CHAPITRE XXXIV
De la cliambre nuptiale Quel est donc celui qui son?
C'esl Azraël, c^esl l'ange de la iiiun. SouTiiEV. Tlialalia.
ir^^7A?^:i--,^i)^^^^ ^^'^^ ^^^"^ terrible, ou transporta Lucie dans sa |£-^4\ -^^ ^^''""^''^' ^^ ^"^ ^ ''^^^^ quelque temps plongée dans une P M\ i-J ^^^'^^ d'anéantissement. Le lendemain elle parut avoir refe, i:^ couvre ses forces et sa résolution ; mais on découvrit en elle ^2i^;B'Jim (le nouveaux symptômes qui firent concevoir des alarmes même à lady Ashton. Tantôt elle montrait une légèreté une gaieté même qui n'était d'accord ni avec son caractère habituel, ni avec la situation où elle se trouvait; tantôt elle était sombre et morose, et refusait de répondre à toutes les questions qu'on pouvait lui faire ; tantôt enfin elle était capricieuse, oiuniâtre, et parlait avec une volubilité que rien ne pouvait arrêter : changements qui se succédèrent plusieurs fois dans la joiu-née. On fit venir des médecins , qui ne comprirent rien à sa maladie, assurèrent qu'elle ne souiïrait que d'une violente agitation n.(>nlalc , et qu'il ne lui fallait qu'un exercice modéré et de la dissipation.
Jamais Lucie ne parla de ce qui s'était passé le jour de la signature de son contrat de mariage avec Bucklaw ; il paraît même que sa mémoire n'en avait conservé aucune trace , car on la vit plusieurs fois porter la main à son cou , comme si elle eût cherché le ruban qu'on avait détaché ; et elle disait avec un accent de surprise et de mécontentement : — C'était le lien qui m'attachait à la vie !
Malgré ces symptômes affligeants , lady Ashton n'en persista pas mo\ns dans ses projets, et ne voulut pas même en retarder l'exécution. Elle n'était pourtant pas sans quelque embarras pour sauver les apparences à l'égard de Bucklaw, car elle savait parfaitement que, s'il voyait dans sa fille une répugnance prononcée pour ce mariage , il y renoncerait sans hésiter, ce qu'elle regardait comme un affront et une honte pour eile-même , après tout ce qu'elle avait fait pour le faire réussir. Elle résolut donc que le mariage aurait lieu le jour qui avait été déterminé, si Lucie continuait à se prêter passivement à ce qu'on exigeait d'elle. Elle se flatta que le changement de séjour et une nouvelle situation dans le monde la guériraient plus promptement que les lentes mesures conseillées par les médecins.
Les vues ambitieuses de sir William pour l'agrandissement de sa famille , le désir qu'il avait de trouver dans Bucklaw, dans ses parents et ses amis , un nouvel appui contre le parti du marquis d'Alhol , le portèrent à approuver une précipitation à laquelle il n'aurait peut-être pas osé s'opposer quand même il en aurait eu la volonté. Bucklaw et le colonel protestèrent qu'après ce qui s'était passé , ce serait une honte de retarder d'une heure l'époque fixée pour le mariage, attendu qu'on pourrait attribuer ce délai à la crainte que leur auraient inspirée ta visite inattendue et les menaces de Ravenswood.
U est pourtant juste de dire ici que si Bucklaw eût été instruit de la santé, ou , pour mieux dire, de la situation d'esprit de miss Ashton, il n'aurait jamais consenti qu'on brusq-uât les choses de cette manière; mais à cette époque il était d'usage en Ecosse, que pendant les jours qui précédaient immédiatement le mariage , les futurs époux n'eussent que des entrevues très-rares et très-courtes; lady Ashton profita si bien de cette circonstance, que Bucklaw ne vit et même ne soupçonna rien,
La veille du jour du mariage, Lucie eut un accès de légèreté qui fut d'assez longue durée, et elle passa une partie de la soirée à examiner avec la curiosité et le plaisir d'un enfant tout ce qui devait servir à sa p„:->re et à celle de tous les membres de sa famille.
