‹ La fille du députéChapitre 2 sur 59 · IV INTRODUCTORY NOTE · texte numérisé non relu

IV INTRODUCTORY NOTE

heroines are always beautiful and charming, in the old-fashioned way of story-writing. Ohnet has been called " a consoler and enlightener of médiocre soûls/" The reading world, which is made up so largely of such soûls, will not mind the fling so long as it can be charmed with such captivating stories.

Ohnet^s style is simple and naïve, even to the extent of sometimes being careless. He indulges in fréquent coUoquialisms, and in words not found in the Dictionary of the Academy, but the Academy conferred upon him the distinction of crowning his first novel, Serge Panine. Without any attempt at ornament, without any posing in long descriptive passages or digressions, Ohnet's style hurries on, with vivacious gait, to fulfill its task of telling a straightforward taie.

Georges Ohnet (born 1848) began his career as a journalist, though he was intended by his parents for a barrister. After the Franco-Prussian war he was on the staff successively of the Pays and the Constitutionnel, where he distinguished himself by the brisk véhémence of his polemics, no less than by his light and skillf ul hand in dealing with Parisian chronicles. His first play, Regina Sarpi (written in collaboration with Denayrouze), was produced in 1875 at the Théâtre Historique. It was a brilliant success. Two years later this was foUowed by Marthe at the Gymnase. In 1881 he published the first of that séries of idealistic novels to which, apparently in émulation of Balzac^s Comédie Humaine, he gave the gênerai title Batailles de la Vie, The séries includes Serge Panine (1881), Le Maître de Forges (1882), La Comptesse Sarah (1883), Lise Fleuron

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(1884), La Grande Marnière (1885), Les Dames de Croix-Mort (1886), Volonté, an attack on Pessimism (1888), Ze Docteur Rameau and Dernier Amour (1889), Dette de Haine (1891), Nemrod et Cie. (1892), Le Lendemain des Amours (1893), Le Droit de V Enfant (1894), La Dame en Gris (1895). Independently of the Bataille de la Vie séries Ohnet has published the stories Noir et Rose, UAme de Pierre, Les Vieilles Rancunes, La Fille du Député, and has dramatized some halfdozen of his besfc novels. He is thus seen to be a yery prolific and facile writer.

La Fille du Député (1895) is an innocent and sweet little idyl, in spite of its large admixture of truculent politics. Not the least interesting part of the book, indeed, is this incidental picture of contemporary French public life. The rabid socialist Courcier, whose only two émotions are blind, dogged dévotion to his creed and love for his daughter, is portrayed with much skill. The development of this sombre and unlovely character is enlivened wifrh touches of delicious humor, as when, in his youthful enthusiasm, Courcier is said to hâve éalled Blanqui his god and master, and was rebuked by his idol on the ground that according to the socialistic creed there is neither God nor master; whereupon he took refuge in the appellation " father/*

A strain of mild political satire runs through the entire book, forming a not unpleasant offset to the more serious and important business of the love story.

En rentrant à sept heures, comme chaque jonr, dans son merveilleux hôtel de la rue de Presbourg, le baron Trésorier ne se dirigea pas, ainsi qu^il en avait rhabitude vers le petit salon de sa femme, pour 5 bavarder quelques minutes avec elle, avant d^aller s^habiller pour le diner. Il monta tout droit le grand escalier à rampe d^onyx; arrivé au premier étage il sonna son valet de chambre et d'un ton bref, qui contrastait avec la politesse bienveillante quMl montrait loà ses serviteurs:

— Est-ce qu'il y a encore du monde chez Madame ?

— Je le crois, monsieur le baron... Il y a deux coupés qui attendent dans la cour... mais je vais demander à l'antichambre...

15 — Non. Descendez au salon, et vous direz à Madame qu'elle vienne me parler aussitôt que cela lui sera possible.

Le domestique sortit et Trésorier, entrant dans sa chambre éclairée à l'électricité, jeta son chapeau et

ses gants sur la table^ enleva son paletot et s^assit d^un air de mauvaise humeur au coin de la cheminée.

C^était un samedi, jour de liquidation de quinzaine à la Bourse, et Fagent de change avait ordinairement 5 la coquetterie de ne pas paraître même fatigué par la besogne énorme qui mettait sur les dents tout le personnel de la charge, à commencer par lui. Il retournait au bureau dans la soirée pour jeter un coup d^œil sur le travail, puis il allait reprendre sa femme lo dans le monde ou à TOpéra-Comique et se présentait souriant, alerte, gai, comme s'il n'avait rien d'autre à faire que de s'occuper de ses plaisirs. C'était une affectation, un dandysme particulier à Trésorier. Il était ravi quand il obtenait qu'on lui dît: "Vous, 15 mon cher, vous êtes étonnant, on ne se douterait pas * que vous êtes dans les affaires. On ne vous voit vivre que pour votre agrément."

Et, de fait, jamais sybarite n'avait en tendu l'organisation du confortable et la distribution de l'amuse- 20 ment comme le baron. Depuis l'aménagement de son hôtel jusqu'à la confection des menus de ses dîners, tout dans sa vie était raffiné et coquet. C'était un homme qui excellait à capitonner l'existence, à tirer la quintessence du luxe, et à donner au décor dans 25 lequel il se mouvait son maximum d'élégance et de somptuosité. Dans son genre c'était un artiste et on le citait comme un ordonnateur de fêtes, tout à fait sans rival. Il en tirait vanité et s'attachait à ne pas déchoir. Cet homme brillant et heureux traversait 30 la vie le sourire aux lèvres, à l'affût de ce qui pouvait

consolider son prestige, capable de prodigalité pour s'attacher un cuisinier renommé, prêt à une folie pour acquérir un tableau qui marquait dans une galerie célèbre. Il s'affichait légitimiste, fréquentait 5 les gens les plus qualifiés, avait une bonne femme et se continuait fièrement dans son fils, joli garçon, plein de goût, et qui, moins snob que son père, s'annonçait comme un aimable compagnon. Cet homme-là avait tout pour être heureux et en réalité il l'était.

lo Pourtant, en ce moment, marchant à grands pas dans sa chambre, il paraissait en proie à une agitation fâcheuse. Il s'arrêta devant une fenêtre, regarda dans la cour toute blanche sous le rayonnement des lampes du vestibule et, mélancolique, revint près de

15 la cheminée s'asseoir sur un fauteuil où il se perdit dans une rêverie qui ne devait pas être agréable, car ses sourcils froncés couvraient ses yeux et sa bouche se pinçait amèrement. Il murmura:

— Quel petit animal !

2o Et comme sa femme entrait, un peu essouf^ée d'avoir monté vite, il se leva.

— Qu'y a-t-il donc, mon cher ami, demanda la baronne avec un empressement inquiet.

— Oh ! Il y a... Il y a de belles choses, va I s'écria 25 l'agent de change, d'une voix bougonne. Monsieur

ton fils me cause de la satisfaction...

Selon qu'Henri Trésorier se conduisait bien ou

mal, il était ou n'était plus le fils de son père. Quand

la baronne entendait son mari dire "ton fils" c'est

30 que leur héritier avait risqué quelque escapade qui

nécessitait une réprimande et elle s'apprêtait à en

prendre les trois quarts pour elle. C'était toujours ça de sauvé pour Tenfant.

— Tu m'avais effrayée, en m'envoyant chercher si solennellement. J'avais craint quelque accroc à la Bourse... 5

— Non! noni dit Trésorier d'un air important, la liquidation s'est terminée régulièrement... mais c'est ton fils... . .

— Eh bien ! qu'est-ce qu'il a fait ce pauvre garçon I Des dettes?... lo

— Des dettes... ça ne serait rien !

— Il ne s'est pas battu en duel ?

— Ça serait tant pis pour son adversaire ! s'écria le baron dont la vanité paternelle eut un retour.

— Ha enlevé une femme ? 15

— Plût au ciel !

— Ohl

Trésorier se posa devant la baronne, et d'un ton indigné il déclara:

— Cet imbécile veut se marier ! 20 La mère sourit ; elle poussa un soupir et s'asseyant

tranquillement, elle demanda à son mari :

— Et comment l'as-tu appris ?

— Ah I comment je l'ai appris ?... Parbleu, avec mon flair, je me doutais bien de quelque chose ! 25 Depuis qu'il était revenu des fêtes russes, à Toulon,

il n'était plus le même. Il avait cessé d'aller à l'Opéra. Les petites me disaient tout le temps : " Eh bien I et le jeune baron, qu'est-ce qu'il devient ? On ne le voit plus ! " Je ne pouvais vraiment pas leur 30 oflbir de le remplacer I Je suivais do l'œil mon gail-

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lard, et je le surprenais distrait, préoccupé. Il m'avait un jour brouillé tous les ordres du carnet de la rente... De sorte que le 3 p. 100 avait baissé de sept centimes sans aucune raison... Kous avions même gagné une 5 grosse somme sans le vouloir, ce jour4à... Aussitôt sorti du bureau, au lieu d'aller ou au bois, ou au cercle, ou chez des amis, mon homme filait et je ne pouvais savoir où... Enfin, dans ses habitudes un changement radical... oui, radical est le mot, tu verras

lo tout à rheure. Or, ce matin, avant l'ouverture de la Bourse, mon collègue Heurtebise, qui marivaude avec le gouvernement parce qu'il veut se faire décorer, me dit d'un air narquois : " Tiens ! Trésorier, j'ai vu ton fils hier soir, au bal 1 " — Où ça, au bal ? — "Au

15 ministère du Commerce ! " Naturellement je tombe de mon haut. Henri dans un bal ofiSciel, avec son nom, ses goûts, ses relations... Lui qui est aristocrate jusqu'au bout des ongles... qui n'aurait même pas été à l'Elysée pour une fête de bienfaisance... C'était à ne

20 pas croire... Je dis à cette grosse bête d'Heurtebise : "Ahl oui, je sais... Il s'agissait d'une affaire... Le plaisir n'y était pour rien I — Ah I Bah ! me répond mon bonhomme. Il a pourtant dansé joliment avec la fille de Courcier." — Le député radical de Bizy ?

25 — " Oui, mon cher, ton député, celui qui t'a battu aux dernières élections... ton tombeur I Maintenant, tu sais, ton fils veut peut-être te venger... Elle est très gentille la demoiselle." Je n'en voulus pas entendre plus long, j'affectai de classer mes ordres. D'ailleurs

30 la cloche sonna fort à propos... Tu penses comme j'avais la tête aux affaires... Jusqu'à trois heures j'ai

acheté et vendu sans trop savoir ce que je faisais... Enfin la clôture arrive, je bouillais... Je donne tous mes papiers à mon fondé de pouvoirs et je cours au bureau... Mon Henri y était qui fumait une cigarette dans mon cabinet. Je ferme la porte, et là, à brûle- 5 pourpoint, je lui lance: Qu'est-ce que c'est que cette aventure de bal au ministère du Commerce qu'on vient de me raconter ? Aussitôt il devient pâle et son nez s'allonge... Tu sais, comme quand il était enfant et qu'on le prenait en faute. lo

— Pauvre petit ! interrompit doucement la mère.

— Oh 1 bien, attends pour le plaindre I Nous verrons ce que tu diras dans un instant. Gomme il restait muet avec l'air de chercher une histoire, je répète plus sévèrement : Oui, Monsieur, qu'est-ce que 15 cette aventure de bal au ministère du Commerce ? II me regarde d'un air agréable, et avec sa voix la plus câline: "Mon Dieu! papa, c'est une curiosité que j'ai eue. Tu sais que Brigoizier — c'est un de mes employés — a un frère qui est chef du personnel au 20 Commerce... Il m'a apporté une invitation, et par curiosité... Je ne crois pas que ce soit un grand crime... Du reste, ce bal était beaucoup mieux composé qu'on n'aurait pu le penser... Le monde officiel se forme." Il essayait de plaisanter... Alors je lui 25 portai le coup décisif: Et c'est pour contribuer à le former mieux encore que tu as dansé avec M^'* Courcîer, la fille de mon ennemi politique ? Cette fois il se fâcha, ses joues s'empourprèrent et d'un air furieux, il demanda: "Qu'est-ce qui t'a raconté ça? — 30 Quelqu'un qui le savait. — Celui-là aura affaire à

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moi ! Je suis sûr que c^est cet imbécile d'Heurtebise ? — Lui ou un autre, peu importe. Est-ce vrai?../' Il hésita un moment, puis avec résolution: " Oui, c^est vrai ! — Eh bien I mon ami, je compte que 5 tu vas m^expliquer ce qu'un tel changement dans tes habitudes signifie !../' Oh 1 il n'en menait pas large, à cette minute-là, le jeune baron, comme disent ses anciennes petites camarades du ballet. Et il aurait cédé sa place pour pas cher. Je voyais la sueur perler

losur son front. Je ne suis pourtant pas un père terrible I Dieu sait que j'ai élevé cet enfant-là bien doucement, trop peut-être et que je Taime tendrement. Je pense qu'il faut que je lui donne tout le bonheur qu'il peut avoir afin de rendre son existence

15 supportable. Il sait combien je suis faible pour lui... Eh bien 1 il était devant moi comme un coupable devant son juge...

— Eh I aussi, tu le torturais là, depuis un quart d'heure... Enfin, t'a-t-il avoué quelque chose ?

20 — Tout I Oh ! je dois lui rendre cette justice, il a été d'une franchise complète ! Et alors c'est moi qui ai commencé à ne pas rire.

— Mais enfin, qu'est-ce qu'il t'a donc appris ?

— Oh I tout simplement qu'il aimait la petite 25CourcierI

— Eh bien ! cet enfant, s'il l'aime !

— En voilà une raison 1 La fille de ce socialiste, de ce communard, d'un bandit qui m'a calomnié, outragé... traîné dans le ruisseau...

30 — Procédés électoraux I... Ça n'est pas sérieux!...

— Comment pas sérieux t Un brigand qui a cla-

baudé dans tout rarrondissement que mon gibier de la Chevrolière dévore les récoltes des paysans, moi qui paye pour 30,000 francs de délits tous les ans, que j'étais le candidat des lapins... et qui, à la dernière heure, a osé faire coller sur le mur même de ma 5 propriété l'immonde affiche, ou étaient imprimés ces deux seuls mots : Trésorier y chasseur ! Et tu crois que je peux oublier de telles injures... Sans compter qu'il a été élu, l'animal I Grâce à quels tripotages ?... Dieu et le Conseil de préfecture le savent I Et que lo j'en ai été pour mes 60,000 francs de frais. Tu juges de quelle façon j'ai reçu monsieur ton fils, quand il m'a déclaré qu'il aimait la tricoteuse de ce sansculotte !

— La tricoteuse 1 Cette jeune fille est peut-être 15 très bien 1

— Il dit qu'elle est charmante 1

— Ah 1 tu vois !

— Mais, encore une fois, est-ce que c^est une raison ? Il y a le père, l'atroce père I 20

— Assurément, c'est très fâcheux... Le père est déplorable ! mais...

— Oui, je t'entends, tu vas me servir le classique argument : on n'épouse pas le père... Ce qui n'empêche pas qu'il fait partie de la famille, qu'il est im- 25 possible de le tenir rigoureusement à l'écart, sous peine d'avoir des difficultés avec sa fille, et alors, de fil en aiguille, on finit par l'avoir à sa table, à ta droite, entends-tu, à ta droite, ce radical, même pas à ta gauche I 30

Trésorier s'était animé en parlant ainsi. Il était

devenu très rouge. Il se regarda dans la glace, en passant, et constata cette coloration inusitée. Il soignait beaucoup sa santé et, entre autres accidents, redoutait par-dessus tout Tapoplexie. Il s'arrêta 5 court et s'asseyant en face de sa femme, il gémit : ^ — Tu vois de quelle couleur je suis... On me fera mourir, à me tourmenter ainsi 1...

— Calme-toi, dit la baronne, tu VéchauflEes-là... Parlons tranquillement.

lo — Eh I Le moyen, quand il s'agit d'une chose si grave?...

— Mais où a-t-il connu cette jeune fille ? Où Tat-il rencontrée ? Assurément pas dans notre monde...

— Il m'a dit que c'était pendant le voyage de ïou- 15 Ion... Belle affaire que je dois à l'alliance russe I

Voilà tout ce qu'elle m'aura rapporté jusqu'ici I

— Et il t'a déclaré qu'il l'aimait...

— Oui, et qu'il voulait l'épouser...

— Allons, mon ami, il est près de huit heures... 20 Descendons dîner... Dans la soirée je prendrai cet

enfant à part, et je le confesserai...

— Si tu t'imagines qu'il est ici... Plus souvent qu'il serait venu affronter nos reproches... Il m'a prévenu tantôt qu'il dînait avec des amis... Peut-être chez le

25 père de sa belle...

— Oh I il ne se conduirait pas si librement. .. Il a plus de réserve, et tant qu'il ne sera pas sûr de nos intentions, il ne s'engagera pas vis-à-vis de ces genslà... Je causerai donc demain matin avec lui... Jusque-

30 là ne te mêle de rien. Il ne faut pas le brusquer, ce serait compromettre l'avenir,..

— Soit, dit Trésorier... Mais quand on pense quMl y a des gens qui se plaignent de n^avoir pas d'enfants... Vraiment ils ignorent leur bonheur.

— Tais-toi donc. Tu ne dis pas ce que tu penses... Que deviendrais-tu, avec tes idées, si tu n'avais pas 5 un héritier à qui laisser ton nom, ta situation, ta fortune... tout enfin...

— Sans doute ! Mais s'il se mésallie... Quel scandale ! Que diront les Princes ?

— Nous verrons à empêcher cela. lo La baronne se leva et toucha le bouton de la sonnette. Le valet de chambre parut:

— Dites qu'on nous serve.

Et, se tournant vers son mari resté rêveur dans le fauteuil: 15

— Allons, ne te fais pas de chagrin. Tout s'arrange dans la vie.

— Eh ! je le sais bien. Mais l'important c'est que tout s'arrange comme on le désire

Tout près de la Darse, au bord du quai blanc de soleil, la chaloupe à vapeur du Latouche-Tréville attendait, BOUS le commandement d'un enseigne. Sur le tapis de drap bleu qui garnissait Tarrière, un jeune homme 5 très élégant, brun, les yeux bleus, une petite moustache fine au-dessus de la lèvre, était assis. Il dit à l'enseigne :

— Mon capitaine, est-ce qu'il va se faire attendre longtemps, votre personnage oflûciel ?

10 — Cher monsieur, autant qu'il voudra... Nous sommes à ses ordres... Vous n'ignorez pas que tout aujourd'hui obéit à messieurs les députés... Us sont une vingtaine qui déjeunent à la préfecture, ce matin, et tant que le champ.^gne ne sera pas bu, nous croîs querons le marmot...

— Croquons donc, mon capitaine...

Il alluma une cigarette et regarda le curieux tableau qui s'offrait à sa vue. Sur les quais pavoises, par toutes les rues où flottaient les drapeaux, les bannières, les

20 oriflammes, bleus et blancs pour la Russie, tricolores pour la France, et de toutes nuances pour les pavillons étrangers, avec un brouhaha, des chants, des fanfares, une foule grouillante se pressait, roulant vers le port pour assister à l'arrivée de la flotte russe, signalée

25 depuis une heure entre Sicié et Saint-Mandrier. Sur la rade ce n'étaient que canots, bateaux, navires, re-

morqueurs, mouches, à voiles, à vapeur, à rames, couverts de passagers, chargés à couler, et des jupes claires, des chapeaux fleuris, des ombrelles éclatantes, une orgie de couleurs sous le grand soleil de la Provence. Tout marchait, tout glissait, tout chantait, 5 les quais étaient noirs de monde, la mer disparaissait sous les embarcations. Et à Phorizon d'un bleu impassible, les gros cuirassés de la flotte française, partis au-devant de Pescadre russe, attendaient, pavoises de pavillons et panachés de fumée. lo

— Combien nous faut-il de temps pour rejoindre le Latouche-Tréville, mon capitaine? demanda le jeune homme à Fenseigne.

— Mais, cher monsieur, une demi-heure environ.

— Et le commandant Beauvoisin vous a donné 15 ordre d'attendre le député ?

— Ainsi que vous...

— Oh ! moi, j'étais en avance... Mais qui est ce député, le savez-vous ?

— Je l'ignore absolument... Ce doit être un im-20 portant personnage.

— Un de ces gaillards qui tonnent à la tribune contre les prétendus gaspillages du budget de la marine, et que Ton soigne d'autant plus qu'on les craint comme la peste I 25

L'enseigne ne répondit pas, mais il se mit à rire. Un cortège de dames en robes claires accompagnées de messieurs ceinturés de tricolore escorté par des fonctionnaires en uniforme, parut, sortant non sans peine de la foule. Un homme vêtu de noir, l'air 30 grave, coiffé d'un chapeau haute forme, une ombrelle

blanche à la maiii^ se détacha du groupe et s^approchant du canot :

— Monsieur, est-ce vous qui commandez Pembarcation du Latouche-Trévillef

5 — Oui, monsieur, c'est moi, dit Renseigne.

— Alors, je suis celui que vous venez chercher...

— A vos ordres.

— Viens, mon enfant, dit le député en s'adressant à une grande jeune fille qui attendait le résultat de

ïoPinformation. Voici le canot qui doit nous conduire. La jeune fille s'avança et, posant sur Tavant son joli pied fort bien chaussé, elle descendit dans l'embarcation soutenue par Tofficier. Elle le remercia d'un sourire, et gagna l'arrière où elle fut reçue le

15 chapeau à la main par le jeune passager. Les matelots embarquèrent, l'officier s'assit, et le canot à vapeur se mit en marche, passant, avec une aisance et une rapidité singulières, au milieu des bateaux de toutes formes et de tous tonnages qui se dirigeaient

20 vers la haute mer, poussée grandiose d'un peuple entier allant, pour leur faire fête, au-devant des alliés attendus.

Dans le canot, les passagers, excités par ce spectacle sans pareil, commençaient à se communiquer

25 leurs impressions.

— Quel tableau prodigieux, dit le député, et qui donne une admirable idée de la force d'un peuple I...

— Combien en ce moment peut-il y avoir d'embarcations en mouvement autour de nous ? demanda le

30 jeune homme à l'officier de marine.

— C'est bien difficile à évaluer... Mais tout ce qui

à Toulon peut flotter sans risque d'aller à fond est sur l'eau aujourd'hui.

— Écoutez, fit la jeune fille, on chante là-bas... Portés sur les flots, les accents de la Marseillaise

parvenaient jusqu'aux promeneurs. C'était, embar- 5 quée à bord d'une mouche, une société chorale qui charmait la longueur de l'attente en improvisant un concert. Alors, d'un autre bateau, une fanfare se mit de la partie, et de tous ses instruments attaqua la valse du P*tit Bleu, Et ce fut une cacophonie lo extraordinaire que ce chant patriotique, agrémenté de ce refrain de café-concert. Mais dans cette atmosphère surchauffée, au milieu de cette orgie de couleurs, parmi ce débordement d'enthousiasme, ces voix, ces cuivres se confondaient dans le bruit universel et 15 ne détonnaient pas.

Filant sur la rade, le canot avait promptement dépassé les barques des promeneurs qui louvoyaient dans le port. Déjà autour d'eux les passagers ne voyaient plus que les bâtiments capables d'affronter 20 le mouvement des lames, et la houle du large se faisait sentir. Le député pâlit légèrement et comprit que sa gravité parlementaire pourrait être promptement entamée si le tangage et le roulis s'accentuaient davantage. Il dit: 25

— Est-ce que nous ne serons pas bientôt à bord du vaisseau ?

— Dans un petit quart d'heure, monsieur, répondit obligeamment l'enseigne. Et de la main désignant une masse noire qui élevait au-dessus des flots sa 30 mâture pavoisée: voici le Lafouche-Tréville.

Assis sur le tapis de drap bleu qui garnissait Tarrière du canot, très occupé de la charmante fille du député, la curiosité du jeune passager n^était que faiblement sollicitée par ce qui se passait autour de 5 lui. Dès le premier instant, il avait été conquis par la grâce aisée des mouvements de la jolie blonde, par la candide simplicité de sa tenue. Il avait admiré à loisir son fin profil, ses beaux yeux et sa bouche calme. Elle ne faisait aucune attention à lui, toute

loau spectacle qui se déroulait devant elle. Pas un geste apprêté, pas une parole visant à Teiîet. Elle s^amusait naïvement et le laissait voir. L^élégant passager ravi par ce naturel, si rare chez les jeunes 'filles qu^il avait Thabitude de rencontrer dans le monde,

15 cédait pen à peu à la douceur d'admirer, oublieux de son habituelle indifférence sceptique et se désarmant lui-même, au moment où peut-être il aurait dû se mieux cuirasser. Mais il semblait courir si peu de danger auprès de cette naïve personne qu'il eût paru

20 fou de se tenir sur ses gardes.

Elle ne Tavait pas même regardé, depuis qu'on était parti, et aurait certainement été incapable de dire si son voisin était jeune ou vieux, beau ou laid. La mer, le ciel, les côtes, les navires, occupaient ses

25 regards, elle était transportée de joie, n'avait de pensée que pour s'extasier. Cependant quand le canot arriva près du Laiouche-Tréville et se rangea au bas de l'escalier qui monte à la coupée, elle fut obligée de remercier son jeune compagnon, qui lui prit le bras

30 pour l'empêcher de trébucher en marchant à cause de l'agitation des ûots. Elle dirigea ses yeux sur lui et le

voyant si gracieux et si obligeant, elle ne put s*empêcher de le regarder avec complaisance. A partir de cet instant, sans avoir été présentés Tun à Fautre, sans même connaître leur nom, ils se parlèrent avec une sorte d^irrésistible sympathie. 5

Pris dans le mouvement de cette admirable solennité, ils perdirent presque complètement les habitudes de réserve et de formalisme même qu'ils devaient à leur éducation. Ils étaient jeuneô et se sentaient expansifs. Ils en profitèrent pour se laisser aller à une lo camaraderie momentanée, comme il s'en ébauche dans les bals pendant la durée fugitive d'un cotillon. Montés à bord du vaisseau, perdus dans la masse des personnages officiels qui encombraient le pont, abandonnés par le député qui se sentait de plus en plus 15 mal à Taise, les deux jeunes gens, réfugiés dans un coin tranquille, à l'avant du navire, s'occupèrent de jouir en toute liberté de l'étonnant coup d'œil qui s'offrait à eux.

En vue, sous ses mâts pavoises, l'escadre russe 20 s'avançait escortée par la flotte française. Et dans Tair limpide, les hourras s'élevaient, répondant aux vivats, pendant que les grosses pièces des batteries tonnaient, poussant sur les flots les larges bouffées blanches de la poudre. Et à mesure que les navires russes appro-25 chaient, les bâtiments français pour leur faire honneur se mettaient à tirer des salves, auxquelles les batteries de la côte répondaient solennellement. Et les sourdes détonations des canons, les cris des équipages, les musiques qui jetaient leurs harmonies stridentes et 30 grêles sur l'étendue de la mer, emplissaient le cœur

d'une émotion irrésistible. L'escadre russe passait, les hourras éclatèrent plus bruyants, dans les vergues, sur les haubans, sur les bastingages, couverts des grappes sombres des matelots, tandis que sur la passerelle du 5 vaisseau amiral, tout droit dans sa carrure de géant, imposant et grave, le commandant en chef se tenait debout entouré de son état-major. Et dans le sillage des cuirassés blancs, les noirs navires s'avançaient comme apportant à la France Tâme de la Bussie. Il y

lo eut là une minute inoubliable. Puis le sifflet des quartiers-maîtres vibra sur le Latouche-Tréville, et le croiseur, s'ébranlant à son tour, commença, sous Teiîort de ses puissantes hélices, à se diriger vers le port.

15 Gomme les navires stoppaient et que les canots s'apprêtaient à mettre à terre leurs passagers grisés parla fumée, par les chants, par le soleil, par tout ce que ce féerique tableau offrait de séduction pour le regard et pour la pensée les deux jeunes gens reprirent posses-

2o ion d'eux-mêmes.

Ils se sourirent, et emportés par une satisfaction commune :

— Ohl la belle journée!

— Et qui laissera un souvenir ineffaçable I

25 — Comment vous remercier, monsieur, de toute votre amabilité...

— Mais, mademoiselle, c'est à moi de vous être reconnaissant de toute votre bonne grâce...

Ils s'arrêtèrent, étonnés d'avoir si flatteuse opinion 30 l'un de l'autre et de se l'être avoué si spontanément. Après un silence, le jeune homme reprit :

— Vous irez sans doute, mademoiselle, au bal officiel de ce soir ?

— Mon père et moi nous y sommes invités, mais peut-être repartirons-nous pour Paris après le dîner...

Le jeune homme pensa qu'il était arrivé à Tex- 5 trême limite de la curiosité permise et, comme le député ragaillardi par la stabilité du navire s'avançait vers sa fille, il salua respectueusement et s'éloigna sans ajouter une parole.

Le député éprouva-t-il le désir de prendre sur terre ^o une revanche du désagrément que son excursion sur mer lui avait procuré, la charmante fille blonde sutelle persuader à son père qu'il serait vraiment fâcheux de passer la nuit en chemin de fer au lieu d'aller voir de près l'amiral Avellan et ses officiers ? Peut-être y 15 eut-il de l'un et de l'autre, toujours est-il que vers onze heures, le jeune passager du Latouclie-Tréville, qui se promenait mélancolique dans les salons de la Préfecture maritime, soudain devint rayonnant en découvrant dans un groupe de vieilles dames la seule 20 personne qui fût capable de lui faire prendre de l'intérêt au bal.

Elle ■ était très simplement habillée d'une robe blanche, elle ne portait pas un bijou, mais il vit ses jolies épaules, ses bras d'une élégance parfaite et il 25 dut s'avouer qu'il n'avait encore jamais rencontré une personne qu'il eût autant de plaisir à regarder. Elle l'aperçut planté à dix pas, dans une pose d'admiration si manifeste qu'elle en devint confuse. Mais comme, se voyant reconnu, il s'élançait vers elle en 30 balbutiant quelques paroles, elle comprit qu'il l'in-

vitait à danser et sans plus de façon se. leva pour le suivre. Ils valsèrent — elle valsait très bien — deux fois, trois fois. Elle ne connaissait que lui, il ne connaissait qu^elle, dans cette cohue d'invités militaires 5 et civils. Ils causèrent ensemble, échangeant leurs impressions très librement et s'amusant, se charmant, se prenant Tun Pautre au piège de cette soudaine intimité faite de leur isolement. Vers une heure du matin, cependant, le jeune Parisien rencontra l'enlo seigne de vaisseau qui l'avait conduit dans la journée à bord du croiseur, et tous deux s'arrêtèrent dans un coin.

— Au fait, dit TofiBcier de marine, vous paraissiez curieux, ce matin, de savoir le nom du député qui

15 nous accompagnait avec sa fille à bord du Latouche- Tréville.

— Eh bien !

— Eh bien! Je le connais...

— Qui est-ce ?

20 — C'est Courcier, le député de Seine-et-Marne. Le plafond de la préfecture en tombant sur la tête du jeune homme ne lui eût pas produit un effet plus écrasant. Il demeura stupéfait, regardant sans le voir son inter locuteur qui continuait à parler :

25 — Tu radical enragé, libre penseur, qui mange du prêtre dans son journal, et qui demande tous les ans à la Chambre la suppression du budget des cultes... Il n'a pas le pied marin... mais s'il se noie jamais, ce ne sera pas dans l'eau bénite !

30 Cette médiocre plaisanterie n'obtint aucun succès. L'interlocuteur dé l'enseigne resta froid comme un

marbre. Au bout d'un instant pendant lequel il parut se consulter, il dit, d'une Yoix mal assurée, bonsoir à l'officier, et sans essayer même de revoir sa charmante compagne, il se rendit au vestiaire, prit son pardessus et régagna son hôtel.

Henri Trésorier était un aimable garçon de yingtsix ans, de cette génération un peu molle qui n'a pas connu les rigueurs de l'année terrible, mais qui, élevée parmi les difficultés, les bouderies, les violences de l'in- 5 stallation républicaine, a conçu une très vive répulsion pour la politique et tout ce qui s'y rapporte. Le Jour où son père avait manifesté l'intention de se présenter aux élections, le jeune Trésorier, frappé d'étonnement, s'était écrié : Quelle drôle d'idée! Et

lo comme le baron, un peu saisi de cette exclamation, répliquait qu'il était indispensable de se consacrer aux affaires publiques, ne fût-ce que pour n'en pas laisser la direction aux partis extrêmes, Henri, avec plus d'indifférence qu'il n'aurait fallu, avait déclaré que

15 *^ si ça faisait plaisir à son père d'aller à la Chambre, il n'y voyait pas d'inconvénient."

— C'est encore bien heureux! avait dit le baron non sans amertume. Ces jeunes gens sont étonnants! Rien ne les intéresse, rien ne les passionne ; ils sont

20 venus au monde gelés. Nous n'étions pas ainsi nous autres, et même maintenant, moi, à cinquante-cinq ans, je m'échauffe encore très facilement.

