Voir Un Curé de province et Un Miracle
pour quelque chose dans ce succès miraculeux, et, plus sincère, il eût dû reconnaître aussi la large part qui revenait à la supérieure qu'il avait placée à la tôte de cette maison : la mère Sainte-Alix.
Mais c'étaient là des aveux qu'il ne lui convenait pas de faire, et il trouvait plus utile à ses intérêts d'expliquer la réussite de son entreprise par l'intercession de la sainte, plutôt que par son intelligence à lui ou par le zèle de ses collaborateurs. Son intelligence, elle n'était que trop universellement admise et que trop généralement redoutée. Quant à ses collaborateurs, il n'en prenait pas souci, et la mère Sainte-Alix lui était trop entièrement dévouée pour se plaindre jamais. Après avoir donné son intelligence, sa peine, sa vie à la fondation du patronat de Saint-Joseph, dont elle avait fait une maison modèle pour les travaux de l'aiguille, elle donnait maintenant, avec le même zèle et la môme abnégation, son intelligence, sa peine et sa vie à la fondation du couvent de Sainte-Rutilie, dont elle était en train de faire une maison modèle pour l'éducation. C'était sa tâche en ce monde, et son bonheur d'obéir à la main qui la dirigeait.
Ordinairement en bonne administration, lorsqu'une entreprise réussit, on consacre une partie des produits qu'elle donne à l'améliorer ou à la perfectionner. Mais ce n'était point ainsi que les choses s'étaient passées au couvent de Sainte-Rutilie. Pas un sou des vingtcinq à trente mille francs de bénéfices qu'il fournissait par an n'avait été employé dans le couvent lui-même; car la grande affaire de l'abbé Guillemittes, c'étaitson église, qui, comme un abîme sans fond, absorbait toutes ses ressources. Cette église terminée, s'il la terminait jamais, il s'occuperait plus particulièrement de son couvent, de son patronnât, de sa maison de banque, de son hôpital,
de son imprimerie, de toutes ses autres affaires, qui pour le moment n'étaient que les satellites de son église : leur tour viendrait plus tard.
Tout d'abord il ferait reconstruire son couvent d'après un plan que depuis longtemps il avait esquissé sur le papier.
Ce serait une merveille : tout était arrangé, disposé, prévu dans sa tête.
Alors il serait bien près d'atteindre le but qu'il poursuivait : par son église qui faisait des miracles, il tiendrait les âmes ; par son couvent qui élèverait les jeunes filles, il dirigerait les esprits; par sa maison de banque en relations d'affaires avec tous les industriels et les commerçants de la contrée, il pèserait sur les intérêts.
Il faudrait bien que l'évêché comptât avec lui, reconnût sa puissance, fît sa soumission.
Malheureusement ces temps étaient encore éloignés, car son église n'était pas terminée et l'argent devenait de plus en plus en plus difficile à arracher à la piété ou à la vanité des fidèles. Les premiers millions avaient été trouvés par grosses sommes, les derniers n'arrivaient que sou à sou.
Sa vie ne s'userait-elle pas dan*^ cette lutte? verrait-il jamais sa terre promise?
Déjà sa santé avait été terriblement éprouvée par les efforts incessants, par les fatigues, les fièvres, les angoisses, les insomnies qu'il s'était imposés : pourrait-elle aller jusqu'au bout?
Quand Clémence se présenta au presbytère d'Hannebault pour lui parler de Denise, il était précisément au lit, en proie à un accès de fièvre, causé par sa dernière échéance qui avait été des plus laborieuses et dont il n'était sorti triomphant que par des prodiges d'adresse.
Sa première réponse fut que son état de maladie l'empOchait de recevoir personne.
Mais, Clémence ayant insisté en faisant sonner haut le nom du marquis de Rudcmont, il se décida à quitter son lit.
S'étant fait habiller par son domestique, car il tremblait trop fort pour boutonner sa soutane lui-même, il descendit, enveloppé dans une douillette qu'il avait endossée en guise de pardessus.
Il avait été au château de Rudemont pour ses quêtes dopuis que Clémence y séjournait ; mais, ne s'étant point trouvé avec elle, il ne la connaissait point, tandis qu'elle le connaissait parfaitement et savait quel homme il était.