La matinée de ce jour mémorable fut superbe; toutes les personnes javitéesà la cérémonie arrivèrent successivement; et le cbâteau, quel-
que spdcieux qu'il fût, suffisait à peine pour les comenir. Non-seulement les parents de sir William Asbton, toute la nombreuse famille des Douglas, tous les amis et alliés de Bucklaw, se réunirent pour assister à la célébration du mariage , mais encore presque toutes les familles presbytériennes de distinction à cinquante milles à la ronde, se firent un point d'honneur de s'y trouver, parce que c'était une occasion de jouir d'un triomphe remporté sur leur ennemi politique, le marquis d'Athol , en la personn*^ de son jeune parent.
On servit aux conviés un déjeuner splendide , après quoi l'on songea à monter à cheval pour se rendre à l'église. La fiancée fut amenée dans le salon par sa mère et son frère Henry. Sa gaieté de la veille était alors remplacée par une sombre mélancolie ; mais un air grave et sérieux u'est pas extraordinaire dans une occasion si solennelle, et personne n'y fit attention j d'ailleurs ses yeux brillaient du feu le plus vif, et ses joues étaient animées de couleurs qu'on ne lui avait pas vues depuis longtemps. Sa beauté, l'élégance de sa parure , l'éclat des bijoux dont elle était couverte , la firent accueillir par le murmure le plus flatteur, et les dames elles-mêmes ne purent lui refuser leurs éloges.
Pendant que la compagnie montait à cheval , sir William demanda à Henry pourquoi il avait attaché à son côté une épée d'une grandeur démesurée qui appartenait à son frère le colonel.
— Pourquoi, lui dit-il, n'avez-vcns pas pris celle que je vous ai fait acheter tout exprès à Edimbourg?
— Je ne sais ce qu'elle est devenue, répondit Henry j il m'a été impossible de la trouver.
— Vous l'aurez cachée vous-même , lui dit son père, afin d'avoir un prétexte pour porter une épée qui aurait pu servir à sir William Wallace. Mais n'importe , ayez soin de votre sœur et montez à cheval.
Henry lui obéit, et se plaça à côté de Lucie au centre de la brillante cavalcade. Il était en ce moment trop occupé de sa grande épée, de son habit brodé, de son chapeau à plumes, et d'un beau cheval qu'il montait pour la première fois, pour faire attention à quelque autre chose; mais ii se souvint ensuite, et ne l'oublia jamais, que lorsqu'il avait pris la main de sa sœur pour l'aider à monter à cheval, il l'avait trouvée froide et humide comme le marbre qui couvre un tombeau.
Après avoir gravi les collines et traversé des vallons, la procession arriva à l'église paroissiale, qui fut bientôt remplie, non-seulement par les conviés qui étaient au nombre de plus de cent, et par leurs domestiques , mais par les curieux que cette cérémonie avait attirés.
Lo mariage fut célébré conformément aux rites de l'église presbytérienne, dont Bucklaw, depuis peu, avait jugé à propos d'adopter les dogmes,
A la porte de l'église on fit une libérale distribution de vivres aux pauvres des paroisses voisines. On avait chargé de ce soin John Morlsheugh, qui avait été récemment promu au grade important de sacristain de l'église paroissiale de Ravensvv^ood , poste qu'il avait échangé sans regret contre celui de bedeau du cimetière de l'Ermitage,
Sur une pierre plate couvrant un tombeau étaient assises la vieille Ailsie Gouriay et deux de ses commères, les mêmes qui l'avaient aidée à ensevelir la pauvre Alix. Elles examinaient la part qu'elles avaient reçue dans la distribution des comestibles et la comparaient avec envie à celles qui avaient été données à d'autres.
— Tout brave qu'est John Mortsheugh avec son habit neuf, il aurait du avoir un peu plus d'égards pour ses vieilles commères , dit Annie Winnie ; il ne m'a donné que cinq harengs au lieu de six ; encore ont-ils l'air de ne pas valoir une pièce de six sous; et ce morceau de bœuf, je réponds qu'il pèse une once de moins qu'aucun de ceux qui ont été distribués ; et le vôtre est d'une meilleure apparence.
