‹ La fête votive de Saint-Bartholomée Porte-GlaiveChapitre 6 sur 6 · MORALITÉ · texte numérisé non relu

MORALITÉ

« Chrétiens j ceci vous apprend ^ Qu'on doit aimer son enfant^ Ne pas lui prendre sa graisse Ai rien de ce qui l'intéresse j Et qu'il faut quand on peut Se trouver content de peu...

— ... Ce Chemin de l'Éternité, cette sainte Madeleine, ces riboteurs parisiens attablés à Tauberge, la Tentation de Saint Antoine, l'obélisque de Loussor plus haut que les Pyrénées, saint Pierre & son coq, la Barque du Pape, le Neveu de son Oncle...

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— „,Mais économiser toujours,.,

— ... Et le député du Quercy I...

— ,,, Du pain pour ses vieux Jours... »

— . . .Un sou 1 le tout, un sou ; quatre liards, cinq centimes, un sou !»

Véritablement, les marchands forains étaient dignes Tun de l'autre & se valaient en tout point; également experts, ils jouaient également bien du public, tous les deux; tragicomiques, ils le faisaient tour à tour rire aux larmes ou pleurer pour de bon, &, parfois, ils provoquaient en même temps en lui la terreur et la gaieté. Bien que, des deux côtés, les munitions tirassent à leur fin, il eût été téméraire de pronostiquer la victoire; en somme, il se pouvait très-bien qu'il n'y eût ni vainqueur ni vaincu; toutefois si Tun devait enfin l'emporter sur Tautre, en ce cas, la palme appartiendrait, étrange chose I à celui qui, le premier, abandonnerait le champ de bataille & s'enfuirait, épuisé. Partir au plus tôt, les mains vides de marchandise, mais lies poches pleines de monnaie, ils ne tendaient Tun & l'autre qu'à cela; lequel des deux y parviendrait le plus vite et tirerait tout de go

sa révérence aux bons paysans? à savoir? rien de plus incertain; le psalmiste avait, il est vrai, plus de complaintes à vendre que Timag^er n'avait d'estampes à débiter, oui ! mais, il faut en convenir aussi, celui-ci s'enrouait au fur & à mesure que gonflait le verbe de celui-là , ce qui faisait compensation & rendait impossible toute conjecture.

— Holà! monde, holà!

Voulant tout voir & tout entendre, ah ! que n'avaient-ils à leur service une centaine d'yeux & tout autant d'oreilles! les badauds. allaient, indécis, de l'âne aubère à l'étable à cochons & s'ébahissaient, ici comme là, fort perplexes, un sou dans chaque main...

— Qârrêt de la cour d'assises du Cantal, autrement dit Oiuvergne^ qui condamne à la peine de mort,., »

« Histoire véridique de M, de La Palisse qui trois ou quatre jours avant sa mort était encore en vie... »

Auquel entendre & que faire, bon Dieu du ciel? Il fallait à tout prix acheter l'Histoire... & l'Arrêt ! Tous deux, ils rayonnaient, ils exultaient, les bateleurs! & sûrs de vaincre, ils s'attendaient, tous les deux, à monter en triomphe au Capitole , en faisant la nique a,u concurrent terrassé. Non ! Eh bien , non , il ne devait pas

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y avoir de vainqueur, il ne devait pas y avoir de vaincu!...

Subite, une longue plainte humaine traversa Tair, et ce cri d'angoisse fut aussitôt suivi d'éclats de rire innombrables, ayant on ne sait quel caractère de férocité. Grand Dieu!

que se passait-il ? Les deux marchands forains, interdits, s'arrêtèrent ensemble, & tout le monde autour d'eux se mit immédiatement sur le qui-vive.

« Eh! bé! qu'es aco?,.. »

Dans le lointain, une voix alarmante répondit :

— Hé ! hé ! vous autres, accourez, on n'a jamais vu pareille chose sous la calotte du ciel... ))

En vain la complainte retentit-elle encore plus lamentable, en vain les images voltigèrent-elles de plus belle au-dessus de la foule, la foule, distraite & curieuse de savoir ce qui se tramait au loin, se porta derrière Vo/lbreuvoir du Chêne^ auprès d'un vivier, où de nouveaux cris de détresse se succédaient, aigus & déchirants. « Ah! ça, qu'est-ce donc? qu'est-ce donc? »

Enlevé par un flot de gens, je fus en une minute transporté dans un groupe houleux d'hommes & de femmes oii régnait le comble de la confusion , & ce ne fut pas sans peine qu'il me

fut possible de discernfer l'étrange chose qui s'y passait. O barbarie ! Étendu de tout son long à plat ventre sur le sol, Tlnnocent à moitié nu, sa robe de serge retroussée jusqu'aux reins, se débattait & criait, terrifié ; deux hommes le maintenaient à terre, un troisième, muni d'une énorme seringue qu'il venait de remplir à la mare & pareille à celles dont se servent les vétérinaires pour injecter le bétail, se préparait à administrer l'eau vaseuse qu'elle contenait au patient à la tête duquel L'Église, pouffant de rire, se tenait les côtes : « Allez toujours, disait-il, il avouera! » Témoins de ce supplice, un grand nombre de femmes, qui voulaient voir^ applaudissaient sans vergogne les aides & le bourreau ; des enfans, imbéciles & cruels, sautaient de joie; Un tel spectacle, ô Dieu!... j'avais de la braise au sang & l'injure à la bouche; inutile colère! impuissante pitié ! quoi que je fisse, il me fut impossible de percer le mur vivant qui me séparait des tourmenteurs & de la victime. Au milieu des vociférations qui se croisaient en tous sens autour de moi, je parvins enfin à saisir pour quel motif on infligeait au malheureux idiot la question de l'eau, — en sens inverse, — & ce motif inouï , le voici : Xoïotix avait vu , traînant à terre , en pleine aire , une boucle

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d'oreille, & Favait ramassée. On la lui réclama. Ne comprenant point hélas ! ce qu'on lui demandait, effrayé des grimaçantes menaces de TafFreuse & vieille commère qui avait perdu le bijou, le pauvre enfant s'était mis à fuir à toutes jambes, emportant avec soi ce qu'il avait trouvé. Poursuivi, traqué de toutes parts, il fut atteint, comme fou de peur, il allait se jeter dans le vivier. « Rends la pendeloque.

Innocent ! » Il se mit à rire. On le fouilla. La boucle d'oreile n'était plus sur lui. Qu'en avait-il fait?Où l' avait-il enfouie, où ? L'avait-il jetée dans sa fuite ou cachée en ses vêtements? Il fallait en avoir le cœur net. On visita ses tristes guenilles, pièce à pièce & trou par trou. Rien. On allait lâcher Xoïotix ahuri, maisMargouylne, qui se trouvait là, prétendit qu'il avait cru voir l'Innocent avaler en cachette quelque chose de luisant & que ce quelque chose, selon lui, Margouylne, ne pouvait être que le bijou perdu. Cette révélation donna beaucoup à pensçr. On délibéra. Des hommes & des femmes advinrent qui blasphémaient en se lamentant ; ils voulurent prouver et prouvèrent en effet à tous, sans aucune peine, que « c'était bien malheureux de renoncer à une pendeloque qui coûtait plus de deux écus de six livres, A leur avis, cela ne pouvait pas se passer

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comme ça. » L'Église opina du bonnet. Il fut prié de se prononcer catégoriquement. Assailli de paroles, supplié de tous à mains jointes d'indiquer le moyen dont, en pareil cas, il userait, afin de n'être point lésé, Margouylne, après s'être fait longtemps tirer l'oreille à dessein, éternua, se moucha, cracha, sourit... & finit par raconter une toute petite histoire , espèce d'apologue :

<{ Un jour, un cheval ayant mangé, par mégarde, une bague en diamants qu'on avait laissé tomber dans le fourrage, on lui fit, sur le conseil du mage Adam Escarrolis de la Nasse-aux- Vipères, restituer, à ce cheval, tout ce qu'il avait dans les entrailles..., & l'on retrouva parmi ses excréments le riche anneau qui n'avait rien perdu de son poids ni de son lustre. »

Et voilà !... l'Église avait parlé. « Penses-tu, lui demanda-t-on en chœur, qu'on puisse en user à l'égard d'un chrétien comme on fait envers un animal sans raison. » — Oh ! ceci, répondit l'Eglise, autre affaire! Arrangez- vous, ça ne me regarde pas.» — Si nous avions un ou til> il faudrait un outil ! » — L'outil, oh ! mon Dieu, si ce n'est que ça!... fit Margouylne avec candeur, ne soyez pas en peine : il y en a un , pas

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très-loin d'ici, là, dans Tétable de Vodbreuvoir du Chêne, » Idée lumineuse ! On n'en demanda pas plus long à celui qui Tavait eue, & tout le monde se précipita dans Tétable oii Ton découvrit bientôt, au fond d'un vieux coffre, rindispensable engin. Il n'y manquait rien, il jouait à merveille, on en fit usage incontinent. Trois épreuves successives ayant été nulles, on se disposait à expérimenter encore, &, cette fois, sous mes yeux.

— Y sommes-nous?

— Oui.

L'horrible instrument de torture allait de nouveau fonctionner.

— Attendez! fit-on, attendez un peu; Xoïotix confesse.

Hélas ! rinnocent ne confessait rien, il psalmodiait machinalement , d'une bouche charmante à désarmer des démons, mais non pas les brutes impitoyables acharnées sur lui, des versets d'une légende que, chose singulière, personne en Quercy, pas même les anciens, n'avait jamais ouïe ; il me souvient de ce passage ; c'est tout ce que j'en ai gardé :

• (c Trois anges vont sur la place publique^ » disant qu'ils ont fait la si belle entreprise » de crucifier Dieu,

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« Voici qu'ils Vont pris et monté sur le pi- » lier; il est plus blanc que la neige & roux )) comme un épi,

« Quand il est sur le pilier : « ^^garde^ » ici, madame Marie ^ votre Fils monte dans )) le Père, , . le voilà ! »

Dites doucement & d'une voix surnaturelle^ ces paroles hiératiques m'arrivèrent une à une. Il me semblait avoir entendu le gémissement d'une âme. Attentive comme moi, la foule les avait écoutées en silence : je pensai qu'elle en était impressionnée & qu'elle allait faire grâce au martyr, déjà si cruellement éprouvé; mais Margouylne, amer comme la haine, s'écria :

« Si vous voulez sacrifier l'anneau, c'est votre affaire, et je m'en fous ! » Immédiatement une plainte navrante me fit dresser les poils sur la peau; je fermai les yeux... un rugissement de colère me les fit rouvrir. Hagard, écumant, hériss.é comme un lion, La Bataille bondissait sur des corps culbutés : « C'est toi, jambe-debizette, dit-il à L'Église, c'est toi, bancal ! ...» Et saisissant Margouylne sous l'aisselle, il le tint un moment suspendu au-dessus des têtes ambiantes, puis le jeta comme un paquet dans le tas ; passant ensuite comme une trombe sur le

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ventre des exécuteurs, Farandol prit maternellement entre ses bras Tlnnocent, aussi froid que le marbre & pâle comme la mort, et le transporta dans Tauberge : « Au nom du Saint- Bon-Dieu ! n'aie pas peur, petit, lui disait-il, , c'est moi, moi, La Bataille, ton ami. » L'action du maître-tambour de Saint-Barthol, avait été foudroyante : on n'en revenait pas de saisissement, & chacun, au dehors, en était consterné.

— « Quelle poigne ! Avez-vous vu travailler ce gaillard?

— De quoi donc est-il venu se mêler ? Est-ce que ça le regardait?

— Il a bien agi.

— Non, non !

— Arrive, toi ! si tu dis que Farandol a mal fait...

— Il croit nous intimider, là-bas, ce grand merle !

— Approche donc, cônifle.

— On y va. »

Tumulte indescriptible & branle-bas universel. On ne parlait rien moins que de jouer du bâton & du caillou. Les choses se gâtaient. Tout à coup, en pleines vociférations, au beau milieu de la foule entr'ouverte & grondante, apparurent les gendarmes du canton, appuyés du garde

champêtre de la commune, celui-ci son briquet en bandoulière sur sa blouse de filoselle : « Eh bé ! gens ! que faites-vous ? dîrent-ils ; Il se passe ici du vilain... Halte-là! » Chacun voulut donner des explications, tout le monde voulut parler à la fois : inexprimable cacophonie. « Au diable, les gueulards ! Un peu de tranquillité ! Silence ! attention ! » Impossible de s'expliquer, rien n'y fit. Toutes les langues & toutes les mains étaient en jeu. Ne sachant auquel entendre, que résoudre, à quel saint se vouer, la force publique, abasourdie enfin, déclara solennellement que si la danse & les jeux ne recommençaient pas sur l'heure, elle allait au nom de « Sa Majesté » sommer les gens de se retirer chacun chez soi. Filles & garçons se récriant à ces mots, prétendirent que les sonneurs ayant été payés pour sonner jusqu'à onze heures du soir, on danserait jusqu'à onze heures précises, selon le droit; on ne pouvait bonnement se séparer ainsi; la fête votive ne venait qu'une fois l'an , il fallait en prendre chacun son soûl ; la ronde tremblante n'avait pas eu lieu, d'ailleurs ! si l'on ne voulait pas que des catastrophes innombrables tombassent sur la contrée, il fallait se dépêcher de la danser à tout prix. — « Eh bien, alors, sautez, dansez ! Ous qu'est la musique ? Il n'y a pas de bon '

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Dieu sans musique... & voilà !» — « Brigadier, répondit Pandore, brigadier, vous avez raison. » Et le garde champêtre ajouta : « Vive l'Empereur ! » Rien à répondre à cela. L'autorité souveraine avait parlé. Danser ou partir, on avait le choix. A point, très à point, La Bataille se montra sur le seuil de Vo/lbreuvoir du Chêne : « Heureusement, ça ne sera rien, dit-il, mais si, par malheur, on Tavait encore fait boire au rebours, Xoïotix serait passé. La mort d'un chrétien, que vous importe à vous, équarrisseurs? Ce qu'il vous faut, c'est la musique. Ah! vous voulez danser! vous avez du courage, vous autres. Eh bien, soit ! on dansera ; mais apportez, s'il souffle encore, ce fumier de jambe-de-bizette,nous ne pouvons rien sans son amboise. » Au fait, il avait raison, La Bataille : indispensable était le chalumeau.

Sans perdre une minute, on se miit donc en quête dé cette maudite jambe-de-bizette qui ne se trouvait jamais où l'on avait besoin d'elle, & Ton ne tarda pas à retrouver l'Eglise tranquillement accroupi au bord de la mare ; il était en train de panser une assez profonde déchirure que, dans sa chute , il s'était faite au front. « On t'a payé pour sonner, il faut que tu sonnes, » lui dit-on. Ainsi requis, il obtempéra. Livide et les dents serrées, il bredouillait de

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temps à autre, en sacheminant vers l'aire :

« Aussi vrai qu'il y a trois Dieux au ciel, le Père, le Fils & la Blanche Colombe, il ne portera pas ce qu'il m'a fait en paradis, Farandol ! » Il eut beau maugréer : on le réinstalla sur la charrette limonière, auprès de La Bataille, & vive la joie ! en avant le tambour, en avant le chalumeau ! Quelques instants après, lai frairie avait repris un aspect des plus joyeux; à la manière dont chacun, mâles & femelles, s'en donnait à cœur-joie, on n'eût jamais soupçonné qu'un vent tragique avait failli s'abattre sur toutes ces têtes béates & les pousser à mal. La paix était faite & l'Autorité riait : tout allait bien, on était enchanté. Que rien de nouveau ne se fut produit, & le lendemain il n'y eût eu qu'une voix dans le pays pour dire : « Hier, il fallait voir ça ! quelle fête première ! On s'est réjoui comme il faut. Tout s'est bien passé, le bon accord a régné partout. Ah quelle fête extraordinaire? Il fellait voir ça ! » Sans doute, il était souhaitable que tout se passât en verbes &; chansons, & cela, certes, eût mieux valu ; malheureusement il ne devait pas en être ainsi : la discorde revint & s'obstina, cette fois.

Il avait été convenu, la veille, entre ceux du hameau, que si les gars de Saint-Carnus-de-

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rUrsinade, paroisse voisine, venaient à la fête votive, on ne les empêcherait pas de danser la bourrée avec les filles de Saint-Bartholomée Porte-Glaive : en agissant de la sorte, on voulait apaiser, une fois pour toutes, des différends qui duraient depuis plus d'un demi-siècle & se traduisaient à chaque réjouissance annuelle par des bras cassés, des torses meurtris, des reins rompus & des crânes ouverts. Or tout marcha bien d'abord, & rien n'avait encore fait présumer jusque-là que les vieilles rivalités de clocher, assoupies, sinon éteintes, allaient se rallumer à l'improviste & mettre tout en feu; mais une fille de Saint-Bartholomée, ayant été molestée'par un maître-valet de Saint-Camus, elle se rebiiTa; ses compagnes, prenant à l'envi fait & cause pour elle, résolurent, dès lors, de ne plus se divertir avec les étrangers , en cela soutenues, très-naturellement, par tous les porte-culottes du hameau. Le maître-valet, tête brûlée, qui avait servi en Afrique & au Mexique, dans les zouaves, & qui portait encore le chichiay reçu désormais comme un chien dans un jeu de quilles, par toutes celles à qui, tour à tour, il s'adressait, & voyant que de leur part c'était un parti pris, se fâcha, lui aussi, tout de bon & se permit dé dire que « ces vilaines femelles n'agissaient ainsi que pour flatter les.

jaloux & tristes mâles de leur paroisse; il ajouta que si les Bartholoméens étaient plus bètes que les ouailles, c'était tant pis pour eux, que lui n'était ni un mouton ni un conscrit & qu'il danserait quand même Idi farandole & la tremblante y envers & contre tous, à la barbe & sous le nez de ceux qui ne seraient pas contents, & que si l'on ne trouvait pas la chose aimable, on verrait ! ... » Un magnanier de Castel-Sarrazin surprit le propos & le transmit à un corroyeur de la Mouche-à-Laurent ; celui-ci en fit part à un taillandier de Saint-Paul-d'Espis, celui-ci à un blâtier de La Grêlon- Vescinalière, celuici à deux chaufourniers de Sainte-Pétronillede-Bouloc, et ces deux derniers le répétèrent aux paroissiens de Saint-Bartholomée Porte- Glaive qui répliquèrent qu'on verrait bien qu'un âne coiffé & vêtu de Saint-Carnus-derUrsinade ne ferait pas la loi chez eux & que , s'ils n'avaient pas bataillé contre les bédouins, ils n'en avaient pas mpins, eux ! pour cela, dans les veines du sang chaud comme braise & plus rouge que la crête des cpqs. On les avait défiés, eh bien ! ils acceptaient le défi : « qu'il y vienne, le maître-valet, il sera reçu ! m Propos sur propos, on s'enflamma. Le tambour & le chalumeau donnèrent, sur ces entrefaites, le signal de la dernière bourrée. Ayant entendu

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rappel, le maître-valet saisit la main d'une fille en lui disant : « Arrive ici ! Je te choisis, moi ! » La fille se défendit de danser, elle s'en défendit absolument, ce qui ne Tempêcha pas bientôt après d'entrer en branle avec un garçon de sa paroisse. Agile & brutal comme un bélier, le maître-valet, à TafFût, se rua parmi les danseurs, fit mordre la poussière à celui qu'on avait eu l'audace de lui préférer & dit à la fille récalcitrante : « Écoute un peu ! Toi, tu n'es qu'une accouchée! » Un tel affront!... Ou mourir ou se venger ! Un long cri sortit de, la foule, & le frère de l'injuriée courut à l'offenseur, lequel, plus robuste, le terrassa d'un revers ' de main ; quoi voyant, les gens de Saint-Bartholomée "se précipitèrent tous à la fois sur le vainqueur qui s'écria : « Camarades, au secours! » Aussitôt les gens de Saint-Carnus répondirent à ce cri. Le combat était engagé ! Vingt minutes durant, on se bouscula d'une rude manière. « Hommes, travaillons ! » On travailla des griffes & des dents & bientôt du caillou. De crainte d'être lapidées, les femmes de l'une & l'autre paroisses, criant : « Sancta Maria! Sancta Maria! » se rejetèrent derrière le mamelon voisin , au fond d'une combe.

Après s'être un moment séparés pour reprendre haleine, les combattans, surexcités par les cla-

meurs féminines, se joignirent de nouveau & luttèrent corps à corps, sans merci. Le sang coulait, la fureur tournait à la rage. On se déchira, Ton s'assomma autour de la charrette limonière où trônaient les sonneurs. « Il faut périr ou triompher ici! » La victoire, longtemps incertaine, semblant enfin se décider pour la paroisse étrangère, Margouylne, qui en était, bondit à l'improviste sur son compère Farandol, &, avec une dextérité & une puissance qu'on n'eût jamais soupçonnées chez ce rachitique bancroche, frêle conàme une gaule, il le frappa, furieux, à la tête, à coups redoublés de chalumeau, ricanant : « Tu croyais peut-être que j'avais oublié, fripon! » Étourdi, La Bataille chancela ; mais, bientôt remis, il s'empara d'un palonniér de chêne gisant dans le lit du chariot, &, transporté d'indignation & pourpre de colère, en cogna, qtioique embarrassé de son tambour, avec tant d'impétuosité les assaillants, qu'ils reculèrent tous ensemble, désarçonnés, L'Eglise au milieu d'eux. « Hardi! Saint - Barthol ! hardi! »

Grâce au secours inattendu qui leur survenait ainsi, ceux de Saint-Bartholomée se reformèrent derrière Là Bataille et attendirent de pied ferme un nouvel assaut. Ils attendirent longtemps, ils attendirent en vain. « Amis," puisqu'ils

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ne reviennent pas, allons les chercher; en avant! les enfants. » Et Farandol, battant la charge à la baïonnette, prit la tête des Bartholoméehs qui frémissaient aux sons belliqueux du tambour & disaient, avides de venger leur échec, « qu'ils voulaient exterminer tous leurs ennemis jusqu'au dernier & leur mettre le foie à nu. » De leur côté, honteux d'avoir fléchi devant un seul homme & voyant venir à eux les adversaires qu'ils avaient déjà refoulés, les paroissiens de Saint-Carnus-de-l'Ursinade abrégèrent la distance qui les en séparait, en se portant tumultueusement . à leur rencontre.

