‹ La fille de l'antiquaireChapitre 1 sur 1 · APPROBATION · texte numérisé non relu

APPROBATION

toi (SlnYSftgâi^ écnfdMBfc la BiM| morale de la dfeaneftfte ont étô revtis «t

U VréàêmA do tiMiité,

Aîis ëes Bditeirs.

Les Éditeurs de la Bibliothèque morale de la Jeo* nefie Ont pris tout à fait au sérieux le titre qu*ils eut choisi pour le doaner à cette collection de bons llyres. ils regardent comme une obligation rigowéuse de ne rie» jiigUger pouf le justifier dans toute sa signification et toute son étendue.

Aucun livre ne sortira de leurs presses^ pour entrer dans cette collection^ qu'il n'ait été au préalable lu et examiné attentivement^ non-seulement par les Éditeurs > mais encore par les personnes les plus compétentes et les plus éclairées. Pour cet examen, ils auront recours particulièrement à des Ecclésiastiques. C'est à eux, avant tout, qu'est confié le salut de rEii(kndè,'et; plus que qui que ce soit, ils sont capables de découvrir ce qui, le moins du moilde, ^ourrait offrir quelque danger dans les publications destinées spécialement à la Jeunesse chrétienne.

Aussi tous les Ouvrages composant la Biblioilièqa« morale' de la JeimesM sont-ils revus et approuvés par un Comité d'Ecclésiastiques nommé à cet effet par MonsEiONEUR l'Archevêque de Rouen. C'est assez dire que les écoles et les familles chrétiennes trouveront dans notre collection toutes les garanties dési râbles, et que nous ferons tout pour justifier et accroitrc ta confiance dont elle est déjà l'objet.

DE L'AINTIQUAIRE.

Un soir du mois ^e juillet , le comte de Charleval, appuyé au bras de sa ftlle, faisait /avant de rentrer cbcz lui , sa promenade accoutumée. C'était nu beau vieillard, tenant encoro lu tête baute et le corps droit, malgré ses quatre vingts ans ; ses traits devaient avoir été d'une noblesse et d'une régularité remarquables; mais on s'éion* naît, en le regardant longiomps, de voir sa pbysionomle animée d'un sourire tocjouri le même , et n'exprimant qu'un parfait contentement do toutes choses ; et pur cela ménoe qu'il est Impossible de croire qt:*un homme solf^ujours parfaî-

LA FILLE DE L'aNTIQUAIBE.

temcni content, ce sourire ne tardait guère à impressionner péniblement celui qui s'était dit d'abord , en voyant M. de Charleval : — Voilà un heureux vieillard.

Douze ans avant l'époque où commence ce récit, un malheur affreux avait frappé 1;^ comte. Le fei/ avait pris à son château, sa femme et deux de ses çnfant§ y aYaÎ3nt péri sans qu'il put essayer de les sauver; car il éiait alors â^ Paris avec sa fille àhiée. ^ '

L'incendie s'élaît déclaré dans l'appartement même de M"»© de Charleval , et quand on avait aperçu les flammes , elle avait déjà cessé de vivre. Un vieux domestique, chargé par le comte' de"^ veiller sur sa fan)ille pendant une courte absence nécessitée par de pressants intérêts, avait voulu arracher les deux enfants à la mort; mais au moment où i! les emportait dans se§ bras, l'escalier embrasé qu'il franchissait s'écrouh et rensevclît ;ivec sou double fardeau. * ^

Chacun connaissait la tendresse de M. de Charleval po\ir sa femme et ses enfants ; et comme il était justement aimé de tous, il ne se trouva personne au village qui voulût se charger de lui annoncer la terrible «ouvelle.

Le comte, ruiné par la révolution , ne pouvait, sinvant l'exemple que lui avaient donné ses anc êtres, réi>andre de grandes aumônes autour de lui ; mais comme il était réellement bon et charitable , Il avait su , malgré sa pauvreté , troaver le moyen de faire beaucoupt de bien.

>^:- H donnait <moias que ses devaacters, mais il étudiait do plus près les besoins et donnait plus à ;propos; puis, on bon conseil, une parole d'en- ^aragement et de consolation , ne coûtent rien cl t&Ri souvent à e^lw qui les reçoit phjs de bien

LA FILtS M L'ANfIftDAIRC. •

(fœ (te l'argent. Il n'y avait pettt-*étre pas dans le village uae famille à laquelle le comte n'eât rea» du service : à toi laboureur, Il avait prêté sa charme, ses chevaux, ses chariots; à tel autre, il avait donoé de quoi ensemencer ses terres après uue mauvaise récolte ; il avait aidé céax-ci à s^en« tendre sut lès limites de leurs chaoïps , il avidt débarrassé ceux-là des loups qui menaçaienl leurs troupeaux. Il avait empêché \à discorde dé pénétrer dans les fomilléS) il avait ramené un fils au respect de Tautorité pj^ernelle , un père au soin de ses entants. Doite, bon, affable, plein de modération et de sagesse, il avait su inspirer à tous autant d'affection que d'estime.

La douleur et la consteiHatîon furent générales après les événements que nous venons d1tt<Squer; les anciens du village se réunirent pour se consulter sur la manière dont ils s*y prendraient pour adoucir le coirp qui allait frapper le comte ; mais , comme nous l'avons dit, aucun d'eux n'osa prendre la responsabilité d'une telle mission. Elle revenait de droit au bon curé de Cbarleval :

partout où il y a des larmes à -essuyer, «n mi^ ^nistra de Dieu est le bienvenu; mais le d^ne prêtre était malade et hors d'élat de faire le voyage de Paris. **^^^

11 fallait pourtant se décider si l'on ne voulait pas que le comte apprit brusquement , en parcourant quelque journal , les détails de celte funeste nuit.

-^ J*irai, moi, dit le fils du vieux serviteur qui avait péri en essayant de sauver les deux enfants du comte. Mademoiselle est ma sœur de lait, je la connais comme moi-même et je sais qu'elle a du courage. C'est à mademdselle que je parlerai; eKe se chargera mieux que nous de dire i

monsieur le comle ce qu'il faut qu'il sache t6t ou tard.

— Va, Robert, dît le bon curé, et que DIca tMnspire , mon epfant !

Robert partit. Le comte était absent quand il arriva; il lui fut donc facile d'entretenir, sans témoins, sa sœur de lait.

— Que je suis aise de le voir ! s'écria la jeune fille, dès qu'elle l'aperçut ; donne-moi bien vite des nouvelles de Cbarieval, mon bon Robert.

Comment se porte ma mèi'e? Ne t'a-t-elie pas remis une lettre pour moi? Et mes deux chei-s petits frères?... Mais, folle que je suis, je t'interroge sans te laii^ser le temps de me répondre.

Robert porta sa main à ses yeux et se détourna pour essuyer ses larmes.

-*• Pardon , Mademoiselle , murraura*-t*îl , mais , mais....

— Parle, Robert. Ce trouble, celte émotion.... Mon ami, je t'en supplie, parle vite. Ma mère est malade !

— Hélas ! mademoiselle Agathe, j'ai du malheur à vous annoncer.

— Mais, mon Dieu , tu es en deuil, je n'avais pas vu cela.

— Mon père est mort , Mademoiselle !

— Il est mort!... Mais hier encore mon père a reçu des comptes qu'il lui avait demandés !

— Il est mort dans la nuit d'avant-hicr.... Un accident terrible!.,. Le feu....

— Ah! Robert, que je te plains! Ton père élaît si bon. Pauvre vieux Robert, il m'aimait tant!.. « dit Agathe en pleurant.

— Ah ! oui , Mademoiselle , il vous aimait.

r- Le feu, dis-tii, le feu au château?... Mon ami , je prends la plus grande part à ta peine ;

LA PILLB l>e L'ANTIOUATRE. Il

mais mon inquiétnde est grande. Quelle a àà être la frayeur de ma mère et de mes frères ! Racontemoi (om, je t*en prie.

Robert avait espéré que Mtt« de Charleval , devinant son malheur, lui en épargnerait la cruelle révélation; il ne trouva pas un mot à répondre , mais il se jeta à genoux devant elle et il éclata en sanglots.

— Ma mère est morte ! s'écria la jeune fille en s*appi;yant à la muraille.

Rojbert inclina la tête et continua de sangloter.

— Mon Dieu I fit Agathe, levant les mains an ciel, mon Dieu! ayez pitié de nous !...

Puis , le cœur oppressé soudain d'une nonvelle angoisse , elle se rapprocha de Robert , toiiyours agenouillé.

— Et mes frères!... mes frères! dit-elle.

— Monsieur le comte n'a plus que vous pour le consoler, répondit Robert.

— Mon père. .., dit Agathe, Il mourra de douleur!...

— Dieu est bon, Mademoiselle, il vous dictera ce quîl faudra dire h monsieur, pour ne pas lui briser le cœur comme j'ai brisé le vôtre. Je l'avais pourtant bien prié... Mais je ne suis qu'un pauvre paysan , ignorant de tontes choses.

— Robeit, tu as fait tout ce qu'il était possible de faire pour rendre la nouvelle moins déchirante, dit Agathe, en lui tendant la main. Je t'en remercie, mon ami.

Robert comprit que la pauvre enfant avait besoin d*éire seule; il se retira sans ajouter un mot. Deux heures s'étaient à peine écoulées, qu'elle le fit rappeler. Elle était pâte comme si elle eût fait une maladie , mais plus calme que ne l'avait espéré le brave garçon. Elle lui ^fit ra-

19 LA FILLE DE L'ANTIQt'AlRB*

conter lougaeinent les navrants dttaiU de celte catastrophe, et, quand il a'eut plus riea à lui apprendre , il pleura avec elle.

— Ton père est mort en voulant les sauver, dit elle \ tu es plus que jannais mon frère. Dismoi donc , si tu le sais , ce qu'il faudra que je fasse pour que ce coup terrible ne me rende pas tout à fait orpheline.

-^ Votre cœur vous dira tx)ut ce qu'il faudra faire, Mademoiselle, et un pareil malheur n'arrivera pas , soyez Iranquille.

— Tu ne cimnaîs pas mon père , dit tristement Agalbe.

— Si je n'avais pas connu monsieur le comte , c'est à lui que je me serais adressé plutôt que de causer moi-même tant do chag;rîn à ma sœur de lait.

— Tu as bien fait , Robert.

— Ne vous semble-t-il pas que je ferais encore bien de retourner là-bas ?

— Tu as raison. Pars avant que mon père revienne. Que lui dirions-nous , s'il te voyait?

— li est trop tard , Mademoiselle. J'entends la voix.de monsieur.

— C'est toi , Robert ? dit le comte en entrant. Sois le bienvenu, mon garçon. Mais comme te voilà pale, ma chère Agalbe! qu'as^tu donc V

— J'ai apporlé d'assez mauvaises Nouvelles , monsieur le comte , répondit Robert ; voilà pourquoi mademoiselle parait triste.

— Tu m'effraies !.... Q'j'est-il donc arrivé?

— Mes frères sont malades , dit Agalbe en tremblant.

•- lis sont malades ! Ah I tu as bien fait de venir, Robert, nous repartirons ensemble dès ce soir. *- Mais, mon père, c'est que...

LA mtlE lœ L'ANTiaCAlRE. ' M

--« Oui, Monsieur, c'est que.... c'est que, 1a maladie de MM. de Charleval fait désirer que mademoiselle ne revieune pas si vile au cbûleau. Le médecia ne sait pas encore si ce ne sera pas la petite vérole, et madame vous prie de rester à Pam avec MU« Agathe, jusqu'à ce que vous ayez reçu d'autres nouvelles.

— La petite vérole , mm c'est très-grave. Mes pauvres enfants 1... Je vais être bien inquiet ; mais k eomtesse a sagement agi en me faisant prévenir. Nous devions partir iBcessanuxient , ma obère Agathe; mais comme je n'ai personne ici à qui je puisse te confier, nous y resterons ensen^ble jusqu'à ce que le danger ait disparu. Tu vas retourner à Cbarleval , mon ami , ajouta le comte en s'adressant à Robert , et tu n'oublieras pas de dire que Je veux une. lettre tous les jours.

— Monsieur le curé aura la bonté d'écrire , si çda mère ne le peut pas, dit Agailie.

Robert s'inclina respectueusement devant le comte, baisa la main que lui tendais Agathe et s'éloigna le cœur gonflé de krmos.

Quelques jours après, le comte apprenait la * mort de ses deux fils, puis celle de sa femme , puis enfin les terribles cit*coiistances de cette triple perte. Agathe avait été admirable de courage et d'ingénieuse délicatesse ; mats , quelque!^ ménage* ments qu'elle y mit , elle ne poiivait éparguer à son père la fatale vérité. Une ''congestion cérébrale mit les jours du comte en danger; mais cette maladie fut un bienfait du ciel. Quand cet homme si cruellement éprouvé revint à lui-mônie , il avait perdu le souvenir du passé,

— Mon père, lui avait souvent dit Agathe en couvrant ses cheveux blancs de baisers et de larmes , quand elle croyait qu'il ne l'entendetît pas

14 LA PILLE De l'antiquaire*

encore; mon père, je reste, mol, pour vous cons:;!or, pour vous aimer. Revenez à la vie, mon père , et je ne vous quitterai jamais.

Ces paroles se gravèrent-elles dans le cerveau malade du vieillard, personne ne le sait; mais quand le délire le quitta , elhs^furent les premières 'ju'il prononça. Plus la connaissance lui revint, plus sa fille s'étonna du silence qu'il gardait sur les événements qui l'avaient mis a deux doigts de la tombe; elle crut qu'il se l'imposait pour ne pas l'affliger elle-même, et , ne voulant pas qu'il gardât ce poids sur le cœur, l'amena indirectement à en parler; mais le comle resta si calme, si indifférent, que sa surprise redoubla, et bientôt il devint certain pour elle qull ne se souvenait de nen. On eût dit qu'un voile épais séparait, pour le c nie, le présent du passé; il reconnaissait sa fille, il la comblait de marques de tendresse, il la remerciait de ses soins, s'inquiétait quelquefois de sa tristesse et lui parlait même de son avenir. Sa fille élait tout pour lui ; il ne se rapt>elait pas avoir Jamais eu d'autre enfant, et jamais il ne disait rien qui pût faire supposer quMI pensât encore à la comtesse.

Dès que ses forces re^nrent, il demanda des livres. 11 lipait avec attention et faisait sur ce qu'il avait lu des réflexions fort justes ; tout ce qu'il disait paraissait sensé, et rien , si ce n'est le sourire dont nous avons paVlé, n'eût pu faire soupçonner le désordre survenu dans ses facultés mentales.

Agathe désira bientôt , autant qu'elle l'avait craint, le complet retour de la raison de son père : le calme, la gat*é dont il jouissait, lui déchiraient le cœur; rien n'est plus triste que de voir sourire celui qui a ^sujet de pleurer ; mais elle dot

LA PILLK DE l'antiquaire. IS

renoncer à Tespérance de s'entretenir jamais avec le comte de ceux qu'elle avait perdus. Le médecin, consulté par elle, dit qu'une violente émotion pourrait seule rendre la mémoire à M. de Cbarteval, maïs qu'il ne répondait pas des suites de cette réaction, et la jeune fille comprit que Dieu avait usé de miséricorde à son égard en ôtant à son père ]e sentiment d'un malheur qu'il n'eût pas eu la force de supporter.

Ella loua , tout près de Paris , une maison et un jardin où elle s'installa avec le vieillard; elle distribua sou temps le plus agréablement possible , l'entoura des soins les plus doux et se fit, en réalité^ son ange gardien. Dès que le comte s'éveillait, c'était sur sa tille que s'arrêtaient ses regards, car elle était à son chevet comme une tendre mère auprès du berceau de son enfant.

S'il voulait respirer l'air pur du matin , c'était un bras passé autour du cou d'Agathe qu'il descendait au jardin; c'était la main de la jeune fille qui cueillait, pour la lui offrir, la fleur dont il ^vait envie ; s'il se reposait à l'ombre , elle était à ses côtés; s'il lui plaisait de cultiver lui-même ses plates-bandes, elle partageait ce travail , essuyait avec sollicitude la sueur que le moindre effort faisait couler du front du vieillard ; elle le ramenait à la maison, veillait à ce que ses repas fussent préparés avec soin, et charmait tous ses instants par la lecture, la musique, ou par une douce causerie.

Elle avait quitté ses vêtements de deuil et chassé la tristesse de son front ; puisque son père croyait qu'elle n'avait rien h regretter, il fallait qu'il le crût toujours. Jeune , belle , aimable , pleine d'esprit et de talents , elle ne songeait pas à ce que tous ces avantages lui eussent valu d'applaudls-

MBients daps le monde; elle ne pensait ni am fêtes ni aux plaisirs qu'elle eût pu y goàter; elle ne dé* sirait pas même qu'une amie vint partager sa soli* tttde; elle ne vivait que pour son père ei n'avait pas une pensée qui ne lui appartint.

N*6(dRt pas assez riche pour faire recoostniire l'aile incendiée du château , elle avait chargé Robert de la faire disparaître entièrement et de planter des arbres pour dissimuler autant que pos* sible cette mutilation. Elle ne savait pas si jamais elle oserait conduire son père h Charleval ; mais elle voulait que , si cela arrivait , rien ne lui parlai de la catastrophe qui s'y était accomplie. Robert avait offert de flaire valoir les terres du comte , et le re* venu de ces terres suffisait aux modestes dépenses de la jeune fille et du vieillard.

Agathe avait dix-huit ans lors de la mort de sa mère; elle en a trente au moment où nous la re* ti*ouvons , et rien n'est changé dans la situation du comte.

— Mon enfant, dit-il à Agathe en faisant avec elle uu tour de jardis, j'ai pensé aujourd'hui sérieusement à quelque chose.

-^ A quoi donc, mon bon père? demanda* Agathe.

— A te marier.

— Mon père , vous m'aviez promis de ne jamais me reparler de cela. Vous savez bien que je ne veux pas me séparer de vous.

— Mais je ne veux pas non plus que tu me quittes. Que deviendrais je sans toi, mon unique affcctiott? Celui que je te propose pour mari ne pensera pas à nous séparer, sois tranquille; nuiis quand il y penserait, ce serait encore un devoir pour moi de t'engager à le choisir, parce que dès ta naissance tw lui as été pmmîse.

LA riLLE DJË L'AHTIQUMRE. 17

•— - C'est donc de mon cousin que vous voalez parler, mon père?

^ Sans douie, c'est de ce cher Ënoiiie , à qui je pense bien souvent.

— H n'y a qu^nne dUïieiiUé k ce mariage , c'est que M. Énaiie de Charlevai est, ik cotte heure, occupé à diriger des fouilles dans les ruines d'Hcrculanuni , on peut-être dans celles de Ni^ nive ou de Bubylone.

— Eh bien 1 voilà ce qui te trciB|^ : ton eou^in est à Paris ; il est venu me v^ l»er, pendant que tu étais à la messe,

— Et que vous a^-t-il dit, mon père ? demonda^ Âgatlie , saisie d'inquiétude ; car c'était la première visite que le comte eùl reçue en son absence.

— Il m'a. dit qu'il rentrait en France pour me prier de tenir la promesse que ta mère et moi nous lui avions faite avant son départ, de le prendre pour gendre.

Jamais, jusque-lù , M. de Cbarlevai n'avait paiié de la uîère d'Agathe*

— Bla mère avait donc aussi projeté ce mariage ? demania-t-elle.

— Puisque mon neveu le dit , il faut bien que cela soit. Je t'avoue que je ne m'en souviens pas , mtiis pas du tout. Ce quMl y a de plus extraordinaire, c'est qu'il parait que md aussi j'ai donné ma purole. J'y ai donc manqué , sans le savoir, en t'engugeant à te marier, en l'absence de ton cousin,

— Puisque je n'ai pas suivi vos cons«ils, mon père, Tou^ n'avez pas à vous inquiéter db cela. Vous savez que depuis la maladie que vous ayea faite , votre mémoire s'est un peu obscurcie ; el c<Hi)ine il y a si longtemps que moii consin est

18 LA FILLE D£ L'ANTîOlIAmE.

parti , il pourrait se faire qu'il eût raison. Mais pour lui, comme pour tout autre, ma réponse est que je ne veux pas me marier.

— Prends le temps de la réflexion , ma fille. Je me fais vieux, et je sens bien quit y a des moments où je n'a^ pas toute ma tête. Qui sait ce qui peut m'arriver d*un jour à l'autre? Que ferais-tu si je venais à te manquer? Une jeune fille de dix* huit ans, toute seule au monde, c'est bien triste. le n'ai pas l'intention de te contraindre , mais je mourrais plus tranquille si tu consentais à épouser ton cousin.

Pour M. de Cbarleval , Agathe avait toujours dix-huit ans; il croyait qu'elle avait perdu sa mère avant d'avoir pu lacounuitre; et comme la pauvre fille n'en parlait jamais , rien n'empêchait le comte de conserver celte idée.

— Je réfléchirai , mon père , répondit-elle , le médecin lui ayant recommandé de ne contrarier le vieillard en quoi que ce fût.

Le lendemain, Emile de Charleval vint faire h 8on OQcle une nouvelle visite. C'était un homme de quarante ans, mais il paraissait en avoir cinquante ; il avait beaucoup étudié , beaucoup voyage dans rinlérêt de la science, et, s'il ne voulait plus voyager, il se proposait d'étudier encore. A l'âge où l'on ne .«onge ordinairement qu'au plaisir, il avait commencé à se passionuer pour les siècles passés. Un fragment ô*i colonne, une médaille , quelques débris infor.nes l'uccu-* paient jusqu'à ce qu'il en eût découvert l'origine et reconstruit l'histoire.

Au moment où le comte de Charleval perdit sa femme et ses fils , Emile était en Egypte absorbé dans l'étude des hiéroglyphes ; il y reçut la nouvelle de ce malheur et apprit en même temps à

LA riLLC DB L'ANTtOUÂlRK. 19

quelle noble tâcliè s'était dévouée sa cousine. b'Ëgypte il passa en Asie, explora la Palestine et Tanclenne Assyrie, se rendit aux Indes, parcourut la Chine , et s'embarqua à Canton pour revenir en France. Il rapportait de son voyage une magnifique collection d'objets rares et précieux, au milieu desquels il comptait vivre comme au milieu d'un cercle d'amis sévèrement choisis.

Au milieu de «es savantes pi'éoccupations , il n'avait pas oublié la promesse faite par son père an comte de Charleval, au sujet d'Agathe, et ce qu'il apprit de la conduite de cette vertueuse ûlle lui inspira le désir de faire valoir l'ancien projet des deux familles.

La première fois que M«e de Charleval put lui parler sans que le vieillard fût présent à cet enlrerîen, elle lui déclara positivement qu'elle ne se marierait jamais et le pria de chercher ailleurs une épouse; il lui répondit qu'il n'était pas du tont pressé , mais qu'il la regardait comme dégagée de sa parole. Tcutetois , il demanda la permission de venir souvent voir son oncle, le seul parent qui lui restât, permission qu'Agathe accorda d'autant plus volontiers que son père paraissait se plaire beaucoup dans la société d'Emile.

ha plus douce intimité s'établit bientôt entre l'oncle et le neveu. Le comte n'éiaît jamais si heureux que quand , installé dans le cabinet de l'antiquaire, il touchait , Tun après Taulre , ces objets si divers, quand il entendait Emile raconter comment il se les était procurés , ou rendre compte des travaux auxquels l'avaient forcé ces ruines d'un autre âge. Si longue que tftt la narra tion, le vieillard l'écoutait avec son éternel sou-

iO LA MïVm Bfi L'iJrTIQyAlRS.

cira eC n'avait garde d'interromprf 014 de contredire le savant.

U arrivait Uw qttsiqvietm au eoiçte de s'eadormîr dans son fauteuil ; ma'^ ce (|at , da la part de tout autre, eût été «aus e^ous^ aux yettK d'Éoiiie, ne lui causait, de celle du vieillard, ai étonoemeot ni colère. U plaçait le plus dou-^ cemeni possible la tête de» soa oncle , afi<i qu'elle u'osciliut point à droite et à gauche , fermaîl le^ Persiennes , de crainte qu'un rayon de soleil ne vint lui frapper le visqge, prenait un livre el veiUait sur le sommeil de H. de Cbarleval avec autant de sollicitude qu'Agathe elle^mdiBe en* eâi pu avoir.

Deux ou trois fois sa cousine l'avait surpris donnant au vieillard ces soins touchants , et lui en avait exprimé toute sa reconnaissance. Klle voyait bien moins souvent son pèrei depuis le retour d'Emile; lamauvaise ^ison étant veuut» le oeoite » qui ne pouvait aller facilement chez son neveu et qui ne voûtait pas renoncer à ses. nouvelles babi* tudes, le força d'aeeepter un appar^ment dans sa maisett. En même temps il recommença h parler de niariage , et il y revint si souvent ^ que Mll« de Cbarleval, qui n'avait aucun motit pour ue pas estkner et s^imer son cousin, oonsentii à répouser , afin que Je comte connût avant de mourir le bonheur d'avoir un fils.

Pendant deux ans qu'il vécut eficoro , l'indulgente aRectîon qu'il avait in;spirée à Emile ne se démentît pas un instant, et Agathe n'eut pas à Fegretinr de lui avoir obéi.

W*^ de Chartevâd pl<Biir& )oi%temps son pèfe ; maïs péQt-être cette perle Itii tat*el1e encore moins sensible qu'à son mari. Il s'était tellement habhné à h p)néséiiee dn comte, qtî*il (mouvait dire : Quand H est avee moi, j^ ne stiis pas seul et nous ne sommes p»s deux. En effet, il étudiait tout hant deviiDt tét aiwî, qui, pour la dixième fois, l¥côutail avec amaint d'atteation que la première; et quand il voulait se^éistmire de Tétude, Il trouvait toujours \€ vieillard prêt è faire tout ce qu'il déâiralt.

Agathe lui restait, il est vrai, mais elle avait k s'occuper des soiûs du ménage; et, d'ailleurs, elle tt'eût pas été pour lui un auditeur ausâi attentif et aussi patient que lé vfeîUarl. Pour écouter son mari avec plaisir, il aurait fallu qu'elle le comprit, et le langage de6 ^ivi^ànis n'est pas t<iujdurs IntdKgibfe. La inort de M. de Cttarleval laissa un si graod vide dans la maison, qu'Emile dëclara qu'il lui dévedât inttposâîbH^ d'y rester. Agsitlie, ^, dépuis qiiatori^e ans, n'avnit point revti la chateun où elle âart née et le vHlagè Où on l'âfmàittaiit,lul proposa d'atlleir â'yëtabllr; te qu'il :k^€f|pta avec Joie-, car il Savait qu'à peu de dls-

22 U FILLE DE L^Al^TlQUAlttE.

tance de Cbaiieval existaienl les ruines â'une ciié romaine.

Robert, selon Tordre qu'il en avait reçu, avait tait disparaître les traces de Tinceudie; et si» comme architecture, le château n'était plus irréprochable, le bouquet d'arbres qui avait remplacé l'aile détruite alors, donnait du moins à cette demeure un riant .aspect: Le retour de la jeune lemme (ut accueilli par les témoignages les plus sincères d'affecjiou et de dévouement; chacun savait comment elle avait soigné son père et la regardait comme une sainte; mais si quelqu'un tut heureux de ce retour ine^éré. ce fut Robert, qui, depuis sa funeste visite à Paris» n'avait pas revu sa sœur de lait.

Il avait pris pour femme une bonne paysanne, qui l'avait rendu père de deux garçons et d'une petite fille dont M'«>« de Charleval lut priée d'être la marraine. Toute cette bonne famille habitait le châteaij ; Robert en était l'intendant et sa femme lu concierge. C'était grâce au tra>ail et à l'intelligente administration de Robert que le comte et sa fille avaient pu vivre à Paris, sans luxe, U est vrai, mais d'utie manière convenable. £n le qualifiant d'intendant, nous nous sommes servi d'un titre un peu ambitieux; nous aurions dû dire qu'il était le fermier de M. de Charleval; toutefois ce fermier ne prélevait sur le produit des terres de son maître que ce qui était indispensable à la nourriture et à Fentreiien de sa lamille.

Agathe n'était pas arrivée à l'âge de trente ans i^ans songer à s'inquiéter de la source à laquelle Robert puisuit l'argent qu'il lui envoyait; elle savait donc tout ce qu'elle et son père devaient à ce brave serviteur ; et comme elle voulait le dé-

LA riLL£ DE l'aM1QUA1R£. S3

doœniager de ce qu'il avait fail pour eux, eUe s'était réjouie de voir son mari bien décidé à se fixera Charteval.

Emile pouvait passer pour riche, si l'on comparaît sa fortune à celle d'Agathe, quoique ses voyages lui eussent coûté beaucoup, et sa passion ardeote de collectionneur, encore davantage. Touché aiTtant que sa femme du généreux dévouement de Robert, il tomba d'accord avec elle sur. la manière de le récompenser. Ils donnèrent pour cadeau de baptême à leur filleule la propriété de cinq be('tares de terre, peu éloignés du château, et y firent construire une maison, afin que Robert se trouvât dès lors tout à fait indépendant. Mair* Robert mit la ferme de la petite Agathe sous la direction d'un domestique et voulut continuer à travailler pour Mo»* de Charleval.

Refuser cette nouvelle preuve de l'affection la plus désintéressée eût été faire un véritable outrage à Robert; elle le comprit et accepta.

Un an après son arrivée à Charleval, elle mit au monde une fille, et, ne croyant pas qu'il pût se présenter une plus belle occasion de témoigner au brave homme son estime et sa reconnaissance, elle le pria de teu'r cette enfant sur les fonts du baptême, honneur que Robert reçut avec une surprise et une confusion d'une naïveté admirable. 11 la nomma Marguerite, en souvenir de l'infortunée comtesse.

La naissance Ae Marguerite fut la première joie véritable que sa mère eût éprouvée depuis <le longues années ; elle se consacra tout ectière à ce chei* petit être comme elle s'était vouée â 5on père vieux et malade d'esprit. Dès que l'enfant laissa percer quelques lueui*s de raison, la sage mère commença la tâche qu'elle s'était imposée

si lA riLLfi de: l'antiquaire.

éê développer son iûteHigèrtce et dé former son

ecBtir ft la yertii.

