‹ La fille de ThuiskonChapitre 38 sur 108 · LA CHANSON DU BRAVE HOMME · texte numérisé non relu

LA CHANSON DU BRAVE HOMME

Que la chanson du brave homme retentisse au loin comme le son des orgues et le bruit des cloches! L'or n'a pu payer son courage, qu'une chanson en soit la récompense. Je remercie Dieu de m'avoir accordé le don de 5 louer et de chanter, pour chanter et louer le brave homme. Un vent impétueux vint un jour de la mer et tourbillonna dans nos plaines : les nuages fuyaient devant lui, comme devant le loup les troupeaux; il balayait les champs, couchait les forêts à terre, et chassait de leur lit

10 les fleuves et les lacs.

Il fondit les neiges des montagnes et les précipita en torrents dans les plaines; les rivières s'enflèrent encore, et bientôt tout le plat pays n'offrit plus que l'aspect d'une mer, dont les vagues effrayantes roulaient des rocs dé-

15 racines.

Il y avait dans la vallée un pont jeté entre deux rochers, soutenu sur d'immenses arcades, et au milieu une petite maison que le gardien habitait avec sa femme et ses enfants. Gardien du pont, sauve-toi vite !

20 L'inondation menaçante monte toujours ; l'ouragan et les vagues hurlaient déjà plus fort autour de la maison; le gardien monta sur le toit, jeta en bas un regard de désespoir : « Dieu de miséricorde ! au secours ! nous sommes perdus ! ... au secours ! »

25 Les glaçons roulaient les uns sur les autres, les vagues jetaient sur les rives des piliers arrachés au pont, dont elles ruinaient à grand bruit les arches de pierre; mais le gardien tremblant, avec ses enfants et sa femme, criait plus haut que les vagues et l'ouragan.

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Les glaçons roulaient les uns sur les autres, çà et là vers les rives, et aussi les débris du pont ruiné par les vagues, et dont la destruction totale s'approchait : « Ciel miséricordieux, au secours ! »

5 Le rivage éloigné était couvert d'une foule de spectateurs grands et petits; et chacun criait et tendait les mains, mais personne ne voulait se dévouer pour secourir ces malheureux; et le gardien tremblant, avec ses enfants et sa femme, criait plus haut que les vagues et 10 l'ouragan.

Quand donc retentiras-tu, chanson du brave homme,

aussi haut que le son des orgues et le bruit des cloches?

Dis enfin son nom, répète-le, ô le plus beau de tous mes

chants ! . . . La destruction totale du pont s'approche . . .

15 Brave homme, brave homme, montre-toi!

\^oici un comte qui vient au galop, un noble comte sur son grand cheval : qu'élève-t-il avec la main ? Une bourse bien pleine et bien ronde : « Deux cents pistoles sont promises à qui sauvera ces malheureux ! »

20 Qui est le brave homme ? est-ce le comte ? Dis-le, mon noble chant, dis-le. Le comte, pardieu ! était brave ; mais j'en sais un plus brave que lui. O brave homme, brave homme, montre-toi ! De plus en plus la mort menace ! Et l'inondation croissait toujours, et l'ouragan sifflait 25 plus fort, et le dernier rayon d'espoir s'éteignait. Sauveur! sauveur! montre-toi! L'eau entraîne toujours des piliers du pont, et en ruine les arches à grand bruit.

(( Halloh ! halloh ! vite au secours ! » Et le comte montre de nouveau la récompense ; chacun entend, chacun 30 a peur, et nul ne sort de l'immense foule ; en vain le gardien du pont, avec ses enfants et sa femme, criait plus haut que les vagues et l'ouragan.

Tout à coup passe un paysan, portant le bâton du voyage, couvert d'un habit grossier, mais d'une taille et

d'un aspect imposant; il entend le comte, voit ce dont il s'agit, et comprend l'imminence du danger.

Invoquant le secours du ciel, il se jette dans la plus

proche nacelle, brave les tourbillons, l'orage et le choc des

5 vagues, et parvient heureusement auprès de ceux qu'il

veut sauver! Mais, hélas! l'embarcation est trop petite

pour les recevoir tous.

Trois fois il fit le trajet malgré les tourbillons, l'orage

et le choc des vagues, et trois fois il ramena au bord sa

10 nacelle jusqu'à ce qu'il les eût sauvés tous ; à peine les

derniers y arrivaient-ils, que les restes du pont achevèrent

de s'écrouler.

Quel est donc, quel est ce brave homme? Dis-le, mon

noble chant, dis-le ! . . . Mais peut-être est-ce au son de

15 l'or qu'il vient de hasarder sa vie; car il était siàr que le

comte tiendrait sa promesse, et il n'était pas siir que ce

paysan perdît la vie.

(( Viens ici, s'écria le comte, viens ici, mon brave ami ! Voici la récompense promise, viens ; et reçois-la ! » Dites 20 que le comte n'était pas un brave homme ! — Pardieu ! c'était un noble cœur ! — Mais, certes, un cœur plus noble encore et plus brave battait sous l'habit grossier du paysan !

« Ma vie n'est pas à vendre pour de l'or ; je suis pauvre, 25 mais je puis vivre; donnez votre or au gardien du pont, car il a tout perdu.» Il dit ces mots d'un ton franc et modeste à la fois, ramassa son bâton, et s'en alla.

Retentis, chanson du brave homme, retentis au loin, plus haut que le son des orgues et le bruit des cloches. L'or 30 n'a pu payer un tel courage ; qu'une chanson en soit la récompense. Je remercie Dieu de m'avoir accordé le don de louer et de chanter, pour célébrer à jamais le brave homme !

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