Aussi fougueux que sage, le maître-valet, se rappelant son vieux métier de soldat, avait disposé son monde en deux compagnies, — attaque & réserve; — il marchait emphatiquement au front de la première &, derrière lui, boitait L'Église, qui, l'amboise aux lèvres, ripostait aux ra-fla du tambour par le chant grave du Magnificat, Tel cantique dit par tel instrument, en telle conjoncture, c'était grotesque & terrible. Au loin, au fond de la Combe de Pïeoii, les femmes des deux paroisses^ ennemies hurlaient d'effroi. Comme les deux partis étaient sur le point de s'accrocher encore^ les gendarmes & le garde champêtre , accourant essoufflés, voulurent mettre le holà. L'un

d'eux fit mine de dégainer; aïe!... on avait fini de rire, on avait fini d'obéir; à bas l'Autorité ! Garde-champêtre & gendarmes, en un clin d'oeil, furent, tous trois, couchés dans la poudre, foulés aux pieds, lacérés; on jeta leurs armes dans les buissons, on suspendit leurs aiguillettes & leurs bicornes au bout d'une perche & la perche fut enfoncée en terre, au milieu de Taire. Ensuite, autour du poteau qui portait les insignes du pouvoir humilié, Bartholoméens & gens de Saint-Carnus, qui, d'un commun accord, avaient accompli cette besogne, après avoir suspendu leur propre querelle, en revinrent aux mains avec acharnement. Au fort du combat, les deux capitaines se rencontrèrent tout à coup face à face. Un duel, le sort l'avait voulu ! Farandol était connu : la cause de Saint-Barthol était en bonnes mains ! Oui, mais l'homme à la niote rouge (chichia) ne tremblait point; il était de taille, il était dé poids; Saint-Carnus serait aussi bien représenté. Curieuses de l'aventure, les deux troupes firent trêve spontanément : & se rangèrent en bon ordre, chacune derrière son chef.

— La Bataille, dit le maître-valet, tu n'es qu'une recrue. »

Apostrophé de la sorte à brûle-pourpoint,

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Farandôl sourit sous cape, puis se débarrassant religieusement de sa caisse roulante, honorée en Quercy :

— Bédouin^ répondit-il en se campant, à mon avis tu ne parles pas très-bien d'un vieux grenadier.

— Un grenadier, toi ! Dix grenadiers de ton calibre ne me pèseraient pas une once ! Invalide retraité ! regarde-moi bien entre les deux yeux : Sébastien Viul, du i®' zouaves, tombeau blanc, voilà qui je suis! Y es-tu? Gare la casse! n

Il s'élança.

Grand silence!

Émus étaient les Bartholoméens ; émus aussi, les Étrangers.

Sexagénaire &, partant, un peu ankylosé, La Bataille comprit tout de suite comment il devait en user avec son robuste & jeune antagoniste : il se tint à la parade, il rompit même, tout d'abord, esquivant les coups & n'y ripostant point. Ancien jeu? soit!... On avait toujours le temps de prendre TofFensive et de charger à fond de train Tennemi, quand celuici, feux & flammes jetés, se montrerait un peu moins ardent à l'assaut. Très-bon calcul & dont la preuve fut bientôt faite. En effet, le maître -valet, irrité, ne se possédant plus.

épuisa f)ien vite dans le vide ses forces sa-ns cesse trahies & s'essouffla. Toujours goguenard & souriant, Farandol, à qui la fatigue visible de son adversaire eût déjà permis un peu moins de prudence, continua quelque temps encore à procéder en fin matois. Ainsi, loin de donner prise aux mains impatientes qui cherchaient à l'enlacer, il les évitait constamment, & ce ne fut que lorsque Tex-zouave, à bout d'haleine & tirant une langue d'un pan, ne battit plus que d'une aile & tira mou, que le vieux sonneur de Saint-Barthol, en possession de tous ses moyens, intervertit les rôles & frappa. Rares au début, ses attaques se multiplièrent tout à coup à l'infini, l'autre n'y vit que du feu; ce fut une grêle de gifles, sûrement appliquées; une averse de ruades & de chocs, tête en avant. On eût dit que le maître-tambour sonnait la charge à coups de poings & de talons sur une tête de Turc : « Voici, voilà, tiens encore & roule toujours ! On sait travailler la peau d'homme aussi bien que la peau d'âne. » Il n'était pas à noces, Sébastien Viul, du i" zoua-

ves, tombeau blanc ! & L'Eglise, inquiet & blême au milieu des étrangers consternés, secouait, hors de lui, son amboise muette.

« Honneur & gloire à Saint-Barthol ! » les Bartholoméens, en voyant leur champion bien- aimé

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mener si rondement la lutte, ne purent retenir ce cri d'orgueil. Le maître-valet hurlait, rugissait & glapissait, tout déchiré, tout meurtri : son visage enflé n'était qu'une large ecchymose, & La Bataille tapait toujours à point, sans jamais être atteint lui-même. Après mille feintes & mille voltes, il eut pourtant le front éraflé d'un coup de poing; aussitôt, il vit mille chandelles & trébucha; ceux de Saint-Carnus-de-l'Ursinade, à leur tour, poussèrent un cri de triomphe; mais au même instant leur chef, pris aux jambes & savamment heurté, s'abattait lourd comme un bœuf. Empourpré par le sang et pesant du genou sur la gorge du vaincu :

— Dis donc, bédouin ! fit La Bataille moitié riant, moitié fâché, combien te faut-il de grenadiers?

— On m'étrangle, miens! au secours! » râla le maître-valet allongé sur le sol.

Le duel des capitaines avait tout à fait mis en jeu l'amour-propre des deux paroisses; ici comme là, les têtes étaient montées, la bile échauffée, les nerfs exaspérés. « Saint-Carnus, en avant! » « En avant, Saint-Barthol ! » Le combat reprit avec une fougue sans égale & devint de plus en plus acharné. Des deux côtés, on voulait, il fallait vaincre pour l'honneur du

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hameau. Dents serrées, muscles tendus, on s'affronta. Si les bouches restaient muettes, les yeux disaient : « A mort ! Pas de quartier ! » Rude action, furieux conflit. On y mettait toute sa haine & toute sa vertu. Les poings tombaient d'aplomb sur les faces & s'y gravaient; les doigts se crispaient autour des crânes & en arrachaient des cheveux par touffes; les dents travaillaient à même la chair & toutes y faisaient trou. Nez aplatis, oreilles décousues, yeux chassés hors de Torbite : le sang ricochait & faisait comme une rouge bruine autour des fronts martelés. « Attrape cette torgnole ! » « Et toi, cet atout! » Tout combattant terrassé recevait immédiatement, en plein visage, une preuve irrécusable de sa chute : il était marqué ; cette mâchoire gardait l'empreinte d'un talon de galoche , une semelle à mille clous avait creusé dans cette tempe de profondes alvéoles. « A moi! tue, enfonce, crève & déchire! à moi, l'ami! » La rage décuplait les forces & chaque blessure la férocité. Tous ceux qui gisaient à terre, pêlemêle, amis ou ennemis, on les écrasait indifféremment sans pitié sous les lourds brodequins armés de fer. Ongles & dents, toutes armes étaient bonnes, la meilleure celle par qui l'on triomphait. Ici, Ton rampait ; on s'enlevait, là. Certains, se rasant à la manière féline, g^om-

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mêlants, s'abordaient à coups de poitrines; d'autres frappaient en fuyant, comme les Parthes. On avançait, on reculait, on tombait, on se relevait : tuerie atroce, égorgement inouï. Le sol était mouillé. Du sang, il en avait plu ; partout, il en pleuvait ; il allait en pleuvoir bien davantage encore. On n'en finissait point, on ne voulait point en finir, on n'en finirait jamais; en finir?... allons donc! on avait à peine commencé. Ceux-ci cognaient de la tête, ceux-là ruaient. On entendait parfois des bouches humaines hennir comme le cheval, beugler comme le bœuf, ricaner comme Tâne ou chanter comme le coq. Il y avait de la fureur & du délire en toutes les cervelles ; on se déchiquetait à la manière des fous, on s'entre-dévorait à la manière des bêtes. Se poussant indifféremment dans le tas ou bien harponnant de préférence un ennemi choisi, chacun opérait à son gré. Bataille générale & combats singuliers, simultanément. Un forgeron de la Mégère, un mégissier de Camparnaud-Paravesle , chacun d'eux dans un camp opposé, tous deux charpentés en Goliath & célèbres par delà le Quercy, jusqu'au fond de la Gascogne & du Rouergue , brûlant & tremblant de se connaître, se cherchaient & s'évitaient dans la mêlée : au moins vingt fois sur le point de se

prendre à parti, vingt fois ils se ravisèrent, s'épouvantant l'un Tautre; enfin, ils se joignirent. Aveuglé fut celui-ci, édenté celui-là : tous deux restèrent sur le carreau. Tout le monde, amis, ennemis, leur passa sur le corps. Saint-Carnus était rudement éprouvé, mais, Saint-Barthol, lui, ne Tétait pas moins, & les chances de vaincre demeuraient ainsi parfaitement égales de part et d'autre. A qui l'honneur ? à qui TafFront? Impossible de le savoir encore, on le saurait peut-être plus tard ; en attendant personne ne lâchait pied, ni ne songeait à le faire, & le sang coulait comme de Teau de toutes parts. Après maintes alternatives de gain & de revers, un moment vint enfin où les Bartholoméens allaient perdre l'avantage ; une bizarre circonstance le leur rendit : au-dessus de Taire , parmi les flots de fumée épaisse & fuligineuse qu'épandaient les lampions assujettis sur les madriers, apparut un vol triangulaire de palombes : « Hardi! les enfants!

cria La Bataille, Saint-Carnus est perdu!

Les pigeons tiennent sa gauche & font Téquerre! » A ce sinistre augure, les hommes de Saint- Carnus - de - TUrsinade mollirent, saisis d'effroi ; la caisse de Farandol bourdonna comine une brigade de tambours ; Saint-Bartholomée Porte-Glaive l'emporta derechef. O

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Dieu! Fatalité! C'était écrit là-haut!... Albe, jadis, avait péri sous Rome; aujourd'hui Saint- Carnus allait être détruit par Saint-Barthol. L'écrasement des étrangers commençait... heureusement pour eux, un bruit de clochettes se fît entendre au loin, & le carnage fut suspendu.

« Paroissiens de notre Église , arrêtez ! au nom de Dieu ! »

Qui s'était exprimé ainsi d'une voix lamentable ?

Un honnête curé.

Suivi de près par huit ou dix enfants de chœur en robes & barrettes rouges, lesquels agitaient à tour de bras de vibrantes sonnettes, il arrivait à toute vitesse, vieillard vénérable, éternuant, soufflant, suant sang & eau, le brave desservant de Saint-Barthol. L'indignation & la douleur étaient peintes sur ses traits rustiques. Soutane au dos, tricorne en tête & scapulaire au flanc, il tenait à deux mains son pauvre cher ventre obèse & secouait, sur ses grasses épaules, une forêt de crins argentés. Originaire du pays & fils de paysans, resté paysan quoique devenu prêtre, il pouvait porter la parole à ses frères égarés & nul mieux que lui, sans doute, n'était capable de leur faire entendre raison. On l'environna. Ses yeux

loo La Fête Votive

roulèrent convulsifs. Il fit un signe : on comprit qu'il voulait parler.

— Hommes, silence ! ordonna Margouylne, onctueux, écoutons le chapelain. »

Ni si ni mais : on obéit, tout le monde se tut.

Un grand chêne était là. Contre le tronc de Tarbre béait, à demi défoncée, la futaille où, naguère , se rengorgeait le fringant ménétrier. Un vrai trône, cette barrique ! On y conduisit respectueusement l'ecclésiastique . Il y monta, puis il dit, doctoral :

— « La fin du monde approche & TÉternel est irrité. Voici venir les temps prédits par rÉvangiie. Au milieu de sa gloire apparaîtra le Fils de THomme. On entendra des grincements de dents, & les abîmes s'ouvriront.

Tremblez, méchants, & vous, bons, rassurezvous : aujourd'hui la parole est à Dieu!... » Cela veut dire, mes très-chers frères, que je ne suis pas content du tout. Ah çà, voyons un peu, comment se fait-il qu'en me voyant, misérables, qu'en me voyant, vous nç soyez pas tous tombés à genoux, subito ? Vrai, je n'y comprends plus rien, à votre conduite!

Allons, à quatre pattes ! et demandez vite pardon de vos fautes au vicaire du Christ... Eh! quoi! personne ne bouge! Ignorez-vous donc.

de Saint-Bartholomée Porte-Glaive loi

Philistins, ignorez-vous que je suis le représentant de la Sainte-Trinité sur la terre & que je peux vousaccabler en son nom?... Oui, j'en ai le droit & la puissance aussi. Possumus^ chrétiQns^ possumus ! O mon Dieu, pardonnezmoi! Je les appelle chrétiens, ces hommes!

Ils ne le sont pas. S'ils Tétaient, auraient-ils l'audace, pour ne pas dire le toupet, d'en venir à de pareilles parades.^ Oui, malheureux pécheurs que vous êtes, on n'est pas satisfait de vous là-haut & la Sain te- Vierge pleure... Elle pleure, elle gémit ! Turris eburnea ! Fœderis arcal Refugium peccatorum! Ora pro nobis!

Si vous voulez désoler notre immaculée protectrice, il faut le dire, on le saura. Non, non, je ne sais pas trop ce que doit penser de vous en ce moment Notre Père qui est aux cieux ! Il n'est pas toujours commode. Notre Père, & vous auriez tort de vous fier à sa trop inépuisable bonté. Tels que vous voilà, vous n'êtes pas beaux à voir, & Notre-Seigneur ne doit pas vous regarder avec plaisir. Ah ! songez-y, gens, songez-y ! Ne in œternum ir ascaris. Domine ! Ah çà, s'il se mettait tout à coup à parler avec son tonnerre, hein? que feriez-vous? Il est probable qu'en ce cas on vous boucherait... le verbe avec un grain de mil. La peur, & quelle peur? retournerait vos os à l'envers, &

I02 La Fête Votiçe

VOUS flageoleriez sur vos jambes comme les arbres au vent d'autan. Hélas ! elle ne vous servirait pas à grand'chose cette peur qui vous ferait tous aller à Tenvi ! Les mains du Père, impitoyables, vous peigneraient les chairs comme le cardeur carde les étoupes & vous auriez beau dire : Prou ! tous, tant que vous êtes, vous seriez étrillés en veux-tu en voilà. Ce châtiment, en définitive, vous ne Tauriez pas volé ! Paroissiens d'ailleurs & d'ici, comment avez-vous pu, dites, oublier ainsi que vous êtes frères & que le bon Dieu ne veut absolument pas que les frères s'assassinent entre eux? Est-ce que par hasard, ici, quelqu'un aurait envie, ô sancta Maria! de finir en enfer ainsi que Caïn le Réprouvé? Caïn!... Ah ! Je vous assure, & vous pouvez croire en moi, que s'il avait su, l'homme! il se fût bien gardé de porter dommage au bon Abel, lequel était doux comme une ouaille & charmant comme un oiseau... Vous battre & vous détruire ainsi ! Téméraire entreprise ! on ne saurait imaginer rien de plus abominable ! Oh ! ce que vous avez fait là, voyez-vous, est laid, tout ce qu'il y a de plus laid, laid à faire trembler. Il n'y a pas à dire mon bel ami ! L'on est frère ou bien on ne l'est pas. Si vous l'êtes, chrétiens, agissez comme tels; si vous ne l'êtes pas... il ne dépend

que du Terrible de là-haut de vous faire souvenir que vous devriez l'être, &, prenez-y garde, il pourrait vous rafraîchir la mémoire, celui-là! per omnia sœcula sœculorum^ & de telle sorte que, désormais, aucun de vous n'aurait le goût du pain. Un bon averti, dit-on, en vaut deux. Or donc, conséquemment , tenezvous sages & que chacun reste coi. Veillez, attention ! Ne vous défigurez plus, ou gare le Dieu des Armées ! Est-il permis de se mettre en un tel état! Tenez! si j'avais sur moi, par exemple, un grand miroir : « Regardez-vous-y,» vous crierais-je; & si vous vous y regardiez,... eh bien ! aussi vrai que je vous le dis en toute vérité, vous vous feriez peur à vous-mêmes.

Saint-Dieu ! les jolis chevaliers que vous faites là! Vous êtes en nage, horribles, si mouillés de sang & si trempés de sueur que Ton dirait que Ton vous a jeté dessus de l'eau rouge du Tarn, à pleins seaux. O misère! Aïe! aïou!

vous avez tous l'écume à la bouche & ressemblez à des chiens enragés. Si je mens, que je meure. On dirait à vous voir : ils sont bons à brûler à petit feu, ces sacripants-là! Vos plumes sont hérissées comme celles des coqs en bataille, & vos prunelles luisent autant, si ce n'est plus, que celles des chats, animaux des ténèbres., Il est temps de crier à qui commande

I04 La Fête Votive

aux oiseaux de Tair aussi bien qu'aux poissons de Teau : Parce, l^omine^ parce populo tuo !

Véritablement, on ne se travaille pas ainsi la peau ! Vous n*êtes pas présentables ; allez trouver vos femmes & vos filles, & vous verrez comment vous en serez reçus. Elles vous tourneront réchine & ce sera bien fait. A celle qui me consulterait au sujet de Tan d'entre vous, il ne me serait pas possible de -lui répondre autre chose que ceci : « Tiens- lui rigueur & fais-le jeûner! » Rien ne me fera comprendre que des hommes honnêtes & bien élevés aient pu s'arranger ainsi. Pas un de vous qui ne saigne ^ à glou-glou, pas un qui ne soit entamé par la griffe ou le croc d'autrui; vous n'avez pas figures d'hommes, mais museaux de damnés, & vous l'êtes, damnés ; il n'y a pas à crier : miséricorde ! Étant ainsi les choses ne sont pas autrement. Tas de mauvais sujets! au lieu de vous divertir en bons chrétiens apostoliques, catholiques & romains, il vous a fallu vous amuser en démons. Un bel ouvrage que vous avez fait là ! Franchement, on ne peut pas vous le cacher un tant soit peu, vous êtes les portraits vivants de Lucifer, ange du mal, le plus haïssable des criminels! Ohé! gare, gare, gare à vous, païens I Encore une fois, , entendezmoi bien : Notre-Seigneur, & par la, j'entends

de Saint^Bartholomée Porte-Glaive 105

Dieu tout-puissant en trois personnes, c'està-dire la Sainte Trinité , n'aime que les gens propres et bien tenus; or vous voilà déguenillés, sales, affreux à le faire mettre en furie. . . O chrétiens, songez au tonnerre, & repentezvous ! S'il m'était permis de le dire aujourd'hui, j'ajouterais avec félicité : Dominus vobiscum ! mais une telle parole, à quoi bon ? Elle n'arriverait pas au bon Dieu, car Satan, le prince du mal, vous possède... Et l'Ancien de Là-Haut est aveugle & sourd aux possédés de votre catégorie ! . . .

— Assez causé! Garde ta voix pour chanter les vêpres, chapelain.

— Nous ne sommes pas ici, nous autres, au confessionnal.

— As- tu fini, parleur patenté du ciel; avale ta langue ; affaires de sang & de vaillance ne te regardent pas.

— Si...

— Non, non 1 non !

— « Ayez pitié d'eux & pardonnez - les , Seigneur, ils ne savent ce qu'ils disent, ils ne savent ce qu'ils font ! Q4gnus Dei^ qui tollis peccata mundi..,

— Tais- toi! ferme ton bec, imbécile & méchant prédicateur.

— « Eorum stultitia,..

io6 La Fête Votive

— Turlututu! Mange, bois et dors, tête tondue à la cime, et va-t'en d'ici !

— « Domine, Domine y er rare humanumest,,.

— Il n'a pas encore fini ! Mouche-toi, tu parles du nez !

— n .,, Et diabolicum perseverare !

— Ohé ! qu'on le musèle, ou jamais il n'en finira, cet animal-là.

— «... Trois fois borgnes de chaque œil & quinze fois sourds des deux oreilles que vous êtes, il faut que, bon gré mal gré, vous entendiez & voyiez la parole de vérité ! Quoi ! vous malmenez comme un chien huguenot un fidèle domestique de l'Église, épouse du Fils, & vous insultez en ma personne & le Père, & le Fils, & le Saint-Esprit! Ah! que faites-vous là, Gentils! En crachant sur moi de la sorte, ignorez-vous donc que vous crachez en même temps sur celui qui n'est pas de ce monde & qui pourtant y fait la loi? Plus tard, hommes habités du Diable & désertés de Dieu, que direz- vous plus tard, si, comme il y a cent à parier contre un, une tuile vous tombe s\xx la tête & vous met la gueule & l'âme à l'envers?... On vous attend là, mes mignons, on vous attend là ! Dicite gentes ! Serez-vous bien aises si demain la récolte fait défaut?... Attendez-vous à pâtir un jour &, dès aujourd'hui,

de Saint-Bartholomée Porte~Glaive 107

cessez de compter sur le raisin & sur le blé : Songez-y : Dies irœ... viendra. »

La récolte!... Au geste comminatoire dont ce mot, gros d'orages, avait été solennellement accompagné, les paysans se courbèrent avec terreur ; on avait enfin touché leur corde sensible; ils étaient domptés, ils étaient réduits. « Ô calamité ! Si la terre, avare de fruits, allait leur être marâtre, & si le ciel, trop justement irrité de leurs fureurs sacrilèges, & s'obstinant à leur en tenir rancune, allait désormais refuser à leurs champs & le soleil & l'eau, que deviendraient-ils, eux tous ? Grand Dieu ! la récolte ! On avait assez plaisanté ; l'on était allé trop loin, on avait trop ri. Silence dans les rangs ! honneur et respect au curé ! La récolte!... Halte-là! rendons-nous ici. Ni si, ni mais, ni car, ou tout est perdu! La récolte manquera ! » Tlus de raisin ! plus de blé!. . . Que le prêtre, imprudent, au lieu de tirer des profondeurs de sa soutane une immense tabatière de corne de buffle, en laquelle il prit majestueusement une pincée odoriférante de portugal, eût, habile à profiter du désarroi général, lancé quelques prophéties du même acabit, tout était terminé, la paix renaissait, on se serait baisé de toutes parts à lèvres que veux- tu; mais, ô perte de temps irréparable, ô péché !

io8 La Fête Votive

tandis que méditant peut-être une autre véhémente apostrophe à ses ouailles, il savourait, tout gonflé d'orgueil , le superbe pasteur ! & son succès & la fine prise de tabac, adieu l'occasion unique de pacifier absolument tous les esprits à demi calmés I... elle s'envola. Traîtreusement assailli par derrière, un Bartholoméen qui, pendant la pause de Tabbé, narguait du regard deux ou trois gars de la paroisse voisine qu'il avait matés durant la rixe, fut tout à coup poussé, culbuté, mis en loques & traîné dans la poussière par les Étrangers, fatigués à la fin de ses rodomontades & se considérant comme tous provoqués en la personne de ceux de leurs compagnons réellement en butte à ses incessantes & cruelles railleries. « Ils me crucifient! A moi, camarades! » A ce cri de détresse jeté par leur paroissien, les hommes de Saint-Barthol, un moment abasourdis & fort irrésolus, répondirent bientôt par des hurlements de vengeance, & la boucherie, un instant interrompue, reprit avec plus de fureur que jamais, sous les yeux du curé, gesticulant & clamant en vain, debout sur la barrique, entouré de ses enfants de chœur.

