‹ La fiancée. L'officier de FortuneChapitre 20 sur 96 · Eùiui!/ .urjf · texte numérisé non relu

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— Parlez-vous sérieusement? s'écria Bucklaw en le regardant fixement, car il avait assez de pénétration naturelle pour juger qu'un tel excès de générosité devait avoir quelque cause extraordinaire. Craigengelt , ou vous êtes réellement un brave garçon , ce que j'ai quelque peine à croire , ou vous êtes plus rusé que je ne soupçonnais , ce que je ne crois pas plus facilement.

— L'un n'empêche pas l'autre. Au surplus, voyez et jugez. Voilà de l'or qui ne craint pas la pierre de touche.

En parlant ainsi , il plaça dans la main de Bucklaw une poignée de pièces d'or, que celui-ci mit dans sa poche sans les compter, en disant seulement que, dans la circonstance où il se trouvait, il fallait qu'il empruntât, fût-ce du diable lui-même. Et se tournant alors vers les chasseurs : Allons, mes amis, leur dit-il, suivez-moi; c'est moi qui régale.

— Longue vie au laird de Bucklaw ! crièrent-ils en chœur.

— Et au diable, s'écria un piqueur, en forme de corollaire, celui qui, après avoir couru la bête, laisse les chasseurs aussi secs que la peau d'un tambour.

— La maison de Ravenswood , dit un vieux domestique, était autrefois aussi bonne , aussi honorable qu'aucune du pays ; mais elle vient de perdre aujourd'hui tout ce qui lui restait de crédit, car celui qui la représente prouve qu'il n'est qu'un ladre.

Les applaudissements que reçut ce discours prouvèrent que tel était le sentiment général , et l'on se précipita dans l'auberge, où l'on resta à table, jusqu'à la nuit. Le caractère jovial de Bucklaw ne lui permettait pas d'être fort délicat sur le choix de la compagnie qu'il fréquentait , et , après un régime de sobriété forcée , et presque d'abstinence , chez le Maître de Ravenswood, après avoir été privé plusieurs jours des jouissances qui faisaient le bonheur de sa vie , il se trouvait aussi content, aussi heureux en ce moment, de présider à une table autour de laquelle étaient assis des piqueurs et des laquais , que s'il avait eu pour convives des ducs et des princes. Craigengelt avait ses raisons pour se plier à son humeur; il se mit donc à l'unisson avec lui , et comme il joignait à un grand fonds d'impudence une gaieté inaltérable , et le talent de chanter agréablement quelques couplets joyeux , il contribua beaucoup à l'allégresse générale, et s'établit complètement dans les bonnes grâces de Bucklaw.

Pendant ce temps, une scène toute différente se passait à Wolfcrag. Le Maître de Ravenswood , trop occupé de ses réflexions pour faire attention à la manœuvre de Caleb, après avoir traversé la cour, fit

«ntrer ses hôtes dans la grande salle où avait été servi le repas des funérailles.

L'infatigable Caleb, qui, par goût ou par habitude, travaillait du matin au soir , en avait fait disparaître peu à peu toutes les traces de l'orgie qui y avait eu lieu. Mais tout son talent et tout le soin qu'il avait pris pour placer de la manière la plus avantageuse le peu de meubles qui s'y trouvaient, n'empêchait pas que des murailles nues et dépourvues de tout ornement ne donnassent à cet appartement un air sombre et lugubre ; d'étroites fenêtres semblaient avoir été percées dans les murs plutôt pour favoriser le renouvellement de l'air que pour donner passage à la lumière , et les épais nuages qui voilaient le ciel ajoutaient encore à l'obscurité habituelle de cette salle.

Ravenswood, avec toute la grâce d'un jeune homme galant de cette époque , mais non sans une certaine raideur et sans un air d'embarras , conduisit la jeune personne à l'extrémité du salon, tandis que le père, debout près de l'entrée, semblait vouloir se débarrasser de son chapeau et de son manteau. En ce moment , le bruit de la porte que Caleb venait de fermer avec violence, se fit entendre j l'étranger tressaillit, s'approcha assez vivement de la fenêtre , et jeta sur Ravenswood un coup d'œil qui annonçait l'alarme, quand il vit que ses gens étaient exclus de la tour.

— Vous n'avez rien à craindre , Monsieur , lui dit gravement Ravenswood , qui ignorait ce qui venait de se passer. Si ce château est trop pauvre pour recevoir dignement ses hôtes , il peut encore les protéger. Mais il me semble qu'il est temps que je m'informe quelles sont les personnes qui daignent honorer de leur présence ma modeste demeure.