— Le mien! dit la paralytique, il y a moitié d'os. Si les riches .nment à voir les pauvres accourir à leurs noces et à leurs funérailles, ils devraient du moins leur donner quelque chose qui en valût la peine, ee me semble.
— Croyez-vous qu'ils nous fuissent des présents par amour pour nous? dit Ailsie; croyez-vous qu'ils s'inquiètent beaucoup si nous mourons de faim et de froid? Ils nous donneraient des pierres au lieu de pain si cela pouvait de même satisfaire leur vanité; ils voudraient que nous eussions de la reconnaissance pour eux, comme s'ils nous faisaient du bien par bonté d'âme.
— Et c'est bien vrai , dit Maggie,
— Mais, Ailsie, dit la boiteuse, vous qui êtes la plus âgée de nous trois, avez-vous jamais vu une plus belle noce?
— Je ne dirai pas j'en aie jamais vu de plus belle, mais je pense que nous verrons bientôt d'aussi belles funérailles.
— J'en serais tout aussi contente^ dit Winnie ; nous ne sommes pas obligées de faire les hypocrites pour souhaiter toutes sortes de prospérités à ces gens de qualité qui nous regardent comme des bêtes brutes. J'aime à mettre dans mon tablier ma part de la gratification des funérailles et à fredonner mon vieux refrain :
Mon pain est sur mon cœur, St mon sou dans ma tirelire ; Tu n'en es pas meilleur Çt je n'en suis pas pire '.
— Et VOUS avez raison , dit la paralytique : que le ciel nous envoie une bonne fête de Noël et un cimetière plein.
— Mais je voudrais que vous nous dissiez, mère Gourlay, dit la boiteuse tandis que toute la compagnie remontait à cheval à la porte de l'église après la cérémonie, car vous êtes la plus âgée et la plus savante de nous, quelle est, parmi tout ce beau monde, la personne à l'enterrement de laquelle vous croyez que nous viendrons bientôt?
— Voyez-vous cette jeune fille toute brillante d'or et de joyaux, qu'on aide à monter sur un cheval blanc , et qui a derrière elle un jeune homme en habit d'écarlate avec une épée plus grande que lui?
— Juste ciel, c'est la mariée! s'écria Anna Winnie, dont le cœur de marbre ne put se défendre d'un premier mouvement de compassion; c'est la mariée elle-même! Quoi! si jeune, si belle, si riche!... et vous croyez que son temps est si proche?
— Je vous dis que le linceul qui doit l'ensevelir lui monte déjà jusqu'au cou. Il n'y a plus que quelques grains de sable dans son horloge, f t cela n'est pas étonnant, on l'a assez secouée pour le faire tomber plus vite. Les feuilles commencent à se faner sur les arbres, mais elle ne verra pas le vent de la Saint-Martin les éparpiller et les faire voler en tourbillon.
— Vous l'avez gardée trois mois, dit la paralytique, et vous avez reçu trois pièces d'or pour vos peines, ou je suis bien trompée.
— Oui, oui, répondit Ailsie en faisant une affreuse grimace, et sir William m'a promis ensuite une belle chemise rouge, des chaînes, un poteau et un baril de poix , tout cela pour avoir passé quatre-vingt-dix jours et autant de nuits auprès de sa grande sotte de fille. Que ditesvous d'im pareil présent? Mais il fera tout aussi bien de le garder pour sa femme.
— J'ai entendu murmurer tout bas, dit Anna Winnie, que lady Ashton n'était pas une femme à qui l'on pût se fier.