Incontestablement le jeune Trésorier ne s'échauffait pas. Il menait une existence très réglée et fort sage

25 avec des camarades de son monde. Il faisait des armes sans violence, de la bicyclette sans exagération, il

allait au théâtre, aux courses, il s'occupait même d'affaires et tout cela â des heures fixes, en garçon rangé. Son père s'en désespérait.

— Un de ces jours, disait-il, ce bonhomme-là prendra le mors aux dents et capitalisera toutes les 5 fredaines, qu'il aurait dû faire, en une seule grosse sottise qui nous causera tous les ennuis de la terre.

Il est impossible qu'il reste toute sa yie tranquille comme Baptiste. Et j'aimerais bien mieux qu'il s'émancipât maintenant que de se débaucher plus lo tard.

M"*® Trésorier ne partageait pas les idées de son mari sur ce point délicat. Elle aimait la sagesse de son fils, se révoltait lorsque le baron prétendait qu'on en verrait la fin. Ce gentil garçon, doux, aimable, 15 toujours près d'elle, lui remplaçait assez bien une fille.

— Oui, c'est bien cela! s'écriait l'agent de change, une fille! Et il a des moustaches, et il ne dépasse jamais le crédit que je lui ai ouvert à la caisse ! Quelle 20 génération ! mon Dieu ! Pas de sang dans les veines ! Je donnerais cinquante mille francs pour le voir, seulement pendant six mois, un peu mauvais sujet!

Ce garçon si raisonnable, que son père se désolait de ne pas voir un peu plus fantaisiste, était un fils 25 modèle. Jamais il ne manquait d'entrer chez sa naère avant de quitter la maison, et il l'embrassait comme un bébé, quand il rentrait. Jamais, pour sortir avec elle, il ne se faisait prier, et il passait des après-midi mortels, au Conservatoire, à entendre des symphonies 30 qui l'assommaient, au milieu des gloussements d'ad-

miration de gens qui s^ennuyaient autant que lui mais sans vouloir en convenir. De même, par les plus mauvais temps il accompagnait imperturbablement son père aux battues de la Chevrolière, quoiquMl

5 aimât médiocrement les chasses à tableau. Mais, par de voir, il tuait ses cent faisans dans la journée, comme n'importe qui, et rentrait à Paris avec une bonne migraine, sans se plaindre. On lui aurait vainement cherché un défaut. Le seul qu'il eût, était peut-

10 être de n'en pas avoir. Car la perfection, il ne faut pas se le dissimuler, est une infériorité, et il est souvent plus facile, en ce bas monde, de plaire par ses vices que par ses vertus.

En revenant de Toulon, par le train de luxe, Henri

15 Trésorier, de très mauvaise humeur, contrairement à son ordinaire, se rencogna dans un angle de son coupé, s'efforçant de dormir pour occuper le temps. Il ne put y parvenir. Dans sa pensée s'évoquaient les souvenirs tumultueux de cette journée de fête. Et

20 dans un désordre incroyable, il revoyait le port de Toulon bariolé d'étendards, grouillant de curieux, résonnant de cris, et la mer, avec ses bateaux de toutes sortes, la fumée des canons des deux flottes, les vivats, l'enthousiasme, la France et la Russie dans

25 les bras l'une de l'autre, et, au milieu de cette apothéose, se détachant comme une apparition céleste, la figure souriante d'une jeune fille blonde à laquelle il lui semblait qu'il penserait toute sa vie. Puis, par un contraste saisissant, le visage solennel et grognon du

30 député se montrait, faisant une tache si noire dans ce tableau ensoleillé que le charme s'en effaçait brusque-

ment, et qu'Henri, désolé n'avait plus qu'un désir, c'était de l'écarter de sa mémoire. Mais, maigre tout, l'image séduisante de la jeune fille reparaissait, et, en dépit de ses préventions il ne pouvait se défendre de revivre tous les incidents de ces quelques heures 5 passées auprès d'elle.

Au milieu de ces alternatives de souci et de plaisir, Henri arriva à Paris, et rentré dans la réalité de sa vie ordinaire, il prit la résolution de ne plus s'occuper de sa compagne d'un jour. H se remit auxio affaires avec plus d'application, chercha des distractions avec plus d'ardeur et fit tout pour oublier la seule femme qui jusque-là eût produit une sérieuse impression sur son cœur. Il ne put parvenir à ne point penser à elle et il éprouva un vif mécontente- 15 ment de ne pas même savoir son petit nom. Mademoiselle Courcier I Nommer celle à qui l'on rêve : mademoiselle Courcier, c'est la dépoétiser en un instant. Que peut représenter à l'imagination. " Mademoiselle Courcier ? " Une lingère, une couturière, 20 une femme de ménage, n'importe qui de vulgaire, de banal, de commercial. Elle devait cependant avoir un petit nom cette jolie blonde. Comme par un fait exprès, son stupide père ne l'avait pas appelée autrement que : " mon enfant, petite, ma fille." Henri se 25 mit à chercher quel nom elle pouvait bien porter. Il essaya de le trouver en harmonie avec la grâce modeste et douce de sa personne. Marie ? Non. Il ne lui sembla pas la retrouver dans l'accentuation de ces deux syllabes. Mathilde ? Jeanne? Louise? 30 Non, ce n'était point encore à son gré. Il ne s'arrêta

pas naturellement aux noms ridicules et surannés: Euphrasie, Noémi, Ursule. Il lui fallait quelque chose de candide, d'aimable et de fin qui donnât la sensation d'une fleur, d'un parfum délicat presque 5 effacé. Et, chaque fois, cette recherche évoquait dans son esprit l'idée d'une branche de lilas blanc. La fleur virginale et aristocratique lui semblait personnifier merveilleusement à ses yeux l'adorable fille qui pour la première fois l'avait rendu songeur. Il

loprit donc l'habitude de la nommer Lilas blanc, quand il pensait à elle, et c'était presque continuellement.

Au bout d'une semaine, son humeur parut si changée à tous ceux qui vivaient auprès de lui qu'ils lui en

15 firent la remarque et que subitement Henri eut la certitude que la crise morale qu'il subissait était beaucoup plus grave qu'il ne l'avait cru. Si son père, ses amis, l'avaient laissé à lui-même, peut-être eût-il oublié ? Mais les interrogations inquiètes: Qu'as-tu?

20 Est-ce que tu es malade? Pourquoi parais-tu préoccupé ? donnèrent à son état toute l'importance d'une constatation publique. Il n'essaya plus de réagir et s'avoua à lui-même qu'il était tout à fait pris.

Un matin, au bureau, avant la Bourse, machinale-

25 ment il feuilletait le Tout-Paris, lorsque ce nom lui sauta brusquement au visage: Courcier (Jules), député de Seine-et-Marne, rue Spontini, 48, et à Bizy (Seine-et-Marne). Il referma le livre avec dépit, prit une cigarette et passa dans le cabinet du fondé de

30 pouvoirs pour se soustraire à l'irritante obsession. Mais, vers quatre heures, ayant rendu compte de ses

opérations^ il prit un fiacre et se fit conduire à rentrée de la rue Spontini, au coin de l'avenue Victor- Hugo. H marcha lentement sur le trottoir, du côté impair cherchant le numéro 48. H le trouva et vit devant lui une grande caserne de pierre de taille, à 5 cinq étages, avec sept fenêtres de façade, dont le rezde-chaussée était occupé par un café, un marchand d'oiseaux et un libraire-papetier.

Ses regards errèrent du bas au faîte de la maison, cherchant quelque indice qui lui permît de recon-io naître l'appartement du député. Il pensa: qui sait, il habite peut-être au fond de la cour. De l'autre côté, on doit avoir la vue sur des jardins. Une grande tristesse le prit en se reconnaissant incapable même d'obtenir le plus simple renseignement sur M. 15 Courcier et sa fille. Entrer chez le libraire et essayer de le faire bavarder ? C'était bien usé et bien vulgaire comme moyen, sans compter qu'il risquait d'être dénoncé au député et de causer des embarras à la jeune fille. S'installer dans le café, près du vitrage 20 de la rue et attendre ? Le temps pourrait passer sans qu'il recueillît aucune indication. Et d'ailleurs que verrait- il ? Sortir le père ? Rentrer la fille ? Et puis ? La belle avance et l'heureux résultat ! En réfléchissant ainsi, il s'aperçut qu'un écriteau ^^Ap-25 partement à louer ^^ était collé auprès de la porte cochère. L'idée lui vint de visiter cet appartement. Il entra dans la loge du concierge et se trouva en face d'une petite femme très pâle, l'air souffrant, qui piquait à la machine. Il lui expliqua qu'il cherchait 30 un logement. Elle se leva aussitôt, rangea son ou-

vrage et prenant plusieurs clefs accrochées près de la cheminée.

— Nous avons trois appartements à louer : deux sur la cour, un sur la rue, mille trois cents, mille cent

5 et deux mille. Si Monsieur veut les visiter.

— Volontiers.

Ils sortirent et gagnèrent Tescalier. L^appartement sur la rue fut rapidement visité. Il était situé au second. Le propriétaire le laisserait peut-être à lo mille huit cents.

— C^est hien grand pour moi tout seul, dit Henri.

— Ah I Monsieur habiterait seul ? demanda la concierge. Je dois dire à Monsieur que la maison est habitée bourgeoisement et que le propriétaire ne veut

15 chez lui que des gens tranquilles...

— Il est bien sévère, votre patron, dit Henri en riant, est-ce qu^il habite sa maison ?

— Oh ! non. Monsieur, c^est un ancien notaire, il demeure dans son hôtel aux Champs-Elysées...

20 — Eh bien ! qui y a-t-il donc, chez vous, de si facile à scandaliser ?

— Mais, Monsieur, tous nos locataires, répliqua la concierge avec un air réservé.

Henri jugea qu^il ne Tentraînerait pas à des confias dences et brusquement :

— Voyons les appartements sur la cour.

Ceux-là donnaient sur de charmants jardins. Un

entresol tout petit parut captiver Tattention du visiteur. Il examina les plafonds, les cheminées, les 30 papiers dans Tintention de traîner le temps et d^obtenir des renseignements sur les locataires.

— Maîs^ moi, reprit-il, je viendrais pour travailler, chez vous... Y est-on tranquille? Pas d^enfants tapageurs sur la tête, pas de maîtresse de chant ou de piano ? Qui habite au-dessus ?

— Un employé de la ville, célibataire ; il part à 5 neuf heures du matin et rentre à six heures du soir.

Il vit là avec sa sœur...

— Et au-dessous? demanda-t-il en frappant du pied le parquet...

— Un député. lo Henri rougit et répéta, pour se donner une contenance :

— Un député ? Oh ! Oh ! il doit y avoir bien des allées et venues... Et quel député, encore? Vous savez, avec les anarchistes, il faut faire attention ! 15

— Oh ! fit la concierge avec un sourire. Celui-là serait plutôt une protection pour Fimmeuble. Il est radical... quoique bien bon homme... Et du reste il ne reçoit ses visites qu^à la Chambre... A cause de sa fille qui habite avec lui... Ils occupent les deux 20 appartements du rez-de-chaussée, avec la jouissance du jardin... Tenez, voilà justement mademoiselle qui soigne ses fleurs...

Au lieu de courir à la fenêtre Henri s'en écarta d'un air indifférent. De la place où il était, il voyait, 25 dans l'étroite allée contournant une plate-bande, la jeune fille qui effeuillait dans un petit panier des roses fanées. Une pèlerine de drap gris lui couvrait les épaules et ses mains fines étaient gantées. Elle avait la tête nue, ses blonds cheveux simplement 30 tordus sur la nuque, et la ligne gracieuse de son corps

se dessinait sur le fond obscur des massifs. Henri fit un effort pour se détourner de ce charmant spectacle et^ d^une voix un peu altérée^ s'adressant à la concierge :

5 — Vous dites onze cents francs, ces quatre pièces sur la cour... C'est bien cher !

— Peut-être laisserait-on l'appartement à mille... mais sans réparations...

— Peu m'importe ! Il est propre.

lo — Seulement il faudrait payer six mois d'avance... C'est la règle de la maison...

Henri ne put se défendre de sourire. Lui qui avait une pension de deux mille francs par mois, se savoir soupçonné de ne point payer régulièrement son

15 terme ! Il dit :

— Cela ne serait pas un obstacle... Je verrai, je réfléchirai...

La mine soudain refrognée de la concierge lui indiqua clairement que la négociation était considérée 2o comme manquée.

— Madame, dit-il, je reviendrai demain, ayez la bonté de ne pas louer avant de m'avoir revu. Et prenez ceci, en attendant, pour votre complaisance.

Il lui avait mis dix francs dans la main. Cette 25 libéralité si inusitée faillit tout gâter. La concierge en un instant se fit soupçonneuse.

— Mais, Monsieur, ce n'est pas un denier à Dieu. Monsieur est-il sûr de revenir demain ?

— Si je ne reviens pas, vous reprendrez votre li- 3oberté... Mais attendez-moi jusqu'à cinq heures...

La femme l'examinait, avec l'air de se dire: *^ Toi,

mon petite tu m'as fait aller... Et tu me contes des histoires. Qu'est-ce que tu complotes ici ? Mais enfin tu m'as donné dix francs."

Henri jeta un dernier regard sur la jolie blonde qui paisible continuait la toilette de ses rosiers, et 5 sortit.

— Alors, à demain, Monsieur.

— Très probablement. Madame.

Un projet commençait à se préciser dans l'imagination d'Henri. Brusquement il s'était dit : " Pourquoi lo ne louerais-je pas un appartement dans la maison ? C'est l'occasion de voir celle à qui je ne cesse plus de penser, de me rapprocher d'elle. Mais comment faire pour obtenir ce résultat sans qu'on sache qui je suis ? Me dissimuler sous un faux nom? C'est bien tor-15 tueux et tant soit peu ridicule. Le moyen, cependant, de faire autrement?" H roulait en voiture, tout en réfléchissant ainsi. Et des objections nombreuses se présentaient à son esprit. Qu'est-ce que je serai censé machiner, dans cet entresol ? Les gens 20 de la maison ne voyant personne me venir voir, les concierges ne recevant aucune lettre pour moi, sachant que je ne couche pas, vont me prendre pour un anarchiste qui prépare des bombes, pour un coquin qui fabrique de la fausse monnaie, ou pour un espion qui 25 sert la triplice. Non. Je donnerai mon ménage à faire à la concierge, elle verra que je ne travaille à rien de louche. Alors je n'en serai pour elle que plus suspect: elle soupçonnera quelque affaire de femme. Et ne compromettrai- je pas ma jolie blonde ? Sans 30 compter ce qu'elle-même pensera en me découvrant

son voisin, car il est impossible qu^elle ne me découvre point. Et alors quel ne sera pas son étonnement? Elle me jugera mal, je Taurai sans doute effrayée, offensée peut-être, et je n^aurai plus rien à espérer 5 d^elle. Enfin, si par hasard elle ne prenait pas au tragique ma tentative de rapprochement et se montrait disposée à être aimable, n*éprouverais-je pas la plus triste des déconvenues ? Allons ! mon projet est insensé, il n'y faut pas donner suite. Ce que j'ai de

loplus sage à faire, c'est de ne plus songer à cette jeune fille, de ne plus m'occuper d'elle et de ne conserver de notre rencontre qu'un fugitif et charmant souvenir.

Il se félicita de tant de sagesse et s^arrêta à cette

15 résolution. Il se sentit plus calme, plus heureux. Il dîna gaiement avec son père et sa mère, et leur montra une figure rassérénée. Mais le lendemain, à quatre heures, il était rue Spontini et louait, moyennant mille francs, dont cinq cents payés d'avance, le

20 petit entresol sous le nom de M. Henri Gervais.

Trois jours plus tard, un mercredi, jour où il n^y a pas de séance à la Chambre, M. Courcier, sortant de chez lui vers quatre heures, se croisa dans la cour avec un jeune homme qui lui tira respectueusement son chapeau. Le député fit de la main le geste noble 5 dont il avait ^habitude de saluer les foules et passa en se disant: "Tiens ! c^est le jeune homme qui était avec nous dans le canot, à Toulon: que vient-il faire ici?"

Par une habitude de défiance qu'il avait irrémédi- 10 ablement contractée à Tépoque où il conspirait, Courcier entra chez la concierge et lui dit d^un ton inquisitorial :

— Qui est le jeune homme que je viens de croiser dans la cour? 15

— Ah ! c'est M. Gervais, un nouveau locataire.,.

— Qui est-ce que ce Gervais ?

— Un étudiant en droit qui vient d'être reçu avocat... Il est tenu d'avoir un domicile, à cause des statuts de l'Ordre, comme il dit, mais il mange et 20 couche dans sa famille... Il a l'air bien comme il faut... C'est moi qui fais son ménage...

— Et quel appartement habite-t-il ?

— L'entresol, au-dessus de vous...

— Bien, merci. 35 Courcier dissimula une grimace et sortit dans la

rue en se disant : " Qui sait si ce n'est pas quelque mouchard que m'a détaché la police. Nous verrons bien ! " Le soir, en rentrant chez lui, il alla dans le jardin, et comme il faisait nuit, il examina avec 5 attention les fenêtres de Tentresol. Elles étaient obscures. Il y avait plus d'une heure qu'Henri était •parti.

Voulant savoir si sa fille s'était aperçue de quelque chose d'anormal, Courcier dit :

lo — Est-ce que tu savais, fillette, que l'appartement du dessus était loué ?

b^ Non, dit la jeune fille, je ne le savais pas, mais je n'en suis pas étonnée, car il y a trois jours on a fait beaucoup de bruit dans l'escalier en montant des

15 meubles. A part cela, le locataire nouveau est bien paisible : on ne l'entend pas.

— Sais-tu qui c'est, ce locataire ? Le jeune homme des fêtes russes à Toulon.

W^^ Courcier manifesta une surprise si accentuée 20 que son père ne put se dispenser de lui dire :

— N'est-ce pas que voilà une rencontre extraordinaire ?

Elle eut le temps de réfléchir, et, un peu inquiète, elle dit :

25 — Très extraordinaire, en effet. Est-ce que tu le connais ce monsieur ?

— Pas du tout. C'est un avocat, il se nomme Gervais, à ce que prétend la concierge. Mais je saurai promptement à quoi m'en tenir, et en écrivant un

30 mot au préfet de police...

— Tu ne vas pas faire tourmenter ce pauvre jeune

homme... Tu sais comme les gens de la police sont maladroits et brutaux...

— Certes! J'ai eu assez souvent maille à partir avec eux autrefois... Mais maintenant, c'est différent, ils sont à ma discrétion... Et je demanderai seulement 5 qu'on surveille ce Gervais, sans qu'il s'en doute...

M^^® Courcier ne parut rassurée qu'à demi. Cepen-* dant, elle n'insista pas. Un instinct lui disait qu'il fallait laisser tomber la conversation et détourner l'attention de son père. Elle le poussa tout de suite 10 sur la question politique et s'enquit des incidents nouveaux de la crise ministérielle. Courcier qui, depuis deux ans, s'agitait beaucoup pour obtenir un portefeuille, se répandit aussitôt en récriminations amères contre l'ingratitude des hommes. Ce 15 Jacquinot, qui était chargé de composer le ministère, c'était lui, Courcier, qui l'avait créé, poussé, lancé. Sans lui, que serait Jacquinot ? Un oracle de buvette, un tribun de commissions, rien enfin! Et Courcier, en fondant le Groupe Utilitaire, par un 20 grand U, avec les débris des Groupes progressistes et libertaires, dont il avait donné la présidence à Jacquinot, avait fourni à cet ambitieux le tremplin faute duquel il aurait végété, toute sa vie, peut-être, dans les bas-fonds de la Chambre. Et l'ingrat 25 Jacquinot, devenu en quelques mois, et grâce à quelques bonnes intrigues de couloirs, l'homme nécessaire, oubliait son fidèle, son habile compagnon des heures mauvaises. Car on avait fait de la prison ensemble. Au Seize-Mai, on avait pris le même train 30 pour se dérober, dans une épouvante dont on était

vite revenu, aux sicaires de Tordre moral. Et il n'y avait pas un pauvre petit morceau de maroquin pour Gourcier, dans la combinaison qui s'élaborait à grands renforts de fiacres à Theure, pas même un poste de 5 sous-secrétaire d'État 1 Ah! Courcier, il est vrai n'était pas orateur. C'était toujours ce que Jacquinot lui jetait dans les jambes, quand il se présentait pour le solliciter de le faire enfin arriver au pouvoir : " Tu ne sais pas tenir la tribune pen-

lodant plus d'un quart d'heure! Gomment ferais-tu pour fatiguer une majorité qui résiste, et qu'il faut hypnotiser par un ronron interminable de tirades, comme une nourrice berce de ses vagues chansons un enfant qui fait ses dents et ne veut pas s'endormir ?"

15 Oui, comment ? Et tout était là. Une question de platine et non une affaire de talent! On savait pourtant bien que lui, Courcier, avait les mains nettes. Il était pauvre et s'en vantait. Combien pouvaient en faire autant ? Oh! son amertume était grande. Franc-

20 maçon d'un ordre élevé car il connaissait le Cèdre, libre penseur affirmé, socialiste résolu à distribuer au peuple la fortune publique, d'autant plus facilement qu'il ne possédait rien, prêt à jouer la vie de tous ses électeurs si la Sépublique était menacée, il demeurait

25 simple secrétaire du Groupe Utilitaire, et voyait tous les anciens du café Procope casés dans des positions importantes : gouverneurs de colonies, résidents révérés comme des vice-rois, présidents de la Chambre ou du Sénat, tous arrivés, tous brillants, gras et heu-

3oreux. Lui, rien!

Il y avait des soirs où il comprenait Eobespierre, et

rêvait de restaurer le tribunal révolutionnaire, avec une bonne guillotine sur la place de la Concorde, en face du pont. C'était un homme ulcéré. Il se cachait de ses mauvais sentiments à sa fille et lui dissimulait ses rancœurs, car il l'aimait tendrement, et, probité 5 suprême du père de famille, il n'eût pas voulu troubler par des ferments de haine ce cœur chaste et doux. Mais, devant elle, il se plaignait de Jacquinot:

— Comprends-tu ça, un homme qui a si souvent dîné chez nous, quand il était à la côte, sans journal, 10 presque sans domicile, traqué par ses créanciers, et qui me traite comme une quantité négligeable! Ahl je ne sais pas tenir la tribune plus d'un quart d'heure! Attends! je vais te préparer un discours sur la séparation de l'Église et de l'État, un de ces discours qui 15 aplatissent une assemblée, suspension de séance, deux salves d'applaudissements à la péroraison, un discours ministre, enfin! Eh! Eh! Jacquinot, si je le renversais!

— Oh! papal 20 Il passa la soirée à déblatérer contre son copain, à

faire des projets d'avenir. Il entrevit la présidence de la Képublique dans son rêve éveillé. Mon Dieu ! on y arrivait si facilement à présent! Un hasard heureux, n'est-ce pas ? Une belle probité constatée, 25 au moment où tant de consciences étaient oppressées par la crainte du juge d'instruction, et il n'en fallait pas plus ! Il se coucha de bonne heure, ne pensant plus au nouveau locataire.

Mais sa fille y pensait pour deux. Qui était 0030 jeune homme ? D'où venait-il ? Que voulait-il ? Se

nommait-il Gervais ? Sa présence à Toulon, au moment des fêtes, sur un navire de TÉtat, annonçait une position privilégiée, sa tenue si élégante et si correcte témoignait qu'il appartenait aune famille aisée; ses 5 manières polies, discrètes et douces prouvaient une excellente éducation. Et il venait habiter un petit appartement de la rue Spontini, quelques jours après leur rencontre. Wj avait-il pas là de quoi donner à réfléchir à une fille si sage, si modeste, si peu ro-

lo manesque qu'elle fût ? Et, dans son lit, pour la première fois de sa vie, en proie à une agitation qui chassait le sommeil, elle réfléchissait.

Jusqu'à ce jour, son existence n'avait pas été bien heureuse, encore que son père l'aimât bien et fût bon

15 pour elle. Mais elle avait perdu sa mère étant toute petite, et son enfance n'avait point connu les douces caresses, les soins tendres que rien ne remplace, et dont la privation met le cœur des orphelins en deuil. Le ménage, un peu bohème, de son père était tenu

20 par une vieille bonne autour de laquelle elle trottait, désireuse d'une affection féminine, et, faute de mieux, se contentant des banales tendresses de la servante. On déménageait souvent, à cette époque-là : le terme se payait difficilement. Courcier était rédacteur dans

25 un journal dont le directeur, pour bien démontrer ce que sont l'égalité et la fraternité, s'octroyait de gros appointements et une voiture et laissait ses rédacteurs se serrer le ventre à l'heure du dîner et tirer la langue derrière les omnibus. Heureusement Courcier avait

30 joint à son apostolat politique une exploitation commerciale: il plaçait des cidres et eaux-de-vie de

marc^ pour le compte d'une grosse maison de Caudebec. Et grâce au jus de la pomme^ il avait de quoi ne pas mourir de faim dans le culte de Blanqui. Car Blanqui^ c'était son dieu^ou, pour mieux dire : son homme. Un jour que, dans une heure d'enthousiasme, 5 il ayait dit au vieux révolutionnaire lui-même: *' Maître, vous êtes mon dieu ! " celui-ci, le regardant de son œil de fusillade, avait aigrement riposté: " Citoyen, vous dites une double sottise: je ne puis être ni votre maître, ni votre dieu, car il n'y a ni Dieu, ni Maître ! " lo Courcier se l'était tenu pour dit, et désormais il avait appelé Blanqui " le Père."

Depuis que ce régénérateur des sociétés avait rendu ses os à la terre, Courcier s'était emparé de sa doctrine et, dans les clubs, à son journal, dansas les assemblées il la prêchait avec une conviction aveugle. La seule vraie conviction. Car qu'est-ce qu'une conviction qui examine ? Courcier était sérieusement convaincu que la religion tenait les hommes sous le joug abrutissant de l'obscurantisme, 20 et que la France ne serait pas libre tant qu'elle n'aurait pas dénoncé le Concordat. Il croyait à la possibilité du retour de la fortune publique à l'État, dispensateur unique de la richesse à chacun selon ses besoins et non plus suivant ses mérites. Il demandait 25 la suppression des armées permanentes avec la certitude qu'en cas d'invasion il suffirait que la population se portât au-devant de l'armée ennemie, en agitant des rameaux verts et en chantant des hymnes fraternels, pour que les armes tombassent des toutes 30 les mains et que le conflit se terminât dans une effu-

sion générale, prologue de la Sépublique universelle. Et il le disait, et il récrivait, et il était prêt à faire couler des torrents de sang, s'il le fallait, peut-être même le sien, pour assurer un tel bonheur à Tbu-

5 manité.

Il avait élevé sa fille dans les principes de liberté intellectuelle les plus larges. M™® Courcier, qui était pieuse et raisonnable, avait eu le temps, avant de mourir, de faire baptiser la pauvre petite qu'elle allait

lo trop tôt quitter. Mais à compter de cette première cérémonie religieuse, l'enfant avait grandi dans l'indifférence. Elle n'avait jamais été à l'église, n'avait point ouvert un catéchisme, et, par conséquent, point fait sa première communion. A vingt ans, c'était

15 une petite Parisienne à l'état dénature, semblable à ces sauvages que les missionnaires vont arracher à #^ignorance et qui écoutent naïvement la parole sainte, surpris et charmés comme si on leur racontait une sublime histoire. La jeune fille avait sur les sauvages

20 cette infériorité qu'elle n'avait jamais entendu parler de la religion que pour la blasphémer, du Créateur que pour le nier et des prêtres que pour les proscrire. Mais une honnêteté foncière et native l'avait protégée contre ces atroces déclamations, auxquelles son père

25 et ses amis se livraient devant elle sans respect de son enfance. Son esprit, comme une sensitive, s'était replié sur lui-même et n'avait pas absorbé le poison. Peutêtre un ange gardien avait-il étendu ses ailes sur cette âme pour la conserver immaculée. Elle ignorait la

30 religion, elle restait indifférente, mais elle ne prenait point parti contre ceux qui croient et qui prient.

40 liA FILLE DU DÉPUTÉ

Elle avait cependant dû un commencement d'initiation à la yieille servante de son père, qui, sans être dévote, était croyante comme les femmes du peuple. La bonne créature avait, dans ses moments de loisirs, commencé à raconter à la petite fille qui montait sur 5 ses genoux, les histoires de la Vierge et de Tenfant Jésus. Mais Courcier, un jour, avait surpris sa domestique en train "d'infecter sa fille de cléricalisme" comme il disait, et sous menace d'être chassé à l'instant même, cette naïve institutrice avait dûio cesser son enseignement. Pour tout le reste l'enfant était devenue savante et son éducation s'était terminée dans un lycée de filles qu'elle venait de quitter avec son brevet. Courageuse, elle voulait gagner de l'argent et contribuer aux charges du ménage, mais i5 son père s'y était opposé, autant par affection que par amour-propre. La fille de Courcier courant le CB,che% était-ce admissible ? Que penseraient ses collègues de la Chambre qui déjà se tenaient avec lui sur la réserve parce qu'ils le savaient souvent gêné ? Non, il fallait 20 qu'elle restât à la maison, à jouer du piano, à lire ou à broder, comme une demoiselle. Il n'était pas collectiviste pour que sa fille fût obligée de travailler. La liquidation sociale à laquelle il poussait de toutes ses forces ne tarderait pas à lui donner des rentes, et 25 quelque bon mariage assurerait le sort de son enfant. Il la berçait de ces rêves, lui montrant l'avenir brillant. En attendant, il ne lui refusait rien des choses modestes qu'elle souhaitait, se privait pour qu'elle fût bien mise, et la conduisait dans le monde 30

officiel et, an théâtre, dans les loges de ministère, chaque fois qu'il en trouvait Foccasion.

Elle n'était point malheureuse, étant d'humeur égale et de caractère facile. Ses journées se passaient 5 à tirer l'aiguille et à opérer des recherches pour son père dans des recueils d'actes administratifs ou des collections de journaux. Elle sortait pour faire de l'exercice et entretenir sa bonne santé, ayec la vieille Eosalie. Elle se levait de bonne heure, se couchait

lotôt et ne connaissait point l'insomnie. Ce produit de l'éducation purement laïque n'était vraiment pas pour inspirer l'horreur de l'institution. A cela près qu'elle n'avait aucune espèce d'idée religieuse, son état intellectuel et moral n'offrait rien de choquant.

15 Elle comprenait ses devoirs, ne songeait pas à s'en affranchir. Son honnêteté s'affirmait complète. H est vrai qu'elle n'avait encore été aux prises avec aucune des difficultés de la vie, qu'elle n'avait eu besoin d'aucun réconfort contre la douleur et qu'igno-

20 rant les tempêtes, elle n'avait jamais eu à lever ses yeux vers le ciel pour y chercher l'étoile qui guide, lorsque le chemin est rempli d'obscurité et de péril.

Aussitôt habillée, le lendemain du jour où elle avait appris Parriyée du nouveau locataire dans la maison, la jeune fille éprouva le besoin de prendre Pair et de nettoyer une plate-bande de chrysanthèmes nouvellement plantés. Son père lisait les journaux 5 en déjeunant dans son cabinet, et sûre de n'être pas surveillée, elle leva, sans avoir l'air de regarder, ses yeux vers les fenêtres de Tentresol mystérieux. Bien ne plus débonnaire que leur aspect. Des rideaux de mousseline d'une éclatante blancheur pendaient der- 10 rière les vitres. Bien ne bougeait à Tintérieur. Henri, à cette heure-là, ouvrait le courrier dans le cabinet de son père, rue du Quatre-Septembre, et M^^* Courcier pouvait librement lorgner les croisées du petit appartement. Il n'y avait pas de danger qu'elle se 15 compromît par cet innocent espionnage.

Elle fut désappointée et ressentit même un peu d'humeur de n'avoir rien découvert. Elle ne s'attendait pas à voir, comme dans une féerie, les fenêtres s'ouvrir et un prince charmant en descendre par une 20 échelle de soie pour tomber à ses pieds ; mais ce silence, cette immobilité, ces trois fenêtres qui restaient impénétrables sous leurs blancs rideaux, semblables à des yeux aveugles, lui firent froid au cœur. Elle rentra confusément songeuse et déjà 25 triste.

Son père partit pour le Palais-Bourbon et elle se trouva libre de penser à son nouveau voisin sans crainte qu'on l'interrogeât sur sa préoccupation. Les soupçons que lui avait, dès le premier instant^ ins- 5 pires l'étrange coïncidence de cet emménagement avec la rencontre à Toulon prenaient plus de consistance et elle n'en était déjà plus à se demander pour qui Henri venait dans la maison. Elle ne fut pas ravie de cet empressement. H lui parut choquant

loet un peu suspect. Que prétendait donc ce jeune homme et quels étaient ses projets? Elle demeura ainsi soucieuse une partie de la journée, écoutant vaguement si elle n'entendait pas au-dessus d'elle un bruit de pas, le heurt d'un meuble, le déplacement

15 d'une chaise, un mouvement quelconque qui annonçât la présence du mystérieux habitant de l'entresol. Vers quatre heures elle eut cette satisfaction. Les portes battirent, la fenêtre grinça et il fut manifeste que M. Gervais venait de rentrer chez lui. Puis le

20 silence se fit de nouveau et il sembla qu'il ne fût entré#que pour donner de l'air à son appartement et s'en aller après. Que faisait-il? Était-il encore là? Peut-être à la fenêtre, guettait-il le jardin. Elle avait bien envie d'y descendre ; mais elle n'osait pas.

