AU FEU
Il était minuit. Tours en Touraine avance de deux heures sur Paris. Minuit est le beau moment des bals dela préfecture. Le punch fumait. Le procureur général
se familiarisait avec M. Lamadou. La sous-intendante avait trouvé un valseur !
Sir Arthur regardait la cu mtesse Louise. Réflexion faite, le vicomte Paul avait peut-être raison de détester les Anglais. Le regard de sir Arthur faisait froid, honte et peur.
En vérité, le monde avait un peu raison de mordre ces Savray; leur bonheur passait la permission : ils avaient le paradis sur terre.
La comtesse Louise, au bras de son bien-aimé Roland, avait quitté la salle de danse pour prendre l’air sur la terrasse. Là, parmi les senteurs embaumées qui montaient du parterre, ils causaient d’avenir : c’est-à-dire de Paul, le cher enfant qui était leur cœur. Ils avaient l’un pour l’autre un attachement profond, mais Paul était comme le foyer de cette belle tendresse.
Ils furent interrompus au milieu de leur intime caugerie par le croassement d’un corbeau.
C'était sir Arthur qui disait en français :
— Voaié ! voaié ! Jé priè vos ! Voaïé cette bioutifoule spectacle ! Jé croyé que c’été un boréal aurora ! indeed !
De fait, le ciel avait des teintes ardentes fort extraordinaires, mais ce foyer de pourpre ne brûlait pas vers le nord.
La terrasse fut pleine de curieux en un clin d’œil.
— C’est un incendie ! s’écria le commandant de gendarmerie au premier regard.
— Et un terrible incendie ! ajouta le préfet.
— Dans quelle direction ?
La comtesse Louise avait déjà le cœur serré. Elle sentait le bras de son mari frémir sous le sien.
— Dans la direction de l’ouest, dit le président.
— Vers Luynes...
— On peut se tromper, ajouta la sous-intendante,
mais on jurerait que c’est la maison de campagne du colonel de Savray.
Louise étouffa un cri de terreur.
— Paul ! prononça-t-elle, Mon fils !
À l'instant où Roland, fou déjà d'inquiétude, se précipitait au dehors, un soldat couvert de poussière et ruisselant de sueur traversa les salons. C'était le hussard Joli-Cœur.
— Mon Colonel, dit-il, la caserne est prévenue. On a fait ce qu’on a pu. Venez.
En même temps, le tocsin Sonna aux églises, et la ville éveillée lança ce long cri d’alarme :
— ÂÀu feu !... au feu !.. route de Luynes.. chez le colonel comte de Savray.