Siiakipcare. Lu Icmpéie
Lddy Ashton n'eut pas besoin d'entrer dans de longues explications pour apprendre à Ailsie le rôle qu'elle devait jouer. Un mot suffit pour •la mettre au fait. La nature l'avait douée des qualités propres au métier qu'elle faisait , et qu'elle ne pouvait exercer avec succès sans quelques connaissances du cœur humain et des passions qui l'agitent. Elle s'aperçut bientôt que Lucie frémissait à son aspect. Elle conçut une haine mortelle contre la pauvre fille qui n'avait pu la voir sans une horreur involontaire ; elle s'en trouva plus disposée à seconder lady Ashton , et elle commença ses opérations par tâcher d'écarter ces préventions qu'elle regardait comme une offense impardonnable.
Cette tâche ne lui fut pas difficile. Lucie oublia bientôt l'extérieur hideux de sa vieille garde pour ne songer qu'aux marques d'intérêt et d'affection qu'elle en recevait, et auxquelles elle était depuis quelque temps si peu accoutumée. Les soins attentifs et réellement bien entendus qu' Ailsie lui prodiguait vainquirent sa répugnance, s'ils n'attirèrent pas sa confiance entière , et elle écoutait avec plaisir les histoires que lui contait la sibylle sous le prétexte de la désennuyer. C'étaient, pour la plupart, des légendes merveilleuses du même genre que celles qui autrefois avaient fait sa lecture favorite, et où il ne respirait qu'une douce langueur et un tendre intérêt.
Dans le vallon éclairé par la lune, Le peuple des follets dansait sur le gazon;
Un tendre amant pleurait son infortune ; Un vieux nécromancien, dans un affreux donjon
Martyrisait une beauté captive
Peu à peu cependant ces histoires prirent un caractère sombre et mystérieux , et lorsqu'elle les racontait à la lueur d'une lampe, sa voix entrecoupée, ses lèvres livides et tremblantes, son doigt desséché levé en l'air , sa tête branlante , auraient pu produire quelque effet sur une imagination moins impressionable et dans un siècle moins superstitieux.
La vieille sibylle s'aperçut de son ascendant , et elle resserra graduellement son cercle magique autour de la victime dévouée à ses artifices. Elle commença à lui conter les anciennes légendes de la famille Ravenswood, où la terreur et la superstition jouaient un grand rôle. Elle n'oublia pas l'histoire de la fatale foataina de la Sirène, en y ajoutant des embellissements de son invention pour la rendre plus lugubre encore ; elle fit des commentaires à sa manière sur la prophétie que Caleb avait citée à son maître sur le dernier des Ravenswood ; enfin elle lui paria même du spectre qui avait apparu à Edgar près de la
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fontaine de la Sirène : les questions empressées qu'il avait faites , en entrant dans la chaumière d'Alix, avaient fait deviner en partie cette étrange aventure.
Si la situation de Lucie eût été moins malheureuse, ou si ces histoires eussent eu rapport à toute autre famille , elles n'auraient fait sur son esprit qu'une impression momentanée; mais, dans les circonstances où elle se trouvait , l'idée qu'un mauvais destin poursuivait son attachement devint celle qui l'or'-ipait nuit et jour; et toutes les horreurs de la superstition s'appesantirent sur un esprit déjà trop accablé par le chagrin , l'incertitude, la détresse, et l'état d'abandon et d'isolement où elle se voyait réduite , même au sein d'une famille qui ne semblait occupée qu'à la tyranniser. Enfin , dans les autres histoires qu'Ailsio lui contait, elle trouvait des événements qui avaient tant d'analogie avec ceux qui lui étaient arrivés , qu'elle finit par trouver an intérêt qui l'attachait malgré elle à la conversation mystérieuse de la vieille. Celle-ci ne l'entretenait plus que de sujets tragiques, et elle obtint une sorte de confiance, malgré l'éloignement et le dégoût qu'elle avait d'abord inspiras à Lucie.
Ailsie s'aperçut de ce changement favorable, et sut en profiter. Elle diiigoa toutes les pensées de Lucie vers les moyens de connaître l'avenir, voie qui est peut-être la plus sûre pour pervertir l'esprit et égarer le jugement. Elle lui expliquait ses songes, elle trouvait dans les moindres choses des présages de ce qui devait arriver, et mettait en usage contre elle tous les ressorts que faisaient jouer à cette époque les prétendus adeptes de la magie noire pour s'emparer de l'esprit de ceux qu'ils voulaient tromper.
