‹ La fille de ThuiskonChapitre 23 sur 108 · SONGE FATAL · texte numérisé non relu

SONGE FATAL

Un rêve, certes bien étrange, m'a tout ensemble charmé et rempli d'effroi. Mainte image lugubre flotte encore devant mes yeux et fait tressaillir mon cœur.

C'était un jardin merveilleux de beauté ; — je voulus 5 m'y promener gaiement; tant de belles fleurs m'y regardaient ; à mon tour, je les regardais avec plaisir. Il y avait des oiseaux qui gazouillaient de tendres mélodies ; un soleil rouge rayonnant sur un fond d'or colorait la pelouse bigarrée. Des senteurs parfumées s'élevaient des herbes. 10 L'air était doux et caressant, et tout éclatait, tout souriait, tout m'invitait à jouir de cette magnificence.

Au milieu du parterre, on rencontrait une claire fontaine de marbre; là, je vis une belle jeune fille qui lavait un vêtement blanc. Des joues vermeilles, des yeux clairs, 15 une blonde image de sainte aux cheveux bouclés! — Et, comme je la regardais, je trouvai qu'elle m'était étrangère, et pourtant si bien connue !

La belle jeune fille se hâtait à l'ouvrage en chantant un refrain très étrange : « Coule, coule, eau de la fontaine, 20 lave-moi ce tissu de lin.»

Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas : « Apprendsmoi donc, ô douce et belle jeune fille ! pour qui est ce vêtement blanc.» Elle répondit aussitôt: «Prépare-toi, je lave ton linceul de mort.» Et, comme elle achevait ces 25 mots, toute la vision se fondit comme une écume. Et je me vis transporté ainsi par magie au sein d'une obscure forêt. Les arbres s'élevaient jusqu'au ciel, et, tout surpris, je méditais, je méditais.

Mais écoutez; quel sourd résonnement! C'est comme

récho d'une hache dans le lointain. Et, courant à travers buissons et halliers, j'arrivai à une place découverte.

Au milieu de la verte clairière, il y avait un chêne immense! et voyez, ma jeune fille merveilleuse frappait à S coups de hache le tronc du chêne! Et, coup sur coup, brandissant sa hache et frappant, elle chantait : « Acier clair, acier brillant, taille-moi des planches pour une bière.»

Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas : « Apprendsmoi, belle jeune fille, pourquoi tailles-tu ce coffre de 10 chêne ? » Elle dit aussitôt : « Le temps presse ; c'est ton cercueil que je construis.» Et à peine eut-elle parlé, que toute la vision se fondit comme une écume.

Et autour de moi s'étendait une lande pâle et chenue. Je ne savais plus ce qui m'était arrivé. Je me tins là im- 15 mobile et frissonnant. Et, comme j'allais au hasard, j'aperçus une forme blanche ; je courus de ce côté, et voilà que je reconnus encore la belle jeune fille. Elle était penchée sur la pâle lande et s'occupait à creuser la terre avec une pioche. Je m'avançais lentement pour la regarder 20 encore ; c'était à la fois une beauté et une épouvante.

La belle jeune fille, qui se hâtait, chantait un refrain bizarre : « Pioche, pioche au fer large et tranchant, creuse une fosse large et profonde.»

Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas : « Apprends-

25 moi donc, ô belle douce jeune fille! ce que veut dire cette

fosse.» Elle me répondit bien vite: «Sois tranquille, je

creuse ta tombe.» Et, comme la belle jeune fille parlait

ainsi, je vis s'ouvrir la fosse toute béante.

Et, comme je regardais dans l'ouverture, un frisson dé 30 terreur me pris, et je me sentis poussé dans l'épaisse nuit du tombeau.

UELEVE SORCIER

Le vieux maître est enfin sorti, et je prétends que ses génies fassent aussi ma volonté. J'ai bien remarqué les signes et les paroles qu'il emploie, et j'aurai bien la hardiesse de faire comme lui des miracles.

S « Allons ! allons ; vite à l'ouvrage : que l'eau coule dans ce bassin, et qu'on me l'emplisse jusqu'aux bords !

(( Approche donc, vieux balai : prends-moi ces haillons ;

depuis longtemps, tu es fait au service, et tu te soumettras

aisément à devenir mon valet. Tiens-toi debout sur deux

10 jambes, lève la tête, et va vite, va donc! me chercher de

l'eau dans ce vase.

« Allons ! allons ! vite à l'ouvrage : que l'eau coule dans ce bassin, et qu'on me l'emplisse jusqu'aux bords ! »

Tiens ! le voilà qui court au rivage ! . . . Vraiment, il

15 est au bord de l'eau !. . . Et puis il revient accomplir mon

ordre avec la vitesse de l'éclair!... Une seconde fois!

Comme le bassin se remplit! comme les vases vont et

viennent bien sans répandre !

(( Attends donc ! attends donc ! ta tâche est accomplie ! » 20 Hélas! mon Dieu! mon Dieu!... j'ai oublié les paroles magiques !

Ah! ce mot, il était à la fin, je crois; mais quel était-il? Le voilà qui revient de nouveau ! « Cesseras-tu, vieux balai?. . .» Toujours de nouvelle eau qu'il apporte plus 25 vite encore!. . . Hélas! quelle inondation me menace!

Non, je ne puis plus y tenir... Il faut que je l'arrête... Ah! l'effroi me gagne!... Mais quel geste, quel regard me faut-il employer?

« Envoyé de l'enfer, veux-tu donc noyer toute la mai-

son? Ne vois-tu pas que l'eau se répand partout à grands flots ? » Un imbécile de balai qui ne comprend rien ! (( Mais, bâton que tu es, demeure donc en repos !

(( Tu ne veux pas t'arrêter à la f in . . . Je vais, pour 5 t'apprendre, saisir une hache, et te fendre en deux ! »

\^oyez-vous qu'il y revient encore! «Comme je vais

me jeter sur toi, et te faire tenir tranquille. . .» Oh! oh!

ce vieux bâton se fend en craquant ! . . . C'est vraiment

bien fait: le voici en deux, et, maintenant, je puis espé-

10 rer qu'il me laissera tranquille.

Mon Dieu ! mon Dieu ! les deux morceaux se transforment en valets droits et agiles ! . . . Au secours, puissance divine !

Comme ils courent! Salle, escaliers, tout est sub-

15 mergé! Quelle inondation!... O mon seigneur et

maître, venez donc à mon aide ! . . . Ah ! le voilà qui vient !

«Maître, sauvez-moi du danger: j'ai osé évoquer vos

esprits, et je ne puis plus les retenir.

— Balai ! balai ! à ton coin ! et vous, esprits, n'obéissez 20 désormais qu'au maître habile, qui vous fait servir à ses vastes desseins.»

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