‹ La fin de BabyloneChapitre 40 sur 57 · I.1-: lESTlN DE EALTIIAZAR · texte numérisé non relu

I.1-: lESTlN DE EALTIIAZAR

le mage, assez content de contredire le grand prêtre, avec lequel il se trouvait fréquemment en compétition. Des mots ne se tracent point seuls. Il ont été écrits par une main.

— Une main! Une main! reprit Balthazard,. oui, je Tai vue, je l'ai vue tout à l'heure qui courait sur le rideau.

— Je l'ai vue aussi, fit le maître des cérémonies.

— Nous l'avons vue, firent tous les courtisans.

La nouvelle se répandit rapidement d'une extrémité à l'autre de la salle. Une main mystérieuse venait d'apparaître sur le mur !

MANE THECEL PHARES

Chacun, à la vérité, connaissait le sens de l'inscription. C'était un dicton populaire, une phrase que les commères jetaient fréquemment aux marchands truqueurs de poids.

— Vous l'avez dû entendre, dit Mat-Shan. Elle peut se traduire ainsi : « Deux et deux ne font pas toujours quatre ! »

— Cela n'a vraiment point d'importance.

— Quelque convive l'aura, à mon avis, facétieusement tracée au charbon sur le lin...

Mais le roi paraissait s'abîmer en ses réflexions. L'idée fixe le poursuivait toujours.

— Je veux savoir pourquoi la main a tracé ces

signes. Ouelle est leur signification cachée, grand prêtre ?

— L'inscription n'est pas de caractère sacré. Elle est du langage vulgaire. Je pense, Majesté, que ceci est du ressort du très illustre mage. Lui saura vous dire quelle formule prophétique se dissimule derrière cette phrase d'apparence anodine.

. — Parle! Parle! Mage.

Tous dans la salle, massés maintenant, suivaient curieusement l'interrogatoire. Les femmes s'étaient délacées et, debout sur les divans, les peaux de bêtes, accrochées aux colonnes, elles écoutaient, La conviction du roi était peu à peu entrée dans les esprits : la griserie des hommes, la crédulité des femmes y avaient aidé. Et puis on était a une époque si troublée, rien d'étonnant à ce que des signes apparussent.

Le mage paraissait fort embarrassé.

— C'est un présage de triomphe, dit-il enfin, un bon présage, un excellent présage. Quelque inquiétude régnait sur le front des convives. Qu'elle se dissipe ! Voici mon interprétation. Nous avons bu ce soir dans les vases sacrés des Hébreux. Au moment où Nabuchodonosor les enleva du Temple, le grand prêtre juif lui dit :

. « Ce crime ne restera pas impuni. Ta puissance rayonne sur le monde, Nabuchodonosor. Le châtiment divin s'appesantira peu à peu sur toi et tes

Fl. XV

enfants en catastrophe. Car Jéhovah, notre seigneur, a dit quand fut conclue l'alliance : — Je suis le dieu jaloux et fort, et ma vengeance poursuivra les ennemis de mon peuple jusqu'à la quatrième génération. —

^< Ainsi avait parlé ce prêtre audacieux. Et, de fait, Nabuchodonosor et ses successeurs eurent quelques ennuis. Evilmerodack et Neriglissor régnèrent presque simultanément, l'un tenant la guerre, Tautre l'administration. Toi-même fus longtemps régent sous Laborosarcliod . Vous avez gouverné le pays par séries de deux. Tu es le quatrième, Balthazar ! Des esprits pusillanimes auraient pu tenter d'effrayer. Je te dis : Continue de boire tranquillement. La main est venue infliger un démenti formel de la méchante prophétie du grand prêtre juif, auquel furent ravis ces vases mêmes. Deux et deux ne font pas toujours quatre! »

Il y eut dans toute l'assistance un soulagement. Les paroles du mage avaient rassuré les esprits. Tandis qu'il s'épongeait le front, après ce laborieux travail, des serviteurs s'approchèrent, lui placèrent sur les épaules un manteau de pourpre et autour du cou un collier d'or. En même temps Balthazar déclarait que le mage était nommé troisième personnage du royaume.

