'un jour, nous étant avisés de couper par les taillis, pour arriver plus vite, nous nous trouvâmes noyés au milieu d'un tel flot de feuillages, que, pendant deux heures, nous tournâmes sur nous-mêmes, sans pouvoir nous dégager. Paul voulut monter sur un chêne, comme le petit Poucet, afin de reconnaître notre chemin; mais il s'écorcha les jambes et ne vit que les cimes des arbres rouler sous le vent et se perdre au loin.

Je ne connais pas de bois plus charmant. Les longues avenues sont semées d'une herbe fine qui

est comme un velours de soie sous les pieds. Elles aboutissent à de vastes ronds-points, à des salles de verdure, au-dessus desquelles les arbres de haute futaie, pareils à des colonnes, soutiennent des dômes de feuilles. On y marche dans un recueillement, ainsi que dans la nef d'une église. Mais je préférais encore les petits sentiers, les allées étroites, qui s'enfonçaient au beau milieu des fourrés. Au bout, on apercevait le jour lointain, une tache de clarté ronde. D'autres faisaient des coudes, serpentaient dans un jour verdàtre, à l'infini. Et il y avait encore des coins adorables, des clairières avec de grands bouleaux élancés, d'une élégance blonde, avec de grands chênes majestueux, dont le défilé mettaitun cortège royal le long des pelouses; il y avait encore des talus où fleurissaient des nappes de fraisiers et de petites violettes pâles, des trous imprévus où l'on avait de l'herbe jusqu'au menton, des pentes plantées d'une débandade d'arbres qui semblaient descendre dans la plaine, comme l'avant-garde d'une armée de géants.

Parmi ces retraites, une entre autres nous avait séduits. Un matin, en battant le bois, nous étions tombés sur une mare, loin de tout chemin. C'était une mare pleine de joncs, aux eaux mous-

sues, que nous avions appelée la « mare verte », ignorant son vrai nom ; on m'a dit depuis qu'on la nomme « la mare à Ghalot ». Rarement, j'ai vu un coin plus retiré. Au-dessus de la mare, des arbres épanouissaient des jets, des bouquets, des nappes de verdure; il y avait des verts tendres d'une légèreté de dentelle, des verts presque noirs, massés puissamment; un saule laissait tomber ses branches, un tremble semblait mettre au fond une pluie de cendre grise. Et tous ces feuillages, qui se perdaient en fusées, qui étageaient leurs rondeurs, qui enguirlandaient des bouts de draperies traînantes, se réûétaient dans le miroir d'acier de la mare, creusaient là un autre ciel, où leurs images pures se répétaient exactement. Pas une mouche volante ne ridait la surface de l'eau. Un calme profond, une paix souveraine endormait ce trou clair. On songeait au bain de la Diane antique, trempant ses pieds de neige dans les sources ignorées des bois. Un charme mystérieux pleuvait des grands arbres, tandis qu'une volupté discrète, les amours silencieuses des forêts, montaient de cette eau morte, où passaient de larges moires d'argent.

La mare verte avait fini par devenir le but de toutes nos promenades. Nous avions pour elle

un caprice de poète et de peintre. Nous l'aimions d'amour, passant nos journées du dimanche sur l'herbe fine qui l'entourait. Paul en avait commencé une étude, l'eau au premier plan, avec de grandes herbes flottantes, et les arbres s'enfonçant comme les coulisses d'un théâtre, drapant dans un recul de chapelle les rideaux de leurs branches. Moi, je m'étendais sur le dos, un livre à mon côté; mais je ne lisais guère, je regardais le ciel à travers les feuilles, des trous bleus qui disparaissaient dans un remous, lorsque le vent soufflait. Les rayons minces du soleil traversaient les ombrages comme des balles d'or, et jetaient sur les gazons des palets lumineux, dont les taches rondes voyageaient avec lenteur. Je restais là des heures sans ennui, échangeant une rare parole avec mon compagnon, fermant parfois les paupières et rêvant alors, dans la clarté confuse et rose qui me baignait.