« Essayer encore d'éteindre ces têtes volcaniques, à quoi bon? A quoi bon répandre de l'huile sur du feu? S'exposer à recevoir quelque

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désagréable alléluia ? Merci ! Que la sainte volonté de Dieu soit faite ! Entre-mangez-vous à votre aise , damnés ! se dit le bon chapelain de Saint-Barthol, &, Gros-Jean comme devant, il s'en alla...

Tandis qu'il détalait à toutes jambes, sts ouailles féroces comme des tigres s'entre-mangeaient, en effet, & l'aire grondait comme une mer en furie. On vociférait en s'assommant, & l'exaspération, au paroxysme, arrachait des gosiers on ne sait quels hoquets aigus qui mordaient aux nerfs comme y mord la crécelle. I! Pif! paf! pouf! un coup n'attendait pas l'autre & toutes les gorges faisaient : ahan ! On se fendait les chairs, on se cassait les os. Sanglante orgie ! un sabbat ! « Arrive ici, capon. Ne t'en va pas, couard ; attends un peu ! » Les coups de poing finissaient en égratignures & les morsures en crachat. Tête-à-tête enragé: Sébastien Viul se mesurait encore avec Farandol.. . L'ex-zouave, endolori, roula tout à coup de nouveau sous l'ancien grenadier toujours intact. Une seconde fois Saint-Barthol chanta victoire, oui ; mais comme La Bataille se redressait, une seconde fois victorieux, il reçut à la nuque une brique qui le tuait roide si le coup n'avait été fort heureusement amorti par le baudrier de buffle qu'il portait en bandoulière, le maître-

no La Fête Votive

tambour. « Ah ! Ton ne se contentait plus de se servir des armes d'Adam, on se servait du caillou ! Bien ! On allait répliquer à la canaille ! » Et blessé, furieux à son tour, ne se contenant plus, oubliant enfin qu'avant tout il était général & avait charge d'âmes, La Bataille bondit au plus épais du tumulte, & là, tête baissée, enfonçant côtes & poitrines, il fondait sur quiconque osait le regarder en face. On l'avait exaspéré, mis à bout. Il travaillait, l'homme, il travaillait en taureau. Quelque vaillant qu'il fût toutefois, sa troupe lâchait prise. Elle recula. Des renforts arrivaient en masse aux gens de Saint-Carnus-de-1'Ursinade, & ces renforts étaient dus aux intrigues de Margouylne. Il avait fait entendre, le luron ! à tous ceux qui n'avaient pas encore pris part à la lutte, n'y étant pas directement intéressés & ne se croyant pas en cause, que « les Bartholoméens n'en voulaient pas particulièrement à la paroisse militante, mais à toutes celles de la commune, & qu'ils s'étaient vantés, d'ailleurs, de faire main basse sur tous les Étrangers, sans distinction aucune. Ainsi, c'était ainsi. L'on était renseigné. Chacun donc devait savoir à présent ce qu'il lu restait à faire, afin de protéger sa peau. »

Grâce au tour subtil que L'Église sut donner à ces mensonges pendables, ils furent admis

de Saint^Bartholomée Porte^Glaive m

comme bonnes vérités, & chaque indifférent s'alarma. Des pâtres du Haut-Quercy, brandissant leurs houlettes, excitèrent leurs grands chiens poilus & moroses comme des ours; des bouviers croisèrent l'aiguillon; des compagnons de divers corps d'état, charpentiers, fondeiirs, couvreurs, carriers, nés dans les hameaux du canton & venus à la fête des villes voisines où ils travaillaient en chantiers, levèrent leurs cannes à bout de cuivre, enrubannées de haut en bas ; des âniers firent claquer leurs fouets à cordes noueuses; des montagnards de Penne préparèrent leurs épieux de cormier, des riverains du Tarn leurs triques de houx; & tout ce monde, circonvenu, se ligua contre Bartholomée Porte-Glaive. Il fallait que les Bartholoméens expiassent sur l'heure & leur suffisance insupportable & leur injuste inimitié.

Margouylne, lui, ne demandait qu'une seule chose, une seule, en vérité : « Farandol- pas tout à fait mort; il se chargeait lui, L'Église, de l'éteindre petit à petit, paresseusement, on verrait!... »

— ... Te! te! tapons dur!

Ayant ainsi parlé, la Jambe-de-Bizette, ivre de haine & dirigeant les nombreux renforts, prit, de concert avec le maître-valet, de nouvelles dispositions stratégiques. « Il faut, disait

celui-ci, que le grenadier & ses coïons vomissent l'âme entre nos doigts. » — « Sufficit ! entendu ! parfait! » Et, pour mieux applaudir encore à cette parole de mort, L'Église, qui n'avait pas déposé le chalumeau, sonna joyeusement un De profundis.

Saint-Dieu ! ça chaufFait. Il ne s'agissait pas que de l'honneur à présent, il y allait de la vie aussi. L'intensité du péril rend tout son sangfroid à La Bataille.

Environné de son monde, il va s'adosser contre un madrier-candélabre, & là, pendant quelques instants, il songe très-recueilli. Les lueurs du lampion portent en plein sur sa face. Il est nombreusement blessé. Des filets de sang descendent au long de son pâle visage & l'entourent de rouges jugulaires. Ses yeux résignés mais impavides, disent que s'il n'a pu vaincre, il saura du moins mourir sans couardise, en vaillant homme du hameau. « Jésus!

Maria! nous sommes bien finis, cette fois, »

murmure-t-on autour de lui.» — Que les trembleurs s'en aillent d'ici, mais que les braves restent solides au poste, en face de Saint-Barthol que voilà! » fait-il en étendant la main droite vers la statue du bon saint paroissial, toujours assise au sommet de l'autel rustique au milieu de mille fleurs & sous une avalanche

de Saint'Bartholomée Porte-Glaive 113

dé verdure... Il dit, Farandol, & calme, il porte ses gens vers des piles de cailloux éparses dans Taire, sur un point mal éclairé qu'on gagne sans encombre; là, remarquant que le vent souffle du côté des Étrangers, il fait ramasser du sable pour les en aveugler à bout portant ; puis ayant mis en première ligne & harangué ceux de ses hommes qui ont en poche des serpes, il ordonne à tous les autres d'ôter leur cravate dont ils se serviront, à distance, en guise de fronde, & si Ton est serré de trop près, à rinstar d'une masse : il suffit pour cela d'y nouer le projectile. « A présent, ajoute-t-il, toutes recommandations faites, enfonçons-nous dans l'ombre &, tranquilles, attendons! » On obéit en silence, à pas lents. — Sus! crie L'Eglise , ils décampent ! » Tout aussitôt , les chiens des pâtres sont lâchés. Ils arrivent en un clin d'œil sur Farandol & les siens. Aboyant, écumant, pantelant, ils sautent à la gorçe ou cherchent les entrailles des gens de Saint-Barthol. « Le gravier ! » dit par trois fois la voix éclatante de La Bataille. On entend tout à coup un hurlement inouï, prolongé. Mille hurlements en un seul. Les prunelles corrodées par le sable, destiné, non pas à eux, animaux, qu'on n'attendait pas, mais aux hommes qu'on attendait, les chiens atteints se renversent sur

114 ^^ Fête Votive

le dos, courent indécis, bondissent sur place, se roulent sur eux-mêmes; ému, Tair est troublé d'invraisemblables jérémiades que Técho répercute à l'infini de toutes parts. A ces lamentations canines qu'ils ne s'expliquent point, les pâtres s'imaginant peut-être que leurs chiens agonisent éventrés, accourent; une grêle de pierres jaillies des frondes bartholoméennes les arrête net ; un grand nombre d'entre eux sont mis hors de combat avant même d'avoir combattu ; les autres hésitent à marcher à l'ennemi. Mais les âniers étant venus les soutenir^ ils poussent ensemble jusqu'à dix mètres des frondeurs de La Bataille; encore quelques pas, & les houlettes lourdes comme des massues, les lanières de cuir & de chanvre tranchantes comme des rasoirs, vont travailler dans le vif, à même la peau... mais les frondes infatigables, ronflant sans cesse, portent si juste que pâtres & âniers, en une seconde, presque tous entamés par les cailloux & ne pouvant s'y dérober, se couchent à plat ventre sur le sol. Ils sont battus, ils sont déconfits. Alors les Bartholoméens, à qui le calme de leur capitaine a rendu confiance, stimulés en outre par le considérable avantage qu'ils viennent de remporter, entonnent en chœur ce chant martial : « Les hommes de chez nous sont doux & forts, doux

de Saint^Bartholomée Porte^Glaive 115

comme Tagneau, forts comme le taureau; quiconque agace l'agneau, fait mugir le taureau. . . » Tout à coup, ô surprise ! sur les derrières des chanteurs, s'élève, dominant l'hymne de guerre, une clameur formidable & flottent tumultueux de nouveaux agresseurs : Saint -Barthol avait été tourné & était pris en queue par les montagnards & les riverains sous le commandement de L'Église & du maître -valet, habiles stratèges, tandis que, de front, s'avançaient contre lui, aiguillons croisés comme des baïonnettes & cannes hautes, les bouviers & les compagnons, couvrant les gars de Saint-Carnus-de-rUrsinade, trop fourbus pour charger encore , mais parfaitement capables d'achever les vaincus.

Impossible de résister à tant de champions coalisés, on serait écrasé par le nombre ; il faut fuir : une seule route est libre, celle qui conduit à l'auberge.

— A Voâbreuvoir ! enfants ! s'écrie La Bataille, entrons à Voâbreuvoir du Chêne & nous sommes sauvés ! »

Immédiatement tout Saint -Barthol se déroule, battant en retraite.

— Attention ! hurle L'Eglise.

Un autre bataillon d'ennemis se dresse alors devant La Bataille ahuri. Le chemin de l'auberge est barré. Saint- Camus cerne Saint-

ii6 La Fête Votive

Barthol. Il faut passer sur le corps des Étrangers ou périn

— En route ! ordonne Farandol ; à VQ^breuvoir! Houp-là ! Trouons Tennemi. »>

Rangés en triangle, pressés, ne formant qu'un seul bloc, les Bartholoméens tombent au galop & comme un ouragan sur la bande par laquelle ils avaient été pris à revers, & celle-ci, traversée de part en part, ne se referme derrière eux que pour être rouverte par les bouviers, amis de Saint-Camus, si impétueusement lancés à la poursuite de Saint-Barthol, qu'il leur est impossible de s'arrêter au point où, devant écraser l'adversaire pris entre deux feux, ils abordent au contraire leurs alliés qui se trouvent à la place même occupée, une minute auparavant, par l'ennemi disparu...

Saint-Barthol a des ailes : il fuit rapide comme un oiseau.

— Ventre à terre? attrapons-les! crie sans cesse L'Église éperdu.

Saint-Car nus se ta te & balance. Il est presque démoralisé.

Grâce au désordre qui suit le choc fortuit & si malencontreux des divisions confédérées, les fuyards prennent l'avance , mais il ne leur faut pas moins de dix minutes encore pour atteindre l'auberge & en barricader les portes.

de Saint-Barrholomée Porte-Glaive iiy

En auront-ils le temps? bientôt les Etrangers^ raffermis, seront à leurs trousses... Ils sont là. La Bataille se dévoue. Avec dix de ses gars, les plus venimeux de tous, il fait front à l'ennemi. Chaque heurt le refoule à dix pas, mais il retarde la poursuite d'autant.

— Ici, sonneur, rends-toi!

(( De telles paroles, à luil Se rendre? allons donc! qu'on le prenne! » Ayant arraché une trique des mains d'un montagnard, il tient un instant cent hommes en arrêt, Farandol; on gronde, on vocifère autour de lui ; que lui font les clameurs ? il se moque bien de ça! les cercles décrits par son bruyant moulinet sont infranchissables. On essaye de le cerner. 11 bondit pardessus les têtes, il retrouve la vigueur & l'agilité prodigieuses de ses vingt ans. S'épuisera-t-il ? Les Étrangers y comptent. Ils se trompent : il va toujours. Soudain, un signal convenu lui apprend que les siens occupent l'auberge; il leur répond par un cri de victoire & s'élance ! On le suit. Il se sauve, il est sauvé... Malheur! atteint tout à coup à l'avant-bras, il laisse choir son arme. On le prend, il est pris. Il se dégage. Un bâton, envoyé de loin dans ses jambes par Margouylne, invisible, l'embarrasse, il s'abat sur ses genoux. On court à lui. Sur dix, huit de ses hommes d'élite sont

ii8 La Fête Votive

hors de combat, les deux derniers se sacrifient pour le délivrer; ils le délivrent & tombent. On piétine un instant sur eux, & derechef on court sus à La Bataille. Harcelé, talonné, seul contre mille, il fuit... il se retourne parfois avec des allures de sanglier ; sa face, intrépide & meurtrie, intimide la meute. Elle aura, pourtant raison de lui. Battu-battant, il parvient à Voâbeouradou, jusqu'au pied d'un colombier, du haut duquel les Bartholoméens font pleuvoir une étrange 'mitraille : planches, charpentes, modlons, soliveaux, tuiles courbes, coques de maïs & sacs de blé. Le but des Etrangers s'afBrme : ils veulent s'emparer de Farandol, vivant. On Taura; quoi qu'il fasse, on l'aura. L'Église a donné des ordres. Il faut, coûte que coûte, qu'ils soient exécutés, ces ordres-là. La Bataille les devine : on n'en.veut qu'à lui, c'est lui, Farandol, que Ton voudrait tenir pieds & poings liés & réduire à demander merci. Qu'on le tue, il ne se rendra pas. Succomber? oui; se rendre? nenni. Qu'on le massacre, on ne l'aura pas en vie. Il le jure. Encore un dernier effort, avant de périr ! Une auge à cochons est à ses pieds. Avec cette machine, on peut faire une rude besogne. Il se courbe, & réunissant toutes ses forces, il soulève l'auge de pierre qui pèse au moins trois quintaux & la projette

de Saint'Bartholomée Porte-Glaive 119

contre la porte basse du colombier. Elle cède, elle craque, la porte... Hélas! elle est barricadée. Impossible d^entrer à VQ4breuvoir & de se sauver par là. Faut-il donc mourir? Oui, mais Tauge broiera plus d'un crâne. Il s*arcboute sur ses jarrets, il attend, il regarde, (c Avancez, fainéants, avancez donc ici! » Les Étrangers s'arrêtent; ils ont peur. Affronter un tel gaillard ? Une douzaine d'entre eux , au moins, seraient écrasés. Halte-là! gare l'auge & gare l'homme! « Approche donc, Saint- Carnus! » s'écrie-t-il avec dédain. On recule... il sourit ! Tout à coup ses yeux farouches s'attristent & s'emplissent de larmes : il songe peut-être à son tambour qu'il a perdu dans la bagarre & qu'il ne reverra plus... Ah! puisqu'il a tout perdu, sa richesse & sa joie, on peut bien à présent lui prendre aussi sa peau...

(( Tiens, L'Église, arrive ici, je me rends! » Il ouvre la bouche, il va dire qu'il se soumet...

— Ohé ! Farandol, ohé ! »

Quel est ce cri?

Mille mains s'agitent au faîte du colombier, & ceux qui crient : « Ohé ! » sont ceux de Saint-Barthol.

Lueur d'espoir ! Un des bouts d'une corde dont les Bartholoméens, réfugiés sous les combles de Voâbeouradou^ tiennent l'autre

I20 La Fête Votive

extrémité, lui frôle le visage. Il la voit, il la saisit.

— Tonnerre I rugit L'Église , il va nous échapper... En avant, tous! j)

Ordre non obéi. Saint -Camus tremble & reste coi. Moins rebutés que leurs maîtres, trois chiens de berger se ruent sur la proie redoutable qui s'évade & s'y accrochent tous les trois. Saint-Dieu! quelles gueules ! Sous ces vivantes pendeloques, attachées à sa chair^ La Bataille se secoue avec des grondements terribles ; il est mordu, déchiré, qu'importe ! il lutte, le salut est là! Deux des bêtes, prises aux testicules, retombent tout à coup sur le sol, geignant & convulsives; les dents de la troisième sont soudées, au baudrier de buffle; impossible de la déraciner de là ! Que faire ? Agir, ou tout est perdu. « Tirez le câble, » crie Farandol, tenant à deux mains la corde de salut. Une poulie grince au toit de Vo^beouradou; mille voix éclatent : « A bas Saint-Carnus & vive Saint-Barthol ! » Les Étrangers, alors, se précipitent. Trop tard ! Hissé par les Bartholoméens, emportant avec soi le féroce & tenace auxiliaire des pâtres, le brave La Bataille en lambeaux, mais sauvé, montait glorieusement dans Tespace...

— Un vrai grenadier, ce Farandol !

de Saint-Bartholomée Porte^Glaive i2i

Et le maître-valet, en extase, admirait Tascension, malgré lui.

— Par r Assomption ! ce mauvais catholique grevé dé péchés mortels a couché avec le Diable, dit Margouylne daubé; le voilà, maintenant à l'abri ; mais je n*y renonce pas, il nous le faut chaud ou froid, âme ou cadavre.

Arrivez, venez, vous autres, on vous montrera la méthode.

Il fut obéi cette fois, la Jambe-de-Bizette : on le suivit.

Abrités derrière un pli de terrain, la plupart très-abattus, les alliés tinrent conseil : ceuxci proposaient d'enfoncer les portes de Vc/ibreuvoir à l'aide d'un tronc de hêtre gisant près de la mare ; ceux-là, le maître-valet en tête, parlaient de monter à l'assaut : on avait des échelles, on entrerait aussi rondement par les fenêtres que par la porte de l'auberge & l'on joindrait enfin l'ennemi; L'Église, toujours débonnaire, insinuait, lui, que l'auberge n'avait qu'un corps de bâtiment; que le chais confinait à la grange ; la grange au colombier ; que la grange était pleine de paille & que la paille est inflammable...

Après avoir délibéré longuement, on adopta la première proposition : on mit le hêtre sur un char à bœufs, remisé sous le hangar de

Tauberge, & le char, manoeuvré par cent bras, fut aussitôt roulé devant le portail du cellier, dans lequel convergeaient tous les passages domestiques. Si le bon Dieu ne tenait pour personne, il était évident que Saint-Carnus allait enfin avoir beau jeu... Chose étrange! les Bartholoméens ne donnaient plus signe de vie ; aucun cri ne retentit & pas un projectile ne fut dirigé contre les assaillants qui disposaient le bélier.

— Attelez- vous à la charrette & poussez tous ensemble... Y êtes- vous ? dit le maître-valet.

— Oui, nous y sommes.

— Ahan ! ! ! fit Margouylne.

Irrésistiblement mû, le char à bœufs s'abattit

comme la foudre sur le massif portail, dont un pan s'abîma. La brèche bâillait, tous les Étrangers s'y engouffrèrent en tumulte. O^e aro! qu'es acoL.. Soudain, foudroyés d'épouvante, ils voulurent & ne purent en refluer : au fond du chais immense, & dans l'ombre, surgissaient les gens de Saint-Bartholomée PorteG-laive, désormais inaccessibles, brandissant au-dessus de leurs têtes d'étincelants & difformes engins : sarcloirs, pelles, bêches, hoyaux, faucilles, cognées, tridents, maillets, pioches, bras de levier, planes, fourches & faux, ciseaux d'émondage & socs de charrue.

de Saint^Bartholomée Porte-Glaive iz'^

— Oui, c'est comme ça! » dit La Bataille, redevenu bon enfant & goguenard, probablement parce qu'il avait retrouvé dans tes mains des Bartholoméens, réfugiés dans Vodbeouradouj son cher tambour qui pendait triomphalement sur ses épaules, tout éventré.

— Sauve qui peut ! cria L'Eglise.

Et clopin-clopant, le premier de tous, il décampa.

Brr !... Aussitôt, plus vites que des lièvres ayant la venette, les alliés rétrogradèrent vers Taire où tantôt ils triomphaient. Tout espoir de victoire était, pour eux, anéanti. Poursuivis le fer aux reins, n'en pouvant plus, ils fuyaient en déroute ; quelques-uns, les plus âpres & les mieux armés, essayèrent de tenir derrière la charrette limonière, qu'ils avaient renversée en passant. Tentative suprême & qui fit sourire Farandol. Il divisa ses gens, &, sur son ordre, la moitié de sa troupe, ayant tourné les fuyards, s'éparpilla hors de l'aire, le long des haies circ,ulaires, barrant ainsi toute retraite à l'ennemi; l'autre moitié de son monde emporta la charrette sans coup férir & toute résistance cessa. Sain t-Garnus, était, enfin, vaincu définitivement.