C'est une consolation peut-être que de savoir que cette misérable fut mise en jugement l'année suivante comme sorcière , devant une commission du conseil privé, qu'elle fut condamnée au feu , et exécutée à North-Bervvick. Parmi les crimes qui servirent de base à ce jugement, on voit dans l'histoire de ce procès qu'elle fut accusée d'avoir, par l'aide et les illusions de Satan , fait voir, dans un miroir magique , à une demoiselle de qualité , un jeune homme avec qui elle était fiancée, et qui était alors en pays étranger, recevant au pied des autels ia main d'une autre dame. Le nom de la jeune personne qu'elle !rompa de cotte manière ne se trouve pas dans les pièces du procès, sans doute par égard pour la famille. Quoi qu'il en soit, les soins de l'infernale vieille |»roduisirent sur miss Ashtou l'effet qu'on devait naturellemenl en attendre; son esprit se dérangea de plus en plus, sa santé devint (ie jour en jour plus chancelante; on remarqua dans son caractère de
fréiluentes inégalités , et elle prit une humeur bizarre . mélancolique et fantasque. Son père ne put fermer les yeux sur ce changement, sa tendresse s'en alarma : il présuma que la dame Gourlay pouvait y contribuer; et faisant un acte d'autorité pour la première fois de sa vie dans l'intérieur de sa famille, il la chassa du château : mais le coup était porté , et le trait demeurait dans le cœur de la victime.
Ce fut peu de temps après le départ de cette femme que Lucie , toujours persécutée par sa mère, lui annonça un jour, avec une vivacité qui fit tressaillir lady Ashton elle-même , qu'elle savait que le ciel , la terre et l'enfer avaient conspiré contre son union avec Ravenswood. — Et cependant, ajouta-t-elle, l'engagement que j'ai contracté avec lui est obligatoire pour moi, et je ne m'en croirai relevée que par son consentement. Que j'apprenne de lui-môme qu'il consent qu'il soit annulé, et vous disposerez de moi comme il vous plaira. Qu'importe ce que devient l'écrin quand les diamants ont disparu !
La manière énergique dont elle avait prononcé ces paroles , le feu presque surnaturel qui brillait dans ses yeux, les mouvements convulsifs qui agitaient tous ses nerfs , ne permettaient aucune observation ; et tout ce que put obtenir l'artificieuse lady Ashton, fut qu'elle dicterait la lettre que sa fille écrirait au Maître de Ravenswood pour lui demander s'il consentait à annuler ce qu'elle appelait leur malheureux engagement. Elle profita pourtant avec adresse de l'avantage qu'elle venait de s'assurer, car, en s'arrêtant au sens littéral des expressions de la lettre qu'elle dicta, on aurait pu croire que Lucie demandait à son amant de renoncer à un engagement contraire à ses intérêts et à son inclination.
Cet artifice ne satisfit pourtant pas entièrement lady Ashton, et, d'après de nouvelles réflexions, elle se détermina à supprimer la lettre, dans l'espoir que Lucie, voyant qu'elle ne recevait pas de réponse, condamnerait Ravenswood en son absence, et sans l'avoir entendu. Elle fut cependant trompée dans son attente. Lorsque l'époque où l'on aurait dû recevoir une réponse d'Edgar fut passée, le faible rayon d'espoir qui brillait encore au fond du cœur de Lucie s'éteignit presque entièrement; mais jamais elle ne put se résoudre à croire que son amant eût été assez cruel pour ne daigner lui faire aucune réponse , Elle se persuada que sa lettre , par suite de quelque accident imprévu, ne lui était jh^iais parvenue , et une nouvelle manœuvre de sa mère !ui fournil îe moyeh de s'assurer de ce qu'elle désirait savoir.
L'agent femelle de l'enfer ayant été renvoyé du château par sir William , lady Ashton, qui suivait en même temijs plusieurs sentiers tor-
tueux pour arriver à son but , résolut de voir ce que pourrait produire sur l'esprit de sa fille un agent d'un caractère bien différent. Comme le tyran d'une tragédie, elle disait :
Un prêtre, au nom du ciel, Lui prescrira de rompre un serment solennel, Gravera dans son cœur pour première maxime. Qu'un vœu qui me déplaît ne peut être qu'un crime.