Nous campions là, nous déjeunions, nous dînions, et le crépuscule seul nous chassait. Nous attendions que le soleil oblique allumât la forêt d'un incendie. Au sommet des arbres, une flamme brûlait, et la mare, qui reflétait cette flamme, devenait sanglante, dans l'ombre dont le flot épaissi noyait déjà la terre. Cette ombre était

complètement tombée, que le miroir d'acier gardait une lueur; on eût dit qu*il avait une lumière propre, qu'il flambait au fond des ténèbres comme un diamant; et nous restions un instant encore devant cet éclat mystérieux, cette blancheur de déesse se baignant à la lune. Mais il fallait regagner la gare, nous traversions le bois qui s'endormait. Une vapeur bleuissait les taillis ; au loin, les troncs noirs des arbres, sur le ciel de pourpre, prolongeaient des colonnades ; sous les allées, il faisait nuit déjà, une nuit qui montait lentement des buissons et qui mangeait peu à peu les grands chênes. Heure solennelle du soir, frissonnante des dernières voix de la forêt, long bercement des futaies hautes, assoupissement des herbes pâmées.

Quand nous sortions du bois, c'était comme un réveil. Il faisait grand jour encore sur le plateau. Nous nous retournions une dernière fois, vaguement inquiets de cette masse de ténèbres que nous laissions derrière nous. La vasle plaine, à nos pieds, s'étendait sous un air bleuâtre, qui se fonçait dans les creux et tournait au lilas. Un dernier rayon de soleil frappait un coteau lointain, pareil à un champ d'épis mûrs. Un bout argenté de la Bièvre luisait comme un galon, entre les peupliers. Cependant, nous dépassions, adroite, la Vallée aux Loups; nous suivions le bord du plateau, jusqu'à la route de Robinson, qui dévale le long de la côte ; et, dès que nous

descendions, nous entendions la musique des chevaux de bois et les grands rires des gens qui dînaient dans les arbres.

Je me rappelle certains soirs. Nous traversions Robinson, par curiosité pour toute cette joie bruyante. Des lumières s'allumaient dans les châtaigniers, tandis qu'un bruit de fourchettes venait d'en haut; on levait la tête, on cherchait le nid colossal où l'on trinquait si fort. L'explosion sèche des carabines coupait par moments les valses interminables des orgues de Barbarie. D'autres dîneurs, dans des bosquets, au ras de la route, riaient au nez des passants. Parfois, nous nous arrêtions, nous attendions là le dernier train.

Et quel retour adorable, dans la nuit claire ! Dès qu'on s'éloignait de Robinson, tout ce vacarme s'éteignait. Les couples, ({ui regagnaient le chemin de fer, marchaient avec lenteur. Sous les arbres, on ne voyait qwi les robes blanches, des mousselines légères flottaient ainsi que des vapeurs envoléesV des herbes. L'air avait une douceur embaumée. Des rires passaient comme des frissons ; et, dans ce calme, les bruits portaient très loin, on entendait, sur les autres routes, en haut de la côte, des voix alanguies de

femmes qui chantaient quelque chanson, un refrain dont la bêtise prenait un charme infini, bercée ainsi par l'air du soir. De grands vols de hannetons donnaient aux arbres un bourdonnement. Quand il faisait chaud, ces lourdes bêtes ronflaient jusqu'à la nuit aux oreilles des promeneurs ; les filles avaient de petits cris, des jupes fuyantes passaient rapidement avec un bruit de drapeau ; pendant que, là bas, sans doute dans le cabaret de la mère Sens, un sonneur de cor jetait une fanfare, qui arrivait, mélancolique et perdue, comme du fond d'un bois légendaire. La nuit devenait noire, les rires se mouraient, et l'on n'apercevait plus, dans les ténèbres, que le quinquet éclatant de la station de Fontenay-aux-Roses.

