SCÈNE IV
Les mêmes , ESCHYLE.
ESCHYLE y à part.
Les vents porteront-ils jusqu'aux dieux ma prière !
( A sa jiUe. ) Voici l'heure où le jour s'éteint à l'horizon : C'est l'heure qui rappelle au seuil de la maison.
( Apercevant Sophocle. ) Mais ((ue vois-je , ma fille , et (|uel est ce jeune homme?
MEGANiRE^, timidement.
Lui-même vous dira le nom dont il se nomme , Et dans quel but , mon père , il est ici venu.
ESCHYLE , du seuil.
Sans tarder plus longtemps , parle , jeune inconnu !
SOPHOCLE
Homme cher à Phœbus , non moins cher à Minerve , Vous dont la bouche abonde en immortelle verve , Et qui , l'égal un jour des dieux et des héros , Debout sur un autel , vivrez dans le Paros ! O radieuse gloire et majesté sévère , Incliné devant vous , Sophocle vous révère , Et vient vous demander un don plus précieux Qu'une perle des mers , qu'une étoile des cieux.
ESCHYLE redescendant vers Sophoch.
Ton nom , toi dont la voix se fait persuasive , Pour la première fois à mon oreille arrive. Mais tu peux , sans détour et sans tremblant émoi , Dire quel don si cher tu réclames de moi. Si tu crois voir ici , jouet d'une méprise , Un de ces dieux mortels que Plutus favorise , Détrompe-toi : les biens enviés des humains Rarement d'un poète ont enrichi les mains. Je n'ai , sous mes lambris, qu'une lyre d'ivoire. Et quelques vieux lauriers , reliques de ma gloire. C'est là mon opulence : est-il donc un trésor Que je puisse accorder, et que j'ignore encor?
SOPHOCLE
II en est un.
ACTK I. 27
KSCIIYLK.
Lequel ?
SOIMIOCLF,.
Cette vierge si belle , Digne (le refléler la gloire paternelle , Chaste coiiirnc un rayon (jui , sur l'Athos lointain, Vient eflleurer la neige aux heures du matin, Je l'adore : l'amour qu'ici jcî vous révèle N'est point dans ma poitrine une flamme nouvelle , Un périssable feu qui s'allume un instant , Et qu'un souflle éteindra dans un co'ur inconstant. Depuis des jours nombreux je vis pour Méganire. D'un immortel amour je reconnus l'empire , Le jour où , par le peuple entraîné vers les tlots, Je la vis revenir des fêles de Délos.
Parmi les rangs pieux des longues théories, Lente , elle traversait les campagnes fleuries. A voir son front si pur orné du voile blanc, Je m'arrêtai muet et me sentis tremblant ; Car je crus tout-à-coup que , d'un regard profane , Je venais d'entrevoir ou Pallas ou Diane, Et que les dieux , jaloux de qui pouvait l'oser , Allaient en marbre froid me mélamorplioser. Dans mes songes , depuis, telle (ju'une déesse , La blanche Méganire a resplendi t;ans cesse. En vain de l'oublier je tenterais l'eflort. Cet amour dans mon âme est scellé par le sort. Je venais aujourd'hui , conduit par un dieu même , Vous demandcM" la main de la vierge que j'aime; Car lel est ce trésor dont mes yeux sont épris.
Ce radieux joyau dont rien ne vaut le prix.
ESCHYLE
Mercure l'éloquent aura mis dans ta bouche Le mot qui persuade avec l'accent qui touche : Mais, pour mieux engager un intime entretien , Nomme ton père , et dis quel pays est le tien.
SOPHOCLE
Près des murs de Cécrops , je naquis à Colone , Et Sophile est le nom qu'à mon père on y donne.
ESCHYLE
Sophile m'est connu : mortel chéri des cieux , Il possède un grand nom et des champs spacieux. As-tu voué ta vie à des œuvres certaines ?
SOPHOCLE , après un instant d'hésitation. Je suis soldat , ainsi que tout enfant d'Athènes.
ESCHYLE
Soldat ! . . . tu peux serrer cette main qui , jadis, A partagé l'honneur des faits les plus hardis. J'ai compté dans les camps plus d'une Olympiade. Marathon m'a vu chef sous le grand Miltiade ; Et maintenant encor du guerrier vieillissant Ce beau nom de soldat vient réjouir le sang ! Hélas ! ils sont bien loin les grands jours de ma vie. La vigueur désormais à mon corps est ravie , Et , comme un vieux lion sur le sable abattu , J'expire lentement sans force et sans vertu.
ACTK 1. 29