— La voyez-vous là-bas , dit Ailsie Gourlay, faire caracoler son ciieval gris en sortant du cimetière? Il y a plus de diablerie dans cette
1 f.efelnald ScoU parle u'ane vieille femme qui guérit tant de malades par le moyen d'un ciianne, q!i'i-;it' fut accusée de sorcellerie. On s'informa de la manière dont elle pratiquait, et l'eu apiuit que U seule récompense qu'elle acccpiAi était un pain et un sou d'argent, et que le charme avec lequel elle opérait tant de cures était le couiilct que nous «cnons de citer.
femme toute seule que dans toutes les sorcières écossaises qui ont jamais passé par-dessus le Law de Nort-Berwick , au clair de la lune.
— Qu'est-ce que vous parlez de sorcières? sorcières»- vous-mêmes! s'écria Morlsheugh, qui venait de finir sa distribution. Est-ce que vous venez faire des sortilèges dans mon cimetière pour jeter un charme sur le marié et la mariée? Allez-vous-en bien vite, car si je prends une courroie, je vous ferai trouver le chemin plus promptement que vous ne le voudriez.
— Eh, mon Dieu! dit Ailsie Gourlay, comme nous sommes donc fier de notre bel habit neuf et de notre perruque bien poudrée, comme si nous n'avions jamais eu ni soif ni faim nous-mème! Et nous irons sans doute racler de notre violon au château toute la nuit, avec tous les autres musiciens de vingt milles à la ronde? Mais prenez garde que votre chanterelle ne se rompe. John Morlsheugh, je ne vous dis que cela.
— Bonnes gens ! s'écria Morlsheugh en s'adressant aux pauvres qui l'entouraient encore, je vous prends tous à témoin qu'elle me menace de me porter malheur. S'il arrive quelque accident celte nuit à mon violon ou à son maître, elle m'aura jeté une pierre qui lui retombera sur la tête , car je la dénoncerai au presbytère et au synode '. Il faut qu'on sache que je suis à moitié ministre, à présent que me voilà sacristain d'une paroisse habitée.
Quoique la haine qui tenait ces vieilles séparées du reste de l'espèce humaine eût fermé leur cœur à toutes les joyeuses impressions d'une fête, i! n'en était pas de même pour le reste des villageois. La splendeur des costumes, l'éclat des bijoux, le bel ordre d'une cavalcade nombreuse, et surtout l'attente des divertissements qui se préparaient au château où tous les paysans devaient être admis, n'avaient pas manqué de produire sur le peuple leur effet ordinaire. L'air retentissait des cris de vivent Asthon et Bucklaw ! Et des décharges continuelles de pistolets, de fusils et de carabines, pour donner aux époux ce qu'on appelait le coup de feu de la mariée, annonçaient l'enthousiasme de la foule qui entourait et qui suivait les principaux personnages. Il y avait bien çà et là un vieux paysan, une vieille femme, qui ricanaient tout bas ^n voyant la pompe déployée par une famille qui , disaientils, n'était née que d'hier; mais, tout en regrettant les nobles et antiques Ravenswood , ils n'en suivaient pas moins le cortège, attirés par la bonne chère qui se préparait au château pour les pauvres comme
•1. Voyez les noies de Wav^rley iur ces tribunaux ecdésias>liqucs , qui ont fait jadis Ivùler plut (fane sorcière.
pour les riches, et reconnaissaient par là, malgré leurs préventions, l'influencL de V Amphitryon où l'on dîne.
Ce fut ainsi qu'accompagnée d'une suile nombreuse de gens de tout âge, de tout rang et de toute condition , Lucie retourna dans la maison d*> son père. Eucklaw usa du privilège qu'il venait d'acquérir de se placer à la droite de sa jeune épouse ; mais, peu habitué à la galanterie, il songeait à faire remarquer qu'il était bon écuyer plutôt qu'à l'entretenir et à lui faire la cour. Ils arrivèrent donc tous deux en silence au château , au milieu de mille acclamations de joie.