— C'est de la part de M. le marquis de Rudemont que vous avez à me parler? dit-il en se tassant dans son fauteuil pour avoir moins froid ; il a fallu, je vous l'avoue, le nom d'une personne auss\ généreuse, aussi respectable, pour m'obliger à quitter mon lit où la fièvre me retenait. Me voici donc, madame, tout à votre disposition, prêt à faire pour M. le marquis de Rudemont, à qui je dois tant, tout ce qui sera en mon pouvoir.
Alors Clémence, en quelques mots rapides, clairs et précis, lui expliqua qu'elle était l'institutrice de la pupille du marquis, mais que forcée de retourner à Paris, elle ne pouvait pas continuer l'éducation de cette jeune lille, de sorte que le marquis désirait faire entrer sa pupille, pour laquelle il avait une très-vive affection, au couvent de Sainte-Rutilie.
— Pardonnez-moi, dit l'abbé Guilleniittes, après l'avoir attentivement écoutée, une question qui sans doute va vous paraître indiscrète, mais que cependant je suis obligé de vous adresser : N'est-il point à votre connais-
sance que la naissance de cette jeune personne serait irrégulière?
— Mais, monsieur le doyen...
— Mon Dieu, madame, je suis le premier à reconnaître combien ma question est étrange, et j'ai pris les devants pour vous en avertir ; aussi n'ai-je pas la prétention de vous obliger à y répondre. Vous pouvez trèsbien, si vous le jugez convenable, garder le silence à ce sujet ; seulement, dans ce cas, je serai contraint de la poser à M. le marquis lui-même. Il vous appartient donc de voir si la mission dont vous êtes chargée par M. le marquis vous autorise à parler ou bien si elle vous fait une loi de ne pas répondre; j'ai mes raisons pour vous adresser cette question, vous pouvez avoir les vôtres pour vous taire.
— Il est vrai, dit-elle après un court moment de réflexion, que cette naissance n'est pas régulière.
— Fille d'une femme de théâtre, n'est-ce pas ?
— Cela est vrai, mais filleule du marquis de Rudemont et de plus sa pupille.
— Gela ne change rien à la naissance de la jeune personne. Comment M. le marquis a-t-il pu penser que, malgré tout le respect que nous avons pour sa personne, toute la déférence que nous devons à son nom, il nous serait possible d'admettre à Sainte-Rutilie, une élève dont la naissance est illégitime et qui de plus est la fille d'une comédienne ?
Elle fut déconcertée et demeura sans réponse. Avaitelle approché le but de si près pour le manquer? Que Denise n'entrât pas immédiatement au couvent, le plan du marquis était anéanti. Elle serait obligée de rentrer au château, il faudrait différer leur départ. Cette nuit dont la menace avait épouvanté le marquis s'écoulerait.
Le lendemain tout ne se trouverait-il pas remis en question? Que faire?
Heureusement pour elle, l'abbé Guillemittes lui donna le temps de la réflexion.
— L'idée qui a inspiré la fondation de notre couvent, dit-il, est celle-ci, que l'éducation d'un enfant se fait autant par ses camarades que par ses maîtres, de sorte que cet enfant ne doit se trouver en contact qu'avec d'autres enfants dit^mes de lui ou, si vous aimez mieux, ses égaux par la naissance, les sentiments et la position sociale. Comment, au milieu d'un troupeau de jeunes filles qui toutes réunissent ces conditions, pourrionsnous recevoir une brebis étrangère?
Son parti était pris.
— Nous savions tout cela, dit-elle; mais M. le marquis avait pensé que si vous pouviez vous départir de votre règle, ce serait en faveur d'une enfant qui en réalité est sa fille. Des raisons particulières l'empêchent de la reconnaître en ce moment, mais elle sera son héritière.
— Héritage exposé à bien des événements avant de se réaliser.
— Sans doute, mais enfin, si cette jeune fille après avoir passé quelques années dans une maison telle que la vôtre, se sentait attirée vers la vie religieuse. M. le marquis serait disposé à lui constituer dès ce moment une grosse dot.
— Ah!
— Aussi me semble-t-il que ce serait vraiment une bonne œuvre, sous tous les rapports, de la recevoir, et si la règle de votre maison vous l'interdit, — elle se leva, — j'espère être plus heureuse en frappant à une autre porte.
•^ Il est certain, dit-il en étendant la main pour la
retenir, que la situation, envisagée à ce point de vue est bien différente ; cependant reste toujours la naissance.