— Etrangers! Faites plaît-il ! dit La Bataille, faites plaît-il !

124 ^^ Fête Votive

Les Etrangers ne repondirent point. TrèsefFrayés & se voyant perdus ils vinrent se masser au beau milieu du champ & là, blêmes & matés, ils attendirent. On sonnait le tocsin de Lunel à Paradou : les plaintes des cloches emplissaient la campagne. Aux lueurs vacillantes des lampions à. Fagonie, les êtres & les choses apparaissaient, démesurés : au loin, dans la pénombre, près des buissons, les sentinelles Bartholoméennes, espacées de dix pas en dix pas& vagues comme des fantômes; en lumière, au centre de Tenceinte, les Confédérés, masse profonde & moutonnante ; à Textrême droite, les collines ondulantes des Drowïds & sur la plus haute d'entre elles, le presbytère & Téglise de Saint-Bartholomée : ainsi qu'une longue arête métallique, le clocher paroissial, atteint parfois d'un rayon de lune, jaillissait, trouant la nue, & scintillait en pleines ténèbres; à l'extrême gauche, Tauberge & ses deux blancs colombiers s'enlevant dans la nuit; enfin, sur la même ligne & dans l'aire, les Bartholoméens, à grand'peine contenus par La Bataille, froid & digne comme un mestre de camp.

— Étrangers ! faites plaît-il, rendez-vous !

répéta-t-il d'une voix grave.

Inutile appel. Les Etrangers restèrent immobiles & muets.

de Saint'Bartholomée PTorte-Glaive ' 125

— Hommes ! rendez-vous, dit-il une troisième fois.

Saint-Camus garde uti silence absolu..

Farandol fait un signe.

Armes hautes, les Bartholoméens s'ébranlent, tous ensemble.

Ils vont frapper...

Halte-là !

Du nouveau !

Quoi?...

Du Margouylne & du Margouylne tout pur, en vérité.

Voilà :

Dès qu'il avait vu la déconfiture de la ligue, L'Église s'était évanoui dans les haies. On l'y relança. Rampant comme une vipère, dégringolant, cabriolant, se faufilant sous les ramures, il avait fini par dépister les hommes de Saint- Barthol acharnés à sa poursuite. Aussitôt qu'il fut certain qu'on nç le pourchassait plus, il émergea de la meule de foin sous laquelle il se dissimulait & bondit vers les murailles prochaines d'un moustier : il venait d'avoir une . inspiration vraiment merveilleuse & s'en promettait honneur & gaieté !

Voici :

Dans l'antique monastère, jadis occupé par des Camaldules, aujourd'hui désert & ruiné,

les marchands de be3tiaux & les maquignons, revenant des marchés ou des foires d'alentour, avaient accoutumé de faire halte avec leurs caravanes de bêtes de somme & de bêtes à cornes ; or, la Saint-Bartholomée Porte-Glaive, que l'on chôme toujours le vingt du mois d'octobre, quel que soit le jour, ouvrier ou férié, qu'il pleuve ou qu'il vente, contrairement à ce qui se pratique dans tout le Quercy, où les fêtes votives, lor3qu'elles tombent au courant de la semaine , sont' d'ordinaire renvoyées au premier dimanche suivant, était venue, cette année, un mercredi, jour du marché hebdomadaire de La Française; aussi n'avait -on pas été fort étonné de voir, à la nuit tombante, arriver aux Camaldules quantité de marchands de bestiaux, venant de la Grande- Ville commerçante de La Française & se rendant en toute hâte avec leur bétail en la cité de Lauzerte-Cadurcine, dont la fameuse foire d'automne avait invariablement lieu le lendemain même de la fête annuelle de saint Barthol. Leurs bêtes à cornes enfermées, selon la coutume, entre les quatre murs découronnés du moustier, ils avaient, les marchands de bestiaux, descendu la hauteur boisée qu'il domine &, tous ensemble, afin de se rafraîchir, étaient allés boire bouteille à Vo^beouradou;

de Saint^Bartholomée Porte-Glaive 127

Margouylne, ami de tout ce monde-là qui ne regardait pas trop à un verre de vin,- avait choqué le verre . avec eux & , tout en buvant comme quatre et trinquant d'autant^ les ayant instruits de la querelle pendante entre Saint- Barthol & Saint-.Carnus^ il était bientôt parvenu, Tinsidieux personnage, à les engager dans le conflit; amoureux de semblables équipées & ne demandant, la plupart, que plaies & bosses, ils furent servis à merveille; à cette heure, ils se repentaient amèrement, tous ces fîers-à-bras, de leur imprudente intervention dans la guerre des deux paroisses, & . grâce à celui qui les avait jetés en une telle aventure, ils ne devaient pas tarder à s'en repentir davantage encore. « Ah! milo-Dioux! s'ils avaient su, certes, ils n'eussent pas écouté l'Amboise! Où diable était-il passé, ce polisson-là, qui les avait foutus dans le pétrin & les y laissait enlizés jusqu'aux aisselles; où diable était-il donc passé ce polichinelle qui les avait ainsi tous mis à quia?... »

Bientôt on allait leur répondre catégoriquement & Leur donner, puisqu'ils en désiraient tant, des nouvelles toutes fraîches de l'homme au chalumeau ! •

« Patience, les amis, attendez un peu! Si le boiteux fa^it le naort, il n'a toutefois rien d'en-

dormi. Minute! il va ressusciter &, pour lors, Saint-Dieu, gare... »

En train de se parler ainsi, tandis qu'il ruminait sa joyeuse malice & rendait hommage au vieux Cornu qui la lui avait sans doute inspirée en temps utile, L'Église, en bonne santé, valide, ingambe, aussi sain d'esprit que de corps, & content de soi comme jamais il ne Tavait été de sa vie, atteignit, après avoir escaladé la rampe du Grand-Dromd^ atteignit en quelques enjambées le moustier tenant lieu d'étable au bétail &, notre bon apôtre y comptait bien, bondé de porcs, de moutons & de boeufs ; ces derniers , surtout abondaient :

Angoumois, Limousins, Cholets, Berrichons, Marchois, Manceaux, Bourrets, Maréçhains; quelques-uds de la Camargue; plusieurs du Périgord , rouges d'ocre & trapus ; &, dans le tas^ en très-grand nombre, de grands bœufs blancs & roux du Quercy; des noirs & des gris, originaires de la Gascogne, aux énormes fanons, aux cornes coniques, grandes ouvertes & pointues comme des branches de compas; il y en avait de toute taille & de toute race, de tout âge & de tout crin, il y en avait... il y en avait!

(( On pourrait rire ! & je crdis même que Ton rira I se dit L'Eglise, passant en signe de satisfaction sa langue sur ses lèvres. »

de Saint^Bartholomée Porte^Glaive i2p

Et sans perdre une seconde , il courut à toute vitesse dans une chapelle en ruine & servant de hangar , où quatre grands chiens assembleurs , nommés labris ou farous , étaient enchaînés. « Ici, pécaïre! ici! » Caressés ainsi de la voix & caressés aussi du geste, ces chiens faméliques & sauvages, assez intraitables d'ordinaire, se laissèrent amadouer sans trop de peine & Margouylne les aborda, puis, les ayant détachés Tun après Tautre, i\ les lâcha tous ensemble dans Tintérieur du couvent. « Hardi! mignons , hardi ! » Les farous , excités de la sorte & dociles a Tordre donné, se ruèrent à . Tenvi sur le bétail ; L'Église, alors, se dépêcha d'aller ouvrir une barrière défendant un chemin creux, lequel chemin creux, encaissé profondément entre deux mamelons abrupts & glabres, aboutissait, après mille circuits, à Taire clôturée où très-probablement Etrangers & Bartholoméens s'écharpaient encore à qui mieux mieux. « Ohé! farous, ohé! cria de nouveau L'Eglise qui était aux anges, hardi donc! hardi! » Les chiens travaillèrent, Dieu sait comme ! Il fallait voir ça ! Mordus à pleins crocs, & ne sachant où ni comment se garer, les bestiaux effarés virent tout à coup devant eux la voie libre ; aussitôt ils s'y jetèrent en tumulte, ouailles bêlant , porcs grognant , bœufs

beuglant, tous se culbutant les uns les autres entre les deux mamelons à pic, & roulant ensemble au fond de là gorge profonde audessus de laquelle trônait le monastère antique & ruiné des Camaldules. Un énorme tourbillon de poussière d'où montait vers le ciel une clameur effroyable avertissait Margouylne, assis sur les ruines du moustier , du progrès lent mais incessant des animaux; ils avançaient, ils avançaient... Enfin ils parvinrent à sortir de la combe & joignirent une grande ouverture qui scindait le clos de haies vives dont Taire était environnée & permettait d'accéder au rond-point immense où la bataille des deux paroisses avait eu lieu. Voyant cela, Margouylne se frotta les mains : son projet avait abouti. Tout s'était passé jusqu'ici selon ses prévisions, & ce qu'il attendait encore était fatal. Arrivés en effet à Torée de Taire, les bestiaux, abandonnant le sentier difficile & restreint où pêle-mêle ils s'écrasaient réciproquement, se précipitèrent tous dans la vaste enceinte en laquelle ils allaient pouvoir, ayant du champ, éviter du moins le farou pendu sans cesse à leurs trousses. « Ohé ! qui va là? » crièrent les Bartholoméens, en entendant gronder au loin l'ouragan & ne distinguant encore rien au milieu des flots de poussière soulevée :

de Saint-'Bartholomée Porte~Glaive 131

« ohé! là-bas, ohé! » Mille beuglements couvrirent ce cri souvent répété...

Tout là-haut, aux Camaldules , L'Église riait comme un bossu.

— Nous y voici ! pensa-t-il .

Et de rire à tomber en syncope.

, Il n'avait jamais tant ri!

De temps en temps, entre deux borborygmes produits par sa trop violente allégresse, il marmottait entre ses dents, ce petit huitain de tîirconstance :

Y ahio un debigpussat QuWo pas embarrassât j Nostr'home trabaillabo Ta pla qu^uno crabo; Cal dire que nostr'amic^ Se noun ero pas crabo^ Ero beleou crabic...

Brabe crabic!

Vieilles paroles romanes attribuées à tort ou à raison au grand poëte languedocien Pierre Goudouli, qui peuvent être traduites sinon littéralement, du moins à peu près de la sorte en français d'aujourd'hui :

Jadis, il y avait un boiteux Qui n'était pas manchot,

132 La Fête Votiçg

Notre homme travaillait Aussi bien qu'un bouc; On doit avoue( que notre ami.

S'il n'était pas un bouc Etait peut-être un chevreau...

Chevreau fort authentique!

Ici, ces deux mots, Crabo (chèvi"e ou bouc), & Crabic (enfant de bouc), sont pris dans lin sens hyperbolique & signifient trèsVclaireinent, Crabic : Fils du Diable ; & Crabo : Le Diable lui-même.

Évidemment, très- évidemment, celui qui bredouillait ces vers avait conscience de sa noire origine & de sa proche parenté.

Mais, holà!

Tandis qu'il se désopilaitlarate,haut-perché sur les décombres moussus de la vieille abbaye, les belles affaires qu'il avait mitonnées, allaient toujours très-grand train en bas, dans le val, &, naturellement, à cette heure, il s'y passait du nouveau...

Vrai ! tout avait été admirablement bien calculé !

L'irruption du bétail dans Taire éclata comme Farandol & son monde allaient en finir avec les gens de Saint-Carnus-de-l'Ursinade & ceux qui leur avaient prêté main-forte; elle se fit en ce moment même & prévint Tassas-

de Saint'Bartholomée Porte^Glaive 133

sinat. « Eh! que se passait-il? Ah çà, que signifiait ce vacarme? Étaient-ce les coteaux d'alentour qui s'écroulaient dans le vallon ou la rivière voisine qui sortait de son lit après avoir crevé toutes sos digues? » Il s*écoula passablenient de temps avant que les Bartholoméens & les Étrangers, si ce n'est parmi ceux-ci les maquignons, hélas! agités de trop justes pressentiments, se rendissent compte de l'aventure, & toutes les imaginations travaillaient en proie à l'on ne sait quelle obscure terreur. On percevait bien la rumeur, de plus en plus grossissante et terrible, mais par qui, par quoi, étaitelle produite? Il se pouvait que l'on fût en péril. Un danger que l'on voit & que Ton comprend n'est rien, mais celui que l'on ne peut voir ni comprendre, autre histoire. A qui. Seigneur, allait-on avoir affaire? On entendait venir la chose^ on ne la voyait pas. Etaient-ce des monstres qui s'approchaient au grand galop?... On avait beau chercher à s'expliquer le phénomène, on n'y parvenait point &, comme il arrive toujours en cas pareil, la peur ébranlait les cœurs, même les plus intrépides. A la suite de cette panique, un sauve-qui-peut général allait inévitablement avoir lieu... La Bataille intervint. Avait-il deviné, lui, la cause du tumulte épouvantable dont tout le monde

s'effrayait, on ne put le savoir; à l'instant même où sa bouche s'ouvrait pour parler, & comme il allait prononcer le premier mot, tout à coup, à dix pas de distance, au bord de Taire & derrière les haies qui la circonscrivent, apparurent innombrables & visibles enfin au milieu de la poussière diffuse dans Tair, des têtes, des têtes, des têtes de gros bétail. « Attention! ohé! prenez-garde à vous! sentinelles, attention! » En vain, à la voix de Farandol, les hommes de garde au pourtour de la haie se réunirent-ils pour s'opposer à l'invasion totale de Taire , les bêtes, lacérées par les farous, forcèrent le passage & brisant, rompant, fracassant, broyant tout ce qu'elles rencontraient au devant d'elles, s'épanouirent de toutes parts, irrésistiblement. On eût dit d'un tremblement de terre ou d'une tempête en pleine mer :

arbres & terrains, tout grondait, & le ciel lui-même était ému. Cohue sans pareille, bagarre tonitruante où les bœufs tenaient les contralti & les chiens les soprani; fouillis inextricable de pourceaux , de béliers, de taureaux en délire & dévorés d'une épouvante folle, audessus desquels planait, de temps à autre, un corps d'homme envoyé violemment en l'air!

Oui, certes, Margouylne pouvait se vanter d'avoir ourdi là un sabbat où Lucifer lui-

de Saint^Bartholomée Porte-Glaive 135

même ne se fût pas reconnu. Bêtes & gens se mêlèrent en un clin d'œil & bientôt, au milieu de tant de cris divers qui faisaient trembler l'atmosphère, il fut impossible de discerner un seul cri. Stridents grognements des porcs, bêlements lamentables des ouailles, sonores & graves beuglements des bœufs, aboiements rauques des chiens, tout cela s'évanouissait dans la rumeur énorme & sourde d'un piétinement sous lequel la terre sonnait comme une incommensurable sphère creuse, foulée au galop* désordonné d'une gigantesque cavalcade. Et le brave La Bataille qui s'évertuait en pleine cacophonie, en pleine tempête, à faire entendre sa voix d'homme & de chrétien ! Ah ! bien , oui ! Tant eût-il valu qu'il battît sa peau d'âne, au fond du Lemboux, sous trente pieds d'eau.

Fantastique charivari ! Jamais, au grand jamais, un tel boucan, un tel grabuge, un tel coup d'œil! Lancés à fond de train, mufles fumants, fanons rasant la terre, cornes baissées^ queues floconneuses tendues & rigides comme des tiges d'acier, des bœufs de la Gascogne sillonnaient le sol qui se plaignait sous leur furieux galop; d'autres, honteusement amoncelés, s'inondaient mutuellement de leurs propres déjections; d'autres, ruant sur place, éperdus, mettaient à rebours leurs pieds fourchus chaussés de fer;

^6 La Fête Fotii*e

d'autres encore, montés sur la croupe de leurs congénères, reniflaient l'air & montraient à nu le bourrelet de leurs mâchoires supérieures sans dents; d'autres, enfin, ruminaient, stupides; isolée & hagarde, une vache de la Camargue tournoyait sur elle-même & renâclait, comme sucée par le taon. Non, on ne peut donner une idée, approximative quelconque du spectacle. Il faut Tavoir vu pour se le, figurer tel quel. La vocifération humaine , s'était confondue avec le verbe de la brute, &, par surcroît, un grand vent s'était inopinément levé qui mariait aux clameurs assourdissantes de l'homme & de l'animal, celles des arbres & de Teau. Saint-Dieu, le beau gâchis! Avait-il assez bien tramé comme cela, Thomme au chalumeau? Quelle musique il servait à son monde ! Et quelle danse, hein ? A la gêne point de plaisir, & selon lui , L'Eglise, oh devait être gêné. Le fait est qu'ils n'étaient point à noces, ceux de Saint-Barthol... ni les autres, du reste. On en avait assez de ce tintamarre inouï. Cesserait-il une fois ou durerait-il éternellement?... A la longue, il s'apaisa quelque peu. Pendant la courte accalmie, on entendit trèsdistinctement une voix d'homme & chacun la reconnut illico : c'était celle du pauvre La Bataille!

de Saint'Bàrtholomée Porte-Glaive, 137

— Assemblez... assemblez le troupeau! répétait-il, enroué, s'époumonant totalement à crier dans le porte -voix d'officier de marine venu Ton ne sait trop comme à sa bouche des lèvres du banquiste nomade auquel il appartenait; « assemblez les bêtes, assemblez-les donc! Houp-là! vous autres, ferme & rondement! »

On entendit enfin les ordres réitérés de Farandol.

Habitués dès l'enfance à manier le gros bétail, & tout à fait revenus d'ailleurs du superstitieux effroi qu'ils avaient éprouvé naguère au bruit incompréhensible & quasitorrentiel produit par les bêtes à cornes ébranlant la terre au passage, & venant fondre sur eux comme une trombe, les Bartholoméens se mirent aussitôt en mesure d'obéir à leur chef; assurément, tout autre expédient leur eût plu davantage, mais ils n'avaient pas à choisir & nécessité fait loi.

— Sus aux cornes, camarades , & finissonsen!... Allons-y!

Là-dessus , chacun s'y mit en même temps , sans balancer.

On opéra.

D'abord, ce fut un jeu. L'ardeur était générale, on avait la certitude d'en finir en quelques

tours de main, & c'était à qui se montrerait le plus tenace & le plus expert. Traqué, saisi, brusqué, le bétail céda la place & recula pas à pas, oui, mais le faire reculer n'était rien ; il s'agissait de grouper toutes ces bêtes, & de les faire sortir à la queue leu-leu par où même elles étaient entrées. Rude manœuvre à laquelle on s'essouffla vainement. « Ah! ce n'était pas si aisé qu'on l'avait cru ! ... »

— Courage ! cria La Bataille, on s'en dépê- > trera, mes enfants!

Et le maître - tambour , agacé de ce que l'opération allât avec tant de lenteur, & craignant aussi que ses gens, encore pleins de bonne volonté, mais harassés de fatigue, ne vinssent à se rebuter entièrement, .mit luimême les mains à la pâte.

Utile renfort & bon exemple!

Huit ou dix minutes durant, on fit, sous l'œil du chef, de véritables prouesses; seulement, on avait beau trimer, il en restait toujours plus à faire qu'il n'y en avait de fait, & les choses se traînant ainsi, force était de s'avouer que l'on pouvait très -bien ne pas en être quittes avant Pâques ou la Trinité... Non, décidément! il n'y avait pas moyen de déraciner de là ces bêtes innombrables aussi solides que des murs, & plantées vivantes dans le sol...

de Saint^Bartholomée Porte-Glaive 139

— Lâches ! s'écria La Bataille, allez-vousen; abandonnez-moi; je triompherai tout seul.

A ce cri déchirant, tout le monde fit volteface & se précipita, tête baissée, en avant.

On se brisa, comme toujours, aux poitrails & sur les cornes des bœufs. « Un dernier coup de collier, amis, il le faut. » Trois fois de suite encore on chargea; la dernière fut la bonne, on gagna du terrain. Est-ce que le mur vivant était troué? La résistance avait été moindre & le bétail avait fléchi, semblait-il. On se mit en quatre, &, brusquement, après tant d'efforts collectifs, si longtemps insuffisants, il s'en produisit un vraiment irrésistible , désespéré , suprême, auquel ouailles, porcs & bœufs, tout céda. Les bestiaux, assemblés & maîtrisés enfin, rétrogradaient vers l'issue étroite, accédant à Taire; un certain nombre de bœufs se montraient déjà de l'autre côté de la haie; quelques-uns sortis du petit chemin creux, si difficilement praticable, qui lïiène aux Camaldules, commençaient même à gravir lourdement les pentes arides du Grand-Drowïd, du haut desquelles toute la caravane s'était élancée naguère avec tant d'impétuosité dans la plaine, & l'on pouvait prévoir qu'ils allaient être bientôt suivis du gros du troupeau , lorsque , tout à

coup , halte-là ! nuit noire , obscurité com- . plète...

« Ah çà, qu'est-ce que cela voulait dire?

' Etait-ce une sorcellerie? Il se pouvait très-bien que c'en fût une ! »

On était désorienté.

Seul, entre tous, un maigre & long individu qui, pendant quelque temps, s'était tenu blotti sous les buissons, derrière la haie, possédait tout son sang-froid, &, plein d'activité, se démenait à son tour :

« Assemblez le troupeau, se disaif-il en riant à gorge déployée, assemblez -le maintenant.

Tout beau, mes braves! écarquillez la prunelle. Ah ! vous croyez, vous autres, que c'est une sorcellerie. Une sorcellerie? Oh! mon Dieu! non! une simple amusette! Histoire de rire un tant soit peu ! Manière de prouver clair comme le jour que souvent on croit trèsloin de soi ceux qui en sont tout près. Était-il joli, le tour? & bien joué? C'est qu'on n'avait pas affaire à la moitié d'un homme, mais à un homme tout entier & même plus qu'entier; oui-dà? Que si l'on voulait, au surplus, en savoir plus long sur son compte & connaître ses allants avec ses aboutissants, on n'avait qu'à l'interroger. Il était prêt, tout prêt à déclarer en présence de n'importe qui, petits

OU grands, mâles ou femelles, animaux & chrétiens, que, natif de Sainte-Zoé-Sarrazine, domicilié depuis vingt & tant d'années en la paroisse de Saint-Carnu^-de-TUrsinade, il était, de son métier, amboise, première amboise du Quercy, sacristain attitré d'une église bien pensante, chantre à l'occasion , fossoyeur au besoin, &:c., &c. ! Bref, il se nommait tout simplement: Souffle-la-chandelle! ou bien encore : Il-y-en-a-toujours-dans-mon-sac !