25 Elle appela se vieille bonne et lui dit :

— Eosalie, j'ai entendu marcher dans l'appartement au-dessus, le locataire est probablement chez lui... Peut-être même regarde-t-il dans le jardin... C'est bien ennuyeux pour moi qui aimais tant à m'y pro-

30 mener...

— Eh ! qu'est-ce que cela peut te faire, mon en-

fant ?... Les autres habitants de la maison te gênaientils. Ils pouvaient cependant te voir quand tu jardinais...

— Ils sont plus éloignés de moi... Vois donc si tu aperçois ce monsieur. 5

La servante ouvrit la porte-fenêtre, descendit le petit perron qui conduisait au jardin^ fit quelques pas, leva la tête et à pleine voix se mit à crier:

— Gilberte, il n'y a personne, tu peux venir...

— Chut, donc, fit la jeune fille rouge de dépit, si lo on ne regarde pas, on peut écouter...

— Mais, qu'est-ce que tu as donc, mon enfant ? demanda la vieille femme étonnée de précautions si nouvelles.

— Bien ! dit la jeune fille agacée. 15 Et laissant Eosalie rentrer dans l'appartement, elle

commença à tourner dans les étroites allées déjà jonchées de feuilles d'automne.

A l'affût derrière son rideau habilement disposé pour pouvoir observer sans être découvert, Henri 20 avait assisté à cette petite scène. Il entendit 1^ servante appeler M^*® Oourcier: Gilberte et fut étonné de n'avoir pas pensé qu'elle dût se nommer ainsi. Gilberte ! oui, elle pouvait porter ce nom coquet, d'allure un peu romanesque. II résumait bien la 25 grâce candide et fière, le charme à la fois simple et raffiné de celle qui s'était si vite et si fortement imposée à sa pensée. Il avait eu du plaisir, dans son ignorance, à l'appeler Lilas blanc, il éprouva une délicieuse satisfaction à pouvoir lui donner son nom 30 véritable, celui sous lequel elle vivait, aimait et était

aimée. En même temps, en constatant le trouble de la jeune fille il eut la certitude qu^elle était déjà informée de sa présence, qu'elle s'occupait de lui, qu'il ne lui demeurait pas indifférent.

5 II eut cependant scrupule de troubler ce jeune esprit, et il résolut de ne pas se montrer à Gilberte, de respecter la liberté de son existence ordinaire, de ne point gêner ses distractions modestes de chaque jour. Et derrière son rideau, le cœur battant, la dévorant

i^des yeux, il demeura immobile, silencieux, invisible. Ce fut une jouissance inexprimable pour lui de la voir marcher dans la petite allée, froissant de son pied menu les feuilles jaunissantes. Il démêlait bien son embarras, il voyait ses regards inquiets et curieux

15 dirigés sur ses fenêtres, il sentait presque ses palpitations d'impatience. Elle ne voulait pas avoir l'air affairée, elle se donnait une allure détachée et insouciante, mais elle éprouvait une incroyable irritation de ne pas savoir si elle se promenait sous ses yeux.

20 A le constater indifférent et nullement occupé de la suivre du regard, elle eût éprouvé un soulagement singulier fait de sécurité et de déception. Elle tourna près d'une heure, machinalement, presque inconsciente de ce qu'elle faisait, et comme le soir tombait,

25 elle rentra un peu triste et très mécontente. Aussitôt qu'elle eut disparu, un bruit de pas légers dans l'appartement, le claquement vague d'une porte qui se fermait, puis le silence. M. Gervais venait d'abandonner son observatoire, n'ayant plus rien à y obser-

30 ver, et de quitter la maison.

Le soir^ en rentrant après une séance tumultueuse

à la Chambre, Courcier pamt plus satisfait. Jacquinot avait échoué dans sa tentative pour former le nouveau ministère. Et ne pouvant pas s*élever avec lui, son ami ne le voyait pas tomber sans plaisir. Cet échec les rapprochait l'un de Fautre. Il dit à sa 5 fille:

— Tu sais, ce pauvre Jacquinot... Il n'a pas pu grouper douze républicains ensemble. Aussitôt que ces personnages se sont vus réunis, ils ont pris horreur les uns des autres. C'est sans doute Barouillet qui lo va prendre la suite des négociations. Celui-là est un homme vraiment capable... Je ne serais pas surpris qu'il me fît pressentir... Il y a des ministères où l'on n'est pas obligé de parler... Et alors...

— Mais tu parles si bien, ici, devant tes amis... . 15

— Ah! oui, ici, en petit comité, quand on ne m'in terrorapt pas... Mais si je perds mon fil... c'est le diable pour le rattraper... J'interpelle remarquablement, parce que le gouvernement me laisse aller... Ca, c'est l'attaque... Voilà mon fort!... Mais pour répliquer, au 20 milieu des cris et des apostrophes, je me trouble, et va te promener!... Ah! c'est un grand malheur! Mais je finirai par me bronzer... et l'avenir m'apparti endra...

Gilberte avait bien envie de demander à son père 25 s'il avait fait prendre des informations sur le nouveau locataire, mais elle n'osa pas prononcer le nom d'Henri. Il lui sembla qu'elle ouvrirait son âme et qu'on y pourrait surprendre tout ce qu'elle voulait cacher. Huit jours s'écoulèrent ainsi. Courcier, 30 tout entier aux préoccupations politiques, paraissait

avoir complètement oublié son voisin. Il ne Pavait plus rencontré dans la maison et ne se doutait peutêtre même plus qu^il existât. Pourtant Henri Gervais venait assidûment et régulièrement. Il arrivait vers 5 quatre heures et s^en allait dès que la nuit tombait, c^est-à-dire dès que Gilberte disparaissait du jardin. Il y eut quelques mauvais jours où la pluie empêcha la jeune fille de descendre dans les allées détrempées. Elle entendit pendant deux heures le locataire se pro-

lo mener de long en large pour occuper ses loisirs. Et, à sa façon de marcher, lente et un peu lasse, elle le devina dépité et malheureux. Elle fut sur le point de prendre un en-tout-cas et d^aller sous Taverse jusqu^à la plate-bande du fond pour donner au pauvre

15 garçon ^occasion de Vapercevoir, mais elle jugea cette sortie par trop significative et vraiment compromettante. Elle se résigna à écouter les talons de son amoureux, rythmer leur promenade désolée. Et ce bruit monotone, régulier, ininterrompu, prenait pour

20 elle une signification symphonique. Elle y découvrait toute une lamentation, des prières, des aveux, comme le langage d^un esprit frappeur, qui eût traduit les sentiments d'un amoureux exilé.

Courcier cependant, qui n'oubliait rien, avec une

25 ténacité de sectaire, avait avisé le secrétaire général de la préfecture de police de l'arrivée mystérieuse d'un "nommé Gervais" dans sa maison. Le secrétaire général avait chargé d'ordonner des recherches nn des jeunes attachés à son cabinet qui faisaient leur

30 apprentissage administratif en jouissant des plaisirs de la capitale. Une enquête rapidement menée, et

si facile à suivre, car Henri ne se cachait guère, avait conduit Tagent de la rue Spontini à la rue de Presbourg et, en douze heures, les renseignements demandés avaient été obtenus: le locataire qu'on désignait sous le nom de Henri Gervais était le fils 5 du baron Trésorier, agent de change, vice-président de la Société du Contre de Quarte, et possesseur d'une des plus grosses fortunes de Paris.

Or, le hasard avait voulu que le jeune fonctionnaire fût un camarade de collège de Henri, aimable garçon, 10 voué par la médiocrité de ses moyens et la veulerie de son caractère à la carrière préfectorale. Avant d'agir il réfléchit: Trésorier louant un appartement de mille francs dans une maison d'un quartier perdu, il n'y avait évidemment là rien de menaçant pouns l'ordre social. Quelque intrigue de femme, un mystère galant. Fallait-il déranger tout un petit bonheur clandestin et marcher, avec les grosses bottes de la police, dans les sentiers discrets où des amoureux promenaient sans doute leurs désirs ? Il ne fit 20 même pas appeler Henri, il passa à la Bourse, après son déjeuner, et emmenant son camarade dans le jardin, il lui lança à brûle-pourpoint :

— Dites donc, monsieur Gervais, qu'est-ce que vous tramez donc rue Spontini, dans un petit entresol ? 25

Et comme le jeune Trésorier faisait un violent haut-le-corps:

— Mon cher, vous avez, depuis deux jours, la police sur les talons, et sans moi vous risquiez quelque surprise fâcheuse. Il y a peut-être des ménagements 30 à garder, pour vous ou pour d'autres... Je ne crois

pas que vous conspiriez contre TEtat? J'ai donc jugé utile de vous avertir...

— Oh! mon ami, quel service vous me rendez I s'écria le jeune homme... Et comment vous en re-

5 mercier ?... Oui, vous avez deviné juste, j'ai des précautions à prendre... Et je vous atteste qu'il ne s'agit pas de politique... Mais qui donc me fait surveiller, je vous prie ?

— Un député très avancé et qui se donne beaulocoup de mouvement... Une belle barbe, derrière laquelle il n'y a rien : Courcier...

— Ah! diable!... Mais pourquoi me fait-il filer ?

— Pour savoir ce que vous êtes, d'où vous venez, ce que vous voulez... C'est un imbécile, qui s'imagine

15 que le monde entier s'occupe de sa mince personnalité, et qui, craignant la police comme le feu, pour luimême, ne dédaigne pas de s'en servir contre les autres... Que lui répondrai-je ?

— Eh 1 mon bon ami, que je m'appelle Gervais et 20 que je m'enferme rue Spontini pour étudier l'économie politique...

— Bon I mais ne faites pas d'imprudence et ne nous compromettez pas...

— Soyez tranquille, merci.

25 Courcier, tout à fait rassuré en apprenant que son voisin était bien M. Henri Gervais et se livrait à des études transcendantes, avait cessé de s'occuper de lui, lorsqu'un jeudi, vers quatre heures, il se croisa dans la cour de la maison avec le jeune homme qui,

30 non content de le saluer, l'aborda d'un air plein de déférence:

— Monsieur le député, dit-il, courbé comme devant un potentat, je ne sais si j'ai l'honneur d'être reconnu par vous. J'ai déjà eu la bonne fortune de me trouver en votre présence... Et si je m'enhardis jusqu'à m'adresser directement à vous, c'est que je sais qu'un 5 homme de votre valeur ne fait pas fi de débutants et ne méprise pas les laborieux, si modestes soient-ils...

Courcier se redressa et, de sa voix électorale, il déclara:

— Je vois que vous me connaissez, jeune homme... lo Oui, je m'intéresse aux travailleurs et particulièrement

à ceux qui débutent. En quoi puis-je vous être utile ?...

— J'ai entrepris un travail considérable sur le collectivisme, et sachant que vous êtes le dépositaire de 15 la pure doctrine, j'aurais souhaité vous consulter sur certains points, de façon à ne pas présenter le flanc à des critiques passionnées...

L'héritier de Blanqui laissa tomber sur le jeune homme un regard plus sympathique et de sa voix ra- 20 doucie :

— Ah I Ah ! Vraiment, jeune homme, sur le col lectivisme ? Œuvre immense et qui nécessite des facultés géniales...

— C'est pourquoi j'ai eu l'idée de m'adresser à 25 vous...

— Oui, moi, sans doute... Mais que n'avez-vous connu le Père... Ah I c'était un cerveau colossal !...

— A son défaut...

— Oui, oui, je sais bien... Sa vraie doctrine je la 30 possède seul, je puis le dire... Oui, seul !... Car il y a

des audacieux... Mais j^eu importe... Je vous entendrai, je suis l^apôtre des idées collectivistes, je ne puis donc vous refuser mes conseils... Demain à la Chambre, vers onze heures, nous ne serons pas dérangés... 5 Vous me ferez passer votre carte...

-^ Que de reconnaissance 1

— Ne me remerciez pas... Je m*) dois à vous, puisque vous défendez comme moi la cause du progrès humanitaire...

lo II adressa un salut protecteur à son voisin, et rentra chez lui. Le soir, à dîner, Gilberte eut la surprise d^entendre son père dire tout à coup:

— J'ai rencontré tantôt M. Gervais... Il m*a i)arlé... C'est un charmant jeune homme, plein de bonnes

15 idées... Je ne serais pas étonné qu'il eût de l'avenir 1...

La jeune fille pensa: Comment a-t-il fait pour

amadouer papa ? Il est bien adroit et il faut qu'il

m'aime vraiment, car cette démarche qu'il a risquée

là, c'est pour se rapprocher de moi. Qui sait, papa

2o le prendra peut-être en gré? Il a l'air si bien disposé pour lui. Et toute la soirée elle fut gaie et heureuse.

Pendant ce temps-là, Henri enfermé dans son appartement de la rue de Presbourg, pâlissait sur

25 Proudhon et Cabet, afin de s'assimiler assez de leurs idées pour pouvoir soutenir, vis-à-vis de Courcier, le rôle qu'il voulait jouer. Et dans le magnifique hôtel de son père, entouré de toutes les recherches du luxe, il lisait avec application la célèbre brochure : la Pro-

yypriété c^est le vol.

A l'heure indiquée, le lendemain, Henri Trésorier

arrivait au Palais Bourbon et, d'huissier en garçon de bureau, parvenait à la bibliothèque où Courcier lisait des journaux en attendant l'heure de déjeuner. Le député se leva et emmenant le jeune homme dans une galerie encore solitaire, il le fit asseoir près de lui et 5 d'un air grave :

— Avant tout, mon cher monsieur, une question, Avez-vous des moyens d'existence ?

— Mon Dieu, oui, monsieur le député... Ma famille est dans l'aisance et je dispose même d'une petite lo fortune...

— Voilà qui est bon ! Parce que voyez- vous, dans le temps où nous vivons, la politique ne nourrit pas son homme...

— Oh ! J'ai de quoi vivre... i5

— Et vous êtes socialiste? dit Courcier avec un coup d'œil ironique.

Henri regarda son interlocuteur sévèrement et répliqua :

— C'est une conviction! 20

— Ah! Ah! j'en ai déjà connu qui étaient comme vous. C'étaient les plus enragés, des fanatiques!... Soit! Et quelle forme prétendez-vous donner à vos travaux sur la doctrine ?

— La plus efficace pour la cause et la plus retentis- 25 santé pour moi...

— Ah! Ahl Vous ne craindriez pas de vous mettre en avant?

— J'y aspire!

— Diable! Il y a des risques à attaquer l'ordre 30 social.

— Je les braverai...

La voix de Courcier baissa d'un ton. Il eut la sensation qu'il se trouvait en face d'un énergumène. Et les façons si correctes du jeune homme, sa voix si 5 douce, son attitude si distinguée, juraient si étrangement avec l'outrance de ses déclarations que le député éprouva comme une sorte de malaise. Il avait vu, sous la Commune, des petits jeunes gens, comme celui qui était à ses côtés, dont les violences à froid lo l'avaient terrifié. Il ne songeait plus à plaisanter, il observait son interlocuteur avec étonnement.

— J'avais d'abord songé à fonder une Revue, mais je n'ai pas l'autorité suffisante pour la diriger... Il faudrait un nom, une capacité reconnue... Ah! si un

15 homme tel que vous...

A cette invite, Courcier devint pourpre, ses yeux étincelèrent. Le rêve de toute sa vie, ce jeune homme, cet inconnu lui en offrait la réalisation. Avoir un organe à lui, devenir une puissance, faire

20 trembler la société, s'imposer au gouvernement, ne plus être un sous-ordre, commander ! En une seconde, dans son cerveau brûlant s'évoquèrent des images enivrantes de fortune et de grandeur. Il vit la Chambre courbée, obéissante, sous le poids de sa volonté,

25Jacquinot retombé aux bas-fonds pour l'avoir méconnu, il entendit les applaudissements et les injures. Il fut l'homme de la situation, l'acteur en vedette, l'idole devant laquelle on se prosternerait. Cette apothéose chimérique d'une seconde compensa les

30 vingt ans de médiocrité réelle. Il regarda son jeune compagnon avec une soudaine sympathie, mais le

doute revint dans son cœur depuis longtemps habitué aux déceptions :

— Une Revue, c'est bien long à lancer, bien coûteux... PouYez-Yous consacrer une somme importante

à cette entreprise ?... 5

— Mais une cinquantaine de mille francs, pour commencer...

Courcier changea de visage. Il devint très grave. Il eut le sentiment que l'heure était solennelle et que sa carrière se décidait : lo

— Ecoutez, mon cher ami... Vous m'avez conquis par votre franchise et votre ardeur... Vous demandez un appui, je vous donne le mien... Nous combattrons ensemble le bon combat... Mais ce n'est pas une Revue qu'il faut fonder... Il y a mieux à faire... Une 15 occasion unique se présente... Le Parti révolution^ naire, journal socialiste, est aux abois... Je sais que pour vingt mille francs on peut en acquérir la propriété... C'est un quotidien à un sou... Un instru. ment de propagande admirable... Vous en devenez 20 rédacteur en chef... moi je prends la direction... Nous enrôlons sous notre drapeau les hommes les plus avancés du parti : Mathieu -Lérand, qui est à Sainte- Pélagie... Gabusol, qui est en Belgique... Baffînet, qui est en Angleterre... Et nous livrons à la Société tous 25 les jours une bataille nouvelle et plus acharnée... Quel programme! L'usine à l'ouvrier, la terre au laboureur, la maison au locataire, le capital à l'Etat... La revision sociale avec un partage équitable de la fortune!... Tout pour les nôtres... Bien pour les autres! 30 Ahl Ahl L'heure des revanches va enfin sonner I

Il s^était dressé, et, sa large barbe frissonnante d'enthousiasme, il clamait dans le vide sonore de la galerie déserte. Henri épouyanté, comme un badaud qui par curiosité aurait ouvert les portes d^une écluse, 5 sans savoir comment on peut les refermer, restait béant devant cette débâcle, ce débordement, cette avalanche d^insanités, se demandant par quel moyen il allait pouvoir se tirer de l'aventure.

Il avait voulu user d'un stratagème pour entrer

10 dans les bonnes grâces du père de Gilberte, mais voilà que celui-ci, le prenant au mot, menaçait de Fentraîner dans les complications les plus inattendues. n crut nécessaire de jeter un peu d'eau froide sur l'enthousiasme du député :

15 — Nous étudierons la question, dit-il d'un air évasif. Je ne suis pas homme à m'embarquer sans avoir réfléchi, car une fois parti, je ne m'arrête plus...

— Etudiez, mais croyez-moi, vous ne trouverez pas 2o mieux que le Parti révolutionnaire,,. Au surplus,

voulez-vous venir en causer ce soir avec moi ?

A cette proposition, Henri sentit renaître son courage.

— Chez vous? demanda-t-il.

25 — Oui, chez moi, à neuf heures...

— J'accepte, dit avec feu l'amoureux de Gilberte.

Courcier, rassuré en voyant reparaître dans l'attitude d'Henri la vivacité première, trouva nécessaire de ne pas laisser son futur collaborateur à la merci

30 d'une concurrence. Si on allait lui ravir son bailleur de fonds 1 II lui sourit d'un air engageant :

— Faites mieux, dit-il, venez dîner ce soir, tout à fait sans cérémonie... Vous referez connaissance avec ma fille, et dans la soirée nous jetterons les premières bases de notre affaire.

— C'est entendu ! s'écria Henri, ébloui par la 5 rapidité de ce résultat à peine rêvé !

— A ce soir donc, sept heures.

— Sept heures.

Ils se serrèrent la main et Henri Trésorier s'élança hors du Palais-Bourbon, ayant fait, en une heure, :o plus de folies que son père imprudent n'avait jamais souhaité qu'il en commît pendant toute son existence.

Geryais, Tons ne prêtez aucnne attention à ce qne je vous lis...

— Pardonnez-moi, monsieur Courcier, je n^en perds pas un mot...

5 — Le piano de ma fille tous donne des distractions... Nous allons fermer la porte du salon.

— Oh I non ! je vous en prie I

Assis devant son bureau, Courcier donnait connaissance à Henri d'un manifeste fulgurant destiné

lo au Parti Révolutionnaire, pendant que daus la pièce voisine, Gilberte laissée seule, après le dîner, jouait, pour se distraire, un andante de Beethoven. Et cette musique classique qui, au Conservatoire, exécutée par le premier orchestre du monde, distillait au jeune

15 homme un ennui profond, lui causait, tapotée par M"* Courcier sur un piano inférieur, le plaisir le plus vif. Depuis dix minutes, il n'entendait même plus la voix du député roulant les périodes enflammées de sa prose, il n'avait d'oreilles que pour Gilberte qui,

20 appuyant sur la pédale sourde pour ne pas gêner les deux collaborateurs, perlait son doigté, avec le vague soupçon que son amoureux pouvait tout de même l'écouter. Et il l'écoutait certes. Il s'était même placé de trois quarts pour la voir. Par la porte entre-

25 baillée du salon, un petit bout d'épaule, un délicat profil et une main agile frappant les touches apparais-

saient. Et Henri, bercé par Tharmonie, ponctuait de mouvements de tête admiratifs le morceau joué par la jeune fille, tandis que Courcier, prenant pour lui toute cette mimique, disait de sa grosse voix :

— Pas mal, n'est-ce pas?... C'est .carré!... On ne 5 leur laisse pas d'illusions!... Si après cela ils ne sont pas fixés sur le sort qui les attend !...

Et ceux dont il était question dans ces interjections ou interrogations satisfaites, " eux," " ils," c'étaient les propriétaires, les rentiers, les hideux capitalistes, 10 Trésorier père et fils, enfin, et tous leurs amis!

Il y avait huit jours que M. Gervais avait dîné pour la première fois chez Courcier, et dès le lendemain même, le Parti révolutionnaire avait été acheté. Depuis, les nécessités de l'organisation avaient bien 15 souvent amené le rédacteur en chef chez son directeur, et la ferveur politique d'Henri avait été soutenue par l'irrésistible influence qu'exerçait sur sa résolution le doux regard de Gilberte. Sans coquetterie, sans calcul, par le seul prestige de son innocence 20 et de sa beauté, la jeune fille avait fait du pauvre garçon le docile serviteur de son père. Il ne discutait pas les théories de Courcier, il les acceptait en bloc. Il ne voulait qu'une chose : voir Gilberte. Tant qu'il était auprès d'elle, il ne reculait pas devant les plus 25 monstrueuses théories. Il la regardait, il l'admirait, il Tadorait, cela lui suffisait, il était heureux.

Mais hors de sa présence, il reprenait possession de son libre arbitre, et il entamait de terribles discussions avec sa conscience. Il se jugeait fou. Où cette pas- 30 sion le conduirait-elle? Dans quelle épouvantable

impasse allait-il, un de ces matins, se voir acculé ?... Car il était trop intelligent pour ne pas comprendre que tout le séparait de celle qu^il aimait, et qu^il lui serait plus facile d^amalgamer le Mont-Blanc avec le 5 Vésuve que d'amener un accord entre le baron Trésorier et le citoyen Courcier. Et cependant il persistait dans son entreprise. Qu*espérait-il ? Que rêvait-il donc ? Le projet de séduire Gilberte s' était-il présenté à son esprit ? Pas une seconde il n'avait dis-

locuté avec lui-même la possibilité d'un pareil dénouement. Il n'y eût pensé que pour le repousser avec horreur. Son respect pour la jeune fille égalait son amour.

En réalité, il était très malheureux. Sa préoccu-

ispation constante, ayant mis à Courcier le pied à rétrier, lui ayant même fourni la monture, était de ne pas caracoler et parader avec lui. Il fuyait le journal. Il tremblait à l'idée qu'on pourrait apprendre sa participation à cette œuvre malfaisante.

20 Maintenant qu'il voyait Gilberte courramment, qu'il

se promenait dans le petit jardin avec elle, il eût

voulu anéantir le journal qui avait été l'entremetteur

de ses joies.

Un matin, au bureau, il eut un saisissement. Sur

25 une table, dans le cabinet de son père, un numéro du Parti Révolutionnaire déplié, froissé par une main irritée, s'étalait, frais encore de l'encre d'imprimerie. Gomme il restait fasciné par ce papier redoutable, Trésorier lui avait dit :

30 — Oui, mon cher, voilà cette canaille de Courcier qui a un journal, à présent... Il faut nous attendre à

y être éreintés au prochain jour... Mais du diable si, cette fois-là, je n'embroche pas ce charlatan... Tiens! lis Tarticle de tête... Il y a, là dedans, un scélérat qui signe Gervais... Celui-là, le bagne le guette assurément... 5

Henri, le front mouillé de sueur, prit le numéro pour se donner une contenance et découvrit un affreux article signé Gervais et écrit par Courcier, car, par économie, le député rédigeait tout le journal et, pour éviter la monotonie, se servait du nom de son lo collaborateur comme du sien. C'était une ignoble apologie de Tindiscipline dans Tarmée. Henri devint pâle, il donna sur le journal un grand coup avec le plat de sa main et bégayant de colère:

— Ahl mais!... ah! mais! c'est trop fort!... Et ça 15 ne se passera pas comme ça !...

Il lança l'immonde feuille, roulée en boule, dans la cheminée. Il aurait voulu pouvoir en faire autant de Courcier.

— Mon cher enfant, voilà où nous en sommes, 20 ajouta le baron, mais ne t'agite pas, va. La police correctionnelle fera, un de ces matins, justice de ces coquins-là.

Le soir il y eut une explication un peu vive entre Courcier et Gervais. Celui-ci le prit avec son patron 25 sur un ton tellement raide que le député stupéfait ne trouva pas un mot à répondre:

— Sapristi! Je suis soldat, moi, disait le jeune homme. Savez-vous qu'avec un article comme celui du numéro de ce matin vous pourriez me faire passer 30 en conseil de guerre... Dites tout ce que vous voudrez,

SOUS votre nom, mais ne vous servez plus du mien... Aussi bien, je trouve que vous menez le journal d'une façon absurde, et je ne veux plus m'en occuper. Au lieu d'aborder les grandes questions, de développer 5 les théories, vous ne faites que des personnalités, vous ne visez que des faits... Je ne comprends pas la discussion comme vous... En voilà assez!...

Au lieu de se fâcher, le député, terrifié à la pensée de perdre un si utile auxiliaire, avait pris des engage-

lo ments formels. Le nom de Gervais disparaîtrait des manchettes du journal et lui, Courcier, demeurerait seul responsable. Au fond, il aimait mieux que les choses fussent ainsi. Il n'y aurait plus de déperdition d'influence. Désormais, on ne verrait, on ne redou-

15 terait que lui. Et comme il y avait justement à la composition un article signé Gervais qui devait passer le lendemain même, et où le clergé et le pape étaient durement houspillés, Courcier, prenant en hâte son paletot et son chapeau, se prépara à courir au télé-

2ophone pour donner ordre de supprimer la signature. — Attendez-moi: la cabine téléphonique est à deux pas, je suis ici dans un quart d'heure...

Resté seul avec Gilberte, pour la première fois, à l'abri des regards de la vieille Rosalie, débarrassé de

25 la surveillance de Courcier, Henri vint s'asseoir auprès de la jeune fille, et silencieusement la regarda travailler. Elle avait entrepris un ouvrage de broderie au plumetis sur de la soie, et c'était charmant de voir ses doigts blancs et fins promener les couleurs

30 sur son chatoyant canevas. Un peu penchée sous la lampe, ses yeux étaient invisibles, mais la lumière

glissait un rayon doré sur sa jolie nuque inclinée, caressait sa joue yeloutée et jouait dans le creux nacré de ses petites oreilles délicieusement bordées de rose. Elle releya un peu le front et dit avec un sourire:

— Il me semble que vous n'étiez pas tout à fait 5 d'accord avec papa... Je vous entendais parler fort, dans son cabinet... C'est encore cette vilaine politique que je déteste tant...

— Et pourquoi ?

— Parce que tous les soucis que nous avons eus, 10 jusqu'ici, sont venus d'elle... Mon père, qui est si bon, devient terrible quand ses opinions sont en jeu, et je crains toujours qu'il se compromette dans des aventures périlleuses... Il m'a déjà inquiétée souvent. Comment se fait-il que vous, monsieur Gervais, qui 15 êtes jeune, qui pouvez suivre la carrière d'avocat, si belle et si productive, vous vous lanciez dans la politique ?... Vous l'aimez donc ?...

Henri faillit dans un élan répondre à la jeune fille: — Grand Dieu I Je n'aime que vous! ao

Il vit Gilberte si paisible, si candide, que l'aveu ne put pas sortir de sa bouche. Il dit:

— Le caractère si passionné de votre père m'a séduit et c'est pour le suivre que je me suis engagé dans son parti. 25

Gilberte eut soudain dans le regard une gravité un peu inquiète, elle piqua son aiguille dans la soie et très posément:

— Mon père est un homme excellent, mais s'il avait

à recommencer sa vie et que j'eusse une influence à 30 exercer sur la direction qu'il lui donnerait, je ferais

tons mes efforts pour le détourner de la voie qu^il a suivie, et où il n*a jamais rencontré que déceptions, soucis et dangers. Je serais donc désolée, si je pensais qu'il a assez d'autorité pour vous entraîner à sa suite... 5 Que diront vos parents?... Que disent-ils ?,..

Devant le clair regard de la jeune fille, Henri détourna ses yeux. Il sentit pour la première fois, mais fortement, tout ce qu'il y avait de honteux dans la enpercherie qui l'avait fait pénétrer dans cette mai-

10 son, soua un faux nom et dans un but qu'il ne s'avouait pas encore à lui-même. Il rougit de sa conduite, il eut une violente envie de s'écrier: "Je vous ai trompés, je ne suis pas ce que vous croyez, chassez-moi de chez vous, car je ne veux pas mentir

15 plus longtemps." L'humiliation de l'aveu l'arrêta. Il n'eut pas le courage d'être sincère. Il demeura devant la jeune fille, troublé, malheureux, et si hésitant qu'elle lui dit:

— Vous ne nous parlez jamais de votre famille... 20 Vous avez encore votre père et votre mère ?...

— Oui, mademoiselle, un père et une mère qui m'aiment tendrement...

— Au moins ils savent ce que vous avez entrepris ? Car ce serait très mal de vous cacher d'eux...

25 — Ce serait très mal, oui, mademoiselle, mais supposez qu'une raison puissante m'ait entraîné, qu'il m'ait été impossible de ne pas agir comme je l'ai fait, qu'enfin je ne sois pas maître de ma volonté...

Gilberte rougit et perdit un peu de son calme. Il

30 lui sembla qu'Henri venait, en ces quelques paroles ambiguës, d'expliquer que c'était pour elle seule qu'il

s'était jeté dans les voies dangereuses dont elle essayait de l'éloigner, et que, s'il trompait les siens, s'il risquait sa tranquillité à venir, sa sécurité présente, c'était uniquement parce qu'il l'aimait. Elle n'osa pas pousser plus avant l'interrogatoire. Elle eut peur 5 qu'Henri ne profitât de la facilité qu'elle lui offrait de s'écrier: Comment avez- vous la dureté de me blâmer, quand mon seul but a été de me rapprocher de vous ? Elle sentit très nettement qu'un mystère enveloppait toutes les actions du jeune homme et 10 qu'il n'était pas ce qu'il déclarait être, qu'il ne pensait pas ce qu'il disait. Elle le vit si coquet, si élégant, si raffiné, qu'il paraissait impossible qu'il fût un dresseur de barricades, un niveleur de société. L'aristocratie, proscrite et blasphémée par lui, protestait dans sais tenue, dans son langage, dans ses gestes; elle le trahissait, le livrait. Sa bouche avait beau crier: Vive la Sociale I ses yeux ripostaient: Vive le Eoi !

Gilberte éprouva un grand sentiment de tristesse, sa franchise s'alarma de la duplicité qu'elle devinait. 20 Son honnêteté se révolta contre la tromperie. Mais une étrange faiblesse arrêta les protestations de sa conscience. Elle pensa: "S'il nous a trompés, mon père le chassera et je ne le verrai plus. Quel chagrin de ne plus le voir ! " Et avec terreur la jeune fille 25 constata l'étrange modification qui s'était opérée dans tous ses sentiments depuis une semaine, pour que ce jeune homme inconnu, si peu de temps auparavant, lui fût à ce point devenu cher qu'elle considérât comme un désastre d'être privée de sa présence. 30

Heureusement son père rentra et elle eut le soulage-

menfc de ne pouvoir continuer la conversation entamée si témérairement. Henri prit congé de son patron et de Gilberte, mais sa voix tremblante et un peu voilée semblait demander indulgence pour toutes ses impos- 5 tures. Il était si visiblement désolé que la jeune fille eut pitié de lui quoiqu'elle pensât qu'il ne le méritait guère, et lui tendant la main, pour la première fois, elle lui procura le délicieux plaisir de serrer ses doigts frêles qu'il eût voulu longuement caresser de ses lo lèvres.

