‹ La fille de Louis XVIChapitre 10 sur 11 · DÉPENSE · texte numérisé non relu

DÉPENSE

Sur les intérêts a été payé chaque mois, pour frais de la garde-robe de S. A. R. 1 500 fl., ce qui fait annuellement 18.000

Pour dépense extraordinaire ordonnée annuellement 2.800

Total 20.800

Observations confidentielles (1er avril 1799).

De la nofp des capitaux effectifs remise à S. Ex. M. le comte Kazof, ambassadeur de Russie, il résulte

que Madame de France a la propriété d'un capital de 549100 fl. de Vienne, produisant 21964fl. d'intérêts.

Il n'est pas fait mention de l'époque précise de la remise de ces fonds. M. le comte de Merci a dû les toucher lors du voyage du roi à Varennes, c'est-à-dire au moins de juin 1791.

Ces fonds ont-ils été placés aussitôt d'une manière utile, ou leur placement ne peut-il remonter plus haut que la date du 1er avril 1794?

Si le placement utile doit être censé courir du mois de juin 1791, il y auroit un compte à faire d'environ sept ans et demi d'intérêts échus, ce qui donneroit pour accroissement effectif à la somme principale, celle de 164 930 florins.

Si le placement utile ne devoit courir que du 1er avril 1794, le compte à faire jusqu'au 1er avril prochain donneroit en accroissement à la somme principale, celle additionnelle de 65 892 florins.

De ces deux sommes additionnelles, c'est-à-dire de l'une ou de l'autre, selon le cas, est à soustraire la somme de la dépense annuelle de Madame depuis son heureuse arrivée à Vienne. Dans la noie communiquée, la dépense annuelle de Madame est portée à 20 800 florins depuis le mois de janvier 1796 jusqu'au 1er avril 1799. La somme totale est de 67 600 florins. Cette soustraction faite, le reste doit accroître la masse des capitaux effectifs.

Dot de la feue reine.

Dans la masse des capitaux effectifs entre essentiellement la dot assignée à S. M. la feue reine, telle qu'elle est énoncée dans le contrat de mariage de cette princesse, avec les intérêts annuels de la dite somme depuis 1770 jusqu'à présent. On ne demande point le remboursement actuel de ces sommes importantes. S. M. l'empereur est au contraire supplié d'en consentir la permanence dans les fonds publics et d'en faire payer chaque année les intérêts à S. A. R.

Objets éventuels.

Il est à vérifier si dans les actes de feues LL. MM. François Ier et Marie-Thérèse, en faveur de leurs enfans, soit par donation, soit par clauses de testament, il n'y auroit pas eu d'autres sommes assignées à S. A. R. Mme l'archiduchesse Marie-Antoinette, soit en supplément de dot, soit autrement.

En mettant la plus scrupuleuse attention à discuter les intérêts pécuniaires de Madame de France, unique héritière de S. M. la feue reine, on est sûr de plaire à S. M. l'empereur et de seconder les intentions généreuses dont S. M. n'a cessé de donner à cette princesse les preuves les plus essentielles et les plus touchantes.

On se réfère, au surplus, pour le développement de ces observations, à la note remise précédemment à S. Ex. M. l'ambassadeur do Russie.

Telle était la valeur exacte de la fille de Louis XVI.

N'est-il pas permis d'admettre qu'un semblable marchandage, s'il fut connu de Madame Royale, justifie, chez elle, tous les écœurements? Pour être fille de roi, elle n'en avait pas moins rêvé, sans doute, durant les heures solitaires du Temple, de rencontrer quelqu'un, digne d'elle par la naissance et par le rang, qui laimerait pour sa vertu, pour sa beauté délicate, pour ses malheurs aussi ; quelqu'un qui aurait à cœur de lui paver en amour la dette de la destinée. Quelle déception ! Est-ce la cause de cette déconcertante modification de caractère ? Y en eut-il de plus intimes encore, de plus mystérieuses ? C'est possible. Vingt ans plus tard, la cour dWutriche soumettra à semblable régime de séquestration un autre innocent, un prince, français aussi, Y Aiglon, et celui-ci n'y résistera pas : quelle atmosphère de haine respirait-on à la Hofburg pour que les enfants de nos rois n'en pussent sortir qu'atrabilaires ou morts?