A la gare, on s'écrasait. C'était une petite gare, avec une salle d'attente très étroite. Les jours où un orage éclatait, les promeneurs éreintés étouffaient là dedans. Les beaux soirs, on restait dehors. Toutes les femmes emportaient des brassées de fleurs. Et les rires recommençaient, fouettés par l'impatience. Pais, dès qu'on s'était entassé dans les wagons, les voyageurs souvent, d'un bout à l'autre du train, entonnaient le même refrain imbécile, concert formidable qui

dominait le bruit des roues et le ronQement de la locomotive. Les fleurs débordaient des portières, les femmes agitaient leurs bras nus, se renversaient au cou de leurs amoureux. C'était la jeunesse ivre de printemps qui rentrait dans Paris.

Ah! mes beaux dimanches de la banlieue, lorsque j'avais vingt ans ! Ils sont restés un de mes plus chers souvenirs. Depuis, j'ai connu d'autres bonheurs, mais rien ne vaut d'être jeune et de se sentir lâché pour un jour dans la liberté des grands bois.

LA RlVlt:RE

Voici l'hiver. J'en aime les premières tristesses, douces comme des mélancolies, l'odeur forte des feuilles tombées et le frisson matinal de la rivière. Parfois, je prends ma barque, je vais m'attacher au fond du petit bras, entre les deux îles. Et là, dans cette mort sereine de l'été, je suis enfin seul, retiré du monde, pareil à un ermite des vieux âges.

Ah ! que tout est loin et que tout senable petit ! Pourquoi donc me suis-je passionné hier et quelle sotte ambition avais-je d'affirmer la vérité ?

A cette heure, je me sens perdu comme un atome au sein de la vaste nature, je ne sais plus ce qui est vrai dans notre agitation de fourmilière, dans ces batailles de la littérature et de la politique, que nous croyons décisives et qui ne courbent pas même les grands roseaux des berges. Ce que je sais, c'est que nous sommes emportés ainsi que des brins de paille au milieu de l'éternel labeur du monde, et que cela rend modeste et sage, lorsqu'on entend ce travail de la terre, seul, par une matinée d'automne.

Les eaux passent largement, quelques fins nuages d'une blancheur de duvet, volent dans le ciel pâle, tandis qu'un silence frissonnant descend des arbres. Et je n'ai plus qu'un désir, celui de m'anéantir là, de m'abandonner à ces eaux, à ces nuages, de me perdre au fond de ce silence. Gela est si bon, de cesser les querelles de son doute et de s'en remettre à cette sérénité de la campagne, qui, elle, fait sa besogne sans un arrêt et sans une discussion ! Demain, nous reprendrons nos vaines disputes. Aujourd'hui , soyons forts et inconscients comme ces chevaux qu'on lâche dans les îles, avec de l'herbe jusqu'au ventre.

Toute ma jeunesse s'éveille. Je me rappelle le

temps où nous partions en bande pour découvrir la Seine, à quelques lieues de Paris. L'heureuse époque où l'on espérait tout conquérir, sans avoir encore rien à garder I

C'était un hameau, 'éloigné du chemin de fer, ce qui expliquait son isolement. Les maisons s'en allaient à la débandade sur une berge élevée", pourtant, lors des grandes crues, il arrivait parfois que la rivière entrait chez les habitants, et ils en étaient réduits à se visiter en barque. L'été, on descendait à la Seine par un talus gazonné où se croisaient des sentiers. Nous avions trouvé là un hôte bonhomme qui mettait toute «on auberge à notre disposition. Les clients étaient rares, il n'avait que quelques paysans, le dimanche ; aussi était-il enchanté de cette aubaine de Paiisiens, dont la bande lui arrivait pour des semaines.