Ouvre Toeil, Farandol, & pare celle-là, mon ami. »

Farandol, hélas! n'était pas à la parade. Il se demandait tristement, en pleine obscurité, comme quoi, là, subitement, en un clin d'œil, il avait pu se faire que ses gens & lui, se fussent trouvés nigauds, sans y voir goutte à deux pas devant soi?

« Ce n'est pas possible autrement, il doit y avoir du Drap (Diable) là-dessous, & beaucoup, concluait-il. »

En effet, il y en avait un peu.

Ce n'était pas étonnant qu'il y en eût!

Il-Y-En-A-Toujours-Dans-Mon-Sac, ou du moins le soi-disant tel avait fait le coup. Pour souffler les chandelles , à lui le pompon !

Or, il les avait soufflées, & voici comme :

Accouru précipitamment des Camaldules ,

le malin, après s'être d'abord beaucoup égayé du succès de ses stratagèmes, avait fini par se rembrunir en voyant- aboutir heureusement les efforts prodigieux de ses adversaires; sentant très-bien que si Tordre était rétabli, ce serait au détriment des siens qui, gardés à vue durant la confusion, n'avaient pu s'enfuir & se mettre à l'abri, il s'était pris la tête à deux mains, &, séance tenante, ayant improvisé dare-dare de nouveaux ferments de désordre, il s'était mis aussitôt en œuvre.

En quelques instants, agile comme un Homme des Bois & sagace comme un Peau- Rouge, il grimpa successivement à chacun des madriers placés autour de l'enceinte, & là, tout guilleret, éteignit un à un les lampions y posés. Son triomphe eût été complet, si, cette besogne achevée, il s'en fut tenu là! Mais comment, après avoir si bien opéré, ne pas narguer un peu ceux qu'il avait mis dans la nasse?... En éteignant le dernier lumignon, il eut un rire insolent qu'il essaya vainement de refouler dans sa gorge ; & sur Taire, alors absolument plongée dans les ténèbres, descendit une grêle et mordante voix que chacun entendit à merveille , & qui disait :

— Holà! Paroissiens, qui n'êtes pas d'ici, sauvez-vous, j'ai fait la nuit.

de Saint'Bartholomée Porte^Glaive 143

Et ce charitable avis envoyé d'en haut à la' moitié de ceux qui pataugeaient en bas, fut immédiatement suivi de ce bout de chanson plutôt glapi que chanté :

Se noun ero pas crahoy Ero heUou crabicg Brabe crahic!

— Ah ! dit Farandol, en reconnaissant la voix aigre & discordante du chanteur, il y avait cent à parier contre un que nous avions affaire à lui; puisqu'il est là, ce coquin, nous n'avons pas encore fini !

Non, ce n'était pas fini, La Bataille ne se trompait pas.

Soudainement aveuglés, hommes & bêtes s'amalgamèrent de rechef & le tohu-bohu redoubla. Les minces filets de lumière que distribuaient la lune & les étoiles enveloppées de vapeurs, loin d'élucider les choses, leur prêtaient une équivoque apparence qui dupait les yeux. On prenait l'ombre pour le corçs & le corps pour l'ombre. Ici, tel qui fuyait l'obstacle y tombait; & là, qui croyait en sortir rentrait dans le sabbat. Tout le monde errait à l'aveuglette, & celui-ci comme celui-là, plus

144 ^^ Fête Votive

que jamais, se retrouvait empêtré jusqu'au cou : les bêtes mugissaient d'épouvante & les hommes criaient de douleur. Reculer, avancer & choir, on ne faisait que ça... c'était pitié. Gisant à terre & croyant leur dernière heure venue, des blessés marmottaient des prières à la vierge Marie & remettaient leur âme à Dieu. Sourd, Dieu laissait dire, & fort indifférent, il laissait faire aussi. Les lourds sabots des bœufs s'appuyaient sur tel visage de chrétien que le baiser des porcs souillait d'une immonde salive; écrasées à demi, des brebis laissaient tomber des larmes sur des têtes humaines & l'anxiété de rhomme était égale à celle de l'animal.

En ce moment cruel, le tambour fêlé de Farandol résonna brusquement dans la nuit , & Farandol, troublé, s'écria :

— Formez le carré & croisez... ette!

(( Est-ce que, par hasard, il devient fou? se demanda Margouylnc , accroupi comme un singe, à la cime d'un madrier; on le dirait, par ma foi ! »

Margouylne était en défaut &, pour la première fois de sa vie peut-être, manquait totalement de sagacité.

Fou?... que nenni! Farandol ne devenait pas fou.

Bien que bizarre, son conseil était sage & les

de Saint^Bartholomée Porte-Glaive 145

Bartholoitîéens , avisés, le suivirent sur-lechamp. Pas à pas, à tâtons, n'y voyant goutte, il est vrai , mais se dirigeant d'après Toreille , ils allèrent droit au tambour grondant tant bien que mal & se condensèrent autour de lui. Rassemblés là, réunis en masse, ils formèrent le carré. Leurs outils champêtres présentés d'estoc & de taille au bétail , l'arrêtèrent court. A l'abri des cornes des bœufs, Saint-Barthol respira, mais Saint Carnus?... Sans point d'appui, la plupart sans armes, n'osant pas se placer sous la protection de l'ennemi , voulant & ne sachant comment fuir, les Étrangers continuaient à être balayés de ci de là. Margouylne, aux aguets, & dont les yeux, comme ceux des chats, discernaient à travers les ténèbres, mortifié* de ce que les suggestioïis de sa malice eussent tourné contre ceux-là mêmes qu'elles devaient servir, Margouylne, à bout de ressources, enfin vaincu, s'agitait,' toujours perché sur son poteau.

— Quatre' hommes de bonne volonté? réclama La Bataille.

Il s'en présenta dix.

— Allez aux paliers (meules de chaume) & mettez-y le feu !

— Le feu?...

— Marchez ! oui ! le feu ! Je veux voir où se

cache la Jambe-de-Bizette,. il nous le faut cuit ou cru.

La Jambe-de-Bizette entendit & trembla.

Fuir ? hélas ! impossible : il serait foulé sous les sabots des bêtes en fureur, & les bêtes étaient là justement, tassées, innombrables, au-dessous de lui.

— Courez mettre le feu, commanda de nouveau La Bataille ; allez !

Une minute encore & cet ordre était exécuté.

Margouylne ne riait plus.

— O mon bon patron , implora-t-il , ayez pitié de moi...

Le Noir Patron, ainsi prié, se manifesta subito.

Bruyante, une rumeur lointaine attira Tatteiition des Bartholoméens & fit renoncer aussitôt La Bataille à ses projets d'incendie. A quoi bon, en effet, allumer les meules de chaume? Une foule confuse de monde apparaissait avec des lumières à la pointe de la côte traversière de Saint-Bartholomée Porte- Glaive.

— Il est là ! crièrent tout à coup derrière les haies qui faisaient le tour de Taire une bande d'enfants agitant des flambeaux; il arrive! il est là!...

de Saint ^BxLrtholomée Porte^Glaive 147

— Qui donc est là ? demanda Farandol ; enfants, répondez, approchez.

A cet appel , les enfants s'avancèrent , égosillés, hors d'haleine, secouant à tous les vents de grandes torches de résine.

Illuminée instantanément , Taire s'enleva dans la nuit, & chacun alors se reconnut dans le chaos. Au milieu de l'immense rond-poînt où Ton avait dansé, combattu, grondait & se mouvait, loin des haies, une informe montagne de corps. Ici, là, de quelque côté qu'on l'envisageât, on ne distinguait que fourmillement de pattes, de bras, de mains, de cornes, de crânes, de groins, de naseaux, de jambes, de ventres & d'échinés : impossible de découvrir où tenaient ces membres, où se raccordaient ces têtes, où s'ajustaient ces queues, où confinaient ces vertèbres : on eût dit un monstre multipède , polycéphale & n'ayant pourtant qu'une bouche d'où sortaient mille & mille clameurs. Au sommet de cet effroyable pyramide d'hommes & d'animaux hurlant & grouiW lant pêle-mêle, un bœuf blanc du Quercy, une fourche de fer enfoncée dans le mufle, le poitrail & l'encolure parcourus de larges rigoles de sang, beuglait. Il beuglait, terrifiantterrifié. De l'ongle & de la corne, il achevait d'assassiner une truie expirante en gésine &

dont lés mamelles étaient déjà réclamées par les bouches avides de sept à huit petits gorets qui tétaient, inconscients. Autour de cet amas affreux de monde & de bétail , les Etrangers, éperdus, sans armes, sur lesquels fondait à tout instant quelque bête vagabonde & sanglante, cherchaient, qui d'un côté, qui de l'autre, un inutile abri, tandis que, non loin de la charrette limonière où saint Carnus avait tenté vainement un dernier effort, étiricelaient toutes hérissées dé piocheè, de houes, de coutres, de sarcloirs & de faux où pendaient des touffes de poils & des lambeaux de chair, les lignes compactes des Bartholomééns &, là, parmi ses hommes immobiles rangés en carré, serrés les uns contre les autres, impassibles comme des récifs assaillis par les vagues, La Bataille, aspergé de sang, debout sur la futaille du ménétrier, battait toujours le rappel : sa caisse effondrée râlait lamentablement; il tapait... Tout à coup, il tressaillit! aux lueurs des torches que portaient les enfants accourus , il avait aperçu L'Église juché sur le madrier , L'Eglise planant, Tamboise en bandouillère, au-dessus du carnage qu'il avait provoqué, L'Église grimaçant & racorni comme un démon dés gargouilles monumentales de la cathédrale de Saint- Pierre, àMoissac...

de Saint'Bartholomée Porte~Glaive 149

— Ohé! Jambe-de-Bizétte ! dit Farandol, c'est toi! Que fais- tu là?

— Je regarde.

— Assez regardé ! Recommande ton âme aux douze apôtres & songe à Dieu.

— Pourquoi?

— Ton compte est réglé, Tami ! Tu ne mangetas plus de pain.

— Aïoù! pécaïre ! je suis estropié, tu ne voudrais pas me faire du mal,... tu es si bon enfent, toi!

Ce n'était point avec de telles paroles qu'on pouvait, à cette heure, amadouer La Bataille ; &, d'ailleurs, était-il le maître absolu, lui? Ses hommes, outrés, voulaient en finir avec L'Amboise; qui parlait déjà de le pendre haut & court, qui de le faire cuire à petit feu, qui de l'enterrer vif, qui de le crucifier, qui de lui couper le cou, qui de le soumettre, par représailles légitimes, au supplice barbare infligé, d'après ses propres instigations, à Xoïotix-1'Innocent. Tout le monde, enfin, était d'accord pour sacrifier celui qui, perfide & sanguinaire, avait çnvenimé la querelle de Saint-Carnus & de Saint-Barthol & poussé de toutes ses forces au désastre de cette dernière paroisse; il ne s'agissait plus que de s'entendre une fois pour toutes sur la plus cruelle manière de le mettre

iço La Fête Votive

à mort, & certes, cela débattu, mis aux voix &voté, Margouylne au paroxysme de la rage & de la peur ne s'en fût pas sans doute tiré à bon marché sans une diversion que ses calculs n'avaient certainement pas admise, quoiqu'il eût à peu près pensé à tout. . . Elle arrivait, elle était arrivée en pleine aire, elle était là, cette ' foule, qu'on avait vue poindre, huit ou dix minutes auparavant, à la cime de la côte de Saint- Bartholomée Porte-Glaive :

— Ohé! criait -on d'une seule voix, ohé!

le voici ! C'est Lui !

— Qui, Lui?

Tout aussitôt après ces paroles de La Bataille auxquelles on ne répondit point, un cavalier suivi de femmes en pleurs, échevelées, environné de vieillards qui portaient des branches flambantes de sapin & des falots au bout de longs échalas, un grand & maigre cavalier déboucha dans l'aire au galop de la mule blanche qu'il montait à merveille & vint droit aux Bartholoméens, qui, l'ayant reconnu^ l'acclamèrent tous ensemble avec un frénétique enthousiasme :

— Honneur ! honneur au Mage !

Et c'était bien Lui!... Lui, l'incomparable, le Nec Plus Ultra.

Fort & rugueux comme un chêne, les mains

de Saint-Bartholomée Porte-Glaive 151

gantées de cal, l'épiderme tanné par l'air âpre des campagnes, la face aquiline, les épaules sèches & courbes, il pouvait avoir quarante ans environ, le Mage. Habillé de neuf, il caracolait au milieu des torches & se montrait à tous, superbe 8l serein comme un Dieu ! Par^dessus sa veste de velours chatoyant, façonnée d'après la mode du pays, se développait une vaste limousine en poils de chèvre, mantelle impénétrable à la pluie ; & qu'il était bien coiffé ! Son chapeau de feutre noir, à larges borfls relevés par derrière & presque adhérents à la calotte, lui couvrait le front jusqu'aux sourcils, sous chacun desquels ardait un œil... un œil de roi! De Tune & l'autre de ses tempes s'abaissaient vers le menton des cheveux tordus en spirale & roux comme la robe du renard; une lanière de cuir maintenait à son poignet gauche un long gourdin de buis semblable au bourdon des pèlerins ; aux talons de ses bottes à tiges de basane étaient assujettis des éperons de fer dont la primitive simplicité rappelait le kentron des Grecs.

Il était beau, Thomme ! & sa bête aussi belle que lui!

\ Souple de jarret, fine d'encolure, la crinière abondante & rêche, la queue tressée, retroussée & retombant entre les deux hanches

comme un chignon sur un cou de femme, la croupe chatouilleuse & Toeil en coulisse, cette mule blanche de la Catalogne coquetait & minaudait sous le cliquetis d'un harnachement barbare : bride^ rênes, avaloir, croupière semés alternativement de clous d'acier & de petits grelots de cuivre; œillères treillagées de fil d'archal; mors historié de figurines; martingale criblée de pompons multicolores; une aigrette écarlate au firontail ! la selle qui provenait d'un régiment d'artillerie avait dû êtrç achetée à Tencan dans quelque chef-lieu de préfecture, Montauban ou Cahors; elle avait encore la chabraque en peau de mouton & les fontes 'd'où sortaient, au lieu de crosses de pistolets, des goulots de bouteilles & de fioles de tous les calibres; on l'avait augmentée d'un haut dossier de bois comme on en voit aux selles des chevaux arabes.

— Attention ! Il va parler. Lui !...

Le Mage, en effet, avait ouvert la bouche, en homme qui vient apporter au monde la parole de vérité.

— Peuple! dit-il, dressé sur ses étriers, peuple ! Attention ! Nous avons à parler de choses qui en valent la peine. Ordre & célérité ! Prime : renvoyons le bétail qui n'a pas assez d'esprit pour nous comprendre; seconde : je

de Saint'Bartholomée Porte-Glaive 153

VOUS ferai voir luisant comme une étoile que vous n'êtes que des innocents endurcis ; tierce : vous me direz que j'ai cinquante mille fois raison. Ainsi donc, que personne ne branle î Hommes, laissez travailler à leur caprice les farous & les labris ; ils feront seuls , ces chiens archimalins, ce que vous n'avez pas su faire ensemble^ ¥Otts autres, paquet d'étourneaux, ribambelle de merles que vous êtes, espèce de buses, vous tous, mes amis, que je porte en mon cœur, & voudrais pouvoir mettre à la poche, tant je vous chéris de la base à la cime,moi !

Rien ne saurait rendre le ton à la fois impérieux & servile dont cela fut dit, ni le geste aussi solennel que trivial dont cela fut souligné. C'était un très-rusé compère que ce nouveau prophète! Évidemment, il avait étudié les ressources de son organe qui portait loin & qu'il maniait en expert; tous les effets du forte ^ du. piano lui étaient familiers; il avait un registre vocal on ne peut plus étendu : de la tête, de la gorge & de la poitrine il tirait des notes fort savantes & parfaitement appropriées à l'esprit du discours ; au surplus , ne dédaignant aucun moyen de se faire valoir, il faisait quelque peu le ventriloque; en somme, autant de mimique que de gueule.

154 ^û Fête Votive

— Holà! reprit-il, laissez-moi réfléchir un peu; silence & tranquilli...

Le mot ne fut pas achevé; Saint -Jean Bouche-d'Or éternua.

Tout le monde, empressé, lui cria :

-^ Gratias !

Il sourit & daigna répondre :

— Ainsi soit-il !

Ensuite, après un silence nouveau :

— Merci !

Cela dit, il songea.

Drôle de corps, en vérité !

Roide & droit en selle, il bourdonnait en rêvant.

On le connaissait de vieille date & chacun comprit ou crut comprendre en le voyant si recueilli , qu'il préparait une allocution de longue haleine. Erreur ! Rouvrant la bouche à rimproviste, il fit, au lieu d'un discours, une simple recommandation ! a Eh bien, gens, j'ai réfléchi ! s'écria-t-il sec & bref, apprêtez-vous à m'entendre. » Il dit &, sentant qu'il était en butte à Tadmiration générale, il étendit les mains & toisa le ciel étoile.

— Chut! dit-on, il parle à Dieu ! »

Le plus grand silence régna de toutes parts ; on eût entendu voler un passereau.

Jusqu'à ce que les bestiaux enfin repoussés

de Saint-Bartholomée Porte^Glaive 155

dans le chemin creux eussent notontré leurs silhouettes au sommet de la montagne que commandent trois maigres & blêmes Crucifix dressés sur les ruines du sombre cloître des Camaldules, le Mage ne bougea ni ne sourcilla. Pontife émérite, on eût juré que les saints mystères lui apparaissaient, distincts, à travers les deux, & que, sur le point de vider les arçons, il allait s'enlever, cabriolant par delà les nues.

— Salut! salut!...

P stupeur ! Il se fâcha contre la foule qui venait de l'acclamer ainsi. Piquant des deux, il enleva sa blanche mule catalane, &, se frayant un passage à travers les rangs pressés, il fit mine de disparaître, extravagant & désordonné comme un fou. Comédie & farce que tout cela ! Lui, s'en aller de la sorte? allons donc ! A peine sa mule eut-elle fourni rapidement un petit temps de galop, qu'il tourna bride & revint à pas lents, sévère & morose, à la place «même qu'il venait d'abandonner, & là, tous les regards ardents de la foule étant cloués sur lui, sacerdotal, imperturbable & présomptueux comme un augure, il dit :

(( Enfants de ce pays où je suis né, Barthols, Francésains, Vescinals, Saularesques , Pinois, Ursinadèzes, hommes de la plaine & de la ri-

vière, forestiers & montagnards, vous tous, paysans du Quercy, la terre est grande, & celui qui vaudrait en compter les habitants, vécût-il trois fois autant qu'un saule, mourrait avant d'avoir achevé son entreprise. Oyez, oyez-moi ! La lune est travaillée par des serpents quarante mille fois plus gros que les vipères de notre pays; la Charrette (la petite ourse), a perdu ses roues; la Poule & ses Poussins (la grande ourse) s'en vont, ceux-ci à hue, celle-là à dia: le Chemin du Ciel (la voie lactée) est effacé, & le Bouc (le capricorne) ne trouve rien à paître. Oui ; c'est comme ça. Qu'est-ce que cela signifie? Ah! je ne suis pas bien savant, moi, Dârdayrael, mais puisque vous m'appelez Cent-Yeux, c'est que sans doute vous supposez bien que j'y vois plus finement que ceux qui n'ont à leur service que deux pauvres petites prunelles. Eh bien, oui, je sais, moi, ce qui se passe & vous voulez le savoir, vous.

Dàrdayrael parle, écoutez Dârdayrael. Il vous enseignera.

« Quand vos femmes, vos filles, vos sœurs & vos amantes sont arrivées chez moi, qu'y faisais-je? Interrogez-les, elles vous répondront. Une àme àqui je montre le moyen de se tirer du Purgatoire, où elle expie ses trop grandes dépenses sur la terre, était en train dç me révéler,

de Saint^Bartholomée Porte^Giaive 157

en récompense de mes bienfaits, le secret que voici : « Mage, me disait- elle, écoute ce que je sais ! A la brune, un jour de la semaine que nou5 venons de quitter, saint Miquel monté sur son cheval qui a des ailes d'aigle grandes comme d'ici à Puycelsis , & une collerette de lion, avec des griffes extraordinaires, saint Miquel, tenant à la main sa lance de feu & son sabre en diamants, parut devant les pécheurs qui frappaient à la porte du Paradis que saint Pierre ne voulait pas ouvrir, & saint Miquel dit que bientôt il y aurait du train au-dessous, sur la Terre, & que la Vote de saint Barthol serait rouge...» Il faut avouer que saint Miquel ne s'est pas trompé. Paysans du Quercy, vous avez fait un beau coup! Malheureux, qu'avez- vous fait là? malheureux! malheureux!... Entre nous soit dit ici, c'est la Lévite qui va rire, la lévite, notre ennemie à nous tous qui portons sayons & pantalons sans braguette; elle va rire tant & plus, Saint-Dieu ! Que vous avez bien travaillé & qu'il faut que vous soyez sans malice ! Aussi vrai que voilà mes dix doigts tous bien por>tants & solides comme des tenailles, vous êtes plus bêtes que des bourriquets... (Oh ! laissea^moi mon franc-parler ou je m'en vais d'ici.à l'instant même & demain je quitte le pays..:) oui, plus bêtes que des bourriques & dignes êtes-

VOUS de manger la paille & non pas le blé!

Vous vous taisez & vous avez raison de vous taire. Il faut écouter qui vous aime &, quoi qu'il dise,* lui répondre, merci ! Moi, qui vous parle, je suis votre frère & vous le savez bien. Est-ce que je fraye avec la lévite, moi ? Me voyez-vous fraterniser avec elle , comme le curé, qui est un brave homme, à ce qu'on dit, & je le crois, mais qui* ne se gêne pas pour nous faire un pan de nez avec les filles qu'il confesse..; trop souvent; enfin, nonobstant, le curé est un bon citoyen, il n'en coûte rien de croire cela, croyons-le... & même je vous engage à respecter tout ce qu'il y a dans la soutane, quand celui qui la porte va droit & prêche bien.