Et qui eût prédit à l'empereur François II, alors qu'il rêvait d'acquérir, par le mariage de sa captive, pour l'un de ses frères, le trône de France, qui eût prédit que, avant quinze ans, l'une des enfants de son entourage s'y assoirait en effet, et que ce serait sa propre fille, bambine desix ans, lapetite Marie-Louise, la seule, dit-on, à laquelle l'orpheline du Temple témoignait une affectueuse et quasimaternelle sympathie ? Mais quel devin n'eût été traité de fou à prophétiser l'extravagant roman de notre histoire ?

Avec le temps, la détention de Madame se relâcha cependant. On la conduisit à Schœnbrunn, on la logea ensuite au Belvédère, beau palais d'Eugène de Savoie, dansla Land-

strasse. entouré de grands jardins. Gomme le peuple de Vienne l'avait oubliée ; comme les émigrés eux-mêmes s'étaient lassés de s'intéresser à la princesse invisible ; comme elle n'était plus qu'un être impersonnel, une sorte d'allégorie du malheur, un fantôme, on la laissait quelquefois sortir pour aller à l'église ou dans quelque couvent.

Un jour elle se rendit à celui de la Visitation, voisin de son palais ; c'est là qu'étaient élevées, on se le rappelle, les nièces du cardinal de la Fare, Mlles de la Boutelière de Saint-Mars ; l'une d'elles, devenue Mme la baronne du Montet, a noté plus tard les souvenirs de cette visite. Les élèves, auxquelles on l'avait annoncée, étaient fort émues à la pensée d'approcher la fille du roi martyr, la seule survivante des drames déjà légendaires du Temple : elles virent paraître une personne vêtue de noir, au parler bref et brusque, marchant rapidement ; à peine eurentelles le temps de distinguer que la princesse était d'une «beauté céleste » ; ses yeux bleus, d'une grandeur et d'une expression singulières, sa taille svelte, son teint vif et éclatant, se devinaient sous ses voiles de deuil. Madame traversa les cloîtres « comme un trait », s'assit un instant dans une classe, reprit aussitôt sa course à travers le couvent, jetant de tous côtés des regards alternativement « doux, sévères et inquiets », s'élança dans les jardins de l'allure d'une femme qu'on poursuit, en fit le tour avec une précipitation stupéfiante, semblant éviter les yeux inondés de larmes qui se fixaient sur elle ; puis, toute courante, elle regagna la porte du monastère et disparut *.

Mme du Montet, vingt ans plus tard, revit à Paris Madame ftoyale, alors duchessed'Angoulême et Dauphine de France. Elle ne la reconnut pas. « Les yeux jadis si

1 Souvenirs de la baronne du Moutut

grands et si beaux, écrivait-elle, semblaient fatigués et meurtris par les larmes ; ils étaient très rouges ; sa taille était assez agréable encore à cette époque, la princesse étant très maigre ; elle était vêtue avec élégance et son expression était plus triste que mécontente. Ce changement me parut naturellement bien plus grand, six ans plus tard, quand je la revis pour la dernière fois ; sa taille était épaisse, ses traits grossis, sa démarche plus brusque, ses paroles saccadées et le son de sa voix assez désagréable m'inspirèrent une sorte d'émotion pénible. Son maintien avait perdu la dignité que je lui avais vue durant sa première jeunesse ; elle portait sans grâce de magnifiques robes dont il était facile de voir qu'elle ne s'occupait ni se souciait le moins du monde. Des soucis amers froissaient et indisposaient sans cesse cette âme si noble et si élevée; elle avait immensément pardonné ; on exigeait qu'elle oubliât i ! »

C'était peut-être au-dessus des forces humaines; mais de quoi le pardon sert-il sans l'oubli ?

Quoique nous n'ayons l'intention de conter qu'une des stations du calvaire de la fille de Louis XVI, ce n'est pas sortir du sujet que de franchir ces vingt années et de montrer ce que fut Madame à l'époque dont parle Mme du Montet. Quand vint la Restauration, la duchesse d'Angoulême était la seule personne de la Famille royale dont le souvenir existât en France; on savait mal qui était Louis XVIII et pourquoi il se trouvait être roi ; mais Madame était Y orpheline du Temple, populaire d'avance, d'avance acclamée : avec son instinct délicat le peuple sentait qu'il avait tant à réparer envers elle ! C'est elle que tous les yeux cherchaient dans le cortège, lors de la rentrée du roi à Paris. Mme de Boigne, d'une fenêtre de la rue

Souvenirs de la baronne du Montet.