— Ce qui pourrait être un empêchement, j'en conviens, si cette naissance était connue de tout le monde ; mais qui sait la vérité à ce sujet? Deux ou trois personnes peut-être la soupçonnent, et, si elles voulaient parler, leurs paroles, en présence du fait accompli, ne trouveraient aucune créance. Ce ne seront pas en tous cas les camarades de la jeune fille qui se plaindront ; elle a quitté la maison maternelle toute jeune, et elle est un modèle de douceur et de tenue.
— Et quand deviez-nous nous amener cette jeune fille? demanda l'abbé après un moment de silence.
— Mais aujourd'hui même; M. le marquis devait la conduire au couvent.
— Eh bien ! vous pouvez lui dire que je me rends ;\ son désir; je vais écrire un mot à la supérieure pour qu'on admette sa pupille. Je vous serai reconnaissant d'expliquer à M. le marquis que si je ne vais pas la recevoir moi-même de ses mains, c'est que je suis retenu au lit par cette fièvre. Aussitôt qu'elle m'aura quitté, j'aurai l'honneur d'aller lui faire ma visite.
Clémence ne retourna pas à Rudemont, mais elle écrivit quelques lignes au marquis pour lui dire que Denise était attendue au couvent de Sainte-Rutilie.
Et en faisant porter ce billet par un exprès, elle donna l'ordre au cocher de la conduire à la station.
Pendant que Clémence, à Hannebault , arrangeait avec l'abbé Guillemittes l'enlrce rie Denise au couvent de Sainte-llutilie, le marquis, à Rudemont, se préparait au voyage qu"il allait entreprendre.
Où allait-il? quand reviendrait-il?
Ce n'était pas la première fois qu'il partait ainsi. Au temps de sa jeunesse, il s'était lancé dans plusieurs aventures de ce genre, et avant son départ il n'avait pas songé à se demander où il irait avec sa maîtresse lii quand il reviendrait.
Mais alors il était jeune, et l'âge ne pesait pas d'un poids lourd sur ses résolutions ; il regardait devant lui, non derrière, et, sur la route qu'il allait parcourir, il projetait le rayonnement de ses espérances.
Ce temps n'était plus.
Assurément il aimait Clémence et d'un amour plus profond, plus absolu que celui qu'il avait pu' ressentir pour celles avec lesquelles il avait entrepris ces voyages; mais les ailes de la jeunesse qui l'enlevaient alors étaient tombées : l'insouciance, la liberté, les illusions de la vingtième année, avaient été remplacées par la clairvoyance et l'expérience de la cinquantaine.
Si son cœur était jeune encore, son esprit ne l'était plus
Terrible différence, dont, pour la première fois, il mesura toute l'étendue.
Pendant plusieurs heures, il marcha en long et en large dans son cabinet, courbé sous le poids de ses pensées.
Puis, revenant à son bureau, il chercha dans son tiroir, une feuille de papier timbré, et, d'une main ferme, sans hésitation, il écrivit :
» Ceci est mon testament.
» Je soussigné, Arthur-Hubert Mulcent, marquis de » Rudemont , demeurant au château de Rudemont, » institue pour mon légataire universel :
» Mon cousin, M. Louis Mérault, substitut du pro- » cureur impérial à Condé-le-Ghâtel.
» En conséquence, je lui donne tout ce que je possède » en biens mobiliers et immobiliers.
» A charge par lui :
» 1" De payer à ma pupille Denise Lajolais, au moment » de la majorité de celle-ci ou le jour de son mariage, » la somme de un million ;
» 2° De servir à mon cousin, M. Arthème Fabu, une » rente viagère de douze mille francs, payable par mois.
» Si, par le présent testament, je ne laisse rien à ma » cousine, madame Mérault, ce n'est pas que je l'ou- » blie; mais elle est la mère de Louis, et ce serait faire » injure aux sentiments de celui-ci de fixer le chiffre » de la rente qu'il voudra offrir à sa mère.
» De même, si je ne fixe pas non plus les sommes » qui devront être'données aux pauvres et aussi aux » gens de ma maison, c'est que j'ai pleine confiance » dans son esprit de justice et dans sa générosité.
» Je termine par l'expression d'un vœu :
» J'ai cru remarquer qu'un sentiment de tendresse )) assez vive existait entre Louis et Denise ; je suis heu- ») reux d'espérer que cette tendresse pourra amener un
» mariage entre eux, car je suis convaincu que sous » tous les rapports ils sont dignes l'un de l'autre.
) Fait au château de Iludemont, le quinze mai rail n huit cent soixante-cinq.
