DIGRESSION EN FAVEUR DES JOUEURS DE BOULE
Quatre talents sont nécessaires pour pratiquer avec éclat le jeu de boules. Il faut savoir tirer, refendre, rouler, et pointer. Bien peu de gens réunissent ces quatre facultés. Une seule suffit pour obtenir l’estime de la galerie. Cet art imprime un cachet d’innoncence à la physionomie des hommes.
On dit que, pendant ces journées de juillet mémorables, les joueurs de boule des Champs-Élysées ne quittèrent pas un instant leur bien-aimée partie. Il n’y a plus de joueurs de boule aux Champs Élysées. À la place où le «cochonnet» excitait de si captivantes émotions s'élève maintenant le plus laid palais qui soit dans l’univers. Tout s’en Va, — mais tout vient.
Les joueurs de boule sont dispersés comme cette nation juive dont Ahasvérus, notre héros, est le type symbolique. Les uns travaillent au Ranelagh, les autres dans les terrains de Beaujon.
Avenue du Bel-Air, auprès de Saint-Mandé, on peut voir un attendrissant spectacle : Une dame, une seule, supérieure à son sexe, est admise au jeu de boule. Elle dépense à ce passe-temps hygiénique la grâce, la rêverie, l'intelligence, la délicatesse, le charme, la pudeur et la tendresse qui sont l'apanage de son rêve.
. Je m'adresse ici à la conscience du peuple : cela ne vaut-il pas mieux que de transformer le toit conjugal en théâtre de mélodrame ?
La musique, selon les anciens, pouvait bâtir des villes et civiliser les populations sauvages. En nos temps modernes, de bien bons esprits pensent que ce rôle est réservé au jeu de boule.
Un homme — ou une femme — occupé ou occupée toute sa vie À pointer, à rouler, à refendre ou à tirer, est à l'abri de ces tempêtes du cœur qui énervent les misérables enfants de notre siècle malade.
Et puisque tous les écrivains affirment qu'aucun joueur de boule ne quitta sa partie en juillet 1830, ni en février 1848, il ést évident que, pour mettre un terme au fléau des révolutions, le moyen héroïque serait de rendre le jeu de boule gratuit et obligatoire.
C’est ce qu’il fallait démontrer.