M CARUSO DANS SON COSTUME DE COW-BOY
iiîta.
A saison d'opdra de Monte-Carlo a éié, comme on sait, particulièrement brillante cette fois. M. Raoul Gunsbourg, qui l'organise chaque année avec un soin jaloux, avait été plus prodigue que jamais. En dehors d'un répertoire magnifique, il avait commencé par nous révéler 19 Roma, la dernière œuvre du maître Massenet ; il a fini en nous donnant à apprécier la Fille du Far ^\'est (la Fanciulla del West), cette dernière des partitions de G acomo Puccini, dont le triomphe vient d'être si éclatant en Amérique d'abord, puis en Italie, et qui dépasse, par une énergie, une couleur, une passion nouvelle, tout ce que le maestro avait écrit jusqu'ici.
Le sujet en était d'ailleurs heureusement choisi, dansle sens ^ de la prépondérance du sentiment et de l'idée sur la simple anecdote. Si violentes qu'apparaissent la plupart des situations, et si enfiévrée, trépidante, vibrante, leur réalisation, la passion, et une passion intime, concentrée, régénératrice, les domine et les ennoblit. C'est un petit poème de rédemption par l'amour l sincère que ce drame, déjà attachant sans musique, mais dont la musique a fait vibrer une note nouvelle et plus pénétrante encore.
Nous sommes en Californie, à l'époque des premières compagnies d'exploitation des mines, en 1848, lorsque autour des chercheurs d'or, les bandits veillaient, guettant une proie plus facile, harcelés d'ailleurs eux-mêmes à outrance dans le camp des mineurs; la loi est représentée par un shcrif, .iack Rance, personnage jaloux, brutal, rancunier; mais la concorde, la paix, le bonheur ont pour gardienne une jeune hlle,Minnie,qui a été emmenée toute petite par ces rudes compagnons, qui est comme leur tille et leur sœur, qui veille autant sur leurs âmes que sur les gains accumulés au jour le jour et cachés dans la « polka » où elle demeure.
C'est dans cette sorte d'auberge, salle commune de jeu, de danse et de boisson, que se passe le premier acte. Conversations, chants, danses, rires et querelles se croisent, et aussi un déti presque meurtrier entre le shérif et le mineur Sonora, celui ci parce qu'il aime Minnie jusqu'au saciitice, le prtmitr parce qu'il la convoite et la veut malgré elle. Minnie n'aime personne, et Jack Rance moins que tout autre ; cependant son cœur est ouvert d'avance à l'amour qui saura le prendre. Dès que Johnson paraît — un étranger, qui passe et qui demande l'hospitalité d'une nuit — la jalousie du shérif devine l'ennemi et veut ameuter contre lui les mineurs. Il faut que Minnie,qui le reconnaît, s'en porte garante; et c'est avec cordialité, dès lors, que l'on danse et boit avec lui. Que diraient-ils, cependant, s'ils savaient que ce Johnson n'est autre que le bandit Kamerrez, dont la tête est mise à prix? Mais ce Ramerrez est-il encore luimême? Depuis qu'il a vu Minnie, depuis qu'il a entendu ses confidences, admiré la fierté de gardienne du bien de ses compagnons, senti naître enfin l'amour en elle, il ne songe plus au vol qu'il était venu commettre, à l'or qu'il devait dérober: tout disparaît devant la tendresse nouvelle qui a fondu son âme coupable.
M. Puccini a souligné avec éloquence cette évolution et le rapprochement de ces deux êtres ; d'abord à l'entrée de Johnson : « Vi ricordate di me?» et surtout à la grande scène : « lo non so che una povera fanciulla ! — Qiiello che tacete me Vha detto il cor...», que terminent ces mots très doux : '<No, Minnie, non pi ange te. »
Le second acte se passe dans la chambre même de Minnie.
De jolies scènes intimes entre Minnie et le ménage indien qui la sert amènent le retour de Johnson, et les premiers aveux d'amour, qui, en un effet analogue à celui de /ti Walkyi-ie, mais d'un symbole contraire, sont soulignés par l'ouverturesubite de la porte, dans une rafale furieuse de vent et de neige. Le largo, a Minnie, che dolce nome!» amène cette effusion éperdue: « Dolce vivere e morir »... Mais voici lesmineursqui reviennent. Ils ont su que Ramerrez rôdait près de là, ils ont eu peur pour Minnie (qui s'est hâtée de cacher Johnson), et le shérif lui dénonce celui-ci comme le bandit même !... Minnie fait bonne contenance, et on la laisse, mais quelle indignation contre Johnson, en le revoyant ! Celui-ci se défend doucement, tendrement : rien ne subsiste plus en lui du bandit, et c'est elle qui a opéré ce miracle. Pourtant elle le repousse. Il sort alors, fièrement... Un coup de revolver. .. et Minnie n'a plus que le temps de le cacher, blessé : « Sei l'uomo che Iniciai la prima volta... famo! » La scène alors devient terrible. Rance arrive, ilcherche le blessé, en même temps il veut Minnie. Celle-ci le repousse, mais, du plancher de la soupente, une goutte de sang tombe, puis une autre... Johnson est caché là! Du reste le voici, qui se traîne, mourant, et s'évanouit; et Minnie joue sa vie au poker avec le shérif, et triche pour gagner... Rance s'éloigne en grondant.
Au troisième acte, c'est la grande forêt californienne. Johnson, guéri, a pu fuir : le shérif a gardé sa parole, mais pour un temps ; si l'on rattrape le bandit il fera justice. La foule des mineurs s'y applique en ce moment, et bientôt voici, en effet, qu'on l'amène, pieds et poings liés, au milieu des cris de mort. Dédaigneux, celui-ci n'implore qu'unegrâce : qu'on ne dise rien à Minnie. C'est l'andante expressif : «Per lei, per lei soltanto, che tutti amati! >' Mais soudain Minnie surgit, sur un cheval au galop, et la scène devient admirable. « Non vi fu mai chi disse Basta!» s'écrie la jeune fille, devant qui, malgré Rance, tous s'arrêtent. Et elle évoque alors les souvenirs de son enfance au milieu d'eux, ce qu'ils ont été pour elle, ce qu'elle a été pour celui-ci, pour celui-là — car elle les prend l'un après l'autre... «Le tue parole sono di Dion, dit enfin Sonora, l'âme pourtant déchirée, mais vaincu, comme chacun, comme tous. Minnie l'embrasse et leur dit adieu... Elle partira avec son amant, son fiancé, à jamais régénéré !...
On le voit, par son sujet, par la façon dont il est traité, cette Fanciiilla del West a été pour M. Puccini l'occasion d'autant de mélodie pénétrante, touchante et passionnée, que de fougue rapide et colorée. Bien interprétée, l'ceuvre sera toujours d'un effet irrésistible. Elle a produit une impression considérable à Monte-Carlo, où tous, jusqu'aux moindres comparses, contribuent avec une émulation jalouse à la vérité de l'ensemble. Madame Poli Randaccio a été admirable dans Minnie, M. Martinelli jeune, ardent et tendre dans Johnson, M. Viglione-Borghese plein de force dans le shérif, M.Alardd'un beau sentiment dans Sonora. Le jeune maestro Armani a dirigé l'orchestre avec une vibrante souplesse.