Il est bien rare que des soins assidus et éclairés restent sans résultat; ceux de Hn«de Cbarle?al, s'adressant à un naturel exceileut, portèrent les plus heureux jrésultau. A six ans, Marguerite était, de tous points , une charmante petite fille. Son caractère était doux, et la bonté de son' cœrjr faisait Tadoiiration de tous ceux qui la connai^aient. Robert Faimait autâint que ses propres enfontS', ett de son c6té, Marguerite chérissait son pdrraio au moins autant que son pèrts. Ce n'étmt pas que M. de Charteval se montrât indifférem pour sa fille, loin de là; mais absorbé dans ses recherches, dans ses études, il ne se prêtait pas, comme Robert, à tous tes caprices de Marguerite. 11 lui arrivait même quelquefois de répondre distraitement à ses caresses, faute dont Robert ne s'était assurément jamais rendu coupable.

Quand elle entraînait son père ù la promenade» au Ueu de courir avec elle, de grimper aux arbres pour cueillir quelque fi'Uit oublié qu'elle y apercevait, de descendre dans les ravins pour en rafpl^orter une fleur, de la placer et de la maroiènir hur le io^ d'un cheval de labour, delà mener an milieu du troupeau pour qu'elle pftt caresser lès jolis agneaux, toutes choses que Robert faisait Fans que sa filleule eût besoin de les lui dcmandier, si M, de Charlevâl venait à heurter une pierre de forme bigarre on à voir hriller «ur la terre «ne vieille ptècfe de métal rongée par le vert*de-gris ou la rouille, il s'arrêtait à la considérer pendant des heures entières, sans se rappeler que Marguetite était avec lui.

L^eufant impatiente s'approchait alors. ^

LA FILLE DE L'Al<TiOUAIRE. 25

-- Pourquoi donc né vîens*ia pas jouor, petit père? lui dîsak-elle. Laisse là ce vieux sou, et, quand nous serons rentrés, je te donneraf une jolie pelîte pièce toute neuve. Allons, viens, papa.

Emile n'entendait pas toujours ce que lui disait Marg'uerite; mais quand il Ten tendait, il cornniençaii un long discours pour lui faire com* prendre q-ielle irrévérence elle commettait en parlant' ainsi d'un morceau de cuivre on de Ter qui peut-être, étant décrassé, deviendrait une médaille très-précieuse; on bien il lui racontait rbîstoîre de la pierre qu'il avait trouvée et qu'il prétendait avoir appartenu au tombeau d'un illustre Romain.

— C'est bien beau, papa, ce que tu me dis là , répondait Marguerite, mais rhi.stolre d» Petit- Poucet est pics amusante. Si tu voulais me la raconter, ou bien celle du Chat botté!

-r- Tu demanderas ces contes-là à ton parraia, disait Emile.

Et la petite fille n'y manquait pas.

— Pourquoi donc ne^ ramasses-tu pas, comme papa, des pierres et de vieux boulons? demandât-elle un jour à Robert.

— Parce que je ne suis pas savant, moi, ma chère enfant, répondit Robert. Je ne saurais que faire de cela, tandis qu'il en orne son cabinet.

— C'est un joli ornement, je t'assure, dît en riant la petite fille. Un jour, je jetterai tout cela par les fenêtres.

— Garde-tVn bien, Marguerite-, ce sont des choses précieuses.

— Des choses précieuses.. . . Tu le trompes, mon Robert. Il y a d'abord des pierres de toutes les formes, de toutes les couleurs, et jusqu'à des raor-.

36 ^ LA PILLE DE L'aNTIQUAIRE.

, çcaux de tuile. Il v a des boUes de fer ou de cuivre toutes trAs-laides, des tasses ëbréchées, des cruches sans anse, des armes rouillées, des lanies de couteau sans manche, et des maqcbes san^ Jame. H y a des masques, des bras, des jambes, des hommes de fer qui me tont peur qmind j'entre dans le cabinet et que papa n*y est pas. Il y a de vieux livres dans lesquels je ne peux, pas lire, et toutes sortes de vilaines choses.

— Elles te paraissent vilaines, parce que tu n'en connais pas la valeur ; mais ton papa ne les donnerait pas pour beaucoup d';|irgent, et il faut prendre garde de les briser ou.de les égarer; car tu lui ferais beaucoup de peine. Songe, maxhère enfant, qu'il a été bien loin, bien loin, qu'il a traversé les déserts et les mers pour aller le* chercher.

— Mais a quoi cela peut-il servir ?

— Je suis au$si ignorant que toi là-deseus, Biargueriie; mais les étrangers qui viennent ici par hasard disent qu'il n'y a pas en France, à l'exception des musées appartenant à l'État, de cabinet pins riche en antiquités que celui de M. de Charleval.

La mère de Marguerite lui tenais à peu prèç le même langage; aussi s'hdbltua-t*elle peu à peu à'çonsidérer avec un certâiiQ respect toutes les vieilleries qu'elle avait d'abord tant méprisées* Elle ne troubla plus son [)ère dans ses réflexions, et quoique les di$sei:iations qu'il faisait tout haut n'eussent pas pour elle plus d'intérêt que par le passé, elle les éccuia pour lui plaire.

' Les ruines voisines du château de Charleval attiraient de temps en temps des ardiéologues et des antiquaires. Émile> qui avait évité d'abord de les y' rencontrer, lia conversation avee eiix, et, par

leur interxn^i^ire , 4^vim loenibre df plus(etir$ socUtés savantes. Cette ^o^veile impulsioii ^isyiu don* née à ses, travaux , il s'isola plus complètement encore de sa famille et passa presque toutes ses journées enfermé 4^ son cabinet.

M»« de Cbarleval en é)[>rpuv^ ai|t^iiit d'U^q^i^tude que de cbagiin; inaîs die essaya vainement de rarractiei? à totites sfsi pr^çMp^^QPS scientifiques.

Pendant le$ premiers temps de son séjoar au château, il s'était appliqué à mettre en ordre les papiers du comte; il avait pris à cœur de ftiir« veiller, sous la direction de Robert , la mise en var leur de ses biens , il s'était occupé de l'avenir de sa fHle-, mais tous ces soins vulgaires étaient désor* mais baniHs de sa pensée.

— Vous nous négligez beaucoup, Emile, lui disait quelquefois M"« de Cbarleval , et je crains que le ti*avail que vous vous imposez ne nuise à votre santé.

— Je suis fâché de ne pouvoir être tout à, vous, çommje autrefois, répondait Tantiquaire; j'ensuis plus privé que vous , soyez-en sûre ; mais Vhnportançe deç recherches que j'ai à faire ne me permet pas d'écouter mes regrets. Quant à ma santé , elle est bonne , Dieu merci ! Mais quand elle ne le serait pas , il me sei*ait impossible de discontinuer mon travail. Plus tard, m^ chère amie, quand le point sur lequel nous ne sommes pas d'accord , mes confrères et mojl,, sera éclaire! , je reviendrai , soyez tranquille , et à vous et à notre aimable enfant.

— Vous ls| tro.pye? aimable ?

— Je voudrais bien qi^e q^ye|q^*^¥) Q^t la ju|;er autrement! Elle a de Te^ftiçit, ^laraisqn , d^ i'en-

ii LÀ PILtt: Dti L'ANTliÙÂtfiS.

jouemeat, de la seosîbilîté; elle est ce que v6u^ deviez être à son âge , na chère Agathe.

— Croîrîezvous , Emile, que la* pauvre petite craint que vous ne Taîmlez pas? Elle est jalouse de vos vieilles pierres , de vos médailles , de tout ce qui vous arrache à su tcMresse.

— Elle croit que je ne ralme pas? Mcis il faut la détremper, ma chère amie, vous qui savez qu'il n'y a rien que j*aime autant qu'elle et vous.

— Si ce n'est votre cabiaet d'antiquités.

— Agathe , vous voulez me faire une mauvaise querelle* Attendez , ma chère, je vais vous lire le mémoii*e qui m'est adressé par le président d'une société dont je fais partie depuis trois mois , et vous verrez si je puis, eu conscience, laisser pus*, ser , sans les rectifier , des erreurs aussi grossières que celles qu'on a osé soutenir dans la dernière réunion.

— ^Vous savez , mon ami, que, si grossières que soient ces erreurs , elles ne me frapperaient pas. Mais puisque vous les jugez telles et que vous ne pouvez qu'avoir raison , rectifiez-les.

— A la bonne heure , ma chère Agathe , je vous reconnais à cette parole.

— Seulement je crahis qu'après ces travaux il ne voiis en survienne d'autres, et que nous ue finissions par devenir presque étrangers l'un à l'autre.

— * Vous voilà aussi peu raisonnable que votre fille.

— C'est pour ma fille que je m'inquiète, Emile. Quoique votre présence me soit bien douce, je saurais m'en priver sans me plaindre; mais je me demande , mon ami , ce que deviendrait cette chère enfant, si je venais à mourir.

-^ Seriez-vous donc malade , et me cachericz-

U FiLU DE l'amtiquairi:. 99

vous v<^s souffrances? dit Emile alarmé. li faut envoyer Robert à la ville, ou plutôt j'irai moi* Biéaie.

— Rassurez-vous , cher Emile , je ne suis pas malade; mais il n'est pas n<^cessaire de souffrir pour songer à la mort. Et puisque nous causons sérieusement et amicalement , diies-moi ce que der' viendrait notre Marguerite, si je venais à lui -être enlevée.

^ Ce serait un grand malheur pour moi et un plus grand encore pour elle. Qui pourrait jamais vous remplacer auprès de cette enfant? Ce ne serait pas moi , je Tavoue. Je n'eptends rien h réducaî* tion d'une fille. Ah! si nous avions eu un gprçon, je ne vous en aurais pas longtemps chargée; il n'aurait pas eu d'autre maître que moi , et vouç auriez vu quel antiquaire j'en aurais fait. Oui, j'ai regretté souvent de ne pas avoir un garçon* J'acrais recommencé avec lui mes voyages, je n'aurais pas voulu qu'il parlât de tout sans avoir rien vu , comme beaucoup de gens que je connais et qui se prétendent savants; j'aurais voulu qu'il éiitdîât et réfléchit longtemps avant d'émettre une opinion.

— Vous auriez eu raison» mon ami; mais, au lieu d'un fils, nous avons une fille...,

— Que vous élevez parfaitement et qui vous fera honneur , ma chère Agathe. Aussi rendez-moi la jo,sticê de dire que je m'en rapporte complètement à voHS et ne m'intorme même pas de la méthode que. vous employez pour l'instruire.

-^. Vous vous ea oi.qipez trop peu, Emile, et c'est précisément le reproclie que je vous faisais. P«rfsque Marguerite a le bonheur de posséder son père et sa mère, il £iut que son père et sa mère travailléDt à son éducation.

3Ô LA FiLLfi tË, L'À^TIQUÀIRB.

— Que ne partlé^^Votl^ ftlfiè tAt, ma cfaèk^e? Je siiis tdut prêt k faire oe qàe \éai dînerez. Qûê voulez-vous que je lui enseigne? Je vous d!ioûe toutefois que Je liii ci^Oiis peu de gOflt poitr l'âr cfaéolôgiè et la nttthisitiâtlqoe; j'ai essayé dé lin en ûb^tM quelques notion^, mais elle m'a liien dfstfâitètikeUt étante.

-^ Ceê séléticfes Im sont tôât à latt lûutttëfe , et vous avez bien fait de renoncer à les lui iAeuN qtiei^. G6ti!kpréilez-ri)^ bien, n)Ôn Atniè : je né vous demandé ^àâ d'inétnïtré MargiièHtë : lé èavoir qnè VoUft pbâisédèz est biéti itop àu-deftsUs de ^ei fistcuttés; mais je noni prié de ne pa^ vivre comme si Dteio n6 tiotifs avait pas dotinè a'enlant*, je v6as prie dé vous asisureic dé tt^mps en temps des pl*ofltén qu'elle a (àilâ, de Itii donnée à Focdâ^lon qoélquéft bons eonseiU, de Fétieourager an travail , dé toi témoigner , quabd ellëraurà méritée ) votre àfttisftidtiryti. vott*é bouté la toticAéi^â, elle fôni ëâittfa gfé de dépendre }ûsqu'a éllé, et tous paiera par àa tendresse et ra édnffjiticè le iâeriflcé que vo«!S lui fêrée. Si loutefdîé c'é^t uA sâérifice. Détûm*né« m peu léft yénx du passé, mon* thër Emile, portez-les vers Tavenir, et dites-Otôi si cette dôticè et joHe ënfatit, qui grandit âtfprès de vous , n'est pa» tout ce que vous po^sédeï de plus précieiil.

--- A qui lé dftë^-vodi, cfaère àndo? Cm un Irtgré que ma ftilë , et je me suis vraimeut àpplaiidi éootëttt de ce qtr'oti lui ait ddmié lé àom dé Marguerite, qui stgéiBe pëfle, Comme VOtis le âtfveÉ. Aussi Je totis aiSàUré due )é m'ocèîiperai d'eue avec piai^lf^ dès qae faAîai terminé les f^^vatlt q«e Je viètiià d'éàtréprendre. Vête t'iiatei qa'è me rentoyer, et je idi domn^ ebirtiiié Jbur une heure de leçon. CerCéi, Je Mil tih bdâ p»é,

L\ FILLE De L'antiquaire. 31

et je ne veux pas qu'elle en doutî , ni vous non plus, Agathe.

— Moî douter cle vôiis, mon ami? I)ieu m'en gardé î Ne m'avez-vous i)as prouvé par votre conduite envers ition père que vous avez le cœur le meilleur et le plus noble qu'on puisse trouver?

yjaè de Charlevàl avait raison : son mari élait Bon , générciix, t>Iejn die délicatesse , incapable de manquer volontairement au moindre de ses de- Voîrs ; il aimait sa fille, car il eût donné son sang pour elle; mais sa passion pour TsKltique l'absorbait tellement , que tout le reste disparaissait à ses yeux.

Aux efforts que faisait sa femme pour le ra« mener à la vie de famille, il ne répondait pas autrement que nous ne l'avons vu ; mais une étude succédait à Tautre, et le moment où il s'était engagé à se rappeler qu'il était père n'arrivait jamais.

Marguerite n'en éprouvait pas moins pour lui la tendresse la plus vive; elle ne détestait plus comme étant toute petite les pierres informes et les débris de toutes sortes qui avaient le privilège d'ex* citer chez lui des transports d'admiration, et quand elle entrait dans le cabinet de l'antiquaire , elle ne jetait plus sur les objets qu'il renfermait un regard d'envie et de dédain. Sa mère lui avait représenté les travaux de M. de Gbarle\al comme très-nobles et très-ntiles au point de vue de la science, et cela suffisait pour que l'enfant respectât ce que rindifférençe de son père avait d'incompréhensible pour elle.

lin^de Charleval avait dans sa fille l'élève la plus studieuse et la plus docile ; aucune peine , aucun ennui ne coûtaient à Marguerite pour témoigner a cette bonne mère combien elle appréciait s«»

3^ LA FliXE DE t*A;iiTlQUAinE.

soîn8 el 8o:i affection. P( ui-élre Ic^ cùl-clle reçus avec moins de reconnaissance et comme une chose qui lui était due , si elle n'eût comparé cette maternelle sollicitude qui l'entourait sans cesse à risolenieiit dans lequel l'eût laissée M. de Charle\al.

Puis, les personnes qu'elle voyait le plus, souvent parlaient de sa mère avec tant d'éloge , avec une vépération si sincère, que Marguerite ne se lût jamais pardonné de raOliger par sa paresse ou sa désobéissance^

Dès que Hm» de (^haiiéval eut reconnu qu'elle ne pouvait compter sur son mari ni pour élever Mar* guérite ni pour s'occuper de son avenir^ elle se cliargea de ces divers, soins.

— Si j'étais veuve, se dît-elle, ne saurals-je donc pas tout (aire pour assurer le bonheur de ma fille? Dieu ne m'a pas envoyé cette épreuve , je l'en remercie; mais je vais agir désormais comme s'il avait rappelé à lui le père de mon enfant.

Plusieurs comptes relatifs à la succession du comte de Charleval restaient à terminer; elle les régla, et, d'après l'avis de Robert, eUe prit les moyens les plus efficaces pour améliorer son bien. Elle vendit, sans que son mari s'y opposât, des terres de nul rapport , et acquitta des dettes jadis contractées par son père; elle mit le plus grand ordre dans les affaires dont elle avait laissé la direction à M. de Charleval, et elle acquit la certitude que si Marguerite ne devait jamais être une riche héritière, elle jouirait du moins d'une fortune suffisante.

Mais sa tranquillité à cet égard ne dura pas longtemps. Elle apprit , un jour, par le notaire

dépositaire de ses fonds, que son mari s'était présente dans son étude , pour toucher une somme de 6,000 fr. Elle n'eut pas besoin de s'inquiéter de l'emploi que M. de Gharleval en avait fait , car elle vit, le soir même, deux hommes apporter au château une statue toute mutilée et un assez beau vase étrusque.

— Vous avez fait une acquisition , mon ami ?

dit-elle à son mari , qui entra au salon , quelques instants après , en se frottant les mains d'un air de jubilation.

— Une acquisition magnifique, un marché d'or. Mais venet \o\t, intu chère Ag'athe ; viens tasési , Blarjguérite; jé Vévtt qiie vous aâtnitiet célaî ttlutes lés de^x.

— Vraiment, père, dK Ihhgtiëriie , qui tfe savait pas de 4tioi il s;'égi^satt, c'est quelque chose ée bien joK*? '

— Cëst4-direr qwé je «e' croîs pd^ qu'il y ait rien de tirietf^ datfs le^ mûi^f^ de PitU. Aussi ce A^est p^s ^nt peiûW que féti êuU devenu possesseur ; le marquis de Valbois y tenait tant.

— Ah ! mon h'ïën , ^'6tth Iffargti^rité en entrant dans le cabfniet , setai^ce cette ^atUé i^tttÊ bras et sans ncz^

— Une Minera tëirôn^té dianslfes ruines d^an temple romain , dit orgiiëfflétl^iiiénîf M. de Charleval. Elle est rAtltilëe, H ès^ irvn\\ mais rien que par ces draperies et té' pbtl! de ccfttc tête, on peut voir que la ^atûah'e àùtl^ivie tfû rien produit de plus parfait.

Marguerite avait énVlB dé dtrë* que rien né lui paraissait phi^lafd; itrdsf ette s'en garda bien , et , apercevant le vase étrusque , elle en loua U forme gradettl^e.

^ Il es( fort beâta, en effet, dftN. dSirCH^té-

LA FILLE DE L'ANTIQUAinÉ. 35

vat ; mais dix yaseià comme cd^^ ne voleat pas ma statue. C'est un morçêaii unique. Dè^ ,4ue je fil vu , je mé SUIS promis quMl m'appartieiîdr^t ^ h quelque prix que ce fût. J'ai cru un moment qu'il jfne serait chaudement disputé^ mais comme je lie m'étais pas prononcé sur sa valeur, e^ n'avais pas laissé voir le désir que j'avais de le posséder, mes confrères, qui , entre n^us ^ né sont pas tous coiîdaisseu^s, ont dit comme Marguerite : Une statue sans bRis et sans nez.... Le marquis aê Valbois n'était piàs de leur avis ; il a poussé l'enchère jusqu'à 5,000 fr.; j'en si m|^.£,000, et il s'est approché de nvoi , éi^ me disant : ù Si je n'avais pas âi Paris un fils qui fait son, droit, l^ paierais la Ainerte 20,000 /r. plutôt quié dé vous la céder. > ^ ^ , ,. . . î.

— Ainsi, cela coûté 6,o6ô <r., moii père? dit Marguerite.

— Ni piu^ ni moins , nia pfte , et c'est pbuif rien ; car vtioi aussi j'aurais bien été jusqu'à en offrir le chiffre fixe par lé marquis. .

— Vous n'avez pas de fils à Paria , dit M™* de Charieval.

— Il parait que celui de ce pauvre piarquis lui inanpfé ua argent fou; mais les^ Valbpi^ sont ricljes , et je <:r6îj5 que si mon adversaire avait counû louiè là valeur de cette statue , il ne me rauraît pas laissée. ...

. — . Peut-être, mon araî. Ûh père de fainîlle doit, avant tout,, songer à ses enfants, et le marquise sagement agi. en né s'obstinant pas à vous disputer cet objet, dont youç ne trouverieii peùt-r élre pas 300 fr., si vous étiez obligé de vous en dessaisir. .!.♦,..

— :. 300 jr... Mais on m'en offrirait 300,000 que je ne 1â donnerais pas.

36 tA FILLE DE L'AiftIQUAIRB.

— 300,000 fr. feraient une belle dot à Margue-; rite, dit doucement Mn« de Cbarleval.

<— Il est vrai , je n*y songéaii» pas. Hais pour ma fille , je ferais bien ce sacrifice.

— Oh ! mott cher père , je ne veux pas que tu te prives jamais de rien pour moi , s'écria la petite fille en se jetant à son cou.

Emile lui rendit ses caresses avec effusion.

— C'est le devoir d'un père , dît-il , de se priver pour ses enfants.

— Surtout quand il ne peut satisfaire ses fantaisies qu'en compromettant leur avenir, ajouta la mère de Marguerite.

— Vous faites bien do me rappeler que nous n'avons pas la fortune du marquis de Valbois , reprit Emile ; je tâcherai de ne pas l'oublier. Quel bonheur que la Minerve n'ait pas monté jusqu'à 20,000 fr.

Agathe tendit la main à son mari , pour le remercier de l'avoir si bien comprise , et, lui moniVanl Marguerite , occupée à regarder de tous côtés le vas^ étrusque ^ elle lui dit :

— Vous l'aimez trop pour vouloir la ruiner. Je puis être tranquille , n'est-ce pas ?

— J'ai cédé ik je ue sais quel entraînement, sans penser que 6,000 Ir. excèdent notre revenu d'une année. Mais c'est qu'aussi cette Atinerte est si belle! Enfin, je vous promets, Agathe, dénie méfier un peu plus de moi-même à Tavenir.

Cette promesse ne rassura qu'à demi TA^^ de Charlcval; elle savait qu'avec la meilleure volonté du monde, Emile n'avait jamais tenu la parole qu'il lui avait souvent donnée de s'occuper de Marguerite. Elle ne l'accusait pas , elle le plaignait et elle s'effrayait de l'avenir.

Cependant, plus d'un an s'écoula sans que pa-

Là flLLfi dE l'àntiquairic.. S7

reille dépense se reouuTeV&t, et elle reprit oii peu de confiance. H lui semblait même qu^ son mari s'arrachait avec moins de peine k &% laborieuse solitude et qu'il contemplait avec un peu moins d'enthousiasme et d'amour les richesses de son cabinet. (1 passait quelquefois la soirée au salon, lisait les journaux, causait avec sa fille et la priait de se mettre au piano. liC regard distrait de H. de Charicval prouvait bien, U est vrai, qu'il n'enlendaît pas toujours ce qu'on lui disait, ou qu'il était peu sensible aux charmes de Ja musique; mais celte distraction valait encore mieux que son absence.

— Tu deviens bien bon pour moi, papa, lui dit un soir Marguerite; tu quittes tes livres, tes papiei*s, ta chère collection, pour écouler mon babil ou mes sonates. Je voudrais pouvoir te dire combien je t'aime, pour tant de condescei^danee ; mais regarde-moi dans les yeux, et tu verras si je suis heureuse.

Emile serra sa fille dans ses bras ; mais sa femme, qui examinait Teffet produit par les paroles de Marguerite, vit qu'il étouffait un soupir.

— Quelle contrainte il s'impose ! dit-elle. Ah I je dois lui en savoir gré.

I^ jour suivant, M. de Charleval descendit plus tôt et rentra chez lui plus tard. Marguerite redoubla de gentillesse pour le remercier de sa bonté, et Agathe fit appel à tout son esprii et à toute sa gatté pour lui rendre agréables les heures qu'il passait auprès d'elle et de sa fille.

Cela dura deux mois. Emile paraissait content ; il parlait ù Marguerite avec douceur et tendresse, îl était moîiis distrait que par le passé, et souvent il souriait en écoutant sa fille. M"*« de Charleval se fût beaucoup réjouie de ce chaur

38 U ntVÈ M h*k*rHivknit.

gèiD^m, si eue n'dit têtûitùiiê Une sôS intivi â&reÉA\i pSé et perdait Tàppetit. EQé lé' lùf ait ; if rét)6ndft qu'if ne i'étàît jamlaiaf mîéùt porté, et il télaitk et voir ilri ttiédècin èônime èilè ié lui conseillait.

Robert, à qnî elle fit part de sds craSntës, lui àvouà que plusieurs personnes avaient, comme elle; remarqué l'altération des traits de A. dé Cbarfevaletlui avaient demandé, àlui Robert, si son maître n'était pas malade.

•^ Je Croîs, dit-il. Madame, que Télat de monsieur n'a rien d'alarmant; pourtant il faut que je vous dise une chose : c'est que depuis plus dé htôt jours il n'a guère passé qu'une heure dans son cabinet. Quand vous le croyez enfermé avec toutes ses curiosités, il se promène dans |^ petit bois, comme un homme qui n'a ^as la tête à lui. n court vers fe paVillôn qu'il habité, revient sur ses pas, y retourne encore, et (ait ainsi jusqu'à ce qu'il rentre auprès de vous et dé mademoiselle. Hier, je me suis approché tout doucement, et je suis arrivé sans être entendu derrière le petit bosquet, à l'angle du p^nillon. Monsieur tenait à là main la clef dé son cabinet; inâi^, au moment de la mettre dans la serrure, il l'a viVéihént jetée dans l'allée, en s'écriànt : • Noii, non, Agathe m'a dit que je ruinerais ma fillé. • . .

— Ahl je devîîie tout, dit M»* de CharlevâK Il veut rompre avec ses anciennes habitudes, de peur dé se laisser entraîner à dé follejS dépendes, et la lutte est au-dessus de ses forcés. Maïs iï tomberait inalade, il mourrait peut-être.... I^ous ne pouvons accepter un tel sacrifice. •

— le pensé comtaë madame. Il y a des géris' qui meurent du liial'du payi. Eh bien 1 c'est le ma^ du pays qné monsieur a ; car il ^ plairait partout,

LA iflLÎB DE L'ANTIOtAIRt. S^

1%» iMs Sir, m mim de miàieà lè9 élè^s rares et précieuses qu'il possédé. Sôti j^à^, ce K'éët ^ë ptas lâFraiieè't|ué)a Chine ou 1<^ Gramtes-IiHies, c'est soir Jcabineo d'àntiqaités;

— Pauvre Emile ! dit Agathe. jCombien il à ^Hf* fert sailft se plaîbdre t

ApcèB le Aller, Mâfri^erîte, 4ue sa îûSh dvait prévenue, dit à M. deCharlëval.

•^^U mê slénift^ <)ili11 y à bien IbAjsféïhrJi, j^ëfé, qiiè iû néixS à^ fàtt lè^' HbAnléurÉ dé ct^&i toi. Tu pÉt&Ééé m^À té3 adirées îd, ô*e^ll biefh vSàiMe à tôl ; nnisiis ce ({iA le serait plus énfcioré, éerait de néus h\té Se iettip^ eii teiûpi âdMSre¥ îëé tf éàô¥i5. N'es-tu pài5 dis âion avi^, iiAmiaQ?

— Tofdt C0 qui té fait pUSfelr M'est agféable, chère enflâot, et; si ton père v<étit doud reéeV^ aujourd'hui, j'en serai charmée.

— Ta entends, boni papïi? Allons, d^ide-tôt à parler ce' soir comnié un profèslsenr datis $d chaire. Je veux rhîâtoiré dé la cOupe dé fei* dans laquelle tu de liiiâl dés* ann^ui^el qiletques petites médaillés.

— YvêS, bien vrai? démanda H. de CBarlëVàl, dont les yéûit brillaient d'iln vif ^at. Tu veuf que je téracoiïté?....

— L'hisftoire de cette coupe, oui, bon père: je ^uis sure qu''elle ësi très-iiitét*ëssànté. Hais atlons chez toi; tu n'es sf bieii pdui^ éduser^qùé dans ton grandi fauteuil, au mUleu de toutes tés rictieésésl

— Faut-il cSler à' ce caprice d'énfânt, M chère Agalfiét dît Emile.

— Marguerite tfest pas habïïùée à' ce (jue nous lui refusions quelque choéé; et si cela né vous gêné pas, monami....

— Si cela né me gène pas! niais aii corttrâîre,

40 U FIIXE DE l'antiquaire.

j'en suis ravi. Que de i>onnes soirées j'ai passées ainsi avec voire digue père I

-r- Ainsi, c'est entendu, dii Margnécite, en prenant uu caudélabre sur la cheminée. Je marche devant.

Elle traversa l'allée au bout de laquelle était le pavillon, et attendit que son p^e ouvrit la porte; ce qu'Emile eut peine à faire, parce qu'il tremblait de joie. Il jeta un tendre regard autour de lui, et, prenant Marguerite dans ses bras, ilcouvrit de baisers son front et ses joues. L'aimable enfant s'assit à ses pieds, et, posant ses coudes sur les genoux de M. de Cbarleval , elle Tinvita par uu petit signe amical ù commencer son récit.

— Je le veux bien, dit Emile, à une condition toutefois : c'est que, si je vous ennuie, vous me le direz.

Mais ni Marguerite ni sa mère n'épronvèi^ent un instant d^ennui. L'antiquaire leur épar.gna tous les détails scientifiques dont il était ordinairement prodigue, et il se borna à leur conter les incidents du voyage à la suite duquel il s'était trouvé possesseur de cette coupe. Ce récit intéressa l'enfant. Quant à M<°e dd Cbarleval, elle prêta plus d'attention à la physionomie de son inari qu'à ses paroles, et elle se demanda, en le voyant si heureux, comment elle n'avait pas eu plus tôt l'idée de réunir là le père et la fille.

Le lendemain, Emile paraissait rajeuni de dix ans ; sa gaité et son appétit étaient revenus. 11 u*at* tendit pas que Marguerite s'invitât à le suivre chez lui, il lui promit une histoire beaucoup plus intéressante que celle de la coupe de fer, et la soirée se passa le mieux du monde.

-r Tu ne te trompais pas, mon cher Robert,

LA FILLE DE L'aMTJQIUIHG* 4\

dil M*« de Clurlcvai ù son hère de Jait; iioire malade n'avait que du cbagria ; il esLguéri.

^ Ah ! Madame, je m'en suis réjoui ce HiaUil* Quand je uie suis levé, quatre heures n'élaîeol passoîinées; mais monsieur était déjà ù la fenêtre de son cabinet; il secouait nn parasol chinois; car vous savez qu'il ne s'en rapporte qu'à lui da soin de r-anger et d'épousseier tout cela. Jamais je ne l'avais vu si gai; il chantait, je l'ai entendu*

— Il va s'attacher pltis que jamais à tout ce qu'il avait voulu quitter; mais qiioi qu'il arrive, je n'oublierai pas avec quelle générosité il y avait f énoncé.

, -- J'espère, Madame, que ce que vous redoutez n'arrivera pas.

