LE PAUVRE PIERRE
Marguerite a dit à Pierre : « Si vous m'aimez, je vous aimerai.»
10 Et pourtant, là-bas, devant la maison égayée par les roses, Jean et Marguerite dansent ensemble et causent joyeusement.
Pierre se tient immobile et muet, il est blanc comme de la craie.
15 Depuis hier, Jean et Marguerite sont mari et femme, et resplendissent dans leurs habits de noces.
Le pauvre Pierre se mord les doigts et porte des habits de tous les jours.
Pierre se parle bas à lui-même et regarde tristement 20 les mariés.
(( Ah ! si je n'étais pas si croyant en Dieu, dit-il, je me tuerais ! »
Et Pierre va pleurant toutes ses larmes au fond des bois. 25 (( Je porte en mon sein une douleur qui me déchire la
poitrine, et, en quelque lieu que je m'arrête ou que j'aille, elle me pousse.
« C'est l'enfer.
« Ma douleur m'entraîne près de ma bien-aimée, comme 5 si la présence de Marguerite pouvait me guérir.
« Pourtant, dès que je suis sous ses regards, il me faut aller plus loin.
«Je monte au haut de la montagne; là, on est bien seul, et, là-haut, je m'arrête et je pleure.»
10 Le pauvre Pierre arrive à pas lents, chancelant, craintif, pâle comme un mort.
Les voisines se tiennent sur le chemin pour le regarder passer.
Les jeunes filles se murmurent à l'oreille: «En voici 15 un qui sort du tombeau.»
Hélas ! non, belles jeunes filles, il n'en sort pas, il y va, au tombeau.
Il a perdu sa bien-aimée, et la tombe est la meilleure place où il puisse reposer et dormir jusqu'au jugement 20 dernier.
Mais que lui dira-t-il quand sonnera la trompette? Car elle lui avait juré de vivre et de mourir sous ses yeux, en lui donnant tout l'amour de son cœur.
Mais les paroles des femmes sont des roses que le 25 premier vent effeuille. Marguerite ne se souvient pas, et Pierre n'a pas oublié, même dans l'oubli du tombeau.