» Arthur Mulcent, » marquis de Rudemont. »
Ce testament écrit, il le relut posément, mettant des points et des virgules là où il en avait oublié; puis il le cacheta sous une enveloppe, sur laquelle il écrivit : « A ouvrir après ma mort » et enfermant cette enveloppe dans une autre, il adressa le tout à M^ Painel, son notaire à Condé-le-Chàtel.
Alors il se sentit plus libre : quoi qu'il arrivât, le sort de ceux dont il avait charge était assuré; Denise aurait la preuve qu'il ne l'avait pas oubliée.
Cette pensée lui donna le courage de monter près d'elle, car l'heure de quitter Rudemont approchait.
Lorsqu'il entra dans la chambre où elle travaillait, il remarqua qu'elle faisait vivement disparaître un objet qu'elle tenait entre ses mains en le cachant sous un tapis, et ce fut avec une sorte de confusion qu'elle vint audevant de lui, comme si elle avait été surprise en faute.
— Est-ce que j'arrive mal à propos? dit-il.
— Oh! mon parrain, pouvez-vous penser cela?
— Ce n'est pas une accusation que je porte contre vous, mon enfant; je vous sais incapable de mal faire. Seulement, je constate qu'à mon arrivée, vous vous cacher de moi et que vous paraissez confuse. Faut-il que je regarde ce qu'il y a sous ce tapis ?
Elle s'élança vivement en avant, posant la main sur le tapis.
— Oh! non, dit-elle, laissez-moi, je vous en prie, le
lever moi-même. C'est aujourd'hui le 15 d'ailleurs, ei .e moment est venu; ce soir ou maintenant, peu impor. . Mieux vaut maintenant même, puisque nous sommes seuls.
Disant cela, elle leva le tapis et prit un porte-cigart -, qu'elle tendit au marquis.
— C'est demain votre anniversaire, dit-elle, et je voulais vous offrir ce soir ce porte-cigares, que j'ai brodé à votre intention. C'était une surprise que j'avais cachée à tout le monde, même à madame Clémence. Est-ce que vous voudrez bien le porter, mon parrain?
11 l'attira à lui et l'embrassant tendrement :
— Vous êtes un bon cœur, ma chère Denise, dit-il avec une émotion qu'il ne put pas contenir ; quoi qu'il arrive, soyez assurée que j'ai pour vous une vive tendresse, une inaltérable amitié.
Elle le regardait avec étonnement, surprise autant de ces paroles, peu intelligibles pour elle que de l'accent avec lequel elles avaient été prononcées.
— Je n'ai point parlé à la légère, dit-il ; il va se passer un lait grave dans votre existence et dans la mienne, et c'est pour vous en entretenir que je suis monté
— Mon Dieu ! dit-elle, c'est donc pour cela que madame Clémence a voulu m'embrasser en sortant.
— Voulez-vous vous habiller? dit-il, nous allons sortir ensemble ; nous causerons en voiture.
— Tout de suite , mon parrain ; le temps de mettre un mantelet et un chapeau.
Pendant qu'elle nouait son chapeau devant la glace, le marquis marchait à travers la chambre ; il s'arrêta devant la table de travail où était exposé un petit portrait sur émail d'Emma Lajolais.
- Prenez donc ce portrait, dit-il en le liMid.inl ;\ Deh k^, et prenez aussi celui-ci.
Il lui présenta un médaillon.
— C'est mon portrait que je vous offre, continua-t-il. -«— Oh ! combien je serais heureuse si...
— Si?
— Si je n'avais pas peur.
Lorsqu'ils furent en voiture, il garda pendant longtemps le silence, et ce fut seulement en apercevant la flècho de l'église d'Hannebault qu'il se décida à parler.
— Si madame Clémence a voulu vous embrasser, ditil, c'est quelle part; elle est obligée de se séparer de vous. Moi-même je suis forcé de faire un voyage à l'étranger qui peut-être durera longtemps. Dans ces conditions il m'est impossible de vous laisser seule au château; j'ai donc résolu que vous passeriez le temps de cette absence au couvent de Sainte-Rutilie.
— Au couvent !
— Mon enfant, je vous prie de garder votre calme : je suis fort troublé de cette résolution qui s'impose à ma volonté, et votre émotion ou vos plaintes ajouteraient beaucoup à mon chagrin.
— Je ne veux pas me plaindre.