« Ne riez pas trop de ce que je vous dis là; nous n'avons pas, mes amis, le temps de rire; il faut calculer sérieusement. Or donc, vous vous êtes assommés, & vous n'y alliez pas à main plate, car vous saignez tous comme des cochons à mortailles; heureusement, je porte avec moi les fioles & vous serez bientôt guéris ! aplrès vous être assommés, vous avez déchiré les gendarmes & le garde- ter rien; il est vrai que là n'est pas le plus grand dommage : ils sont de la contrée, garde-terrien & gendarmes! avec^quelques quartes de blé & quelques tercets

de Saint-Bartholomée Porte-Glaive 159

de vin, on leur fermera la bouche;... mais voici le terrible !

(( O paysans! qui, dites-le-moi donc, empêchera ceux des villes de porter plainte contre vous, après avoir bien ri, les mangeurs? Savezvous ce qui se passera, s'ils nous dénoncent, & vous pouvez y compter, ils nous dénonceront, les traîtres! Il se passera!... Voici : les frais tomberont sur vous à verse : avocats, notaires, huissiers, juges noirs & juges rouges, & tous les terroristes qui conspirent contre la veste & la blouse vont envoyer ici, chez vous tous, amis, des papiers , des papiers , des papiers long comme d'ici au ciel, & que tu le veuilles ou non, paye sans dire gare ; paye encore & toujours, paysan, mon ami!

« Ce n'est pas tout ; ah ! s'il n'y avait que ça , vous ne seriez pas assez châtiés , au dire de la Lévite. Écoutez ! Après qu'on vous aura fait porter les papiers maudits, on prendra votre viande, &, la chaîne au cou, garrottés, on vous fera voir, on vous promènera comme; des bêtes , dans les rues interminables & sur la Grande Place de Montauban. Ensuite, la prison ! Oui, la prison, le castel-rial, entendez-vous? Et là, que ferez-vous! songez-y? Perdus entre quatre murailles, sans air, sans lumière, abandonnés comme si vous étiez au fond d'jun puits, alors

j6o La Fête Votive

VOUS regretterez, alors vous déplorerez ce que vous avez fait. Trop tard ! Il sera trop tard : il vous faudra pâtir & gémir loin du monde.

Oubliés comme les cadavres en terre, vous penserez à vos femmes , à vos petits, qui, les pauvres ! aimaient tant à manger la soupe , à cheval sur vos genoux ; à la chienne qui jappait de joie, lorsque vous reveniez du travail, en chantant, la houe ou la faux à Tépaule.; à la chatte pelotonnée dans les cendres du foyer; à la poule qui pond un œuf, chaque jour, à la même heure; au vaillant coq dont la claire voix annonce Taurore ; à l'étoile du laboureur que vous ne verrez pas s'allumer; aux grands bœufs, vos vaillants & rudes compagnons, se mourant d'ennui vautrés sur la litière qui empoisonne & devant la crèche vide; vous penserezà la charrue qui se rouille ; vous penserez au soleil jaune & joli comme Tor, au soleil qui ne luira peut-être plus pour vous; vous penserez aux fraîches vallées pleines d'ombre, aux clairs ruisseaux qui parlent en coulant, aux collines empanachées de plumets verts ou roux , aux grands bois qui sentent ;bon & qui se remuent comme s'ils avaient de la connaissance, aux prairies où sautent les moutons , aux oiseaux bons enfants qui vous faisaient de la musique quand vous moissonniez le blé; vous penserez à la

de Saint-Bartholomée Porte-Glaive i6i

récolte qui se perd , à vos champs mangés par l'herbe folle , troués par la taupe , au raisin qui n'ira plus bourdonner dans la cuve; vous penserez quelque fois à votre mage chéri passant sur les routes, monté sur sa mule blanche comme l'aube & bruyante comme une bande de sonneurs, & vous penserez toujours aux piécettes que vous auriez pu gagner, étant libres, aux piécettes qui ne s'empileront pas de longtemps dans la vieille limande; vous penserez... qui peut savoir encore à quoi vous penserez en vous rongeant les ongles de désespoir & en vous frappant la tête contre les murailles, pauvres... pauvres chrétiens! Et tous ces maux affreux que vous souffrirez seront votre œuvré!

(( Oui, vous pouvez vous en vanter, vous avez bien travaillé! Jésus Maria? Pécaïre! Eh oui! Je vous entends dire en gémissant :'« Jésus- Marià ! » Ce que vous ne dites pas , je Tentends aussi : « Cent -Yeux, brave Cent -Yeux, tirece nous de là, sauve -nous! » S'il le pouvait, pardi ! Cent-Yeux ne demanderait pas mieux que de vous épauler. Oui, sans doute, moi, Dàrdayrael , j'ai la manche longue & la langue bien pendue, mais vous avez trop gâté les affaires, sacrés maladroits!... Enfin, je ferai ce que je pourrai, mais... Ah ! si vous vouliez rayer droit,

i62 La Fête Votive

paysans, vous seriez les rois du pays! Ecoutez un peu! Pour que vous le fussiez, que faudrait-il? Hommes, ce qu'il faudrait! une simple chose & la voici : Tunion. Oui ! rien de plus, . rien de moins. Unissons-nous comme la chair & l'ongle & nous régnons sans partage. Avec de l'entente, on va loin. Unis, nous faisons la loi. Notaires, huissiers, avocats, juges, gendarmes, percepteurs, sont par nous abolis...

& le reste va tout seul.

« Ah! si nous savions vivre un peu d'accord, quel triomphe! O Saint-Bon-Dieu!... Voyons un peuîBarthols, Pinois, Saularesques, Ursinadèzes, Vescinals, vous de la forêt j& vous de la montagne, vous plainiers & vous riverains, répondez -moi! Ne sommes -nous pas, nous autres, tous tant que nous sommes ici^ nés entre Tarn & Lot, ne sommes-nous pas paysans & paysaiis du Quercy? Si, n'est-ce pas? Eh

bien N'importe la commune, n'importe

la paroisse , nous sommes donc frères ; nous sommes tous Quercynois ! Amis, frères , pourquoi nous 'égorgerions -nous? S'égorger! Ah çà, ne vaudrait -r il pas mieux se liguer contre l'ennemi ? Tenez ! je vous en supplie à genoux & même je vous le commande sans plier : renonçons à toute rancune & mettons-nous d'accord. Déclarons-nous la paix. Soyons amis,

de Saint-Bartholomée Porre-Glaive i6}

& rÉtranger ne laissera pas une patte chez naus , & nous changerons bien des choses qui méritent d'être changées de haut en bas, en ce pays-ci.

« Par Notre- Seigneur Jésus - Emmanuel de Nazareth , qui naquit à Bethléem , dans une étable, entre une mule & un bœuf, qu'avonsnous besoin des rois qui sont à Paris, & que nous ne voyons jamais! Eh ! qu'avons-nous besoin encore, de père en fils, d'aller à la frontière pour y mourir sans savoir pour qui ni pour quoi? Ce que je dis est-il vrai?... Saint- Dieu ! Qu'avons-nous besoin de payer la taille à des régents qui ne sont rien pour nous, qui ne sont pas nous? Sont-ils faits de notre pâte, & nous ressemblent-ils en quoi que ce soit, tous ces citoyens-là? Non! alors pourquoi nous demandent-ils sans cesse de l'or & du sang? Est-ce que nous sommes Français, Normands, nous autres? Nenni. Tous, ici, nous sommes Quercynois. Est-ce que nous sommes fabriqués comme ceux du Nord, nous, fils du Midi ? Ressemblonsnous à nos conquérants? sommes -nous de la même race, nous & eux? Il s'agit de voir... Regardez : ils s'habillent d'étoffes plus tendres que la peau de l'oignon, & nous portons, nous autres, l'épais & durable cadis ; ils voyagent sur des chevaux fragiles comme des roseaux & nous, nous

faisons traîner par nos bœufs magnifiques & forts comme des crics; ils parlent un jargon plus ' aigre que le fifre, & nous parlons une langue qui sonne comme le clairon ; eux, ils tintent sec & ce qu'ils disent est sans couleur ni lueur ; au contraire, nous autres, il y a de la lumière & du sang en toutes nos paroles ; ils sont minces,longs, pâles comme la lune, faibles & traîtres comme le renard, eux ! & nous autres, nous sommes bien muselés &. nous sommes ragots & nous sommes francs comme le lion, & nous avons la peau brune comme l'ont tous les vrais amis du soleil.

a Entre eux & nous, amen ! il faut que ça finisse, & vite, car ça n'a que trop duré. Pourquoi le fort, je vous le demande, serait-il toujours mené par le poussif? le loyal par le cafard? le travailleur par le fainéant? le brave homme par le fripon ? Est-il raisonnable qu'il en soit plus longtemps ainsi? Laisserons -nous les choses marcher toujours de la sorte? Hommes, chacun ne doit-il pas être maître chez soi de foire & de défaire à son gré ? Pourquoi , nous qui pouvons, ne dirions-nous pas enfin : Nous voulons ! . . . Assez patienté ! Que TÉtranger s'en aille au diable, & restons ici, nous, avec Dieu. Telle est mon idée, est-ce la vôtre, aussi? Répondez I...

de Saint'Bartholomée Porte^Glaive 165

(( Ohé ! là-bas, ohé ! La Bataille ( tu n'es pas reconnaissable, tant tu es abîmé , mon pauvre camarade ), ohé ! dis, toi qui es un homme d'esprit & de vaillance, parle , approuves-tu mes raisons^... Sont-elles à ton goût?... Tu les approuves, tu me fais signe que tu les approuves, ah ! vrai, je te reconnais bien là. Par la Marie ! un homme tel que toi ne pouvait répondre autrement, & ;e vois une fois de plus ce que j'ai vu si souvent chez toi : le bon sens & la vertu. Jambe-de-Bizette, tors- de- coûte! Hé! là-bas! toi qui fais si bien la grimace, vilain $inge, pique-planté sur ce piquet, ne serais-tu pas de mon avis, par hasard? dis un peu...

(Tu dis? Hein?... Ne mange pas tes mots ainsi... Répète... ah! j'y suis.) En honnête fourbe que vous êtes, Maître L'Eglise, vous ne dites ni oui ni non ! Hé ! quoi ? Tu prétends que je parle presque aussi bien qu'un livre.

Presque aussi bien! entendez -vous & voyezvous ça? Si tu ne fréqiientais pas tant les sacristains, L'Eglise, tu vaudrais ton pesant d'or... mais j'ai bien peur que tu sois toujours le même,. souffleur d'amboise, & que tu marches jusqu'à la fin couci-couça. Vrai ! tu te décides enfin à dire que j'ai raison ! Enfin, tu t'es prononcé, noble animal ! Ils le savent, sois tranquille, ils le savent bien, va, mes camarades,

i66 La Fête Votive

les paysans chers à mon cœur, que le Quercy n'est pas fait pour être gouverné par d'autres que ses enfants. Saint-Dieu ! ces braves gens, s'ils n'ont rien appris, ils n'ont du moins rien oublié ! Non ! ils n'ont pas oublié , ils n'oublieront jamais que le vieux Quercy était anciennement cent fois plus renommé que la France; ils n'ont pas oublié que, jadis La Française, mille fois plus grande que Paris aujourd'hui, grande, noble & belle, était la capitale du monde. Amis , souvenons -nous !

souvenons-nous !

« Un temps était où, superbe & rayonnante à la cime de sa montagne, à présent abaissée, hélas ! La Française fut le point de mire de l'univers. Humbles & nu-pieds, les rois y venaient de toutes parts supplier le Mage d'alors .de décider les questions. Hommes blancs, hommes noirs, hommes rouges, hommes jaunes, hommes bleus, du Levant & du Couchant & des quatre points de la terre, gens de toute plume & de tout poil s'y rendaient pour y apprendre le bien-dire, la guerre & la vaillance, la . justice & le travail, le commerce & la vertu. Paysans! écoutez-moi, répondez-moi. Qui de vous ne voudrait que ce temps-là ne revînt au galop? Puissé-je vivre assez pour voir refleurir notre Quercy... Ne criez pas si fort, vous cou-

de Saint-Bartholomée Porte-Glaive 167

vrez ma voix. Oh ! soyez-en sûrs, je connais le cri que vous retenez sur vos lèvres; oui, ce cri qui veut sortir de vos poitrines, il est légitime, il est digne de vous, il ferait ma joie & ma fierté...

— Vive le Quercy! Vive le Mage! Vive le Quercy !

« Silence! Écoutez encore, écoutez -moi!...

Je vous prie de vous taire, je vous l'ordonne; je vous ai compris, je vous comprends; personne au monde ne vous connaît mieux que moi; personne mieux que moi ne sait qui vous êtes & ce que nourrit votre cœur. Ah ! vous voulez être respectés, puissants comme jadis, glorieux comme jadis, maîtres de vous-mêmes Si des auti^s comme jadis, libres comme jadis, grands, incomparables, sans pareils, comme jadis, &VOÙS ne voudriez pas faire ce qu'il faut pour ça? Dârdayrael vous l'a dit, Dârdayfael vous l'a redit, Dârdayrael ne cessera pas de vous le dire: Amis ! soyez unis & le temps mort ressuscitera ! Dites : Nous voulons ! & vous serez encore les forts des forts, les grands des grands, les premiers des premiers. Alors, s'il vous faut un roi ; si décidément, alors, un roi vous convient, vous vous le nommerez vous-mêmes, vous le choisirez vous-mêmes; vous en prendrez un qui parlera votre langue, qui connaîtra la terre.

6S La F^te Votive

qui saura labourer, bêcher, émonder, sarcler, ensemencer, soigner le bétail, biner la vigne, rebouter les membres, guérir les pana* ris, lire dans le ciel & dans Tenfer, discuter avec les vivants & même avec les morts, ravigoter les corps & les aines; vous nommerez un roi qui s'habillera comme vous, qui mangera de oe qHC vons ttangez, qui suera comme vous à la rage du soleil , en traçant les sillons , un roi travailleur, un roi économe, un roi de votre race, un roi laboureur, un roi paysan, un roi, vrai mâle, qui puisse & sache engrosser la meilleure des vaches, notre nourrice, la Terre; un roi qui ne vous mènerait pas à coups de fourche, mais qui vous lécherait la sole des pieds avec plaisir, un Roi-Mage, un' SMage enfin comme il y en avait plus d'un sur la terre, au temps de Notre-Seigneur Jésus-Christ de Nazareth , frère cadet du Saint - Esprit & Fils de Notre -Père Eternel & de la Très -Sainte Vierge, Madame Marie-Joseph , reine du ciel & notre mère à tous : ainsi soit -il & gloire à Dieu ! — J'ai parlé. »

— ^^Vive le Roy! Vive Cent -Yeux I**", Roy du Quercy !

Le Mage triomphait. *

A lui, lui seul, la fortune & l'honneur grand

d'avoir rétabli la concorde & la bonne amitié parmi ces hommes se déchirant naguère comme des loups & qui, par lui si bien catéchisés, se traitaient à présent en amis, en frères, en enfants de la même race, tombés de la même cuisse & sortis du même ventre. « Honneur au Mage! Il avait plaidé non moins bien que le meilleur avocat & prêché comme pas un curé n'était capable de le faire. Honneur au Mage! En pacifiant à la fois Saint-Barthol & Saint* Carnus, il avait fait l'impossible, un prodige, un miracle! une chose aussi difficile que de ■ prendre la lune avec les dents ; il avait prouvé clair comme le jour que d'un bâton on pouvait faire un cercle & d'un cercle un bâton, il avait fait voir midi à quatorze heures & la lune en pleia midi. Gloire ! honneur éternel au Mage, il méritait d'être adoré, le magicien incomparable! à deux genoux, encensé, porté d'emblée aux nues, sacré roi, peut-être même aussi méritait-il, Dieu fait homme, d'être reconnu pour Homme -Dieu!... » Tandis que ces propos & d'autres encore allaient & roulaient. Étrangers & Bartholoméens, se pardonnant mutuellement leurs offenses, se donnaient avec furie & sincérité l'accolade de réconciliation & tous ensemble acclamaient le monarque élu, l'autocrate infaillible & divin ; & Lui ! Dàrdayrael ,

comme il aspirait Tovation ! comme il savourait lentement & voluptueusement Tapothéose !

comme il savait jouir du triomphe & s'exposer àThosanna! qu'il était beau ! qu'il était grand! Il fallait le voir, frémissant d'orgueil & rayonnant de joie, hérissé, pâle & ravi, cousu à sa mule qui, docile & savante comédienne, elle aussi, se cabrait, ruait, bondissait, l'œil en feu, les naseaux ronflants, les oreilles droites, artificiellement effarée au milieu des idolâtres en délire...

(( Assez ou je meurs ! »

Il dit; & fatigué d'encens à la fin, n'en pou- , vant plus, ivre de bonheur & de gloire, soûl de lui-même, il foudroya d'un seul geste sa monture, &, nonchalamment, allongeant la main droite vers les fioles tassées dans les fontes de la selle, il annonça d'un mot à la foule apaisée & redevenue tout à coup silencieuse que, comme de juste, il allait procéder au pansement des blessés.

On ne fit aucunes façons; il avait dit : or, obéissance.

« Avancez ici, décousus & débridés ! avancez vite! »

Ils avancèrent à l'appel, tous les endommagés, l'un après l'autre, & chacun d'eux, transféré tour à tour sur le tonneau qui avait déjà

de Saint^Bartholomée Porte-Glaive i7i

porté le ménétrier & ses sourires, le curé & ses colères, Farandol & son génie pendant le combat contre les bètes, chacun d'eux reçut là les soins de l'infaillible praticien, qui, pour mieux pratiquer, avait mis pied à terre & habit bas. Oh! les philtres enchantés, les merveilleux topiques, les mirobolants élixirs, les prodigieuses onctions, la panacée universelle! Et pendant qu'il opérait d'une main sûre, le mire bourdonnait on ne sait quels mots obscurs, ni romans, ni français, ni latins, tirés peut-être d'un lexique surnaturel, qui faisaient frissonner de respect le patient. O puissance de la foi ! Celui-ci se sentait capable de danser un branjç avec sa jambe fracturée; celui-là, les maxillaires rompus, balbutiait qu'il n'avait plus rien ; certains, le masque couvert de bandages, prétendaient qu'ils y voyaient plus que jamais; d'autres, les oreilles bondées de coton, entendaient voler une mouche. Os cassés, plaies vives, vertèbres endolories, crânes entr'ouverts, entrailles mises à nu, chairs séparées & palpitantes, qu'étaient-ee que tous ces bobos, puisque le sorcier impeccable était là? On avait confiance, on se croyait, on se sentait, on était guéri. « Voilà, m'ami, voilà! Ton bras est raccommodé, ta peau reprise au bon endroit, ton œil renfoncé dans son trou ! Sois heureux &, désormais,

17a La Fête Votive

ménage -toi! » C'est, àvee mille variantes, à peu près ainsi qu'en reboutant tout un chacun, s'exprimait le Mage, qui, la cure faite, se lava solennellement les mains dans le tricorne retrouvé du garde champêtre, hélas!

bien triste, le pauvre homme ! étudia Thorizon, parcourut à nouveau des yeux le dôme immense du ciel & dit :

— A genoux ! gens du Quercy. Notre Seigneur veut votre bonheur & votre gloire. Il a raison. En cela, moi, je pense comme lui. Vos mains se cherchent & se serrent, c'est bien.

Aucun de vous ne boude, c'est très-bien aussi. Vous vous embrassez tous sans rancune ; c'est encore mieux. Or les anges sont en joie & votre Mage est charmé.. . mais ce n'est pas tout ! Agenouillez - vous ! Ensemble, tous, vous allez prononcer avec moi le serment éternel de paix & de fraternité. Là -dessus, entendons -nous bien ! A la face des étoiles, je prédis à ceux qui le trahiront la faim, la soif, l'incendie, la grêle, la sécheresse, une famine tremblante, la teigne, la gale, le mal rouge, le mal caduc, la rage, le charbon, la morve,* la peste & le coliérac en ce monde, & dans l'autre les mêmes susdites choses avec le feu sempiternel du Diable en sus ! A genoux, hommes I & disons le serment... Y êtes-vous?

de Saint^Bartholomée Porte^Glaive .173 .

— Oui.

— Je commence. Attention !

(( Au nom de Dieu qui, surhumain, incompréhensible & bon, a trois corps & une seule ; âme; par la Marie éternellement blanche comme neige ; par Thomme de saint Matthieu ; par le lion de saint Marc ; par le bœuf de saint * Luc; par l'aigle de saint Jean ; par les clefs de saint Pierre ; par la lance & le cheval volant de saint Miquel; par la baguette de Moïse; par les ulcères de Jôb ; par le corbeau d'Ézéchiel; parla baleine de Jonas; par Tânesse de , Balaam; par le soleil galopant de Josué; par . rétable de Bethléem ; par le cochon de saint Antoine; par la Passion; par la Croix; par .

£li, Eli y Sabactani! par les larrons, le bon : & le mauvais; par la montagne du Calvaire; par les souliers de saint Crépin ; par saint Éloi, maître ouyrier ; par la coiffe pointue & la barbe j longue de quinze aunes de saint Alpinien, patron des fou$; par les chausses de saint Magloire & la chemise sanglante de sainte Chris- . tophime ; par tous les archanges; par les douze , apôtres : Simon Pierre, André, Jacques, Jean, . Philippe, Barthélémy, Matthieu, Thomas le difficile à convaincre, Jacques fils d^Alphad, Simon, Jude fils de Jacques, excepté, bien, ;

entendu, Judas Iscariote, le scélérat des scélérats, qui vendit son maître & se pendit après l'avoir vendu seulement! trente deniers; partons les anges ; par les âmes du Purgatoire ; par tous les saints du Paradis, y compris saint Carnus de rUrsinade qui, lorsqu'il était sur la terre, tua plus de cinq cent mille ours, & saint Barthol Porte*Sabre qui fut un guerrier des plus cossus; nous : Barthols, Francésains, Vescinals, Saulâjesques, Pinois, Ursinadèzes, hommes de la plaine & de la rivière, forestiers & montagnards, nous tous, paysans du Quercy, jurons devant notre Mage natif de Castel-Ferrus, notre vénéré Mage Théophile Dârdayrael , Cent-Yeux I^, de vivre en bons camarades, frères & amis, respectant le chacun pour soi & la viande de tous, jusqu'à ce que notre Quercy soit le premier royaume de la terre & même jusqu'à l'heure où sonneront, bruyantes comme le tonnerre, les terribles trompettes du jugenient dernier. — Ainsi dit & dit de bon cœur, aujourd'hui vingt du mois d'octobre de Tan 1 86x. Que la Sainte-Trinité nous accompagne, nous accable de faveurs & nous envoie la grâce! Ainsi s6it-il. »

H se tut.