Pendant trois ans, nous fûmes les rois de la contrée. L'auberge était petite; quand nous tombions une douzaine, il fallait chercher des chambres dans le village. J'avais choisi pour moi une chambre chez le maréchal ferrant. J'ai toujours devant les yeux cette vaste pièce, avec son armoire de chêne colossale, ses murs blanchis à la chaux où étaient collées des images, sa cheminée de plâtre sur laquelle s'étalait tout un luxe de paysan, des fleurs en papiers sous verre, des boites dorées, gagnées dans les foires, des coquillages rapportés du Havre. Il fallait une échelle pour monter sur le lit. La pièce sentait le linge frais, la dernière lessive dont Tarmoire était pleine.

C'était la chambre de sa fille aînée que le maréchal me cédait, et des jupes d'indienne, des corsages de toile pendaient encore à des clous. La bande me plaisantait, en disant que je dormais là en plein dans les jupons. Le fait est que toute cette garde- robe de paysanne me troublait un peu. J'avais parfois la curiosité de visiter l'armoire et d'examiner les effets pendus. Quelle gaillarde ! les ceintures de ces robes n'étaient pas trop étroites pour moi, et deux Parisiennes auraient dansé dans un de ces corsages. Un soir, je

découvris un corset, derrière une pile de serviettes; je fus stupéfait, c'était une vraie armure, une cuirasse bardée de baleines, grande à y mettre le torse de la Vénus de Milo. D'ailleurs, la seconde année de notre séjour, la belle Ernestine épousa un boucher de Poissy.

A quatre heures, le matin, des hirondelles qui avaient fait leur nid en haut de la cheminée, me réveillaient par un bavardage aigu. Pourtant, je me rendormais ; mais vers six heures, j'entrais dans un branle assourdissant. En bas, le maréchal se mettait à la besogne. Ma chambre était juste au-dessus de la forge. Le soufflet ronflait avec une violence de tempête, les marteaux tombaient en cadence sur l'enclume, toute la maison sautait à cette musique. Mon lit, les premiers matins, me sembla secoué si rudement, que je dus me lever; puis, je m'habituai, et, quand j'étais très las, les marteaux fmiisaient par me bercer.

Nous ne venions que pour la Seine et nous y passions nosjournées. En trois ans, nous ne fîmes pas une promenade à pied ; tandis qu'il n'était point d'île, de petit bras, de baie que nous ne connussions. Les arbres du bord étaient devenus nos amis; nous aurions dit le nombre des roches, nous étions chez nous à une lieue, en amont et en aval. Aujourd'hui, lorsque je ferme les yeux, ce bout de Seine se déroule encore, avec ses rideaux de peupliers, ses berges toutes fleuries de grandes fleurs bleues et violettes, ses Iles désertes aux herbes géantes.

Notre aubergiste avait une barque, un peu lourde, construite au Havre, je crois, et qui pou-

vait contenir cinq ou six personnes. Elle devait être solide, pour résister aux terribles aventures qu'elle traversait. Nous la poussions contre les berges^ sans ménagement aucun ; nous passions par-dessus les arbres tombés, nous l'enfoncions dans le sable, et si profondément, que nous devions nous mettre à l'eau, les jambes nues, afin de l'en tirer. Elle se contentait de craquer, ce qui nous faisait rire. Parfois, cédant à une pensée malfaisante, voulant l'éprouver, disionsnous, nous la jetions sur de grosses pierres, d'un violent coup de rames. Nous tombions à la renverse, tant le choc était rude; elle, entamée, avait une plainte sourde, et nous étions enchantés. J'ignore si l'aubergiste se doutait des expériences que nous faisions subir à la solidité de sa barque ; mais je me rappelle l'avoir vu, songeur et attendri devant elle, à des heures où il ne se croyait pas remarqué. Il se baissait, il l'examinait, la touchait d'un air de paternité inquiète. C'était un hd nme doux. Jamais il n'osa se plaindre.