Elle n'en dit pas davantage, mais deux larmes coulèrent silencieusement sur ses joues; le marquis se détourna pour ne pas les voir.
De nouveau un silence pénible s'établit entre eux.
Denise avait une de ses mains posée sur la portière de a calèche, et, aux contractions qui agitaient ses doigts crispés, le marquis voyait les efforts qu'elle faisait pour ne pas s'abandonner à son émotion.
Lui-même était trop profondémeni ému pour trouver une parole.
Ce fut elle qui la première rompit le silence.
— Et je pourrai vous écrire? demanda-t-elle. '
— Assurément. Vous ne serez pas dans un couven mais dans une maison d'éducation où vous pourrez tr vailler avec profit; les maîtres que vous trouverez Samte-Rutilie sont excellents.
Mais il était évident qu'elle n'écoutait pas et qu'el suivait sa pensée.
— Et vous voudrez bien m'écrire quelquefois ? demai da-t-elle. "
— Souvent, ma chère enfant ; je vous le promets, m chère fille.
Ce mot, qui lui avait échappé, le troubla profondé ment. Sa fille! si réellement elle était sa fille?
Heureusement pour son angoisse, la voiture longeai de hautes murailles en briques.
— Nous voici arrivés, dit-il en montrant une port au-dessus de laquelle se dressait une croix en boi doré. C'est le couvent.
— Je le connais; souvent nous avons passé devan ces vilains murs en plaignant celles qui étaient en fermées derrière. Je ne prévoyais pas alors...
Elle n'acheva pas ; le marquis, pour l'aider à descendre, lui prit la main, qui était tremblante et glacée. Soi visage était livide; mais, par un eff-ort tout-puissant d( sa volonté, elle ne pleurait pas.
On les reçut dans un parloir froid comme une cave et qui pour tout mobilier avait une douzaine de chaise« en paille rangées contre les quatre murs.
Presque aussitôt la supérieure arriva, et, pendant que le marquis lui expliquait en peu de mots le but de sa visite, elle ne quitta pas Denise de ses yeux noirs, qui sous sa coiffe blanche, lançaient des éclairs.
— J'attendais cette chère enfant, dit-elle, car j'avais été prévenue de son arrivée par un mot de M. le doyen.
Il se fit un silence.
Denise se tenait roide sur sa chaise, les yeux baissés, les épaules soulevées par sa respiration oppressée.
— Vous aurez une élève docile, dit le marquis, de bon caractère et d'humeur douce.
Il se leva. Denise, comme si elle avait été poussée par un ressort, se leva aussi.
Le marquis eût voulu abréger les adieux ; mais il ne pouvait pas la quitter sans un mot de tendresse, sans une caresse.
Il lui lendit la main.
— Au revoir, mon enfant, dit-il ; à bientôt.
— Adieu, mon parrain.
Il fit quelques pas vers la porte en détournant la tête; elle courut à lui, et, lui prenant la main, elle l'inonda de ses larmes qui jaillirent irrésistiblement.
La mère Saint-Alix, qui regardait cette scène d'un œil sec et les lèvres pincées, intervint alors en redressant Denise.
— Une grande fille, dit-elle ; oh ! mon enfant.
La porte du parloir, tirée par son poids, retomba dans son cadre avec un bruit qui écrasa le cœur de Denise C'était fini; son parrain était parti; elle était au couvent.
En arrivant au Mans, le marquis trouva Clémence, qui l'attendait.-
Presque aussitôt ils montèrent dans le train de Rennes, ils étaient seuls dans leur compartiment.
Clémence avait trouvé le marquis sombre, et elle
398 LA FILLE DE LA COMÉDIENxN'E
avait senti qu'il valait mieux ne pas chercher à le distraire.
La première partie de la route se fit donc silencieusement; ilj étaient assis en face l'un de l'autre.
Mais, au bout d'un certain temps, elle tira sa montre, et, se mettant debout pour voir l'heure à la clarté de la lampe :
— 11 est onze heures, dit-elle ; en ce moment, le capitaine monte à ma fenêtre. Si M. de Carquebut, entendant du bruit; allait lui envoyer une balle comme à un voleur : voilà qui serait dramatique.
Comme le marquis ne répondait rien, elle vint s'asseoir auprès de lui, et se blottissant contre sa poitrine :
— Enfin, dit-elle, je suis donc à toi, mon gros lion !
1. L'épisode qui suit et termine la Fille de la Comédienne a pour titre l'IUrilage d'Arlliur.