— 11 en sera ce qu'il plaira à Dieu, mon boa Robert. Je me rappelle avoir souvent entendu dire à mon père : « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Je ne pouvais laisser souffrir mon mari^ puisque je savais quel remède opposer à son; mal.

— C'est bien beau ce que monsieur a fait là.

Quand on a un si bon cœur, il me semble qu'il n'y a pas de danger qu'on oublie ce qu*on doit à son enfant« D'ailleurs, ma chère petite Blienle est si gentille, qu'il est impossible qtie son père ne l'aime pas à la folie, quand il la connaîtra mieux. Je .n'ai pas la mohidre inquiéttidc làdessçs, et j'espèie que madame n'en aura bientôt plus*

Robert avait raison de comptei! s«r le pouvoir de Marguerite. Elle fut si tendrey si empressée, $( charmante, qu'elle devint eniièremeni maltresse, des volontés de son père. La tranquillité la plus parfaite lignait au château depuis six mois, quand M. de Charleval annonça à sa femme qu'il allait faire nin petK voyage. Le président d^to^

4ft LA riLLB DE L'ANTlàUAlRE.

société savante dont il faisait partie l'avait iiivitë à se rendre ^vëc lui en Brétaj^ne; afin de décider si certaitieé pierres sur leè^u:èUe^ un ^i^anci nombre de rapports lui avaièrit été présentés avaiérit une origine romaine ou teutoni(]ue«

M»» de Charte val n'éssaya pas de lé rëtèiiir; mais Marguerite témoigna, en lé voyant partir, fin cbugrin si vrai, ê|u1i èti Tui louché jusqu'aux larmes. Il lui prdrtilt d*abrégei* a(itànt ()ue possible le temps de la Siipâràtion et de lui rapporter de jolis coquillages. .

— Non, ncfn, dit Marguerite, je n'en veux pas. Si tu allais au bord de la mer, tu es si distrait, l)Ué tu m verrais pas venir la marée, et tu périrais conime les deux beaux petits enfants dont j'ai Jd «se matin rbîsioîrè.

Emile sourît, et s*engagea à né pas s'dvehtbrer sur là grève à l'heure de la hiarée. Là petite fille fit encore une foulé dé rebômiiiandatrons àbxquéllés l'antiquàirè plrdmit d*obéir, et ils se dirent adieu.

^S^ dé Gharlèvàl avait compté sur une absence de trois semâiiies; rtiais douze joiirs après son départ, Emile était de retour.

— Je n'ai pu me passer de vons plui longtemps, d!t-il à Sa femme et à sa fille ; j'ai donné mon avis au président et je n'ai pas voulu l'attendre.

— Et Forlgine de ces pierres est-elle cnfiu reconnue? *

— Bah! dît Emile, ce sont des pierres druidiques, des dolmens et des penlvans; un enfant aurait dit cela tout dé suite; mais les savants veulent sbnvéht voir ce ()al n'existe pas. Quaut à moi^ je fais aujourd'hui ^èu de cas dé là setence, àiim douté parce qiie j'ai apprit à connaître le bonfteuf.

LÀ FILLE bk L'À^riQlJÀiRÈ. 43

Agathe remercia Dieu. Depuis qifelie avait jpétdtl éa tftêpe et ses frères, elle n'avait pas èpronvé uïi iâsUint dé pareille joie.

-^ tta n'as pds l'apporte (Quelqu'un de ces dolmens ? demand*<i Marguerite , fouillant , en vbi èâfant gâté, danb les pochés de son père.

— ta dolinèn dani nia tiôchè! s'écrîà Emile •Àvèt iih bruyant éclat de rire. Certes, voilà une question que personne ne pourrait pardonner à la tiHe d'un antiquaire.

~ Damé ! tfëst tù fatite , pétît père; môî je ne demandé qu'à rii'insirtilre. Voyons, puisque je Vierii dé ^irè une grosse bévue, encore fàut-H que je sâcbé poiirqiloî.

— Apprends donc , chère enfant , que les dol^ iïièns sôiit d'étioirmëà tâbJeè de piérfé , ftitr lesquelles les druides isàcrifiaieiijt à la pivlhitè des vîctinies faunâàînés , aiiisi qtié llndiqiie une es-* 0éce dé rigole crèÂséè ad bord dé plusieurs de ces tablée, rigdiés ëvijémmént destinées à recueillir le sàn^.

— Oùélle HorrëUr I i'étHà Marguerite. Comment péut-il y avôtr éù uôë religion qui prescrivit dé tels siicrîfîceà! baôs rhislôiré sainte , j'ai vu que Dieu ordonnait à Abraham «d'immoler Isâàc ; mâts c'était pour é|[>rouver là loi dd père et l'ôbéisààni^é dû fll^; car âti moment bh le glaive était levé sur la tête de là victiniè , tiii aif^ge vint az^réler le bras d'Âbrdhâm.

— Telle était pourtant la religion de notre pays , avant due të christianisme f eflt répandu sd bïen^isantè lumié^rè. Cèiiié relîgidh , dont les mystères inspiraient S sëSi adeptes titié ^"rbfônâè terreur, iiè cëâii là placé qu*à !à l'ôî de f ÉVangîle ; car, après la conquête dëà Gaulés par lifflès Cfear , les Romains y introduisTrétit eu vain les éttinités

44 U FILLE DE l'aKTIQUâIRB.

du pagauisine. Ces divioités D'oblioreni que des simulacres de respect ; les druides, retirés dans les foréls, éiaieni toujours les seuls prêtres qui eusseul autorité Siur la nation. La Bretagne , ou .plutôt TArmorique , car celte province se nommait autrefois ainsi, iut leur dernier asile; ce qui explique pourquoi Ton y trouve en plus grande quantité que partout ailleurs des vestiges de leur culte.

— Jiferci de cette explication , moif bon père. Je m'applaudis de t*avoir adressé la question qui me Ta value. Je vois que je suis encore bien ignorante, quoique j'aie tout près de douze ans; mais je veux étudier beaucoup pour ne pas te faire honte , à toi qui es si savant.

— J'y compte , ma fillo. Mais tu n'oses donc plus me demander maintenant ce que je t'ai rapporté?.... Voici d'abord des coquillages : tu choisiras dans cette caisse ceux qui te plairont , les autres seront pour moi. Coiçme tu prendras les plus beaux , les plus rai*es me resteront. Puis , je t'ai rapporté encore autre chose , une jolie petite perruche, que j'ai achetée à Paris ; va la demander h Robert. Je l'ai envoyé la chercher,, et je crois que le voici qui rentre.

Marguerite ne se fit pas répéter cette invitation , elle courut chercher l'oiseuu et revint toute triomphante le montrer à sa mère.

— Marguerite ! Marguerite ! dit tout à coup la perruche,

— Elle m'appelle ! elle sait mon nom ! s'écria la petiic fille en sautant au cou de son père. C'est loi qui le lui as appris ? Merci , m^rci, bon père ! Ah! si je pouvais te causer autant de plaisir que tu m'en f:iib, combien je seraii heureuse !

-- Sois toujours bonne , douce et studieuse

Là FlLLB DE L'AiNTlQUAlRS. 45

comme tu l'es , mon enfant , répondit Emile , et je n'aurai plus rien à désirer.

— Je le serai plus que jamais , je le promets à maman et à toi, cher petit père, dit Marguerite.

Puis, après les avoir embrassés l'un et l'autre, elle sortit pour aller montrer la jolie perruche à ses amis, les enfants de Robert. Tous les trois seréjouirent avec elle ; oar ils l'aimaient beaucoup. Les deux garçons, déjà grands et forts, ne laissaient échapper aucune occasion de lui fiire plai- -sir. L'alné, que son père exerçait au métier de laboureur , cueillait pour elle les premières violettes du printemps, et plus tard lui rapportait presque chaque soir un bouquet de fraises ou une gerbe de fleurs des champs. L'autre , qui apprenaitte laiin chez le curé du village , lui offrait de belles images et voulait qu'elle hit avant tout le monde fes beaux livres qu'il obtenait en récompense de son travail.

Agathe Robert n'était pas jalouse de l'alTection que ses frères témoignaient à Marguerite } car c'était son amie, et de plus la fille de sa bonne marraine, • qu'elle aimait presque autant que sa véritable mère,

Robert avait conservé envers ceux qu'il regardait toujours comme ses maitiesle langage d'un ancien serviteur; mais ses enfants vivaient avec Marguerite, sa filleule, sur le pied d'une parfaite égalité, ce qui ne pouvait a^oir aucun inconvénient ; car Ils étaient bien élevés , doux , bons et polis. -*

— Ce sont des amis que ma fille ne craindra jamais de perdre, disait M"» de Charlèval; c'est une seconde famille qu'elle trouverait le jour où son père et moi nous viendrions à lui manquer.

ïorôis. étaient toujours tes ^^, p,,., ,c«i auiorUc M.r ta »a»on .^,„., tùlVArmomuç. Ç» J" /lem"'

quanlivè que partout aui».

Va value. Je vois que je su ^^^^, ^«olq«ey«« tout près de^ vittdWr bt'ttttoiuip pour »« v^ aui es jl savant. „. M

^ - j y compte , »'». J" „;xut ,,\us «H! demamler ««»**" .t.^ .

MHW »«a«us t-elle oaissf »

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1 m: i/antiqUàIRC. 47

HT, il d\\i\ ûtivRir kl porte

' i ail an jardin. Il y trouva m\

n t'iioniiti bouquet, en répë-

son pàro. (Hi! le bon

•'»iiwtr«a^ ' Nniee tie no pas apprendiM}

Ij^^.j^ *m ruche, dit-elle. Je crains

^iimtirdm. '"^^"^ ^'"^ ^^^ devenue «n-

v>nne8 dUposIlions pour que

l'instruire, n^.pondit runti-

ikI dommngt). Moin dis^nfiol

> lavée si olQiln.

H* je t'aie rcivcillé, cher petit

mth pas permis , je l'ussure ;

i^;h te quitter pour toute In Jour-

uthrasbë. Nous partons dnns une

rappelé : c'est ai^ourd'hul que re au chAteau de Villeneuve. Tu '^ nir, mu chérie ; J'aurais trouvé les

ligues Jusqu'à ce soir.

>oii1( donc pas notis accompagner? Co serait une vraie partie de ploUir pour /n étais.

. , mon enfant. Je ne connais pas du tout .illeûeuve, q^\\^ d'ailleurs, est trés*sout't ne reçoit personne. Je proAterai de votre it pour mettre tout en ordre ici et vérlAer •ualoguc. C'est un ouvrage que Je désire Taire •la longtemps.

* Et qui t'ennuiera sans doute.

'^ Y pcnses-tu7 Examiner l'un après l'autre!

19 CCS objets, c'est pour moi un plaisir compa-

t^nis, k|. dp dûirlevql , féyQJiié de grçind m^MA par u|i bf uit iaacçoulqinë, pai^sa à la li4te s^ rpb^ de çbambre. Il oros^t avoir entendu parlée dj^ns son miiséç, dont il n'éjUit ^ptiré que par ttpe double porte. Il couchait là pour mieux yc|iUer s|ir $011 trésor- Vii^e l«|i v^nt aus&itôjt que des volera s-^taient iptrofUiU^ ^Mf^^. M et s'pci^upaîent de l^ 4évaU$fer. Il saisjt un pistçilet, tpiûour^ pll^cé sm* sa table de n^uii, et .s'élqqça dai^^qjl cabinet.

Us pçrâiieqjQes qu'il avait ^loiigiieffy^ft^s^t ^rn^§ b veille étaient ouvertes; mai^ ^^ joff^tix rayojn de soleil, caressant les ^t^igères et les batiuts chargés d'cxbjçts précieux, le rassura aussitôt {fis volçurs i)'av9i^qt existé que 4aii$ son imiaginaiion* Gopeud^nt il ne s'éi;^it pas ^ompé en croyant entendre parler; car Tinventaire qu'il faisait des ye^x fut interrompu parla perruche, (Jpat il n'avait p;)s encqre 8\per^u la cagp.

— Marguerite aiiot) son père, di-^^it-elle. 01) ! le bon père !.... lebpn pèret....

Emile ' sourit , et , persuadé qu'une autre sur-

prise ralCepdait encore, îi al^ ouvrir la porte qui du cat;)]net conduisail au jardin. It y trouva sa fille > qi^ilui offrit un énorme bouquet, en répétant:

rr, Uacguerite aioie son pore. Oh! le bon père!... le bon pèrel...

Emile l'embrassi.

— Je suis presque tentée xie ne pas apprendre antre chose à ma perrinrhë, dit-elle. Je crains qu'^llis n'oublie cela; quand elle sera devenue savqoiQ.

-— Elle a de trop bonnes dispositions pour que tu uc continues pas à t'iustniire , répondît Tantiqnaire. Ce serait gnind dommage. IMaîs dis-moi (ionc pojLirquoi tu t'es levée si ntalin.

— Regreiles-ta que je t'aie réveillé, cher petit père? Je no me le semis pas permis, je t'assure ; inais je ne voulais pas te quitter pour toute la journée sans t'avoir embrassé. Nous partons dans une d:emi-tie«re«

-^ Ah ! je me rappelle : c'est aujourd'hui que tu vas avee ta mère an château de VHYeneuve. Tu as bien fait de venir , ma chérie ; j'aurais trouvé tes beurxis bien loegués jusqu'à ce soir.

— Xu ne \p}}% donc pas nous accompagner? Ce petit voyage serait une vraie partie de plaiiir pour moi, si iu en étais.

— Non , mon en^anu le ne connais pas du tout Mi^ d^ Villeneuve, qui, d-aillettr^, est très-souifrante et ne reçoit personne. Je profiterai de votre absence pour me^re tout en ordre ici et vérifier mon catalogue. C'est un ouvrage quQ je désire faire depuis longteipps.

^ Et qui t'ennuiera sans doute, -r Y pcnses-tu? Examiner l'un après l'autre tous ces objets , c'est pour moi un plaisir compa-

48 LÀ PJLLE DE L'A2<Tii^tJAlftE.

rable à celui qn'uo avare éprouve ù compter et re« compter $cs écus.

^ Tant mieux I Je pourrai m'amuser sans regret, puisque toi aussi tu seras content. Voici maman qui vient te dire adieu , avec moD -parrain.

— C'est donc toi qui vas conduire ces dames , mon bon Robert? die Emile, après avoir adressé quelqi<es paroles à sa femme.

— Si monsieur veut bien le permettre. H y a des chemins de traverse qui ne sont pourtant pas* mauvais, mais je les connais encore mieux que mes deux étourdis , qui voulaient à toute foixe faire celte course.

— Ne dis pas de mal de tes enfonts; ils sont bien raisonnables pour leur âge. Mais^ je serai bien tranquille, sachant que c'est toi qui répojids de ma femme et de ma fille. Merci donc, mon ami , et boa voyage I

Re:»lé seul , Emile acheva lestement sa toilette : la pensée de passer une journée entière en tête à tëie avec ses richesses lui causait une joie d'enfant. Il avait trouvé du bonheur dans Taccomplissement de ses devoirs de famille, mais il n'était pas fiché d'en être dispensé pour un jour et de pouvoir jouir librement de sa chère solitude.

 midi, il n'avait pas encore passé en revue le quart de se$ richesses ; cai" il ne pouvait s'empêcher d'admirer l'un après Taiitre chacun des objets de cette collection , et il y en avait auxquels il revenait . sanstesse , comme à des amii qu*on n'a pas Vus depuis longtemps et auxquels on a toujours quelque chose à dire. La petite Agathe venait pour la cin* quième fois au moifis lui dire que son déjeuner était servi , et il se disposait h la suivre quand il aperçut H* de Vaiboif •

LÀ FILLE Dfi L'AnTiOUAlM. 49

Le marquis lui avait promU depuis longtemps de venir à Charleval pour visiter ses antiquités. Cette visite ne pouvait arriver plus à propos, puisque, la maîtresse de la maison étant absente , la poliiosse n'obligeait pas M. de Vaibois à lui faire le saèrifice d'un seul instant.

Emile dit ù Agathe qu*il ne déjeunerait pas , alla au-devant du marquis, le fit eiitrer dans son cabinet et jouit délicieusement de la sarprise que coini-ci témoigna en se trouvant dans un véritable musée.

— On n'avait pas trop vanté votre collection , mon cher ami^ lui dit M. de Vaibois. Elle est réellement fort remarquable.*

-— C'est en détail qu'il faut l'étudier » marquis, répondit orgueilleusement Emile; c^ir ce n'est pas à vous que j'apprendrai qu'en .ceci la quantité n'est rien , mais que le choix est tout. Vous ne trouverez pas dans ce cabinet un seul objet dont la valeur ne soit bien constatée , et qu'il ne soit Irès^difficile de se procui*er. Je puis me rendre le témoigo-ige d'avoir été excessivement sévère dans sa compobiiion et d'avoir écarté une foule de choses relativement assez précieuses.

— En effet, dît le marquis, je n'y vois pas figurer de ces riens que beaucoup d'antiquaires admettent pour faire nombre.

— Fi donci reprit Emile. Ceux-là ne méritent pas le titre que vous leur donuez, cher monsieur de Vaibois ; ils no savent pas distinguer un dolmen d'un tumulus, et, pourvu qu'ils entassent chez eux des piérides , des médailles d'origine douteuse et quelques morceaux de vieille ferraille, ils croient avoir un cabinet d'antiquités. On en rirait , si cela ne faisait pitié.

— Ah! voili la Minerve, dit M de Vaibois. Je

VOUS envierai toujours ceue pièce , mon cher aoii. Je ne sai», en vérité, a quoi i*ai pensé de vous l'abuiidoniier aiubi. Il fallait que je fusse iou. Cette statue et un magnifique vase étrusque pour 6,000 fr., c'élaiî pour rien. Mais je venais de recevoir de mon polaire une lettre qui m'annonçait une pe''le considérable, faite au jeu par monsieur mon fils, lequel n'osait m'avouer l'embarras où il se trouvait, et celte lettre m'avait bouleversé. Sans cela....

— Sans cela, j'aurais fail une folie, marquis. Je ne suis pas riche; mais je n'y songeais plus. Dut la moitié de ma petite fortune y passer, je vous aurais disputé la Minerve,

— Et moi qui siis venu aujourd'hui dans l'espoir de vous la racheter....

— C'est trop lard , cher monsieur. Le lendemain peut-^ue aurîpz-vous r«»ussî, tant je craignais ciua cette dépense ne ftit suivie d'aulrss seuiblables ; car vous saurez que j'ai une fille, marquis, une enfant charmante, que j'aime de io?Ue mon âme. Dans qtielqties années, elle aura besoin d'une dot , et mes devoirs de père ne peuvent, sans de grands sacrifices , se concilier avec ma passion pour Tantiquité.

— je comprends bien cela, monsieur de Cbar- Icval ; mais pourquoi dit^s-vous qu'il est trop lard pour que le marrhé qui aurait pu se faiiv le lendemain de l'acquisition de la Minerve se (assc aujourd'hui?

— Parce que, cédant à la crainte de ruiner ma fille, j'aurais peut-être jugé c**iie expiation nécessai.^e, tandis qu'aujourd'hui , après m'ôire éprouvé, je me sens complètemeni rassuré.

— Vous triompheriez donc de voire admiralion

LA FILLE DE L^ANTlQUiURfi. 31

et VOUS sauriez résister an désir déposséder lesp!us précieux morceaux ?

— Jfe l'espère. Si vous saviez comme ma pclite Marguerite est aimable !.,.

-^ S il en est innA, je vais vous direfrancbement pourquoi encore je suis venu.

— Votre visiie avait donc un double bul 7

— Vous pourriez dire un but doublement intéressé. La Mwerve m'Lttiraii ; puis je voulais voir votre collection , parce q^e celle du baron Laroche est à vendre.

— Laroche vend sa collection? C'est impossible» marquis.

— Aussi n'est-ce pas lui qui la vend , mais ses héritiers. Le pauvre diable est mort il y a quin2e jours. Comment se fait-il que vous Tignoriez?

— C'est une grande perle pour la science; mais je ne h connaissais pas ; cl comme je ne lis guère les journaux, c'est vous qui m'apprenez qu'il n'est plus. Je n'i^i jamais vu son cabinet; mais yen ai entend.u parier par de véritables amateurs.

— Je ne vous aurais pas parlé de cette vente , sans la confidence que vous venez de me faire , parce que j'aurais craint de trouver en vous un concurrent redoutable. Mais puisque vous êtes sûr de vous, et que, par un scrupule que j'honore, vous êtes bit n décidé à ne vous laisser séduire par quoi que ce soitj je vous prie instamment de venir avec moi à Paris. Je d('peuserai, s'il le faut, à ceue vente, une quarantaine de mille francs; et comme je vous reconnais une supériorité réelle £ur tous nos confrc res , je serai enchanté d'avoir voire avis sur le mériie des objets que je devrai choisir.

— Je serai toiyours heureux de vous ôtre

M LA riLLB US L'AMTIQUAIKB*

agréable , mon cher roarquU ; mais si je vous accompagne à Paris , je vous prie de ne m'en Savoir aiican gré; la curiosité seule suffirait à m'y décider, puisque la vue de cette magnifique collection ne coule rien, Quand donc a lieu cette vente?

— Pcmain. Il Taudra que nous partions ce soir, à liuit heures.

— Ma femme et nîa fille ne seront pas rentrées.

— Vous laisserez quelques lignes h M"cdeCharlevai ; vous lui direz que je suis venu en son ab- .sence vous demander un service tout pacifique , et elle sera sans inquiétude.

— C'est convenu , dit Emile , après un instant de réflexion. Dinez-vous avec moi?

— Merci , cher monsieur. Je suis attendu par l'ami chez lequel je suis de: cendu.

— Ch bien ! je vous retrouverai à la gare un peu avant huit heures.

Le marquis s'éloigna • et M. de Charleval écrivit à sa femme. Puis tivec toute Taisance d'un homme habitué à voyager, il fit son porte-manteau et alla diner. Il n'avait pas mangé de la journée ; cependant il ne toucha que du bout des dents ù ce qu'on lui servit. H voyait défiler devant ses yeux éblouis toutes les richesses amassées par le baron Lnroche.

*- Je ne pourrai laisser passer tout cela sans regret, se dit-il. Je ferais pout-ôtre mieux de ne pas aller à celte vente.... Mais je Tal promis à M. de Valbois , et je ne puis manquer à ma parole.

— Vous êtes donc malade, mon parrain? lui demanda la petite Agathe. Vous avez Tair tout abattu et vou$ ue mangez pas.

,^ Non, mOQ enfant, répondit-il, Je ne sais

LA FILLE DE L'aNTIOUAIEK. 53

pas malade. Je suis contrarié d'être obligé de partir pour deux ou trois jours sans avoir revu Marguerite. Mais tu l'embrasseras pour moi, et lu remettras cette lettre à ta marraine , dès qu'elle rentrera.

— Ce sera fait cornne vous le dites, mon parrain. Marguerite sera bien tâchée de ne pas vous voir en revenant, et ma marraine aussi; mais il ne Tant pas que vous soyez triste pour cela, puisque votre voyage ne durera que deux ou trois jours.

— C'est vrai , ma chère petite. Adieu donc !

N'oublie pas de donner ce buif er à Marguerite.

Il n'y avait pas dix minutes que M. de Charleval était parti quand la voiture conduite par Robert rentra au château, t^i petite Agathe remit aussitôt la lettré à sa marraine.

— Tu ne verras pas ton père ce soir, Marguerite, dît celle-ci après avoir lu. Il est parti pour Parî>!.

Marguerite londit en larmes, et sa mère eut beaucoup de peine à la consoler et à lui faire comprendre qu'il n'avait pu • quelque désir qu'il eût de la voir avant son départ , refuser un service à un homme qu'il estimait autant que M. de Valbois.

Mne de Charleval n'était pas elle-mAme sans quelque InquiétUilc au sujet de ce brusque départ dont son mari ne lui avait pas précisé la cause , et elle attendit Emile avec autant d'impatience que la petite fille. Le jour oit elle croyait le voir arriver, elle reçut une lettre par laquelle il rengageait ù ne pas compter si^r lui avant la fin de la semaine : oii était au mardi. Le temps lui parut bien long ; mais comme , après tout , M. de Charleval lui assurait que sa santé était excellente , elle se

reprocha de se tourmenter siin<i molif , et, pour distraire Marguerite, elle lui fil faire quelques excursiuus clans le voisinage.

Lo ventïredi ati soir, Robert alla au-devant d'elles pour leur annoncer que M. de Cbarieval était revouu. ,

— Lui aîi-lu dit où il nous trouverait? demanda-t-elie, pendant que Marguerite sautait de joie.

— Je n*ai pas parlé à monsieur, répondit RO' bert; il est entré par la petile porte du jardin, je l'ai vu dans son cabinet et je suis accouru.

— Il va nous chercher, dit la petile fille ; permets-moi de courir jusque-li ,' chère maman , et je te la ramènerai. /

M'n« de Cbarieval fit un petit signe de tète , et Marguerite prit son élan , tandis que sa mère revenait en causant ivec son parrain.

Eli*» frappa doucement d'abord , puis plus fort, à la porte du cabinet.

— Ouvre, petit père , dit elle, c'est moi , c'est ta fille. Ouvre donc bien vite, méchant.... Il y a si longtemps que je ne Vd embrassé.

— Laiise-moi, répondit Emile. Je suis occupé, tu reviendras plus lard.

— Non, petit père. Que je te voie seulement , que je t'embrasse , et je m'en irai. C'est l'affaire d'une minute. Ouvre donc.

— Je te dis que je veux être tranquille : va-l'en, reprit Taniiquaire.

— MiMs lii es donc fâché contre moi? Je t'assure pourtant , bon père , que maman était bien contente de moi pendant ton ab^îence.

— Eh ! que m'importe 1 Je tè dis de me laisser tranquille.

Mai^uerite n'ajouta pas un mot \ elle s'assit m

LA FILLE DE L'a!«TIQTJAIR8. . 55

pleurant sur les marches du pavillon; puis, comme elle pensa que sa mère all:iil \enir la retrouver, et qu'elle ne voulait pas lui faire de peine, elle remonta dcîus sa petite chambre.

— Vous êtes donc enfermés? dit M«« de Charleval , croyant trouver Marguerite avec son père. Ouvre-mot , ma fille.

— Marguerite n'est pas ici, dît Emile, ouvrant lui-même. Je l'ai priée de revenir plus tard; cap je ne voulais pas qu'elle entendit ce que j*ai à vous dire.

— Vous m'effrayez, mon ami. De quoi s'agit-il donc? Vous serait-il arrivé quelque chose de fdcbeux?

— A moi personnellement, non ; mais peut-être à vous.

— Parlez sans crainte alors , mon cherÉn.île; dès qu'il ne s'agit ni de vous ni de ma fille , je puis tout entendre.

— Kh bien! voici ce que j'ai à votrs apprendre : Je suis las d'être en tutelle, jéci*ois êire d lige à me gouverner, et je ne veux agir désormais que bclon ma volonté.

— Il faut qu'il y ait dans ceci quelque malentendu, dit Mra« de Charleval, après quelques instants donnés à la surprise que lui causait un semblable début. Jamais vous ne m'avez parle ainsi, mon cher Emile. Expliquez-vous donc, je vous en prie: qu'avez-vous à me reprocher?

— Il me semble |)ourtanl que je parle clairement et que vous devriez comprendre que je ne veux pas qu'à l'avenir personne se charge de régler ou de contrôler ma dépense.

— Mais c'est vous, Emile, qui m'avez chargée de dliiger votre maison.

. — Ma maison, sans doute; mais ma dépense

58 U PILLB D& l'antiquaire.

personnelle île regarde que moi. Je , ne suis pas riche assurément ; toutefois , le peu que j'ai m'appariieut , et j'en puis disposer.

— Je n'ai jamais dit. le contraire. Peut-être, entraînée par mon amour pour notre enfant , vous ai*je fait h tort quelques observations ; si cela est, je vous prie de me les pardonner, en faveur d'un motif aussi !*cspeetable. Je vous parlais, d'ailleurs, comptant sur votre cœur, qui est au moins au^si tendre , aussi dévoué <]ue le mien. Vous ne voulez plus qu'il eu soit ainsi , je me tairai, Emile , je vous le promets.

— Mon Dieu l dit M. de Charleval , que la <louceurde sa femme rendait honteux de l'injustico de ses reproches, vous ne savez pas prendre les choses comme je les dis. Vous voilà fâchée.

-~ Non, je ne suis pas fàché^ mais je suis triste. Il y a plus de quinze ans que nous sommes mariés, et voilà noire première querelle. Ah! vous avez bien fait de renvoyer Marguerite.

— Voyons, Agathe , j'ai été un peu brusque , n'est-ce pas? Vous ne vous attendiez guère à ceb; mais que voulez-vous? ce u'est pas ma faute.

— Vous avez quelque chose qui vous contre rie, je l'ai deviné dès que je vous ai vu. Voilà, pourquoi vos premières paroles m'avaieut iaquiétée.

— Eh bjen! oui, j'ai qi;clque chose qui me pèse et que je n'ose avouer. J'ai des remords, Agathe; car j'ai manqué à mes résolutions, et, pour prévenir vos reproches , j'ai pris le parti de vous en adresser. L'homme 'est souverainement injuste : quand il est mécontent de lui-même , il cherche des torts aux autres.

— Jamais cela ne vous était arrivé , Emile. Une

LA FILLE Dfi L'AKTIQUàIRE. 67

première faute a toujours des droits à riudulgence.

^ Ainsi vous me pardonnez? Que vous £los bonne, ma cliëre Agathe!

— Pas si bonne que vous le croyez. Je ne pardonne pas sans conditions Vous allez nie dire ce que vous avez sur le cœur.

— Vous le devinerez quand vous saurez que j'ai accompagné le marquis de Vaibois h la vente d'un des plus beaux cabinets d'antiquités qu'il y eût en France. Oh! je n*y allais que pour lui donner mon avis sur les acquisitions qu'il voulait faire; j'étais bien d^ci'ié à ne pas me« laisser tenter.

-^ Et vous avez succombé? Puisque le mal est fait, il n'y faut plus songer.

— Vous ne me demandez pas combien me coûte ma curiosité?

•— J'attends que vous me le disiez. Autant que la Minerve, peut-être ?

— Beaucoup plus. Mais il s'agit cette fois de médailles magnifiques, ayant une valeur réelle bien supérieure à ce" que je les ai payées. Vous auriez tort de croire que les 10,600 fr. que j'ai dépensés soient perdus ; non, ils sont, au contraire, placés à gros intérêts. Quand je voudrai me défaire de ces médailles , j'en trouverai ld,GOO fr. au moins. Soyez sûre que je n'exagère pas. Et tenez, si vous en voulez une preuve, la collection de ce pauvre Laroche a été vendue plus de 100,000 fr.