Tout le mondes en fit autant en même temps que lui.

de Saint'Bartholomée Porte^Glaive 175

Nu-tè te, mains jointes, agenouillés & fascinés, les ilotes avaient scandé si naïvement, avec tant de simplesse & d'emphase à la fois, la formule sacramentelle, que la commisération qu'ils inspiraient tuait tout sentiment de colère & de mépris. Il fallait les plaindre, quoi qu'on en eût, & Dârdaynel lui - même les regardait avec pitié... Lorsque cette sourde vibration, qui suit toutes prières dites en commun par un grand nombre de voix, fut complètement éteinte, alors, seulement, le Souverain -Pontife permit que chacun se relevât, & lui-même, avant tous, se releva. Debout, droit comme un pieu, passant tout à coup 8l sans transition aucune du grave au doux, du sibyllin au familier, il dit, très-réjoui :

— Fils, maintenant que vous êtes savonnés de première main & que vous avez, selon moi, la conscience propre comme un linge sortant de la lessive , vous allez communier ; ensuite , cela fait, chacun de vous ira dans son nid, y passera la nuit tranquillement sans se préoccuper de l'avenir , car j'arrangerai toutes vos frasques , oui, je me charge de les arranger; & demain, à la pointe de l'aube, à la première musique du coq, tout le monde se remettra, comme de juste, à travailler la terre en vaillant laboureur... Avance, Tue! »

Celui qu'on interpellait par son nom, le cabaretier de Vo^breuvoir du Chêne ^ homme lippu, ;6ufBu, maflu , qui, sur un ordre clandestin du Mage, s'était éclipsé pendant la cure, reparut avec une brouette chargée d'un baril cerclé de fer & d'une bouteille monumentale.

Holà ! Tous les yeux rayonnèrent , l'eau s'en vint à toutes les bouches, mais personne n'osa souffler, personne. Il fallait d'abord qu'il parlât, Lui.

Dârdayrsel enfin fit un signe. En un clin d'oeil le baril fut mis en perce & la bouteille remplie. « Au Mage l'honneur ! » Il sourit & remercia galamment, ensuite, ayant versé dans la paume de sa main gauche quelques gouttes de vin rouge, il les lança vers le ciel, disant, tout épanoui :

(( Voilà pour les âmes. »

Puis, arrosant très - amplement le sol, il ajouta :

« Voici pour les corps. »

Et, le premier, il but à même la bouteille qu'il transmit ensuite à La Bataille, on ne peut plus impressionné de la faveur. « Oui, bois après moi>, l'ami. Je t'estime, & c'est pour cela que je te l'ai passée, à toi. » Comme la bouche de Fàrandol recevait le goulot^ L'Église, jaloux de la préférence donnée à son confrère, escâ-

de Saint'Bartholomée Porte- Glaive 177

mota la dame-jeanne, la caressa pieusement & la remit à moitié vide au maître -valet qui Teut bientôt tarie.

On la remplit^ on Tépuisa cent fois de suite en un rien de temps*

Après qu'elle eut bien circulé de malins en mains, elle revint enfin là même d'où elle était partie, & rendit le dernier glou-gloU sur la langue du Mage...

« Un fameux vin, tout de même ! afBrmat-il en s'essuyant les lèvres.

— Oui, )) répondit-on de toutes parts ^ il n'est pas baptisé ! Grand bien te fasse.

Il salua, puis..j il rota.

Ce fut sa dernière malice.

Ayant officié , rempli de point en point son double rôle de rebouteur - infaillible & de Grand-Juge, la cérémonie étant finie & finie aussi la comédie, il aspira Tair, remit sa veste, endossa sa grande mantelle qu'il avait dépouillées Tune & l'autre afin de procéder sans gêne aucune au pansement des blessés, se secoua de haut en bas & renfourcha sa mule qui, lasse de ronger le frein au pied d'un arbre, partit avec force ruades & force pétarades..*

— En route ! dit-il en selle & les rênes au poing ; eh route I A présent nous n'avons plus rien à faire ici ; fais parler ton tapageur, La

Bataille, & partons... Une! Deux! Trois! 1 Sonnez... En avant la musique! y es-tu, La ' Bataille, y es-tu ? »

S'il y était, Farandol, hélas! oui.

D'un geste; attendri, le brave sonneur montra son tambour foré de part en part : impossible d'en tirer le moindre ra-fla. Marcher sans musique > une procession sans musique? allons donc! cela ne pouvait être & ne serait point. Tout beau ! L'Eglise parut.

Ayant toujours un chant sacré, le damné sacristain ! au service des choses profanes, il emboucha son chalumeau qui répandit en Tair le plus extraordinaire des SalvumfaCy & Ton se mit en marche. Imposante théorie si jamais il en fût : en tête, Margouylne I puis les Bartholoméens, orgueil & gloire de leur hameau ; puis les hommes de Saint -Carnus- de -TUrsinade & tous les Étrangers : àniers, bouviers, pâtres, ceux-ci suivis de leurs grands chiens poilus comme des ours; Compagnons du Devoir & Compagnons de Salomon avec leurs maîtresses cannes tout enrubannées; riverains du Tarn & de l'Aveyron, forestiers & montagnards, marchands de bœufs & maquignons; ensuite les blessés portés à bras la plupart^ qui sur des civières, qui dans des mannes, qui sur des brancards, qui dans des hottes de joncs, qui dans des eu-

de Saint^Bartholomée Porte^Glaive 179

viers, qui traînés sur des claies; ensuite une multitude d'enfants , entre autres les enfants de chœur en robe rouge du bon curé de Saint- Barthol; ensuite un flot de marchands ambulants & de trafiquants forains , parmi lesquels le cul-de-jatte, l'imagier à pied, le chansonnier assis sur son âne aubère ; la pâtissière capitane, Raymonde, encore armée de sa fourche de fer ; & puis ensuite , consolées & rassérénées, les femmes, les filles & les sœurs des combattants des deux paroisses rivales ; enfin , finalement un bataillon de vieillards en cheveux blancs : les anciens de Saint- Camus & ceux de Saint-Barthol tenant chacun à deux mains, comme on tient un Saint -Sacrement, torches, lampions ou- lanternes, & tous environnant avec respect & félicité FOracle, le Phénix, le Premier des Premiers, l'Elu, Sa Majesté, Sa Sainteté , Sa Divinité Théophile Dârdayrael , Cent- Yeux P% Empereur, Roi & Pape du Quercy.

Le défilé dura, dura longtemps. On marchait à pas égaux, à pas comptés, avec un certain apparat. Tortue & roide, d'ailleurs, était la route & Ton n'y voyait pas trop. Enfin, enfin, le cortège s'engagea sous les sombres ramures du chemin de traverse & s'y perdit peu à peu. De plus en plus lointaines , les roulades aiguës &

8o La Fête Votive

plaintives de TAmboise ricochaient à travers la nuit & lés rumeurs de la marche allaient... allaient s'atténuant. Tout à coup, au loin , tout auloin, bien au delà de Voâbreuvoir du Chéne^ à la cime de la côte de Saint - Bartholomée Porte-Glaive, le Mage, inflexible comme une statue sur sa mule blanche de Catalogne & drapé dans son immense & claire limousine en poils de chèvre, éclata dans les ténèbres, resplendit une dernière fois parmi les lumières & s'efFaça presque instantanément comme une apparition...

Et tout fut fini.

La fête votive de Saint-Bartholômée Porte- Glaive avait été.

Du haut de l'un des innombrables mamelons qui s'étageaient, ainsi que les gradins gigantesques d'un cirque prodigieux, autour du sol bordé de haies vives, sur lequel, hommes & bêtes, s'étaient livré un combat comme jainais on n'en vit autrefois dans Rome au temps des Césars & des gladiateurs, j'avais été témoin de la lutte enragée des anthropophages de Saint- Barthol & de Saint-Carnus, singulière action tragi -comique occasionnée, — ainsi que jadis l'autre, là grande^ celle des Troyens & des

de Saint'Bartholomée Porte^Glaive i8i

Grecs, celle qu'Homère immortalisa^ — par une femme , hélas ! trop prompte à jeter les brandons enflammés de la discorde parmi ses fougueux adorateurs; & je n'avais abandonné mon observatoire inaccessible à la fronde aussi *bien qu'à l'épieu des hommes des deux paroisses, belligérantes qu'à l'arrivée imprévue & solennelle du Mage dont j'avais ouï la harangue , admiré les sortilèges , subi le prestige & parfaitement pressenti le départ triomphal.

• Le Drame était terminé.

Théâtre de tant de scènes héroïques plus dignes d'être célébrées dans les vers sublimes d'un troubadour ou d'un rapsode que d'être écrites en prose par une plume incolore & sans vertus épiques, l'aire, naguère tumultueuse & pleine de lumières, sommeillait déserte & sombre maintenant; & moi, je songeais à ce que je venais de voir & d'entendre... Un soupir m'avertit tout à coup que je n'étais pas seul.

A dix ou quinze pas de moi, vers ma gauche, en pleiiie aire, j'entrevis une grande ombre bossue tout immobile. Était-ce un homme, un arbre , un animal, cela? M'en étant approché, je distinguai d'abord un tambour & je devinai La Bataille. A ses pieds fumait & se consumait une torche de pin. Il ne bougeait pas; il ne

i82 La Fête Votive

palpitait pas. Son visage, où s'accrochaient de rougeâtres rayons , s^enlevait dans robscurité , pair intervalles & semblait être en feu. Bien que mçs pas grinçassent sur le sable, l'homme, très-absorbé, ne m'entendait pas venir & ses yeux restaient obstinément fixés sur un point où je ne savais rien discerner, rien. Ne se parlait-il pas à lui-même? Eh ! ma foi, si. Je m'avançai davantage & lui touchai l'épaule : il ne broncha point.

— Hein! La Bataille?

Il tourna machinalement la tête.

— Ah! fit-il, c'est vous. Monsieur?

— Oui, moi-même. Hé bien! Ai-je tenu parole? je suis venu, comme vous voyez, à la fête votive.

— Et vous vous y êtes bien amusé, que je parie?

— Oui, suffisamment... Ah ça, que regardez-vous donc ainsi?

— Ce que je regarde? où ?

— Là, devant vous.

— Eh ! je regarde le Mage, pardi!

— Le Mage?...

— Oui.

— Ta... Ta... Ta...! Voyons, mon cher La Bataille...

— Ah ! riez à votre fantaisie. On n'est pas

de Saint-Bartholomée PortcGlaive 183

toujours gai. Moi, pour l'instant je rage un peu! Ce n'est point parce que j'ai quelques bleus sur le corps & la figure en compote que je bisque ainsi. Les coups ne me font rien à moi , je suis ladre. Allez , je ne songe pas à ma peau... Mais mon tambour, hors de service, a besoin de réparation, & voilà ! L'Église, ce brigand, en profite : il mène le bal, & moi... que voulez-vous! ce n'est pas sa faute à Lui, Dârdayneli Lui!... Tenez! il me semble que je le vois encore là me tendant la bouteille ;... il m'estime, notre Mage, & moi, je l'aime de tout mon cœur; aussi, quoi qu'il me demandât, je le ferais tout de suite, sans balan^ cer? Est-ce qu'on pourrait lui refuser quelque chose à Lui? C'est un fameux... Vous ne trouvez pas?

— Il a dit lui-même qu'il avait la langue bien pendue.

— Oh ! pour ça, oui, par exemple , je vous en réponds!

— Il parle fort bien...

— Eh! doucement! Il ne faut pas rire, vous ne riez pas peut-être ! Assez plaisanté ! C'e^t un homme qui... je vas vous conter la chose en nous en allant. Tenez 1 si cela vous va, prenons par le chemin de la Louve-sans^oreilleSy nous Y serons mieux pour causer; il n'y passe

184 L,a Fête Votive

personne, la nuit, & c'est le plus court pour gagner votre tric-trac.

— Allons !

Sortis de Taire par un passage qui confronte au Calvaire des Camaldules, nous prîmes à droite un sentier en pente do^ce & qui mène au vallon de la Lande,

— A mon sens,voyez-vous, reprit La Bataille, marchant en éclaireur devant moi. Ton ne se connaît bien que lorsqu'on s'est topé. Toponsnous là. Moi, j'ai soixante ans & j'ai vu pas mal de chûseS;, On vous l'a peut-être dit déjà par ici. Je ne suis pas onebète baptisée, moi. J'y vois clair, moi. Tel que me voilà,* j'en ferais voir des blanches, des rouges, des bleues & de toutes les couleurs, à ceux de pair ici, moi. Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, j'ai été soldat...

— Ah! vous avez servi; je l'ai compris tout de suite à je ne sais trop quoi, quand je vous ai vu ce matin.

— ...Et je portais fièrement la grenade & le pompon, jadis. Ah! mais oui... Tel que me voilà, j'ai fait la campagne d'Espagne avec le maréchal Molitor. En 30, j'ai pris Alger. En 31, Anvers. Anvers!... Sacré-Dieu! Connaissez-vous Anyers?

— Nenni.

de Saint'Bartholomée Porte^Glaive 185

— Tant pis! Une jolie ville ! Il y a de belles iilles... il y en a. Pas de vin, voilà le diable. Anvers l... Saint-Bon-Dieu ! Quand je me rappelle... Nous avions un capitaine franc comme Tor, bon comme le pain, le père Mardajot; il avait bataillé avec le vieux Bonaparte , en Egypte, en Italie, à pied, à cheval, à chameau. Vous devez en avoir entendu parler de ce vieux papa?

— N'est-ce pas ce vétéran centenaire qui mourut Tan passé ?

— T C'est ça, c'est bien ça. Le père Mardajot était du pays. Il était né là-haut, du côté de Montquq. C'était un vaillant, un cos&u. Lui ft moi, c'était tout à fait pareil^ quoi! nous ne faisions qu'un. Il m'appelait Petit, « Tiens, donc, Petit, cire mes bottes d'ordonnance! »

— Ouï, cap'taine. — Arrive ici, viens donc.

Petit, je te paye la goutte. — Oui, cap'taine. — r Ah çà, dis donc, Petit, fais-moi donc le plaisir de voir un peu ce qu'il y a dans ce tas d'écrits. — Oui, cap'taine. — Écoute encore un peu... Dis donc, Petit, est-ce que les belles sont toujours folles de mes moustaches ? — Oui, cap'taine. — Eh bien ! nous les planterons là toutes, l'une après l'autre, pas vrai. Petit?

— Oui, cap'taine. » Il n'était pas fier, papa Mardajot, mais balafré, c'est une autre histoire!

i86 La Fête Votive

il rétait de haut en bas. Si je pouvais le ressusciter : une, deux, trois, il serait là! le brave citoyen, par ma foi ! Toutes sts affaires, je les savais par cœur, & sur le bout du doigt. Il n'aimait pas à écrire, ni même trop à lire, pour ça, non, le pauvre ancien! Je travaillais pour lui. Ça vous étonne ça?...

— Pas du tout.

— Hardi-Dieu ! c'est qu'il faut vous figurer qu'avec le Mage je suis quasiment le seul de la contrée, oui, quasi le seul qui sache mettre mon nom & celui des autres sur les papiers. Saberlîl c'est comme ça. Lire les écrits, je m'y entends! Et les livres, c'est inon affaire. Oh ! j'en ai lu, lu, lu des petits & des gros & de tous, ça fait trembler! On a d'abord été chez le Régent à l'école; & puis à la Mutuelle, au régiment.

Tant de livres me sont passés parles mains! A l'armée, le cap'taine me prêtait les siens, qu'il ne lisait jamais, ils lui étaient sacrés, il ne les touchait pas, ça c'est vrai. Qu'il yen avait!... Il y en avait de jolis, ah ! que j'aimais beaucoup.

— Et ces livres s'appelaient?

— Oh! ma foi, je Jie puis vous le dire; depuis le temps, vous comprenez, je l'ai ouWé. Mais celui qui les avait fabriqués n'était ni borgne ni manchot... il était Suisse.

— Eh !... son nom?

— Attendez... non... si, c'est bien ça; c'est un nommé Roussel, un dégourdi !

— Roussel ?

— Oui , Roussel ; Roussel ou Rousseau , comme vous dites, vous autres Parisiens, en franciment. Il avait encore deux autres petits noms : Jacques- Jean ou Pierre- Jacques... non, pas tout à fait.

— Allons, allons, entendu! Jean- Jacques Rousseau.

— Précisément ! Oui , oui , Jean - Jacques Rousseau. C'est bien ça. Quel dégourdi, ce Roussel ! Les fameux papiers que ceux de Roussel! Oh bé! meou!... Je les ai lus plus de quarante fois & même j'en ai lu d'autres fabriqués par je ne sais plus qui, gens malins aussi tout de même. Eh bien!... not'e ami! voulezvous que je vous dise une chose que je soutiendrais sur la guillotine, le cou dans la lunette? Il a pris connaissance de tous ces papiers, Lui, le Mage! Il dit que non, moi je dis que si. J'en lèverais non pas une, mais les deux mains, à la fois. Oui, le Mage a lu Roussel.

Lui, Dârdayrael, puis Roussel, ils disent la même histoire. Ils sont d'accord, tous les deux. Xi ! Xii Xi !... Qui entend l'un entend l'autre. Une cloche!... ou plutôt, attendez, deux clo-

i88 La Fête Votive

ches & rien qu'un son, eux deux. Ainsi, c'est ainsi I

— Pour voir, racontez-moi ça, que dit-il, Rousseau?

— Ce qu'il dit? Eh! vous ne le savez donc pas, vous, c'est curieux! Un petit monaent, & je vas vous le conter... Il dit, Roussel, il dit que, d'après lui, primo,..

Farandol se gratta l'oreille, puis se tâta le crâne en tous sens. Sans doute il mit le doigt sur la case de la mémoire, car aussitôt les souvenirs en jaillirent en foule. En effet, il avait lu, je ne sais trop où, quelque traité de fédération qui n'était pas sans offrir certaines analogies avec les institutions actuelles des cantons helvétiques. Il trouvait cela « très-beau, trèsjuste, très-malicieux , ^nanc/er au possible & plus commode à faire qu'à dire : on n'avait pour s'en convaincre qu'à mettre la chose à l'essai... »

Si, dans son discours bigarré d'expressions méridionales, il mêlait à tort & à travers les éléments les plus contradictoires & mariait couci-couçi la superstition & le libre examen, l'arbitraire & la licence, les vertus patriarcales & les infirmités contemporaines, la force & le droit, la monarchie & la république, le ciel & la terre, il trouvait aussi, merveilleusement

de Saint^Bartholomée Porte-Glaive 189

servi par son instinct, des aperçus tellement naïfs, tellement irréfutables, qu'ils eussent ar- . rêté court les arguties innombrables de la scolastique sociale & mis l'impuissance des rhéteurs à nu.

Loin d'enclaver, ainsi que le Mage, Tidée fédérale en Quercy, La Bataille retendait trèslibéralement, non-seulement à toute la France, mais encore à l'univers entier.

« Ici comme là, s'écriait -il on ne peut pas plus convaincu, tous les paysans du monde sont damnés : au Levant comme au Couchant, ils endurent tous la famine, l'ignorance, la misère & sont menés à la baguette, eux qui n'ont rien, par celui qui tout a; leurs intérêts comme leurs besoins sont les mêmes dans les contrées où l'on dit que la glace est sempiternelle, & dans les pays où le soleil calcine les arbres & fait fumer la terre. Eh bien, nigauds & coïons, ils ne savent pas s'unir afin de se défendre contre leur commun ennemi : le Roy.

Parlez-leur d'une bonne & sage République qui les délivrerait de la taille & du service militaire, aussi bien de la gueule du clergé que de la griffe toujours en l'air & prête à prendre de Sa Majesté Tout-Pour-Moi Rien pour les autres; ouitche & bernique! Ils ont peur & s'imaginent que cette République, qui

ipo La Fête Votive

serait honnête ménagère de leur avoir & de leur chair, est une gourmande, envieuse de. les mordre à cru ; pauvres ânes bâtés qui se plai- . sent sous le bât, ils n'auraient pourtant qu a ruer sec une bonne fois & ce serait fini ! partout on les compte pour des zéros, partout on leur fait suer le sang & manger le blé charbonné, partout & toujours ils payent les sonneurs pour faire danser les lévites ; on a beau les ruiner & les ravager & les plumer vifs, ils ne se fâchent point & laissent agir à plein gré le maître & ses commis; il y a de quoi se crever la caboche à comprendre comment, en France surtout, le papier votai d'un monsieur ne pesant pas plus dans Voule que celui d'un simple berger, eux, paysans, ne font pas la loi; Ton compte cent camisards pour un frac, & cinquante vestes pour une lévite. Eh ! mon Dieu ! le gros drap n'avait qu'à s'entendre contre la fine étoffe, le paysan contre le monsieur ! . . . oui, s'entendre entre gens de la campagne, c'était le seul moyen de rem-, placer aux afiaires ceux de la ville qui gâtent, pillent, boivent & mangent tout depuis que le vénérable Ancien du ciel, qui, malheureusement, ne s'occupe pas de toutes ces misères, laisse luire & rayonner son soleil sur la jjrande boule; une fois les paysans en place, trônant au pouvoir, à la bonne heure! on établirait

de Saint-Bartholomée Porte^Glaive 191

sans façons la fraternité des mains roussies & le gouvernement de la charrue. Et tout irait alors droit comme un I : le sillon serait tracé comme il devrait Têtre. Enfin ^ disait Farandol, paraphrasant sans s'en douter le mot si connu de Sieyès, qu'est-ce que le paysan? un grain de sable; que doit-il être? la plus haute des cimes. »

En vérité, je prenais plaisir à l'entendre; il me charmait par sa loyauté : cet homme brut, à peine équarri, si simple, si crédule encore, & pourtant un malin entre ceux de sa caste, passé phénix aux yeux des ilotes, ses frères, cet homme -là me représentait le peuple rural tout entier, commençant à s'agiter dans ses langes, à sentir, à comprendre qu'il vit & qu'il a le droit de vivre, & balbutiant pour la première fois les mots d'indépendance & de liberté, comme le nourrisson emmaillotté dans son berceau, les yeux. encore hagards & tout en ténèbres des ombres du néant dont il est à peine sorti, la bouche pleine de lait vital, s'efforce à bégayer les premières & grandes syllabes que lui dicte la Nature : Papa! Marna !