Dans le petit salon de sa mère^ le lendemain du jour où il avait fallu avouer ses ténébreuses intrigues, Henri, l'air résigné, achevait sa confession complète. La scène était moins mouvementée qu'avec son père. La baronne était indulgente habituellement pour le 5 fils si tendre qui ne lui avait jamais causé une sérieuse peine. Et instinctivement elle se sentait disposée à excuser ce joli crime d'aimer. Mais la fille de Courcier! Imprudent garçon! Comment s'était-il laissé prendre à pareil piège ? De toutes celles qu'il aurait 10 pu courtiser, il allait justement choisir la seule qui fût inacceptable. Mais l'aimait-il seulement? On dit: Je l'aime! et puis six semaines après, on n'y pense plus I... Henri, Henri, n'est-ce pas ?...

— Oh! maman, je ne vous tourmenterais pas tant, 15 papa et toi, pour une fantaisie passagère... Non, c'est bien sérieux, va... J'ai lutté avant de me décider... Si j'avais eu le courage de résister, je l'aurais fait, tant j'avais la crainte de ce qui arrive... Je n'ai pas pu... non, je l'aimais déjà trop! Si tu savais comme elle 20 est charmante!

— Je pense bien que pour avoir rendu fou mon Henri, il faut qu'elle ne soit pas ordinaire... Mais, mon cher petit, vois donc à quelles impossibilités tu aboutis! La fille de Courcier, le seul homme que déteste 25 vraiment ton père...

-^ Mais elle, maman, la fais-tu responsable d^actes qa^elle ne connaît même pas?... Si tu la voyais, tu comprendrais ma folie... Blonde avec des yeux noirs, un air d'innocence qui n'est pas trompeur, une taille 5 charmante, des mains comme les tiennes et une voix d'un timbre délicieux qui vous remue le cœur...

Il s'était mis à genoux sur le tapis devant sa mère, comme quand il était tout petit, et qu'il désirait ardemment obtenir une faveur. Et la baronne, avec

10 un sourire qu'elle ne pouvait dissimuler, regardait complaisamment ce beau garçon courbé à ses pieds. Promenant à petits coups discrets ses doigts dans la chevelure de son fils, elle pensait: "Il me dit qu'il aime cette jeune fille, mais elle aussi elle doit l'aimer.

15 Comment ne l'aimerait-elle pas? Si bon, si généreux, si tendre, si gentil! Et il est là au désespoir devant moi, il avoue qu'il ne se consolera jamais, si on le force à ne plus s'occuper d'elle... Mais par quel moyen ramener son père qui est buté à refuser, et qui s'en-

20 tétera si on veut lui forcer la main... Ah! la terrible complication ! Et par quelle fatalité cet affreux révolutionaire a-t-il une fille si séduisante?"

— Voyons, Henri, tu crois que si tu faisais un beau voyage... Tu parlais d'aller en Egypte, l'été dernier...

25 Cela te distrairait... On te choisirait d'agréables compagnons...

— Tu ne peux vouloir m'envoyer mourir de chagrin loin d'ici ? demanda le jeune homme avec émotion. Me séparer de toi, au moment où je serais si mal-

30 heureux, où j'aurais tant besoin de ta bonté et de ta tendresse... Oh! non! Si je dois souffrir, au moins que

ce soit près de ceux qui sauront me plaindre, sîîion me consoler...

Les derniers mots s'étranglèrent dans sa gorge, et, gagné par les larmes, Henri montra à la baronne un visage si bouleversé qu'elle prit dans ses bras cet en- 5 faut adoré et se mit à pleurer avec lui. Sentant qu'li était à moitié de la victoire, l'amoureux de Gilberte redoubla ses efforts et parlant, la tête sur le sein maternel, comme si, tout près de ce tendre cœur, ses arguments dussent le toucher plus aisément, il dit: 10

— Qu'est-ce que je te demande ? De la voir seulement, de lui parler, de ne pas me condamner sans savoir si je suis excusable... Elle te charmera, j'en suis sûr, comme elle m'a charmé. Il est impossible que tu ne te rendes pas compte qu'elle n'est point née 15 pour vivre dans le milieu où elle se trouve... Qu'importe son père ! Il ne faut voir qu'elle. Une femme prend le nom de son mari, elle se transforme en un instant. La nature l'a voulu, la loi l'exige, l'amour le facilite... Oh! chère mère, vois-la seulement, 20 parle-lui, et tu deviens mon alliée, et je suis sauvé, car t'ayant pour moi, je suis bien sûr de triompher de papa... Est-ce que tu n'as pas obtenu de lui tout ce que tu as voulu ?

La baronne sourit au travers de ses pleurs, 25

— Ah ! serpent, comme tu m'enlaces, comme tu sais être éloquent lorsqu'il s'agit de tes amours... Je ne t'avais jamais entendu en dire si long... Mais tu t'abuses et tu me flattes... Ton père a sa volonté et je ne prétends pas la vaincre. Il faudra qu'il revienne 30 de lui-même... Et comment l'y amener ?

— Nous nous y emploierons... Mais tu verras ma Gilberte ?

— Ta Gilberte !... répéta la baronne avec un peu de jalousie. Enfin !... Il faut' s'habituer à ne plus être

5 que la seconde dans ton cœur...

— Oh ? la première toujours, chère maman, non seulement dans mon cœur, mais arussi dans le sien... Elle t'adorera quand elle te connaîtra... Et, toimême, tu verras quelle fille délicieuse tu trouveras en

loelle...

— Eh bien ! je verrai ta Gilberte... Mais où et comment ?...

Henri devint grave. Il se releva et s'assit d'un air pensif :

15 — Il faudra prendre des précautions extrêmes et me laisser préparer le terrain, car je ne puis de but en blanc, vous mettre en présence l'une de l'autre... Gilberte ignore mon vrai nom.

— Comment, tu l'as trompée ?...

20 — Il le fallait bien ! Me vois-tu paraissant devant M. Courcier comme le fils de mon père. Il ne m'aurait pas toléré chez lui pendant une minute... Eoméo entrant sans masque chez le vieux Gapulet... La pièce était finie tout de suite... Et on y perdait de la bien

25 jolie musique.

— Tu ris, méchant garçon... Plût à Dieu que tu eusses été mis à la porte, nous ne serions pas aujourd'hui dans un pareil embarras... Mais comment t'appelles-tu, chez ce buveur de sang ?

30 — Gervais. Henri Gervais...

— Mais comment t'es-tu arrangé pour pénétrer

dans la maison sans éveiller les soupçons du père et la défiance de la fille ?

— J^ai pris le père par son faible: la politique... Quant à sa fille...

— Tu Pas enjôlée, comme moi, tout à l'heure... 5

— Oh I non, maman, je ne lui ai jamais dit un mot qu'elle ne dût pas entendre. Je l'aime trop pour ne pas la respecter... Je ne lui ai jamais avoué que je l'aime. Elle ne le sait pas... A moins qu'elle ne l'ait lu dans mes yeux... 10

— Le livre est assez grand ouvert I Eh bien 1 je te laisse agir, je verrai cette jeune fille quand tu voudras.

Henri ne remercia pas sa mère, il lui- sauta au cou et l'embrassa de façon à la payer de son sacrifice. Puis, jugeant qu'il avait obtenu tout ce qu'il pouvait 15 souhaiter pour l'instant, il se disposa à aller rue Spontini pour y livrer un autre assaut beaucoup plus grave et dont le succès était beaucoup moins assuré.

Avouer à sa mère qu'il aimait Gilberte et qu'il s'était présenté chez M. Courcier sous un faux nom 20 n'offrait que peu de difficultés, mais à éclairer Gilberte sur sa véritable identité, sur sa situation réelle, à déclarer qu'il l'avait trompée, ainsi que son père, ne courait-il pas de terribles risques ? Il s'en rendait compte et cependant il ne reculait devant aucun des 25 obstacles qu'il lui fallait surmonter. Il était bouillant d'ardeur, plein de confiance et animé par un désir qui lui eût fait escalader les murailles sans échelle, franchir d'un bond les précipices. Il savait trouver Gilberte seule : c'était l'heure où Courcier pontifiait à la 30 buvette, ou taillait des croupières au gouvernement

dans les commissions. La vieille Bosalie^ qui voyait

Henri en confiance avec le père, ne devait pas faire de

difficultés pour le laisser pénétrer auprès de la fille.

Il arriva tout d'un élan et, sans avoir bien préparé

5 son discours, il se trouva en présence de celle qu'il

aimait. Elle sortit de sa chambre pour le recevoir

dans le salon, sans Tombre d'une appréhension. Le

sourire par lequel elle accueillit le trompeur était plein

de confiance. Seulement elle lui demanda tout de

I G suite:

— Est-ce que c'est papa qui vous envoie ?

Il rougit à cette question, qui lui montrait si bien tout ce que sa façon d'agir vis-à-vis de la jeune fille avait de condamnable, mais il répondit bravement : 15 — Non, mademoiselle, je n'ai pas encore vu aujourd'hui monsieur votre père...

— Alors vous pensiez donc le rencontrer ici ?

— Non, je savais au contraire qu'il n'y serait pas... La physionomie de Gilberte changea, une inquié-

20 tude attrista son regard, et, comme souffrant d'avoir à blâmer celui qu'elle eût tant voulu n'avoir qu'à approuver, elle dit avec fermeté :

— Alors comment se fait-il que vous y veniez ? Henri hocha la tête avec mélancolie. Il se trouvait

25 dès le premier instant aux prises avec les difficultés qu'il prévoyait. Il espérait avoir un peu plus de temps pour préparer Gilberte à ses embarrassants aveux. Mais il était aussi courageux qu'elle et il ne recula pas.

30 — C'était vous que je désirais rencontrer. C'est à vous que j'ai besoin de parler...

Elle s^épargna les simagrées ingénues^ elle ne minauda pas la pudeur, elle était femme par l'intelligence et par le cœur, elle se sentit assez forte de sa vertu réelle pour entendre ce qu'Henri prétendait lui dire. Elle s'assit, et d'un geste, très simplement, lui 5 montra un siège. Et dans le petit salon de ce modeste logis, en face de la solitude du jardin, ils restèrent une seconde en présence, oppressés par le silence, et sentant bien que les paroles qui allaient s'échanger décideraient de leur vie. Enfin Henri fit un geste de lo résolution, comme s'il se jetait dans un précipice, et dit d'une voix entrecoupée :

— Mademoiselle Gilberte, il faut que vous me pardonniez : votre père et vous, je vous ai trompés... Oui, j'ai abusé de votre confiance... Je ne m'appelle 15 pas Gervais, je ne suis pas un révolutionnaire fanatique, tout ce que vous savez de moi est faux, et je m'en accuse bien humblement.

Un flot de sang monta au visage de la jeune fille, des larmes brillèrent dans ses yeux, elle respira avec 20 effort comme si les battements de son cœur s'arrêtaient, et avec une douleur qu'elle ne cherchait pas à cacher:

— Mais pourquoi, monsieur, toutes ces tromperies ? Quelles raisons aviez- vous d'abuser des gens de qui 25 vous ne pouviez rien attendre : car nous sommes pauvres et sans influence. Nous vouliez-vous du mal, à mon père oi;l à moi F

Henri joignit les mains, suppliant :

— Ohl vous ne le croyez pas! 30 Elle répondit avec simplicité:

— Non ! j'aurais de la peine à la croire. Alors quel était donc votre projet ?

Il fixa sur elle ses yeux pleins de tendresse, puis de sa voix la plus pénétrante et cependant d'un ton un 5 peu bas pour ne pas effaroucher la jeune fille, il dit:

— Mon projet unique était de me rapprocher de vous, de vous voir, de vous parler, de me mêler à

' votre existence, de ne pas demeurer étranger à vos joies et à vos peines, et cela, Gilberte, parce que je lo vous aime, et qu'il ne m'était plus possible de vivre sans vous aimer.

Elle devint pâle et sans une parole de protestation ou de reproche, sans gestes, sans appels, avec une dignité parfaite elle se leva et se dirigea vers la porte. 15 II y fut plus promptement qu'elle, et se plaçant résolument devant la sortie, le visage brûlant d'émotion:

— Je vous en supplie, ne sortez pas. Si vous me quittez en ce moment, sans que j'aie le moyen de m'expliquer, de me disculper, de vous convaincre,

20 d'obtenir votre indulgence, sinon votre pardon, je suis perdu, nous ne nous reverrons jamais, et c'est me tuer! Gilberte, par grâce, entendez-moi seulement. Que pouvez-vous craindre ? N'êtes-vous pas sûre de mon respect ? Doutez-vous de ma sincérité ?

25 Elle ne répondit pas, mais elle leva sur lui des yeux si tristes qu'il frémit de douleur:

— Oui, je vous ai déjà menti! Voilà ce que vous pensez et que vous avez la générosité de ne point me dire. Mais maintenant est-ce que vous croyez que je

30 trompe, lorsque je m'accuse ? Quel intérêt y auraisje ? Vous ne me jugez pas fou ? Et si je risque de

m^aliéner à jamais votre bienveillance, en me montrant tel que je suis, en racontant tout ce que j^ai osé, c'est que je veux mettre fin à une situation qui n'est digne ni de vous ni de moi. J'aurais pu continuer à venir ici, bien tranquille et bien heureux, si j'avais 5 conservé le silence, mais j'ai tantôt promis à ma mère de ne plus dissimuler, voilà pourquoi je risque, en ce moment, une partie si dangereuse pour moi...

De tout ce qui venait de lui être déclaré avec tant de véhémence, une seule chose frappa très nettement 10 l'esprit de Gilberte au milieu du trouble extrême qui s'emparait d'elle, c'est qu'Henri était d'accord avec sa mère pour faire cette suprême démarche. Sans le juger, elle le trouva moins coupable, moins audacieux, par l'effet de cette intervention tutélaire de la famille 15 dans leur débat. Elle revint, à pas lents se rasseoir près de la cheminée, et relevant soudain le front par un mouvement gracieux et mutin :

— Mais, comment vous appelez-vous, car il faut enfin que je sache qui vous êtes ? 20

Il dit avec humilité, pour la première fois, ce nom, véritable clef d'or, qui dans la vie ordinaire lui ouvrait toutes les portes et lui conciliait tous les bons vouloirs :

— Je m'appelle Henri Trésorier. Mon père estas l'ennemi du vôtre.

Elle hocha la tête et dit :

— Ah ! je comprends maintenant pourquoi vous vous cachiez de nous.

— Vous voyez que mes motifs étaient bien impéri- 30 eux, reprit Henri avec vivacité, et que je ne pouvais

agir autrement que je n'ai fait. Prononcer mon nom devant votre, père, c'était mettre fin à une intimité qui me semblait bien douce, et les circonstances seules m'ont réduit à tromper. Oh ! je vous l'assure ce 5 n'est pas mon goût, et, de ma vie, je n'avais, jusque-là, dissimulé la vérité.

Elle eut un demi-sourire, puis non sans douceur :

— C'est donc moi qui suis cause de la faute ? Alors il est juste que j'en prenne ma part...

lo — Oh I vous l'avez déjà prise, puisque je vous ai chagrinée, effrayée, moi qui aurais tant voulu n'intervenir dans votre vie que pour y apporter de la joie...

— Hélas ! Pourquoi ne vous êtes- vous pas détourné 15 de moi, dès le premier instant ?...

— Il était trop tard, quand j'ai su qui vous étiez...

— Ne le saviez-vous donc pas, quand nous nous sommes rencontréa à Toulon ?

— Je ne l'ai appris que le soir, après vous avoir 20 vue tout le jour, après avoir causé, ri, dansé avec

vous, en pleine liberté d'esprit et de cœur... Bouleversé par la révélation si inattendue qui m'était faite, je suis parti, sans même m'approcher de vous pour un adieu, bien résolu à ne plus vous revoir, comprenant

25 toutes les impossibilités que présentait l'hostilité de nos deux familles... Et vous voyez comme j'ai été conséquent avec moi-même... Quinze jours ne s'étaient pas écoulés que je logeais près de vous, passant des heures à vous regarder marcher dans les

30 allées de votre jardin... C'était mon seul bonheur... Elle leva sur lui ses beaux yeux et dit doucement :

— Je m^en doutais un peu... Aussi ai-je quelquefois prolongé mes promenades...

Il poussa un cri de joie et saisissant la main de la jeune fille :

— Oh ! Gilberte I Vous ayez donc Tindulgence de 5 m'excuser, vous ne me repoussez plus, vous voulez donc bien me permettre de vous aimer ?

Elle se dégagea, puis avec une grâce un peu moqueuse :

— D'abord, il faut que je sache si vous le méri- 10 tez : racontez-moi ce que vous avez dit à votre mère ?...

— Eh bien I depuis quelque temps, chez moi, on avait remarqué que. toutes mes habitudes étaient changées, et aussi un peu mon caractère... 15

— Vous deveniez méchant ?

— Non! J'étais préoccupé et triste... Mes parents s'inquiétaient, lorsque le hasard fit qu'au lendemain de ce bal du ministère du Commerce, où nous avions tant dansé ensemble et si agréablement, — croyez que 20 je parle pour moi...

— Oh! j'étais de moitié dans le plaisir... Cette soirée est un des meilleurs souvenirs de ma vie si calme et si uniforme.

— Le lendemain donc, mon père fut prévenu par 25 un de ses collègues qui connaissait M. Courcier...

— De là, interrogatoire fâcheux...

— Et explication franche de ma part... Oh! je brûlai mes vaisseaux, je dis tout: le passé, le présent, et j'attaquai même l'avenir... Je déclarai à mon père 30 que je vous aimais, que je n'avais jamais aimé que

Yous^ et que ma seule et chère ambition était de faire de vous ma femme...

Gilberte rougit^ mais son regard ne se baissa pas. Elle demeura grave, pressentant bien toutes les diffi- 5 cultes de Tentreprise et doutant même, au fond d^ellemême, qu^on pût les surmonter. Cependant elle était contente de Tattitude d'Henri. Elle le trouva brave, loyal tel qu'elle avait rêvé dans le secret de ses pensées celui qu'elle pourrait aimer. Comme elle garlo dait le silence, inquiet de son attitude préoccupée et morne Henri lui demanda :

— Et vous, Gilberte, consentirez-vous à m'accepter comme mari ?...

Elle lui tendit la main d'un mouvement résolu, et 15 souriant avec une profonde tendresse :

— Nous aurons bien de la peine à réunir nos deux cœurs, dit-elle; car, si vous avez eu à subir de la part de votre père une résistance dont vous ne me parlez pas, sans doute pour ne pas m'affliger, j'aurai moi, à

20 lutter terriblement contre le mien vous le savez, et je ne vous apprends rien de nouveau. Mais si vous m'aimez fidèlement peut-être pourrons-nous triompher de tous les obstacles et alors je vous promets, oh ! oui, de toute mon âme! que je vous dédommagerai par

25 mon affection de ce que vous aurez enduré pour Tamour de moi.

Ils se regardèrent, très émus par la solennité des paroles échangées. Ils se tenaient debout, en face l'un de l'autre, les yeux brillants de larmes mais très

30 heureux et très confiants. Henri attira doucement Gilberte à lui et, sans qu'elle résistât aucunement, il

effleura de ses lèvres le front de la jeune fille. Ce fut chaste et grave comme un engagement. Et ils le jugeaient tel, car Henri dit aussitôt:

— Maintenant, Gilberte, vous êtes à moi et vous ne serez qu^à moi. 5

Elle baissa la tête en signe d'acquiescement et répondit simplement :

— Oui.

— Eh bien! reprit Henri, écoutez à présent tout ce que je dois encore vous apprendre. Le résultat lo de l'entretien que j'ai eu avec ma mère n'a pas été sans importance. J'ai obtenu qu'elle vous verrait, qu'elle vous parlerait. Vous jugez combien je tenais

à ce qu'elle s'y décidât. Vous mettre en présence, c'est pour moi la moitié du succès. L'influence de 15 ma mère est immense. Quand vous l'aurez gagnée à notre cause, et c'est immanquable avec votre charme et sa bonté, nous serons inattaquables du côté de mon père. Eestera le vôtre... Ah ! Gilberte, si j'étais aussi sûr de vous voir triompher de ses résistances... 20

— Il m'aime tendrement...

— Mais il est terriblement aveugle, quand ses opinions sont en cause!... Et Dieu sait qu'il va être mis à une rude épreuve! Comment prendra-t-il ma métamorphose? Il avait ouvert ses bras à un socialiste... 25 Ne va-t-il pas fermer sa porte au fils d'un ami des Princes?... Car, ma Gilberte, je suis de ceux qu'il rêve de supprimer...

— En théorie. Car dans la pratique il est bien incapable de vouloir du mal à qui que ce soit... Pauvre 30 père! Il a toujours été de ceux qui ont pâti, et ne

Lk PILLE DU DEPUTE 79

sera, je le crois bien, jamais de ceux qui pourront opprimer...

— Enfin il aurait accordé, sans hésiter, sa fille à Henri Gervais... Mais il la refusera tout net à Henri

5 Trésorier...

— Oh! qu^il va être contrarié d^apprendre qui vous êtes!

— Vais- je Tattendre pour le lui révéler moi-même?

— Gardez-vous-en bien. Dans le premier moment, loil pourrait s'emporter en paroles inoubliables... Après

avoir réfléchi il sera plus modéré et plus maniable... Je le connais bien, je Tai tant de fois calmé dans ses colères, et consolé dans ses déceptions... Ah! quel dommage que vous n'ayez pas été vraiment Henri 15 Gervais, tout se serait arrangé si facilement! n sourit et dit:

— J'espère, ma chère Gilberte, que vous trouverez plus tard quelque avantage à ce que je sois le fils de mon père...

20 Elle hocha soucieusement la tête:

— J'entends ce que vous voulez dire: vous serez très riche. C'est justement là ce qui me trouble et m'attriste. Si vous étiez un pauvre garçon, comme je suis une pauvre fille, je saurais mieux imposer ma

25 volonté de vous appartenir... Je paraîtrais n'avoir d'autre mobile que mon affection pour vous... Tandis que votre fortune me gêne un peu... On pourra croire que je suis une ambitieuse et je me sentirai moins libre pour défendre mon bonheur.

30 — Prenez-moi riche, comme vous m'auriez pris pauvre, Gilberte, dit-il tendrement. Ce n'est pas de

80 LA ÎILLE DU DBPtTTB

ma faute s'il y a tant d'argent dans ma maison. Je n'ai rien fait pour le gagner: je ne suis pas très bon homme d'affaires, et je n'en aurais eu guère besoin, car je suis très simple, mais je vous promets que j'en donnerai beaucoup par vos mains à ceux qui souffrent, 5 afin de me faire pardonner d'en posséder plus qu'il n'est juste.

Il se mit à rire et dit :

— Je voudrais que votre père fût là. Il verrait que je suis encore un peu socialiste ! lo

— Oh! vous êtes généreux et bon, et tout ce que ]e vous entends dire me plaît... Mais voilà qu'il est tard, il faut vous en aller, car mon père pourrait rentrer, et je serais fâchée qu'il vous trouvât ici... Mais puisque votre mère désire me voir, comment ferai-je 15 pour la rencontrer ?...

— Seriez-vous effrayée de venir demain, rue de Presbourg, dans la journée, avec votre Rosalie ?...

— Intimidée un peu, mais effrayée, non,,,

— Alors je vais annoncer votre visite et maman 20 vous attendra... Ajournez votre explication avec M. Courcier jusqu'à demain soir, si c'est possible, afin d'avoir toute votre liberté d'esprit dans la journée.

— Gomme vous êtes préoccupé de l'effet que je puis produire! 25

— Si rien ne vous trouble, si vous êtes vous-même, oh ! je suis bien tranquille, vous obtiendrez tous les suffrages.

— Est-ce que votre père sera là ?...

— Non. Jamais dans la journée, 30

— Et vous?

— Moi, je trouve plus convenable de ne pas paraître. Vous vous trouverez seule avec maman... Et vous verrez, ma Gilberte, quelle femme exquise et adorable,.. Encore bien belle, quoique son grands fils

5 la vieillisse un peu... Mais surtout gracieuse et bienveillante... Vous Taimerez, j'en suis sûr... Et elle vous aimera...

Gilberte sourit, et montrant à Henri la pendule :

— Allons, monsieur, il faut vous en aller.

10 — C'est vrai. Je resterais là jusqu'à ce soir, si vous ne me renvoyiez pas... Je ne m'aperçois pas que le temps passe, tant il m'est doux de rester auprès de vous... Ne plus vous quitter, Gilberte, jamais, jamais ! Ce sera un tel bonheur que je me demande

15 si nous parviendrons à le réaliser.

— Vous doutez déjà du succès ?...

— A force de le désirer.

— Homme de peu de foi, et surtout de peu d'obéissance : il faut partir...

ao — Oui, et je ne puis m'y décider. Si une fois sorti

d'ici j'allais n'y plus rentrer et ne plus vous revoir ?...

J'ai le cœur serré comme par l'appréhension d'un

malheur.

Elle fixa sur lui ses yeux calmes et francs : 25 — M'oublieriez-vous donc, si vous ne me revoyiez

plus?...

— Kon, Gilberte^ mais je serais bien malheureux.

— Moi aussi, je serais bien malheureuse, de mon chagrin et du vôtre... Peut-être cou sentirais- je à

30 souffrir si je souffrais seule... Mais savoir que vous souffrez, comme moi et à cause de moi, me

donnerait^ il me semble^ le courage de tout braver pour mettre fin à votre peine... Aussi ne doutez plus... Si vous m^aimez vraiment, rien ne pourra nous séparer que notre volonté même.

— Je vous aime.

— Au revoir, alors.

— Au revoir.

Us se serrèrent longuement la main et il sembla que dans cet enlacement de leurs doigts frémissants ils échangeaient leurs deux cœurs. ^

L^orage que Gilberte et Henri avaient résolu de retarder jusqu^au lendemain soir, après la visite rue (le Presbourg, éclata à Timproviste le jour même. Comme Courcier revenait à six heures de la Chambre, 5 rien qu^à son pas saccadé, à sa façon brusque de fermer les portes, la jeune fille devina que son père n'était pas dans son état d'esprit ordinaire. Du reste, à peine entré dans son cabinet, pour poser des dossiers, il en ressortit et passa dans le salon. Il ne prit ^o pas le temps de dire bonsoir, et s'adossantà la cheminée d'un air tragique, il s'écria :

— Eh bien I mon enfant, j'en ai appris de belles, aujourd'hui ! Vraiment on a beau être un vieux routier, en avoir vu de toutes les couleurs et se tenir

15 sur la défensive, on est exposé malgré tout aux pires surprises !... Notre voisin, ce jeune homme, ce Gervais, qui se disait si bon républicain, qui subventionnait mon journal, et qui se faisait mon disciple, mon séide... Ah ! Ah ! sais-tu ce qu'il est ?

30 Gilberte pâlit de douleur et d'inquiétude, d'une voix qui s'étranglait, elle répondit :

— Mais, papa...

— Non, tu ne peux t'en douter ! La réalité dépasse toute croyance, toute imagination. C'est à se de-

25 mander si l'on rêve... Ce jeune homme ne s'appelle pas Gervais, c'est un réactionnaire forcené, il n'a mis le

Parti Révolutionnaire à ma disposition que pour me perdre, il ne s'est attaché à moi que pour m'espionner... C'est un mouchard, une canaille, et pour tout résumer, le fils de mon pire ennemi : le baron Trésorier. 5

Gilberte fit un ^^ oh " qui pouvait aussi bien passer pour une protestation que pour un blâme et, tremblante, ne bougea pas. Son père marchait à grandes enjambées, menaçant le plafond de ses bras furieusement agités: lo

— Comprend-on une pareille aventure! Et j'ai donné dans toutes les histoires de ce scélérat, comme un imbécile! Il avait l'air si naïf, si convaincu, et puis il payait. Imagine-t-on une chose pareille! 11 payait! Je l'ai vu sortir trente mille francs de sais poche, comme je montrerais dix sous... Et pourquoi? Oui, pourquoi ? Evidemment pour m'embarquer dans quelque mauvaise affaire et me perdre! Tu penses bien qu'on ne donne pas trente mille francs comme ça, pour rien, pour le plaisir de les dépenser... 20 Un matin, je me serais réveillé garrotté, à la merci de ces ignobles royalistes, et ils auraient essayé de me faire trahir mon parti! Ah! ils ne me connaissent pas! La mort, plutôt! oui, la mort!

Il était devenu pourpre et sa large barbe hérissée 25 par la fureur dardait en avant ses pointes tremblantes. Il fifc un geste à la Danton et éclatant d'un rire féroce :

— Ah ! mais, j'ai découvert la mine ! Maintenant* qu'ils y viennent: ils trouveront à qui parler! 30

Il se sentit un peu soulagé par cette sortie furieuse.

et marcha moins brusquement, sans vociférer. Alors Gilberte se hasarda à lui demander :

— Mais comment as-tu appris...

— Oh ! de la manière la plus simple... J^avais su 5 qu'à la préfecture de police on s^était ému du grand

article que j'ai publié, il y a deux jours, sous ce titre : La Révolution et les agents provocateurs,,. Aujourd'hui, j'ai rencontré le petit Marvéjouls, attaché au cabinet du préfet, qui m'a arrêté dans la galerie de la

loPaix et m'a dit : Eh bien! Courcier, c'est donc la guerre à mort que vous nous avez déclarée ? — Oui, ai- je répondu, vous le savez bien, point de trêve. Il a repris : Ce n'est pas gentil. Vous abusez de notre complaisance, car si nous voulions vous couler,

15 nous le pourrions d'un mot! — Comment, me couler! — Oui. Il nous suffirait de faire publier par nos amis d'où et de qui vient l'argent de votre journal! Alors, tu me connais, le sang me monte à la tête et je me mets à crier: Il ne vient pas de chez vous, toujours.

20 Non! Pas de fonds secrets, avec moi! Je ne mange pas de ce pain-lâ! — Il se met à ricaner, ce petit imbécile, et me riposte : Vous aimez mieux l'argent des jésuites et des orléanistes. Je bondis: — Expliquezvous, ou sinon. — Alors il me lâche que mon com-

25 manditaire ne s'appelle pas Gervais, mais Trésorier, qu'il est ceci, qu'il fait cela... toutes choses que je savais aussi bien que lui, et il me laisse pétrifié au pied du buste de Mirabeau, qui avait l'air de se ficher de moi! Voilà comment j'ai appris! A-t-on idée

30 d'une combinaison aussi tortueuse et aussi perfide! Des jésuites, oui, il avait raison, Marvéjouls, et des

orléanistes 1 On reconnaît leur marque de fabrique! Mais ça ne se passera pas en conyersation et lorsque Gervais, ou plutôt le jeune Trésorier xne tombera sous la main, il apprendra sMl est permis de se moquer impunément d'un disciple de Blanqui! 5

— Mais, mon père, reprit Gilberte doucement, estil sûr que M. Trésorier ait eu des projets aussi machiavéliques ?... Peut-être la vérité est-elle beaucoup plus simple qu'on ne te l'a dit et que tu ne le crois...

Courcier s'arrêta brusquement et se plantant devant lo sa fille, l'œil sévère et le sourcil froncé :

— Qu'est-ce que signifient ces paroles ?. . . Expliquetoi, sans réticences... Saurais-tu quelque chose ?... Ce Gervais t'aurait-il parlé ?

— Oui, mon père... Aujourd'hui même... 15

— Et il t'a dit?...

Gilberte demeura silencieuse, mais son silence était si plein de révélations que Courcier en un instant fut au fait et vit se déchirer les voiles. Toute la conduite d'Henri lui fut expliquée. Elle devint claire, 20 logique, rationnelle, mais elle n'était pas plus satisfaisante pour le père de famille et tout aussi compromettante pour l'homme politique. Après un instant de réflexion, pendant lequel toute cette situation se développa jusque dans ses plus extrêmes consé-25 quences, Courcier jugea nécessaire d'interroger sa fille. Il demanda avec beaucoup de calme:

— Ainsi, c'était pour toi qu'il s'était rapproché de nous?

— Oui, mon père. 30

— Eh bieni mon enfant, pour changer de but, la

conduite de ce jeune homme n^en est pas moins répréhensible, car en plus du tort que son ingérence dans mes affaires peut me causer à moi, il y a le tort que son intrusion peut te causer à toi-même. Mais 5 est-ce qu^il a eu Faudace de te déclarer ses sentiments ?...

— Il Ta bien fallu. Je dois dire quMl s^est expliqué avec une convenance parfaite...

— Et quelle a été sa conclusion ?

lo — Mais, mon père, la seule qui fût admissible: il m^a exprimé son désir de m^épouser...

H s'écria avec fureur :

— Toil La fille de Oourcier, épouser cet aristocrate ?

15 — Est-ce que vous vous y opposeriez, mon père ?

— Je n'aurai pas besoin de m'en mêler pour que ces beaux projets tombent à Teau, dit Courcier amè-

ement. Tu verras ce qu'en pensera la famille Trésorier! Gilberte Courcier, la belle-fille de Madame

20 la baronne ?... Une femme qui a des armoiries sur les panneaux de sa voiture, qui est l'amie de la mère du prétendant et qui préside l'œuvre de la Propagande du Sacré-Cœur. Ah bien! ma pauvre enfant, tu apprendras ce que nous sommes pour ces gens-ldl

25 Leur fils, un petit Trésorier, mais ils lui cherchent une princesse. Sais-tu que le baron a plus de douze cent mille francs de rentes, gagnées à la Bourse à faire suer la pièce de cent sous, ce qui du reste est bien le métier le plus dégradant qui existe ! Et tout

30 cet argent serait pour la fille de Courcier ? Allons donc ! D'abord je ne le voudrais pas ! Mais je

n^anrai pas la peine de refuser: on ne nous offrira rien !