— Elle lui avait coulé un million et demi, dît M»»« de GharlevaL On parlait de ce -célèbre antiquaire chez M"« de Villeneuve, et l'on assurait quil était mort de misère au milieu de ses ri* chesses.

— On me l*a dll aussi; mais qui peut savoir cela? D'ailleurs, vous pouvez être tranquUlc, ma chère Ag.ilhe , je ne foiaî plus de folies. Mon petit musée n*a rien à envier à beaucoup d'autres; Il n*y avait que mon modailler qui ne répondait pas au reste de la colleci'on. C'est si vrai, que je n'avais pas osé le montrer au marquis de Valbois. Maintenant il ne me fera plus honte , et je vous promets de me contenter de ce que je possède.

M™c de Charleval eût pu rappeler à son mari qu'il avait manqué à une promesse non moins positive; mais c'eût été l'aiïliger en vain et peut-être Tirritèr.

^ — Si nous n'avions pas d'enfr.nl, lui dit-elle, je vous engagerais ù satisfiiire des goùis qui vous honorent : il y a tant d hommes qui font de leur fortune un usage moins avouable.... Mais il m'est imposcibie do ne pas vous prier de songer à Marguerite.

— Je l'aime autant que vous, Agathe; aussi, je vous le recommande, ne craignez pas de m'en parler, si vous voulez me persuader que vous avez oublié la soiie querelle que je viens de vous faire. Eh! mais, j'y pense; je n'ai pas été moins injuste envers ma fille qu'envers vous. Je l'ai renvoyée sans vouloir l'embrasser, et je suis sûr qu'elle se désole. Allons la retrouver. Vous m'excuserez auprès d'elle du mieux que vous po:irrez.

Marguerite se tenait à la fenêtre , les yeux fixés sur le pavillon. Ses larmes coulaient encore ; mais dès qu'elle aperçut son père et sa mèi*e , elle se hâta d'essnyer fon visage et descendit à leur renconli^e. Ge u'était pas une petite fille boudeuse , comme on en voit beaucoup ; sa sensibilité

LA FILLE DE L'aNTÎQTJAÎRE. 59

était extrême, mais il ne s'y môlalL m colère ni raniiHie.

— Es-tu encore fâché, petit père? dit-e!le.

— Ton père n'était pas ràché contre loi , clière enfant, dit M"® de (iharicval, laiidis qn'É?nil(rla serrait dans ses bras. Mais it ét:iil irùs-occupé et il avait h me parler. Tu as bien fait de ne pas Timportunerplus longtemps.

— Croirais-tu , père , que je me creusais la tête pour savoir ce que j'avaîs fait de mal? Vrai, je ne trouvais rien. Je l'aime tant, qne pour rien au monde je ne voudrais le faire de la peine.

— Je le mériterais pourtant bien quelquefois. Demande plutôt à ta mure.

M"»* de Charleval mit un doîgt sur ses lèvres et embrassa Marguerite, qui la regardait curieusement.

Peu dft jours après les scènes que nous vepons de raconter, Mn« de ChaHeval congédia sa Temme de chambre et ne s'occupa point de ta remplacer. Emile lui en ayant demandé la raison, elle répondit que Marguerite devenant grande et montrant, d'ailleurs, beaucoup de goût et d'adresse, elle désirait l'habituer de bonne heure au travail.

— Ma mère a fait ainsi pour moi , ajouta-t-elle, et vous savez, mon aun, combien il m'a été avan<tageux, pendant un certain temps, de pouvoir me passer des services d'autrui. Cependant si ce que Je crois utile vous dépljîsait....

— Je vous ai complètement abandonné l'éducation de Marguerite ; et vous m'avez trop prouvé jusqu'à présent que j'avais bien fait pour que je me permette de vous contredire en quoi que ce soit, dit Emile Je craignais seulement que mes dépenses ne vous eussent inspiré le désir de réduire les vôtres.

— Je ne donnais que 300 fr. h Ânnette, répliqua M"« de Gharleval. Je ne m'imposerais pas cette économie , si elle ne devait, comme je vous Tai dit, profiter à ma fille.

Ce n'était pas, eu effet, pour mettre 300 fr. de

U VILLB DE l'antiquaire. 01

eftté chaque année que la bonne mère agiMa!t ainsi, bien que cette économie ne lui parût pas à dédaigner; c*était parce que, redoutant qu'un jour 5a chère Marguerite n'eût à souffrir toutes sortes de privations , elle voulait l'habituer à trouver des ressources dans le travail. Ses craintes pour l'avenir eussent été moins sérieuses qu'elle n'eût pas négligé sous ce rapport l'éducation de sa fille; car elle savait que rien ici-bas n'est stable et qu'on a vu souvent de grandes fortunes s'éirou- \er du jour au lendemain ; seulement elle commen* çait un peu plus tôt.

Marguerite, qui n'avait encore fait qu'étudier et s'amuser, apprit donc à coudre, à raccommoder, à broder, à confectionner ses robes , ses bonnets, ses manchettes, à tenir convenablement iin ménage , h connaître la \aleur des choses et la manière d'en tirer parti.

— Pourquoi donc me fais-tu faire tout cela, maman? dcmanda-t-elle un jour h sa mère. Je trouve que c'est très-amusant; mai^ij me semblerait que c'est inutile, si je ne savais pas que tu as toujours de très-bonnes raisons d'agir comme tu le fais. Est-ce que je n'aurai pas comme toi , quand je serai mariée, deux ou trois domestiques, auxquels je pourrai donner des ordres plutôt que de faire moi- même leur ouvrage 7

— - Qui le sait, mon enfant? Je n'en ai pas toujours eu. Pendant plusieurs années, j'ai vécu seule avec mon père, et, malgré le dévouement de ton parrain , qui travaillait pour nous sans cesse, si j'avais voulu me taire servir, j'aurais été obligée de faire des dettes ou de priver mon père • vieux et iniirme alors, des soins et du bien être dont il avait besoin* J'espèr/s que ma position ne deviendra j^n^^is la tienne; mais si cela arrivait....

6*2 LA KILL6 DE l'aNTIQUAIRE.

— M^re, je fcraiwS ce que m as fait , sois-en sûre. On ne doit pas iroiiver pénible de travailler pour ses parents, quand on se rappelle loul ce qu'on leur doit.

— Mais pour travailler, chère enfant , il ne suffit pas de vouloir, il faut savoir. C'est pourquoi je tiens à t'apprendre tout ce qu'iîue lemme peut avoir à faire dans sa maison. Si Dieu veut que tu connaisses un jour la pauvreté ^ tu me remercieras de l'y avoir préparée; s'il le conscrA-e la modeste aisance doiU nous jouissons , ce que je tVnseijjne ne te sera pas aussi inutile que tu le crois : tu sauras commander ù les domestiques , les surveiller et les reprendre à propos , ce qui t'épargnera bien de l'argent et bien des soucis.

— Je suis conienie que tu m'aies dit cela , maman \ je travaillais de bon cœur, puisque tu le voulais ; mais je ferai plus d'efforts encore pour mettre à profil toutes tes leçons.

Pendant que Marguerite s'occupait sous ses yeux de différents travaux d'aiguille. M"» de Charlevai s'entretenait avec elle de sujets propres à développer son esprit, à lui inspirer de nobles sentiments, à lui faire aimer et admirer ce qui est vériiablement bon et grand , à la préserva des séductions de la vanité, ù lui faire cherchsr le bonheur dans l'accomplissement de ses devoirs.

Elle lui parlait souvent de Dieu , de sa justice , de sa bonté , de la confiance filiale que nous devons avoir en lui, de la résignation avec laquelle il veut que nous supportions les épr«»uves qu'il nous envoie. Elle lui disait combien cette sainte résignation lui avait été nécessaire quand elle avait eu la douleur de perdre en une seule nuit sa mère et ses frères , puis de voir son père à l'agonie et de ne le conserver qu'à demi privé de raison.

Marguerite se plaisait h ëcoulei* pa mère et s*altachnît à lui prouver que ses soins ne seraient point inuillos. Après avoir clé une charmante enfant, elle promenait d'èlre une jeune fille aussi aimable que vertueuse, et M™« deCharleval songeait avec orgueil à ce qu'elle serait quand deux ou iroîs années auraient achevé de former scu cœur et de mûrir sa raison.

Mais la sage mère n'eut pas la joie de terminer son œuvre.

Un soir, en rentrant de la promenade , elle fut prise d'un granJ mal de gorge, accompagné de douleurs de létc et de frissons. Elle se coucha sans beaucorp se plaindre, de peur d'inquiéter son mari etsa fille ; mais le lendemain , de grand malin , elle envoya chercher un médecin ; car elle avait cruellement souffert lonle la nuit.

— Ce ne sera rien , dit le docteur, mais il faut faire exactement ce que j'ordonnerai. D'abord j'exige que mademoiselle s'éloigne; avec elle la malade ne pourrait s'empêcher de parler, et an silence absolu est nécessaire.

Margucriie voulut réclamer, le médecin resta inflexible. Elle vint embrasser sa mère et sortit en pleurant.

— Pourquoi renvoyez- vous ma fille , docteur ? demanda M»n« de Charleval.

— Parce que je connais sa sensibilité, et qu'en vous voyant souflrir, elle ne tarderait pas à tomber mabde. PuivS, s'il faut tout vous*dire , je crains qu'elle ne gagne votre mal de gorge , et , quoiqu'il soit sans gravité....

— Oh! vous avez raison, docteur, il ne faut pas qu'elle entre ici , pauvre chère enfant I Mais comment faire pour qu'elle consente à rester loin dé moi ?

04 u ritLB w l'anttqcairb.

— • Je lui parlerai en descendant , et la crainte d'ajouter à vos souflrances la rendra raisonnable.

Emile accompagna l'homme de Tari liors de la chambre de la malade. H était plus inquiet qu'il ne l'avait témoigné devant sa femme , car il avait cru remarquer chez le médecin une préoccupation mêlée de tristesse.

— Eh bien! monsieur Fauyel, dit-il^ que pensezvous de cette indisposition ?

— C'est grave, Monsieur, très-grave ^ répondit le docteur.

— îilais , grâce à vx)S soins , cela n'aura pas de suites?

— Monsieur, je suis désolé de ne pouvoir vous rassurer; mais encore une fois, l'état de M*»» de Charleval est des plus graves. Envoyez sur-lechamp chercher un médecin à Versailles; car je n'ose prendre seul la responsabilité du traitement.

— Je pars, Monsieur^ dit Rob-îrt, qui guettait la sortie du docteur et qui avait tout entendu.

— Oui , partez , il n'y a pas un instant à perdre. •— Mais enfin , docteur, que craignez-vous ? demanda Emile.

— Une angine coucnneuse et peut-éire gangrén.)use. Aussi {Insiste pour que, quoi qu'il arrive, Mlle :>!argueriie ne soit pas admise auprès de sa mère. L'angine gangreneuse est un mal contagieux, et je recommande les plu3 grandes précautions aux personnes qui donnecont leurs soins à M"»*» de Charleval.

— Ce sera moi , docteur. Quelque danger qu'il puisse y avoir, c'est mon droit , et je n'y renoncerai pas.

Robert arrivait à Versailles une demi-heure après avoir quitté le château , et , après avojr vu

LA FILLE DB L'ANTlOOAmB. 65

partir le mcJecin qu'il vcnail cherclier » il prenait le chemin de fer jusqu'à Paris. Il connaissait l'adresse du savant docteur qui avait^ soigné le comte de Charleval. Il y courut , le rencontra , et obtint qu'il le suivit ^ ans retard. A l'arrivée de ce troisièu.e médecin, la consiihatiou recommença; mais il fut de V'dxh de ses confrères. L'angine gan« gréneuse était déclarée , et l'état de la malade déjà dëseî^péré.

Mm** de Charleval n'eut pas conscience de sa position : le délire était survenu aussitôt après le départ de Robert, et ce délire ne devait faire place qvi'à une prostration complète. Emile , qui connaissait l^s seritiments religieux de sa femme, n'eu fit pas moins appeler un prêtre.

Tout cela s'était passé si rapidement, que Marguerite, à laq<ielle personne ne pensait, était encore dans le jardin , en compagnie d* Agathe , quand le ministre' de lu religion arriva Elle courut à lui.

— Vous allez voir maman, monsieur le curé, lui dit-elle, et moi , on ne veut pas que je la voie. Promettez au docteur que je me tiendrai tranquille , que je ne ferai rien qui puisse fatiguer sa malade, et obtenez-moi la pernûssion de rentrer auprès d'elle. Il me prend encore pour une enfant; mais vous savez bien, monsieur le curé, que je suis raisonnable.

— Oui , je le sais, mon enfant, et le docteur ne rignore pas non plus; mais il e^t de son devoir de vous interdire l'entrée de cette chambre, parce qu'à votre âge ou gagne fadlenjenl la fièvre aupi*ès d un malade.

— Oh î je ne crains pas la fièvre. Je veux voir ma mère.

— Si cela est possible, Marguerite, je vous

66 Là fille' de L'ANTIÛUAinE.

appellerai; sinon, résignez-vous, ma chère enfant, et priez pour voire chère malade.

Blargneiiie atiendit qu'on l'appelât, maïs ce fut en vain. Elle vit les irois médecins sonir ensemble-, ils parlaien» vîvenipni , mais à voix basse. Agathe la supplia do venir chf*z elle; la jrune fille dit qu'elle voulait revoir le bon curé. C.?lu!-ci ne sortit qu'une demi-heure après; Robert l'accompagnait.

— Ma chère enfant , dit-îl , J'ai promis à M. de Charleval que, pour lui épargner la peine de s'occuper (le vous, pendant que votre bonne mère réclame tous ses soins, je vous déciderais à partir avec Robert ce soir même et à passer deux ou trois jours chez M"»« de Villeneuve.

— Quoi ! sans dire ad^eu h maman !

— Elle repose, dit Robert, il ne fj:it pas la déranger. Voyons, ma chère Marguerite, aurais-tu moins de courage et de raison que monsieur le curé ne l'en suppose? Songe que ton père sera plus tranquille et que tu sonffiiras moins dVtrn un peu éloignée de ta mère, puisque tu ne peux la voir.

— Mais comment va-t-elle donc? Pourquoi veuton que je parte sans Tembrasser?

— Robert vous l'a dit, ma fille; elle est beaucoup plus calme, mais vous ne^po'jvez la voir. Obéir à ses parents, c'est obéir à Dieu, Marguerite: ne fercz-vous pas ce que Robert vous demande?

— Puisqu'il le faut , j'y consens, dit tristement la jeune fille. Nous partirons quand tu vqudras, mon parrain. Pardonnez-moi, monsieur le curé, d'avoir eu tant de peine à suivre votre avis; mais j'ai là quelque cho^e, ajouia-t-elle en portant la main à son cœur, qui m'annonce un grand mal* heur.

— Dien est tont*puts^»ant et infiniment bon , répondit le vieillard. Mai.s quelle que soit sa volonté, notre devoir esl de nous y sonmpiire.

— Qu'il ail piiié de moi! dit Maîgnonlc, fclatant en sangiols. Ma mère va oiouiir , el Ton m'entraîne loin d'elle!

Sur un figne de son père, la petite Agathe était allée chercher le châle et le chapeau de Marguerite ; elle l'aidu à s'en couvrir et l'embrassa tendrement.'

— Je te donnerai des nouvelles tous les jours , loi dit-elle. Ne te désole pas ainsi, je t'en supplie.

Un donnestique amena la voilure, Marguerite y monta, et le cheval partit rapidement. Ma« de Charleval moui^it dans la nuit , sans avoir repris connaissance. Après que les derniers devoirs Iuk eurent été rendus, le bon curé se chargea d'apprendre la terrible nouvelle à sa tille; mnis il n'eut pas besoin de parler. Dès que la jeunç fiile Taper- çui , elle se jeta à genoux.

— Ma mère est morte! s'écria-t-elle.

— Elle est au ciel, dit le vieillard. Courage, ma fille, Dieu n'abandonne pas ceux qui Taiinent.

Puis il se tint à l'écart pour ne pas troubler la douleur de )f:irguerite. H savait que les larmes versées devant Dieu sont un baume pour le cœur.

Quand la jeune fille eut longtemps prié et pleuré»' elle se leva et vint à lu*.

— Où est mou p.^re? demanda-t-eMe.

— Il vous attend, mon enfant, et il a grand besoin de consolaiions.

— Allons le retrouver, dit Margneriie. Je serai forte, monsieur le curé. Dieu m'en fera la grûce. Je connais les devoirs d Une fille qui reste ^eule avec son père, et je m'efforcerai de les remplir, comme l'a fait ma bonne, ma' sainte mère.

68 LA riLLB DE L'aNTIQUAIRB.

— Eiie veillei*a sur vous, ma fille, ¥Ous inspirera et vous protégera.

— Bénie soit la religion qni laisse cette espérance à ceux. qui pleurent, dit Marguerite. Blamère n'est pas perdue pour moi; un jour je la re\critïi et nous ne nous quitterons plus, si je suis fidèle aux Irçons qu'elle m*a données.

— Voilà ce qu'il faut vous répéter souvent, ma fille; touie autre consolaiiou irriterait votre peine, au lieu d(^ l'adoucir; muis celle-là est sonvei-ainc. G'e«l votre digne mère elle-même qui vous l'a doc« née, en ouvrant votre âme aux sentiments religieux dont la sienne était remplie. Elle avait traversé d'assez cruelles épreuves pour apprécier les bienfaits de la résignation chrétienne.

— Pourquoi ne m'a-t-on pas laissée recueillir jusqu'à la fin ses exemples et ses recommandations? Pourquoi m'a-t-on arrachée de ses bras?

— Dieu, dans sa bonté, lui a épargné le chagrin de vous quitter. Si vous aviez été lui dire adieu

. avant de partir, elle ne vous aurait pas reconnue. Cette mort, si terrible pour ceux qui comptent se convertir au dernier moment, n'a rien d'aîarmant pour ceux qui vivent dans la crainte et dans l'amour du Seigneur.

Quand Marguerite arriva au château, clleétaii' calme, quoique bien cruellement aRectéc. Elle trouva soii père si pâle, si abattu, qu'elle comprit n)ieux encore la nécessité de se montrer courageuse. Ils se tinrent longtemps embrassés, m coniondani leurs larmes. La jeune fille s'arracha la première à cette étreinte.

— Mon bon père, dit-elle, puisque tu me restes, j'aurd la lorce de supporter le mulhetu* qui nous frappe, et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour que tu aies moins à regretter ma mère bien- aimée.

hX FILLB DK L'aKTIQOAIRB. 69

Mais Je ne suis encore qu'aoe eûfani , donne-icoi l'exemple do courage.

Bfat'guerite sentait qu'elle se laisserait aller à la douleur , si elle n'avait pas à soutenir et à consoler son pè;*e; elle ne trouva rien de mieux à faire, pour calmer sa souiïrance, que de lui persuader qu'elle avait besoin de lui plus encore qu'il n'avait besoin d'elle.

Emile avait craint de la, voir se livrer à la désolation; car il savait combien elle aimait sa mère; il lui sut gré des rlTorts qu elle faisait. pour se contenir, et iPne voulut pas qu'elle fit vainement appel à son courage. Les premiers jours qu'ils passèrent seuls, en face l'un de l'autre, furent cruels; tout leur rappelait la compagne aimable et dévouée, la mère tendre et prévoyante qui leur avait été si subitement enlevée , et leurs larmes coulaient de nouveau.

Mais rien ici-bas ne saurait durer toujours.

Le souvenir de Mn>« de Charleval resta dans leurs cœurs; mais il devint insensiblement moins pénible, et son nom, la vue des objets qui lui avaient appartenu , les paroles qu'elle leur avait adressées en telle ou telle circonstance, purent frapper leurs oreilles, leurs yeux ou leur mémoiie , sans provoquer une nouvelle explosion de douleur.

Marguerite pi'it dans' la maison la place de sa mère, et, grûce au soin qiie cette sage mère avait pris de Tiniiier de bonne beure aux différents devoirs dont elle s'acquittait, la jeune fille s'en chargea sans aucun embaré*js. Elle entoura son père de la p!us tendre sollicitude, prévint autant qu'elle le put ses désirs,' et si la présence de M"»« de Charleval ne lui eût manqué, Emile ue se fût pas aperçu de la perte qu'il avait faite*

70 LA FILLE Dfi L'ANTlQUAlItE.

Elle ne trouva rien de mieux à faire pour Ten distraire que de repoher son attention vers l'étude et de le rattacher aux objets qu'il avait tant aimés. Ce n.oyon lui réussit : dès que l'antiquaire eut repris goût à ses travaux scientifiques, dès qu'il s'occupa de coniempler, de classer ses richesses, sa iribteese s'effaça pou à peu , et bientôt, sauf le temps qu'il donnait à la promenade, en compagnie de Marguerite, il ne sortit presque plus de son cabinet.

Quand la jeune fille avait rempli S(;s fonctions de maltresse de maison , quand elle avait étudié pendant quelques heures, comme elle se l'était imposé, afin de perfeciionner l'instruction qu'elle devait à sa mère , elle venait s'asseoir près de la fenêtre , a quelques pas du fauteuil de son père, et elle écoutait îres récits ou travaillait en silence.

Après le d^ner, quand M. de Charleval n'était pas disposé à raconter , elle allait passer une heure avec ta famille Robert, qui avait toujours beaucoup aimé sa filleule, l'admirait depuis qu'il voyait combien elle était courageuse et dévouée, et la co\)fiance qu'avait eue en lui sa défunte maîtresse lui faisait un devoir de veiller sur Marguerite comme sur ses propres enfants. Aussi c'était lui qu'elle consultait qiiand elle reconnaissait son inexpérience; car elle savait que son père ne s'élait jamais occupé des petit? détails de la vie ordinaiie, et elle voulait lui en épargner le souci.

Un an s'était ëcou]é depuis la mort de M"« de Charleval. Marguerite la pleurait toujours; mais elle remerciait Dieu de lui^avoir accordé la grâce de faire Ohblier celle perle à son père. Emile n'avait jamais paru plus calme. Pendant la vie de sa femme ,. il avait fait souvent violence à ses goôts, il s'était arraché à ses occupations favorites ; mais Margiieriie ne lui demaudant rien que de se laisser rendre heureux , il n'était plus oblii;é de se contraindre. Son deuil ayant suiTisamment justifié la retraite dans laquelle il s'était conOné, il ne voyait plus personne et ne sortait pour ainsi dire plus de son musée d antiquités.

C<-tte vie pouvait paraître bien monotone à une jennr* lille de seize ans; mais Marguerite ne songeait pas à s'en plaindre. Elle comprenait qufr n'ayi^nt pitis de mère pour la guider dans ses relations avec le monde, il lui était avantageux de passer quelques années dans une solitude qu'elle savait euibellir par l'étude , le travail et l'accomplissement de ses devoirs.

Un jour qu'elle s'occupait auprès de son père d'un ouvrage de couture, celui-ci, qui la regardait avec attention depuis quelques ihstants, s'ap-

72 LA FILLE D£ L'ÀJiTiQUAlHIî.

procba d'elle et l'embrassa. Marguerile lai rendit celte caresse.

— Voilà une douce surprise , cher bon père , lui dit-elle. Je te croyais absorbé par la lecture de ce poudreux in-folio, quand ton baiser est tombé sur mon front.

— ^iirguerite , tu es nn ange,

— Prends garde, père. Je vais te dem<:nder poui ({uoi tu m^adrcsses cet éloge.

— Je ne suis pas embarrassé de te répondre.

Comment I tu as la patience de travailler là, à deux pas de ton père , sans l'interrompre quand il lui plaît de lire toute une journée! Tu vis plus isolée qu'une religieuse, et tu i!e te plains pas, car tu ne penses jamais à toi , et tu ne veux pas que je te dise que tu es un ange ! C/est aussi vrai que je suis , moi, un égoïste, -indigne d*étre le père d'une si bonne et si aimable fille.

— Voilà de bien grosses injures, dit Marguerite en riant. Que se reproche donc cet égoïste et indigne père ?

— Ce que je me suis reproché depuis que tu es au monde , de ne pas m'occnper assez de toi. Mais cela va changer. D'abord , je ne ve ax plus que tu travailles ainsi du matin au soir.

— C'est mon plaisir. Ne sais-tu pas , d'ailleurs , toi qui sais tout, que l'oisiveté est la mère de tous lesAices? "

— Le travail est ton plaisir, parce qi:e lu n'en as pas d'autre , chère enfant , et cVsi précisément la chose à laquelle je veux remédier. Une jeune fille ne peut vivre comme un \îeillard; il lui faut des distractions.

. — De quel vieillard parlez-vous donc. Monsieur? demanda Marguerile d*un ton piqué.

•— Regarde mes cheveux blancs et mon front

LA FILLB- UE L'aMTIQUAIKK. 73

chauve. J*ai soixante ans, ma fiile, soixante oos bien sonnés, quoi qiie tu en dises, et les travaux que j'ai entrepris , les voyages que j'ai faits m'ont vieilli de plus de dix années encore. Puis «mfin , vieux ou non , '\»i ne suis jamais seul : n'ai-je pas mes livres, mes médailles, tous mes amis autour de liioi, tandis que toi, ma cliérie....

— Suis-je donc seule quand je te vois , bon père? Ne le croîs pas. Quand il te plaît de causer, je suis contente ; mais quand tu étudies^ je ne le suis pas moins. Tu es la et tu es heureux , que pourrais-je désirer de plus? Je t'assure que je n'en sais rien.

— Mais je le sais, moi. Aussi j'ai formé un projet, un projet qui te sourira, j'en réponds; car il y a déjà longtemps que je le caresse. Je veux te faire voir Paris. Nous irons y passer un mois. Nous pp^ndrons dans le voisinage de ta grand'tante, W^ d'Ambly, un petit appartement meublé ; et quand tu ne voudras pas m'accompagner dans mes courses , je te conduirai chez elle. Qu'en distu ? ,

— Je me plais bien ici , mon père , je t'assure , et j'y resterais volontiers. Cependant , puisque tu me fais une fête de ce petit voyage, je m'en réjouis atissi, à une condition toutefois, c'est que nous nous séparerons le moins. possible; car je ne connais pas W^ d'Ambly.

— C'est une excellente personne , chez laquelle tu verras beaucoup de monde. Ses salons sont fré« quentés par la meilleure société.

— Raison de plus , mon père , pour que j'hésiie à allei' souvent chez ma grand'tanie. Tu sais bien qne je suis un peu sanvage.

— Tu t'apprivoiseras , ma fille , et ce ne sera pas long, tu peux me croire. Je n'ai qu'une

74 LA ^k^X^ DB L'AITEIQUAflf^..

crainte , c*e^t (}ue iyk no vcuiii^ pk^ revetiii: ù Cbarieval.

— Ne ]c quittons pas, ce sers plus sûr \ ce n'est pas moi qui veux partir.

— C'est régoïdle dont je te parlais tout à Hieure. J'ai quelques éludes à taire là-bas, et j'espérais que tu accueillerais avec joie l'idée que gavais eue de t'y conduire.

— Si c'est aîosi oion père , je> serai charmée d'y aller. Seulemeiit , comme tu ne seras pas toujours avec ipoi et que je me hens pep de govt pour les ^lons de IW^ d'Ambly, tu me permeuras d'eramiener Agathe. Elle me tiendra compagnie quand tu soriiçfi^.

—> L'id(^ n'est pa& mauvaise , j/ei^ i^rlei^i cç soir à son p^re.

I^obeia n'avait rien à refuser à M. de CtaarleTal, et Agaibe fut iravie de ce projet. Elle remer^çi Marguerite jd'avoh* pensé à elle ei sut ^ui cqmmuQÎr quer un peu de sa joie. Elles firent activemeni; Içurs prép;Àratifs de dépari , et l'on se mit en roiite,

Marguerile avait beaucoup entendu parler de Paris; mais lagr^deur e^ la^ i^autéde ^esmonuments, la richesse de ses biblioibèques et de ses musées, le bruit de ses mes , la mou\'ement <)e sa population , surpassèrent tout ce qu'elle s en était %uré. Quant à Agathe, rien n'égalait son ébahissèment à la vue de toutes ces merveilles.

Quand Emile eut un peu lassé la e^iriositc des deux amies, il conduisit sa bile chez MU« d'Ambly. La vieille demoiselle les reçut très-bien.

— Pourqtioin'éteB-vous pas descendus chez moi ? d^Q9unda-i-elle à son neveu.

— Parce que Marguerile est timide et que j'ai eu le tort 4e lui dire cine vous voyea beaucoup de monde.

-rr Ce «fNfnj^atN^ m pw^^, ma Mie i^|« , 4U MM^ 4'AmMy • i'^i eu , en effet , un de^ snloQS les plus fré^eotés ^ tQUt Paris; «^ais qqi sç son*- €ier;iil anjonrd'buî ie veuir voir une yieille 6\\ç presque loiijours souffr;in(e èi souvent m^it^ssade ? A re.%çcpiio9 de de^ix ou iroi^^t mutes pres^iuc aussf ^ées que moi , je ne vois plus personoo, et votre présence eût été pour cnoî un véritable plaisir. Hais à votre âge on cralpt les v.iQiUe;». gcny*

— Ou les respecte , ou le»» akuie , et l'on recheiK^be leui? société, car on ne peut QVie gagner à les rrécineotier, répondit Mar^erite*

*^ Vroioient, ma obère nièce, vqub peijigi^ ainsi? * '

-rr- P^n^Qtl^'Uioi àom de vouSi te pr<^ver en venant passer avec vous tous les insunis que mip laîàSi^m Vabseftice dç mon père*

TT IV)iir4uoi ne n'aveg-vous pas amené plus tôt cette ebarmauie enfani? dit M^W dAmbly d'up ton de reproche. Je n'aurais .pas vendu mou bien à fouds ptervdu , ei mainteoantîe le regretterai tou- JQurei.

-T- Qt^ oàA m vous Inquîpte. fKis, ma tante, fépoudit £frâle> La forttine. de Uai:guerite eat luodjsie, ii est vrai, mais el|e toi suffira, cai* fa mère a su lui inspirer des goûts plus mo(i|estes encore,

Marguerite n'avait pas tardé ù comprendre »

Qttoiqtt'eUe n'eui aucune conriaissauce du monde , que si M. de Cbarleval faisait de longues absences , il était peu couvenuble que deux jeunes filles comme elle et Agathe refassent «seules; jiussi ne fut-sile p«^s surprise qunnd sa tunte le lui dit eu rea$^geant à Accepter Vbospitaliié sous sou t>iu

Wh d'AmWy étaH um^ uès-boon^ et très-ai^ Qwblc «kiU^ Sa conii^rsutîQf , v^mpïi^ de déUiU

76 LA FILLR t>B L'aNTIOUAIRK.

piquants et d'anecdotes Intéressantes, plaisait beaucoup à Marguerite et à sa jeune compagne; elie était aussi instructive qu'amusante , et ç.) et lu il s'y glissait un bon conseil à l'adresse des deux amies. M»*^ de Charleval était morte trop tôt pour avoir pu compléter i'éducaiion de sa fille; celle-ci le savait , et elle s'efforçait de profiter de ce que lui apprenait sa grand'iante.