Saint-Denis, assistait au défilé, et cela nous a valu une charmante page de ses Mémoires. Le roi était dans une calèche tout ouverte, Madame à ses côtés ; sur le devant le prince de Gondé, presque en enfance, et son fils, le duc de Bourbon, semblaient ne prendre aucune part à ce qui se passait, Madame était coiffée dune toque à plumes et habillée d'une robe lamée d'argent, confectionnée à Paris, mais auxquelles la princesse avait trouvé moyen de donner un aspect étranger. Le roi, vêtu d'un habit bleu avec de grosses épaulettes, montrait sa nièce au peuple avec un geste affecté et théâtral. Elle ne se mêlait en rien à ces démonstrations et restait impassible ; toutefois ses yeux rouges donnaient l'idée qu'elle pleurait. On respectait son silencieux chagrin, on s'y associait et si sa froideur n'avait duré que ce jour-là, nul n'aurait pensé à la lui reprocher.

On dit qu'en arrivant à Notre-Dame, où se rendit le cortège avant de gagner les Tuileries, Madame « s'effondra sur son prie-Dieu d'une façon si gracieuse, si noble et si touchante; il y avait tant de résignation et de reconnaissance à la fois dans cette action, qu'elle avait fait couler de tous les yeux des larmes d'attendrissement ». En débarquant aux Tuileries, « elle fut aussi froide, aussi gauche, aussi maussade qu'elle avait été belle à l'église ». Ici, encore, on l'excusa, comprenant combien devaient être déchirants ses souvenirs et violente son émotion; mais ce qu'on ne comprit pas, c'est l'accueil que, dès ses premières audiences, elle réservait aux royalistes fidèles, aux chouans, aux amis des mauvais jours, à tous ceux qui, ruinés par la Révolution, ayant tout sacrifié, tout perdu au service de la « bonne cause », venaient à la fille de Louis XVI comme aune Providence, certains de trouver là appui, reconnaissance et consolation. Il fallut vite déchanter. Tout ce qui rappelait la période révolutionnaire

faisait horreur à Madame. Déjà, lors de son passage à Brunswick, le prince régnant lui avait présenté un Français nommé Colin, qui, étant un jour de garde au Temple, avait eu l'occasion de rendre un service à la reine prisonnière. Madame, à son aspect, s'évanouit; quand elle revint à elle, elle expliqua que « ce Français n'avait pas de perruque et qu'elle ne pouvait supporter la vue des cheveux ras L » . . .

Aux Tuileries, même aversion. Mme de Boigne raconte encore le court dialogue échangé entre la duchesse d'Angoulême et Mme de Chastenay ; celle-ci avait joué avec la princesse lorsqu'elle était enfant et elle s'attendait à un accueil des plus affectueux.

Madame, avec intérêt, s'informa :

— Votre père est mort jeune ?

— Oui, Madame.

— Où l'avez-vous perdu ?

— Hélas ! Madame, il a péri sur l'échafaud pendant la Terreur.

La duchesse d'Angoulême fit un mouvement en arrière, « comme si elle avait marché sur un aspic ». A dater de ce jour elle n'adressa plus la parole à Mme de Chastenay.

On pourrait citer cent faits de ce genre : combien d'anciens officiers de l'armée vendéenne, combien d'orphelins, combien de veuves des défenseurs de la monarchie vinrentils, pleins d'espoir, se placer sur le passage de la fille de Louis XVI, pour ne recevoir d'elle qu'un refus brutal, moins encore : un geste d'horreur, un mouvement non dissimulé d'impatience ou d'aversion ! Les pauvres gens s'en retournaient le cœur gros et les larmes aux yeux. Même au cours des voyages d'apparat qu'elle entreprit à travers la France, la durhfsse d'Angoulême ne parvenait

1 Archives nationales, O3 326.

pas à vaincre sa répugnance et à chasser son cauchemar. M. le vicomte de Brachet a noté qu'à Granville, en 1827, la fille d'un capitaine de vaisseau tué glorieusement au Ferrol, Allle Thérèse de Péronne, accompagnée de quelques jeunes personnes de la région, pitloresquement costumées, présenta le bouquet de la ville à la princesse, qui les reçut avec une extrême froideur. Sans écouter le compliment, elle se contenta de dire aux jeunes filles émues et déconcertées : « C'est bien, Mesdemoiselles, je vous remercie ; allez rejoindre vos mères1 ! »