La jeune dame resta en silence et immobile , tandis que son père, à qui cette question semblait plus particulièrement adressée, était dans la situation d'un acteur qui s'est chargé d'un rôle qu'il se sent incapable <ie jouer, ou que sa mémoire trahit à l'instant où il doit parler. II s'efforça cependant de déguiser son embarras, en appelant à son secours toutes les cérémonies d'usage. Mais il est évident qu'après avoir fait sa révérence un pied en avant, comme pour s'approcher de son hôte, et l'autre en arrière comme s'il eût voulu en être bien loin, ses mains, en détachant son manteau et en ôtant son chapeau de dessus sa tête , semblaient avoir autant de peine que si l'un eût été attaché avec des agrafes de fer rouillé, et que l'autre eût été une lourde masse de plomb. L'impatience d'Edgar croissait en proportion des délais de l'étranger , et il paraissait éprouver une agitation qui partait probablement d'une cause toute différente. Il tâchait de réprimer son désir de parler, tandis

que l'étranger cherchait , suivant toute apparence , des termes pour exprimer ce qu'il avait à dire. Enfin Ravenswood , qui venait de le reconnaître , ne put garder plus longtemps le silence.

— Il me semble , dit-il , que sir William Ashton n'est pas disposé à décliner son nom dans le château de Wolfcrag !

— J'avais espéré que cette formalité ne serait pas nécessaire, répondit le lord garde des sceaux d'un ton aussi contraint qu'un malin esprit forcé de répondre à un exorciste, et je vous suis obligé , Maître de Ravenswood, d'avoir rompu la glace tout d'un coup. On est toujours maladroit quand il faut s'annoncer soi-même , surtout quand des circonstances, de malheureuses circonstances, permettez-moi de le dire...

— Je ne dois donc pas , dit Ravenswood , regarder l'honneur de cette visite comme purement accidentel?

— Distinguons un peu , reprit le garde des sceaux en affectant une assurance qui n'existait pas au fond de son cœur. C'est un honneur que j'ai vivement désiré depuis quelque temps, et que je n'aurais peut-être jamais eu sans l'accident de cet orage. Ma fille et moi, nous ne pouvions manquer de désirer de trouver une occasion pour offrir nos remerciements à l'homme brave et généreux à qui nous sommes tous deux redevables de la vie.

Les haines qui divisaient les grandes familles dans les siècles de la féodalité n'avaient encore perdu que bien peu de leur intensité, quoiqu'elles n'éclatassent plus en actes de violence ouverte. Ni les sentiments qu'Edgar avait commencé à concevoir pour Lucie, ni l'hospitalité dont il se faisait un devoir sacré , n'eurent le pouvoir de subjuguer entièrement les passions qui s'élevaient malgré lui dans son cœur en voyant le plus cruel ennemi de son père sous le toit d'une famille dont il avait en grande partie accéléré la ruine. Ses regards se portaient du père sur la fille avec un air d'irrésolution dont sir William ne jugea pas à propos d'attendre le résultat. Il s'était alors débarrassé de son manteau ; et s'approchant de Lucie , il dénoua le ruban qui attachait son masque.

— Ma chère Lucie , lui dit-il , c'est sans déguisement et à visage découvert qu'il faut offrir nos remerciements à notre libérateur.

— Pourvu qu'il daigne les accepter, répondit seulement Lucie , mais d'une voix si douce, qu'elle semblait reprocher et pardonner en même temps au Maître de Ravenswood le froid accueil qu'il faisait à ses hôtes.

Ce peu de mots, prononcés par une créature aussi belle qu'ingénue, pénétrèrent jusqu'au fond du cœur d'Edgar; il s'accusa iiilé-

rieuremept de dureté , murmura quelques mots d'excuses , parmi lesquels on distingua ceux de surprise et de confusion, et finit par lui exprimer avec chaleur et vivacité le bonheur qu'il éprouvait en lui offrant ur. asile chez lui. Il l'embrassa, suivant l'usage d\i temps en pareille circonstance; et, après avoir accompli cet agréable cérémonial , il ne put se résoudre à laisser échapper la main qu'il tenait entre les siennes, et Lucie sentit ses joues se couvrir d'une rougeur qui semblait donner à cet acte de politesse plus d'importance qu'on n'y en attachait ordinairement.