Robert avait dit à Agathe, en la voyant empiler dans sa malle force linge et vêtements :

— Ne te donne pas la peine de faire de telles provisions : monsieur ne restera pas longtemps à Paris ; dix h douze jours , quinze jours tout au plus.

— Pourquoi donc ? avait demandé la jeune fille. Il y a tant de choses à y voir.

— Parce que monsieur ne pourra vivre loin de tout ce qu'il aime, avait répondu Robert. Il n*emporte rien, pas seulement un livre; cela veut dire qu'il reviendra bientôt.

Malgré la prédiction de Robert, il y avait plus de siK semaines que M. de Charleval était parti , et l'on ne parlait pas encore de son retour. Le brave homme ignorait sans doute qu'à Paris on trouve tout ce qu'on peut désirer, et que notre antiquaire, p!ivé de sa collection, en retrouvait une bien plus complète dans les splendides galeries.

Il ignorait en outre que , sans compter les boutiques de bric-à-brac qui ne sont pas toujours dépourvues d'intérêt pour un amaieur, il y a à Paris beaucoup de magasins d'antiquités. C'était d:ins ces boutiques et ces magasins que M. de Charleval passait ses journées , tranquille sur le compte de sa fille bien-aimée, qu'il avait laissée chv*z M^i« d'Ambiy. Il examinait longtemps l'éta-

LA PILLE DB L'aNTIQUAIHB. 9*^

bge, se prommtant bien de n^ pas entrer; mais toujours il finissait par succomber i\ la fascination qu'exerçait sur lu! quelque ob^et rare ou précieux qui manquait à son cabinet. Il n'eulrait jam;tis sans s'éire dii qu'il n'aclièieraii pas, qu'il voulait scuiem^^nt s'assurer de la valeur de l'objet, et qu'en le voyant de plus près, il y d<^couviiraîC sans doute quelque défaut qui lui Oierait Tenvie de le |>osfiéder. Mais it comptait sans le marchand* Celui-ci se prélait de lu meilleure grâce du monde au désir de l'antiquaire, l'engageait à tout exaniiner, en lui disant qu'il ne serait pas forcé d'acheter; puis il lui vantait si adroitement t^\ ou tel morceau de sculpture , tel vase , telle horloge, tel bijou , telle médaille , que si M. de Cbarleval sonlait sans en avcir fait l'acquisition , il passait la nuit sans dormir et accourait le lendemain de grand malin , iremblant qu'un autre amateur ne le lui eût enlevé.

Puis , quand il en revenait chargé , il se disait :

— C'est fini , c'est la dernière fantaisie que je me passe. Désormais je me contenterai de regar* der.

Mais c'était le serment de l'ivrogne qui renonce à Ivoire ef n'en trouve pas plus tôt l'occasion , qu'il recommence.

Depuis la mort de sa femme , c'était M. de Chafieval qui touchait ses revenus et s'occupait du placemeut de ses fonds; il remettait chaque mois à Marguerite l'argent nf'cessaire à la dépense de sa maison , et la jeune fille ne s'occupait pas du resie. Peudaiit Tannée qui venait de s'écouler, Emile . avait fait des économies qui devaient servir h le défrayer tandis qu1l raterait à Paris, l^iais il n'y était pas depuis quinze jours, qu'il avait fait vendre plusieurs coupons

fiih ^ LA PH.LI& ^8 4'AtmiUAII^B.

âé rente proveR&nt de la vente d'iitte fenne «o ^f<)rMafldie*

Le joïTf ôil îedei^rtîer billet de banque r«pré$eh-« tant oeiiè ferme r*âssâ d^ ^e$ mmns daefrs eeltes d'urt ifisrebiind de vfôu^ fàbledun , A te fît l<js i^ro^bes le$ plus violent» ; il avail p^\^ dstos ëon ^brteflèuille aveu rhisdiidancë 4é t'enfûnt q«! troh i\vCi\ fié verr^ jéA^als la fia dé mk pkft l^ëëefr. Sa sAr^riMi ^at télk», n^md il à'aTJefÇul qW'H rie lui He^tait p\ù9 Heft, quH s'iri^àgn^à qti'oÀ râvàll volé; t^ iftè hit qu'en âiMiitoiltiânt le ptik déè dfve^s objets qu'il làtait acbétiés ^tjll k'eboiiililt sfOft ëiirëi#. Le dépft et la cotiniéfOn réiàpYùcfètetii alôl's )à s«irpi4sé; f^irïs ses remords devi^reM é\ ghrïïds, quaM H se i^ppelti lë^ prières dé "à^^ dé GbàflèVal et «la dcèno qti'il Un avait iatife Ufl j^Hir après dvolr cédé â piirenie teotuilôn, qu'il eut m ttôtivefelëut béroïqiuï.

il remplit ses po^%ès de étâli^ttéS, dé méda^Kès, de bijoux ant$qàe$^ et les reporu aa mmichand qiii les rulaVàlt Vendus.

— Reprenez tout cela, lui dit-il, je quitte Paris éltiepif]si'ëm)>orlért

Le marbband trut àtbir alTàireà im orif^lniM qui jetait l'argent par les fenêtres, et se frotta leswâlos à >a pensée de latr<e lan bon marche.

— Tenez , dît Émîte , je vous ui payé t*s ©bjets 4,000 fr.; dobâez^nà'en ^,500, et MOtt^ 6ërokië quittes.

C«ie offre paraissait it^ès^-raisormaMe i râii«. q^ait^i î\ se disait que tel homvMè, giiçnant &00 fr. ponr lui avoir pi*élé des objets qui nlsivaféiH rien perdu de leur vis^bur, devait se trouver satisfait.

^ Mohsleiir, nip^idit it màixhund , je ûe puis r€^ttdi*e WMtft ^^ à de fêites cbâdtaôiiSv Jén'ai

LA. PILLÉ »E L*ANtlQUAlftlS. 79

rien gfâgfié sur vous en vous le vendant. C'était le choix de mon mngnsîn, et plusieurs de ces objets m'aniiiieAt été payes le doiibîe, sî je lé? avals encore eus «iifatid on me les ù dem^indés. Pour ne* parler que de ce camée ,'le prin<*e CzernikofT m'en aurait donrAê plus que ne >'o*is a coftîé le tout. Miilbetirfefîsement il est parti, il y a huit jours; et qui f^ quand pareille occasion se représeuten)? Je me pèrh^lrài, d'allicnfs, de dire à monsieur qiilîa tort dé sédf^Pàirè dlM^ets aus^i rareà ; il les hegr'etlera certainemy^bt.

— Enfin ÎW dît Ëmîlé, combien pouvez-Vôùs m'en offrir?

— Je ne pourrais y melire plus de 1,500 fr. ; car j'ai fait sur tout cela une perte réelle. J'ai le tort de vouloir faire de Tart dans mon métier, et monsieur m'avait paru si juste appréciateur da mérite de ces raretés, que je m'étais fait un plaisir de les lui céder.

— Bien , bien , répondit M. de Charlevat.

Parions affaires, s'il vous plaît. I^ métier que vous faites me parait, à moi, très*lucratil ; mais après tout^ c'est votre conscience que cela regarde et non la mienne. Dois-je considérer votre offre comme sérieuse?

— Les loyers sont si élevés et Tannée est si mauvaise, que, malgré tout îe regret que j'en éprouve, c'est mon dernier mot.

— 11 suffit, dit l'antiquaire en rassemblant les objets épars devant lui; réflexion faîte, je renonce à m'en dessaisir. Je ne croyais pas avoir fait un si bon marché; mais vous avez le talent de me persuader.

^— Pour vous prouver combieti je tiens à obliger mes clients, j'irai jusqu'à 2,600 fr., répliqua le

80 LA FILLE DK L*ANTIQl]AIRF.

marchand qui voyait la bonne aubaind lui échapper.

—> Je vous remercie, Monsieur, mon parti est pris, ol j'ai Thonucur de vous saluer, dit M. de Charlèvul en s'éloignunt. 1^ preiniure fuis que Je verrai le marquis de Valbois, ajouta- t-il à part lui, je lui céderai , si je le veux, sans la moindre perte ces brimborions, qui sont réellement ioit beaux. Je serais désolé que mon repentir profilât h ce fripon de marchand. J'aimerais mieux garder tout cela, si je n'avais pas d'autre moyen de m'en défaire; mais le marquis sera enchanté de mêle reprendre. Oui , je le lui céderai ; c'est bien entendu. J ai, d'ailleurs, à Charleval des médailles plus rares que cclles-lù. H est vrai que je u'ai pas de camée ench^Assé de cette façon ; il me plaisait beaucoup, ce camée. Qui m'empêcherait de le garder? Bah! quand je m'en priverais, Marguerite n'en serait pas beaucoup plus riche , et puisque c'est ma dernière folie... Ohî oui, c'-estma dernière ; je veux devenir l'homme le plus intéressé qu'il y ail au monde. Et pour commencer ma con* version, je retourne demain ù Charleval.

Mai'gnerite ne s'ennuyait pas h Paiîs , grâce à sa bonne grund'tante; mais il lui tardait de revoir la laniille Robert et de leprendre ses habitudes de travi>il Cl de solitude. Aussi, quand son père lui proposa de partir, elle répondît qu'elle était prête. Mii« d'Ambly fit promettre à son neveu de la l'amener l'année suivante; elle s'était tendn>mcnt attachée â la jeune Hlle et s'elTrayail de l'isolement où son départ allait ta replonger.

— Venez nous voir h Charleval, ma bonne tanie , dit Margiièrite. Vous ne pouvez douter du plaisir que vous nous ferez. Venez, je vous en prié ; car il me reste beaucoup de choses à ap-

LA FILLE DE L'aKTIOUAIRE, 81

jkrendre; je ne Tai jamais si bien compris que depuis que je vous connais, et je serai, je vous le promeis , une élève docile et reconnai^sacie.

— H(^!as 1 ma chère enfant , répondit la vieille demoiselle, ce n'est plus à mon âge qu'on, va s'imposer « même à ses meilleurs amis. Je serais chez vous comme chez moi, je le sais; mais je m'y trouverais moins bien ; je craindrais de vous le laisser voir; mais, malgré tous mes efforts, vous le devineriez et vous en souffririez plus que moi. Laissez-moi donc au coin de mon feu, dans mon vieux fauteuil, avec mon chien à mes pieds, dans ce salon où lui et moi nous avons vu tant de monde ei où n'entre plus guère que ma pauvre Luce^ qui m'a servie pendant cinquante-deux ans et que je sers à mon tour, depuis qu'elle est sourde et presque aveugle. Laissez-moi ici, mois n'oubliez pas que vous y serez toujours les bienvenus.

M. de Charleval n'insista pas, dans la crainte d'éire importmi, et Mjrgueriie promit d'accompagner sou père quâud il reviendrait à Paris.

— - Ce ne sera pas de sitôt, ma chèra amie, lui dit Emile, M"* d'Ambly ne pouvant plus l'entendre.

«— Pourquoi donc, papa? demanda la jeune fille; il me semble cependant que tu y as eu toutefois beaucoup de plaisir, si j'en juge par tes absences, qui ont été longues et fréquentes. Tu nous as négligées pendant ces derniers temps, cher père; mais nous ne nous en plaignions pas, n'est'Ce pas, Agathe? Nous nous réjouissions, au contraire; car nous ne te voyions jamais rentrer que le front radieux et le sourire aux lèvres.

— C'est vrai , dit Agathe. Vous avez toujours été de bonne humeur , mon parrain. Marguerite

Il U rtLUC M t'àUTldllÀlRS.

i^en iîwmit un |>cit^ poroo qu'il mus oritvé i tënt d^ paraUr» très^préootv^; mois mol je trou» vais cel leni slmplit t c'est bi l^ati) Ihirte; ^n j Voit tùiit de thm&è , ([u'iin ne peut pas ^ être triste. Avouez , vMn parraîii , «|iye c'est plus réjouissant ^dè tes grt)6 livras et que toutes les eurlosicés an HniHeu desquelles ^ fous vous |riaise£ quonë toÉs êtes èi ChaHevnl.

«-» Agàtiië ne peut pas croire ^oe oè soH ton bofîbeur dé vivre dans ton caUaet; 4!llesè ^re 4nè c'èfst lin devoir que tu t'imposes d'iéiudie^ toujours. Quand nous restions seules pëndâuc quelques heures, après que tu nous ^aiis (piittëes^ elle disait s le suis sûre que mon parraiti éxattîide Hs beailit magasins eu qu'il riegarde défiler les Hebes équipages aux Champs-Elysées. Et quand Je répondais : Mou père ^si au musée d'antiquiiést elle me mH au t^et sans h moindre retenue. Qui de nous deux avait raison?

^ C'est loi , mon enfimt. Odri , c'est là que j'ai passé tonies mes journées, là ^t ciiez les nmr<^ Chauds d'objets ftntiqbes. Il y en a dont les magasins sont vraiment remai^uabiefc.

— Puisque tu as eu tant de plaisir, je mè ^enpiande pôurqu(ri tù ne veui pas de sic6t #eveniià Paris.

«- Ah I ceci est mon secret.

«-^ Que lu menrs d'ènvîe de me confier ; je vois cela dans tes yeun , cher père.

•^ Si je suis de trop^ mon parrain, ditcs^^e-mol-, njottta Agathe i et je itie tiendrai an instant à l'écàii.

*— IMon i je Ae veux rien dire : Hargnerite me gronderait.

^ Né dircdtHOn pas que Marguerite est bien à ehiindref Alkms^ Monsieur, parles, je vdus pro-

LA PILL& BÈ L'AIVTIQUAmC. S)

fifièts (fèire indnigcaté; car Je ne veux pas qu'a râvëntr vous ayez peur de moi : ou n'a peur quedeSi méchants; tn Pas donc oublié, père?

-^ Tu veux que je te fasse ma confession ? -

— Ty tiens absolument. Si tu as quelque chose sur le cœur, il vaut mieux t'en débarrasser tout de suite. Voyons , pourquoi gardes-tu itmcune à Paris ?

— Parce que je n*y ai pas été sage. Tu ris , Marguerite; c'est pourtant bien sérieusement que je parle. Oui , je retourne à Gharieval le cœur gonflé , parce que le voyage que nous venons dé faire me coûte cher.

— N'èst-cé que cela» bon père? Nous serons, une fois rentrés au château, si économes, que cette dépense sera bientôt Oubliée.

— Tn ne me comprends pas, ma tille. SI noua n'avions dépensé que ce que tu sais , je n'y songerais pas ; mais j'ai fait des foliés , que je hié reproche amèrement. J'ai là une petite caisse remplie d'objets qui m'ont coûté plue que td né saurais croire.

-^ Et vous ne tious les avez pas montrés , mon pj^ratri? dit Agathe.

— Ils ne vous auraient guère liiiét'essées , mes enfants.

— Ce sont dés antiquité^ , dit Marguerite. Eh bien ! îpèrë , si lu les as achetées , c'est au*elles t*ont plu , c*eât qu'elles manquaient à ta collection déjà st prëcîedse. Pourquoi dote en serais lu fdché ?

— Parce que Targfeni qu'elles me coulent t'appartenait, Marguerite, parce que je n'ai pus assez de fortuné pour ^Jii^è de sètaiblablés déperisés sans coniproitiètti*e foù avenir.

— Motj bon pérè, jesèràî totijôtirs assez riche, poùbvU titie lu \<tnîi ëôntèrtt. Nfe té prive doiic dfe

84 L4 FILLB DE |/aNTIQUA1RE.

rîen^ pour moi , je t'en supplie ; car j'en aurais un profond chagrin. Tu ::s bien fait , Irès-bien tdt de profiter de celle occasion pour faire queK]ues emplette». Songe nu bonheur qu elles le donneront pendant d^ s années, et lu n'oseras plus dire qu'elles l'ont coulé trop cher.

— AinM tu me pardonnes? dit joyeusement M. de Charleval.

— Je Taime de tout mon cœur, répondit Margneriie en l'embrassant.

— Ta mère était plus sévire, reprit Emile , redevenu tout à coup rêveur, et pourtant Dieu sait si elle était bonne. Elle eut lout sacrifié pour moi, tout, excepté ravcnir de sa fille; elle t'aimait mieux que je t'aime, iUlarguerite , et pourtant elle ne pouvait savoir ce que ton cœur renferme de dévouement et de tendresse filiale. Quoi que tu en . dises, enfant, j'ai eu tort de céder à mes gc^ùis ; mais, sois trani]uille, le mal, heureusement, n'est pas sans remède. 1^ première fois que 1? marquis de Valbois viendra me voir, je lui céderai tous ces objets,

— Ne fais pas cela , je t'en pria, papa, dit Marguerite. Si ui crois que ma bonne mère aurait désapprouvé la conduite, eh bien ! sois a l'avenir un peu plus modeste dans les dépenses; mais celte fois, puisque c'est chose faite, profites-en. Je n'ose plus le donner un avisdinérenide celui de ma mère, je craiAdrais d'offenser sa mémoire ; mais d'un autre côté, je serais bien triste de te voir renoncer pour moi à ce que tu aimes le plus.

— Après loi , ma fille,

— C'est bien ainsi que je l'entends. Oh! s'il en était autrement , je serais jalouse et je détesterais ton musée, lantjis que je l'aime aussi, moi. Voilà qui est convepu , u est-ce pas, bon père ? Nous garde*

LA FILLE DE L'AlfTIQUAIRE. 85

rons prëcleuscment ce que uous avons acheté et nous lâcherons de nous en contenter.

— Quant à cela, jo réponds de moi : je n'aurai de longtemps de nouvelles fautaisies. Je ne sais pas, d'ailleurs, ce que je pourrais désirer encore. Ma collection est vraiment aujourd'hui des plus complètes.

— ^e serait-ce pas dommage d'y toucher? reprit Marguerite.

— Je l'avoue; mais quand la raison l'exige.

£nfîD , puisque tu te veux , je la garderai tout entière. Tu verrxis mes acquisitions , et je cn^is que lu les apprécieras. J'avais peu d'anciennes peintures, mes émaux étaient mal choisis, et je- ne possédais presque pas de bijoux. On ne pourra désormais me repi'ocher cela , cl je vois déjà le marquis s'extasier devant mes nouvelles richesses. Il y a surtout un «carnée d'une rare beauté ; mais tu verras , tu verras.

— Et tu voulais l'en défaire par amour pour moi? Je n'oubliei^ai jamais cela. Tu es le plus tendre el le meilleur des pères.

Malgré tous les éloges de sa fille, la conscience d'Emile n'était pas en repos. Il sentait qtie celle # enfant , ignoiant le prix de l'argent , ne pouvait l'absoudre efficacement de la huile qu'il avait commise , et plus elle se montrait dé.sioiéi*esfiée , plus il se reprochait uue faiblesse que Ma« de Charleval eût déplorée.

*— Mai*guerite n'en saura rien ^ se dii-îl ; mais quand le marquis viendt*a , dussé-je lui céder la Minerve , je rentrerai dans une partie des fonds que j'ai si légèrement dissipés.

YIL

Là visite de M. de Vàlbois se fit t)eu àttendh». 11 étâîl veni à Cfiàiieval en l'absence d'Émite. Robert lui ayant dit qve son mâtt^e était ù Paris , le nnarqi:is , ne doutant pas qa'un amatenf si passionne n'en rapportât qiielqae cbose de prMcox , accourut dès qu'il put le croire de retour. C'était là seule personne avec laquelle Emile eût conservé quelques Relations depuis la mon de sa Femme. M. de Valbois était tin peu pYas jeune que M. de Cbarleval , et il avodrait aveci simplicité qu'il h'éfait auprès de la! qu'un ignot^nt, quoiqtrij l'elnpbriit de beaucoup ^ur lés dmre^ membres dei sociétés Bàvauies dont l'un et Tduire faisaient partie. îl avait ^ttlVi Id ^ri*tèt*é inilifatrë^ et ce n'était qu'à l'époqliè be ju retraite qûé, potit*se créeî* une occupaUon , il avait commencé & ^olteciionliier dés atitiqUité^. Il y ixHlt pns gôùt, et, mjtgré son S^, il s'était remii à i'étudë atec ardèiir. Joutssant d'une belle foridné et ^'aimant piifi le mocdè^, il ne pouvait mieux faille que d'emplo;^r ainsi ses loisirs.

La première fois qu'il s'était trouvé avec M. de Cbarleval, il avait éprouvé un vif sentiment de

LÀ tafctB M L'â!fTtiKrAIM. W

Jinlodèlé in i^^irttaistt&ot tel Hop^rimité de cet adv«4*^ire; ifiak tiepnis il avak rendu pleine Jus^ tî^ à 8à viflfôdô^tle et à son honorMile camctere. Émiie avait mis tant de boime foi et «te délicttlesse dans sa montre d'!3igir, lorsqu'il avait couseati à accompagner son confrère à la vente du ton»

Laroche, ^e M. de Valbois lui ea avait ^ardé une sincère fêcônnatesance* Depuis eette épèque, il venait le voir de temps en temps, pour recevoir de lui Quelques leçons $ disait-tl , et il regrettait beaucoup que la dist^imce ne permit pas à ses vi^siles de devenir plus (réqnenteé.

-^ Kh Met! ! cher maître , s'éoria-t-il , dès qu'il l'aperçut^ qà'arofis^nous rapporté de notre «^nr dans la bdbylotoê moderne?

^ Un grand amour pour la rètraile et le silenoe ^ répondit Étnlle en souriant.

— C'ès* l'effet que produit généralement ce brouhaha « ce toltM-boIro, quand on n'a pas encore eu le temps de s'y habituer. Mais e^-ce tout ?

-^ A peu f rès. Si vous êtes curieux « vous en jngcrez tout à l'heure.

-^ Tout de sûiie.

— Riea ne pi^esse, mon dier <imi. Réposez^voos donc on peu.

^ diurlevul^ vous allet me faire croire que vous âves à me montrer des merveilles. You^t n'avee pas pour habitude de vous faire prier^ et tà vous prenez la peine d'exciter nia curiosité, c'est que vous aves de quoi captiver mon admiration.

*-^ N'allefe pas croire eèla^ votis seriez bien vite détrompé. J'ai quelques brimborions a vous faire voir , pas autre chose. Mais vous êtes un terrible homme de ne pas vouloir me permettre de remplir envers vous leë devoirs dé la plus simple politesse.

88 U FILLE BE L'AnTiaUiHllE.

— Je viens pour contempler vos richesses, la politesse veut que vous ne ine fassiez pas languir. Elle aurait peut-élre exigé aussi que vous m'aver- ' tissiez de votre voyage.

^ — Vous seiiez-vous décidé à le faire avec moi?

•*- le le crois. H y a longtemps que mon (ils m'attend , et j'aurais été beureux de vous le présenter.

— Un jeune homme à la mode comme lui et un vieux solitaire comme moi sont peu faits pour s'entendre, mon cher Valbcis.

— Mais , au contraire , mon ami. Henri eut été charmé de faire votre connaissance. Ce n'est plus rélourdi que vous croyez , ce n*e&t plus le joueur dont je vouç ai parlé ; c'est un garçon laborieux et rangé , qui passe les jours et les nuits à Pétude pour réparer le temps perdu. Mes amis jn'out, à divei*ses repiises, entreienpi de ce chaugeinent , et m'en ont chaudement félicité.

-? Je m*en réjouis avec vous , ^larquls : les jeunes gens studieux échappent à bien des dangers. Mais si je ne vous ai pas informé de mon voyage, c'est parce que j'emmenais ma fille, f^a chère enfant avait grand besoin d'un peu de distraction , et c'est peur elle que j'ai quitté momentauécionl Charleval. J'y serais revenu beaucoup plus tôt; mais j*ai retrouvé à Puris une parente auprès de laquelle Marguerite se plaisait fort, et qu'elle n'a quittée qu'à regret, M^i» d'Ambly, que vous avez peut-être connue quand son salon était un des plus brillants du faubourg $i|jnt-Germain.

— M"« d'Ambly, mais sans doute je l'ai connue ; elle est même du nombre des personnes qui m'onc écrit tant de bien de mon fils , et peut-être Henri

LA PILLE D£ L'ANTIQUAIIIfi. 80

a-t-il rencontré chez elle M^^^ de CbaHeval ; car H va de temps en temps passer une heure auprès de ma vieille amie.

— Marguerite ne m'en a rien dît. Pendant qu'elle écoulait les récits de sa grand'tante, j'allais nie promener seul , tantôt d'ini côté, taoïôt deTautre, et je ne m'arrêtais guère que devant les magasins d'antiquités. Voilà comment j'ai fait quelques emplettes f car j'étais parti bien résolu à ne rien acbeier.

— Comme quand vous avez bien voulu venir avec moi à la vente de ce pauvre Larcche. La même chose m'est arrivée ôi\ fois; d'où je conclus qu'il vaudrait beaucoup mieux ne pas s'expose^ à la tentation.

— Je suis tout à fait de votre avis, mon cher Valbois. Mais vous allez voir que vraiment ce que j'ai acheté manquait à ma collection.

Le mar^ifuis examina tout avec attention et ne put nier que cette nouvelle acquisition ne complétât merveilleusement le musée de son ami,

— J'ai aussi quelque chose à vous montrer, ditil ensuite ; quand vieodrez-voMS à Versailles?

— Je n'ai pas encore laissé ma fille seule, répondit Emile ; et ce serait si triste pour elle , que j'hésite à commencer.

— J'aurais voulu avoir votre avis sur quelques poteries attribuées à Bernard Palissy, et sur une armure damasquinée qui me paraît d'un grand prix. Ces objets m'ont élé récemment envoyés par moafils.

— Je ne puis guèrp résister au désir de voir ces belles choses ; il faudra que j^en parle à Marguerite.

— Vous m'appelez, mon père? dit la jeune fille, qui, en traversant le jardin pour se rendre

90 LA riLUB M L'AirriOtridiiff.

ohœ Rcbcn, passait sons les fenêtres 4« psitilloA.

^ Non; m&fs puisque te V6}ià, dis h M. de Valbois si m consentiras ù passer seule ici tiue jôurni'e q:i1l in'enga^ h liii donner.

^ Yéus saw)? blea que je ne suis pas seule à Ghariéval, même qoaiid vous n'y éies pas, nroa bon père, et que vous pouvez m'y laisser sàiin in* qniëtode chet nos exeellenls .amis. Je voes prie dose &ïkgréw lluvitâtléu de M. lé Marquis; cai" je n'ignore pas le plaisir que vous épirt^uVéÉ à tôils trouver avec lui.

II. âe Yâlbols remercia Mvr^evtte, et 11 ftit convenu qèe le surleudeinoiA il utteudmit ^n amt

Emile partit de bonne heure. L'armure daiViis^ quîoée dMt le marquis M bvàit parM ne Im' sor- IMI pas dé fie)H)rit, et il lili btrdâit de voir ce précieux morceau. Hë^aii ) il avait cru sa coltec* tion GompTéCe, el prédHélnent le marquis possédait quelque chose qui lui manquait. Toutefois II se rassuiiait en pensant quie M. de Yalbois s'était fok illusion sur la valeur de cet objet , que Parmure n'était petit^dt^e pas dé beaucoup prëfé^ rable h celles qui ipffrayaient tant Marguerite entent» qne lé travail en était défectueux ou que rûge n'en était pas suffisamment prouvé. H f avait qu^me des ludustries de notre époque consiste à fiibriquer des antiquités /et il ésf^raît reconnaître la contrefaçon h qu»*lque détail iusfigmfiant aux yeux de sou et^nfrère.

Mais il n'eut pa> plus tôt examiné cette belle pièce, qu'il iûï obMgé de renoncer auk consola* lions qu'il s'était données. Élfé était d'un magnifique travail et pouvait tout aussi bien orner la itiusée des beatix^sirts que celui des antiquités. Il

AVOtiaavec ëa fhin(Aidë drSiilalre et fie tihérclia

Lk 9tUM BX L'jarnQUJffRB. 01

point é dissimirier la joie qu'il épraiverait à. posséder un si i^iiiàrqasbte mor^aa.

Le Himuis tal charnié ùt f enCendrc s'exprimer aiosû

^ ComMen pfnisez-vous que Tmlle celte «rmttre? lui df^manda-t-îl.

-^ Mai» je ne sais, répondit Émite. Si j'éralsrcM, je donnerais une de mes provinces pour en pouvoir, orner mon musée.

— En ce cas, mon cher, c^est un véritable cadeau qub kb'ftfait là mon ftls, et |e comme'née à croire qu'il a obtenu , comme on me l'assure , étS' sncfës «u barbeau* Vellà là mëiilesre f veuve qu*il ait pu me donn^^r de son travail, le lui eu ferai fflOQ ccymprment.

— Satez-^vom ^ niar^îs, qw cetle/annure doit avoir coûté fort cher?

— Peut-éire. On trouve qmelqiiefois l'occaèiom de foiré d'excellents marchés. N'a-von pas vu des amàteu rs aetiecér, pour 3 on 4 fr., des toiles du Corirége, de Réniforandt, ou de quelque autre i^einire célèbre, égarées dans la boutiqae û*ua brocaniew?

«^ Hum ! ^scas«là sont trèsHrares. Quanta moi, Je n'ui pa$ rencontré semblaUe bonne fortune dans mon dernier voyage à Paris.

^ Vdiisav^k été plus heureux pour la Minerve; si vous l'dVei oublié , înoi , je ih'en souviens. J'en ai été si longtemps jaloux !

^ Mais maltit'éhaot vous n'y tebez pins?

^ J'y Uèhs iàtiiatit que jaitiafs , c'eM-à^dire que je n'^àS pas cc^sé d'en !i))p^écfer la valeur; mais je ne soi^ pftf!^ jnlûux dt&pnis que vous êtes mon ami. Pourtant lu Minerve me fei'âk plù>s d'notineur qu'à vous, qui .^oâsëdàs &lM celle-là pluricms statues teûqiiés.

— h est vrai que vous en êtes font à fait dépourvu. Je vuus conseille de ne pas laisser échapper le moment de vous en procurer quelques* unes.

— Certes, j*y songe, et je ferais même pour cela d*assez grands sacrifices. Mais je n*espère pas trouver ce que vous avez eu la chance de rencontrer.