Lui seul et quelques personnages ne paraissaient pas tout à fait convaincus. Des bruits fâcheux couraient, en effet, depuis un moment parmi les serviteurs. Meretçar passa rapidement, près de Mat-Shan et de ses amis.

« La reine me fait appeler d'urgence, leur dit-il. On lui a rapporté de la ville je ne sais quelles mauvaises nouvelles. Elle se tient au courant de ce qui se passe ici. De sombres pressentiments l'assaillent... »

Cependant la gaieté était revenue dans la majeure partie de l'assistance et l'orgie reprit de plus belle. Les femmes, de nouveau, avaient essayé de réveiller l'ardeur amoureuse des hommes. Quelques amants qui sentaient leurs situations compromises, tentèrent, seuls, à l'ombre des colonnades, de satisfaire leurs maîtresses. Mais pour la plupart ils échouèrent et se couvrirent de ridicule.

... Soudain, on vit s'ouvrir la porte d'or qui communiquait avec les appartements de la reine, au haut d'un escalier de marbre. Tous les regards se tournèrent vers la souveraine elle-même qui descendait quelques marches à pas lents. Par-dessus

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sa longue robe, elle avait jeté un voile violet. Sa beauté sévère éclipsa un moment celle de toutes les femmes qui prenaient part au banquet. Cependant, son visage paraissait fatigué, un grand cerne encadrait ses deux grands yeux clairs et purs.

Un sentiment d'effroi et de honte avait saisi tous les assistants et Balthazar lui-même. Ils s'efforçaient de prendre une tenue correcte, tandis que les femmes nues se dissimulaient derrière les colonnes et les peaux de bêtes. Un calme respectueux avait brusquement succédé aux clameurs.

On n'entendit dans ce silence qu'une seule voix : c'était la petite esclave persane, crispée sur le corps de Balthazar, qui riait à gorge déployée, regardant la reine, d'un rire de moquerie et de défi.

Son succès fut de brève durée. Balthazar, en effet, avait brusquement saisi un grand poignard au manche d'émeraude et, d'un geste sûr, l'avait planté tout entier dans la poitrine de sa favorite ! Elle tomba morte, les bras en croix, les jambes écartées, et pas une goutte de sang ne sortait de la plaie.

Cependant, Balthazar s'était retourné vers la reine, et, tremblant à nouveau, il attendait qu'une parole, qu'une sentence tombât de sa bouche.

Elle rejeta enfin son voile.

« O roi, dit-elle, vis éternellement! Que tes pensées ne te troublent pas, que ton visage ne change pas de couleur !

« Une main a tracé sur la toile la mystérieuse inscription. Mais ne crois point ce que t'a dit le mage. Je sais que la tournure des événements n'est point bonne.

« Ecoute, il y a dans ton royaume un homme qui porte vraiment en lui l'esprit des deux saints. Il possède l'intelligence et la sagesse. Aussi le roi Nabuchodonosor Tavait-il établi chef de tous les astrologues et devins de la Chaldée.

« Il importe que le sens de l'inscription soit connu sans tarder. Fais venir Daniel lllébreu. Il saura trouver aisément le mot de l'énigme ! »

La reine s'était à nouveau couvert le front de son voile violet. Elle remonta les marches et les portes d'or se refermèrent derrière elle.

Des messagers furent immédiatement expédiés au quartier juif. Ils avaient ordre de ramener le prophète de gré ou de force.

Les conversations reprirent. Le roi était inquiet. Appuyé sur les coussins, le pied posé sur le corps de sa servante morte, il réfléchissait et, de temps à autre, un rire nerveux se dessinait au coin de ses lèvres.

— Si cette inscription fut vraiment tracée par une main isolée, ce dont je continue à douter quant

à moi, fit Mat-Shan, c'est évidemment que son sens est grave. L'interprétation du mage est visiblement de fantaisie. Avez-vous entendu ce que disait tout à l'heure le grand échanson : les Perses entreraient bel et bien en ville ! Les portes d'airain sont fermées ici par de lourdes masses de fer, mais quant à moi, je m'apprête a filer par derrière, par la porte de service, je ne vous le cache pas.