Puis, nous nous calmions, nous goûtions le charme profond de la rivière.

Les deux rives s'écartent ; la nappe d'eau s'élargit en un vaste bassin ; et, là, trois îles se présentent de front au courant. La première, à gauche, très longue, descend à près d'une demi-lieue ; la seconde m^na^xe un bras de trois cents mètres au plus; et, quant à la troisième, elle n'est qu'une butte de gazon, couverte de grands arbres. Derrière, d'autres touffes de verdure, d'autres petites îles, s'en vont à la débandade, coupées par des bras étroits de rivière. Sur la gauche du fleuve, des plaines cultivées s'étendent ; sur la droite, se

dresse un coteau, planté au sommet d'un bois chevelu.

Nousremontions le courant, longeantlesberges, pour éviter la fatigue ; puis, quand nous étions en haut du bassin, nous prenions le milieu et nous laissions aller notre barque à la dérive. Elle descendait lentement d'elle-même, sans un bruit. Nous, étendus sur les bancs, nous causions, pris de paresse. Mais, chaque fois que la barque arrivait en vue des îles, par les temps calmes, la conversation tombait, un recueillement invincible nous envahissait peu à peu.

En face, au-dessus de l'eau blanche, les trois îles se présentaient sur une même ligne, avec leurs pointes arrondies, leurs proues énormes de verdures. C'étaient, sur le couchant empourpré, trois bouquets d'arbres, au jet puissant, aux cimes vertes^ endormies dans l'air. On aurait dit trois navires à l'ancre, trois Lévialhans, dontles mâtures se seraient miraculeusement couvertes de feuillages. Et, dans la nappe d'eau, dans le miroir d'argent qui s'étendait, démesuré, sans une ride, les îles se reflétaient, enfonçant leurs arbres, prolongeant leurs rives. Une sérénité, une majesté, venaient de ces deux azurs, le ciel et le fleuve, où le sommeil des arbres était si pur. Le soir surtout^

quand pas une feuille ne remuait, quand la nappe d'eau prenait le poli bleuâtre de l'acier, le spectacle s'élargissait encore et faisait rêver d'infini.

Nous descendions toujours, nous entrions dans un bras de rivière, entre les lies. Alors, c'était un charme plus intime. Les arbres, aux deux bords, se penchaient, changeaient la rivière en une grande allée de jardin. Sur nos têtes, il n'y avait plus qu'une bande de ciel ; tandis que, devant nous, au loin, s'ouvrait une échappée de Seine, un courant qui fuyait avec un froissement continu d'écaillés d'argent, des coteaux boisés, le clocher perdu d'un village. Dans les îles, après la fenaison, des prairies déroulaient un velours tendre, coupé des rayons obliques du soleil. Un martinpêcheur jetait un cri, mettait au-dessus de l'eau l'éclair rose et vert de son vol. En haut des arbres, des ramiers roucoulaient. C'était une paix souveraine, une fraîcheur délicieuse, l'impression grande et forte d'un parc séculaire, où de puissantes dames, anciennement, auraient aimé.

Puis, nous nous engagions dans un des petits bras ; et, là, nous trouvions une joie encore. Le maniement des rames devenait impossible. Il fallait s'abandonner et se servir de la gaffe, dans les endroits difficiles. Les mars des arbres

s'étaient resserrés, les cimes se rejoignaient, on filait sous une voûte, sans apercevoir un coia de ciel. Des saules centenaires, à moitié déracinés par le courant, montraient l'emmêlement de leurs racines, pareilles à des nœuds de couleuvres; leurs troncs semblaient pourris, se penchaient, dans des attitudes tragiques de noyés, retenus par les cheveux ; et, de ce bois crevassé, livide, sali des écumes du flot, toute une jeunesse de frêles tiges et de feuilles délicates s'épanouissait, montait, retombait en pluie. Nous devions en passant baisser la tête, le front caressé par les branches.

