INTRODUCTION XXI
chariots regorgent d'outils, de souliers et de vivres. Les ambulances attendent sous la croix de sang des fanions. Les soufQes des hommes et des chevaux font comme le bruit des vagues lointaines. Les vapeurs sorties de ces hommes entassés et de ces bètes suantes montent et voilent le ciel bleu.
Quelques kilomètres séparent les Gaulois des Germains. Ce matin, c'est jour de bataille...
Et d'abord, un grand silence : silence fait du recueillement des âmes qui vont bientôt quitter ces corps; silence fait des épouvantes muettes, à la pensée de l'énorme hécatombe ; silence fait des prières mentales et secrètes des époux, des pères et des fils I
Tout à coup retentit, lointain et lugubre, le premier coup de canon, et deux millions de soldats répondent par un cri sauvage au sifflement du premier projectile. En avant î En avant 1
Les musiques guerrières entonnent les Marseillaises nationales; les drapeaux, les étendards, les fanions frémissent; les cœurs battent, les chevaux hennissent; les commandements se croisent et se multiplient; le ciel tremble. Les lignes immenses et profondes s'avancent les unes contre les autres... hommes et bêtes... chairs à canon !
Les batteries se déploient et prennent position. Les infanteries marchent. On charge les pièces, on charge les arm^'s, on remplit les magasins des fusils.
Six mille mètres séparent les gueules des canons d'acier I deux mille mètres séparent les pointes des baïonnettes... et déjà la bataille commence.
Un feu terrible s'ouvre ; canon contre canon, batterie contre batterie, groupe de batteries contre groupe de batteries.
XXn LA FIN D UN MONDE
A six mille mètres ! Pièce, feu I
Les obus fouillent le sol et éclatent; mais, bientôt, chaque pièce a rectifié son tir et trouvé sa distance et la lutte devient intense. Désormais, chaque projectile lancé éclatera, en Tair, au-dessus des têtes et sèmera deux cent cinquante projectiles sur des surfaces couvertes d'hommes.
Hommes et chevaux sont écrasés sous cette pluie de fer et de ploipb. La supériorité restera au pointeur le plus habile et le plus rapide.
Les canons se tuent entre eux, les batteries s'écrasent entre elles, les caissons se vident. — L'avantage demeurera ainsi à celui dont le feu ne chôme pas !
Et sous ces ouragans, sous ces tempêtes, les bataillons vont s'aborder.
Deux mille mètres I mais déjà les balles de petit calibre, fines, coquettes, argentées, pointues, sifflent et tuent, frappent et traversent, ricochent et brisent ; les salves se succèdent et des nappes de balles, denses comme la grêle, rapides comme la foudre, inondent le champ de bataille.
Les canons qui ont tué les canons d'en face, libres alors, attaquent les bataillons.
Ils lancent sur les groupes la brutale pluie de fer et les cadavres jonchent la terre ensanglantée.
Les hgnes poussent les lignes, les bataillons poussent les bataillons, les réserves arrivent, et, pourtant, entre les deux armées que les balles et les obus fauchent, s'étend encore une longue bande, large de mille pas, qu'aucun vivant ne peut franchir...
Les munitions s'épuisent... les millions de cartouches et les milliers d'obus couvrent la terre hachée de leurs étuis de cuivre, de leurs tôles déchirées, de leurs éclats
INTRODUCTION Xxm
tranchants... et le feu continue toujours... toujours... tant que les caissons vides seront remplacés par d'autres !
Les obus à la mélinite pulvérisent les fermes, les hameaux, les villages; ils démolissent et anéantissent tout ce qui est un abri, un refuge ou un obstacle.
Déjà la moitié des combattants râle et meurt ; les blessés et les morts forment comme deux remparts parallèles, épais, distants de mille pas, que les projectiles labourent, que la mitraille met en miettes... et que les vivants ne peuvent franchir 1
La bataille continue, acharnée. Mille pas séparent toujours les deux armées.
A qui la Victoire ? A personne...
Et les salves redoublent, et les canons crachent; les unités tournoient dans cet enfer et s'abattent sous la trombe.
Soldats et chefs, pêle-mêle !
Chevaux et canons, péle-môle l
Drapeaux et étendards, pêle-mêle !
Vivants, blessés et morts, pêle-mêle
A qui la Victoire ? A personne...
Cependant, Tœil d'un chef, au milieu de ce grand carnage, a vu que les hommes et les munitions manquaient sur un point de la ligne ennemie... au centre. ..à droite... à gauche... quelque part!
Ce chef a réuni, rapidement, devant ce point faible, des canons chargés, des bataillons frais, des caissons pleins et il a lancé ce torrent à travers les deux digues infranchissables de la zone des morts.
Il a fait un trou dans Tenhemî, il y est entré, tête baissée, pendant que ses escadrons rapides ont balayé les flancs de la colonne d'attaque.
Cette colonne infernale pénètre, comme un coin, dans
XZIV LA FIN d'un MONDE
le cœur de l'armée ennemie; les vivants reprennent courage et tentent un dernier effort.
Les canons tonnent et la colonne marche toujours... semant la moitié de ses hommes... mais avançant. — A son tour, elle se déploie et ouvre un feu terrible, de tous ses fusils et de tous ses canons.
Les lignes ennemies se rompent et les débris des uns cèdent le terrain aux débris des autres *
A qui la Victoire ?
Le jour baisse, la nuit arrive, les ombres cachent rhorrible charnier. Les vivants, brisés par la fatigue, n*ont plus la force de poursuivre ou de fuir.
Demain ! demain encore t tant qu'il y aura des hommes, des chevaux, des canons, des fusils, des cartouches et des obus !
Ce soir, comptez vos morts et vos vivants I
A qui la Victoire ?
A qui ? à Dieu, peut-être... qui a résolu de faire périr, sous le Déluge du fer, tous les fils qui ont oublié la parole du Christ : « Aimez-vous les uns les autres î »
Il me semble qu'il y a un motif d'espérance pour ceux qui auront lu, avec un esprit de penseur et une âme de Français, cette page écrite après une causerie avec des officiers patriotes, sous la dictée, en quelque sorte, d'hommes au cœur ardent, à Tintelligence éveillée, qui méditent sans cesse sur ce que sera la prochaine guerre, sur l'inconnu formidable que contient la première bataille.
Oui, il se trouvera un moment dans la journée où un chef, s'il est jeune surtout, verra ou croira voir, — ce qui revient souvent au même à la guerre, — un point faible chez l'ennemi; il se trouvera un homme qui fera quelque