‹ La fille sauvageChapitre 92 sur 100 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

MARIE

Merci ! Je n’avais pas besoin de la leçon pour sentir ce qui lui manque. Lorsque je parcours les quartiers neufs d’Enderta, il me semble voir une ville française, qu’en l’absence des propriétaires, une cohue de singes aurait envahie. Cependant ces industrieux magots accumulent d’immenses richesses, et gare à qui s’aviserait d’y toucher : il aurait affaire à d’invincibles soldats !

PAUL

Supérieurement équipés... mais où puiseraientils l’esprit d’abnégation ?

MARIE

L’homme est, de sa nature, féroce et courageux... Est-ce que le lion a besoin d’abnégation pour bondir au-devant du chasseur? Qu’il ait des griffes et des dents, et il se bat. Aussi n’ai-je rien épargné pour procurer à mes troupes un armement formidable et faire de mon armée une machine de guerre d’une précision mathématique. J’ai appelé d’Europe toute une équipe de savants ; non pas de ces songe-creux qui, sous prétexte de chimie ou de géologie, s’épuisent à chercher le stérile pourquoi des choses... Mes savants, à moi, sont des cuisiniers, des forgerons, des puisatiers de génie... Ils ne voient pas plus loin que leur fourneau, mais avec eux je me charge de faire sauter l’univers...

PAUL

Dire que voilà mon élève !...

MARIE

Oui, car vous m’avez démontré que j’étais un animal à gros cerveau et je me suis rangée, comme tous les animaux, sous la loi de l’égoïsme. La nécessité d’être fort donne des qualités qui tiennent lieu de vertus. Voyez quelle, haute situation j’occupe dans le monde. Que d’empressement et de flatteries pour me décider à visiter Paris avant toute autre capitale !... Je lis vos journaux : ils me dépeignent comme une dangereuse voisine qu’il s’agit d’amadouer par des acclamations. Le Figaro me souhaite une amère bienvenue dans un article qui a pour titre : L’hyène à l’Elysée...

PAUL, souriant.

Article pas signé, mais je puis t’en nommer l’auteur : Jean Cervier.

MARIE

Je m’étais dit que ce chroniqueur devait m’avoir observée de près... Comme il explique bien la jouissance que j’éprouve à ricaner comme l’hyène, sur la proie que je dévore... Cela ne me déplaît pas !

PAUL

Je souhaiterais pour toi d’autres satisfactions!...

MARIE

Evidemment!... Je ne suis pas à la meilleure époque de ma vie... Je n’ai connu le vrai bonheur que pendant la courte période où la religion me conduisait d’une main ferme vers un but certain.

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