D'autres fois, nous filions au milieu des plantes d'ean ; les nénuphars étalaient leurs épaisses feuilles rondes, nageant comme des échines de grenouilles, et nous arrachions leurs fleurs jaunes si charnues et si fades, ouvertes à la surface ainsi que des yeux de carpes curieuses. 11 y avait encore d'autres fleurs, dont nous ignorions les noms ; une surtout, une petite fleur violette, d'une finesse exquise.

Mais la barque descendait toujours au milieu du frôlement prolongé des plantes. A chaque instant, elle devait tourner, puis suivre les coudes du petit bras. Et c'était une émotion, car on n'é-

tait jama's certain de pouvoir passer. Souvent un banc de sable se présentait. Aussi quel triompbe, quand nous débouchions sans encombre dans un grand bras, en laissant derrière nous l'étroit passage, comme un de ces sentiers des bois, à peine frayés, oii l'on a dû se. couler un à un, et dont les buissons d'eux-mêmes se referment

Que de belles matinées passées ainsi sur la rivière ! Le matin, une buée légère se dégageait de l'eau. On aurait dit des mousselines qui s'envolaient, en accrochant des lambeaux de leur fin tissu aux arbres de la rive. Les peupliers semblaient tout vêtus de blanc. Puis, quand le soleil se levait, leur robe tombait mollement comme une robe de mariée, au jour des noces ; ils fumaient un instant dans l'air, et luisaient, avec un petit frisson de leurs feuilles.

Nous aimions ces matinées de blanches vapeurs, nous allions sur l'eau voir le soleil grandir. Autour de nous, la rivière exhalait une haleine laiteuse. Brusquement, un rayon jaillissait, une

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trouée d'or empourprait le brouillard. Pendant quelques minutes, les tons les plus délicats, le rose pâle, le bleu tendre, le violet adouci d'une pointe de laque, se fondaient dans l'air vague. Puis c'était comme si un coup de vent avait passé. Les vapeurs s'en étaient allées, la rivière, trèsbleue, se pailletait d'étincelles, sous le soleil triomphant.

La nuit, les nuits de lune surtout, nous aimionB également nous rendre à un village voisin, en amont, et revenir tard, vers minuit, au fil du courant. La barque descendait très lente, dans le grand silence. Au ciel d'un bleu éteint, la lune pleine montait, jetant, sur la nappe élargie, son éventail d'argent. On ne distinguait rien îiutre, les deuxrives, avecleurschamps et leurs coteaux, étaient comme deux masses d'ombre, entre lesquelles la coulée du fleuve paraissait toute blanche. Cependant, de ces campagnes xju'on ne voyait pas, montaient par moments des voix lointaines, le cri d'une chouette, le coassement d'une grenouille, le large frisson des cultures endormies. Et nous regardions la lune danser dans le sillage de notre barque, nous laissions pendre nos mains brûlantes dans l'eau fraîche.

Quand je revenais à Paris, je gardais longtemps

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en moi le balancement du canot. La nuit, je rêvais que je ramais, qu'une barque noire m'emportait à la dérive, au fond de l'ombre. C'étaient des retours pleins de tristesse. Le pavé des rues m'exaspérait, et, lorsque je passais les ponts, je jetais sur la Seine un regard d'amant jaloux. Puis, la vie recommençait, il fallait bien vivre. Ma besogne me reprenait tout entier, je rentrais dans le grand combat.

Et c'est pourquoi je souhaite souvent, à cette heure que je suis mon maître, de m'anéantir dans an coin perdu, au bord d'une berge en fleurs, entre deux vieux troncs de saule. Il faut si peu de place à l'homme pour la paix éternelle ! Les vaines disputes de ce monde ne me passionneraient plus. Je me coucherais sur le dos, j'étendrais mes bras dans l'herbe, et je dirais à la bonne nature de me prendre et de me garder.

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