Ce nouvel agent , ce prêtre, n'était autre que le révérend M. Bidebent, avec qui nous avons déjà fait connaissance chez le tonnelier Girder. C'était un ministre presbytérien, professant les principes les plus rigides et les plus austères de cette secte, un fanatique, si vous le voulez , mais un fanatique de bonne foi ; et lady Ashton s'était complètement trompée sur son caractère. Elle profita adroitement de ses préjugés pour l'attirer dans son parti, et il ne lui fut pas difficile de lui faire regarder avec horreur un projet d'union entre une fille issue d'une famille distinguée , craignant Dieu , professant la foi presbytérienne, et l'héritier de seigneurs épiscopaux dont les ancêtres avaient trempé leurs mains dans le sang des martyrs, et qui lui-même appartenait au même parti. C'eût été, dans l'opinion de M. Bidebent , "permettre l'union d'un Moabite avec une fille de Sion. Mais, quoique imbu des principes outrés d'une secte intolérante, il avait un jugement droit et s'était instruit à la pitié dans l'école de la persécution, où si souvent s'endurcit le cœur.
Dans une entrevue particulière qu'il eut avec miss Ashton par ordre de sa mère, il fut vivement ému de sa détresse, et il ne put disconvenir qu'elle n'eût eu raison de vouloir s'assurer positivement si Ravenswood consentait à annuler leur engagement. Quand elle lui eut fait part ensuite du doute qu'elle avait que sa lettre lui fût parvenue, le vieillard se promena quelque temps en silence dans sa chambre, frotta sa tète couverte de cheveux blancs, s'arrêta, s'assit, appuya son menton sur sa canne à ponuTie d'ivoire, et , après avoir rélléchi et hésité quelque temps, lui dit que ses doutes lui paraissaient si raisonnables, qu'il voulait l'aider lui-même à les dissiper.
— Le zèle et l'empressement que votre respectable mère met dans celte affaire, miss Lucie, lui dit-il, n'a sans doute pour cause que sa tendresse pour vous et le désir qu'elle a d'assurer votre bonheur dans ce monde et dans l'autre; car que pourriez-vous espérer en épousaiU un homme né du sang des persécuteurs, et attaché lui-même ù leurs principes et à leur parti? Cependant il nous est ordonné de rendre jus-
lice à tous les hommes, aux gentils et aux païens comme à ceux qui sont nos frères en Dieu , et nos promesses doivent être aussi sacrées envers les uns qu'à l'égard des autres. Ainsi donc, je me chargerai moi-même de faire parvenir une lettre de vous à Edgar Ravenswood , dans la ferme confiance que le résultat de cette démarche sera de vous délivrer des liens dont il a eu l'art de vous charger. Et pour que je ne fasse en cela que ce qui vous a été permis par vos honorables parents, ayez la bonté de copier littéralement , sans addition ni retranchement, la lettre que vous avez déjà écrite sous la dictée de votre respectable mère ; je prendrai les mesures nécessaires pour qu'elle lui soit reniise en mains propres ; et si vous n'y recevez pas de réponse après un délai convenable, vous devez en conclure qu'il fait une renonciation tacite à l'exécution de votre promesse, quoiqu'il puisse avoir quelques motife secrets pour ne pas vouloir la donner par écrit.
Lucie saisit avec empressement l'occasion que lui offrait le digne ministre. Elle copia exactement la lettre dont elle avait conservé le brouillon , et M. Bidebent confia cette mission aux soins de Saunders Moonshine, ancien de son église, aussi zélé pour les intérêts du presbytérianisme qu'intrépide contrebandier quand il était à bord de son brick. A la recommandation de son pasteur, il se chargea de la faire parvenir sûrement au Maître de Ravenswood , dans la cour étrangère cil il se trouvait alors.
Cette explication était nécessaire pour faire comprendre une conférence qui eut lieu subséquemment entre Bucklaw, miss Ashton et sa mère , conférence que nous avons rapportée dans un des chapitres qui précèdent.
Lucie était alors dans la même situation que le matelot qui, ayant fait naufrage, n'a d'espoir que dans la faible planche qu'il tient embrassée au milieu de l'océan furieux. Ses forces l'abandonnent graduellement , et la lueur des éclairs qui dissipent de temps en temps l'obscurité profonde n'offre à ses yeux que les vagues écumantes prêtes à l'engloutir.
Les jours êtres semaines s'écoulèrent; le jour de Saint-Judes sriiva, terme fatal du dernier délai qui avait été accordé à Lucie, et elle n'avait encore reçu aucune réponse de Ravenswood.