— Alors, mon père, que signifieraient les paroles de M. Trésorier et que cacherait sa demande ?

— Un piège ! Un piège ignoble et usé à force 5 dWoir servi. Celui de tous les séducteurs qui promettent le mariage ayant, et qui, après... Mon enfant, je t'ai donné une éducation virile, tu connais les difficultés et les dangers de la vie, j'ai voulu fortifier ta vertu de clairvoyance... Je puis donc lo parler sans te blesser... N'aie aucune confiance dans les promesses qui t'ont été faites... Ce sont autant de mensonges... Propos de roué, subterfuges d'ancien régime... Ce jeune gentilhomme a daigné remarquer une fille du peuple, et, vis-à-vis de cette petite proie- 15 taire, tout est permis, ce sont jeux de seigneur I... Prends garde, ne te laisse pas convaincre, tu n'aurais pas assez de larmes pour pleurer ta déception... Du reste, je suis averti et je me charge de mettre en route ce galant hobereau, s'il ose seulement passer 20 devant la maison. Et, aussi vrai que tous les hommes sont égaux, le jour où je l'attrape je lui casse les reins !

Gilberte aurait pu, pour ramener son père à un sentiment plus juste de la situation, lui révéler les 25 intentions de M™® Trésorier, mais elle jugea sage de ne rien dire. Etant donné son état d'esprit, Courcier ne pouvait qu'apprécier fâcheusement l'intervention rassurante pourtant de la baronne. Qui sait même s'il ne se serait pas opposé à l'entrevue projetée et 30 n'aurait pas ainsi rendu très improbable la réalisation

des projets formés par Henri. La jeune fille fit ce qu'elle avait l'habitude de faire quand son père, mécontent de son sort, aigri par le succès d'un camarade, ou exaspéré par ce qu'il considérait comme un passe- 5 droit, fulminait rageusement, dépensant sa colère en paroles yiolentes. Elle tendit le dos à l'orage et le subit sans se plaindre. Elle avait une occupation délicieuse qui lui permettait de ne plus prêter attention aux amères amplifications de son père: elle

10 repassait dans son souvenir cette heure charmante pendant laquelle Henri lui avait avoué son amour. Elle voyait le visage ému du jeune homme. Elle écoutait ses caressantes paroles, elle notait ses gestes, ses impatiences, ses accablements, le contemplait à

15 genoux devant elle et sur sa main sentait encore la douceur de ses lèvres. Courcier pouvait tonner, menacer, elle ne l'entendait plus. Elle était partie dans les espaces enchantés du rêve, emportée sur les ailes de son caprice heureux.

20 Le lendemain, à deux heures. M™® Trésorier était dans son petit salon, au premier étage, celui où elle ne reçoit que les intimes et où sont ses célèbres collections d'ivoires chinois, la Vierge d'Holbein et le Saint Michel de Francia, lorsque sa femme de cham-

25 bre, qui avait reçu des ordres, vint prévenir discrètement que M^^® Courcier était là. La baronne donna ordre de l'amener et, non sans une émotion qui l'étonna elle-même, car son grand usage du monde l'avait déshabituée depuis longtemps de semblables

30 agitations, elle attendit l'apparition de la jeune fille. Mise avec simplicité, mais non sans élégance, déli-

ciensement coiffée d'une petite capote noire qui mettait en valeur son teint rose et ses cheveux blonds, Gilberte s'avança d'un air timide qui ajoutait à sa grâce. Son sourire un peu inquiet semblait implorer, mais ses yeux limpides et doux rayonnaient déjà 5 d'espérance.

j|mè Trésorier marcha de deux pas audevant de la visiteuse, lui tendit la main et l'attirant vers un canapé, la fit asseoir auprès d'elle, la couvrit de son regard attentif comme pour la pénétrer intimement, lo puis d'une voix qui rappela à la jeune fille le timbre de celle d'Henri :

— Je vous remercie. Mademoiselle, d'avoir pris la peine de venir à moi, je suis bien heureuse de vous voir, de causer avec vous, car tout inconnue que vous 15 me soyez, de très près cependant, vous devez vous en douter, vous me touchez au cœur...

— Oui, Madame, je le sais, dit Gilberte, et croyez que c'est avec confiance que je m'approche de vous, protégée que je suis par une affection à laquelle vous 20 ne pouvez rester indifférente.

Pendant qu'elle parlait, M°^® Trésorier l'observait et admirait la naturelle distinction de la jeune fille. Aucune dissonance dans ses paroles, le ton répondait à la forme, sa tenue était exquise, point de gestes et 25 une placidité de physionomie qui annonçait une conscience claire et un esprit droit. Cette petite est vraiment extraordinaire, pensa la baronne. Quel miracle a fait pousser ce lis princier sur le terreau démocratique du citoyen Courcier? Nos filles de 30 bonnes maisons ont souvent une tournure et des

façons de giletières. Et voici cette petite plébéienne qui ne paraîtrait déplacée que chez son père ! Je ne m^étonne plus de Pardeur de mon diable d'Henri: son amoureuse est ravissante. Mais voyant que la 5 jeune fille restait un peu décontenancée par ce silencieux examen, elle reprit le conversation :

— Quel âge avez-vous, mon enfant ?

— Vingt ans, Madame.

— Et vous vivez seule auprès de Monsieur votre lopère?

— Oui, Madame, avec la vieille bonne qui m*a élevée... J'ai eu le malheur de perdre ma mère étant toute petite... Mon père Ta remplacée de son mieux, et m'a aimée véritablement pour lui et pour elle...

15 Nous ne nous quittons guère.

La baronne trouva bien que Gilberte fît l'éloge de Courcier, devant elle, et dans cette maison où l'on ne pouvait que lui être hostile. Elle vit cette petite fidèle et brave, et elle l'approuva du regard.

20 — C'est à cette circonstance qu'a été due, sans doute, votre présence aux fêtes de Toulon...

— Oui, Madame, mon père n'a pas voulu me laisser plusieurs jours loin de lui. Et c'est ainsi que...

25 Elle rougit et n'acheva pas, mais M°'® Trésorier finit la phrase pour elle :

— Que s'est produite votre rencontre avec mon fils... Vous ne saviez pas l'un l'autre qui vous étiez... C'est ce qui a favorisé votre mutuelle sympathie...

30 M"® Trésorier sourit, puis très doucement :

— Mais je vous prête peut-être à tort des senti-

92 liA FILLE DU DEPUTE

ments. Henri m'a dit quMl vous aimait, je ne sais pas si TOUS aimez Henri...

Gilberte devint soucieuse, elle baissa la tête et avec une gravité mélancolique :

— Ce sera peut-être pour moi un très grand mal- 5 heur. Mais il n*a pas dépendu de ma volonté de Féviter.

Deux larmes coulèrent sur les joues de la jeune fille et la voix tremblante elle continua :

— Déjà, j'ai mécontenté gravement mon père, je 10 ne suis pas sûre. Madame, de ne point vous déplaire. En tout cas, si vous m'accueillez avec tant d'indulgence, ce n'est pas de votre plein gré... Jugez si je dois avoir plus de joie que de tristesse, et dites s'il n'eût pas mieux valu, pour nous tous, que votre fils 15 ne me connût jamais.

— Non, mon enfant, je ne le crois pas, répondit M"® Trésorier. Et tout ce qui dépendra de moi pour vous éviter un regret, je le ferai, je m'y engage. Par affection pour mon fils, j'étais disposée à vous accueil- 20 lir favorablement, mais maintenant que je vous ai vue, que je vous ai parlé, que j'ai commencé à pénétrer dans votre pensée, je sens que vous allez me plaire pour votre propre compte... Si cela peut vous rassurer et vous réjouir, je vous le déclare en toute 25 franchise : je vous trouve très gentille. Mademoiselle Gilberte, et si vous étiez la fille de n'importe qui, je ne verrais qu'avantage à ce que vous entriez dans ma famille... Ne protestez pas, ma mignonne, je ne veux rien dire contre M. Courcier... Je constate seulement 30 que les affreuses dissensions politiques, qui se sont

élevées entre lui et nous, sont les seuls obstacles que nous aurons à surmonter, car pour le reste, question de monde, de fortune, cela ne compte pas à nos yeux et nous vous prendrions volontiers telle que vous êtes, 5 avec votre jeunesse et votre beauté... Or, je sais bien à quoi j^amènerai mon mari, mais j'ignore ce que nous pouvons attendre de votre père ?

— Hélas! rien de bon, je le crains. Madame. Et cela me désole d'autant plus que je suis à même d'ap-

lo précier votre largeur d'idées et votre générosité de cœur!... Il est vrai qu'il m'a parlé dans le premier feu de sa colère contre votre fils et qu'il est facile à calmer. Cependant, la question est de celles qui le touchent au plus vif et sur lesquelles il est disposé à faire

15 le plus de résistance.

La baronne eut un geste d'humeur et avec une commencement d'irritation :

— Il serait cependant plaisant qu'il se défendît là où nous capitulons et qu'ayant eu tant de torts à

2o notre égard, il voulût encore se donner celui de nous tenir à distance.

— Vous voyez. Madame, dit Gilberte, comme le terrain sur lequel nous nous engageons est brûlant puisque déjà, vous, si bonne et si résolue à la conci-

25 liation, vous y perdez de votre calme.

— C'est vrai, mon enfant, et c'est fort ridicule à moi, dit la baronne déjà rassérénée. Est-il juste de vous faire une scène, à vous qui êtes l'innocente victime de toutes ces discordes, si vaines et si miséra-

30 blés !...

— Oh ! Madame, j'entendrais bien des remontran-

ces et j^accepterais bien des rebuffades, s^il en devait résulter une pacification finale. Je ne croirais pas trop payer un bon accord au prix de beaucoup d^eunuis... Mais je me vois bien impuissante à agir efficacement. . 5

— Cependant votre père vous aime.

— Tendrement.

— Il vous a bien élevée...

— Je le crois, Madame, aux soins dont il m^a entourée; vous pouvez mieux que moi juger du ré- lo sultat.

— Il est excellent, ou je me trompe fort. Eh bien! Ce père attentif et affectueux doit vouloir que vous soyez heureuse... Et, à moins quMl ne mette le triomphe de ses principes, la satisfaction de ses^S rancunes, au-dessus de votre bonheur, il me semble qu^il lui sera difficile de vous priver d'un établissement que tous les parents souhaiteraient pour leur fille...

— Je Pespère, Madame, 20

— Enfin, ma chère enfant, jusqu'à présent il n'a pas contrarié vos idées? Il ne vous a imposé aucune des siennes ?...

— Non, Madame, il m'a laissée absolument libre,

il ne m'a jamais parlé ni politique, ni religion, me «5 disant: "Je veux, quand tu seras grande fille, que tu puisses choisir en connaissance de cause et te décider pour ce qui te plaira le mieux..."

M*"® Trésorier à ces mots parut envahie par une inquiétude soudaine. Elle fit entendre un "hem "30 nerveux, elle sourit, mais non plus avec expansion.

Une contrainte crispait les traits de son visage, elle eut l'air d'hésiter comme si elle craignait de formuler ce qu'elle avait dans l'esprit. Enfin elle demanda d'une voix un peu étouffée :

5 — Cependant il vous a laissé la faculté d'accomplir vos devoirs envers Dieu ?

Gilberte leva vers M™® Trésorier un regard où rayonnait la candeur et répondit simplement :

— Madame, j'avais un an, quand j'ai perdu ma lo mère, et de la religion j'ignore tout. A l'exception

de ma vieille bonne, nul ne s'est jamais occupé de guider ma conscience. Je suis une ignorante complète. J'en rougis devant vous, mais je suis trop sincère pour vouloir vous le cacher.

15 — Quoi, s'écria M™® Trésorier avec stupeur, pas de religion, pas de croyance, l'indifférence absolue?... Mais, mon enfant, les petits sauvages que les missionnaires rencontrent dans les déserts n'ont pas l'âme plus fermée ! Vingt ans ! Et pas de religion, est-il

20 possible? Mais c'est un crime!

— Madame ! supplia Gilberte dont les yeux s'emplirent de larmes.

— Pardonnez-moi, pauvre petite. Je m'anime... C'est que la surprise est si grande et si douloureuse

25 pour moi!... Mais voyons, il n'est pas possible que vous soyez complètement hors de l'Eglise... Vous avez été au moins baptisée ?

— Oui, madame...

— Ah! Le ciel soit loué! s'écria M"*® Trésorier 30 avec soulagement. C'est déjà un sacrement ! Et

vous n'êtes pas comme un petit chien ou un petit

chat ! Mais jusqu'à vingt ans, loin de la lumière, sans croyance bonne ou mauvaise . . Pas même hérétique 1 . . Enfin, tout peut se réparer ! . . Voyons, racontez-moi et expliquez-moi. .

— Il est bien certain, madame, que si ma pauvre 5 maman avait vécu, j'aurais suivi sa religion, sans que mon père y mît obstacle . . Elle était pieuse et papa la laissait libre de ses actions. Pour moi il aurait fallu qu'il rompît la neutralité, il ne Ta pas voulu . .

— Et vous, ma chère petite, vous n'avez jamais lo demandé à faire votre première communion, à suivre le catéchisme, comme vos petites amies ?

— Je n'avais pas d'amies. Madame, j'ai toujours vécu très isolée... Mon père, qui est de province, ne nouait que des relations de politique ou d'affaires. Ce 15 n'est qu'à quinze ans que j'ai eu des camarades, au lycée où j'allais comme externe pour compléter mon éducation.

— Au lycée ! s'écria la baronne en fixant sur Gilberte des regards consternés. Naturellement, cela 20 ne pouvait manquer !.. Au lycée de filles I. .et que vous a-t-on appris, dans cette maison mon enfant ?

— Oh I ces dames étaient bien bonnes, dit la jeune fille, et tout ce qu'elles nous enseignaient était excellent . . Ce serait de l'ingratitude de ne pas le déclarer . 25

— Mais quels principes vous ont-elles donnés? Quoi, l'école sans Dieu ! Des filles sans religion 1 Mais quelles femmes deviendront-elles? Et quelles mères ? Oui, ces malheureuses pourront à leur tour avoir des enfants et elles ne leur apprendront pas à 30 joindre les mains pour dire leur prière, elles ne leur

montreront pas le ciel, elles ne leur parleront pas de

la Vierge et de Jésus... Les plus beaux exemples de

dévouement et de charité que la terre ait connus leur

seront cachés... Ma chère petite, c^est monstrueux !

5 Non î voyez-vous, il m^est impossible de discuter de

pareilles choses avec calme... Ah ! je m^attendais à

de bien grandes difficultés, à de terribles surprises^

mais ce que je viens de découvrir dépasse tout ce que

nous pouvions craindre... Pas de religion î... Mais au

lo moins, voyons, dites, vous n'en avez pas horreur?

Elle était revenue à Gilberte, elle l'avait presque

prise dans ses bras, l'interrogeant avec une ardeur où

déjà le prosélytisme avait sa part.

— Comment en aurais-je horreur ?... La tombe où 15 dort ma mère porte une croix gravée dans la pierre

et je m'agenouille toujours devant elle quand j'y vais porter des fleurs... La vieille Eosalie, lorsque j'étais toute petite et que je commençais à parler, m'avait appris une prière, la seule que je connaisse, pour de-

20 mander que ma chère disparue reposât en paix... Cette prière s'adressait dans le ciel, à un maître que j'ignorais, mais que j'invoquais pour qu'il fût indulgent à celle que je regrette. Vous le voyez. Madame, la religion ne saurait m'inspirer d'éloigne-

25 ment, puisqu'elle a été mêlée à mes ferveurs instinctives et à mes plus tendres souvenirs.

— Dieu soit béni ! Nous vous sauverons donc, et vous n'en serez que plus chère à mon cœur. Mais, mon enfant, il faut que vous réfléchissiez à tout ce

30 que nous venons de dire d'imprévu. Tout cela est grave et ne doit pas être traité légèrement. Une

modification morale considérable se présente à vous, et il faut que tous Tacceptiez, que dis-je, que vous la souhaitiez avec ardeur. Je ne veux pas vous parler plus longtemps, je craindrais de ne pas vous laisser assez de liberté... 5

]^me Trésorier avait repris tout son sang-froid, elle toucha de sa main blanche la joue de Gilberte et lui parlant très affectueusement :

— Ah ! païenne, vous n'avez jamais adoré que la nature... Et celui qui Ta créée vous est demeuré 10 étranger... Mais à qui donc vos maîtres faisaient-ils honneur de son œuvre ? Au hasard ?

Gilberte sourit et un éclair de malice pétilla dans son regard :

— Oh! le hasard, non. Madame. Qui pourrait le 15 croire? Mais des transformations successives de la matière...

La baronne lui mit la main devant la bouche et riant:

— Petit monstre ! Taisez-vous ! Vous blasphémez ! 20 Hélas! On ne leur parle pas de Dieu et on leur prêche Darwin ! Allons I quittez-moi : nous n'avons que trop causé pour notre repos de ce soir... Espérons que notre repos de demain sera mieux assuré.

La baronne s'était levée et reconduisait Gilberte, 25 lorsqu'on passant devant une de ses belles vitrines un objet attira ses yeux. C'était un petit livre couvert en maroquin violet, fleuronné d'or. Un fermoir en forme de croix serrait sa tranche jaunie. M™* Trésorier s'arrêta, ouvrit le meuble et prenant le volume, 30 le tendit à la jeune fille:

— Tenez, mon enfant, je ne veux pas que vous partiez les mains vides... Emportez ce livre, il a une valeur historique que vous apprécierez, car il appartint à Mr^ Elisabeth, sœur de Louis XVI, et elle le

5 lisait au Temple, en attendant la mort... Mais il a une bien autre valeur morale. C'est V Imitation de Jésus- Christ... Lisez-le, vous y trouverez encore la trace des larmes de la |noble martyre qu'il aida à souffrir avec résignation... C'est l'ouvrage le plus beau qui soit

lo sorti de la main des hommes... Il vous apprendra à connaître celui qu'on vous a laissé ignorer.

Gilberte reçut le précieux volume d'une main un peu tremblante. Interdite elle balbutiait un remerciement, lorsque M"*® Trésorier, l'attirant sur sa poitrine

15 d'un mouvement maternel, l'embrassa avec tendresse. La porte s'ouvrit, la jeune fille toute troublée aperçut sur une banquette de l'antichambre la vieille Eosalie qui l'attendait, et adressant à la mère d'Henri un dernier geste d'adieu^ elle s'éloigna.

Caché derrière un rideau de la fenêtre de sa chambre, Ilenri avait assisté à ^arrivée de Gilberte. Il avait, le cœur palpitant, joui de ce spectacle délicieux pour lui: l'entrée de celle qu'il aimait dans sa maison. Cette première prise de possession, qui, dans sa pen- 5 sée, devait être définitive, car il n'admettait pas que M"® Courcier pût ne pas être à lui, il l'avait préparée et amenée avec une ténacité qui ne lui était pas habituelle. Son indifférence et sa mollesse s'étaient changées en décision et en hardiesse. Il se sentait 10 prêt à la lutte et ne doutait point de la victoire. Écoutant le bruit étouffé des allées et venues dans l'hôtel, il se disait: La voilà qui monte le grand escor lier, elle arrive au petit salon, elle entre et se trouve en présence de maman. Pourvu qu'elle ne soit pas 15 trop effrayée ! Il eut beau prêter l'oreille, il n'entendit plus rien. Il marcha avec agitation pour tuer le temps, allant de la porte à la cheminée, l'œil à la pendule et constatant avec joie que l'entrevue se prolongeait. Au bout de trois quarts d'heure, un mouve- 20 ment vague, le bruit d'une porte refermée, des pas légers dans le vestibule lui annoncèrent que la visite prenait fin. Il s'approcha de la fenêtre et, traversant la cour, accompagnée de sa vieille bonne, il vit repartir Gilberte. Elle marchait la tête un peu baissée, comme 25 absorbée par de graves réflexions. Le concierge

LA PILLE DU DEPUTE lOl

ouvrit la petite porte près de la loge et Gilberte disparut. Henri, soudainement triste sans savoir pourquoi^ resta devant la vitre regardant le sable de la cour, avec une sensation de froid au cœur. L'impres- 5 sion qu'il ressentit là fut si pénible qu'il voulut s'y arracher et que s'élançant hors de sa chambre, il courut chez sa mère.

La baronne était assise songeuse, au coin de la cheminée à la place où l'avait trouvée Gilberte. Elle leva lo la tête et voyant entrer son fils, devinant l'impatience qu'il avait de savoir :

— Elle sort d'jci, cher enfant... Hélas! qu'elle est charmante !

— Pourquoi hélas! maman ?

15 — Ah! mon ami, parce que tout ce que nous pouvions craindre de son horrible père est dépassé par ce que je viens d'apprendre.

— Mais quoi donc ?

— Eh bien 1 elle n'a pas de religion !

20 Henri fit un geste qui signifiait si bien: ce n'est que cela ? que sa mère riposta aussitôt :

— Que pourrait-il y avoir de plus grava !

— De grâce, maman, n'exagérons rien! Évidemment c'est très sérieux, mais ce n'est pas irrémissible.

25 Et c'est infiniment préférable à une jambe cassée !

— Quelle horreur! s'écria la baronne scandalisée. Voilà comment vous pensez aujourd'hui? Et c'est mon fils qui parle ainsi...

— Voyons, maman, dit Henri, je t'en supplie, ne 30 prenons pas les choses par le côté Torquemada... Tu

sais très bien que je n'ai pas d'idées subversives, mais

que cependant j'ai marché avec mon siècle... Un peu de libéralisme ne messied pas... Soyons tolérants...

— Mais enfin, tu ne songes pas à te marier seulement à la mairie, n'est-ce pas ? Et avec une fille qui n'est que baptisée, et encore l'est-elle ?... Elle le dit, 5 mais...

M™® Trésorier ne termina pas sa phrase, la parole expira sur ses lèvres. La porte du salon venait de s'ouvrir et son mari entrait. La mère et le fils échangèrent un regard anxieux. L'apparition du 10 chef de la famille les avait mis instantanément d'accord.

— Eh bien ! Qu'est-ce qu'il y a ? demanda le baron en s'avançant. On se tait quand j'arrive ? Vous aviez l'air de vous quereller... Est-ce que ce sont encore les 15 histoires de cet absurde garçon qui mettent le trouble ici ? Voyons î que se passe-t-il ? Je veux qu'on s'explique...

Ce fut la baronne qui s'exécuta.

— J'ai eu, mon ami, la curiosité, que tu excuseras, 20 j'en suis sûre, de connaître cette jeune fille... Tu sais...

— M^^« Courcier ?

— Oui. Et je l'ai fait prier de venir me voir... Elle sort d'ici... 25

— Bon ! Gomment l'as-tu trouvée ?

— Eavissante, mon ami. Tout à fait ravissante 1...

— Voyez -vous çal

— Seulement, et j'en suis absolument bouleversée, au cours de notre entretien j'ai appris qu'elle n'avait 30 accompli aucun de ses devoirs religieux...

La baronne attendait un éclat. Son mari ne sourcilla pas. Il la regarda tranquillement et dit:

— Eh bien ! Qu*est-ce qui t'étonne là dedans ?

— Comment ! balbutia M"* Trésorier, tu n^es pas 5 révolté ?...

— Eévolté de quoi ? Mais je m^y attendais bien ! Est-ce qu^il en pouvait être autrement ? Vous allez chercher la fille d^un malandrin et vous vous montrez stupéfaits qu^elle ne soit pas un ange ? Vous m'a-

lo musez beaucoup ?

A cette conclusion, Henri, qui déjà reprenait courage en trouvant son père beaucoup plus modéré qu'il ne s'y était attendu, se laissa tomber sur un fauteuil et serra désespérément sa tête entre ses mains.

15 — Henri ! cria M°^® Trésorier. Puis se tournant vers son mari : Tu ne vois donc pai la peine que tu fais à cet enfant !

— Penses-tu que je vais lui cacher la vérité ? Je le traite en homme. Il s'est embarqué dans une aven-

2oture où il ne récoltera que des déboires... Je voudrais

l'en sortir avant qu'il soit trop tard !

Henri abaissa ses mains et montra son visage dont

la pâleur et la tristesse affectèrent douloureusement

ses parents, et d'une voix ferme:

25 — Mon père veut me traiter en homme et je l'en

remercie. C'est donc en homme que je parlerai.

Sans qu'il y ait eu de ma faute, par l'effet du hasard

seul, j'ai rencontré M"® Courcier, je l'ai aimée et je la

considère comme innocente des torts que vous pouvez 30 reprocher à son père. Je vous demande donc, à tous

deux, si vous voulez contribuer à assurer mon bon-

heur en faisant tout ce qui dépendra de vous pour que les difficultés auxquelles je vais me heurter s'aplanissent. Sans vous, je ne puis réussir à rien, avec vous je puis tout espérer. Vous avez eu en moi un fils respectueux. Je ne vous ai, jusqu'ici, jamais 5 causé un chagrin, je le crois. En tout cas, ce serait involontairement et je vous en demanderais pardon bien sincèrement. Vous m^aîmez, je n'en dois pas douter, car vous m'en avez donné bien des preuves et vous ne pouvez vouloir que je sois malheureux. Ayez 10 donc la bonté de m'aider à sortir cette jeune fille du mauvais milieu où elle se trouve, de m'enseigner à faire l'éducation de son âme comme on a fait celle de sa pensée, de la rendre enfin aussi accomplie moralement qu'elle l'est physiquement. Je vous en prie, ne 15 repoussez pas Ij. prière que je vous adresse, oubliez vos préventions, rejetez vos préjugés. Soyez pour celle qui j'aime aussi indulgents que vous l'avez été pour moi, et toute ma vie se passera à vous témoigner, par plus d'affection encore, la reconnaissance 20 dont vous aurez empli mon cœur...

Gagné peu à peu par l'émotion, Henri eut à peine la force d'articuler les derniers mots. Des larmes coulèrent de ses yeux et, étouffé par ses sanglots, il resta muet devant son père et sa mère bouleversés. 25 Assis l'un près de l'autre, M. et M™® Trésorier regardaient avec une stupeur désolée ce beau garçon dont ils étaient si fiers et qui semblait au dernier degré du désespoir. Leur existence si bien échafaudée, si heureuse, si brillante, leur paraissait tout d'un coup 30 en ruines. La mère ne put pas supporter plus long-

temps Tin pareil spectacle. Elle tendit la main à son fils et, l'attirant auprès d'elle :

— Voyons, Henri, dit-elle, il ne faut pas te rendre malade... Te voilà tout tremblant... Embrasse-moi...

5 Est-ce que nous t'avons jamais fait du chagrin, ton père ou moi ?... Nous n'avons que toi au monde, tu le sais bien... Qu'est-ce que nous deviendrions si tu étais malheureux ?... Ton père va trouver un moyen d'arranger tes affaires, sois tranquille... Tu sais bien que c'est

10 un homme auquel on ne résiste pas, quand il veut fortement quelque chose... Il aura pitié de nous: il est si bon...

En voyant sa femme passer ainsi à l'ennemi sous ses yeux, et le laisser tout seul dans son camp, le

15 baron fit un geste de mécontentement:

— Là! voilà comme cela devait finir! La mère et le fils ligués contre moi ! Au diable! ma femme, tu n'as pas de caractère! Tu n'es pas capable de laisser pleurer ce grand dadais-là pendant cinq minutes

20 sans devenir folle! Qu'est-ce que je peux entreprendre maintenant pour résister à son entraînement ? J'aurai l'air d'un tyran! Et Dieu sait que je n'en ai pas la vocation !

n marcha dans le salon, maussade, perplexe,

25 mais déjà calmé. Au bout d'un instant il s'arrêta devant la mère et le fils qui s'embrassaient pour se consoler de leurs récentes et communes angoisses et demanda d'un air bourru :

— Elle est donc bien jolie, cette petite ?

30 — Oh! papa ! si tu la voyais!

— Mauvais sang! Je n'ai pas confiance! Elle nous

fera tous tourner en bourriques. C'est déjà commencé, du reste!

— Mais elle est douce, bonne, charmante.

— Avant, c'est toujours comme ça î Mais après!...

— Quand tu auras causé cinq minutes avec elle, tu 5 l'adoreras... Vois, maman...

— Mais maman n'est pas si enthousiaste î C'est toi qui la mets à l'envers...

— Si, mon ami, intervint M™* Trésorier. Elle est vraiment délicieuse... Elle nous ferait honneur... Et lo toi qui aimes tant tout ce qui est joli...

— Ah ! bon ! Voilà une autre chanson maintenant... Vous verrez qu'il faudra que je la prenne dans ma famille à titre d'objet d'art !

— Le plus précieux de ta collection! 15

— Le plus cher, surtout ! Sapristi ! La fille d'un Courcier ! Quel effet dans le monde ! On va en dire !

— Tu sais bien qu'on n'osera pas et discuter... TTn homme tel que toi !... 20

Le baron ne put s'empêcher de sourire, il prit un air dégagé :

— C'est vrai, on me ménage généralement... Il faudra cela, car c'est, en vérité, d'une déraison !...

— Ah! Tu ne dis plus non! 25

— Et le moyen, quand vous me tourmentez là tous les deux !

Henri lui sauta au cou d'un tel cœur qu'il faillit l'étouffer. Et pendant qu'il le tenait sans résistance:

— Il faudra que tu prennes sur toi de voir M. 30 Courcier..,

— Mais...

— C'est indispensable 1 Tu penses, s^il sera flatté, au fond, de ta démarche...

— Moins que je n'en serai ennuyé !

5 — Tu ne voudrais pas que ce fût maman qui y allât ?

— Tlon ! J'irai... Là I J'irai... Ah I Ce Courcier 1 Mais qu'il soit convenable, sinon...

— Voyons ! Tu ne vas pas le voir pour lui chercher querelle !... Veux-tu que je Raccompagne ?

lo — Ça ne serait pas correct. Et puis je préfère que tu n'assistes pas à mon humiliation...

— Alors tu iras demain ?...

— Pourquoi sitôt ?

— Parce qu'il est inutile de réfléchir... Tu te re- 15 froidirais...

— Ah I Henri, tu m^en donnes à avaler des couleuvres ! Moi qui te mijotais un si beau mariage avec la petite d'Hennecourt...

— N'en parle pas I Je t'en prie...

20 — Deux millions de dot et une des plus belles chasses de France !...

— Oui, mais laide comme les sept péchés! J'aime mieux ma Gilberte avec rien!

Le baron Trésorier regarda sa femme avec une ex- 25 pression d'étonnement navré:

— Et quand je pense que j'accusais ce garçon-là d'être trop raisonnable! Ah! Il a vivement rattrapé le temps perdu !

Henri dit gaiement :

30 — Ce n'est pas pour rien que la mythologie a donné des ailes à l'amour.

— Et lui a mis sur les yeux un bandeau I répliqua son père.

Ces deux traits inoffensifs terminèrent une bataille si violemment commencée, et la soirée se continua paisible. 5

Le lendemain, vers six heures, comme M. Courcier lisait dans son cabinet les journaux du soir, la vieille Rosalie entra prévenir son maître qu^un monsieur demandait à lui parler.

— Le connaissez-vous ? demanda le député, de- lo venu défiant depuis ^intrusion du faux Gervais.

— Voici sa carte, dit la servante. Et elle posa sur le bureau un carré de bristol sur lequel Courcier lut: Baron Trésorier, agent de change. Il s*y reprit à deux fois, tant sa surprise était grande. 15 Enfin il dit d^ine voix changée :

— Où est cette personne ?

— Dans l'antichambre.

— Introduisez-la au salon.

Il se leva, retira son veston, endossa sa redingote, 20 et plus ému qu'il n'aurait voulu, il sortit de son cabinet et passa dans la pièce voisine. Debout, à trois pas de lui, il aperçut le baron Trésorier, l'air grave et solennel. Les deux ennemis se toisèrent un instant, sans parler. Puis Courcier, désignant un fauteuil à 25 son visiteur, s'assit et cérémonieux demanda:

— A quoi. Monsieur, dois-je l'honneur de votre présence chez moi ?

Le baron s'inclina légèrement et avec un regard rien moins qu'aimable, il dit : 30

— Monsieur, je viens accomplir vis-à-vis de vous

une démarche dont l'énoncé me dispensera d'explications plus complètes. Vous avez une fille... charmante... que mon fils a eu le bonheur de rencontrer... Il n'a pu la voir sans l'aimer... Et je viens vous prier 5 de nous faire l'honneur de la lui accorder pour femme... Courcier eut un sourire amer. Il passa sa main dans sa barbe et la serra sur sa poitrine, puis regardant Trésorier d'un air railleur:

— Eien ne m'avait préparé à une si flatteuse 10 démarche, dit-il, mais avant tout il conviendrait

d'éclaircir un point : Monsieur votre fils est bien un nommé Gervais qui s'introduit dans les familles sous de fausses qualités, et qui demeure au-dessus de chez moi, dans cette maison ?

