LB PARVIS NOTRE-DAME
Quand la comtesse Louise arriva au parvis Notre- Dame, elle était bien lasse et bien essoufflée. D'instinct elle leva les yeux vers cette galerie merveilleuse qui rejoint les deux tours. Les colonnettes frêles se distinguaient vaguement dans le noir, mais il n’y avait là nul mouvement humain.
Le parvis lui-même était complètement solitaire. Au milieu de la fièvre qui tenait la ville éveillée, l’immense église semblait une sentinelle endormie. Auprès d'elle, l’'Hôtel-Dieu, cette autre immensité, symbole respectable mais lugubre des charités administratives — sphinx menaçant, couché en travers de cette gaie rivière de Seine, à deux pas de la cathédrale, à portée du palais de Charlemagne, proposait silencieusement aux prêtres et aux rois cette énigme de la misère qui enfante les révolutions.
Non pas par elle-même, car, depuis que le monde est monde, la misère patiente se laisse mourir sans se révolter jamais, — mais par les tribus qui ont su deviner ce qu’on gagne de pouvoir, d’honneu: et d’argent à se servir de la misère comuae d’une artillerie pour jeter bas les maisons de l’aumône.
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LA FILIE DU JUIF-JRRANT 107
sanglants de ses avocats. Il songeait,
Et mélancolique image du monde lui-même qui ne sait s'arrêter, le Juif-errant, ayant atteint le faîte de la tour, fut contraint de redescendre.
Les enfants rient à regarder 1
’écureuil affairé qui tourne dans sa Cage. Ils disent que l’écureuil travaille. \S- Voilà dix-huit cents ans que ce Juif regarde sans se rire la cage tournante où travaille l'humanité. ie là e.
= ès le re is es ; + LA MAISON DE L’ÉCUYER le LS La comtesse Louise alla vers cette maison que son u fils lui avait indiquée : l’avant-dernière de la rue du ne Cloître-Notre-Dame. :
C'était une grande habitation,
gardant, parmi les bourgeoises demeures qui l’entou-
raient, un earaetère de domination hautaine. On la nommait la Maison de l'Écuyer, parce qu’elle avait appartenu, sous les trois rois fils de Catherine de Médicis, à noble homme Marie Minot, écuyer, seigneur de Blay-le-Fausse, maître des hallebardiers du chapitre de Paris.
La comtesse Louise s'arrêta devant la porte massive et n’osa point en agiter le marteau.
Elle passa de l’autre côté de la rue pour regarder aux fenêtres, qui étaient toutes closes et munies de leurs contrevents, depuis le haut jusqu’en bas. Un large écriteau pendait au-dessus de la porte. La comtesse Louise put lire, aux lueurs du réverbère voisin : M atériaux de démolition à vendre.
L'idée vint à la comtesse Louise que son fils s'était trommé, car c'était là une maison condamnée et déjà abandonné > par ses habitants.
Elle se rapprocha de la porte et la poussa. La porte s’ouvrit, car elle n’avait plus de ferrures. La comtesse Louise entra dans une cour spacieuse, où divers débris étaient entassés péle-méêle. Derrière elle la porte retomba.
Une étrange sensation de froid courut par les veines de la comtesse, qui regarda tout autour d’elle avec une frayeur d'enfant. Autour d’elle, il n’y avait que silence et immobilité.
La cour était entourée d’une sorte de cloître, percé de trois ouvertures haut voûtées. Si la comtesse n’eût écouté que son effroi, elle se fût retirée bien vite, mais
son cœur de mère restait au-dessus de toutes les épouvantes.
— Je suis là, mon fil: se dit-elle.
Et elle s’engagea sous: "0 .'e8 trois voûtes au hasard.
C'était celle de droite, ‘x voûte conduisait à un vestibule où se plantaii 4 v: te escs'ter à marches de pierres. Cet escalier n'avait plus ses rampes, qui
blanche.
étaient en tas d vendre.
La comtesse monta,
Dès le premier étage elle vit que les fenêtres manquaient de châssis et que toutes les portes étaient enlevées. Portes et châssis s’amoncelaient dans la cour.
Elle entra dans une première pièce, haute et large, Sans meubles, puis dans une autre, également nue. Toutes les Ouvertures de ces chambres abandonnées livraient Passage sur un grand corridor. La comtesse Louise compta douze chambres: elle allait, poussée par
je ne sais quel mystérieux espoir. . Toutes les chambres étaient également désertes,
Après la douzième il n’y avait plus rien, sinon le corridor, Par la fenêtre sans Châssis la comtesse vit qu’elle avait fait le tour de la maison.
Elle scngeait à descendre, découragée, lorsqu'il lui sembla entendre un bruit léger tout à l’autre bout du corridor. Dans la nuit, une forme légère se dessina : une ombre d'enfant qui glissa et disparut.
— Lotte ! appela la comtesse Louise.
L'écho du long corridor répéta ce nom : Lotte !
Puis le silence revint plus sinistre.
Tout à coup, à l'étage supérieur, un pas régulier et lent, comme le bruit produit par le balancier d’une horloge, résonsa sur les dalles du corridor.
La comtesse Louise écouta en retenant son souffle.
Le bruit allait s’éloignant et s’affaiblissant.
Un homme venait de Passer juste au-dessus de sa tête.
ans la cour, avec les autres choses à
La comtesse Louise S’élança et monta l'escalier sans Fampc en courant. Au moment où elle atteignait le corridor supérieur, le bruit de Pas avait cessé, mais elle vit encore au bout, tout au bout, cette forme indécise et
Elle appela comme la première fois :
— Lotte ! Lotte !
Même écho — et même silence.
La comtesse Louise entra successivement dans douze chambres vides et nues.
Comme elle sortait de la douzième, le pas d'homme, régulier et lent, passa au-dessus de sa tête. Elle monta de toute la vitesse de ses pauvres jambes fatiguées et tremblantes.
Personne dans le troisième corridor ! Personne dans les chambres. Seulement, comme elle sortait de la douzième, la petite omore glissait dans la galerie, au bout, tout au bout.
— Lotte ! Lotte ! ma chère Lotte !
L’écho, — puis le silence.
Puis le bruit de pas, régulier et lent, mais cette fois à l'étage inférieur.
La comtesse Louise redescendit. C’était comme un de ces songes épuisants où la fièvre poursuit ce qu’elle n’atteint jamais.
Pendant des heures, la comtesse Louise monta et redescendit, courant après l'impossible.
Elle se sentait brisée par l'épuisement, par la terreur; le froid gagnait la mnoelle de ses os, mais elle allait toujours, parce qu’une voix disait au fond de son cœur le nom de son fils bien-aimé.
Les lueurs grises du matin entrèrent par les fenêtres grandes ouvertes de la cour. L’horloge de l’Hôtel-Dieu tinta la troisième heure après minuit.