— La Minerve est un morceau de choix; vous pourrez avoir aussi bien , maïs pas mieux. Si je voulais m'en défaire, rien ne me serait plus facile.

— Vous ne chercheriez pas d'autre acquéreur que moi , inespéré ?

— Soyez tranquille , je n'y songe pas. Gependaut , pour vous faire plaisir, je pourrais me déci* der non à la vendre , mais à l'échanger contre quelque autre objet qui me manquerait.

«— Vous feriez cela , mou cher Charleval ! Vraiment ce serait bien aimable de votre part. Mais que pourrais-je vous offrir? En vérité, je n'en sais rien. Tenez, choisissez vous-même dans tout cela ce qui vous convient le mieux. Je ne me réserve que les poteries et Tarmure , que je tiens à garder, parce qu'elles sont le premier cadeau de mon fils.

— Voilà une restriction qui m'embarrasse, dit Emile, sans pouvoir dissimuler son trouble; l'armure eût fait mon affaire.

— Je le regrette sincèrement; mais vous ne pou-' vez me blâmer d'y tenir. Tuuiefois, sirieu. aulre chose ne peut vous être agréable , ne vous gênez pas , mon cher ami ; je supposerai qu'il n'a pas été question de cet échange.

T- Comment donc ! répondit Emile, qui ne voulait pas que le marquis sût à qiiel calcul il avait

LA F1LL& OB L'àKTIQUAIBK. 9B

cédé. Ne vous ai-je pas dît que j'y consentais pour vous faire plaisir ?

— J'accepte avec la plus vîvc reconnaissance , et je voudrais avoir à vous offrir quelque objet de grande valeur; mais je ne vois vraiment rien qui puisse entrer en comparaison avec votre belle statue , à moins que vous ne vouliez quelque médaille; j'en ai d'assez rares.

-^ Je prendrai volontiers une médaille, dit M. de Charleval , à qui tout devenait indifférent , puisque ie désir seul de posséder la riche armuro lui avait inspiré la pensée de renoncer à sa Jl/înerve.

— Choisissez donc» mon cher ami , reprit M. de Valbois, en ouvrant son médailler.

— Elles sont toutes belles, j'en vais prendre une les yeux fermés.

-~ C'est trop de désintéressement, dit le marquis. Que ne puis-je vous rendre bientôt le plaisir que vous me faites! Tenez, Charleval , il me vient une idée : j'écrirai à mon fils de faire tout ce qu'il sera possible pour trouver une armure semblable à celle-ci.

— Non , je vous en prie , ce serait imposer ù monsieur votre fils des recherches inutiles. Vous n'étiez plus jaloux de ma Minerve depuis que vous me regardiez comme votre ami , je ne le serai pas de cette magnifique pièce.

— Voilà réellement ce qui s'appelle de l'amitié , ou ie ne m'y connais plus , dit le marquis en serrant la main de M. de Charleval.

Emile devait passer la journée à Versailles; mais craignant de ne pouvoir cacher son dépit à M. de Valbois, que l'habitude du monde avait doué d'une grande pénétration , il prétexta la crainte qu*il éprouvait de trouver Marguerite ea

M U KILUB ftfi L^iAlf1ttl24II|&

pleors , s'a tardait à rûntrer, et <|iikta le quis presque aassilôt après u^mit GOfldu ce marcfaé.

Dès qu'il se trouva seul , il donoa un Bbre cours h sa mauvaise humeur e4 uq s'épargna pus les épi- Ihèles les moins gracieuses. Il r(*^rettuîl sa statue , mais il déplorait sujtout la peite <;le ce mordeau unique qu'un instant il avait cru \m appartenir. On estime généralement assez* peu ce qu'on possède. Notre antiquaire, qui avait été si longtemps Aer de sa colleoiion , se sentait p<i«r la paremjère (qis at- 4eiot de ceue infirmité , plus orueile emiemi^ da bonheur de Thomme.

Toutes les choses rares e% précieuses qu^l avait amassées depuis plus de quarante ans disparais* saient à ses yeux ; la riche annupci damasquinée lui paraissait seule digne d'attention. H trouvait maintenant le cabinet de M. de Valbois bien su* périeur au sien , et il ne doutait pas que les aa^*» teujHs iLe fussent de son ayi$, sqrtout quiuid, grâce à sa fausse générosité^ il serait coo^plété par la if taetroe*

Quand il arriva à Charleval, il était pâle ât défait. Marguerite s'infoirn^ î^vec ifîqiHotiide de M qui lui était stirvenii; na^iis, ËmUe eût noiigi d'av-oiiier la cause de. s» soiiiffrance» ]l se plaignit d'un peu de fatigue et se Cioucha sai^s, prendre de nouriitui^. Le lendemain, i4 avait les yetix rougis par l'insomnie ou par les larmes; nous n'oserions cependant affirmer qvk'A eût pleuré^ Son premier soin fut d'envoyer chercher ui^e voiture et d'y faire charger 1^ statue. Il l'enveloppa lai*«môQi^ de paille avec UrBo^^extr^rne sollicitude, et pourtant, explique ^\ pourra cette etranjp contradMipn, il n'eftl pas été fâché qu'un ^ç/çh dem k nlft e« pièces, qipaod il lui eiU MhA

LA KIIeUE BË LUNXIOUAIftE. 9b

rendre m marquis deai «oéâaillei, miutc iieMe^u'il avait choifiie.

^ C-e^i do«o aîriM , père, que tu manques h la parole quç tu mas donnée! lui dît Hanguerite, attrîbuani sa trbl^sse à un sacrifice qu*îl s'étatt imposé pour elle, il avait été ranvenu que to ne tîé^erais psis à M. (le V«ilbois un sjtsui de& objets de ta collection, et tu Tas oublié.

— Non, répondit Emile; mais j*ai vendu la Mimrve, parfô que j^ veux i^ekdv qi^lçiie cbose qui me conviendra opieuii.

^ Ne poiivai3*Mi ^oc 4q pasaer ««laore eeite fantaisie sans neiKiuo^ à cefii^ alatii^ quç ti^ tBr tioiea bdadieoup 7

— f A ti»u tour, tUr oublier, que je t*m pifconts d-^ne sagcî , dit ÉnUle en rougissant «n pea. le n'aiViii3 que ce moyen do coocîlîiBr loa îniiéji^ «t mon plaisir.

-r Altoud, j-ai lorf de gronder^ je le ym; ims c*est que ta iristease d'bîef ae m'a pas échappé, bon père, et II m'est bien pinihle de penser que c'efit moi qui r^aî caueiés.

^Noii, B»a fille, ttoa, m n/«sli pas. Ipi, je l'assure , répondit Tamiq^aire , «e pouvant se dér fendre é'^ remords.

*T- IM'easaic pas de ni^ piersuader cela, lu n'y réusairaa pas,

^ VAme si je t'avQnai$ qu.e ina.M*iA|es90 a^vait un i^lam moitfr qu'elle était TeOet de la jalousie? Imngine-toî que le marqMÎa a reçu de Paris la plus n^gnifique armure que i'ôa puisse voir.

-rr €'e$t pour en avoir uiie pareUle qi^ie t» as vendu ta Minirw, et la crainte d^ n'en pa^ tiKMiiviir t'avait rendu soucieux ; mais aujourd*b(B, bon père?

— Aujourdiiui je ne le ' suis, plus. C'était m enfantillage.

96 LA FILLE b& L'AKTiQUAIBE.

— A la bonne heure! Mais écoutez, Monsieur Je ne souffrirai pas que vous mettiez de côté l'argent de celle venie , comme vous seriez capable de le faire, si je vous laissais libre ; je veux, entendezvous bien? je veux que vous l'employiez à Tachât auquel vous l'avez d'abord destiné.

— C'est bien, Mademoiselle, ne vous occupez pas de cela , dit Emile ; nou3 a^^ons le temps d'y Songer.

L'antiquaire n'avait certainement pas résolu de se procuier une armure pareille à celle qu'il avait tant admirée; il croyait même qu'elle n'existait pas; cependant il se garda bien de dire ii Marguerite qu'il 'n'avait reçu , en échange de sa statue, qu'une médaille à laquelle il n'attachait aucun prix. Peut-être eût-il éprouvé quelque honte à avouer comment ses espérances avaient été trompées; peut-être avait-il déjà, sans s'en rendre compte à lui-même, entrevu combien il lui en coûterait Je renoncer à posséder un semblable trésor.

Cette conve;*satîon avec sa fille lui rendit quelque gaité; mais Marguerite ne tarda pas à remarquer qu'au lieu de resler enfermé des journées entières dans son cabinet , il n'y passait plus que peu d'heures; encore les employait-il uniquement à lire, et n'accordait-ii à toîit ce qui reniouraît qu'an regard froid et distrait. Elle connaissait assez son père pour trouver celte conduite extraordinaire ; mais elle n'en chercha pas longlemps là raison : pour que M. de Charleval dédaignût ainsi ses anciens amis, il fallait qu'il désirât vivement quelque antre chose.

— Quand donc recevras-tu ce que tu attends?

lui demanda-t-elle.

— On ne le trouve pas , répondît tristement

U FILLE M L'aNIIQVAIBE. W

Emile. Je sayais bien qac c'était un morceau unique.

— Mais, puisque lu sais que c'est le Hls de H. de Valbois qui le lui a euvoyé, que ne t'a* dresses-Ui à ce jeune hoinm^? Il serait enchanté de faire plaisir a un auii de son père.

— J.^ ne le puis. Si le mai'guis savait combien je d<*sirc cet objet, il se croirait oblige de me rolfi-ir; car j'ai, m pîrtsîcurs occasions, élé assez heureux pour lui rendre service.

— Je comprends ce scrupule, dit Marguerite.

Pourtant, il fciut aviser à quelque moyen de contenter ce désir.

•— Il n'y en aurait qu'un ; mais j'hésite à te le proposer.

— Pourqiioi donc, bon père? N*es«tii pas le maître, ou doulcs-tu de mon affection?

— Non, ma chérie, je n'en doiilo pas; mais je serais absent plusieurs jours; qui sait? peui-étre une semaine entière; il faut du temps pour fureter dans tous les coins de Paris.

-* Et tu croi^ que je n'aime pas mieux être privée de ta présence pendant une semaine que dé te voir triste comme tu Tes depuis longtemps. Purs bien vite , afin de revenir pliis tôt.

— Que tu es donc bonne , chère petite Marguerite, et que je tVimel dit Tautiquaire en la pressant d.'^ns ses bras. Je partirai ce soir; mais pour qijwtu t'enntiies moins, je t'écrirai tous les jours. Si M. de Valbors venait en mon absence, je te recommando la discréiioa.

Marguerite, restée seule au châte;iu, partagea la chambre d'Agathe et les repas de la famille Robert. M. de Charlcval avait dit h ces bonnes gens que des aflaires l'obligeaient à parlir, mais il avait jugé inutile de leur recommander sa fille, tant il connaissait leur affection pour elle. Pendant douze jours il écrivit régulièrement à Marguerite pour l'informer de l'inutilité de ses recherches , dans lesquelles il persévérait toutefois. Enfin , la treizième lettre contenait ces mots :

n Rien encore, ma fille, rien toujours. Mais je n'y renonce pas. C'eat à Milan que se fabriquaient ces merveilleuses pièces , je pars pour Milan. N'en parle à personne et ne t'inquiète pas si je t'écris moins souvent pendant ce voyage. Je me porte bien et je me sens la force de faire le tour du monde plutôt que de rentrer à Gharieval les mains vides. Adieu , Marguerite. »

La pauvre enfant pleurar beaucoup en recevant ces ligues ; mais elle cacha ses larmes , car elle ne voulait pas trahir le secret de son père. Elle dit seulement à Robert que M. de Gharieval , pré-

LA PILLB DE t'ANTlOlJAinB. 99

voyant un surcroît d'occupations, la préTenait qa'il lui adonnerait moins souvent de ses nouvelles. Robert, que cette ûbsence commençait à inquiéter, parce qu'il savait que son maître n'avait aucune affaire à Paris , et qu'il se rappelait les craintes qu'avait éprouvées jadis sa sœur de lait, ne dit rien à Marguerite; mais il alla le lendemain voir le notaire, pour lui demander quelques renseifçnements sur l'emploi des fonds qui lui avaient été confiés du vivant de M»* de Charlevai.

Le notaire, qui connaissait Robert, lui apprit que, depuis plus d'un an , M. de Gharleval les lui avait retirés, dans l'espoir d'en tirer un meilleur produit.

— Mais ce qu'a laissé ma digne maîtresse est toujours entre vos mains? demanda Robert.

— Non, lui répondit le notaire; en qualité de tulecr de sa fille , M» de Gharleval avait le droit de le reprendre, et il l'a repris. C'était , d'ailleurs , fort peu de chose; je n'en sais pas au juste le chiffre ; mais vous n'ignorez pas que M">e de Gharleval ne possédait , lors de son mariage , qu'un château délabré et quelques terres , le tout grevé d'hypothèques considérables , et que, si elle n'eût point épousé son cousin, W^ Agathe eût été obligée de vivre de son travail. On ne sait même pas comment elle a pu , pendant des années , suffire aux besoins de son père; car le comte n'avait espéré acquitter ses dettes qu'en se mettant à la tête d'une vaste entreprise industrielle. C'était un homme actif, ingénieux, loyal; il y aurait réussi, je n'en douie pas , sans le funeste accident qui lui enleva la raison.

Robert savait tout cela aussi bien que le notaire, et lui seul eût pu dire de quoi avaient vécu

IdO LA l^lIXB M L'kSmWâlKÊ.

le tôtmt et sa 6lfé; Mi» 1t tttm foujwr» fgaeéé Iir-des$us 1er silence le plers absoli». Pour que sd tu* rioslté tte pêfi éli'c îrti«rprélée d'une ffwwière défatorûble à W. de Cbarlevaf , îF piéiextu uû placemenl a\niiitagcux qirî se présenlak eit Tabsence de Son maître, et doiii H devenait ImifHe de Fbformer.

De ce cpi'it avait appris ressopiaîl poitv lui un nouveau strjet d'mquiéiudes. L'antiquaire avail la disposition de to!ite1a fortune dé sa RHc, et il était aassr incapable d'administrer cette fortune qu'on enfant de dix ans.

Robert avait h remplir m devoir pénffirfe, mais B ne pouvait hésiter, puisqu'il s'agfasuhi de l'avenir de Margtif rite.

— Ma chère rilleiile, lui dit-il en rentrant, reftdsmoi la jtrsttice de dtre qiie je ne t'ai jamais adressé une question intfrKCrèle.

— IHî grand cœtif , mon bo* ami , répondît la Jcurîc fliîe. Mais qnt4 besoin peux-tw avoir âe ce témoivTtittge? Est-re que tout le monde ne sait pas que tu es fa drscrétion mCnie?

**- FI me suflft qne tu en »oîs' convtfncùe, mon enhÊtii, nfiw que tu saches Wen que si je l'interroge atijonrdlrnî, c'est parée q»ïe}e sai* obiigfé de Je faire. Sais-tu qivels iotérâis ont app^ H. éft Cbarlevaf à Paris?

^ (h!Î , moff parraîïi ; mah je ne prfs le fe dife.

-^ Même st ie fe» pi*fais en invoquant te soirve» mYdfe ta mère?

— Mil mère ne m'aurait j&mais ordenmé de manquera une promesse faite à mon pfre- Cependant , comme elle ne m'a«r:ii4 psiâ difcndu de ras^ snrer mon chw penraîn , mon mefflerrr ami , je te dirai que ces affaires n*onl rien de Men^ ^are , et <}cre tn les» connsfitiras tôt m tard.

<^ Ptab^ue tti n^eti peoi^dire daVMitJig^ , je w^kk^

siste pd8« J'attendrai le retour (te M« id/^ Cb^l0val et J4d in*adries&crai à luî-mémer

pf Tu n'aticiidras pas longtemps , mon cber i^Ot bert, dit Emile, entrant soudain.

-j^ Comment! péro, c'est toi! Quel bonheur I 8*éciia Marguerite en kû sautant au couu Ab ! qii# je te remercie d'être revenu !

— J'ai trouvé, Marguerite, j'ai trouvé mieui^ qn^je n'espérais. Tu verras, c'est un ct^ef^J'œuvra. Aussi, je »it9 fou de joie. Quelle cbaooe l au mo» ment de partir pour lltalie..»* J'avais tant cberp* ché, que je n'y songeais plus, quand « en ^unt m'ioformer des beures de départ au chemin dd fer de L^ou , j'avise un^ affreuse boutique, aale ^ enfumée, n'ayant pour enseigne que de vieilles loques. ,1'alJais passer quand j'aperçois , derrièn» la fenêtre crasseuse, uoe paire da flambeaux d^ cuivre de foi^me bizarre. J*entre pour les examiner de plus près et Je découvre dans un coin , non pas une armure compièie ^ mais seulement uo casque et on boudicr. J^ lés décroche en irmnblant et je m^approclie du jcur. Quelle surprise 1 Je n'avais jamais rien vu de si beau , jamais. $i Tarmure eut été complète, il eût fallu, pour ta payer, la (ortune d*un priiice; telle qu'elle est, je la pi*éiere mille lois à celle du m-trquis. Le inarcband me ri'garduit. « Monsieur ne trouve peni-èire pas cela neuf; mais c'est solide, j'en réponds. > Je ne trouvai rien h lui lépoodi'e, tant j'étais suffoqué; m;iis je Tembrassai. Il me crut fou, car H éclata de rire en me demandant la cause de Taccolade dont je Thunorai^. « Comment ! mou cher, hii dis-je ,. je trouve chez vous ce que j'allais chercher à Milan , et vous ne voulez pas que je vous embrasse ? **«* Je n^ connais pas Milan , répondit-il , mais je suis bien ai$^ qye

voas trouviez chez moi quelque chose qui vous convienne. Seulement , je regrette de n*ayoîr pas donné une couche de peinture à ce plaiean-lù, comme j'en avais Tidée ces jours-ci. Mais je pourrai, avant de vous le porter, le passer à la mine de plomb, et ça vaudra tout autant. — Le faire peindre ou le passer à la mine de plomb 1 mais, malheureux, pourquoi donc faire? — Dame! pour le rajeunir un peu. — Savez-vous, Monsieur, ce que c'est que cela ? — C'est un bouclier. Il parait qu'autrefois les soldats s'attachaient ce rond«1à sur la poitrine en guise de cuirasse. - Mais non, lui dîs-je, ils le passaient au bras gauche et s'en servaient pour parer les coups dirigés contre eux. — Soit, répondit-il; aujourd'hui c'est passé de mode , mais ça peut faire encore un très-bon couvercle de chaudière ou de marmite , en retournant la poignée, bien entendu. Mais c'est l'affaire d'un quart d'heure , et si monsieur veut que j'arrange cela avant de l'envoyer chez lui....— Bourreau! m'écriaî-je, je vous défends d'y toucher. Quoi ! vous auriez le cœur de mutiler une si belle pièce ! Mais ce serait un crime. — Le code pénal n'en parle pas , dit-il en riant. Ce que j'avais envie de faire n'était que pour rendre l'objet plus commode; mais si monsieur l'aime mieux ainsi, je ne contrarie jamais les acheteurs, — Combien voulez- vous vendre le casque et le bouclier? — Ahl le casque aussi? Ma foi, je ne demande pas mieux que de me débarrasser du tout , et si ça vous convient pour 20 fr., c'est une affaire faiie- — 20 fr. ! Comment, c'est 20 fr. que vous voule» vendre ces deux objets ! — Pourquoi pas , si ça s« pouvait; on gagne si peu dans notre métier. Hais si monsieur trouve que c'est trop cher, nous mettrons 18. »

LA FILLE DE L'ArmOUAIHE. 103

— Dîx-bHU(r.! inlcrrompit Marguerite, ce chefd'œuvre le coûte 18 fr. ! Mais cVst impossible.

— Je Và\ rapporté, jusqne-là, mol pour mot, noire convorsalion. Oui, l'ignorant croyait avoir élé trop anibiiieux eu demandant 20 fr. « Mon

.ami, lui dis-je, je n*ai jamais volé personne, je ne veux pas commencer par vous. Puisque vous ne connaissez pas la valeur de ce que vous me vendez, je vais vous rapprendre. » Il voulait se récrier; mais en me voyant tirer de mon portefeuille plusieurs billets de banque» il se tut et devint attentif. « Je n'achète pas ce bouclier, continuai-je, pour en faire un couvercle de marmite, maïs pour en orner un cabinet d'aniiquiios. J'étais décidé à mettre 10,000 fr. à celte emplette, les voici. » Il ouvrit de grands yeux, se les fi'otia à diverses reprises, pour s'assurer qu'il était bieu éveillé, resta quelques instants peasif, et, au lieu de prendre les billets étalés devant lui, il les repoussa doucement, t Permettez, Monsieur, dit-il, on ne trouve pas deux fois dans sa vie l'occasion de faire fortune; c'est pourquoi, quand elle se présente, il ne faut pus la laisser échapper. Si je m'en rapporte à ce que vous me dites, cette vieille ferraille vaut quasi son pesant d'or; mais vous pourriez bien vous tromper, et moi aussi, par conséquent. Dans ce cas là vous seriez volé, et quoique j'aime autant qu'un autre à gagner ma journée, je ne voudrais pas prof:ter de votre erreur pour vous escroquer une si grosse somme. Si, d'un autre côté, les objets ont la valeur que vous dites, je trouverai peut-être des amateurs qui m'en donneront davantage, et, ma foi! je ne seiais pas fdcbé d'avoir de quoi faire le commerce en grand. Voulez-vous que nous convenions d'une chose? Vous garderez vos billets jusqu'à demain

104 LA PILLE DE L'ANTfOCAlKE.

au soir; dicirlù, j'irai faire voir U mardraindtse dans plusieurs magasins d'aritiffuités, et, m Ton ne rn'en offre pas plus de 10 000 fr. , demivin, à riif'ure dite, je vous la livrerai; mais si j'en trouve uu meilleur piîx, vous êtes li-op raisonnable pour ne pjs vouloir que j'en profite. — Si vous eu ironvrz un meilJenr prix, lui dis-je, oe concluez rien avant de m'avoir vu. » Je te laisse à penser, ma fille, avec quelle impatience j'attendis le soir du lendemain. Le marchand m'attendait sur sa porte. « Monsieur, me dit-il en venant audevant de moi, on m*en offre 11,500 fr. ; c'est darvs un magasin de la rue des Saints-Pères; mais, pour le même prix, je vous donnerai la préféi-ence. » Je payai le plus gatment du monde ; car, pour 11,600 fr., ces deux objets c'était pour rien.

— Ainsi, lu reviens content, mon bon père?

demanda Marguerite.

— Je suis le plus heureux des hommes ; et ce qui entre pour beaucoup dans ce bonheur, c'est la joie que j'éprouve de me i*elrouver auprès de toi, dont je m'étais cru séparé pour longtemps encore.

— Cependant, cette séparation» tu n'avais pas hésité à r.*tcepfer.

-T II faut que tu me pardonnes, ma pwvrc enfant. Je crois, on vérité, que je n'avais pl«s toute ma raison, ht^piih trois mois je ne dormais pas; ou si lu faiî}»ue triomphait uïï instant, toujonrs je me tionvais dan*i le cabinet du man|nis de VallKHs, eniie ma Minerie et la ma;4nil.q«o arniiue dont la |)ensée m'ob-ôdîJt sans ri s»e. Je ne sais ce qtril en serait résulté si jt» n'avais pa remrdier à ce mal. Mais je te promets que rien de pareil ne m'arrivera plus, et que je saurai me

LA FILLE DE L'aNTIQDAIRE. 105

contenter de ce que j'ai. M. de Valbois peut venir quand il voudra; je rattendi», et je me réjouis déjà 4e sa surprise.

— Pourvu Qu'elle ne le rende pas aussi mallieureuK que lu Tas éié, dit la jeune fille. Sais-iu que ta promesse ne me rassure q^rà demi, mon bon père, et que je serai bien Inquiète quand tu me quitteras pour quelques jours? Tu te décides si vite ù passer les montagnes.

— Bon ! voilà que tu veux me gronder encore.

Demain tu me diras tout ce que lu voudras, mais aujourd'hui je suis trop content. A-t-on, d'ailleurs, pour habitude de reprocher à un convalescent les aoci^de délîre qu'iU éprouvés pendant sa maladie? I<ioo ; on lui pardonne toui ce qu'il a pu faire et dire alors, puisqu'on sait que ce n'était pas lui qui agissait, et, au lieu de lui faire craindre pour l'avenir de nouveaux accidents, oa s'efforce de le pei*suader de sa guérispn.

— C'est vrai, père, j'ai tort, dit Marguerite en tendant les deux mains à M. de Gharleval, qui les aerra tendrement dans le$ siennes et couvrit d^ luû^ers te front de Taimoble enfant.

ft.

IJL

— Je demande pardon à monsieur de venir le déranger, dit Robert en entrant le lendemain, avant de se rendre au travail, dans le cabinet de l'antiquaire.

— Pourquoi ces excuses, mon cher ami? répondit Emile. N'es-tu pas toujours sûr d'être le bienvenu chez moi? Assieds-toi là et dis-moi ce qui t'amène de si bon matin.

— C'est Justement pour vous le dire, Monsieur, quei'ai besoin de vous demander mille fois pardon et de me. rappeler toutes les bontés dont vous m'avez honoré, moi et les miens.

— Serais-je assez heureux pour- t'étre utile à quelque chose? Si cela est, parle sans crainte, Robert, car je ne me crois pas quitte envers toi.

— Oh 1 monsieur ne me doit rien ; je n'ai jamais Tait que mon devoir. Hais je Tai Tait avec tant de plaisir, que si monsieur le savait, il ne douterait pas du dévouement et de l'affection que j'ai toujours éprouvés pour sa famille.

— Je n'en doute pas, mon bon ami, je n'en ai jamais douté.

— Monsieur ne prendra donc pas en mal ce que j'ai à lui dire?

LÀ FILLE DE L^NTIQUAIRE. fù7

«- Maïs non , je te le promets. Voyons , dé quoi s'agit-il?

-^ J 'étuis là hier quand vous avez raconté votre voyage h Marguerite.

— £h bien! tu as vu, mon ami, combien j'étais joyeux de revoir cette chère enfant*

--Oui, Monsieur; mais j'ai appris aussi que vous avez été sûr le point de l'abandonner pendant des mois entiers.

— L'abandonner.... Quand je te laisse ma fille, je suis aussi tranqiiille que si je ne la perdais pas de vue.

— Je ferai toujours ce que je pourrai pour justifier la confiance de monsieur, et je ne la mériterais pas si j'bésit^iis à parler franchement. Je suis venu. Monsieur, pour vous . supplier de ménager un peu plus que vous ne le faites votre fortuné, qui doit être un jour celle de Marguerite. C'est bien hardi, n'est-ce pas? ce que je vous dis là; mais mon attachement pour cette chère enfant et mon respect pour la mémoire de sa digne mère m'y obligent. Si je vous voyais courir, sans regarder devant vous , vers un précipice , je ne pourrais en conscience me dispenser de vous en avertir, quand je serais sur de vous déplaire. Eh bien ! Monsieur , vous courez à votre mine, et, si vous ne faites un effort , un grand effort , pour vous arrêter à temps , vous tomberez dans la misère , vous et ma bicn-aimée Marguerite. Un homme sage , un bon père de famille pense à l'avenir; il tâche de régler ses goûts sur ses revenus et il se garde bien d'ébrécher le capital. Il s'en regarde comme le dépositaire, et, s'il ne peut l'augmenter, il le conserve du moins à ses enfants. Ceux qui n'ont d'autre fortune que leurs bras travaillent du matin au soir pour nourrir et élever

IM LA nLtft DE l'aktiqcaire.

ceim 4111 leiiF doivent la vie, et ils se privent méine du nécessaire pour amasser les quelques écus destinés à doter leurs liiles ou à donner îk leurs fils un ô\:*i nieiilpur que celui qu'ils exercent eux-inéiiiei. Chacun veut pour ses enfiints niinixqu'il n*a eu , ei Ton n'est bon père qu'à celte con-f dition-lâi. Vuilà, Monsieur, ce que je voulais vous dire. Pardonnez-moi la liberté que j'ai prise , et si quelque chose dans mes paroles vous a pani manquer au respect que je vous dois , rappelezvous que je n*entends i icq au beau langage , et n^ vous en oflensez pas.

*-n Comment donc ! Mais ta t'emprimes à merveille, mon cher ami. Tn ne m'as pas du tout offensé ; car je connais le motif qui t'a guidé ; mais à l'ave;ùi\ ép;irgne-toi la peine de t'ioquiéter de ma conduite. Quel âge as-tu, Robert?

— Cinquanie'deux aas , vienne la S^ûnt-leaB , Ifonsieur

<^ Moi, J^cn ai soixante-deux. Tu vois, mam ami , que Xu pux , quand ce ne serait que pour cette raison, lé dispenser de me donner des leçons.

— Monsieur, je. •••

— Ne t'excuse pas , tu as cru bîon foire ; et pour preuve que je ne t'en veux nullement , voici ma main. Mais n'y reviens plus.

-r- Mon père, voici M. de Valbois, dit Margue^ rite. Je Tai recoimu de loin; et comme je sais que tu déaii*ais sa visite , je suis accourue pour te l'annoncer. Bonjour, parrain, ajouta-t-^He, en pré* sentant sou Iront à Robert. Te voilà de bien bonne heure en coiifërence avec mon père. Ah t curieux, je suis* sâre qirc tu as votUu voir le casque et le couvercle de marmite. Je ne te demande pas coniVnenl tu les trouves; nous sommes des ignoranu, nous autres, noas sommes des profanes, in-

clignas #• pénélPf r dans le sanotutiire de la silence.

— &iai8 f\w% »avoni aimer ceux qui nous aimml et irttvatJler à leiii* bonheur, n'eu-ce pas,- Marguerite? (.>H déj^ quelque chose, dit Robert.

— Tu as raison , Robert , répondit M* do Cbar*» levfd, es lui tendant un^ seconde fuis la main. Caii^ scieuf^l*) ttu yt^vn \mn une autre. Ailes làirf un tour de jardin avec voife parFiÛD, Margqerit^» ei demaïkcifî?^ ^\\^ ^ <loH| tta venu faire pbex moi.

— Vpms vouie?; que je répète à loa fiHevii^ m que je vous ai dit?

—- Sans douio, et je la [irin d'y faire atteniîan, afln de me le rappeler, si je venais è ronblier.

M. de Cbarleval avait l'esprit trop dioît el le e«ptir trop bon pour garder une injuste mocune è qui que ce tut, mais surtout à Robeia, dont il cofinaîssaît la généreuse affection. 11 le regarda «'éloigner en donnant le bras à Marguerita,^ et $^vança à ta rencontre de M- de Valboii.

