L’'HISTOIRE
— Pour le coup, s’écria ici le docteur Lunat, l’ange va se fâcher. Je le connais, il ne plaisante pas quand il est en colère.
Et il partit comme un trait, caressant sa barbe absente et s’appuyant sur son bâton imaginaire,
— Il a guéri un notaire ! murmura le commandant de la gendarmerie, mais c’est égal, il est trop puni !
La sous-intendante rêvait à cette poche percée.
Il y avait alors des petites pièces de cinq sous. Elle se disait :
— Si sa pension lui est payée en argent, je ferais bien une promenade de quatre ou cinq heures derrière le Juif-Errant.
— Mais l’histoire, demanda-t-on de tous côtés, la fameuse histoire !
— L'histoire du colonel et de la comtesse !
— Le Juif-Errant à Lamballe !
— Le Juif-Errant à Lamballe !
— Comment M° Louise de Savray eut ses deux cent mille livres de rentes !
— L'histoire, madame Lancelot, l’histoire !
M°° Lancelot venait de faire son entrée. Quoique les Domaines soient une belle carrière, elle ne diînait pas et n’avait droit qu’à la soirée.
Vous connaissez la figure de celles qui ne pénètrent ainsi qu'après le dessert.
Au moment où M'° Lancelot des Domaines, dûmern i sollicitée, allait prendre la parole, sir Arthur sortit de la salle de jeu, ayant à son bras la comtesse Louise.
Il avait perdu mille louis contre le colonel comte Roland de Savray.
— Je suis un peu parente, dit M”*° Lancelot, de M. Galapian, qui fait les affaires du colonel. C’est une drôle de maison, qui va comme elle peut. On élève le petit plus mal qu’un prince constitutionnel. Enfin, ça ne nous regarde pas.
Chez les Savray, il est défendu de parler du Juif- Errant, mais tout le monde s’en occupe. L'abbé Romorantin a fouillé plus de cinq cents vieux bouquins où il est question peu ou beaucoup du Juif- Errant. M. Galapian vient dîner chez nous tous les dimanches. Vous savez bien qu’il y a plusieurs Juifs errants : Isaac Laquedem, qu’on appelle aussi Ahasverus, ancien cordonnier de son état; Cataphilus, le portier de Ponce Pilate, et Ozer, le soldat d’Hérode, et d’autres.
— Non, fut-il répondu, nous ne savions pas cela.
Et la sous-intendante déclara :
— C'est très curieux. Vous nous présenterez ce M. Galapian.
— Une fine mouche, et qui fait sa peiote ià-dedans, il faut voir !.. Donc, il y a deux ou trois mois, il vint dîner et nous dit : J’ai le mot du rébus. «Quel rébus?»
demanda M. Lancelot, qui n’est bon qu’à son bureau: mais à son bureau, par exemple, il est fort !
Moi, j'avais déjà deviné qu'il s'agissait de l’affaire de Lamballe...
Ici, M. Lancelot prit la parole et dit :
— Sans cesse occupé de problèmes administratifs, j’avoue, madame Lancelot, que j’accorde peu d’attention à ces matières frivoles ; néanmoins, il n’est pas exact de prétendre...
On fit taire M. Lancelot, M°° Lancelot poursuivit :
— M. Galapian aime les petits pâtés. Nous en avions. (Voilà, me dit-il : ce pédant d’abbé Romorantin a trouvé le pot aux roses dans Matthieu Pâris ! Il paraît que le Juif-Errant meurt tous les cent ans...»
— Ah bah ! fit la sous-intendante militaire.
Les autres témoignèrent leur étonnement par der exclamations diverses.
— Je lui demandai, reprit M° Lancelot : «Qu'est-ce que cela fait à l’histoire de Lamballe? Ce que cela fait ! s’écria-t-il. Cela fait que le Luif-Errant est mort chez eux, qu’ils l’ont soigné dans son agonie et qu’il ieur a donné en payement quelque sortilège, comme le Pied de mouton de Martainville. »
— Peut-être, fit observer la sous-intendante, a-t-il percé sa poche pour eux.
— Voilà ce que cela fait, continua Mr: Lancelot, c’est aussi important que l'affaire de la petite Ruthaël.
Et tout le monde de s’écrier :
— Qu'est-ce que c’est que l'affaire de la petite Ruthaël ?