SCÈNE IV
KIGÉRIK, TOTILO, LE ROI, PAUL
LE ROI
Totilo, j’ai déjà eu l’occasion de constater que tu
lis le français; montre-nous si tu le parles également bien.
PAUL
Roi, Abéliao, je puis me passer d’interprète. Depuis dix-huit mois, je parcours le pays du roi Koffy, et j’en parle convenablement la langue... la vôtre, à peu de chose près.
LE ROI
Dix-huit mois I... Tu avais donc chez mon voisin des occupations bien intéressantes? Chercher des mines, étudier des tracés de chemin de fer, hein ? Les Européens ne songent qu’à gagner de l’argent.
PAUL, souriant.
Votre Majesté va un peu loin. Je sais qu’il y a des missionnaires dans son royaume.
LE ROI, corrigeant.
Il y en a eu. Dernièrement j’en ai débarrassé le pays, et, je dois reconnaître qu’ils ne meurent pas comme des marchands. Serais-tu missionnaire, par hasard ?
PAUL
Pas du tout... J’ai simplement voulu citer un exemple de désintéressement chez des Européens.
LE ROI
Le roi Koffy te témoignait beaucoup d’estime, à ce qu’on assure ?
Il me traitait comme un frère, et partout, dans son royaume, on me respectait à l’égal d’un grand chef.
LE ROI
Si le roi Koffy t’a compris, à coup sûr je te comprendrai aussi, car, l’ayant vaincu, je ne puis pas être moins intelligent que lui. Tu es mon hôte et tu seras considéré partout comme l’ami du roi, jusqu’à ce que je t’aie fait reconduire à la frontière. Comment t’appelles-tu ?
PAUL
Paul Moncel.
LE ROI, s’installant sur l’herbe.
Eh bien, Paul, viens t’asseoir auprès de moi. (Apres
que Paul s’est assis, il lui prend amicalement la main et le regarde bien
en face.) Ta figure me plaît et mon expérience m’a conduit à ne juger les gens que sur la mine, sans m’inquiéter de leurs discours, hélas ! toujours menteurs. Qu’es-tu ?
PAUL, montrant Totilo.
Pour vous en donner idée, je ne vois guère autour de vous que ce vieillard. Il est, par rapport à vos autres sujets, un homme instruit. Je tâche d’en être un dans ma patrie.
LE ROI
Tu viendrais donc ici, comme Totilo, dans sa jeunesse, est allé en France, pour apprendre?
PAUL
C’est cela même.
LE ROI
Je me demande ce que tu peux étudier dans nos contrées ?
PAUL
L’homme.
LE ROI
Un marchand d’esclaves en dirait autant. Sois plus précis.
PAUL
Mon séjour chez le roi Koffy n’était que la dernière étape d’un voyage de trois ans, au cours duquel j’ai visité les peuplades les plus farouches, les tribus les plus arriérées ; observant les mœurs et les croyances de mes hôtes.
LE ROI
En quoi ces brutes te semblent-elles intéressantes ? Vous nous appelez barbares, mais nous sommes des merveilles d’éducation en comparaison des sauvages.
PAUL
C’est précisément le désir de contempler nos frères à l’état de nature qui m’attirait chez les sauvages. Avec eux je parcourais la grande forêt. Nous suivions les coulées des fauves jusqu’aux cavernes qui, depuis le commencement du monde, servent de repaire aux animaux féroces et à l’homme. Là, je fouillais les monceaux d’ossements que les