15 Le baron devint très rouge, puis très pâle. Il fit un mouvement brusque pour se lever, mais il se contint et avec sang-froid il répondit:

— Mon fils est en effet celui dont vous parlez... Il vous exprimera lui-même ses regrets de sa super-

20 chérie... Son excuse est qu'il ne pouvait peut-être pas

agir autrement qu'il n'a fait... En tout cas, j'espère

que vous considérerez que sa demande efface ces légers

torts en prouvant la loyauté de ses intentions...

A ses mots Courcier se dressa et de sa voix de

25 réunion publique, il tonna avec de grands gestes:

— Qu'est-ce que j'entends? S'agit-il d'une réparation ? En avons nous besoin ? Et y a-t-il quoi que ce soit à effacer ? Nous avons eu affaire à un imposteur, en sommes-nous responsables? Les injures

30 qu'on nous a faites exigent-elles qu'on nous dédommage ? Nous dédaignons vos offres ! Nous ne vous

connaissons que sous de faux dehors très répugnants et très méprisables ! Nous voulons nous en tenir là ! Trésorier, assis, avait écouté impassible cette violente sortie. Il pinça les lèvres avec dédain et sèchement riposta : 5

— Monsieur, je crains que vous ne soyez fou !

— Fou, cria Oourcier. Qu'êtes-vous donc, vous qui venez chez moi faire ces étonnantes avances ? Estil, peut-il être quoi que ce soit de commun entre nous ?

— Je commence à le craindre. lo

— Vous êtes des aristocrates, des jouisseurs, des repus... Vous ci*oyez nous faire grande faveur en nous offrant de partager votre corruption...

— Pardon, interrompit froidement le baron, il y a un petit malentendu. Ce n'est pas votre main que 15 j'ai l'honneur de -vous demander... C'est celle de votre fille.

— Monsieur I

Je sais depuis longtemps ce que vous pensez, et je connais le fond de votre rhétorique. Laissez-moi vous 20 rappeler qu'il ne s'agit pas de vos sentiments, mais de ceux de M"® Gilberte... Vous, vous nous abhorrez, c'est convenu, mais elle, étes-vous bien sûr qu'elle nous déteste ?...

— Elle ne peut que mépriser votre fils... 25 Trésorier eut un léger sifflottement qui le soulagea :

— Penh ! Les femmes sont souvent bien illogiques !

— Elle rougirait, je l'espère, de se vendre pour des millions...

— C'est mieux que de se vendre pour quelques 30 écus !

Courcier blêmit. Il vit dans ces paroles, dites par le baron sans arrière-pensée, une allusion aux vingt mille francs du Parti Révoltdionnaire et, touché à la ^ fois dans son intérêt et dans son amour-propre : 5 — Croyez bien, Monsieur, que je rendrai le prix d^achat du journal et que pas un sou de Targent de votre fils ne restera dans mes mains.

— Quel argent ? Quel journal ?

— Eh I le Parti Révolutionnaire que votre fils lo dirigeait sous le nom de Gervais...

Le baron, à cette révélation énorme, demeura

bouche béante. Instantanément, les articles féroces

signés Gervais, et qui Tindignaient tant, lui revinrent

à la mémoire. Il oublia où il était, devant qui il par-

15 lait, et frappant dans ses mains :

— Ah ! ça, par exemple, c'est trop fort ! Il a été jusquM faire une politique d'incendiaire et de buveur de sang !... Lui, mon fils ! Et après une pareille preuve d'amour, vous faites des façons pour lui

20 donner votre fille ?

— Ma fille ne sera jamais à un pareil sauteur !

— Votre fille sera à qui elle voudra... Elle ne se laissera pas tyranniser... Il y a des lois. Monsieur, pour les pères aveuglés par les préjugés I

25 — Il n'y en a pas qui autorisent le rapt, et je vous le prouverai I

— Monsieur, je suis venu chez vous décidé à tout supporter avec patience, cependant il y a une limite à tout...

30 — Ah ! ah ! votre Dauphin, ricana Courcier, a daigné honorer ma famille de ses préférences... Ah !

112 Là pillb du députe

il consent à nous faire la faveur de renoncer à toutes ses visées nobiliaires. Mais ira-t-il, ce pieux jeune homme, jusqu^à se contenter d^ui mariage civil ? Ma fille n^a pas été élevée sur les genoux de TÉglise ! Elle est indépendante et libre ! 5

Il exultait en parlant ainsi, croyant porter à son adversaire le coup décisif, mais le baron resta impassible et dit :

— Eh bien ! nous la convertirons, ce sera une admirable conquête à offrir à Dieu I lo

A cette réplique inattendue, Courcier cessa complètement de se maîtriser. Et les yeux hors de la tête, bavant de fureur, il bégaya:

— Ah ! voilà donc quel est votre plan I Me voler mon enfant pour la livrer aux prêtres... Me perdre 15 aux yeux de mes amis qui me croiront votre complice ! Mais j'y mettrai bon ordre 1 Et sachez-le: jamais ma fille ne sera à votre fils, ni à votre Dieu !

Il trépignait et, le bras levé, menaçait Trésorier. Brusquement, il s'arrêta. Une porte venait de 20 s'ouvrir et Gilberte se montrait sur le seuil. Elle était très pâle, mais si belle que le baron, saisi d'admiration, demeura à sa place sans saluer, sans parler, les yeux attachés sur cette enfant dont le visage resplendissait à la fois d'énergie et de douleur. 25

Gilberte s'avança entre les deux hommes et parlant avec lenteur, comme pour être sûre de ne point aller au delà de sa pensée :

— Mon père, le bruit de cette discussion eat venu me troubler jusque chez moi... Malgré ma volonté de 30 ne pas me mêler à ce débat, il m'a fallu entendre tes

dernières paroles et j'en suis pénétrée de douleur. Tu as^ pour satisfaire tes rancunes^ trafiqué de mes sentiments^ abusé de mon cœur^ c'est mal !

— Ma fille! cria Oourcier épouvanté.

5 Elle s'était tournée vers Trésorier et avec une fermeté qui parut invincible :

— Monsieur, il faut que vous rapportiez d'ici une réponse à votre fils. Dites-lui que je lui ai donné mon cœur et que si je ne puis être à lui, car pour

10 cela je dépends de mon père, rien ne m'empêchera d'être à son Dieu, car pour cela je ne relève que de ma conscience.

— Gilberte! cria de nouveau Oourcier. Tu me trahis, tu m'abandonnes...

15 Elle ne lui répondit pas. Droite, immobile au milieu du salon, sa jolie tête blonde hardiment levée, elle avait si grande allure et si fière mine que Trésorier en demeurait ébloui. Cependant il s'arracha à sa contemplation et, saluant Oourcier d'un signe de

2otête hautain, il s'inclina devant Gilberte, plus bas qu'il n'avait coutume de le faire pour les princesses.

M. de BroBsard, second grand yicaire, était dans son cabinet^ à rarcheyêché^ occupé à relire les épreuves d^une instruction adressée aux curés du diocèse, lorsqu'un ecclésiastique entra sans frapper, vint à pas discrets se pencher sur l'épaule de son 5 supérieur et murmura d'une Toix sans sonorité:

— Vous conviendrait-il, monsieur Tabbé, de recevoir une jeune fille qui se présente, sans lettre d'audience, pour parler à son Eminence?

— Seule, cette jeune fille ? demanda le grand 10 vicaire, sans détourner les yeux de son travail.

— Non, monsieur Tabbé, accompagnée d'une servante et l'air fort respectable...

— Si elle veut parler à son Eminence, elle n'a point affaire à moi... Dites-lui d'écrire... 15

— Je crois à son insistance qu'elle a une demande urgente à adresser...

— Eh bien ! faites-la venir.

Le grand vicaire repoussa ses papiers et se leva. C'était un homme maigre, très brun, d'aspect ascé- 20 tique, le front vaste et l'œil étincelant d'intelligence. Sur sa soutane noire, il portait le camail liseré de rouge, et sa maigreur le faisait paraître plus grand qu'il n'était en réalité. De ses mains longues et fines il tourmentait un petit crucifix de cuivre suspendu 25 sur sa poitrine. L'air pensif, il marcha dans le

cabinet sévère, pauvrement meublé d'un bureau de bois noir et de trois chaises garnies de cuir usé. Sur le tapis fané, son pas glissait sans bruit, et seule la pendule de marbre troublait de son tic tac le silence 5 de la pièce. La porte s'ouvrit mystérieusement et, guidée par l'abbé, Gilberte apparut. D'un signe de tête, le vicaire renvoya l'introducteur, et désignant un siège à la jeune fille il resta debout devant elle, adossé à la cheminée la regardant avec intérêt, mais 10 sans ombre de curiosité mondaine.

— Mademoiselle, dit-il, et sa voix résonna musicale et sympathique, on m'a prévenu que vous désiriez voir son Eminence le Cardinal- Archevêque..., mais j'ai le regret de vous faire observer que vous n'avez

15 point demandé audience.

— C'est vrai, monsieur, répondit Gilberte, je suis fort ignorante des usages... Je venais lui demander secours dans ma peine, tout naturellement comme au guide et au consolateur. Excusez-moi...

2o — Je n'ai pas à vous excuser, mon enfant, reprit le prêtre avec douceur, bien au contraire... Et si Monseigneur était présent au Palais, je n'hésiterais pas à manquer à la règle pour vous conduire à lui... Il m'en remercierait, car il est tendre pasteur... Et les

25 affligés ont ses préférences... Mais, ma chère fille, voulez-vous revenir demain ?... Ou, s'il ne vous convient point d'attendre, un autre moins sage et moins inspiré, à coup sûr, mais aussi bienveillant et aussi sincère, ne peut-il vous donner l'assistance que vous

30 veniez chercher?...

La grâce et l'onction du discours étaient si par-

faites que Gilberte se sentit rassérénée et que, prenant son parti aussitôt, elle résolut de se confier à celui qui l'accueillait si paternellement. Elle leva sur lui ses beaux yeux qui imploraient et un peu plus bas elle dit : 5

— Je vous ferai mon juge, s'il vous plaît de m'entendre.

Le prêtre baissa la tête en signe d'acquiescement et, avec un peu d'étonnement, demanda:

— Est-ce donc une confession que vous voulez lo faire ?

— Une confession ? Oh! non, monsieur...

Il l'interrompit avec beaucoup de bienveillance et dit:

— Appelez-moi : mon père... 15

— Eh bien! mon père, c'est un procès: celui de mon bonheur, que je viens plaider ici... Et j'ai besoin d'être biencomprise, pour être équitablement jugée... Ah! ma situation est si cruelle que seule je ne puis me décider à prendre une résolution. Vous-même 20 oserez-vous me la dicter ?

— Je vous répondrai en toute conscience... Et si j'ai lieu d'hésiter, je prierai Dieu de m'éclairer. Avant de parler, mon enfant, voulez-vous que nous le priions ensemble... Joignez les mains avec moi et 25 dites votre Pater».,

Gilberte rougit, et des larmes brillèrent dans ses yeux. D'une voix sourde elle répondit:

— Je ne sais pas prier.

Le prêtre eut un geste d'étonnement apitoyé: 30

— Quoi I mon enfant, ne seriez-vous pas chrétienne ?

— Je ne suis rien, mon père, qu'une pauvre âme troublée. L'obscurité est dans mon esprit et le doute est dans mon cœur. On ne m'a rien appris et c'est de là que vient tout mon mal...

5 — Vous paraissez être d'une condition aisée. D'où vient donc que vous avez été élevée hors de l'Église...

— Mon père la hait et fait profession de la combattre... Oh! mon Dieu! s'écria Gilberte avec désespoir^ après ce que je suis obligée de vous avouer,

lo n'allez-vous pas avoir horreur de moi et voudrez-vous continuer à m'entendre ?

— Plus paternellement encore, ma fille, car je vous juge plus à plaindre... Voyons rassurez-vous, mettez de Tordre dans vos idées. Si l'effort à faire pour

15 m'exposer votre situation est trop grand, voulez- vous que je vous interroge?

— Oui, mon père, interrogez-moi et je vous répondrai en toute franchise...

Alors, entre le prêtre qui sondait cette pure con- 20 science avec une respectueuse précaution et la jeune fille qui versait ses chagrins dans cette âme consolatrice se déroula le récit du roman d'amour commencé dans la joie, et près de s'achever dans la tristesse. Gilberte ne cacha rien, ni ses naïves tromperies vis-à- 25 vis de son père, ni les artifices d'Henri pour se rapprocher d'elle. En entendant le nom de M™* Trésorier, le vicaire demeura impassible. Le nom de Courcier ne parut pas l'émouvoir davantage. Il écoutait gravement, religieusement, posant une question 30 qui donnait aux incidents leur véritable valeur, négligeant les personnes comme si elles n'avaient à ses

yeux aucune importance. Il demeura un instant pensif lorsque Gilberte eut terminé son exposé^ et comme délibérant avec lui-même. Enfin il dit:

— Ma fille, si je vous ai bien comprise, vous venez ici demander quels sont, vis-à-vis de votre père, vos 5 droits moraux, car pour vos droits matériels, ils ne relèvent pas de notre juridiction. Eh bien ! les commandements de Dieu vous répondent: Tes père et mère honoreras... Vous devez donc avant tout l'obéissance aux ordres de votre père, et, dût-il vous en lo coûter le bonheur pour les respecter, vous devez vous incliner devant sa volonté. Si donc il désapprouve le mariage que vous désirez conclure, ne résistez pas

à son autorité et ne cherchez que dans votre soumission et dans votre tendresse les moyens de le faire 15 revenir sur sa décision.

Gilberte courba la tête avec humilité et pâle de sa douloureuse contrainte:

— C'est bien ce que je pensais moi-même, et vous me confirmez dans ma résolution. Je veux, quoi 20 qu'il puisse arriver, ne pas accepter pour mari celui que mon père repousse... Mais qui me donnera la force du sacrifice ?

Le front du prêtre se redressa, ses yeux s'illuminèrent et d'une voix ardente : 25

— Dieu, dit-il, notre divin Sauveur que vous ne connaissez pas et dont toute gârce émane. Priez-le, aimez-le, servez-le, il vous accordera la résignation et la paix. Et, avec d'autant plus de force que je viens de vous conseiller d'obéir à votre père, je vous com- 30 mande de vous tourner vers le Créateur qui, lui, est

notre père à tous. Vous seriez coupable de vous soustraire à la loi paternelle, mais que seriez-vous si, maintenant qu'elle vous a été révélée, vous méconnaissiez la suprématie divine ? Si votre père terrestre 5 vous fait pleurer, votre père céleste vous consolera. L'un vous fera subir Tépreuve de la douleur, l'autre saura vous récompenser de l'avoir bien supportée.

Il y eut un silence. Dans la pièce nue et pauvre, devant la fenêtre par laquelle se montrait un coin

lo bleu du ciel, Gilberte assise pleura amèrement, comprenant bien que pour elle tout espoir de bonheur était perdu. Le prêtre la regardait, triste, mais ferme, ayant parlé selon sa conscience. Gilberte se leva, essuya ses yeux et sourit à son rude conseiller sin-

iscère:

— Mon père, je vous remercie de m'avoir parlé comme vous l'avez fait. Je ne sais ce que l'avenir me réserve, mais dans les heures de doute ou de souffrance, peut-être aurai -je besoin d'un appui contre ma fai-

20 blesse. Pourrai-je venir vous voir ?

— Vous me trouverez, mon enfant, toujours prêt à vous plaindre et à vous consoler.

— Au revoir donc, mon père.

Elle s'inclinait. Il leva la main, d'un geste auguste 25 il la bénit.

— Allez, mon enfant, dit-il, et espérez en Dieu, Dans le vestibule, Gilberte retrouva la vieille Eosa-

lie qui attendait patiemment en tricotant de la laine, et navrée, mais résolue, elle sortit de l'Archevêché. 30 Le soir, après un dîner silencieux, troublé seulement par les allées et venues de la servante, Gilberte

et son père se trouvèrent en tête à tête au salon. Le député était un homme ardent qui ne craignait pas les bagarres. Sa carrière électorale en fournissait la preuve. Et cependant^ depuis une heure, sous les regards calmes de sa fille, il se sentait mal à Taise. Ils 5 ne s^Haient pas revus depuis la veille. Exaspéré, il était allé dîner hors de chez lui, après la scène qui avait terminé la visite de Trésorier. Et le matin il avait déjeuné à la buvette de la Chambre. Il comprenait bien qu'entre sa fille et lui une explication lo était nécessaire et le sang-froid très marqué de Gilberte la faisait prévoir périlleuse. Il ne songeait cependant pas à s'y dérober. Avec un peu de crispation nerveuse il l'attendait. Comme il saisissait un journal du soir et en déchirait la bande, Gilberte, au 15 lieu de prendre son ouvrage, s'approcha de la cheminée et dit :

— Je pense, papa, que tu ne verras pas avec mécontentement que je revienne sur les événements d'hier, afin d'en discuter raisonnablement avec toi les 20 conséquences possibles.

Elle le regardait bien franchement. Il ne baissa pas les yeux et répondit:

— Je pense que c'est indispensable. Il faut savoir exactement à quoi nous sommes disposés l'un et rau-25 tre... Tu m'as fait des menaces...

— J'ai eu tort, dit la jeune fille avec soumission, et je t'en demande pardon.

— Ah ! fit Courcier d'un ton satisfait. C'est déjà un progrès. Situ as seulement compris tout ce que 30 la démarche de l'outrecuidant personnage, qui a jeté

le trouble dans notre intérieur, avait de blessant pour moi...

— Je ne vois pas en quoi elle pouvait te blesser... Courcier bondit. Il s^était cru vainqueur sans com-

5 bat, et voilà que la lutte s'engageait. Il cria:

— Comment, ce vieux drôle, qui a Faudace de venir me braver, dans ma propre maison, et qui m'offre son arlequin de fils pour gendre...

— S'il n'avait pas fait cette démarche, qu'aurais-tu lo pensé de lui et de son fils? Tu disais toi-même, la

veille, qu'il ne consentirait jamais à ce mariage et que son fils n'avait que des intentions mauvaises. Et tu n'avais pas trouvé de paroles assez méprisantes... Aujourd'hui, ce mariage, improbable selon toi, t'est pro-

15 posé : tu n'en veux pas I

La logique de sa fille exaspéra Courcier :

— Non ! Je n'en veux pas ! Je n'ai pas envie d'avoir l'air du domestique de mon gendre ! Je sais ce que ces gens-là pensent de moi I Une alliance

20 avec eux ! Moi, Courcier, que les plus soupçonneux ont jugé incorruptible ! Allons donc ! Et d'ailleurs que dirait mon parti ?

— Voilà le grand mot prononcé ! dit froidement Gilberte. Tu me sacrifies à ton parti. Tu crains les

25 critiques de tes amis, qui te sont si fidèles qu'en toute circonstance ils t'ont abandonné, quand ils pouvaient te servir, et sont revenus à toi, quand tu pouvais leur être utile 1

— Ça c'est bien vrai ! déclara aigrement Courcier. 30 Et je suis plus dévoué à mon parti que mon parti n'a

été dévoué à ma cause... Mais c'est mon honneur

d^être ainsi, et je ne changerai pas. Et puis, ma fille, vois-tu, je t'éviterai bien des soucis en te tenant tête. Si tu savais ce qu'un mariage avec ce Trésorier te réserverait de déceptions... Tu ne seras jamais de son monde, tu n'auras jamais ses idées, ses goûts, ses 5 tendances... Ces gens-là ne pensent qu'à leur plaisir, à leur roi et à la messe ! Jouisseurs et fanatiques ! Ils te garderaient un an, deux ans, et puis le temps ayant fait son œuvre, le mari se détacherait de toi, le père et la mère te traiteraient comme une Cendrillon, 10 et tu aurais trahi et délaissé ton père, pour rien ! Il ne te resterait qu'à revenir pleurer auprès de lui ! Je t'en prie, ne te bute pas, réfléchis... Aie confiance en moi... D'ici à deux ans, mes amis et moi nous serons au pouvoir et tu épouseras quelque brave garçon 15 d'avenir, qui tiendra un jour sous ses pieds la France et tous les Trésorier avec. Fais-moi crédit, pendant ce temps-là seulement, et tu verras quel sort je te prépare.

La jeune fille secoua la tête : 20

— Mon père, nous ne nous comprenons plus. Je te parle tendresse, tu me réponds ambition. Je préférerais une vie misérable, avec celui que j'aime, à une existence brillante, avec quelqu'un qui me serait indifférent. J'aime Henri Trésorier. Je te supplie 25 de me le laisser épouser.

— Tu es en état de démence 1... Je dois te défendre contre toi-même.

— Si ma mère était là, elle te prierait avec moi...

— Ta pauvre mère avait beaucoup d'idées fausses 1 3c

— Elle croyait en Dieu,

— Tu vois bien. Infirmité d'esprit I

De tontes les paroles qui avaient été échangées^ et dont beaucoup étaient bien cruelles, celle-ci fut la plus grave et la plus décisive. Elle blessa Gilberte 5 au cœur :

— Je serai donc infirme comme elle, dit la jeune fille avec un douloureux sourire, et puissé-je, si j'ai le malheur de ne pouvoir obtenir de toi ce que j'espère, m'en aller de la vie jeune aussi pour n'avoir pas à

10 trop souffrir.

Cette réponse navrée rendit pour un instant Courcier à lui-même. Il vit la fille qu'il aimait désolée devant lui et à cause de lui. Il eut un retour de bonté et saisissant Oilberte dans ses bras:

15 — Mon enfant, tu me désespères... Je te jure que je suis malheureux de te résister, mais j'ai la conviction que c'est pour ton bien... Vas-tu donc te donner à ceux que j'ai combattus toute ma vie, et que je considère comme mes pires ennemis?... Fais-moi une

2o concession... Attends... Patiente... Tu verras que j'ai raison... Il t'oubliera, ce jeune homme... Alors que te restera-t-il en dehors de moi ?

— Dieu.

Courcier eut un accès de fureur:

25 — Dieu! Voilà Dieu, maintenant 1 Où ça, Dieu ? Parmi les nuages, dans un temple de féerie, sur un trône d'or, prétentieux, fulgurant, barbu, entouré de ses anges qui jouent du luth !

— Non, mon père, simple, grand, miséricordieux, 30 ayant pour temple ce cœur désolé, et mon unique recours puisque tu repousses mes prièrei?.

Courcier passa la main sur son front d'un air accablé. Il sentait qu'une discussion énorme serait nécessaire pour combattre les superstitions de sa fille et qu'il ne réussirait peut-être pas à la convaincre. Il la voyait lui échapper, en un instant, emportée par 5 des croyances dont il connaissait la vigoureuse ténacité. Il alla lentement s'asseoir près de la cheminée et resta à réfléchir douloureusement. Il pensait: *^ Qui a pu si promptement changer les idées de cette enfant, hier si calme, si pondérée, si dégagée de tout 10 fanatisme ? Ce n'est pas d'elle-même qu'elle en est venue à ce mysticisme exagéré." Il se retourna violemment et examinant sa fille avec des yeux soupçonneux:

— Tu es sortie, aujourd'hui, Gilberte ; où as-tu 15 été?

Comme elle gardait le silence, il se dressa et la figure empourprée par la colère :

— Tu as vu un prêtre ? Allons, avoue-le-moi... Tu as vu un prêtre! 20

Incapable de mentir, elle répondit :

— Oui, mon père.

— Ahl c'est donc cela! s'exclama Courcier, j'aurais dû m'en douter! Et quels infâmes conseils t'a-t-il donnés? 25

— Un seul: celui de t'obéir respectueusement.

— Tu t'y conformes bien ! Je reconnais là Layola et sa casuistique! Obéir sans obéir! Duplicité, hypocrisie ! Et qui est le vil scélérat qui aide à me voler ma fille ? Nomme-le que je le poursuive de maso haine, que je le dénonce au mépris des honnêtes gens!

— Ne m'as-tu pas déclaré que j'étais libre et que, quand j'aurais Tâge de raison, tu me laisserais suivre l'inspiration de ma conscience. Eh bien! ma conscience a décidé: si tu me refuses à celui que j'aime,

5 tu seras obligé de me laisser à Dieu.

— Ton conseiller, ricana Courcier, ne t'a-t-il pas dit que bientôt tu serais majeure et que tu pourrais me faire des sommations et te passer de mon consentement ?...

lo — Il m'a ordonné de subir ta volonté, si dure fûtelle, et de ne compter que sur ton indulgence...

— Oui, et de me faire une vie infernale au logis, jusqu'à ce que je cède!

Gilberte jeta à son père un regard de reproche : 15 — Dans huit jours, si tu n'as pas changé d'avis, je compte te demander la permission de me retirer dans un couvent.

Courcier devint pâle et la voix étranglée:

— Tout de suite, si tu veux! Je vois bien que nous 20 ne pouvons plus vivre l'un près de l'autre.

La jeune fille eut un geste d'angoisse; ses yeux s'agrandirent, terrifiés :

— Oh! papa! C'est donc possible! Tu ne m'aimes plus ?... Tu me verras partir sans un regret ?... Moi,

25 j'ai le cœur déchiré... Oh! par grâce!... Ne me rends pas si malheureuse ! Que t'ai- je fait, papa ? Tout d'un coup, pour quelques idées contraires, pour une résistance si excusable, tu me chasses de ton cœur... Aie pitié de moi...

30 Ses genoux sonnèrent sur le plancher, elle s'abattit devant son père, prosternée à ses pieds. Il fit un

mouvement comme pour la repousser et tremblant de douleur et de rage:

— Non! Tu es une ingrate. Laisse-moi ? Je ne veux plus te voir!

Et sans pitié pour la pauvre enfant qui sanglotait^ éperdue, il rentra dans son cabinet.

A la suite de Tentretien qu^avait eu son père avec M. Courcier, Henri faillit devenir fou de désespoir. Trois jours de suite il alla rue Spontini guetter une occasion de parler à Gilberte, sans réussir à rencon- 5 trer la jeune fille. Il n'osait pas se présenter à Tappartement de M. Courcier. Il resta des heures dans son entresol à espérer que celle qu'il aimait se montrerait dans le jardin, qu'il pourrait échanger quelques mots avec elle pour apprendre ce qui se pas-

10 sait. Gilberte ne se montra pas. Elle devait cependant entendre sur sa tête le bruit de la marche fiévreuse d'Henri. Etait-elle malade de chagrin ? Son père l'enfermait-il ? Le malheureux garçon ne savait plus que croire et que supposer. Il espérait

15 rencontrer Rosalie dans l'escalier, mais il n'osait pas trop s'y aventurer, dans la crainte de se trouver nez à nez avec le père de Gilberte. Il se décida à écrire. Sa lettre lui fut renvoyée sous enveloppe. Elle avait sans doute était remise à Courcier et son amie ne

20 l'avait pas lue. Henri au désespoir s'enferma dans son appartement, rue de Presbourg, et passa ses journées couché sur un canapé, changé comme s'il avait fait une grave maladie, inquiétant son père et sa mère, qui perdaient leurs paroles à essayer de le rai-

25 sonner.

M. Trésorier se montrait très affecté. Ce sceptique

128 LA FILLE BtT DEPUTE

avait été fortement impressionné par l'intervention de Gilberte. L'attitude si nette, si fière de la jeune fille lui avait procuré une sensation rare dont il savait la valeur. Il la notait ainsi, le soir même, dans une conversation intime avec sa femme: 5

— Je n'ai éprouvé que trois secousses pareilles dans ma vie: le jour où j'ai été présenté à M. le comte de Chambord, quand je suis arrivé à Venise sur la place Saint-Marc et quand j'ai vu le premier pantalon rouge de l'armée de Versailles reprenant Paris aux commu- lo nards. Vois-tu, ma chère amie, cette petite fille, c'est quelqu'un. Si elle ne devient pas ma bru, j'en aurai un cuisant regret. Je crois qu'elle honorerait notre famille.

Lorsque M"*® Trésorier rapporta cette déclaration à 15 son fils, elle eut l'étonnement de ne pas le voir bondir de joie, comme elle s'y attendait, car cette attestation du baron était un laissez-passer ofiSciel. Et nanti d'un tel assentiment Henri aurait dû ne plus rien redouter. Il resta cependant immobile, sur son divan, 20 le nez du côté du mur. Et comme sa mère le pressait de parler, d'exprimer ce qu'il sentait:

— Le silence de Gilberte est pour moi, dit-il, le symptôme le plus alarmant. Ou bien elle est malade, ou bien elle renonce à lutter contre son père, et dans 25 tous les cas, je me vois sacrifié. Qu'importe le consentement de papa, s'il ne peut dénouer la situation. Lui, je ne doutais pas de le gagner à ma cause. C'était affaire de temps, manière de s'y prendre. On devait réussir. Mais si M. Courcier demeure intraitable 30 et si Gilberte ne lutte pas, que deviendrai-je ?

— Veux-tu que j'aille me Spontini ? demanda la baronne.

Henri se dresâa^ il sauta au cou de sa mère, il Tembrassa avec des larmes, il lui répéta vingt fois: 5 — Que tu es bonne I Comment te remercier ? Toi, t'exposer aux impertinences de ce manant de Courcier... Mais je ne puis le permettre... Oh! Je t'en suis bien reconnaissant tout de même... Es-tu bonne!... Une femme comme toi, habituée à tous les respects,

louon, c'est impossible! Promets-moi que tu n'iras pas... Je serais plus malheureux encore de te savoir mal reçue par ce grossier personnage.

La baronne promit, mais elle prit un biais et envoya chez M^^® Courcier sa première femme de

15 chambre, parisienne délurée qui ne devait pas facilement se laisser interloquer et qu'elle chargeait de porter un petit billet, de rapporter une réponse et surtout d'avoir des renseignements. Enfin à cinq heures du soir, le quatrième jour. M""* Trésorier,

20 rayonnante de satisfaction, entra en coup de vent chez son fils et lui cria dès la porte:

— Henri, j'ai des nouvelles.

D'un bond il fut près d'elle, la fit asseoir et se mit à genoux à ses pieds, les yeux avides:

25 — Eh bien! Ta Gilberte d'abord n'est pas malade...

— Ah!

— Mais elle est bien malheureuse...

— Qui l'a vue ?

30 — Clémence, ma femme de chambre, il n'y a pas une heure.

— Brave fille !

— Sois tranquille, je Tai récompensée. Et d^ailleurs elle m'a vue si contente qu'elle était payée.

— Alors son horrible père lui fait la vie dure ?

— Ils ne se parlent plus... Et il paraît que cette 5 chère enfant va entrer au couvent...

Henri fit un geste de désespoir.

— Mais alors je ne la verrai pas davantage.

— Si, tu la verras demain. Elle t'attendra au sautde-loup de la Muette, à l'entrée du bois, vers deux 10 heures. Elle s'échappera, pendant vingt minutes, avec sa bonne...

— Oh I chère mère ! Quel bonheur ! Lui parler, savoir ce qu'elle pense, ce qu'elle désire... Je suis sauvé ! 15

— Mais moi, terrible garçon, vois ce que tu me fais faire I Obtenir d'une jeune fille un rendez-vous pour mon fils I Quel rôle !

— C'est la faute de ce monstre !

Ils finirent par en rire gaiement. Lui, ranimé par 20 l'espérance. Elle, heureuse de la joie de cet enfant auquel elle eût sacrifié toute la terre.

Le lendemain, à deux heures, Henri, qui marchait de long en large le long des fortifications, vit par l'avenue Victor-Hugo arriver M"® Courcier, escortée 25 de Kosalie. Il s'élança au-devant d'elle les bras tendus. D'un regard ferme et doux elle contint les transports de son amoureux. Elle lui donna sa main qui frémissait, démentant le calme de son visage. H la prit et la passa sous son bras, et derrière les mai- 30 sons du Kanelagh, dans un endroit solitaire, ils com-

mencèrent à se promener à petits pas, pendant que la vieille servante s^asseyait paisiblement sur un banc au soleil. Pour la première fois ils se voyaient ainsi librement, en plein air, sous le ciel, et ils se sentaient 5 mieux l'un à Pautre. La tristesse de leur séparation ne leur en parut que plus amère. Et, même dans cet instant heureux, ils ne purent oublier qu^ils avaient eu bien de la peine à se rencontrer et que, même avec de la peine maintenant, ils ne se rencontreraient peutlo être plus jamais. Henri, avide de connaître son sort, ne sut se retenir de questionner et serrant doucement le bras de la jeune fille :

— Eh bien ! chère Gilberte, sommes-nous donc arrivés au dernier degré du malheur ?

15 — Je vous sais beaucoup de chagrin, mon ami, mais que direz-vous de ma peine ? Vous, au moins, vous avez des parents qui vous aiment et vous consolent. Moi, mon père s'est détourné de moi, et c'est de lui que me vient tout ce que je souffre.

20 Henri jeta à la jeune fille un regard navré :

— Et c'est moi qui suis cause de tous vos soucis. Avant de me connaître vous étiez tranquille, heureuse, n a suffi que je paraisse pour que tout change, et cela me désespère.