Discours sur discours! Il allait toujours bon train, La Bataille, & moi j'irritais à dessein sa verve par mes controverses. Une na-

ip2 La Fête Votive

vette! il allait, il allait... Impossible de le prendre sans vert, il était toujours au pré.

Bon Dieu! qu'il m'en dit! Il m'en dit!... Et pa ta ti , & pa ta ta! Jamais à court, jamais lassé.

Comme, marchant à grandes enjambées, sans doute pour suivre le galop extravagant de ses paroles, il reprenait haleine pour charger à fond mes plus riches arguments, une chanson dite par une belle voix mâle, réfléchie par récho, monta vers nous des profondeurs du val.

— Entendez-vous, dis- je émerveillé; Faranddl, entendez-vous?

— Oui, j'entends très-bien, répondit La Bataille, & celui qui chante ainsi, c'est Jean, l'aîné de Péga. Pour danser la farandole, il n'a pas son pareil. On ne l'a pas vu cette année à la fête votive : un deuil l'a retenu dedans. Il est chez la Barbinette, qui vient de mourir, laissant deux jolies filles à marier. On dit que Jean de Péga voudrait bien épouser Seconde, la plus fine. Heureuçe & bonne idée, oui ! Le jupon vaut la culotte & la culotte le jupon. Ah! par exemple! ils seraient

ensemble toujours d'accord : deux rossignols. Ils chantent tant bien... on ne peut s'imaginer ça ! Plus d'une fois, l'hiver, à la veillée, lors-

de Saint^Bartholomée Pôrte-Glaive ipj

qu'on dépouille le maïs, je les ai entendus. Ils me rendaient fou de plaisir. Ah! comme ça gazouille!... On leur donnerait, pour les entendre, un boisseau de sous, un brave écu.

Quels gosiers & quels poumons sans pareils!

Il n'y a pas à .dire mon bel ami ! chacun des deux a, sans contredit, un beau gargaliol ! Le mâle chante, la femelle Va chanter, c'est sûr. Avançons.

Silencieux & charmés de la chanson, nous avançâmes à pas de loup afin de ne pas troubler les chanteurs.

Il faisait une lune fantasque tantôt jouant à cache-cache derrière les nuées & tantôt montrant en plein avec candeur sa bonne vieille face pâlotte un peu renfrognée : une brise fraîche & vive chamaillait dans les ravins & disait on ne sait trop quoi; les aubépines se colletaient aux crêtes des talus .& le parfum des lavandes allait jusqu'aux planètes. Ici, là, partout, tout crépitait, tout jasait : oiseaux dans les buissons, grillons dans l'herbe, phalènes en Tair. On ne sait quelles romances sortaient des fourrés & quels soupirs des nids. II. y avait de l'amour sous jeu. Les feuilles jaunies, émondées par l'automne, rôdaient autour des troncs & parfois s'enlevaient en volute comme pour rejoindre les brandies qui les

ip4 I^^ Fête Votive

avaient portées ; se caressant au clair de la lune,

en toute liberté, les doigts innombrables des arbres se cherchaient & s'entrelaçaient avec joie, & les jeunes tiges, au pied des grands fûts, penchées curieusement les unes sur les •autres, s'interrogeaient & chuchotaient entre elles, comme des folles, à Tenvi. Sapeur obstiné, le pivert jouait du bec contre Técorce des yeuses, &, toujours creusant, allait ne savait où. Dialogue inouï ! Tengoulevent croassait à la cime des hêtres, & le crapaud au fond des marécages : la bourbe conversait avec Tazur. Rien ne dormait; tout vivait: tout. Au revers des tertres luisaient des lampyres en feu; de-ci de-là les ailes balourdes des chauves-souris pataugeaient au milieu des bandes de lumière & la huette ululait, occulte, sous les noires ramures. O bruit à la fois si triste & délicieux! Des sources, ici, dévalant lentement au long des pentes,^ entre les hautes herbes, &, là, ricochant de roche en roche, unissaient leurs frais éclats de rire & leurs sanglots plaintifs à l'antienne du vent, ^gagres, faons ou lynx, les bêtes forestières couraient sous bois, & de toutes parts en même temps, sonore & fier, le clairon du coq sonnait à Timproviste des fanfares auxquelles répondaient les chiens qui faisaient le guet à Tentour des fermes. Et parfois éclataient tout

de Saint'Bartholomée Porte-Glaive 195

à coup, parmi la nuit, les beuglements énigmatiques d'un bœuf ou les clameurs étourdissantes & malheureuses de quelque âne en proie au cauchemar. Retenues au fond des établés & trembtantes sous le verrou , des brebis se prenaient à bêler languissamment, & leur plainte grêle & longue allait, toute frisson^ nante, à travers Tespace & Tombre; on entendait encore, de loin en loin, les stupides cris du porc & la voix noble du cheval. O nuit! ô belle nuit! Au firmament, les étoiles avaient Tair de cligner de Tœil aux lueurs des chaumines éparses dans la plaine, & de chaque chaumine s'élevait vers le ciel une pâle clarté : c'était entre ciel & terre comme un échange de baisers lumineux. O belle nuit ! imposante & calme nuit! Tombant d^en haut, montant d'en bas, mille vibrations se rencontraient dans l'étendue où planait une sorte de parole qui rie venait ni de la ravine ni de la montagne, ni de Fair ni de l'eau, ni de la forêt ni de la lande, ni de l'astre ni ôq l'abîme, mais de toutes parts à la fois & que l'âme entendait plutôt que l'oreille : une vague & profonde parole ; peutêtre le verbe grave & doux de la Nature rêvant & murmurant son rêve, tout endormie.

^— Oh ! pàrdi, je le savais bien, les rossignols sont au nid, regardez-les.

ip6 La Fête Votive

Et Farandol me montrait à travers le. feuillage une chaumière qui bordait un ravin, assise dans les lampourdes. Sévère & pauvre asile :

un seul étage, pas de fenêtres, murs de pisé, toit en torchis, humide & crevaàsé en maint lieu. Par la porte grande ouverte, on voyait Tintérieur éclairé de la maisonnette. Au chambranle de la cheminée pendait- une lampe qu'on nomme calel & dont le patron fut imaginé dans la Rome païenne. Elle éclairait bien, cette lampe rustique, & ses rayons frappaient en tous sens sur le mobilier dont chaque détail s'enlevait en relief. Amas de choses diverses toutes baignées de clarté! Les chaises de bois blanc, les ustensiles de cuisine appendus aux murailles, la lourde table de chêne, le séculaire bahut chamarré de ferrailles, la pierre luisante de révier, les corbeilles, les baquets, les paniers, les cribles & les vans agglomérés dans un angle, le buffet à bedaine, les assiettes & les pilats d'argile pressés dans les rayoqs du dressoir, rhorloge poussive, les bouteilles géantes, les cruches de grès, les couverts d'étain tremblant sur des ficelles tendues, la huche pleine de farine, la planche où Ton met les miches, le crucifix de fer en regard de la couche, le lit à baldaquins plus vaste qu'une chambre d'hôtel à Paris, un bénitier de faïence, un prie-Dieu

de Saint-Bartholomée Porte-Glaive 197

moisi, un fauteuil du temps des parpaillots; si, sous ce toit, tout était indigent & misérable, tout y rayonnait aussi la vigilance & la propreté : le plus sayeux des princes ne se fût pas sali dans cette hutte de manants.

Il faisait bon là. La paix & quelle paix y régnait! On pouvait s*y tenir chaud & coi pendant les temps d'orage & les bonnes veillées qu'on y devait passer après une rude journée de travail aux champs! Ample & profondément creusé sous le vaste & saillant manteau de la cheminée haute & si large qu'elle occupait, toute seule, un côté de cet humble logis si bien entretenu, Tâtre flambait; accrochée à la crémaillère, uiie marmite de métal bourdonnait & dégageait d'épaisses vapeurs qui faisaient frissonner le couvercle dont elle était coiffée. Oui, certes, il faisait très -bon, là. Tout accroupi devant le feu, les sabots sur les landiers, un chien de garde entre les jambes & suf la tête un moineau privé, un vieux paysan qu'on eût dit pétrifié sommeillait bruyamment, le nez sur les tisons. En face de lui, vis-à-vis, sa compagne sans doute , une vieille, blanche & chenue comme un saule, le considérait avec plaisir & orgueil, tout en filant ; elle avait sur ses genoux une chatte noire, qui de temps en temps ronronnait & faisait le gros dos...

, Ils étaient seuls, le vieux & la vieille, au dedans.

Au dehors, près du seuil, au milieu du clair de lune, s'agaçaient deux amoureuxassis côte à côte sur un banc de pierre, sous les ramures d'une treille; il était, lui , le garçon en manches de chemise & Tair agitait les poils de sa poitrine nue; elle, la jeune fille, assez courtvêtue aussi , n'avait , outre sa camisole de fil écru, qu'une simple jupe de cotonnade collant sur les hanches. Un beau couple, en vérité!

Solides & sains tous les deux ; bien faits Tun pour l'autre. Encore quelques jours, & le curé, devait leur dire, après les avoir unis : « Allez & multipliez ! » Ils étaient donc en droit déjà de se traiter en époux. Aussi comme ils s'attiraient, comme ils se frôlaient, comme ils s'aimaient ! Tout leur était à peu près permis, & rien, désormais, ne pouvait entre eux tourner à , mal. Leurs yeux chauds & hardis se touchaient presque. Il la caressait; elle lui disait : « Tu ! » Ni simagrées, ni minauderies, ni pudeurs hypocrites, ni manières d'aucune sorte; il fallait voir comme ils se parlaient bec contre bec & comme ils se regardaient dans les prunelles.

(( Haïssable! insupportable! » Ils se disaient cela comme ils se fussent dit : « ô ma belle femme ! ô mon bel homme ! » Un rayon stellaire

de Saint^Bartholomée Porte -Glaive i

vint tout à coup mourir sur eux ; ils se prirent les mains en même temps & chuchotèrent tous deux, à voix basse; il se mit à rire; elle lui dit : « Canaillel » & voulut se lever; oui, mais lui, prompt à la retenir, eut bientôt fait : il la saisit sans façons par la taille & Ton entendit un de ces baisers francs, marquant la peau, un de ces baisers pour tout de bon, comme il s'en donnait beaucoup, sans doute, lors de nos premiers parents...

— Hé ! jeunesse ! vous ne chantez donc plus? » cria, du coin de Tàtre, Tancien, qui avait enfin bougé sur son escabelle.

Et l'ancienne ajouta :

— Chantez fort, rossignolets, car moi je suis un peu sourde. »

Alors, elle & lui, les deux amants, ils se serrèrent davantage Tun contre Tautre, entrelacèrent bien leurs doigts & chantèrent la chanson que voici, si remuante en langue d'oc, si touchante encore, ce me semble, traduite mot à mot en langue d'oil :

A Ville-'Neuvey n*alle^ pas^ Gentils galants j voir les filles,

Jean y alla^ Vautre jour; Il y allaj pour en voir une.

Il la trouva dedans son Ut ; Dedans ton litj — étant malade.

Et Jean lui dit : o Jeanne^ m^ amour.,.

Jeanne m' amour ^ as-tu courage ? »

— Pour du courage^ n'en ai point; Gentil galant^ d'amour^ je meurs. »>

— Ah ! si tu meurs f toi, pour la mienne ^ Je mourrai^ moi^ pour la tienne, »

La belle est morte à la mi-nuit j Et le galant à la pointe de Vaube.

On enterra la belle sous le spic* Et son galant au pied d'un arbre.

On couvrit la belle de Jleurs^ Et le galant de roses blanches.

Et quand advint le bout de Van^ Le spic & V arbre s^ embrassèrent.

Ainsi font les vrais amoureux j Les amoureux qui sont fidkles.

Ils se tureiit ensemble, & Técho parla longtemps encore après eux.

— Ah ! dit Farandol, cette chanson est aimable tout plein ; chaque fois que je Tentends,

* Pied de romarin.

de Saint^Bartholomée Porte^Glaive 201

les yeux me piquent : « Le spic & Tarbre s'embrassèrent, » le spic & Tarbre... ça vous fait bien plaisir, & pourtant ça vous pince le cœur, oui. Dieu!

Sans mot dire & ne sachant pas trop si j'avais le cœur pincé ni si les yeux me piquaient, je me remis en marche. Enchifrené, La Bataille éternuait, soupirait sur mes talons, d'une étrange manière. Adiré vrai, je crois bien qu'il était ému, le vieux soldat! & que je l'étais aussi. Silencieux, l'un & l'autre, nous débouchâmes dans la vallée que les eaux du Lemboux, tombant du haut des digues, emplissaient de musicales & lourdes rumeurs, & bientôt je distinguai le ronflement des meules, ainsi que le tic-tac, grelottant dans la nuit claire, du moulin familial.

' — On fait de la farine à toute heure ici, dit Farandol ! le brave moulin ! Ah ! s'il y manque jamais un âne, appelez-moi.

Pauvre bon homme I II était charmant & valait tout son pesant d'or. Ayant réglé son pas sur le mien, il avait repris à propos de je ne sais trop quoi son discours en plusieurs points sur Roussel & la République, & m'en dégoisait... Ah ! Dieu-Seigneur 1... Enfin, nous arrivâmes sur la grande route cantonale, à l'embranchiement, où, le matin, les aubadiers

avaient tenu conseil. La Bataille, qui restait aux confins de la paroisse, arrêta court sa langue & ses jambes, & me souhaitant une bonne nuit il voulut me quitter là. Je ne l'entendais pas ainsi : « Venez, lui dis-je, entrez au moulin. Il résista d'abord quelque peu, mais l'ayant engagé vivement à boire quelques rouges bords, il me répondit alors sans se faire tirer Toreille, par le sonore : « Pas de refus ! » que je connaissais déjà.

Satisfaits également tous les deux, lui de ma politesse & moi de sa jovialité, nous rouvrîmes en même temps l'équerre une fois encore &, deux minutes après, nous étions, Tunà l'autre, au beau milieu du pont de briques cuites jeté sur le ruisseau du Lemboux. On nous attendait là. Comme nous allions prendre Tavenue de l'usine, une pierre envoyée avec force siffla sous l'une de mes tempes & vint s^émietter contre le parapet du pont.

— Aïe ! fit Farandol qui se précipita dans les ajoncs ourlant le lit du ruisseau. C'est bien de lui!

Presque au même, instant, j'entendis un cri d'effroi mêlé de colère & le bruit sourd d'une lutte au bord de l'eau , parmi les ronces de la rive& les herbes aquatiques agitées violemment. Amon tour, j'allais descendre au bord du canal,

de Saint''Bartholomée Porte^Glaive 203

lorsque La ^a-taille reparut sur la berge, un peu mouillé.

— Malo-Dioux! dit-il, cette jambe-de-bizette m'a glissé dans les doigts comme un serpent ; il m'a mordu... mais Tamboise est à moi; que Margouylne vienne la chercher!... elle ne vaut guère mieux que mon tambour, Tamboise, voyez ! il y manque la moitié du pavillon. Nom de Dieu! Nous l'avons échappé belle! Oui; s'il nous avait attrapés Tun ou l'autre avec son caillou, bonsoir! il nous tuait roide, vous ou moi, cet animal-là!

— Quoi ! c'est L'Église, qui nous a lancé la pierre ?

— Oui; L'Église.

— Ainsi donc, nonobstant le serment d'amitié...

— Peuh! le serment! Ah ben oui! L'Eglise, entendez-vous, L'Église n'en a jamais tenu aucun. Il m'en veut, parce que j'ai protégé l'Innocent, le pauvre Xoïotix. Sacré-Chien de Margouylne, va!

— Prenez garde à lui, Farandol, il vous jouera quelque mauvais tour demain, si ce n'est aujourd'hui.

— Bah ! dit La Bataille en entrant au moulin avec moi, je le verrai toujours venir & le musèlerai.

ao4 La Fête Votive

Quoique ma cave ne fût pas des plus riches, j'avais quelque part dans le sable certaines amphores que mon aïeul avait soigneusement scellées, lors de son mariage, en 93, sous la grande République. Elles contenaient un brave vin blond comme le soleil. La famille ne touchait à ce nectar qu'aux belles occasions : ainsi, mon père en but deux doigts, quand il tira au sort; il en but un verre, quand je naquis; un autre, Tan dernier, à mon retour de la capitale après dix ans d'absence; il se proposait d'en boire toute une bouteille, si jamais j'atteignais à l'âge de raison... hélas ! il est venu pour moi, l'âge de raison, il est venu ; mais mon pauvre père n'est plus là! Spontanément, cette fantaisie me prit de régaler mon convive de la liqueur traditionnelle en si grand honneur chez les miens : il sut l'apprécier, ma parole I il y toucha, ma foi !

L'aube nous surprit face à fkce, le verre à la main.

Assis entre son tambour & le chalumeau conquis sur son intime ennemi, La Bataille, l'œil arrogant & la lèvre débonnaire , me racontait à ce moment -là ses campagnes, les martiales & les erotiques, & je dois avouer, , pour être juste, qu'il était encore plus surprenant en amour qu'en guerre. O Dieu! quelles

aventures I II avait fait rendre gorge à Mars lui-même & forcé Vénus Aphrodite à demander merci.

Peste I quel homme ! ô bon Dieu I quel homme !

Il était incomparable & son pareil, à coup sûr, n'était pas encore né...

Dès qu'il vit l'aurore blanchir derrière les vitres des fenêtres, il se leva très-délibérément & dit qu'il allait coup sur coup à Montauban faire raccommoder sa caisse, qui tapagerait encore joliment avant que d'être mise à la réforme. Y pensait-il, La Bataille? Une quinzaine de lieues à faire après tant de travaux, après tant, de fatigues, une quinzaine de lieues de pays, rien que celai Ni si, ni mais, ni car; abîmé, la figure meurtrie & les vêtements en lambeaux, il voulut partir quand même, & je dus consentir à son départ bon gré, mal gré.

Debout tous les deux, sur le seuil du moulin, nous saluâmes le soleil & nous trinquâmes une dernière fois.

— Soyez tranquille & portez-vous bien, nous nous reverrons , me dit alors Fa'randol , deux hommes ne sont pas deux montagnes , ils peuvent se rencontrer; vous êtes un sans-façons, vous me plaisez, & si j'osais... vous voulez que je parle ? Eh bien, là, foi de Roland Farandol

2o6 La Fête Votive

dit La Bataille, vous n'êtes pas un chien de ville, vous, que non pas! Saint -Bon -Dieu!

Vous êtes un vrai citoyen, ami du soleil & de la verdure, un vrai paysan ! Ah ! pardi oui ! nous nous reverrons & souvent. Inutile de se faire de la bile & de se tracasser le sang ; on se reverra. Salut, honneur & bonne santé, notre ami! »

Là-dessus, il me tendit sa droite avec beaucoup de cordialité , nous nous donnâmes une bonne poignée de main, & tous compliments échangés , il s'en alla content comme un roi , gai comme un merle, un peu vacillant peutêtre : ah ! que voulez-vous, il avait tant parlé qu'il s'était échauflé, puis rafraîchi comme de juste & de raison.

« On se reverra quelque jour, m'avait-il dit, on se reverra ! »

Pauvre cher La Bataille! Il ne se doutait guère à cette heure & moi pas plus que lui , qu'en me disant : « au revoir ! » il m'adressait un dernier adieu.

La semaine suivante, huit jours après la joyeuse nuit que nous avions passée ensemble , il alla sonner à la fête votive de La Motte- Navarenques ; il rencontra là Margouylne auquel il avait, depuis deux jours déjà, rendu le

de Saint'Bartholomee Porte^Glaiie 207

chalumeau. S' étant réconciliés tout à fait, ils burent ensemble, entre deux branles. Ils burent, ils burent...

Tout à coup, Farandol, pris de douleurs vives aux entrailles, se tordit, perdit connaissance. & s'afFaissa presque aussitôt sur la table du cabaret. En vain toutes sortes de soins lui furent immédiatement prodigués, il mourut à l'entrée de la nuit.

On Tenterra le surlendemain à La Française même.

Il dort là, dans un cimetière entouré d'arbres fruitiers & de vignes, sous le grand soleil, à la cime d'un coteau.

Quant à L'Église, lui,... toujours en bonne santé !

Les paysans de Saint -Bartholomée Porte- Glaive & ceux de Saint-Carnus-de-l'Ursinade, interrogés par moi sur l'homme au chalumeau, m'ont toujours dit & redit que, le jour même du malheur, Margouylne, après avoir entendu la Grand'Messe & s'être approché de la Sainte- Table, était sorti de l'église, avait causé pendant quelque temps avec plusieurs d'entre eux sur la place des Ouïes, & là se plaignant d'être mangé vif par les rats, il était entré chez M. Fey-Lampon, l'apothicaire de La Française, & y avait acheté de la poison; il se pouvait bien

que..,; il était plus que probable & même certain que,..; on ne pouvait en mettre la main au feu, mais, vrai comme it faut mourir un jour & reparaître ensuite en corps & en âme, après la mort, en présence du Saint Bon Dieu ! leur croyance était que... les choses avaient dû se passer ainsi ! »

Voilà!

Je n'ai jamais, jamais ! pu leur en arracher davantage.

Ils n'en savaient pas plus long, eux, Pécatre Meou !

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