‹ La fille sauvageChapitre 58 sur 100 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

PAUL, inquiet.

Veux-tu permettre... Le temps passe et...

Patience, mon récit mène à quelque chose... Je me suis donc promenée dans le beau jardin. En passant le long des grilles derrière lesquelles grondaient des monstres, je me disais ; « Du temps des Gaulois, il y avait, à Pendroit où je suis, une immense forêt où l’on risquait d’être dévoré par des fauves pareils à ceux qui dardent sur moi ces regards féroces. A présent on les frôle sans craindre une égratignure. Le progrès a converti le sanglant repaire en pittoresque basse-cour... J’ai été semblable à la forêt dangereuse, me voilà pacifiée comme ce gare où les miaulements fous et les mugissements ne font plus peur parce que, ô merveille ! les animaux y font l’amour en cage !... »

PAUL, de plus en plus inquiet.

J’ai reçu de grandes nouvelles. Il faut que nous causions de ton avenir.

MARIE

Justement!... Laissez-moi finir!... L’amour en cage !... Toute la sagesse de la vie tient en ce peu de mots... O mon bon maître, lorsque vous me représentiez l’animal tapi dans le bas-fond de mon être comme le grand ennemi, n’avez-vouspasexagéré ?... Sont-elles mes ennemies, les bêtes ancestrales qui ont tissé ma chair des fibres de leur chair, et com-

posé ma grandeur de leurs humbles offrandes?... Sans doute il a fallu mettre un frein à leur fougue, mais est-il désirable de les anéantir?... Certes, la fille sauvage turbulente comme une poignée de singes, n’était pas un modèle ; une momie n’en est pas un non plus. Mon rêve, c’est de laisser chacun de mes instincts concourir à ma félicité en exécutant son petit manège de bête... Mon éducation l’a placé derrière une grille. Il ne peut pas nuire et il fait plaisir...

PAUL

Inutile d’aller plus loin. J’ai très bien compris.

MARIE

Que je vous aime ! Oui, vous deviez vous en douter, mais ce que vous ne devinerez jamais, c’est l’admiration sans bornes que vous m’inspirez. Vous avez l’âme la plus vaste que je connaisse : affranchie de toute croyance religieuse, unissant, malgré cela, les aspirations passionnées du mystique aux âpres curiosités du savant, elle est un champ de bataille où l’esprit de recherche et le sentiment du divin se livrent de perpétuels assauts... Mon âme, qui ne perçoit que le réel, n’est pas renouvelée comme la vôtre par la féconde rivalité de deux esprits. Vous êtes la vie ardente et lumineuse qui alimente la mienne. Je me donne à vous!...

PAUL

Marie, autrefois je t’ai prévenue que je travaillais à te préparer un brillant avenir... Je vais te

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