25 — Ne regrettez rien, dit doucement Gilberte. Même au prix de ma tranquillité et de mon bonheur passés, je ne voudrais pas ne point vous avoir connu.

— Vous m'aimez donc, ma Gilberte ?

— Oui, Henri, autant que vous m'aimez.

30 Ils se regardèrent, comme en extase. Mais Henri pensa aussitôt qu'un si grand bonheur allait être im-

médiatement détruit et tonte sa joie se changea en fureur. Il s'écria :

— ■ Alors, qui donc pourrait nous séparer ?

Elle répondit avec beaucoup de calme :

— Rien que notre volonté. 5

— Voudrez-vous donc me quitter, Gilberte ?

— Oui, mon devoir m'y oblige.

— Et vous prétendez que vous m'aimez!

— Je le prouve en ne consentant à vous donner qu'une femme digne de vous. lo

— Mais c'est de la folie ! Vous allez permettre à la tyrannie affreuse de votre père de produire tous ses effets. Tant que nous serons séparés, il sera toutpuissant contre nous. Soyons réunis, il n'aura même plus d'intérêt à résister. 15

— Ce que vous me proposez, c'est de quitter la maison de mon père ?

— Oui, s'écria Henri avec exaltation, pour vous confier à moi. Ohl comprenez-moi bien, soyez assurée du respect sans borne que j'ai pour vous, 20 comptez sur ma loyauté absolue... Jamais sœur n'aura été plus chérie, plus attentivement choyée que vous ne le serez par moi... Vous serez libre de me voir ou de ne pas me voir, à votre gré... Vous vivrez avec votre bonne Eosalie et je ne me présenterai 25 jamais chez vous sans y être appelé... N'êtes-vous pas assez rassurée par ce que je vous offre ? Voulezvous que ce soit ma mère qui vous garde?... Je la connais, elle partira avec vous, si vous le voulez... Vous irez toutes les deux dans le Midi... Je ne 30 paraîtrai pas. Mais l'important, c'est que vous ne

soyez plus sous la domination de votre père... C'est le seul moyen de salut pour nous. Il n'y en a pas d'autre... Le comprenez-vous ?

— Je le comprends, dit Gilberte, mais je ne dois 5 pas faire ce que vous me demandez, non pas que je manque de confiance... Je suis d'ailleurs trop sûre de moi-même pour redouter aucun danger... 11 ne convient pas de compromettre votre mère dans une aventure qui, de l'humeur dont est mon père, pour-

loraitse terminer par un scandale judiciaire. Il m'a rendu ma liberté, mais il a le droit de juger que j'en abuse et de vouloir me la reprendre. Je sortirai de chez lui, puisqu'il m'a presque chassée, mais ce ne sera point pour vous suivre, ce sera pour aller dans

15 un couvent. Là, nul ne pourra me suspecter, ni dans ma conduite, ni dans mes intentions. Je serai sous une tutelle qui défiera toute critique de bonne foi... Je n'aurai point l'air d'une fille qui se fait enlever pour conclure un beau mariage, mais d'une enfant

2o qui cherche le calme et l'instruction, guidée seulement par sa conscience. Là, mon ami, je serai inattaquable. Et si, quelque jour, mon père se relâche de sa rigueur, alors je pourrai vous tendre la main dignement, et, sur notre union, aucun doute, pas une

25 ombre, tout sera clair, franc et pur. Voilà ce que je voudrais, Henri, pour que nous n'ayons jamais de regret ni l'un ni l'autre, et que, séparés ou réunis, nous puissions nous estimer autant que nous nous aimons.

30 — Oh! Je sais bien que c'est la fin de tout espoir, murmura Henri, et que vous venez de prononcer

notre arrêt, mais tont ce qne Tons arez dit est si fier, si noble, qne je ne trouve pas, dans mon cœnr désolé, nn mot ponr tous contredire. Il faut donc vons perdre, Gilberte, qnand je vois qne vous êtes à moi, an moment où vons m'apparaissez cent fois pins dé- 5 sirable par votre sagesse et votre courage... Ah ! Je n'en ai pas tant qne vons, et je suis déraisonnable, je suis lâche, et je ne sais que pleurer mon bonheur perdu...

Il s'était arrêté, n'osant regarder Gilberte, il laissait couler ses larmes. Elle, près de lui, dans ce lieu dé- lo sert, n'ayant d'autre préoccupation que la douleur de son ami, le regardait pâlissante et muette, car elle craignait, si elle prononçait une parole de ne pouvoir elle aussi contenir ses sanglots. H resta là, pendant un long instant, appuyé contre un arbre, le front 15 contre l'écorce rude, oubliant tout, abîmé dans son désespoir. Enfin, elle lui prit la main, la serra entre les siennes et se hasarda à dire:

— Henri, je vous en prie, vous me déchirez le cœur... Est-ce donc moi qui dois vous encourager ?... 20 Moi qui ai tant besoin de forces pour accomplir ma lourde tâche...

Il se calma presque aussitôt:

— C'est vrai, mon amie, excusez-moi, je suis indigne de vous... De nous deux je suis le moins à plaindre et 25 je me montre le plus faible... Oh! chère Gilberte, quelles joies l'avenir pourra-t-il nous réserver pour compenser les douleurs présentes ?

— Nous nous souviendrons un jour de nos larmes, dit Gilberte avec un sourire ému, et notre bonheur 30 nous paraîtra cent fois plus précieux.

— Alors vous espérez encore ?

— Oui, Henri, car j^off rirai à Dieu ma foi, en faisant appel à sa miséricorde. Et il doit être si bon et si grand qu'il acceptera ma modeste offrande, et nous

5 rendra, en échange, le bonheur.

Us marchèrent pendant quelques secondes sans parler, accablés sous le poids de leur pensées. Enfin Henri demanda:

— Et dans quel couvent vous retirez-vous ?

10 — Je ne sais pas encore. Je ne voudrais pas qu'il fût à Paris et cependant pas trop loin, à portée de mon père...

Elle n'ajouta pas: Et de vous, mais son regard l'exprima clairement.

15 — Qui vous conseillera ?

Elle agita la tête d'un air entendu :

— Ah! quelqu'un de très puissant et de très sage... Quand la décision sera prise, je trouverai moyen de vous en informer...

20 Ils étaient revenus près du banc où Bosalie assise travaillait à son tricot inamovible. La vieille servante dit:

— Gilberte, il y a déjà plus de temps de passé que nous nous en étions accordé... Il faut rentrer, ma

25 fille...

Gomme Henri pâlissait, mais sans discuter, sans se révolter, Gilberte dit:

— Ma bonne, encore cinq minutes seulement ?

Et reprenant d'un mouvement vif le bras de son

30 amoureux, elle repartit dans l'allée solitaire. Ils ne

parlaient plus, ils se regardaient avec des yeux bril-

lants, et une étreinte plus forte les serrait Tun près de Tautre. Arrivés à Fextrémité de leurs parcours, ils s'arrêtèrent un instant comme pour retarder le moment du retour. Le soleil descendait déjà, dans le ciel et éclairait le bois de ses rayons obliques. Un 5 silence profond régnait, troublé seulement par le chant des oiseaux.

— Il faut se dire adieu, Henri, dit Gilberte.

Il la prit dans ses bras, pour la première fois, sans qu'elle fît de résistance, et la pressa sur sa poitrine en 10 la dévorant des yeux, comme pour bien graver les traits de ce cher visage dans sa mémoire, puis, chastement, il Tembrassa sur le front, dans ses cheveux d'or pâle.

— A toujours, Gilberte. 15

— A toujours, Henri.

Ils se reprirent le bras, et d'un bon pas, sans tricherie, sans marchandage, sûrs d'eux, ils retournèrent vers la vieille servante et, avec un sourire, ils se séparèrent. 20

Le surlendemain, Henri reçut un papier sur lequel étaient tracés ces mots d'une écriture malhabile: " Monsieur Henri, je suis chargée de vous prévenir que W^^ Gilberte est au couvent des Dames de la Compassion, à Neuilly. Monsieur ne s'est pas op-25 posé à son départ, mais il n'est pas content. Je vous salue: Eosalib."

Comme le disait si bien la servante, il n^était pas content, Monsieur! Jusqu'au dernier moment, il n'avait pas cru à l'exécution des projets de Gilberte. Il s'était dit: Vaines menaces! Quand elle verra 5 que je tiens bon, elle se résignera. Qu'est-ce qu'un caprice de jeune fille ? Une légère fumée, un nuage, autant en emporte le vent. Mais quand Gilberte se présenta dans son cabinet et très posément lui annonça que, forte de son autorisation, elle entrait,

lole soir même, au couvent de la Compassion, il reçut un coup en pleine poitrine. Suivant sa détestable habitude, il se répandit en sarcasmes sur 1^ compte des religieuses qu'il accusa des plus honteux calculs, insinuant que c'était uniquement pour capter les

15 quelques mille francs que Gilberte possédait de l'héritage de sa mère, qu'elles l'attiraient dans leur maison. La jeune fille répondit froidement que ces calculs ne pouvaient exister par la raison que les sœurs ignoraient que leur pensionnaire possédât quoi

20 que ce fût, que bien au contraire elles la prenaient par charité et sans rémunération aucune, eu égard à une importante recommandation...

— Celle de M™* Trésorier, sans doute, qui paie pour t'arracher à moi...

25 — M"* Trésorier ne connaît même pas le nom de

rétablissemeut qui me recueille et n'a pu faire aucune démarche pour m'en faciliter Tentrée...

— Et à quoi vas-tu passer ton temps dans ce béguinage ? ricana Courcier. A des génuflexions, à des adorations, à toutes les pratiques de la plus inepte 5 idolâtrie ?...

— Non, mais à travailler pour vêtir les pauvres, et leur préparer à manger, matin et soir...

— Tu vas être servante des loqueteux! Eincer récuelle des faux mendiants! Toi, ma fille, cria le ic socialiste avec indignation.

— C'est la fraternité, mon père.

Il la regarda de travers. Il sentait une forte envie de revenir sur les déclarations qu'il avait faites dans un moment de colère, et de défendre à Gilberte de 15 sortir de chez lui :

— Tout ce que tu me dis ne me plaît guère, commença-t^il. Et tu vas tout à fait mal tourner dans ce milieu-là... Pourquoi y vas-tu ?

— Pour faire ma première communion ? 20 Courcier lâcha un juron à faire crouler le Sacré- Cœur en bas de la Butte-Montmartre, et marchant, en furie :

— Qu'est-ce qui ' a pris à cette fille-là, si sage, si raisonnable jusqu'à ce jour, de tomber dans une 25 pareille aberration? Je l'ai élevée philosophiquement et la voilà qui se jette dans la bigoterie! Il faut donc que les femmes aient ce vice-là dans le sang! Eh bien! je te résisterai. Tu n'iras pas chez tes religieuses! 3^

~ Voudras-tu donc me contraindre, après m'avoir

laissée libre ? Est-ce ainsi que tu respectes les droits de la pensée ?

— Elle a raison ! clama Courcier. Je démens toutes les affirmations de ma vie politique. Je ne

5 peux pas me donner un pareil soufflet à moi-même! Et cependant la livrer à mes ennemis... Ah! Quand il s'agit des autres, il est facile de trancher, mais quand il faut décider pour soi-même... Gilberte, tu vois mon angoisse... Je ne me résigne pas à te perdre... lo Que faut-il pour te garder ?

— Ne pas t'inspirer de ton amour-propre, mais de ton amour paternel, n'être plus dirigé par l'ambition de l'emporter sur des ennemis imaginaires, mais par le désir de rendre ta fille heureuse... Oh! papa, veux-

15 tu me voir à genoux devant toi, te remerciant, te bénissant, t'adorant ?... Laisse-moi épouser celui que j'aime ?

— Tu me quitteras tout de même!...

— Mais je passerai tous les jours de ma vie à t'étre 20 reconnaissante de ta générosité, au lieu de me désoler

de ta dureté...

Courcier respira bruyamment, comme un homme qui étouffe, puis il dit d'une voix sourde:

— Je t'aime encore mieux au couvent que chez les 25 Trésorier!

— Adieu donc, mon père, dit Gilberte, le visage inondé de larmes.

Il ne voulut pas la voir et lui tourna le dos. Elle poussa un profond soupir et, brisée par cette dernière 30 lutte, elle partit.

Lorsque le soir, pour la première fois, Courcier se

trouva seul dans sa salle à manger, il fut pris d^une soudaine tristesse. Il mangea vite et mal, sous le regard hostile de sa servante, et se réfugia dans son cabinet où il se mit à fumer pour se distraire. Mais dans les spirales bleues, qui montaient de son cigare 5 vers le plafond, il vit se dessiner la physionomie railleuse du baron Trésorier, le visage attristé du faux Gervais, et un pauvre petit profil de religieuse, à robe de bure, à bonnet navrant, qui lui rappelait sa fille, et il sentit son mécontentement s'accroître. Il pensa: 10 J'aurais dû déjà rendre à ces Trésorier l'argent du Parti Révolutionnaire. Ils le recevront demain. Il avait des offres d'achat d'un groupe politique et le seul retard qui était apporté à la vente venait de ce qu'il voulait se faire réserver par traité la direction 15 du journal, pendant trois ans, et que ses collègues prétendaient la conserver pour eux. On lui proposait de le garder comme rédacteur en chef, sans engagement. Il sentait bien que sa situation ne serait pas du tout assurée et jusque-là il avait résisté. Mais 20 la nécessité de rembourser cet argent empoisonné ne lui laissait plus le droit de reculer. Il en voulait d'autant à Henri et son père. Il eut un moment l'idée d'aller trouver Jacquinot, qui venait enfin de décrocher le portefeuille des travaux publics dans un 25 ministère de concentration, et de lui demander, sur les fonds secrets, de quoi payer son journal. Mais un scrupule l'arrêta : Il avait passé sa vie à réclamer la suppression des fonds secrets, et victime de sa droiture, il ne voulut pas légitimer l'existence de ces 30 fonds corrupteurs en y puisant pour lui-même. Et

puis il n'était pas sans inquiétude sur la réponse que lui ferait Jacquinot. Il Pavait un peu picoté, la veille, dans son premier Paris, et il savait que son camarade était susceptible. Enfin si le ministre ac- 5 cueillait favorablement sa proposition, il serait à ses ordres, devrait le défendre sur un signe, et la pensée de dire du bien de son ami dans le journal, le mettait au supplice. Il vendit le Parti Bévolutiotinaire et eut la joie d'envoyer à Henri Trésorier un chèque

iode vingt mille francs en exigeant un reçu motivé. Le courrier le lui apporta le soir même et il le lut avec une âpre satisfaction. Il se dit: Ils ont tout de même pris mon argent I Je n'ai rien à eux. Et eux ils ont mon argent. Il lui semblait que ses vingt

15 mille francs à lui valaient bien plus que les vingt mille francs d'Henri et que le jeune homme lui redevait quelque chose.

Il n'eut pas longtemps cette illusion. Le lendemain matin, en tête d'une souscription ouverte par

20 les journaux pour V Œuvre du chauffage parisien, il découvrit cette mention : Gilberte vingt mille francs. Il en frémit de colère. Il balança s'il écrirait à Henri Trésorier pour lui déclarer qu'il le considérait comme un drôle. A la réflexion, il s'avoua à lui-

25 même que ce que le jeune homme avait fait était très bien. 11 se cantonna dans son isolement et sa misanthropie. Il fut très malheureux. Retombé des hauteurs de sa direction de journal dans la foule des simples députés, il essuya l'humiliation des lâchages

30 vils. Des gens, qui le saluaient très bas la veille pour obtenir un mot dans les ^chos parlementaires,

affectèrent de ne plus le connaître. Il ne fut pas réélu président de son bureau. Il fut battu à la commission du Commerce par un petit député du centre gauche, qui n^avait pas vingt-six ans. Un bambin ! Et lui, lui le disciple de Blanqui... Un des 5 piliers de Textrême gauche ! Il remarqua que tout tournait à son désavantage et qu'il ne réussissait plus dans rien de ce qu'il entreprenait. Après dix ans de vie parlementaire, il se vit moins puissant qu'au premier jour. Son humeur devint tout à fait sombre, il lo ne parla plus et changea physiquement.

Pendant ce temps-là, Gilberte, installée à Neuilly, s'instruisait religieusement avec joie et travaillait matériellement avec courage. La maison ou elle avait demandé à entrer, sur le conseil de son directeur 15 de conscience, n'était pas un de ces établissements où les pieuses femmes vivent dans l'oisiveté et la prière. Un ouvroir, une crèche et un réfectoire populaires étaient installés dans la maison. Fondée par une bienfaitrice admirable, qui l'avait construite 20 à ses frais et dotée de ses deniers, dans le principe, la maison avait pris rapidement un tel développement qu'il avait fallu rechercher des secours plus considérables et un conseil de dames très riches administrait l'œuvre, de concert avec la sœur Thérèse qui faisait 25 preuve de capacités hors ligne. Les religieuses logeaient dans des bâtiments, avec quelques novices et pensionnaires, qui remplissaient l'emploi de sœurs converses en s'occupant de tous les gros ouvrages. Tour à tour employées au service des cuisines, des 30 cellules, de l'ouvroir, de la crèche, faisant la soupe,

balayant les couloirs et les cours, soignant les enfants ou dirigeant les travaux de couture, ces vaillantes femmes se dépensaient, du matin au soir, dans un labeur interrompu seulement par les exercices reli- 5 gieux que leur profession leur imposait. Encore y en avait-il de dispensées pour cause de surveillance et chargées de continuer la besogne en train, pendant que les autres priaient à la chapelle.

Dès le premier jour, Gilberte sans hésiter les imita,

lo quoique les antécédents de son éducation ne Teussent pas disposée à des travaux si vulgaires. Sans récriminer, elle fit office de servante parmi ces sœurs qui, pour la plupart, étaient des filles de la campagne, sans aucune distinction, simples et naïves. Deux

15 fois par semaine, Pabbé de Brossard venait instruire sa pénitente. C'était pour Gilberte un repos, une véritable récréation. Le soir, elle apprenait son catéchisme quand ses compagnes dormaient, car si elle se pliait à se lever avec Taurore, il lui était in-

20 supportable de se coucher sitôt la nuit venue. Sa santé demeurait excellente au milieu de toutes ces occupations. Elle n'avait pas le temps de penser à sa situation et c'était fort heureux. Cependant elle n'oubliait pas son père. Chaque semaine elle lui

25 écrivait un mot pour lui demander de ses nouvelles et l'assurer que, de loin, elle l'aimait toujours. Aucune réponse ne lui arrivait jamais. On eût dit que Courcier avait arraché sa fille de son cœur. C'était le gros chagrin de Gilberte.

30 Deux moi se passèrent ainsi pour la jeune fille en labeurs excessifs, qui la laissaient rompue le soir^

mais calme et décidée à persister. Un matin qu'elle était à la lingerie occupée à ranger des piles de draps ourlés à Touvroir, la sœur Thérèse parut accompagnée d'une dame à qui elle faisait les honneurs de la communauté, et avec un saisissement violent Gilberte 5 reconnut dans la visiteuse la mère d'Henri. La baronne, impassible, parcourut la vaste pièce, écoutant les explications que lui fournissait la supérieure, puis elle se dirigea vers Gilberte et s'adressant à elle comme si elle l'avait vue la veille : 10

— Bonjour, mon enfant, je suis ravie de vous voir... Vous êtes très gentille avec votre petit bonnet... Ma sœur, ne puis- je dire deux mots à M^^® Courcier...

— Comment, Madame la baronne, mais quatre, s'il vous est agréable... Ah ! vous connaissez notre chère i5 petite ?... Je vous la donne pour un modèle de douceur et de sagesse... Écoutez, Madame la baronne, ma fille... C'est une de nos bienfaitrices. Nous allons lui devoir le nouveau bâtiment...

Et agitant son trousseau de clefs, qui sonna un 20 clair carillon, la supérieure passa dans la pièce voisine. A peine seule avec la pensionnaire. M™® Trésorier l'attira à elle, l'embrassa tendrement et lui dit :

— C'est pour vous que je suis ici, Gilberte, je pense que vous vous en doutez... Quelqu'un que j'aime 25 devenait fou à l'idée de ne pas savoir ce que vous deveniez. Il a donc fallu bouleverser tout le Comité des Dames patronesses pour m'y faire donner la situation qui me permettrait de venir dans cette maison quand je voudrais, et aux heures qu'il me plairait... 30 J'y ai réussi, vous le voyez...

— Ce qu^a dit la sœur Thérèse, à Pinstant, me montre à quel prix...

La baronne sourit :

— C'est indifférent, mon enfant. Et d'ailleurs 5 c'est pour les pauvres... Mais, vous, comment êtes-

vous? Ne souffrez-vous pas trop de privations... Cette existence n'est-elle pas trop dure pour vos forces ?

— Je me porte très bien, madame, et si je recevais des nouvelles de mon père, je n'ambitionnerais rien...

lo — J'en ai de toutes fraîches à vous donner... Ma femme de chambre a vu votre Eosalie, hier soir... La santé de M. Courcier est satisfaisante, mais son humeur, hélas! n'est pas changée...

— Que vous êtes bonne. Madame, d'avoir prévu 15 mon désir!... Ainsi il n'est pas malade, par ce mauvais hiver si froid ?

— Non, mon enfant, il est au chaud, à la Chambre ou chez lui... Mais votre cellule, à vous, doit être glaciale ?...

20 — C'est très sain...

— Et vos pauvres petites mains sont toutes rouges. La baronne prit entre ses doigts gantés les mains

charmantes de Gilberte, à peine durcies par les grossiers ouvrages auxquels elle s'adonnait, et émue du 25 courage, de la résignation de cette enfant, elle la regarda avec une tendresse inquiète.

— Ah I Madame, dit gravement la jeune fille, si je ne souffrais pas, je serais sans excuses, car mon père souffrirait seul, et à cause de moi.

30 M™® Trésorier posa ses lèvres sur le front de la jeune fille, et rejoignant la supérieure dans la pièce

voisine elle continua sa visite. Le nom d'Henri entre les deux femmes n'avait pas été prononcé. Mais le cœur de Gilberte était plus gai ce soir-là, et avec étonnement la sœur Thérèse la surprit à fredonner en travaillant. 5

Eue de Presbourg, la rentrée de la baronne avait été attendue avec impatience. Henri bouillait, sentant sa mère auprès de Gilberte, et M. Trésorier luimême n'était pas allé à son bureau. Attirée dans le petit salon, sans même avoir le loisir de défaire son lo chapeau, M°*® Trésorier dut s'expliquer, donner des détails :

— Voyons, Henri, laisse-moi respirer, dit la baronne en souriant par avance du plaisir qu'elle allait causer. Eh bien ! oui, elle se porte comme un charme, elle 15 est plus jolie que jamais avec son bonnet à trois pièces et ses gros bas bleus... Et dans sa robe de laine grise elle a une taille qui fait tort à la religion... Quand je l'ai vue, elle était en train de ranger des piles de draps, mais la veille on m'a dit 20 qu'elle balayait la cour...

— Balayait ! s'écria M. Trésorier suffoqué.

— Oui, mon ami et très bien. Il paraît qu'elle manie ce grand balai de bouleau avec une vigueur étonnante... 25

— Comme les malheureuses de la rue, alors? gémit Henri. Comme ces pauvres créatures, que noug voyons grelotter, le matin, en partant pour la chasse et que nous plaignons tant, papa et moi? Ahl mon Dieu I 30

— Et encore, elle, c'est pour rien qu'elle le fait !

Henri ne partagea pas le riant optimisme de sa mère. Il était révoltée à Tidée des fatigues qu^endurait sa Gilberte et il devint tout à fait taciturne.

— Ainsi, dit-il, voilà où un père féroce et stupide 5 a conduit cette ravissante fille ! Et quand finira

cette épreuve? On ne peut le prévoir! Elle fait son noviciat: rien ne prouve que la rigueur de M. Courcier s^adoucira et alors elle prononcera ses vœux... Et, après la torture de la savoir misérable comme

lo elle est, j*aurai la douleur de la voir séparée de moi pour toujours. Car les vœux ont beau ne pas être éternels, une fille du caractère de Gilberte ne revient pas sur ses engagements et, une fois au couvent, elle y restera !... Et moi, qu*est-ce que je de viendrai ?

15 ]y(me Trésorier parut consternée. Elle s'attendait à causer de la joie en annonçant que la jeune fille se montrait vaillante d'esprit et robuste de corps, et bien au contraire elle provoquait la désolation et les regrets. Son mari lui-même demeurait abattu. Il dit :

20 — Je me mets à la place de ce Courcier. Il doit être accablé de chagrin.

Alors Henri bondit :

— Ce Courcier est Un monstre ! Tu le plains ? Moi j'ai envie d'aller au Palais-Bourbon, de l'empoigner

25 par sa belle barbe d'imbécile, de le traîner tout autour de la galerie de la Paix à coups de bottes dans les riens ! Je le hais cet homme I Je voudrais le tuer ! Ah I s'il n'était pas le père de Gilberte !

M. et M""® Courcier regardèrent avec effarement le

30 doux Henri qui, pour la première fois de sa vie, se mettait en colère devant eux, et blême, les yeux

rouges, trépignait comme un égaré. Enfin il se calma et dit :

— N'importe, il est impossible que cela dure ! Je ne le supporterais pas !

— Mais, mon pauvre enfant, qu'est-ce que tu peux 5 faire ? Tu te heurtes à des obstacles insurmontables : la résistance du père et la volonté de la fille.

— Si je ne les surmonte pas, je les tournerai, mais cela ne continuera pas ainsi !

Il avait Taîr si résolu que M. et M™* Trésorier 10 ressentirent une vive inquiétude. Le baron dit :

— J'imagine que tu ne prépares pas quelque extravagance.

— Non, papa.

— Ne risque rien qui puisse compromettre cette 15 jeune fille. Tu sais, ça, c'est sacré !

— ^.J'aimerais mieux mourir que de lui faire du tort.

— Oui, mais il ne s'agit pas de mourir, non plus, interjeta M"*® Trésorier.

Eh bien ! sois donc gentil et raconte nous, à ta 20 mère et à moi, quels sont tes projets...

— Je n'en ai qu'un : je vais aller trouver M. Oourcier et m'expliquer, une bonne fois, avec lui. Je ne l'ai jamais rencontré, depuis qu'il a appris qui je suis... Il faut que je voie sa figure et que j'entende le 25 son de sa voix...

— Mais tu annonçais tout à l'heure des intentions d'une violence...

— J'ai eu tort. Mes paroles n'avaient aucun sens, puisque je ne pouvais pas leur donner une suite 30 effective... Sottises échappées à la colère !

— Mais -si tu te mets de nouveau en colère, quand tu causeras avec M. Courcier...

— Je penserai à Gilberte et je resterai calme.

— Enfin, qu'est-ce que tu comptes lui dire?

5 — Tout ce que mon désespoir m'inspirera.

— Et s'il ne veut pas l'écouter ?

— Alors je saurai qu'il n'y a plus rien à espérer de lui. Mais jusque-là je doute encore...

— Eh bien! mon enfant, dit M"® Trésorier, suis lo ton inspiration. En tout cas, tu peux nous engager,

ton père et moi, vis-à-vis de M. Courcier; nous ne te désavouerons pas, quoi que tu promettes... N'est-ce pas, mon ami ?

— Assurément, dit le baron. Avant tout, faire le 15 bonheur de ces deux enfants... Fallût-il même renoncer à jamais me présenter contre Courcier à Bizy... Et Dieu sait que cela me coûtera!

Henri prit un temps, et dit gravement:

— Me permets-tu d'aller jusqu'à renier, pour mon 20 compte, tes opinions politiques ?

Trésorier fit un haut-le-corps, sa physionomie exprima un singulier malaise moral;

— Je constate avec chagrin, Henri, que tu n'as aucune espèce de conviction... C'est inouï, ma chère,

25 combien tous ces jeunes gens sont atteints d'indifférence!... La monarchie, la république, et n'importe quelle république même, peu leur importe! H n'y a plus que les vieux qui soient fidèles!...

— Oh! papa, pour moi, il n'y a qu'une fidélité im- 30 portante, c'est celle que j'ai vouée à Gilberte.

La mère sourit et dit au père:

— Il est jeune, que veux-tu, il est épris, et il n'est pas heureux!...

— Enfin, écoute mon enfant, concéda le baron, ne dépasse toujours pas le centre gauche !

Henri saisit son père dans ses bras, et avec une 5 furie de tendresse:

— Ah ! Je vois que tu m'aimes vraiment, car c'est un réel sacrifice que tu me fais ! Mais sois tranquille, je n'en abuserai pas, et maintenant je veux tout obtenir de M. Courcier, sans rien lui accorder. lo

— Eh bien! allons déjeuner, dit le baron ragaillardi.

Il prit le bras de sa femme et ajouta:

— Cette petite ne saura jamais toute la peine que

nous nous serons donnée pour la faire millionnaire et '5

baronne.

Il était trois heures lorsque Henri Trésorier descendit de voiture rue de Bourgogne et pénétra dans la cour du Palais-Bourbon. Il se dirigea vers l'entrée mais un huissier l'arrêta et lui demanda s'il avait une

5 carte. Il n'en avait pas. Mais il ne perdit pas sa présence d'esprit et pria l'huissier de bien vouloir faire avertir le marquis, de Cerneuil, député de la Vendée que M. Trésorier désirait lui parler. Au

. bout de très peu de temps, le marquis parut luilo même :

— Eh ! quoi ! mon cher ami, c'est vous dit le légitimiste, j'avais cru que c'était votre père. Que diable venez-vous faire ici ? Avez-vous un carnet de chèques dans votre poche ?

15 — Non! Je ne prétends corrompre personne. J'ai quelqu'un à voir à la Chambre mais comme on me refusait l'entrée...

— Oui, c'est à cause des bombes, dit le député. Depuis l'attentat, nous ne laissons plus entrer ici les

20 gens inoffensifs sans carte, mais avec carte on ouvre

les portes à tous les coquins... C'est ce qu'on appelle

garder l'Assemblée.

Ils montaient l'escalier, tout en causant, et arrivés

dans la galerie :

25 — Vous voilà dans la place, dit le marquis, vous

n*avez plus besoin de moi...

— Si, j*ai besoin que vous fassiez dire à M. Courcier que quelqu^un ^attend ici...

— Courcier ? Ce braillard ?...

— Oui, Courcier... Et surtout ne me nommez pas; s^il savait que c^est moi, il serait capable de ne pas 5 sortir...

— Oh! Ohl Voulez-vous donc lui faire du mal et s^en doute-t-il ?

— Non certes!

— Eh bien! Je vais le prévenir moi-même... 10

— Marquis, que de reconnaissance !

— Mes compliments à votre cher père.

Il s^éloigna et Henri resta seul, marchant à petits pas, écoutant la rumeur confuse qui sortait de la salle des séances, quand une porte s'ouvrait. C'était comme 15 le bourdonnement des élèves, dans une classe mal tenue, et les éclats de voix de l'orateur semblaient les cris du pion réclamant le silence. Puis quelques tintements de cloche du président, qui rappelaient vaguement l'arrivée de la course en char, à l'hippodrome. 20 Evidemment, c'était une utile discussion d'affaires qui se poursuivait en séance, car personne ne paraissait écouter. Deux reporters de journaux passèrent. L'un dit:

— Ce Cazagnaire est-il rasant avec sa question agri- 25 cole !... Qu'est-ce que ça nous fait que le blé se vende dix-huit francs, puisque le prix du pain ne bouge pas ?...

— Ah! l'agriculture manque de bras, ricana l'autre, mais elle ne manque pas de langues ! 30

— Du reste, à moins qu'ils ne se prennent aux che-

venx, ou qu^ils ne s'insultent, tout ce qui se fait là dedans est sans intérêt pour nous.

— Il paraît qu'il y a une nouvelle instruction ouverte...

5 — Oui, on ne parle que de ça, en séance... On dit que Jacquinot est compromis...

— Tous, les uns après les autres !

Henri dressait Toreille, mais il n'eut pas le temps de compléter son information, Courcîer venait de 10 paraître. A la vue du jeune homme, il s'arrêta interdit et fit même un mouvement pour rentrer, mais Henri ne lui en laissa pas le temps. Il s'approcha et avec un ton d'autorité il dit:

— Monsieur Courcier, il faut que je vous 15 parle...

Le député prit un air contrarié et répliqua:

— Monsieur, ce n'est ni le lieu ni le moment de nous expliquer...

— Je n'ai ni le choix du lieu ni celui du moment, 2o reprit sèchement le jeune homme, vous voudrez donc

bien m'écouter... A moins que vous ne redoutiez la discussion...

— Moi ! s'écria Courcier. Jamais, monsieur, je n'ai redouté une discussion... Et avec vous moins

25 qu'avec tout autre.

— A merveille, dit Henri en souriant du succès de son argumentation. Ecoutez-moi donc alors.

Ils se mirent à l'écart, dans une embrasure de fenêtre, et là Courcier regardant l'amoureux de sa 30 fille a.vec une menaçante ironie :

^ Les choses ont bien changé, depuis le jour ou,

pour la première fois^ nous ayons caasé ici^ monsieur Gervais..,

— Il n'a pas dépendu de moi qu'elles ne changeassent bien davantage, monsieur Courcier...