On sait que les noces se célébraient jadis avec une publicité à laquelle se refuse la délicatesse du siècle où nous vivons. Les convives furent traités avec une profusion que nous n'entreprendrons pas de décrire; les domestiques dînèrent sur la desserte, et les restes furent distribués à la foule avec assez de tonneaux d'ale pour rendre la fête générale. Pendant que les dames se préparaient pour le bal qui devait avoir lieu dans la soirée, les convives de sir William, réunis dans la salle à manger, portaient avec les meilleurs vins des toasts fréquemment réitérés. Ils restèrent à table fort tard , et un message leur ayant appris que les dames les attendaient avec impatience, ils se levèrent enfin, se débarrassèrent de leurs épées, et se rendirent dans la salle du bal, où déjà la musique se faisait entendre. D'après l'étiquette rigoureuse, la mariée aurait dû ouvrir le bal ; mais lady Ashton excusa sa tille sur sa mauvaise santé, et , offrant la main à Bucklaw, se chargea de la suppléer.
Mais, comme elle levait la tète avec grâce, en attendant le coup d'archet qui devait lui donner le signal pour commencer la danse, elle fut frappée d'une telle surprise en voyant le changement qu'on avait opéré dans un des ornements du salon, qu'elle laissa échapper l'exclamation : — Qui a osé placer ici ce portrait?
Tous les yeux suivirent à l'instant la direction qu'avaient prise ceux de lady Ashton, et les personnes qui conuaissaient l'ameublement ordinaire de cet appartement s'aperçurent qu'on avait retiré le portrait du père de sir William de la place qu'il occupait encore le matin , et qu'on y avait substitué celui de sir Malise Kavenswood, dont lez sombres regards semblaient menacer d'une terrible vengeance la compagnie rassemblée.
Ce; échange devait avoir été fait pendant le dîner, t» l'on ne s'en était aperçu que lorsque le lustre et les candélabres eurent été alhnnés pour lu bal. Le colonel voulait qu'on fit sur-le-champ les recherches les plus cxacles pour découvrir l'auteur de ce qu'il regardait conmia
fin affront pour ba famille et pour toute la société qui se tronvait chez son père ; mais lady Ashton , plus prudente , dit qu'on ne pouvait en soupçonner qu'une servante subalterne à demi-folle, dont l'imagination susceptible avait été exaltée par les histoires qu'Ailsie avait racontées dans la cuisine sur la dernière famille; car c'est ainsi qu'elle désignait toujours la famille de Ravenswood. Le portrait de mauvais augure fut ?mporté, et lady Ashton ouvrit le bal. Sa grâce et sa dignité justifiaient presque les éloges de quelques vieillards qui prétendaient qu'aucune dame de la nouvelle génération n'aurait pu lui disputer la palme de la danse.
Lorsque lady Ashton s'assit, elle vit sans surprise que sa fille avait quitté le salon, et elle la suivit elle-même, craignant que le mystérieux incident de la transposition des portraits n'eût fait une impression funeste sur elle. Elle trouva probablement que ses craintes étaient sans fondement, car elle rentra au bout d'une heure, d'un air calme et serein ; et , ayant dit à Bucklaw quelques mots à l'oreille, celui-ci ne tarda pas à s'éclipser pour aller rejoindre son épouse.
Le son joyeux des instruments continuait de se faire entendre, et les danseurs se livraient eu plaisir avec toute l'ardeur qu'inspirent la jeunesse et la gaieté, quand un cri aigu et perçant arrêta tout à coup la danse et la musique. Un silence profond régna dans l'appartement; chacun resta immobile dans la position qu'il occupait ; et le même cri s'étant répété, le colonel Ashton saisit un candélabre; croyant avoir remarqué que ces cris étaient partis de la chambre destinée aux deux époux , il en demanda la clef à son frère Henry, qui en avait la garde comme premier garçon de la noce, et s'y précipita, suivi de sir William et de lady Ashton , et de deux proches parents de la famille, tandis que toute la compagnie attendait leur retour avec autant d'in- (juiétude que d'impatience.
