‹ La Fille du juif-errant [microforme]Chapitre 79 sur 89 · LA MANSARDE · texte numérisé non relu

LA MANSARDE

Les quatre plus grands chevaux des écuries de la garde de Paris et les quatre plus beaux cavaliers de ce corps d'élite ornaient à droite et à gauche la façade de la maison de rapport, devant la porte cochère qui donnait accès à l'hôtel Lemercier. Toute la population du faubourg Poissonnière se pressait dans la rue, malgré ua froid piquant et noir qui faisait miroiter le verglas sur le pavé, pour voir une longue file de voitures qui allaient lentement et prenaient ie tour avant d’entrer sous la voûte, munie d’un éclairage inusité. Paris s'amuse à voir J:s autres s'amuser, ce qui est la marque d’un bon cœur. il est content quand il regarde passer des voitures fer’nées, toutes pleines de parures invisibles. Il fait foule, il encombre, il bavarde, et puis il va se coucher en disant : «Les riches sont bien heureux !» Qu’en sait-il ?

Dans la cour, où l’on avait aligné des arbres verts et suspendu des guirlandes, c'était déjà la fête. Tout

le côté de la maison de rapport qui faisait face à l'hôtel boudait par ses cinquante fenêtres fermées. Les locataires de M. Lemercier manifestaient ainsi tout le mépris que leur inspirait cette soirée à laquelle ils n'étaient point invités. Derrière les persiennes closes, les enfants du bronze, la petite famille de l'avocat et même la jeune sœur du notaire dévoraient des yeux le dessous de la marquise où descendaient les privilégiés et le vestibule qui semblait un jardin des fées. Les bambins du quatrième étage (de petites drogues, selon l’expression familière de la concierge) se permettaient de siffler dans des clefs, comme on fait au théâtre. Il n’y avait là, pour jeter sur les joies du riche hôtel un bienveillant regard, que ces deux beaux enfants de la pauvre mansarde, Henri et Henriette. Ils étaient seuls et collaient leurs yeux aux carreaux froids. La mère était allée au loin chez une de ses élèves, où elle faisait danser au piano; elle ne devait rentrer que fort tard. Les deux petits avaient promis d’être bien sages et de se coucher de bonne heure.

Ils grelottaient un peu, car les cendres du foyer étaient depuis longtemps éteintes. Ils avaient soufflé leur lampe pour que la lumière ne trahît point l’enfantillage de leur curiosité; mais les lueurs des lampions envoyaient des reflets jusqu’à leurs jolis visages, avides et surpris. Jamais ils n'avaient rien vu de pareil. Ils admiraient franchement et sans aucune arrière-pensée d’envie.

— C'est beau, dit Henri, qui souffla dans ses doigts parce qu’il avait l’onglée; c'est bien beau !

— Le dedans doit être encore bien plus beau, répliqua Henriette. Vois comme cela brille au travers des rideaux !

L’orchestre frappa lestement le prélude de la pre-

mière contredanse. C'était comme la-voix de ce mysté-

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rieux plaisir dont ils n’étaient séparés que par la largeur

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de la cour. Leurs petits cœurs battirent et tous deux

pensèrent :

— Pourtant nous étions invités !

Henri reprit tout haut :

— Avec nos habits de Hongrie, nous aurions été aussi beaux que les autres.

Henriette soupira et répondit :

— Maman n’a vendu nos habits qu'après avoir mis en gage tout ce qui était à elle.

— Oh !'s’écria le petit garçon, crois-tu done que je les regrette? Le bon Dieu nous protège, puisque maman ne perd pas son courage.

Leurs mains se joignirent et ils échangèrent un baiser.

En ce moment, sous la marquise, un bel équipage s’arrétait. Deux enfants, un petit garçon et une petite fille, sortirent de la voiture avec leur mère. Henri et Henriette se f:ottèrent les yeux, comme s'ils eussent été pris par un ébloxisr;ement.

— Mon chapska et ma polonaise ! murmura Henriette.

— Mon dolman et jusau’à mes beaux éperons d’acier { ajouta Henri.

Ils se cachèrent l’un de l’autre pour essuyer une larme qui brillait à leurs cils.

Et ils ne parlèrent plus.

Les équipages succédaient aux équipages. L'orchestre lançait incessamment ses gerbes de notes alertes et joyeuses. Sur les rideaux, des ombres passaient et sautaient. Hélas ! entre cette gaieté gi expansive et nos deux pauvres petits cœurs d’exilés, il y avait la cour, large et profonde comme un abîme.

Dans un coin de cette cour, l’hôtel avait une seconde entrée, qui était la porte des communs. Il n’y avait point là de marquise et nul équipage ne s’y arrêtait, mais On y voyait, en revanche, tout un peuple de marmitons, de pâtissiers, de glaciers, de confiseurs, etc., etc.

C’était la cantine de cette jolie armée qui livrait au sa-

lon la bataille du plaisir, On pouvait voir, au travers des croisées grandes ouvertes, derrière leurs grilles, tous les approvisionnements du buffet : des monceaux de bonbons et de gâteaux, des files de bouteilles de champagne au goulot gaiement argenté, des sorbets déjà en ordre, dans leurs godets de cristal et, sur leurs plateaux chinois, des glaces colorées comme des fleurs; que sais je! toutes ces bonnes et charmantes choses qui sont les accessoires de la fête, et que les pauvres gens ne connaissent même pas. |

Henri et Henriette ne donnèrent à tout cela qu’un regard distrait. La pendule du voisin sonnait onze heures de nuit, et l'odeur de sa pipe, qui venait par les fentes de la porte, commençait à s’affaiblir, Il dormait sans doute; c’est qu’il était temps de ‘dormir.

Un pauvre diable, ce voisin, qui passait sa vie à écrire et à fumer; un poète un peu fou, comme tous les poètes. De temps en temps, sa pipe mettait le feu aux rideaux de son lit, et il déclamait à haute voix, la nuit, des lambeaux de cantates. On comptait lui donner congé au prochain terme,

Henri et Henriette quittèrent la fenêtre pour rentrer dans la petite chambre où il faisait noir.

— Nous allons rêver que nous nous amusons bien, dit Henriette sans amertume. As-tu faim, petit frère ?

Henri ouvrit à tâtons l'armoire où était le pain. Il en coupa deux tranches.

— Tiens, petite sœur, répliqua-t-il doucement, prends ce gâteau et verse-moi du champagne.

On entendit le glouglou de la pauvre carafe, dont l’eau claire ne pouvait faire sauter le bouchon.

— Prends garde de perdre la mousse !

— À ta santé, chérie !

e Anne =ALtidls — Et que nos bons petit

leur cœur.

'oisins s'amusent de tout

OUË

l'honneur de m’accorder la pro

de laine pour crêper vos royales semblent à celles d’un bandit ?

Vous savez le proverbe : tant ve la or:

Ils burent, ils meésgèrent, puis ils s’agenouillèrent côte à côte et donnèrent leurs cœurs à Dieu, avant de gagner leurs deux petits coins.

L’instant d’après, on n'entendait plus dans la mansarde que leurs respirations égales et douces.

Ils avaient échangé le dernier baiser ; ils dormaient.

Et ils rêvaient, mais non point de bal. Le rêve leur montrait ces es plaines où roule le Danube immense, ces ù le soleil d’été dore les blonds horizons de rêve leur montrait la patrie.

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