A Chaumont, en septembre 1828, l'annonce de son arrivée avait mis toute la ville en liesse : les dames avaient fait, en hâte, grands préparatifs et grandes dépenses de toilettes et de coiffures. Trois seulement, sur Tordre de Madame, furent admises aux réceptions : les jeunes filles, vêtues de blanc, avec des ceintures bleues, se présentèrent sur le passage de la Dauphine. pour lui offrir des fleurs et lui débiter un compliment : elle s'informa sèchement pourquoi elles étaient réunies ? Et, dans le compte rendu, dithyrambique pourtant, de cette fête manquée, le narrateur officiel notait que, « en général, Madame la Dauphine approuve peu que les demoiselles viennent ainsi en corps et avec un air d'apprêt, lui rendre des hommages publics-»...

Bien plus, la vue d'une orpheline en deuil lui cause une sorte d'effroi. Un ancien chef vendéen, G..., dans ses mémoires inédits, rapporte que, en 1828 encore, à Rambouillet avec l'une de ses nièces, une enfant de treize ans, fille d'un officier mort au service de la cause royale, il se

1 Arrestation du prince de Polignac à Granville en 1830. Conférence faite à la réunion du « Pays de Granville » le 16 décembre îyOO, par M. le vicomte de Brachet, président. Granville, A. Dior, imprimeur.

* Quelques heures à Chaumont en septembre 1828

plaça dans un vestibule du château, sur le passage de la duchesse d'Angoulème, avec la fillette dont les mains tremblantes d'émotion tenaient un placet, sollicitant un secours. La duchesse traversa la pièce, « refusant un regard à l'enfant », sans prendre la supplique qu'elle lui présentait; et la petite orpheline se retira tout en larmes : — « On m'avait assuré, disait-elle assez hautement, que je trouverais en Madame un ange de bonté : Ah ! comme on m'a trompée1 ! »

Ces rancunes injustifiables dataient du Temple, de Vienne, surtout : nul ne les expliqua jamais. Celle qu'on avait dite si bonne, si Française, si pleine de vertus, fut vite réputée méchante, hostile à son pays, vindicative. Quelle mystérieuse et inguérissable blessure avait ainsi déchiré le cœur de cette femme qui aurait dû être « l'idole des Français et le palladium de sa race »?

Je terminerai en quelques lignes le récit du séjour de Madame Royale à Vienne : l'histoire, au point de vue de la politique de l'émigration, en a été écrite par M. E. Daudet; ce séjour, cette détention, pour mieux dire, se prolongea durant trois ans et demi. Au mois de mai 1799, soit que, dans la certitude que l'héritière de tant de rois se trouvait décidément pauvre, et que la République française était plus disposée à prendre qu'à restituer, l'empereur eût abandonné le projet de mariage un inslant caressé ; soit que la ténacité de l'orpheline eût fait comprendre qu'on ne parviendrait jamais à « l'autrichienniser », François II se résolut à la laisser partir.

1 Souvenirs inédits d'un ancien chef vendéen. Communication particulière

Elle se mit en route, le 4 mai, pour rejoindre son oncle. Louis XVIII, à cette époque, n'était plus à Vérone ; après avoir erré pendant quelque temps en Allemagne et habité, successivement, Dillingen et Blankenberg, il avait accepté l'hospitalité du czar et se trouvait à Mitau, en Courlande.

Le voyage de Vienne à Mitau était long : Madame Koyale y employa tout un mois1. Le 3 juin, vers midi, elle était près d'arriver. Le roi se mit en voiture pour aller audevant d'elle : un témoin de la rencontre de l'oncle et de la nièce, qui ne s'étaient pas vus depuis le soir du 20 juin 1791, en a laissé un court récit :

« Une longue et pénible route, dit-il2, n'avait pas altéré ses forces; elle ne souffrait que du retard qui la tenait

1 Dans les papiers du cardinal de laFare se retrouve, détaillé pour une partie du voyage, le plan de l'itinéraire de Madame Royale :

Marcheroute de S. A. R. Madame de France.

Partant de Vienne le 4 mai.