Le député examina Henri, stupéfait d'un tel 5 aplomb. Il devint rouge de colère et, pinçant les lèvres, il demanda :

— Que voulez-vous dire ? Je ne vous comprends pas très bien...

— Vous me comprenez parfaitement. Monsieur, re- 10 prit le jeune homme avec encore plus de fermeté, mais je vais dissiper toute équivoque : à l'heure qu'il est, si vous n'aviez pas été aveuglé par un fanatisme qui, du reste, vous barre tout avenir, je devrais être votre gendre, et vous ne verriez pas vous monter sur 15 les épaules des scélérats comme ce Jacquinot que guette le juge d'instruction...

— Monsieur, cria Courcier, l'homme dont vous parlez si légèrement est mon ami...

— Un concussionnaire ne peut pas être votre ami, 20 déclara nettement Ilenri. Je m étonne que vous vous attardiez à des banalités comme la camaraderie politique. Mais, monsieur, en politique, il n'y a pas d'amis, il n'y a que des concurrents. Comment, depuis le temps que vous voyez évoluer ceux que vous 25 appelez vos amis, vous n'avez pas encore remarqué leurs successifs déplacements d'opinion... Partis du socialisme pur, ils se sont acheminés vers le radi' calisme intransigeant, puis ils ont bifurqué sur le radicalisme de gouvernement, et les voilà arrivés au 30 ministère... Vous seul n'avez pas bougé... Ils ne vous

le pardonnent pas... Car vous accusez^ par votre immobilité, leur déplacement, vous permettez d'en mesurer l'importance... Voilà pourquoi vous n'arrivez à rien !

5 Courcier, pétrifié de s'entendre expliquer, en trois phrases, ce que, depuis six mois, il commençait à discerner confusément, demeurait muet devant Henri. Il se demandait par quelle supérieure clairvoyance ce jeune homme se rendait si nettement compte de la 10 situation. Il en oubliait Gilberte, sa colère, ses préventions, il jugeait son interlocuteur très fort, se sentait, comme autrefois, dominé par lui. Il s'oublia jusqu'à lui dire :

— Mon cher monsieur, c'est mon honneur de 15 n'avoir pas varié...

Puis, tout à coup, l'idée lui revint qu'il avait devant lui le fils de son ennemi, le séducteur de Gilberte, il crispa ses poings, secoua sa longue barbe et cria :

2o — Et puis, ça ne vous regarde pas!

— Comment! ça ne me regarde pas! répliqua Henri avec une furieuse énergie. Vous moquez-vous du monde ? Ma vie entière dépend de votre aveuglement, et vous me déniez le droit de vous ouvrir les

25 yeux... Monsieur, je ne partirai pas d'ici avant de vous avoir convaincu... De nous deux, l'un raisonne comme un enfant, et je vous atteste que ce n'est pas moi!

— Monsieur, rien ne vous autorise à prendre avec 30 moi de telles libertés, balbutia Courcier...

— Je ne vous cache pas que je compte en prendre

bien d'autres, dit froidement Henri. Si vous m'y forcez... Et cela, non seulement dans mon intérêt, mais aussi dans le vôtre... Car, si je ne me mêle pas de vos affaires, vous êtes un homme à la mer... Voyons, vous ne vous apercevez donc pas que, dans votre parti, 5 on vous considère comme une quantité négligeable. Et ces esprits forts, qui vous jugent avec tant de désinvolture, vous les valez bien... Je le sais, moi, qui ai travaillé avec vous...

Cette imprudente allusion faillit faire perdre à 10 Henri tout le terrain qu'il avait gagné. Courcier secoua la tête avec amertume:

— Ali ! si vous aviez été vraiment Gervais... Mais vous m'avez trompé... Vous essayez de me tromper encore!... 15

— Qu'en savez-vous? Êtes-vous sûr de m'avoir bien jugé ? Je voulais m'attacher à vous, mais en toute loyauté. Vous n'ignorez pas pourquoi... J'étais venu chez vous, comme Jacob chez Laban, pour vous servir, afin de mériter votre fille.. . Si j'avais eu trois 20 mois devant moi pour pénétrer dans votre pensée, j'aurais accompli l'œuvre décisive... Je vous aurais amené à révolution indispensable pour assurer le triomphe de votre carrière... Quel a été mon premier acte? Vous donner un journal... Peu à peu, le courant 25 des opinions devait vous conduire à des concessions pratiques, non pas sur la doctrine, mais sur les moyens de l'appliquer... Vous passiez immédiatement au rang d'homme sage; je ne dis pas modéré, je dis sage! Vous entriez dans la réserve de ceux avec lesquels il 30 faudra compter un jour. Et c'est dans cette réserve

que se recrutent les ministrables... Tous vos amis, pourtant si médiocres, eux, y sont déjà... Et alors le parti socialiste, en vous voyant prendre de Tautorité, de rinfluence, de se dire: "C^est Courcier, un pur, 5 celui-là, dont les mains sont nettes, qui nous dotera des réformes tant promises et jamais obtenues..." Le temps passait, les honfmes tombaient, — ils tombent si vite, — et votre heure à vous arrivait... Oui, vous deviez, dans ma pensée, être le maître de la situation.

lo Ce que ^exagération de vos opinions si avancées avait d^effrayant, moi, je Tatténuais... On disait: "Courcier est un homme impitoyable!... Il fera table rase de Tordre ancien!... Il reconstruira Tédifice social à nouveau ! " Mais aussitôt on ajoutait : " Ne craignez rien :

15 il a auprès de lui Trésorier, son gendre, qui obtiendra grâce pour le vieux monde... Courcier sera un régénérateur, mais ce ne sera pas un destructeur.,." Et quelle destinée devait être celle d^un homme politique, sur lequel Topinion aurait formulé de tels

20 jugements!,,. Quel rôle il jouait dans Thistoire!... Il pouvait être le Washington de la France... Et voilà ce que j'avais rêvé pour vous!

Il se tut un instant, pour respirer. Courcier, muet, regardait ses souliers, d^un air songeur, et ne faisait

25 même plus un simulacre de résistance. Henri pensa: "Je me suis montré, biblique avec Jacob et Laban; j^ai cité Washington, j'ai enlevé mon ambitieux sur le sommet de la montagne, pour lui montrer le monde à ses pieds, tout cela est bel et bon; en ce moment,

30 mon homme est sous Tinfluence de sa chimère orgueilleuse, mais que je prononce le nom de Gilberte et il

retombe sur la terre, il ne pense plus qu^à ses rancunes, il retrouve toutes ses préventions, et je suis perdu. Il faut cependant arriver à la question. Il reprit :

— Comment m^avez-vous récompensé de tant de 5 confiance en votre talent? Quel traitement m^avezvous fait subir ? Sans me donner le temps de m^expliquer, emporté par une colère* indigne de vous, et qui inspirerait des doutes sur vos capacités à un autre que moi, vous me chassez, vous ruinez mon œuvre lo commencée, le journal est vendu, tout Téchafaudage construit s'écroule. Et pourquoi? Pour de mesquines considérations de personnes, pour des désaccords de religion, comme si vos amis hésitaient à fréquenter chez les réactionnaires et se gênaient pour i5 se marier, quand il le faut, à Péglise ! Mais, dupe de votre droiture, vous croyez devoir ne pas faire une concession, vous écartez de vous un allié fidèle, et vous traitez votre fille avec la dernière rigueur.

L'effet qu'Henri redoutait se produisit. Courcier 20 releva son front incliné, il lança un regard chargé de colère sur le jeune homme et dit :

— Oui, vous aviez gagné jusqu'à ma fille ! Et, à cause de vous, elle m'a abandonné !...

— Vous l'avez renvoyée de chez vous ! 25

— Croyez-vous que je voulais changer ma maison en sacristie ?

Henri cria :

— Vous n'êtes et ne serez jamais qu'un sectaire 1 Vous vous gargarisez avec des mots, au lieu de dis- 30 cuter des idées. Je commence à croire que vos amis

ont raison et que vous n'avez que de la façade et pas de profondeur !

— Ils disent ça ?

— Sans se gêner. Et vous faites tout ce que vous 5 pouvez pour leur donner raison !...

Le jeune homme se leva et ébaucha un vague salut. Courcier crut qu'il s'en allait.

Il se leva aussi :

-;- Est-ce là tout ce que vous comptiez me dire ? ^o Je ne suppose pas que votre unique dessein était de récriminer I... Quelles propositions vouliez-vous me faire ?

A ces mots, Henri frémit jusqu'au fond de luimême. Il fut comme un général qui, au plus fort '5 d'une bataille, lorsqu'il désespère d'enfoncer l'ennemi, découvre tout à coup, dans le centre adverse, une ouverture par laquelle il va pouvoir pénétrer et vaincre. Il prit son air le plus froid et regardant Courcier de haut :

2o — Des propositions, moi, à vous ? Vous vous méprenez, monsieur. Mon père vous en a fait, que vous avez repoussées avec la dernière bru talité... Cela suffit, tenons-nous-en là.

— Mais vous déclariez, tout à l'heure, que vous ^•5 prétendiez me convaincre...

— J'avais tort. Je désespère d'éclairer votre fanatisme. Il n'y a rien à tirer de vous..,

— Mais enfin, pourquoi êtes-vous venu me relancer jusqu'ici ? cria Courcier exaspéré.

30 — Uniquement pour vous avertir que mademoiselle votre fille est dans la condition la plus misérable, à

Tasile des Dames de la Compassion, où on la charge des plus viles besognes... Hier, elle épluchait les légumes pour le repas de la communauté, et, avant-hier, elle balayait la cour... Voilà à quoi vous Pavez réduite...

— Monsieur, ma fille fait ce qu'elle veut, vous 5 n^avez rien à y voir...

— Eh bien! allez-y donc voir vous-même! Ce doit être un spectacle flatteur, pour un apôtre tel que vous. Allez voir M"® Courcier réduite en servitude... Allez compter si, par jour, elle ne travaille que huit 10 heures ! Allez voir ça ! C'est aussi intéressant qu'une grève! C'est aussi meurtrier, vous savez!

— Monsieur, hurla Courcier, comment osez- vous me tenir un pareil langage ?

— Mon langage n'exprime que très faiblement ce 15 que je pense de votre conduite!

— Si la moitié seulement de ce que vous me racontez est vrai, bredouilla Courcier tremblant de fureur, je ferai fermer cette caverne cléricale...

— Allons donc ! C'est une œuvre philanthropique ! 20 On y nourrit douze cents pauvres par jour...

— J'interpellerai le ministre...

— Vous savez bien que vous n'avez aucune autorité... On se moquera de vous!...

Courcier pâlit. Vaguement il sentit que Henri 25 avait raison.

— Monsieur Courcier, reprit le jeune homme, vous avez cru être très fort... Et vous vous êtes pris à votre propre piège... Pour ne pas me donner votre fille, vous l'avez donnée à l'Église... Allez voir ce qu'elle 30 en fait!

LA PILLE DtJ DEPUTE 161

Certainement que j^irai, gronda le père de Gilberte avec un geste furieux.

Henri n^attendait que cette déclaration pour rompre l'entretien. Il jeta sur le député uu coup d'œil de 5 reproche :

— Adieu, monsieur Courcier... Vous regretterez un jour de ne m^avoir pas mieux compris I

Et, sans ajouter un seul mot, il s^éloigna. Courcier le suivit du regard, et méditatif rentra dans la salle

lo des séances.

Le soir, il dîna de mauvais appétit. H s'enferma dans son cabinet et essaya de classer les idées que lui avait suggérées son entretien avec Henri Trésorier. Tout d'abord il s'arrêta à ce soupçon qu'il était

15 arrivé à cinquante ans sans distinguer autre chose que les apparences de la comédie humaine qui se jouait sous ses yeux, et sans pénétrer les secrets ressorts de l'intrigue. Était-ce donc vrai qu'il était aveuglé et que, ballotté par les événements, il servait

20 de jouet aux habiles qui savaient en tirer parti? Il repassa les dernières années de sa vie et fut surpris de juger certaines résolutions ^u'il avait prises tout autrement qu'à l'heure où il les avait arrêtées. Y avait-il donc, pour les idées comme pour les

25 faits, une incontestable opportunité ? Il s'était toujours flatté de ne varier jamais et d'être immuable dans ses principes. Il disait volontiers de lui-même : Une barre de fer. Il en vint à se demander si le fer, métal rigide, pesant, brutal, n'était

30 pas une matière béte.' Tous ceux qu'il avait vus s'entêter, se buter, manquer de souplesse étaient restés en

route et marquaient les étapes parcouriies^ bien en arrière comme des bornes. Les autres^ les accommodantSy les ductiles^ les malléables^ avaient pris les devants et se prélassaient sur les sommets. Il eut une révolte d'orgueil et dit: Ceux-là sont des sauteurs! 5 Et; instantanément une voix murmura à son oreille: Qui sait si ce ne sont pas les autres qui sont des jocrisses ? Arrivé là, il se trouva désorienté, il ne vit plus clair dans sa conscience. Toute cette discussion se cristallisa pour lui en cette seule question : Avais- 10 je le droit de sacrifier ma fille à des principes contestables ? Un subit attendrissement s'empara de lui. Cette pauvre petite, qu'avait-elle fait d'autre que d'aimer un homme qui ne plaisait pas à son père ? Etait-ce un si grand crime ? Jamais auparavant elle 15 ne lui avait causé un chagrin, un souci. Elle avait grandi près de lui, dans une magnifique indifférence religieuse, qui n'avait été troublée que par la nécessité de mettre d'accord sa culture morale avec les exigences mondaines. N'avait-il pas outrepassé ses 20 pouvoirs en combattant sa résolution? Car, elle le lui avait dit : Il devait la laisser libre de prendre une religion, ou de n'en pas prendre, à son choix. Et il était sorti de la neutralité qui lui était commandée. En somme, il proscrivait la religion, il la jugeait 25 mauvaise pour l'humanité, mais il n'aurait pas donné sa tête à couper qu'il avait raison. Les grands ancêtres étaient fort divisés sur ce point. Eobespierre tenait pour un Être suprême. Et Camille Desmbulins écrivait dans le Vieux Cordelier " qu'on n'aurait pas 3c dû retirer à l'humanité souffrante l'oreiller de l'es-

pérance d^une autre vie/' Oui, mais restait la question de Féducateur, du prêtre, et là Courcier n'hésitait plus. Sa liaine reprenait le dessus et il se sentait prêt à toutes les violences. La doctrine, condensée 5 dans cette formule connue: "A bas la calotte! " qui avait été le credo de sa vie entière, lui bouchait de nouveau le cerveau. Et il oubliait tout ce qu'il avait pu penser de sage, pour retomber dans son insanité. Il songea: Est-ce possible que ma fille soit traitée

10 par cette clique cléricale comme une mercenaire? Je l'en avais menacée, mais de là à tolérer que cela soit, il y a loin. Ma Gilberte est-elle faite pour balayer leur communauté ? Cette idée le mit en fureur, et il commença à trouver que Gilberte était une victime

15 et les prêtres des tourmenteurs. Toujours l'Inquisition! Il s'abstint de qualifier son propre rôle: il avait pour lui de ces indulgences. Et très las il se mit au lit.

Il passa une nuit agitée par des cauchemars

20 affreux, dans lesquels il se vit en chemise, un cierge de dix livres au p<Jlng, faisant amende honorable devant la grille de la Madeleine, pendant que sa fille, en robe de mariage, descendait les marches au bras d'Henri Trésorier. Puis le décor changea, il se

25 trouva à la Chambre, et ministre, développant à la tribune un projet de loi qui décuplait les droits d'accroissement pour les communautés religieuses. Un de ses anciens amis du socialisme, rhéteur verbeux et confus, l'interrompait violemment en lui par-

3olant de "la vieille chanson qui berçait la misère humaine," et il lui répliquait: " Tout ça est vieux!...

Vous démarquez les anciens de la Convention!" Et la voix triste de Jacquinot modula ce reproche: — ^^ Pendant que j'étais à Mazas^ il est devenu ministre! C^est un vendu I La barre de fer a plié I " Il voulut répondre^ s'indigner^ le souffle lui manqua et, tout autour de lui^ il vit des affiches sur lesquelles était imprimé en lettres énormes: Le Parti révolutionnaire : trois cent mille lecteurs! Il tomba dans une prostration profonde, et au petit jour, se réveilla, trempé de sueur. 3

Dix heures venaient de sonner. La sœur Thérèse était dans son bureau penchée sur un formidable registre qui contenait la comptabilité de rœuyre, lorsqu'une novice entra et dit:

5 — Ma mère^ M. Courcier est au parloir et demande à voir sa fille...

La supérieure leva sa tête intelligente^ posa son doigt sur la colonne de chiffres qu'elle vérifiait, pour savoir où se retrouver, et répondit :

10 — Mon enfant, priez M. Courcier de venir jusqu'ici, je serai bien aise de lui parler...

Bestée seule, elle continua son addition, avec un calme parfait, comme si elle n'avait point le soupçon qu'un loup dévorant venait d'entrer dans la ber- 15 gerie. Après un court instant, un bruit de pas se fit entendre, la porte s'ouvrit et le député parut. Il était d'aspect plus sombre encore que de coutume et toute sa personne trahissait la défiance. La sœur repoussa son grand livre, se leva, et l'air riant, faisant tinter 20 ses clefs, elle dit au visiteur:

— Ah! Monsieur le député... prenez donc, je vous prie, la peine de vous asseoir...

Il inclina légèrement la tête, comme pour exprimer que ces prévenances ne le touchaient pas, mais son 25 front s'éclaircit un peu à se voir reconnaître la qualité qui le rendait redoutable.

— Madame, déclara-t-il d'un ton rogue, je désire être mis en présence de ma fille.

Il semblait dire: "Conduisez-moi à son in-pace/' La religieuse sourit et répliqua:

— Eien de plus facile. Elle doit être à la crèche. 5 Si vous voulez prendre la peine de m'accompagner...

Elle remua son trousseau sonore et gaiement:

— Il y a beaucoup de clés, mais ce ne sont que des clés d'armoires...

Courcier se sentit deviné et se troubla. La sœur 10 s'effaçant le fit passer devant elle dans une grande salle très claire, aux murs peints en gris, où une cinquantaine de femmes, devant des tables de chêne polies par l'usage, travaillaient avec activité.

Sœur Thérèse étendit le bras et s'adressant à 15 Courcier :

— Ceci est notre ouvroir. Monsieur le Député... Toutes les femmes, que vous voyez là, sont des indigentes que nous occupons à la tâche, sans distinction de culte ou de nationalité... Nous ne voulons rien 20 savoir d'elles, si ce n'est qu'elles sont malheureuses et qu'elles ont besoin de travailler pour vivre.

Courcier poussa un grognement sourd. La sœur l'accueillit comme une marque d'approbation et poursuivit: 25

— Quand, chez l'une d'elles, nous découvrons des aptitudes supérieures, du goût, de l'intelligence, nous la plaçons dans des maisons de confection... Tenez en voilà une petite, là-bas, qui va entrer chez un passementier... Elle gagnera quatre francs par jour... Et, 30 il y a une semaine, on l'a menée chez le commissaire

de police, parce qu'elle était sans asile et mourait de faim...

Conrcier fit nn geste yagae et dit avec un peu d'impatience.

5 — Mais, j'avais demandé à voir ma fille.

La sœnr sourit, et montrant le bout de la salle:

— Par ici. Monsieur le Député...

A ces mots, les têtes des ouvrières se levèrent avec curiosité et Courcier se trouva le centre de tous les

lo regards. Il eut la sensation qu'il inspirait, à la fois, du respect, de l'admiration et de l'envie. Il ne fut . pas mécontent. Ses yeux s'arrêtèrent avec bienveillance sur ces humbles femmes. Il prit l'attitude officielle des visites dans les établissements scolaires,

15 les musées, et les concours agricoles. Arrivé au dernier banc, il saisit machinalement un fragment d'étoffe, qui dépassait la table, et le froissa entre ses doigts.

— C'est de la toile que nous achetons dans la 20 Somme, expliqua la supérieure, nous en faisons des

torchons qui se vendent au Bon Marché.

Elle toucha du doigt l'épaule de l'ouvrière qui était près d'elle, petite femme chétive, l'air timide, et lui dit d'un air important:

25 — Lève-toi, Marie, et demande à M. le Député de s'intéresser à toi... C'est un personnage puissant... Il te fera rendre justice...

— De quoi s'agit-il, demanda Courcier intrigué.

— D'une pension de retraite, dont on ne peut obte- 3onir la liquidation... C'est pour son père, ancien

ouvrier de la manufacture de Sèvres... Ce vieux est

aveugle et sa fille est obligée de le nourrir... Elle ne se plaint pas... mais c'est de la misère...

— Envoyez-moi une note, je verrai, j'étudierai...

— Eemercie, Marie, tu vois, il ne faut jamais dé- 5 sespérer de la bonté et de la justice.. ,

Courcier étonné pensa: cette sœur est évidemment une femme de premier ordre. Gomme elle est simple, claire, pratique. Et quelle absence de préoccupation religieuse I Elle serait laïque qu'elle lo ne parlerait et n'agirait pas autrement...

Il sortit de l'ouvroir et entra dans une sorte de. réfectoire, vide à cette heure, ou cent personnes pouvaient manger en même temps et à l'aise. Au bout, deux énormes marmites dans lesquelles un homme se i5 fût noyé, bouillaient sur de larges fourneaux en briques pareils à ceux des lavoirs publics. Deux sœurs, en tablier blanc, surveillaient la popote. Sur une desserte, des piles de gamelles en fer-blanc s'étageaient reluisantes, attendant la clientèle. 20

— Voici notre réfectoire populaire, dit la sœur. Ici, tous les jours, à midi et à six heures, nous distribuons douze cents gamelles de soupe, de la viande, aux nécessiteux qui se présentent, sans leur demander aucune référence, aucun renseignement sur eux- 25 mêmes, quoi que ce soit...

Courcier tendant le bras vers un grand Christ de bois peint, qui se dressait au mur de la salle:

— Si ce n'est, sans doute, de faire leur prière avant de manger ? dit-il d'un ton railleur. 30

— Même pas, répliqua la supérieure en souriant.

Une de nous dit le Benedicite à haute Yoix, en profite qu; veut...

Une gravité soudaine donna au visage de la religieuse toute sa valeur de haute et expressive intelligence. 5 Elle ajouta:

— Notre-Seigneur a laissé Judas manger à sa table^ sachant qu^il le trahissait... Nous qui sommes ses humbles servantes^ nous ne devons pas être plus sévères que lui.

10 Gourcier baissa le nez d'un air contraint et ne répliqua pas. En lui était entrée la certitude que Pœuvre qu'on lui montrait était utile et que les femmes qui s'y consacraient étaient bonnes.

— Je ne vous propose pas de goûter à la soupe, 15 reprit sœur Thérèse de sa voix gaie, elle n'est pas encore à point... Mais, avant de vous en aller, si vous voulez déjeuner avec les pauvres, vous verrez que nous les nourrissons bien...

— Je n'en rougirais pas, dit Courcier. Je suis du 20 peuple et tout ce qui le touche m'intéresse... Et les

abandonnés sont mes préférés...

— Votre fille est comme vous, répliqua la sœur avec un fin regard, vous allez la voir à la crèche...

Ils sortirent du réfectoire et entrèrent dans un 25 petit bâtiment, où vingt berceaux contenant des enfants étaient rangés dans la grande clarté des larges fenêtres. Quatre sœurs les gardaient, on n'entendait point de cris, mais seulement le chantonnement vague d'une des saintes filles qui berçait un petit 30 souffrant sur ses genoux et s'efforçait de l'endormir. Sur la pointe du pied, Gourcier, plus ému qu'il

n^aurait jugé de sa dignité de le paraître, traversa la salle et, sur le seuil de la pièce voisine, s^arrêta stupéfait, La porte avait été entr^ouverte par la supérieure, et Coureier, devant lui, aperçut sa fille, vêtue du costume de la communauté et coiffée du petit 5 bonnet. Elle lui tournait presque le dos, penchée vers la table, où, entourée de trois gamins, elle traçait, sur du papier, un modèle d'écriture. Un tableau noir cloué au mur, couvert de lettres à la craie, témoignait que la leçon de lecture venait de finir. 70

— C'est elle, murmura la sœur, qui a eu Tidée de prendre ces petits, qui polissonnaient dans la rue, pendant que leurs mères sont à Fouvroir, et de les instruire. "Papa, a-t-elle dit, assure que Tinstruction est plus précieuse encore pour les hommes que 15 le pain quotidien... Je prendrai cette peine, en pensant à lui...

Coureier sentit dans le coin de ses yeux un fourmillement singulier, son gosier se contracta et il resta à regarder sa fille, sans faire un pas, sans dire un 20 mot. Il la voyait bien maintenant, car elle avait relevé le front et les traces de ses fatigues, de ses chagrins aussi sans doute, étaient imprimées sur ses joues un peu tirées, et autour de ses yeux cernés dont le regard paraissait plus lumineux. Il entendit 25 qu'elle disait à ses petits élèves :

— Formez bien les et les a, soignez les pleins. Vous n'avez qu'une page à copier, après vous irez jouer dans la cour...

Au même moment il entra. Elle tourna la tête, 30 reconnut son père, poussa un cri de joie et d'un élan

fut dans ses bras. Les écoliers avaient été silencieusement emmenés par la supérieure et, dans la petite salle, le père et la fille étaient seuls. Ils se regardaient comme s'ils avaient peine à croire qu'ils fussent 5 réunis. Gilberte joignit les mains avec saisissement, et dit :

— Oh! papal Quel bonheur de te voir!

Et ce cri lui jaillissait si passionnément du cœur que Courcier pensa : Comment ai-je pu rester si longlo temps sans venir? N'étais-je pas fou ? Puis en l'examinant avec attendrissement il remarqua ses vêtements et une amertume nouvelle le troubla. Le souvenir de ses griefs reparut, il dit :

— Etait-ce sous un costume pareil que, je devais te 15 retrouver?

— Elle le reprit par le cou et tout près de son oreille, répondit :

— En suis- je moins ta fille ? Va, je n'ai appris ici qu'à te mieux chérir. Et ma seule consolation était

20 de parler de toi, avec la bonne sœur Thérèse... Elle m'encourageait, quand j'étais trop triste d'être privée de toi, et elle m'assurait que nous te verrions arriver un jour...

Courcier fronça le sourcil. La supérieure lui parut

25 avoir trop peu de confiance dans la fermeté de ses résolutions.

— Je suis venu parce que j'ai appris que tu étais astreinte à des besognes grossières...

— Astreinte ? Oh ! non ! Je suis bien libre, ici... 30 C'est moi qui ai demandé à faire comme tout le

monde... Et puis, vois-tu, j'avais trop de chagrin... Je

ne dormais plus, je ne mangeais plus.,. Alors, j'ai voulu me fatiguer, m'écraser de fatigue, et j'ai retrouvé le sommeil et Tappétit,..

— C'est donc que tu pensais moins à moi ? dit Courcier ironiquement. 5

— Ohl non! Au contraire. Je me suis rappelé ce que je t'avais entendu dire si souvent que, dans ta jeunesse, tu travaillais de tes mains, et que jamais tu ne t'étais mieux porté... Alors j'ai suivi ton exemple...

Il me semblait que c'était encore une façon de teio plaire...

Courcier poussa un soupir :

— C'était avant de me quitter qu'il fallait songer à cela ! Ah ! tu m'as fait bien de la peine...

Gilberte laissa retomber ses bras avec accablement: 15

— Papa, ne me parle pas ainsi, s'écria-t-elle. Tu me déchires le cœur. J'ai trop souffert de la pensée de t'avoir causé du chagrin... Je ne supporterais pas tes reproches... Oh ! non I Te savoir aussi malheureux que je l'étais moi-même, c'est impossible. Tant 20 qu'on ne connaît pas la douleur, on est forte, mais quand on a souffert, on ne peut plus accepter l'idée de faire souffrir les autres...

Courcier la regarda fixement :

— Si je te disais que ma vie a été tout à fait trou- 25 blée par ton départ et que je ne puis m'habituer à la solitude, reviendrais-tu près de moi ?

Elle baissa la tête et répondit :

— Ce serait mon devoir et je ne m'y déroberais pas... 30

— Pourtant, c^était aussi ton devoir, il y a quelques semaines...

— Je le connais mieux, maintenant...

Les lèvres de Courcier tremblèrent:

5 — Eh bien I Gilberte, je veux que tu reviennes avec moi... Tu seras libre de suivre ta religion, mais tu ne me quitteras plus. Je suis trop abandonné...

Gilberte s^approcha de son père et ^embrassant tendrement :

lo — Je t^obéirai, papa. Et je te demande pardon de t'avoir affligé...

Il récarta de lui, la regarda jusqu'au fond de l'âme :

— C'est bien vrai ? Tu ne me trompes pas ?

15 Elle agita la tête, en souriant d'un air résigné:

— Oh ! non, papa. Je n'ai pas appris à mentir.

Il l'attira à lui, la serra sur sa poitrine, l'embrassa avec force et ne cachant plus son émotion :

— C'est bien, Gilberte... Tu es une brave fille... 20 Reste ici, puisque c'est ton désir, je te le permets...

Le visage de la jeune fille s'éclaira d'un rayon de joie :

— Mais tu viendras me voir ?

— Souvent, je te le promets...

25 — Je te remercie, papa, je suis bien contente!... Il était assis près de la table. Elle s'était approchée et, un peu penchée, elle roulait doucement sa tête sur l'épaule de son père. Il lui dit au bout d'un instant, et d'une voix qui s'attendrissait :

30 — Tu vois, Gilberte, je suis dans un jour où tu

obtiens de moi tout ce que tu veux... Profite du moment... Ne désires-tu rien de plus ?

Elle ne répondit pas. Mais il sentit soudain le cœur de sa fille qui battait contre sa poitrine et il vit des larmes qui tombaient lentes, lourdes, sur le drap 5 de son paletot. Il comprenait qu'elle mourait d'envie de parler, mais qu'elle était bâillonnée par la crainte de lui déplaire. Et cette résignation, cette douceur, comparées à sa fermeté ancienne et à sa résolution^ le touchèrent plus que des supplications nouvelles lo et des prosternations. Il sentait Gilberte palpiter d'angoisse et de douleur dans ses bras, il pensait qu'il dépendait de lui de la rendre au calme et à la joie.

Sans une parole, il allongea la main vers une des feuilles de papier, dont sa fille se servait pour donner 15 aux enfants leur leçon d'écriture, il trempa la plume dans l'encrier, et d'un trait il traça ces mots: "J'autorise ma fille Gilberte à épouser M. Henri Trésorier." Et il signa. Puis il tendit le papier en disant: 20

— Tiens! Prends! Je ne pourrai plus me dédire!

Elle lut, poussa un cri de reconnaissance, et plus pâle de sa joie qu'elle n'avait été de sa douleur, elle se laissa glisser aux pieds de son père, appuya la tète sur ses genoux, et se mit à sangloter éperdument. 25 Lui, la voyant presque inanimée, voulut la réconforter et ne trouva pas une parole. Etourdi de ce qu'il avait fait, mais ne le regrettant pas, il resta là, à caresser doucement les cheveux blonds de sa fille, comme quand elle était toute petite et qu'elle s'en- 30 dormait sur ses genoux,,.

LA PILLE DtJ DÉPUTE 175

Henri Trésorier et Gilberte se sont mariés à Saint- Honoré d^Eylau. M. l'abbé de Brossard officiait, et Courcier assistait à la cérémonie. Toute la Chambre était présente : la gauche pour le père de Gilberte, la 5 droite pour le père d^Henri, Le président du conseil est venu à la sacristie serrer les mains de son " cher député/' et tous les amis de Courcier Font chaudement complimenté d^in mariage qui, sans doute à leurs yeux, avait cette excuse d'être une reprise sur

lole capital. En sortant de Téglise, le député radical donnait le bras à la baronne Trésorier et, derrière sa fille et son gendre, suivait le suisse galonné d'or qui ouvrait la marche, sa hallebarde sur Tépaule. Courcier ne paraissait ni emprunté, ni gêné. Il portait

15 beau, sa barbe noire avait un pli conciliant. Cheminant parmi les rangs pressés des assistants, au passage, il surprit ce court fragment de dialogue entre deux collègues :

— Eh bien I II paraît qu'il a racheté le Parti 20 révolutionnaire,

— Oui, mais il ne l'appelle plus que le Parti républicain,

— Oh î Courcier a le sens de la politique réalisable... C'est un homme à ménager...

25 — Lui? Avant six mois il sera au banc des ministres I

Courcier tressaillit de joie et passa, escortant Henri et Gilberte, qui marchaient dans l'auréole de leur jeune bonheur. Comme les nouveaux époux mon-

3otaient dans leur voiture pour se rendre à l'hôtel de la

176 LA FILLE DU DBPtJTB

rne de Presbourg, où un lanch était préparé. M"* Trésorier s'adressant à son cavalier :

— Monsieur Courcier, vous venez avec moi dans le coupé, n'est-ce pas ?

Et rhéritier de Blanqni, avec son plus aimable 5 sourire, répondit :

— De grand cœur. Madame la baronne.

The heavj-f aoe figures refer to pages, ordinary figures to Unes.

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