— J ai beaucoup tardé à venir vous faire mes remerciments , dit le marquia à M> de Cbarleval ; mais je ne voulais pas me présenter ches vous les mains vides, et je n'ai reçu qu'hier ce que je désimis vous offrir. Je désire de tout mon cœur que vous racc:eptie7, pialgré son peu de valeur, eopime j-ai accepté votre Minerve.

En mâaie temps M. de Valboiq présentait à son ami une espèce d'étui soigneMsement enveloppé. M de Cbarleval «e b^ta d'airisicber le papier qui le recouvrait.

-«Une dague, s'écria-t-rtl, en tirant du fom^reau d'acier vne eouxteépée riçbemeiH ciselée.

^Oui, dit M. de Vaibois, une dague qu'on as«i:re a>q]r appartenu ^ Jei^nne de Flandre , con^ tesse de Monifort.

-s^Ed effet, dit Emile, veici les armes àe

Flandre et celles de Bretagne. Maïs saTëz-vous , marquis, que cet objet est des plus précieux ?

— Je voudrais qu'il le fût davantage , répondît M. de Valbois ; mais je n'ai rien trouve qui p&t vous être plus agréable.

— Taccepte avec reconnaissance, mon cher Valbois, et vous allez voir que la place de cette arme est toute trouvée.

— Vous avez Tait quelque belle acquisttiou depuis que je vous ai vu , dit le marquis , j'en suis, certain.

— Vous ne vous trompez pas , et je vous attendais impatiemment pour en avoir votre avis.

M. de Valbois partagea l'admiration d'Emile pour le casque et le bouclier; mais il trouva que son ami avait poussé trop loin la délicatesse , en éclairant le brocanteur sur la valeur d'un objet qui ne lui avait sans doute presque rien coûté, et qui n'avait cette valeur que pour un foi*t petit nombre d'amateurs éclairés.

I^es deux antiquaires passèrent toute la journée ensemble^ et se quittèrent en se promettant de se revoir bientôt. Leur mutuelle aflection n'était pas exempte d'une certaine jalousip; ils n'en avaient pas moins de plaisir à se réunn* ; car , s'il y avait dans le désir dont ils étaient animés l'un et l'autre de posséder une belle collection, beaucoup d'amoui* pour la science, il y entrait aussi un peu de variité. A quoi bon être riche, si Ton ne peut se parer de sa richesse? M. de Charleval , à qui ces jouissances orgueilleuses avaient paru longtemps frivoles , s'y laissa prendre comme beaucoup d'autres. Il consentit à recevoir la visite de quelques personnes amenées par le marquis , puis il ouvrit son cabinet à un certain nombre d'amateurs plus ou moins capables , et il en vint à tMuver longues

les journées pendant lesquelles il ne lui arrivait pas de visiteurs.

Presque toujours il recevait de grands éloges ; mais de temps à autre cependant , les amateurs , louant beaucoup sa collection , regrettaient qu'il y manquât tel ou tel objet rare qu'ils avuient vu chez quelque autre antiquaire , et M. de Gharleval oubliait leur admiration pour ne se souvenir que de leurs regrets.

Il était triste, contraint, préoccupé jusqu'à ce qu^il fût parvenu à se procurer ce qu'on l'avait plaint de ne pas avoir. Cet état de malaise et d'inquiétude durait plus ou moins longtemps , selon le prix de l'objet; car s'il était de médiocre valeur, Emile ne tardait pas à s'en passer la fantaisie , tandis que s1l représentait une certaine somme , sa raison parlait plus haut et ne se ren'iait qu'après de nombreuses et pénibles luttes. Quand la passion l'avait enfin emporté , H. dé Gharleval était phts calme ; mais il n^éiait guère moins triste *, car il avait honte de sa faiblesse.

Il ne se vantait plus des bons marchés qu'il faisait; il rapportait lui-même les objets qu'il avait achetés, ou se les faisait apporter dans le plus grand secret et les plaçait dans son cabinet de manière ik ce que Marguerite ne les aperçût point. Il avait peur de sa fille ; mais surtout il avait peur de Robert. Il sentait bien que cet homme sans in* struction raisonnait mieux que lui'', et quand il le voyait, le soir, revenir des champs et essuyer son front ruisselant pour embrasser Agathe , il se disait :

— Il travaille pour sa fille , et moi je ruine la mienne.

Mais ce qu'il y avait de plus terrible , c'est que, malgré ses remords, Tan tiquaire n'attendait que

119 i<A riuMi n i-'AimocAiRi.

la premtèpe oceasbn poiir s'en altirer de didq« veaux. Marguei'iie aimait irop son pi>re pour oe pas voir ce q*ril soiiffruit; elle en clait vivement touchée, et elle faisait tout ce qui d^^pendait d'elle pour le distraire et Tégayer. M. de Cbarieval lui en savait gré, dans le fond de son eo^ur; maisi îl est $i difficile d*étr0 j*i^le pour ceux fivec lesquels on 9i des torts , que souvent il recevait avec brusquerie les tendres soins de la jeune fille. Plus elle é:ait douce, bonne, aimable, dévouée, plus ii se repro* ehaît de no pas l'aimer comme il en était aimé, et toutes les charmantes qtialUés qui eussent dM fair^ sen bonheur )ui causaient un^ sourde et doulour reuse irriiatÎ4Mi.

Ce changement, on peut le penser, ne s*était pas op^'é en un saul jour; Marguerite en avait suivi les progrès; mais quoiqu'elle éprouvât m grand ohagriu de voir son père kî tendre, si caressant pour elle jusque-là , devenir froid et brusque, elle n'en laissa rien paraître et ne s'en plaignit ni à lui-même ni aux autres* |lober(, que sa tendresse pour Marguerite rc'udaU clairvoyant , s'aperçut de fout; il respecta le silenoe de sa filleule; im^isil crut devoir, à plusieurs reprise^ ,. l'assurer de sa paternelle direction.

Le jour où Marguerite atteignit sa dii^^buiiième année , le bon Kobèrt lui apporta un magnifique camélia qu'il avait acheté à U ville. |^ jeuue fille le reçut aveo de grands tégioignages de joie et do reeonvaissancd.

-* Qu'y a-t-il donc? dit M* ^e Cbarleval, peu accoutumé à voir Marguerite d'une galt^ si bruyante.

— C'est mon parrain qui fête mes dix-huit ans , répondil-elle.

-f Giis^Tii«it^n4,déjjki... «lËqwlft.

LA PHLIB uVaUTIQUAIRB. 113

^ Eh ! ouf , MoQsieiir, It Mnps pas»! eans qv'on y soDge, dU Robert, et voilà Maiguerite lK>a4e à

-^ Dieu merci ! dk Marguerite en éelaiàat de rire , je ne pense gnèrc à me marier, el je crois que je n'y pcfiserai jaatais. J'<âÎ0i^trup mon père pour consetiiîr à le cuiller.

Êmiie embrassa sa ftlle , pour la remercier de celle ri^ppn^ci. Il la regarda p«ii^dRt queliiijie» iasiafiis ei> ùlcace, et ae« y«u& ce resiptireilt de tarifiies.

-^ Oui, b voiliN «ronde é^ fortes }a YoHà»

comme m ûmib^ Rubeii, bopoe i m^ritF, dil-U trisiemç9l.

Puis , saxi3 fkoMier Marguerhe , qui pro(e$iaii encore , il soriii préciîiiiamment et courut $ enler* mer dans soa cabinet. Arrivé Ik , il }ai^A tOnUier sa iét^ dans ses mains et il pleiira>

— Je n'y ^uis pour personne, criaH-il à Agathe» qMi traversait le jardia, va le dire, mon enl'inc

•— Sst-ce que voo$ seriez malade, moa parrain 9 demaoda la jeuno fiUe , en lui yoyaqt )e vliage logi bouleversé.

f*^ j'ai mal ùla télé, r^ndil-il; maise^w sera rien* N'en parle pas à Marguerite.

--- As*tu vu, Bion bon Robtri, comm^moa père éiaii cmu? dit llargueriie» dèl qu'elle fuiseulQ avfc le digne homme.

•— !l avait Ick larmes aux yeux quand il est sorti, rt'pondii Uoberl. Il l'aime bleu tendr(*ment, ma chère cnlaiit; ci s1l ne le le témoigne pas pla^ SOI. vont, c'c^t que d'aaire^ prcoccupaiiqn$ l'en eui[>tThpni.

-^ Oh ! je le sais, répliqua Marguerite. Rlçi aussi je l'aime , et je donnerais ma vie pour h rendrQ heureux. Pauvre père , il ne l'est pas....

114 lA FILLE DB L'AlfTiOUAIRB.

«— Jg crois que tu te trompes. M. de Chsrieval n'a jamais trouvé son bonbeur que dans rélude , etrétude rend les bommes si sérieux, que leur gravité ressemble à la tristesse. Que peut-il manquer à ton père?

— Pour satisfaire ses goûts sai|s blesser sa conscience, tu le sais aussi bien que moi, Robert, il lui faudrait de la fortune. Et toi qui dis que , par respect pour la mémoire de ma mère , je dois , autant que possible , le détourner de satisfaire sa pas** sion pour les antiquités.... Tu vois comme il parait souffrir depuis qu'il n'ose plus se permettre ce qu'il appelle de folles dépenses. Ah ! plutôt que de le voir se priver ainsi de tout ce qui fait sa joie , je me condamnerais de grand cœur au travail et ù la pauvreté.

— Marguerite, dit Agathe en ouvrant la salle à manger, où son père causait avec W^^ de Cbarleval, mon parrain m'a dit qu'il ne voulait recevoir personne aujourd'hui , et je viens justement d'apercevoir au sortir de la forêt la voiture fôe M. de Valbois. Penses-tu que cette défense le concerne ?

— Fais ce que monsieur t*a dit, sans t'inquiéter du reste, répondit Robert, qui n'était pas fâché de voir refuser la porte an marquis , comme aux autres antiquaires, famille pour laquelle il éprouvait peu de sympathie.

— Mon père ne sera peut-être pas content , dît Marguerite. Il me semble que je ferais mieux d'aller prendre son avis. Il estime beaucoup M. de Valbois , et aime à le recevoir, je le sais , et je dois agir en conséquence.

— Eh bieni va, mon enfant, reprit Robert, n'osant insisiter davantage pour que le marquis fût éconduit.

j^. LA FILLE DE L'ANTIQLAIRE. 115

^oiente frappa doucement à h porte du àei.

— J'ai dit que je voulais être seul , dit M. de ^harleval. Ou ne peut donc me laisser un instant de repos?

— C'est mol, mon père, qui viens te demander si tu veux qu'Agathe congédie M. de Valbois ; ii D'est plus qu'à quelques pas de la maison.

— Reçois-le toi-même, dis que je suis malade, dis tout ce que tu voudras, pourvu que tu m'en débarrasses.

— r C'est bien, dît Marguerite ; sois tranquille, bon père, je me charge de l'excuser.

— Non, pensa M. de Charleval, après le départ de sa fille, non, je ue veux plus voir personne, pas plus Valbois que les autres; ce sont eux qui me rendent fou, fou et méchant; a;r il faut bien que j'en convienne, je suis méchant et ingrat pour ma pauvre fille, si bonne et si charmante. On dirait, à voir comme je la traite, que c'est moi qui ai des reproches; à lui faire, tandis qu'au contraire c'est elle qui aurait le droit de m'en accabler. Et jamais un mot moins respectueux et moins tendre ne s'échappe de ses lèvres; jamais elle ne m'accueille avec un sourire moins aimable, jamais elle ne parait moins empressée à prévenir mes désirs. Quand je lui parle durement, on dirait que c'est elle qui m'a offensé, tant elle redouble de douceur et de bonté. 11 faut que ma folle passion pour tous ces riens, ajoula-t-il en jetant un regard autour de lui, m'ait bien desséché le cœur pour que j'aie pu voir si longtemps cette admirable conduite sans en être touché. Mais c'est fini, je veux faire oublier à cette chère enfant tout le chagrin que je lui ai causé, je veux désormais vivre pour elle et n'accorder à tout ce

116 Li W^ltfi W l'AmiQVMfiE.

que j« Im ai préféré jusqu'à prièrent que I9 ^eeonde place dans mon affeclion. Comme ellis %W9i heurense (|u^iid eHe me i*«trouveri)^ban et confiaoî, cofiim^ je Tétais jadis, q»;^!^, apfàs lui avoir avoué foules mes dépenses, touies laea huies, devrais<je dire, je im jurerai, 6ur le oom vénéré «te sa oière, de coaserver j$pigueus<)r ment ce qui lut reste et de lui taire Oiii>Ucr c«s torts à forea de tendresse. Oui, je lui dirai tout cela, je le lui dirai aujourd'hui même, ce ^tu naoïi bouq!iet, et, j'en suis sûr, elle Taccueiliera avc(Ç plus de transport que oriui de fon pan*aia, Et lui aussi sera contra. Pjiuvre Robert, si bon, si géodf» reux, qi«i aima tant Marguerite 1 II n'a pas oublié soQ jour de oaissance, lui; etmoi ja u'y songeais pas. lis sont peut-^^ Hucove ea&erublo, je v;hs les rejoindre.

Emile ne i)eft$aît plus à H. de Valbois ; il sortit du pavilloo, et gagna lu sallo jk manger, où i] av«it laissé RoUert et sa lille. )1 n'y rencoQir^ personne ; de là, il entra au salou, qu'U ue trouvsi pss moins désert. Mais, ji côté du camélia, pUi^e sur une ednsole, ii aperçut un gros livre toitt ouvert.

C'était un missel, entiôremoni écrit à la main et orné de magnifiques CHlumiuures. L'antiquaire ue s'en fut pas plus tôt .ipprochi), qu'il jeta un cri de surprise et d'admiration. Il en tourna les pages avec des pricautions infinies^ et ({uaud Marguet iiQ rentra, e)|e le %it agenouillé.

^ Voilà un précjen^ missel, n'ost-cç pas, mon père ? dii-elle,

— Un missel qui vaut è lui seul tout mon cabinei d^antiquîtés.

— Oh ! je te trouve irop modeste, nfM)n bon père, -^ Tais-tni, je sais en que je 4is. Voii^ ynn

asuvrn «dmirabV».

LA f\ÎÀ»È M U'MSitîWMinSi. 117

-^ M â'y « psH» kMOiff dd iNbuWfp «è «avoir pour en Jii^fr flirfsf ^ et l«lte d été mo frioiidre pârokf, qirand M. de* Valbob tne Via montré.

~ Ali! €'e^ Valltois quj l*a s^ppdrté? F^nrquoi faire?

— RI jis pour fe le montrer. Il d beauocmp regreiié de ne p»A le voir; et pour te faire excuser, }'ai dô prametfte ^iie t» irais reporter ce beau manuscrit dès que fâf t^doté le le pernQ«tcraic. Ai*je bien foil, père?

-^ Il (allait Inr dire de fe rempor^r. Je ft*avais pas besoin de le voir H sembl«^, ctf» vérité, qm eet hommQ prenme h iùcke de me loitf»rcr« Je veux que, ehoqiie fots qu'il reviendra, on sruo^ve un pré«> teMl^ pour no pas le recevoir. Hobert esi-H ch^tMl

-^ X» mouK^nt où je recamdimar^ 11. de Vakboîs, je roi vu punir la pioche sur Tépaule. Il ne re* vicndra pas avant la ni:it.

— Envore-to rappeler. Il faal qvTi reporte surle^clmtnp ce inîssel.

-«^ Sî lu le veux, bon père, Agathe ira; mais tw 9e*ali«ce pai^ montrer peu d'égards à II. ck Yalbois qne de Uù retrvoyer an^sîtôl ce qu'il a pris kl peine de t'apporief ?

— Il est vrai que rien ne justifierait un tel pro« cédé,^ et que ce ne sersK pas aif^ir en homme de boavie compagnie. Hais demain, demala sans faute, ent^nds«-ia? Roèert le kii reportera.

--' Oui, moiy père, j'y penserji, sim tranquille.

— En attendant, rangée ce voltmie; on ne rait ce qui pent arriver, et c'est quelque chose de trop pvéï'ieux pour <tne je le laisse sens ht main du premier verni. Ce livre vaut soni pesant d'or; et cela ne paraîtrai pus exagéré^ si i'ow aonge; q<ie plus d'un moiM a pâU^psndaot vingo^oq oii u^este m$ sur ce travml.

118 LA FILLE DE LANTlQUAiaE.

— Gomment, père, tu penses qu'il a faUu si loDgie;nps pour copier toutes ces prières?

— lilais vois donc comme c'est fait, mon eniant, et dis-moi combien lu remplirais de pages comme celles-là dans uue journée. Et ces enluminures, avec quelle patience et quel amour elles ont été achevées ! Non, la vie d'un bomme n'a pu y suffire, et Ton peut reconnaître d'ailleurs que la fin n'est pas due à la même main que le commencement. Le disciple a terminé l'œuvre du maître et n'a pu l'égaler en perfection. Valbois t'a-t-il dit comment il s'est procuré ce missel ?

— C'est son fils qui le lui a envoyé. Il parait que ce jeune homme consacre ses loisirs à là recherche d'objets rares et précieux, qu'il se fait une joie d'offrir à son père, ir pense que ce manuscrit a échappé en 1792 au pillage de l'abbaye d'Orval, en Lorraine.

-^ Je ne suis pas de son avis. Ou je me trompe fort, ou cela vient d'une des deux célèbres ab« bayes normandes, Jumiéges ou Saint-Wandrille. JUiais quelle qu'en soit Torigine, plus je l'examine, plus je le trouve admirable, et Valbois est vraiment bien houreux, ohl oui, bien heureux! répéta-t-il en soupirant.

— Parce qu'il a un fils qui collectionne pour lui; mais il n'a pas de fille qui le chérisse, dit Marguerite, en prenant à deux mains la tête de son père . et en couvrant de baisers ses cheveux blancs. Es-tu donc si mécontent de ton lot ?

— Non, répondit l'antiquaire; si je m'en plaignais, je serais un ingint. Écoute, Marguerite, j'éuis venu pour te dire que je t'aime et que désormais je veux te le prouver. Ce livre me l'avait fait oublier, tu vois bien qu'il faut que tu l'ôtes

LA FILLE DE L'aMTIQUAIRE. 119

pour que nous puissions causer raisonnablement. Tiens, prends-le.

Marguerite enferma le missel dans le buffet et revint s'asseoir auprès de son père.

Nous ce redirons pas leur conversation, remplie d*aveux et de promesses d'une part, d'attendrissement et de reconnaissance de l'autre. Il en ressortit clairement pour la jeune fille que M. de Charleval était ruiné ou à peu près ; mais que lui imp'ortait une condition voisine de la pauvreté, pourvu que la tendresse de son père lui fût rendue? Jamais elle ne s'élait sentie plus heureuse; car jamais il n'avait été si confiant et si affectueux. Après le déjeuner , ils allèrent ensemble faire une promenade, ce qui ne leur était pas arrivé depuis plus d'un an ; et quand ils reâtrèrent pour dîner , Marguerite trouva sur la table , autour de laquelle sept couverts étaient mis, deux beaux vases de vieux Sèvres, dont l'antiquaire lui faisait présent et qu'Agathe avait remplis des plus belles tleurs de la saison.

La famille Robert arriva en grande toilette , et jamais festin ne fut plus joyeux que ce repas pour lequel M. de Charleval avait secrètement donné des ordres.

Après le départ de leurs amis , le père et la fille causèrent encore longtemps ; on eût dit qu'ils ne pouvaient se décider à se quitter.

— Es-tu contente du premier jour de ta dixhuitième année? demanda enfin Tantiquaii^e.

— Peux-tu le demander , bon père?... dit Marguerite. Et toi, es-tu content?

— Demain, après-demain, tous les jours, ce sera de même, répondit Emile. Aht nous allons enfin être heureux.

Si nn iKmMne peut m flatter de vak le bonbMir kii soume, c/esteelui qui, preHSHtI h sagesse pour coffrseiilére, shU se conlenler de son i^orl et impor ser silence a ses passions , quollcs qu'elles soient. M. de Cliarlevar éiait bien .sincère quund il promeraît à sa fille el se promeisuil à iiM-inôme de ne îivre désoi*m:>is que pour remplir ses devoirs de père et pour réparer autant que possible les tons qu'il se reproebait; mais il était trop faible pour ne pas oublier bientôt ses génére;ises résolu-^ ^ tions.

Le lendemain de Tanniversaire de la naissance de lilargueriie, sa première pensée lot pour elle; mois la «eeonde fut pour le beau missel qu'il avait à peine osé regarder. Il se lev» H chercha sa GUe pour le lui dtîtnander; mais si marinai qu'il eût élé, Robert Favail élé plus encore; il et lil parti depuis plus d*uue heure, eli.irgé du précieuK manuscrit et de tous les compliment de sou mjiire pour M. de Valboij».

-^Tu t*es bien liâiée âe m'obéir? dit-il à U jeune fille.

— J'avais donné hier la commission à mon

LA FILLE DK L'ANTlQlÀiKli!. 121

parrain, répondit-elle; et comme le travail presse, il a voulu partir de bon matin.

— Mon intcnlion était d'écrire un mol de remercimeni aa marquis; ta promptitude m'obligera à lui faire une visite d'ici à quelques jours.

— Tu pourrais écrire demuin, père, dit Mar guérite; ce retard ne paraîtrait pas extraordinaire à M. de Valbois , qui le croit souffrant.

— SoitI j'écrirai, répondit Emile d'un ton résigné, qw laissait deviner ainsi la fin de la phrase : Puisque je ne suis plus maître de mes actions.

Marguerite comprit cette réticenco; mais elle s'était imposé comme un devoir de ne plus engager son père à satisruire ses gofits, qoand elle y vendait un danger, et elle n'ajouta pas un mot. M. de Charleval fit un effort sur lui-même pour ne plus songer à cette contrariété, et pendant huit jours il parut prendre plaisir à se rapprocher de sa fille. Mais ce plaisir n*étaii pas sans arrièrepensée; quand Marg'ierite lui faisait admirer la beauté de la campagne, Téclat des fleurs nouvelles, ou le charme d'une douce soirée, il répondait d'iiQ air disjtrait :.les caractères et les enluminures du magmCque missel, flottant sans cesse devant ses yeux., l'empêchaient de remarquer autre cliose. "^

Au bout de huit jours, n'y pouvant plus tenir, il se rendit chez M. de Valbois. Son voyage n'avait d'autre but que d'obtenir du marquis le précieux manuscrit en échange de tout ce qu'il voudrait , pourvu que ce ne fut ui le casque ni le bouclier récemment achetés. Mais malgré toute la diplomatie qu'il mit eu œuvre pour arriver à ce résul-* tat, malgré^ toute la courtoisie de M. de Valbois, il échoua complètement. Le marquis n'avait pas

122 Là FiLLK DE L* ANTIQUAIRE.

eu besoin de Tavis de son confrère pour apprécier la beauté de cet ouvrage; mais l'envie que M. de Cliarieva! avait de le posséder le lui rendait plus ciier encore.

Emile rentra désappointé et ne put dissimuler à Marguerite le mécontentement que lui causait le refus de son ami. La jeune fille chercha à le cou* soler, mais elle n'y réussit pas. Alors recommença, pour M. de Charleval, une obsession pareille à celle quil avait éprouvée, après avoir vu chez le marquis la riche armure damasquinée, obsession plus cruelle encore; car il savait bien que s'il avait difficilement satisfait ce premier désir, il lui serait impossible de contenter celui qui le tourmentait, d'abord parce qu'on trouve moins de riches manuscrits que de belles armures, et qu'en pût-on trouver un, il n'aurait pas de quoi le payer.

L'antiquaire eut beau se répéter mille et mille fois que le plus sage était de renoncer à un espoir insensé, et de chasser de son esprit le souvenir de ce livre , il n'y put parvenir. Il perdit encore une foislagahé, le sommeil et l'appétit.

— Si je ne puis rencontrer ce que je cherche , se dit-il , je trouverai du moins quelque objet si rare, que Valbois, jaloux de le voir entre mes mains, m'offrira de l'échanger contre ce missel. Je ferai tout ce qu'il faudra pour cela.

Cette décision prise, Emile retrouva un peu de calme ; et il en profita pour apaiser les inquiétudes de Marguerite, en passant quelques jours avec elle dans une douce intimité. Quand il la vit tout à fait rassurée, il lui annonça que des recherches à faire pour un grand ouvrage qu'il entreprenait l'obligeraient à s'absenter de temps en temps, mais qu'il s'arrangerait de manière à ne

jamais passer plus d'une nuit hors de chez lui. Marguerite savait combien il était inutile de le contrarier, elle s'efforça de lui cacher ses larmes.

Toutefois elle se consola quand, elle vit que i * fidèle à sa promesse , son père rentrait presque chaque soir, souvent même de très-bonne heure, et que , quand son absence avait duré plus longtemps , il ne se remettait en roule que la semaine suivante. Ces allées et venues, que Robert avait d'abord trouvées suspectes , lui causèrent moins de souci quand il vit qu'elles duraient longtemps , sans que rien vînt justifier son inquiétude, et qu'aucun nouvel objet ne venait grossir la collection de l'antiquaire.

Ces fréquentes absences avaient, d'ailleurs, éloigné les visiteurs ; M. de Valbois lui-même ne venait plus , et , sauf d'assez rares instants de mau» vaise humeur, Emile paraissant tranquille, la sécurité se rétablit à Charleval. L'antiquaire écrivant beaucoup, Robert et Marguerite se persuadèrent qu'il avait réellement entrepris un ouvrage important , et ils se réjouirent de lui voir une occupation sérieuse.

Cette joie dura peu. Un dimandie, au sortir de la grand'messe , Robert se trouva face à face avec le notaire chez lequel il avait été chercher quelques renseignements sur la fortune de sa filleule. 11 le salua respectueusement.

— Mon cher Robert, lui dit le tabellion en s'avançant vers lui , je suis bien aise de vous rencontrer; car j'ai beaucoup pensé à vous depuis quelque temps. /

— Vous êtes bien honnête , Monsieur , répondit Robert-, niais puis-je savoir ce qui m'a valu cet honneur ?

— Vous vous intéressez beaucoup , autant que

j'en ai pu juger, à M"« Marguerile de Charleval , et cela ne me surprend pas ; car lout le monde en dit le plus grand bien.

— Et personne n'en dit assez, Monsieur. Je Taimc comme mon enfant.

— Eh bien! mon cher, si vous avez autant d'autorité sur le père que d'affeciicn pour la fille , empéchez-le donc de faire des dettes.

— Que voulez-vous dire ?

— Que le chàieau et les terres de Charleval sont hypothéqués poup la moitié de leur valeur ; ce qui prouverait que leur propriétaire n'a pas trouvé pour ses fonds un placement aussi avantageux qu'il l'espérait.

— Le château et les lerres sont hypothéqués?

dit Robert. Vous en êtes sûr ?

— Sans doute, puisque c'est dans mon étude que racle a été rédigé , il y a déjà près d'un mois.

Robert n'en écouta pas davantage. Il courut jusqu'au château , et , sans s'arrêter chez lui , il alla frapper à la porte du cabinet de l'antiquaire. On ne lui répondit pas , il entra.

— Ah ! c'est toi? dit Emile, qui n'avait pas entendu frapper ; que me veux-lu ?

— Je veux vous demander s'il est vrai que vous ayez des dettes , répondît Robert d'un ton ferme.

— Si j'ai des dettes, cela ne regarde que moi, dit sèchement Emile.

— Vous vous trompez , Monsieur ; cela me regarde aussi. Je suis le parrain de Marguerite , et ce litre suffirait à me donner lé droit de m'occuper d'elle , quand les recommandations de sa digne mère ne m'en auraient pas fait un devoir. Vous m'aviez promis , vous m'aviez juré , il y a deux ans, de conserver fidèlement pouf elle les débris de votre fortune , et je ne puis croire en-

core que vous ayez manqué ù cet eogagecient.

Dites-moi qu'on m'a trompé, mon cher maitre, je vous en supplie, dites-moi que mon enfant d'adopiion, que ma bien-uimée Marguerite ne sera pas réduite à vivre de son travail, et que vousmême n'aurez pas à supporter dans votre vieillesse les privations de la pauvreté; dites-moi cela, je vous en conjure; car vous ne pouvez savoir ce que je souffre,

— Puisque vous avez si bonne mémoire, vous devez vous rappeler que je vous ai dit, il y a trois ans, qu'étant d'âge à me gouverner moi-même, je n'avais nul besoin de vos conseils. Obligez-moi donc d'aller à vos occupations et de me laisser aux miennes.

— Si ce qu'on m'a appris éiaît laux, vous le démentiriez, reprit Robert.. Ainsi tout est vrai. Non-seulement il ne vous reste plus rien des valeurs que vous possédiez à la mort de ma dignç maîtresse, mais vous avez grevé votre immeuble d'hypothèques considérables. Vous savez pourtant bien qu'il ne rapportait que juste de quoi suffire à vos besoins, et maintenant qu'il faudra prélever sur ce revenu de fortes rentes, comment donc lerez-vous ?.

— Ce qui doit vous tranquilliser, c'est que je ne vous demanderai rien, que de me laisser en paix.

— Vous vouiez me chasser. Monsieur; mais il faudra bien que vous m'entendiez encore un instant. Je ne vous parlerai plqs des devoirs d'un père de faâiille, il est trop tard ; mais je puis encore vous rappeler ceux d'un honnête homme :

MU« Agatlie de Charleval était pauvre quand vous l'avez épousée; mais enflale peu qu'elle possédait était bien à elle et n'appartient qu'à son enfant. Si vous en disposiez, si vous le dissipiez commis

VOUS avez dissipé ce qui était à vous, vous com« mettriez un vol, et le plus odieux de tous les vols, puisque la morte n'en pourrait demander le châtiment et que le pardon de sa fille vous serait assuré. Maintenant, Monsieur, je n'ai plus rien à ajouter, et je me retire.

Robert s'inclina et sortit sans que M. de Charleval le retint. Mais à peine s'ét:iit-il éloigné, que l'antiquaire se leva, en proie à la plus violente agitation.

— Le malheureux!, s'écriaît-îl, il ose me croire; capable d'un crime, et il a l'audace de me le dire à moi-même 1 Et voilà ce qu'on appelle un bon-et fidèle serviteur!.... Mais si j'avais reçu cette offense d'un de mes égaux, le sang seul pourrait l'effacer.... Et je souffrirais plus longtemps une pareille tyrannie?.... Non, non, il ne passera pas une nuit de plus sous mon toit. Je vais de ce pas lui siguifier son con^é. Ah! je lui ferais voir qu'un inférieur, quelque bouté qu'on ait pour lui, ne doit jamais oublier ce qu'il est. Je veux vous rappeler les devoirs d'un honnête homme, m'a-t-il dit. Et j'ai pu ne pas l'écraser sous mes pieds? Oui, c'est bien décidé, je les chasse tous.