Arrivé à la porte de la chambre , le colonel y frappa, appela sa &œ\\v et Bucklaw, et ne reçut d'autre réponse qu'un faible et long gémisse raent. Il n'hésita plus à ouvrir la porte; mais quelque chose opposait un obstacle qui céda pourtant facilement aux efforts que fit le colonel pour la pousser. On entra dans l'appartement, et la première chose qu'on aperçut fut le corps de Bucklaw, étendu par terre derrière la jorte, et nageant dans son sang. Tous poussèrent à l'instant un cri de surprise et d'horreur qui fut entendu dans le salon; et toute la compagnie, concevant de nouvelles alarmes, se précipita vers l'apparlemeni: d'où venait ce bruit.
— Elle l'a tué ! dit tom Das à sa mère le colonel Ashton. Cherchez-
Ja. Et, tirant son épée, il sortit de la chambre , se mit à la porte, et jura que personne n'y entrerait que le ministre et un chirurgien qui se îrouvait au château. Bucklaw respirait encore j on s'empressa de le relever; on le transporta dans une autre pièce, où ses amis le suivirent afin de connaître plus tôt ce que le chirurgien pensait de ses blessures.
Cependant sir William, lady Ashton et les deux parents qui les avaient suivis n'avaient pas trouvé Lucie dans le lit nuptial , ni dans la chambre. Comme il n'y existait d'autre porte que celle par laquelle ils étaient entrés, et qu'ils avaient trouvée fermée, ils commencèrent à craindre qu'elle ne se fût jetée par la fenêtre, quand l'un d'eux, faisant des yeux une revue plus attentive de l'appartement , découvrit quelque chose de blanc dans le coin d'une grande cheminée C'était la malheureuse fille qui était accroupie , ou plutôt blottie , dans les cendres. Ses cheveux étaient épars, ses vêtements déchirés et souillés de sang; ses yeux brillaient d'un éclat terne , et les convulsions de la démence agitaient ses traits. Quand elle se vit découverte, elle grinça des dents , tendit ses mains ensanglantées avec les gestes frénétiques d'un démoniaque.
On fut obligé d'appeler quelques servantes, car ce ne fut qu'en recourant à la force qu'on put la tirer de la retraite qu'elle avait choisie. Elle n'avait pas jusqu'alors prononcé une seule parole distinctement articulée , et ce ne fut que dans le moment où on la transportait hors de cette chambre qu'elle s'écria avec une espèce de joie sinistre : — Vous avez donc emmené votre beau fiancé ? — On la déposa dans un autre appartement , où plusieurs femmes la suivirent pour veiller sur elle et lui donner les soins qu'exigeait sa situation.
Il serait impossible de décrire la douleur inexprimable de sa famille, l'horreur et la confusion qui régnèrent dans tout le château , les provocations entre les amis de Bucklaw et ceux de la famille Ashton , les excès de la table ayant échauffé tous les esprits.
Le chirurgien fut le seul qui put obtenir de se faire écouter des deux partis. Il déclara que la blessure de Bucklav^, quoique très-dangereuse, ne serait pas mortelle si l'on pouvait lui procurer un repos complet. Celte déclaration réduisit au silence ses amis et ses parents, qui avaien insisté jusqu'alors pour qu'on le transportât sur-le-champ dans celui de leurs cliâtoaux qui était le plus voisin de R?venswood. Ils exigèrent cependant qu'attendu ce qui venait de se passer , il fût permis à quatre d'entre eux de rester dans le lieu qui avait été le théâtre de cette scène sanglante, et d'y conserver une suite nombreuse et bien armée. Sir
William ayant consenti à cette demande par timidité , et le colonel parce qu'il ne put mieux faire et en rongeant son frein , tous les autres amis du marié quittèrent le château à l'instant même , malgré l'obscurité de la nuit.
Après avoir mis le premier appareil sur la blessure de Bucklaw , le chirurgien donna ses soins à miss Ashton , qu'il déclara dans le danger le plus imminent. On appela d'autres médecins qui partagèrent son opinion. Elle passa toute la nuit dans le délire. Le lendemain matin, elle était dans un état d'insensibilité complète , et les médecins déclarèrent qu'elle subirait dans la soirée une crise qui déciderait de son sort. La «rise arriva en effet. Elle sortit de son état de léthargie avec une apparence de calme et de tranquillité; elle souffrit qu'on la changeât de linge ; mais ayant porté la main à son cou , comme pour y chercher son fatal ruban , une foule de cruels souvenirs parurent l'accabler , souvenirs au-dessus de ses forces. D'affreuses convulsions se succédèrent les unes aux autres , et ne se terminèrent que par la mort , sans qu'elle eût pu dire un seul mot pour expliquer la scène fatale qui s'était passée.