POUR MITTAU, PAR CRACOVIE, LUBLIN, THÉUESPOL ET BRZESC. Stations pour coucher. Jours du mois. Nombre des postes.

De Vienne à PoysdorfF 4 mai. . . 5 postes.

— Brûnn 5 mai. . . 4 postes.

— Olmutz 6 mai. . . 4 postes et 1/2

— Neutisheim . ... 7 mai. . . 4 postes.

— Bielitz 8 mai. . . 5 postes et 1/2.

— Gracovie 9 et 10 mai 6 postes et 1/2.

— NoviMastaViniali. 11 mai . . 5 postes.

— Oppatow 12 mai . . 5 postes et 1/2.

— Lublin 13 et 14 mai 7 postes et 1/2.

Ratzin 15 mai . . 5 postes.

— Thérespol 16etl7mai 6 postes.

— Brzesc 1 poste et 1/2.

Ensemble . . 60 postes ou 240 lieues.

De Brzesc à Mittau . . 42 postes et 1/2.

Total . . 102 postes et 1/2 ou 410 lieues de France.

* Vie de Marie-Thérèse de France, fille de Louis XVI, par Alfred Nettement.

encore séparée du roi. Aussitôt que les voitures furent un peu rapprochées. Madame commanda d'arrêter : elle descendit rapidement ; on voulut essayer de la retenir, mais s'échappant avec une incroyable légèreté, elle courut à travers les tourbillons de poussière vers le roi qui, les bras étendus, accourait pour la presser sur son cœur. Les forces du roi ne purent suffire pour l'empêcher de se jeter à ses pieds. Il se précipita pour la relever et l'entendit s'écrier :

— Je vous revois enfin; enfin, je suis heureuse, veillez sur moi, soyez mon père !

Le roi, sans pouvoir proférer une parole, serra Madame contre son sein et lui présenta Mgl le duc d'Angoulême. Ce jeune prince, retenu par le respect, ne put s'exprimer que par des larmes, qu'il laissa tomber sur la main de sa cousine, et la pressa contre ses lèvres.

On se mit en voiture et bientôt on arriva au château. Aussitôt que le roi vit ceux de ses serviteurs qui volaient au-devant de lui, il s'écria, rayonnant de bonheur :

— La voilà !

Ensuite, il la conduisit près de la reine.

A l'instant, le château retentit décris de joie : on se précipitait; il n'existait plus de consigne.

La première personne qui après le duc d'Angoulême et la reine, se présenta à Madame Royale fut l'abbé Edgeworth de Firmont qui avait assisté, au pied de l'échafaud. le roi Louis XVI. Elle l'accueillit toute en larmes : il élait écrit que, même en cet instant de joie, le fantôme du Temple se dresserait devant elle .

Marie-Thérèse fut conduite à son appartement : Mitau est une noble résidence, d'aspect grand et de proportions royales, et Louis XVIII, aux frais du Czar, y entretenait une cour, sinon brillante, du moins convenable, ayant gentilshommes à, son service, aumôniers, nombreuxdomes-

tiques et gardes du corps : dans ce Versailles d'exil, Madame, pour la première fois depuis les jours lointains des Tuileries, retrouva l'étiquette de France et les habitudes de son enfance.

Sa première occupation fut d'écrire au Gzar ; ce devoir rempli, elle fit appeler l'abbé Edgeworth et resta longtemps enfermée, seule avec lui.

Le 10 juin, le mariage de Madame avec son cousin le duc d'Angoulême fut célébré dans une grande salle du château, transformée en chapelle ; on y avait dressé un autel très simple que les serviteurs de la princesse avaient transformé en un bosquet de lilas, de roses et de lys. S. E. le cardinal de Montmorency, grand aumônier de France, donna aux jeunes époux la bénédiction nuptiale. Derrière le fauteuil de la princesse, sur un prie-Dieu, le front dans les mains, un ecclésiastique se tenait immobile et recueilli. C'était l'abbé Edgeworth, le prêtre qui, sur son front, pâle d'horreur, avait, six ans auparavant, senti tomber les gouttes chaudes du sang royal. Il était là comme un symbole des tragédies auxquelles avait miraculeusement échappé la jeune fille dont on fêtait, ce jour-là, le mariage, tragédies dont le cauchemar devait pourtant peser si lourdement sur tous ses jours

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