‹ La Fille du juif-errant [microforme]Chapitre 24 sur 89 · LES SAVRAY-PAIN-SEC · texte numérisé non relu

LES SAVRAY-PAIN-SEC

— Les gens se rassemblèrent sur le vieux rempart pour voir cela, continua la dame des domaines, dont la voix, malgré elle, prit de mystérieuses inflexions. A mesure que le voyageur avançait, on voyait mieux sa fatigue et la peine qu’il avait à marcher. Quand il entra dans l’ombre du vallon, sous la ville, la petite fille semblait un pauvre flocon de vapeur.

En arrivant aux portes de la ville, il était seul.

Il s’arrêta devant la première maison et demanda l'hospitalité. Ceux de Lamballe ne sont pas méchants, et jadis les logis de ce bon duché de Penthièvre avaient la réputation de garder toujours porte ouverte et table mise. Mais une rumeur courait au-devant du voyageur et le suivait par derrière; on disait: C’est le traître à Dieu !

Pourquoi le disait-on? Il y a un ancien conte qui prétend que le Juif-Errant meurt tantôt à Lamballe, en Bretagne, tantôt dans la ville d’Ofen, au pays de Hongrie. Et la maison habitée par les Savray-Pain-sec (car on les nommait ainsi) s'appelait la Maison du Juif- Errant.

Les gens qui, du vieux rempart, avaient vu arriver

le voyageur se demandaient où était passée la petite fille.

La première porte resta close. Le voyageur était très pâle. A la seconde porte, on lui dit : «Allez votre chemin.» La troisième s’ouvrit pour donner issue à un gros chien hargneux qui lui mordit les jambes.

Le voyageur courbait la tête devant chaque refus. À tout instant il devenait plus blême; ses jarrets tremblaient sous le poids de son corps. Et pourtant il suivait sa route, heurtant aux portes et demandant asile pœur la nuit.

— Traître à Dieu ! traître à Dieu ! C’était partout la même réponse.

Bientôt sa haute taille se courba en deux; les rides de sa face se creusèrent; le souffle râla dans sa poitrine. Il prit l’apparence d’un homme qui va mourir.

À l’avant-dernière maison, proche de l’église, il heurta encore. Une servante ouvrit la fenêtre et lui jeta sur la tête le panier aux ordures.

Il chancela et vint tomber au seuil de la dernière maison, — qui était celle des Savray-Pain-sec. Son bâton s’échappa de ses mains et cogna la porte.

Louise, enceinte de son fils, vint ouvrir elle-même car son mari faisait la vie de garnison; Fanchon Honoré était au salut et Joli-Cœur à la caserne.

Louise releva le voyageur en le prenant par la main, malgré ceux qui criaient : Traître à Dieu ! traître à Dieu ! Elle l’aida à franchir la pierre du seuil et le coucha dans son propre lit.

— Mais savez-vous, dit à cet endroit le commandant de gendarmerie, que je ne désapprouve pas cela !

— Savoir ! savoir ! fit la sous-intendante. Elle avait son idée !

On voulut avoir l’avis de sir Arthur, qui répondit avec franchise :

— Cé été rémâquabelmente stioupid !

— Il n’en est pas moins vrai, reprit le procureur général, que voilà le traître à Dieu chez les Pain-sec. Voyons la suite, c’est intéressant.

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