M. de Charleval allait sortir pour exécuter cette menace, quand la perruche que Marguerite venait d'apporter dans le^ jardin, pour qu'elle jouît d'un rayon de soleil, fit entendre sa phrase favorite!

— Marguerite aime son père. Oh! le bon père!

le bon père!....

Elle répéta plusieurs fois de suite : Oh ! le bon père!.... en accompagnant ces mots du cri quia fait donner au perroquet le surnom d'oiseau moqueur.

— Te tairas-tu, méchante béte? s'écria Taniiquaire.

— Oh I le bon père.... oh ! oh I oh t le bon père.... répéta la perruche, en volant de son perchoir sur le bord de la fenêtre.

M. de Charleval, dont la colère était au comble, saisit la pauvre petite béte et lui tordit le cou. Ce ne fut qu'en la voyant se débattre dans les der^ niers tressaillements de l'agonie qu'il revint à luimême.

— Ahf je suis aussi méchant que fou, dit-il en se laissant retomber sur son fauteuil. Je n'ai pas le couRigo de m'accuser moi-même de mes torts, et je veux les faire payer aux autres. Que m'avait fait cet oiseau? De quoi l'ai-je puni? D'avoir répété ce que j'avais autrefois tant de plaisir à entendre, mais qui est devenu pour moi un cruel reproche. Oh! le bon père...., le bon père.... Oui, je suis un bon père.... J'ai ruiné ma fille, et, parce que celui qu'elle aime le plus au inonde, après moi, essaie de m'empêcher de consommer ma faute, je veux priver la pauvre enfant du dévouement de cet ami et de l'affeciion de toute une famille. J'ai ruiné ma fille, et, parce que ce petit animal, qu'elle soigne depuis des années, répète ce qu'elle lui a appris pour me f-iire fête, je le tue. Oh! oui, je suis un bon père....

Pendant que M. de Charleval se livrait à ces réflexions, Robert s'était rendu auprès de Marguerite et l'avait, en peu de mots, mise aii fait de la situation.

— Après ce qui s'est passé, ^'outa-t-il, ma vue ne peut qu'être désagréable à ton père ; aussi mon parti est pris : dès aujourd'hui je quitte le château.

— EslHîe donc parce que nous sommes malhcu-

reux qoc lu veux noas abandouner ? dît Marguerite. Je me charge de faire ta paix avec mon père ; si tu as éié un peu vif, il te le pardonnera ; mais reste, Robert.

— Je ne t'ai pas donne la meilleure raison de mon départ, chère enrant. C'est le sei:l moyen que j'aie de te sauver de la misère, si ta ruine n*est pas encore consommée, et je r«*greite de ne ravoir pas pris plus tôt. M. de Charlcval ne s'est si souvent absenté que parce qu'il ne te laissait pas seule, ici; si je m'éloigne, il ne te quittera plus. Adieu donc, Marguerite! N'oublie jamais, quoi qu'il arrive, que tu as en nous de vrais amis et une seconde famille.

Nous ignorons si la mesure adoptée par Robert eût été aussi efficace qu'il l'espérait; mais elle eut le tort d'arriver un peu lard. Depuis l'obligation souscrite par M. de Charteval entre les mains du notaire, il avait contracié de nouvelles d3ltes, soit chez pln^ieurs antiquaires de sa connaissance, soit chez les marchands auxquels il avait eu souvent affaire, lesquels, ayant été exaclemcnr payés, s'étaient offerts de bonne grâce à attendre que la gène dont il se plaignait fût passée, et lui avaient lîv!»é .sans argent les objets qu'il avait choisis.

Pour acquitter toutes ces dettes, dont chacune avait paru peu considérable à M. de Charleval, un nouvel emprunt était nécessaire, "et il eut la plus grande peine à obtenir de son premier créan • cier la somme qu'il li.i fallait. Les prêteurs n avuncent guère sur un immeuble plus de la moiiié de sa valeur, parce qu'ils savent avec quelle rapidité les rentes accumulées mangent le fonds. Le notaire, qui était un honnête homme, et que ratiaclîemenl de Robert pour M"« de Charleval avait intéressé, donna un bon conseil à l'ami-

faair^ y en lui remettant l'argent qij'on avait enfin çonseoti à lui prêler encore.

— Si vous m'en croyiez , lui dit-il , vous vendriez votre bien à l'amiable; vous vous acquit*, terîez envers votre créancier , et il vous resterait enoore de quoi faire une petite dot à votre fille. H connais justement quelqu'un q^i désire acheter une petite propriété dans le pays et pour qui 5 à 6,0QQ fr> de plus ou df moins ne serment pas^ une affaire.

L'idée de vendre le château et les terres de Cbarleval ne s'élait jamais présentée à l'esprit de l'antiquaire; elle le frappa si douloureusement, qu'il se trouva hors d'état de répondre à cette proposition.

— Prenez le temps de réfléchir et de consulter quelques amis , reprit le ttoU]iire ; et quand vous aurez pris une détermination , veuillez me la faire connaître^

Le lendemain, M, de Cbarleval était au lit, en proie à une fièvre violente ; Marguerite et Agathe lui prodiguaient les plus tendres soins ,^ et Robert , qui avait appris du notaire la cau§e de ce malaise subit , se demandait avec angoisse ce qu'il pourrait faire pour Margnerire et pour son père. Il reconnaissait que l'avis donné k sou maître était le seul que la sagesse pût approuver; mais il désespé* rait de le Jui voir adopter.

Sans être précisément en danger, l'antiquaire fut sérieusement malade pendant trois semaines , après lesquelles il entra en convalescence. Son pre* mier soin , dès qu'il fut en état de se lever , fut de faire appeler le notaire.

— J'ai réfléchi , lui dit-il , Monsieur, et je vous sais gré du conseil que vous m'avez donné. Je suis prêt à le suivre ; tout ce que je vous demande , c'est

de laisser ignorer autant que possible les motiis qui m'obligent à quitter le pays , et de vous charger de la somme , si modique qu'elle soit , qui reviendra à ma fille.

— Rien n'est plus facile , répondit le notaire , et Yous pouvez compter sur ma discrétion comme sur le soin que je prendrai des intérêts de W' de Charleval. Je vous ferai cependant observer que cette vente faite , il faudra que vous viviez , et que votre revenu ne sera peut-être pas suffisant.

— Je ne me flatte pas qu*il reste à ma fille plus que ne m'a apporté sa mère ; ce peu sera à elle , et non à moi. J'ai été un mauvais père , puisque j'ai dissipé mon bien, dont elle devait jouir; mais je commettrais un vol si je touchais à une obole du peu que vous parviendrez à sauver. Toutefois , votre observation est juste , et voici ma réponse : Je travaillerai !

Le notaire s'inclina. Il ti*ouvait cette résolution fort belle ; mais il se disait , à part lui , que M. de Charleval avait sous la main une ressource beaucoup moins problématique que le travail d'un vieillard , et qu'il ferait preuve de plus d'héroïsme en disant : Je vendrai ma collection , qu'en s' écriant: Je travaillerai I

Mais il n'osa pas exprimer sa pensée , ou plutôt il ne voulut pas prendre une peine dont l'inutilité lui était démontrée.

Quinze jours après , l'antiquaire , faible encore , mais résolu , quittait le château , appuyé au bras de sa fille , qui lui souriait tendrement , quoiqu'elle eût le cœur gonflé de larmes , en disant adieu au toit où elle était née et où sa mère était morte.

En arrivant h Paris, qu'il avait choisi pour sa retraite, M. de Cbarleval confia Margtieriie à M"« d'Ambly, afin de pouvoir s'occuper sans retard de chercher un appartement et de l'ouvrage. Mais il laissa ignorer à la vieille demoiselle qu'il comptait habiter désormais la même ville qu'elle; car il était bien décidé à vivre dans une complète solitude. De son côté, la jeune fille ne dit rien qui put faire soupçonner sa nouvelle position de fortune ; car il eût fallu accuser son père , qu'elle aimait d'autant plus qu'elle le voyait plus malheureux,

M*i« d'Ambly fut charmée de revoir sa petitenièce et se plut à iaire valoir devant les quelques amis qui lui étaient restés fidèles l'esprit et le x^œur de Marguerite. Quand M. de Cbarleval eut trouvé ce qu'il chercbait, il fit ses adieux à M**« d'Ambly; seulement, au lieu d'emmener Marguerite en province, il la conduisit dans un modeste appartement, situé rue d'Assas, au quatrième étage d'une maison ayant vue sur le jardin d'une institution de demoiselles.

Marguerite, tout en regrettant le beau parc de

132 LA FILLE DE L'aNTIQUaIHE.

Cbarleval, remercia son pAre d'avoir si bien choisi ; car c'était beaucoup pour elle que de pou>oir reposer ses yeux ^ur un peu de verdure, el elle comptait, pour s'égayer, sur les joyeux ébats des jeunes pensionnaires.

— Tu ne m'as pas adressé un reproche, ma fille, lui dit-il, tu ne m'as pas Isûssé voir ton chagrin, qui eût été U -plus cruel, de tous; je serais un misérable si le courage me mauquait pour te rendre désormais la vie aussi douce que peut le permettre notre pauvreté.

— Si je pleurais la perte de notie fortune, ce serait pour toi, mon bon père. Pourras-tu t'habituer à notre nouvelle condition?

— Je n'ai jamais aimé le luxe; m:û$ quand j'aurais à endurer de cruelles privations, je les ai méiilées, taudis que toi....

— Mon père, je t'en supplie....

— Soit! ne. parlons plus de cela, et tâchons, toi et moi, d'oublier le passé. Dès. demain, je me mets au travail. J'ai vu plusieurs libraires qui m'ont promis de me donner à faire des traductions. Je gagnerai de 8 à 10 fr. par jour, sans être obligé de sortir de chez moi.

— De 8 à 10 fr. , mais c'est plus que nous ne dépensions h Charleval. Pourquoi donc dis-tu que nous sommes pauvres? Nous n'avons jamais été plus riches. Quant à moi« jq me charge de gagner pour ma toilette et pour nos parties de plaisir. Cç sera charmant.

M. de Charleval se récria : il ne voulait pas que Marguerite travaillai ; mais elle fit si bien, qu'enfin il lui permit de faire tout ce qu'elle voudrait.

L'antiquaire, en évaluant ainsi son salait*^ ^MOlidien, avait compté sur sa rare ^connai$sance

des langues savantes, connaissance qui devait lui rendre le travail facile; mais il lui arriva une chose qu'il n'avait pas prévue. 11 rencontra dans les ouvrages qu'il s'était chargé de traduire des assertions qui lui parurent douteuses, sinon tout à fait erronées. H se livra, pour sa propre saiisfaction, à des recherches qui lui firent 'perdre un temps considérable et rognèrent d'aut^jint le prix de son labeur. M. de Char levai n'y fît pas grande attention; il n'avait jamais su ou plul6t îamais voulu confipter \ et quand il reçut le paie-^ ment d^une traduction, il ne se demanda pas comr bien de jours il y avait mis.

JS^lais Margueriie reconnut bientôt qu'on ne pouvait vivre à Paris avec ce qu'elle dépensait à Charleval, bien qu'elle se lût décidée à se passer de domestique. Elle retrancha peu à pçu les pe-* titei; superûuités qu'elle se permettait et redoubla d'ardeur au travail, afin que son père ne vU que le plus tard possible la gène dont elle près* sentait l!approch}e:. Cepeudant elle se crut obligée de faire comprendre au vieillard que les rcchercbe;^ auxquelles il se livrait le fatiguaient beaucoup , $aas avancer sa tâche. Il en convint^ et promit de $e renfermer à l'avenir dans ses fonctions de traducteur; mais il ne tint pas mieux cette promesse que toutes celles qu'il avait faites jusqtie-là. Bientôt même il alla plus loin : il indiqua par de$ potes ses propres opinions et se trouva irès-modeste de pc pas les substituev à celles de l'auteur, sans antre forme de procès.

Peut-être la science devait-elle gagner.aux dis^ eussions qu'il soulevait; mais ce ne lut pas l'avis des libraires , et ceux qu'avait déjà mécontentés le jretard de M. de Chai*levâl à livrer ses traductions lui retirèrent le travail qu'ils, lui .a valent promis*.

Émîle se consola en se rappelant que le pîiis grand nombre des savants n'avaient été appréciés qu'après leur mort, et en se disant que moins il aurait d'ouvrage, plus il pourrait s'en acquitter consciencieusement. Marguerite lui cacha ses inquiétudes, et, non contente de passer toute la journée à broder, elle employa à coudre une partie de ses nuits.

Ck)mbien elle bénit alors sa mère de lui avoir appris à travailler et à ne pas dédaigner les plus humbles occupations! Grâce à cette sage pré* voyance, elle espérait subvenir aux besoins de son père, jusqu'à ce qu'il reconnût la nécessité d'avoir recours à d'autres occupations. 11 lui était arrivé souvent de penser, ' comme le notaire, que la collection de l'antiquaire serait une ressource contre le besoin; mais elle savait qu'en parler. à M. de Charleval, ce serait lui arracher l'âme, et le moment lui paraissait mal choisi pour risquer cette confidence -, car dépuis que le vieillard n'avait presque plus rien h faire, il avait senti renaître sa passion pour les objets qu'un instant Marguerite avait pu croire oubliés.

La belle saison se passa sans que M. de Charleval remarquât que le modeste ordinaire de sa maison s'était peu à peu réduit au plus strict nécessaire et sans qu'il devinât que Marguerite seule soute«* naît le ménage. Pourtant il s'aperçut qu'elle per* dait ses^ fraîches couleurs, et que, malgré tous ses efforts pour n^en rien laisser voir, elle était souvent triste et préoccupée. Il ne lui en demanJa pas la cause.

— Elle regrette Charleval, se dit-il; elle est malheureuse, et c'est ma faute.

L'hiver arriva, et, pour que son cher père ne souffrît pas, la jeune fille vendit secrètement

LÀ FILLfe DE l'antiquaire. f35

quelques bijoux qu'elle possédail ; mais au moment où les premiers beaux jours lui rendaient la confiance et la joie, l'antiquaire tomba malade. Il ne fallait plus penser à travailler; Marguerite passait les jours et les nuits au chevet de son père. Elle envoya ses robes et une partie de sou linge rejoindre ses bijoux, puis elle vendit ses livres et les meubles à son usage.

• — Quand je n'aurai plus rien dont je puisse me défaire, pensait-elle, il faudra bien que je touche à la collection de mon père.

Et elle rougissait à cette pensée comme si c'eût été une tentation-de vol. Plutôt que de se résoudre à porter la main sur ces richesses, elle eût demandé des secours à son parrsHu ; mais son père avait exigé d'elle la promesse solennelle de ne pas faire connaître à Robert le lieu de leur retraite. SI elle eût su qu'elle avait des fonds entre les mains du notaire, elle se lût adressée à lui; mais M. de Charleval, se menant de la tendresse de Marguerite autant que de sa propre faiblesse, le lui avait laissé ignorer;

Dans ses angoisses, la jeune fille avait recours à la prière, que sa pieuse mère lui avait appris à regarder comme la plus efficace des consolations.

— Dieu veut tout ce qui m'arrive , disait-elle ; si je me soumets h sa volonté, il viendra certainement à mon aide ; car il n'abandonne jamais ses enfants.

Deux choses ajoutèrent à sa conriance en Dieu : le médecin qui vint assidûment voir son père et le pharmacien chez lequel il envoya ses ordonnances dirent à Marguerite qu'ils n'avaient pour habitude de se faire payer qu'après le traitement, et cette bonne parole rendit quelque paix à la pauvre enfant. Elle espérait obtenir avant l'é^

136 LA PILLE DB L'AMnODAIHE.

poqiie désignée la permission d'écrire à Robert, qui, eUe en étaii sûre, s'empresserait de venir à son aide.

Après de longues souffrances, M. de Cbarleval se rétablit enfin ; mais pour abroger sa convalescence il fallait une nourriture meilleure, que celle dont .Marguerite se contentait depuis longtemps. Elle hésitait entre une désobéissance et ce que, dans sa piété filiale, elle appelait un vol, quand j]n léger coup de sonnette lui annonça un visiteur. L'heure du médecin était passée, et jamais elle ne recevait personne.

— Si c'était mon parrain î dit-elle.

Elle courut ouvrir et recula de deux pas, en reconnaissant M. de Vall^ois. Apres ravoir saluée Qvec la plus affectueuse politesse, le marquis demanda à voir M, de Charleval. Marguerite, craiguant que cette visite ne déplût à son père , répondit qu'il était malade»

— Veuillez lui demander. Mademoiselle, dit-il, si, malgré son état de souffrance, il ne reverrait pas avec plaisir un ancien ami.

Marguerite entra alors chez son père, et M. de Valbois put entendre l'antiquaire s'écrier :

— Non, je ne veux pas le voir. Il aura appris ma ruin3, et il vient pour acheter ma collection. Mais ('Me n'est pas à vendre, et je mourrais de misère avant que d'y toucher.

— - C'est décidé, pensa la jeune fille, je vais écrire à Robert.

Puis elle reviui vers le marquis.

— J't\i oublié de vous dire, Mademoiselle, dit celui-ci, avant qu'elle lui transmit la réponse du malade, qi|e je ven^i» traiter avec M. de Cbarieval dl3 l'échange de mon beau missel. Ajoutez, je vous prie, qu'il avait raison « que ce manuscrit est

Tœuvrc de deux religieux de l'abbaye de Jumiëges, et non de celle d'Orval.

. — J'en étais sûr î s'écria Tantiquaire avec un vif mouvement de joie. Écoute, Marguerite, je croîs que je ne pourrais sans impolitesse refuser de voir Valboîs, puisqu'il avoue son erreur de sî bonne grâce, et qu'il vient pour iraîier de rechange de ce missel, qui réellement est magnifique; mais ne crains rien, ma fille, le pFu qui te reste est sacré; je me garderai bien d'y toucher.

— Ce qui me reste, sp, dit Marguerite. Pauvre pèrel il ignore que je ne sais comment je pourrai me procurer le bouillon de poulet que le docteur lui a permis de prendre. Quel coup pour lui quand il connutira notre détresse! Mon père vous attend, Monsieur, ajouia-t-clle en s'adressant au marquis.

Le plus grand chagrin de M. de Charleval, qi!acd il s'étaii vu réduit à la pauvreté, avait été cette pensée : J'a! vainement consommé ma ruine et celle de ma fille, je n'ai pu me procurer l'objet pour lequel j'ai fait tant de sacrifices. Et six fois sur dix au moins, quand sa fille l'avait vu* rêveur, c'est qu'il parcourait en esprit les pages du précieux missel, et désespérait de le posséder. Il avait donc fait un grand effort sur lui-même pour ne pas laisser éclater toute sa joyeuse surprise eh apprenant quel était le but de la visite de M. de Valbois.

Il se leva de la chaise longue sur laquelle il était couché, et fit quelques pas vers le marquis en lui tendant la main.

— J*ai des reproches à vous faire, cher maîlre, lui dit M. de Valbois ; vous quittez Charleval un beau matin, et quand vos amis croient vous y

138 L\ FILI,E DE l'antiquaire.

trouver encore, personne ne peui leur dire de quel côté vous avez dirigé vos pas.

— Ma conduite, en effet, a dû vous paraître inexplicable; mais des raisons très*graves me la prescrivaient.

— Je ne vous demande pas votre secret; on doit mériter la confiance de ses amis, et non l'exiger ; je me plains seulement de ce que vous n'ayez pas pensé à faire une exception en ma Taveur.

— Hélas! mon cher Yalbois, vous allez être bien étonné; mais c'est surtout vous que je voulais fuir.

— Moi !.... Que vous avais-je doue fait?

— ^Beaucoup de mal, sans vous en douter.

— En refusant de vous céder mon missel, peutêtre. Que voulezrvous? j'avais la faiblesse d'y tenir autant que vous-même. Mais je vous donne ma parole qu'en apprenant votre départ, et en voyant une rupture dans votre silence, j'ai regretté de tout . mon cœur de n'avoir pas su faire ce sacrifice à l'amitié d'un homme comme vous.

— N'en parlons plus, mon cher Valbois, je vous en prie; car tous les torts sont de mon côté.

— Parlons-en, au contraire. Je ne vous ai pas si longtemps cherché pour laisser échapper, quand je vous retrouve, l'occasion de réparer ma faute. Mon ami, voici le manuscrit.

— Vous ne vous moquez pas de moi ? dit le malade, n'osant avancer vers le missel sa main tremblante. Ce serait bien cruel, et pourtant.... '

— Je vous dis la vérité : un mots après votre départ de Gharleval, je me suis mis à votre recherche pour vous prier de me rendre votre affection et le secours de votre immense savoir. Vous voyez que j'avoue franchement mes motifs intéressés; vos lumières m'ont beaucoup manqué, et

VOUS savez qu'on n'apprécie digueinenl que les choses dont on est privé.

— Vous me flattez, mon cher Valbois.... Maïs ce manuscrit?

— Est à vous, s*il vous convient encore.

— S'il me convient.... Par malheur, mon ami, je ne suis plus assez riche pour vous l'acheter.

— Il n'es^ pas à vendre. Mademoiselle votre fille ne vous a-t-elle pas dit que je désirais faire un échange avec vous?

— Oui, je m'en souviens. Mais je n'ai presque rien que vous n'ayez vu et refusé. Depuis que je suis à Paris, je ne suis pas entré dans un magasin d'antiquités. Cela vous paraît incroyable; c'est que vous ne savez pas, mou ami, que j'ai dissipé tout ce que je possédais, que j'ai vendu Gharleval parce que j'y étais forcé, si je ne voulais en peu d'années réduire ma pauvre enfan^ à la misère, et que, malgré tous mes serments, si je ne m'étais sévèrement éloigné de toute tentation, j'aurais dépensé jusqu'à la dernière obole de sa chétive dot. Vous comprenez bien maintenant pourquoi je ne voulais plus vous voir.

Lé marquis serra silencieusement la main de âôn ami. Il savait tout cela et connaissait beaucoup mieux sa position que lui-même ;^ car, trois mois auparavant, il s'était trouvé» par hasard, chez un orfèvre au moment où Marguerite y entrait pour vendre ses bijoux. La jeune fille était si troublée, qu'elle n'avait pas d'abord aperçu M. de Valbois, et celui-ci s'était aussitôt retiré dans le fond du magasin, d'où il avait pu lire sur ses traits fatigués et pâlis toutes les inquiétudes et les soufiTrances qu'elle avait éprouvées.

Quand elle avait repris le chemin de sa demeure, il l'avait suivie, et, craignant encore de

s'être trompé en croyant reconnaître W de Charleval dans cette jeune fille réduite à vendre ses bijoux, il était entré chez le concierge pour s'assurer de la vérité. 11 avait appris alors que cette jeune fiUe, un modèle de douceur et de bonté, travaillait nuit et jour pour nourrir son père, un brave homme qui n'était certainement pas né dans la position où il se trouvait.

Depuis ce temps, le marquis n'avait pas perdu de vue l'antiquaire et sa fille ; il avait appris la maladie de son ami, et c'était grâce à lui que le médecin et le pbarmac(en avaient refusé un paiement immédiat. Mais il avait ses raisons pour ne pas se présenter encore chez M. de Charleval.

-^ Si vous voulez m'aider h marcher jusqu'à mon cabinet, dit le convalescent, vous choisirez, mon cher Valbois, ce qui vous conviendra le mieux.

— J'aurai moins de délicatesse que vous, cher maître, je vous en avertis. Je ne choisirai pas les yeux fermés comme vous avez fait après m'avoir offert votre Minerve.

— Mon ami, répondit Charleval en rougissant légèrement, ne louez pas tant ma conduite : il y entrait i>Iu$ de dépit que de délicatesse. Puisque je ne pouvais obtenir l'armure, le i^este m'était indifférent.

Le marquis sourit en homme pour qui celte révélation n*avait rien de nouveau.

— Eh bien I mon cher, dii-il, je ne vous imiterai pas ', car j'attache à mon choix le plus grand intérêt, et vous serez forcé de convenir qu'en cette occasion j'aurai fait preuve de goût et de savoir.

'— M'est-il permis de faire mes réserves? demanda l'antiquaire.

LA FILLE DE L'aNTIQUAIRK. I4l

— Soyez tranquille, je n'en veux pas à voire bouclier, quoiqu'il vaille bien rarmure dont vous aviez si grande envie!-

— C'est de ce Jour-là, marquis , qu'a commencé ma folie. Ma chère Marguerite le sait aussi bien que moi.

— Pensez-vous que W*^ de Charleval m'en ait gardé rancune? \

— Garder rancune à quelqu'un, elle.... On voit bien que vous ne la connaissez pas. Son éloge est peut-être déplacé dans ma bouche; mais j'ai le cœur si plein de la tendresse , de l'adrAiralion , du respect, oui, du respect que tant de vertu m'inspire, qu'il faut que je vous le dise , mon ami : Mu fille est un ange!...

— C'est une grande consolation pour vous.

— Eh non ! c'est un remords. Avoir sacrifié l'avenir d'une telle fille.... Mais nous voici arrivés, marquis; je vais m'asseoîr là pendant que vous passerez librement en revue tout ce que je possède.

— A merveille, répondit M. de Valbois. C'est la perle de ce trésor que je veux, ni plus ni moins.

D'après cette déclaration , M. de Charleval s'attendait à ce que son ami fit de toutes choses un long et minutieux examen ; mais, après s^étre promené pendant dix minutes à peine, le long des étagères surchargées , le marquis vint s'asseoir en face du malade.

. — Ehbien î c'est déjà fait? demanda celui-ci.

— • Je ne trouve pas ce que je veux , répondit M. de ValDois. Il faut que vous ayez l'obligeance de m'indiquer ce que vous avez de plus précieux.

— Vous ne craignez pas que je vous trompe? dit en souriant l'antiquaire.

— Vous pourriez vous tromper vous-méaie

— Jusqu'à présent vous paraissiez avoir plus d'estime pour mon savoir. Tenez , marquis , je n'ai rien de mieux que cette statuette d'Apollon ; vous pouvez vous en rapporter à moi.

— Je veux mieux que cela, cher maître, et puisque vous vous êtes engagé à ne me rien refuser, permettez-moi de vous demander, pour mon fils , la main de M^^* de Charleval.

L'antiquaire resta un instant anéanti,, tant il était loin de s'attendre à une semblable proposition.

— Mais vous oubliez , dit-il enfln , que Marguerite est pauvre.

— N'est-elle pas, de votre aveu même, riche en vertus? Quelle fortune pourrait être comparée à celle-là?

— - Ainsi , c'est parce que je vous ai fait son éloge....

— Je n'avais pas besoin de votre témoignage ; je sais mieux que vous encore , mon ami, tout ce qu'il y a de courage et de dévouement dans le cœur de votre tille , et je vous l'apprendrai peut-être un jour. Mais d'abord , répondez-moi , je vous en prie.

— Que voulez-vous donc que je vous réponde , marquis? Votre demande m'honore autant qu'elle m'étonne.... Mais c'est ma fille qu'il faut consulter.

— Veuillez la faire venir et me permettre de lui parler.

Au premier appel de son père , Marguerite accourut. Son front était radieux : par un bonheur inespéré, elle venait de trouver dans le fond de sa- botte à ouvrage 4 fr. en menue monnaie, et elle s'était empressée d'aller acheter le dlnier du malade.

La fillb de l'antiquaire. 143

— Mademoiselle, lui dit M. de Valbois, si j'ai bonne mémoire , monsieur votre père vous disait , il y a quelques années déjà , qu'il me trouvait bien heureux d'avoir un fils qui s'occupât de chercher pour ma collection des objets rares et précieux.

— C'est vrai , Monsieur , répondit en souriant Marguerite.

— Vous avez dit alors à ce père ingrat que je n'avais pas de fille pour m'aimer comme vous l'aimiez. C'est une privation dont j'ai souffert plus qu'il ne le croit. Mais il ne tient qu'à vous de la faire cesser. Voulez-vous, Mademoiselle, que M. de Charleval ait un fils et que je connaisse enfin la joie d'avoir une fille?

Quelque précis que fût ce langage , Marguerite hésitait à en saisir le sens.

— Mon fils , qui vous a vue plusieurs fois chez M>1« d'Ambly , a promptement apprécié vos aimables qualités , reprit le marquis, et depuis qu'il les sait accompagnées des plus solides vertus, c'est à vous , Mademoiselle , qu'il veut confier le soin de son bonheur. Ma conviction est qu'il ne pourrait le remettre en de plus dignes mains ; cependant, quelque désir que j'éprouve de connaître votre décision , je sais qu'elle ne doit pas être prise à la légère, et je me retire pour vous laisser libre d'y réfléchir.

— Deux vieux amis comme nous mettraieut volontiers leur bonheur en commun , n'est-ce pas , cher maître? dit M. de Valbois, en serrant la main de l'antiquaire après s'être incliné devant Marguerite.

M. de Charleval ne répondit pas; il avait les larmes aux yeux. Dès que le marquis se fut éloigné, il se jeta au cou de sa fille, en sanglotant.

144 LA FILLE DS L'aNTIQUAIUE.

— C'est de joie, dit-îl à Marguerite, qiii le regardait aVec inquiétude. Ah! que cela fait de bien! Henri de Valbois est un avocat d*un rare talent et d'une probité plus rare encore ; c'est un bomnne craignant Dieu, qui aime son père , et qui, par conséquent , ne peut manquer de te rendre heureuse. C'est en pensant que tu aurais pu l'épouser, si je ne t'avais pas ruinée, que je regrettais si amèrement mes folles dépenses , ei c'est un peu pour ne plus entendre parler de lui que j'avais rompu avec M. de Valbois.

— Votre avis est doni^que j'accepte, mon père?

— - Je t'en prierais à deux genoux s'il le fallait, et le marquis en ferait autant ; car il prétend qu'il sait mieux que moi tout ce que tu vaux.

^Trois semaines après, les deux antiquaires et leurs enfants étaient reçus ù Chârleval par la famille Robert. Le marquis n'avait pas trouvé de plus beau cadeau de noces ù offrir à sa belle-fille que les titres de propriété du château et de ses dépendances.

Sa collection , réunie à celle àe M. de Charleval , en fit un véritable musée, que le jeune avocat enrichit de temps à autre de quelque objet précieux. Les deux amis y passèreut encore de longues années, embellies par Tes doux soins et l'ingénieuse tendresse de Marguerite. ^

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