Le juge provincial du canton arriva le lendemain de la mort de miss Ashton , pour faire une enquête sur les tristes événements qui venaient de se passer dans le château , et il remplit ce devoir pénible avec tous les égards dus aune famille plongée dans une profonde affliction. Mais !a seule chose qu'on put imaginer fut que Lucie avait frappé Bucklaw dans un accès de délire. On trouva dans sa chambre l'arme dont elle s'était servie , et qui était encore teinte de sang. C'était le poignard qu'Henry devait porter , et que probablement la fiancée avait retenu quand on lui montra la veille tous les préparatifs de la noce.
Les amis de Bucklaw comptaient bien que, lors de sa convalescence, il jetterait quelque jour sur cette sombre histoire. Dès qu'il fut en état de soutenir une conversation , ils le pressèrent de questions à ce sujet* mais il se servit du prétexte de l'état de faiblesse où il était encore, pour se dispenser d'y répondre. Enfin , quand il fut de retour chez lui et qu'il put être regardé comme ayant parfaitement recouvré la santé, il réunit un jour toutes les personnes des deux sexes qui lui avaient montré plus ou moins de curiosité à ce sujet ; et après leur avoir fait ses remerciements de l'intérêt qu'elles lui avaient témoigné , et des offres de service qu'il en avait reçues : — Je vous prie , mes chers amis, .€ur dit-il , de bien vous mettre dans l'esprit que je n'ai point d'histoire à raconter, point d'injures à venger, point de ressentiment à exercer. Si donc quelque dame me questionne désormais sur les événements de
312 LA FIANCEE DE LAMiMERMOOR.
celle malheureuse nuit , je garderai le silence , et je considérerai ss^ demande comme une preuve qu'elle désire rompre toute liaison avec moi ; et si un homme me montre la même curiosité , ce sera pour moi une invitation de me rencontrer tête à tête avec lui derrière les murs de la Promenade du Duc ' , au lever du soleil , le lendemain du jour où il m'en aura parlé, et j'espère qu'il agira en conséquence.
Une déclaration si décisive n'admettait pas de commentaire, et Bucklaw ne fut plus importuné de questions indiscrètes. On reconnut bientôt qu'il était revenu des portes du tombeau plus sage et plus prudent qu'il ne l'avait jamais été; car sa conduite fut aussi rangée qu'elle avait été dissipée. Il ferma sa porte à Craigengelt , en lui assurant cependant un revenu suffisant pour le mettre à l'abri du besoin, et pour le garantir des tentations ; mais le capitaine perdit tout au jeu en peu de temps , s'associa avec des contrebandiers , fut fait prisonnier avec deux de ses camarades dans une attaque à main armée contre des officiers de la douane , fut condamné comme eux à être pendu , et obtint la commutation de cette peine en celle du bannissement à perpétuité, parce qu'il avait été prouvé, par l'inspection de ses armes, qu'il n'avait pas même brûlé une amorce. Bucklaw ne tarda pas à quitter l'Ecosse, passa sur le continent le reste de sa vie, et ne se permit jamais la moindre allusion aux circonstances de son fatal mariage.
Bien des lecteurs trouveront ce qui précède invraisemblable, romanesque, et le regarderont comme le fruit de l'imagination extravagante d'un auteur qui veut plaire à ceux qui aiment les scènes lugubres et terribles; mais ceux qui connaissent en détail l'histoire d'Ecosse, à l'époque où nous avons placé notre histoire, reconnaîtront, malgré le soin que nous avons pris de changer les noms, et au milieu des incidents que nous y avons ajoutés, que le fond n'en est malheureusement