En ce moment un éclair si vif éclaira tout l'appartement , qu'il en bannit complètement l'obscurité. La taille légère et élégante de Lucie , qui, dans sou émotion, pouvait à peine se soutenir; les traits prononcés de Ravenswood, et l'expression fière et encore incertaine de ses yeux, la figure pâle et l'air craintif du lord garde des sceaux, fixant ses regards sur les armoiries de la famille , qui étaient sculptées sur le plafond, comme elles l'étaient dans la bibliothèque du château de Ravenswood, furent éclairés tout à coup par une vive lueur immédiatement suivie d'un coup de tonnerre si violent, que la viP\lle tour en fut ébranlée jusque dans ses fondements. L'orage grondait précisément au-dessus du château : la suie, qui depuis des siècles s'était amassée paisiblement dai>s le tuyau de la cheminée du salon, s'en précipitait à gros flocons; des torrents de poussière et des fragments de plaire se détachaient des murailles ; et soit que le tonnerre fût véritablement tombé sur le toit , soit que ce ne fût que l'effet de la violente percussion de l'air, de grosses pierres arrachées du haut du bâtiment tombèrent dans la cour avec un fracas épouvantable. On aurait dit que l'ancien fondateur de la maison de Ravenswood excitait cette horrible tempête pour annoncer qu'il ne devait pas y avoir de réconciliation entre le représentant de sa famille et celui qui s'en était constamment montré l'ennemi.

La consternation devint générale, et il fallut tous les efforts du lord garde des sceaux et de Ravenswood pour empêcher Lucie de s'évanouir. C'était la seconde fois qu'Edgar se trouvait chargé de la plus délicate j de la plus dangereuse de toutes les tâches, celle de prodiguer ses soins à la beauté souffrante; tâche dont le danger s' accroît encore quand elle a pour objet une jeune personne que vos souvenirs pendanl le jour, vos rêves pendant la nuit, présentent sans cesse à votre iniiigination. Si le génie de la maison de Ravenswood condamnait véritablement une union entre le descendant de sa famille et la jeune personne charmante qui se trouvait chez lui eii ce moment, il faut

ne LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR.

convenir qu'il prenait , pour exprimer sa désapprobation , des moyens aussi mal choisis que s'il n'eût été qu'un simple mortel : les petites attentions absolument indispensables pour tranquilliser l'esprit 4'une jeune fille , et l'aider à calmer ses craintes, établirent nécessairement entre son père et Edgar des relations qui , du moins pour le moment, semblaient devoir briser la barrière qu'une inimitié féodale avait élevée entre eux. Parler avec humeur, avec froideur même à un homme dont la fille, et une fille telle que Lucie, était devant lui , accablée d'une terreur bien naturelle, et sous son propre toit, c'était une chose impossible ; et tandis que Lucie tendait une main à chacun d'eux pour les remercier de leurs soins , Edgar sentit que la haine contre le garde des sceaux n'était pas le sentiment qui dominait dans son cœur.

Le tonnerre grondait encore , quoique moins violemment , la plui9 tombait par torrents, et il n'était guère possible que miss Ashtoru après la secousse que la frayeur venait de lui faire éprouver, retournât le soir même chez lord Littlebrain , dont le château était à plus de cinq milles de distance. Le Maître de Ravenswood ne pouvait donc , sans manquer aux règles les plus ordinaires de la politesse, se dispenser de lui offrir, ainsi qu'à son père , le couvert pour cette nuit. Il fit cette offre de la manière la plus agréable; mais ses traits prirent une expression plus sombre quand il ajouta qu'il regrettait de se trouver dépourvu de tout ce qui serait nécessaire pour recevoir dignement ses hôtes.

— N'y pensez pas, s'écria le lord garde des sceaux, empressé d'écarter de la conversation tout ce qui pouvait ramener à un sujet qui ne le laissait pas sans quelque inquiétude : je sais que vous projetez un voyage sur le continent, il est tout naturel que votre maison soit démeublée, et manque de bien des objets qui peuvent être regardés comme nécessaires. Tout cela se comprend aisément : ainsi donc, si vous nous parlez encore de cette manière, c'est nous dire que nous devons chercher à nous établir comme nous le pourrons dans quelque chaumière du village.

Comme le Maître de Ravenswood se disposait à lui répondre, la porte du salon s'ouvrit , et l'on y vit entrer précipitamment Caleb Balderston, les yeux égarés et le visage décomposé.

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