— Il y a, en effet, fit Poladamastor, le fâcheux précédent du roi de Ninive, Sardanapale, grillé en son palais avec toute sa cour... En pareille occurrence, il est plus prudent d'être dehors. Si le prophète n'arrive pas d'ici un moment, je vous suis.

Cependant Vietrix poursuivait avec les lettrés du pays des Aryas et du pays de Shina une conversation qui paraissait vivement l'intéresser.

— Tout est symbole, disait VArya. Les mots tracés sur ce mur sont symbole et la signification directe n'a aucune importance. C'est pourquoi j'estime, moi aussi, que le mage s'est trompé. Il faut chercher plus loin.

— Peut-être même à côté, fit le petit homme jaune.

— Ah ! combien est plus agréable à interpréter la science des signes purs. Toutes les grandes traditions de nos antiques religions, nous les avons, nous, résumées en des représentations graphiques des plus simples. Ainsi, de la croix gammée.

— La croix gammée I vous connaissez le sens de

la croix gammée? dit Vietrix, en proie à une vraie exaltation.

— Ils sont plusieurs symboles qui représentent exactement la même chose. La croix gammée, avec ses deux ailes qui semblent tourner, miais c'est le mouvement même, ne Tavez-vous pas compris? Quoi de plus simple? C'est le tout et l'unité. C'est le tout, car chaque parcelle de matière vibre ici-bas sous l'action de la masse solaire, elle-même à l'état de vibration. C'est la divinité et l'harmonie de l'univers. Nos philosophes ont dès longtemps senti ce mouvement vibratoire universel. Et je pense, quant à moi, que des calculs précis, quand ces sciences exactes auxquelles on s'attache maintenant en Grèce et chez vous, monsieur du Cathaï, seront développées, établiront un jour la nature et les lois de ce mouvement vibratoire.

« La vibration vient de la vibration. La croix gammée, c'est encore l'unité, le mouvement premier, le moteur initial, le geste d'Anou, de Vichnou, de ceux dont il est défendu de prononcer le nom. Oui, le mouvement est dieu puisque l'arrêt du mouvement c'est la mort de tout, de Dieu lui-

irtme

— Mais vous me dites qu'il y a plusieurs signes?

— Chez nous, fit Thomme du Cathaï, la croix a été légèrement incurvée. Nous avons l'esprit courbe.

— Chez d'autres, reprit l'Arya, elle a été entou-

rée d'un rond. Ce signe est si vieux que je suppose qu'il se doit retrouver chez les peuplades les plus reculées de notre monde. Chez d'autres, pour mieux indiquer le mouvement, il est représenté par trois jambes qui tournent dans le même sens autour d'un cercle.

— Comment ! fit Vietrix. Le signe des trois jambes est identique à celui de la croix gammée !

— Il s'applique principalement à la transmission de la vie humaine, la continuation de la race. C'est pourquoi, jadis, il était d"usage de tatouer sur le bas-ventre des filles, là où se prépare l'œuvre de chair, le signe protecteur. Les familles princières, celles qui avaient compté des héros, s'en assurèrent peu à peu le monopole par les prêtres. Au temps où la femme marquait d'abord la lignée des fils, il était tout naturel que le ventre des filles fût aussi placé sous la protection des signes sacrés. Celles-là étaient considérées comme prédestinées. Et bien heureux ceux qui pouvaient devenir leurs époux ! »

Une lumière soudaine venait de se faire en l'esprit de Vietrix. Parbleu! Il comprenait. La fille qui lui était promise, mais c'était son esclave même, née sous le signe de la croix gammée! Tout lui apparaissait maintenant certain, logique.

Et les Perses entraient en ville ! Une heure avant, Vietrix ne s'en fût pas soucié. Il tenait, certes, à sa petite esclave. Mais dans sa vie d'aventure, quel cas faire d'une vie? Maintenant, tout était changé.

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Il devait rentrer chez lui en hâte afin de protéger, le cas échéant, celle qui devait être sa femme. Ah ! il se félicitait malgré tout d'être venu à ce banquet. Et il ne se souciait plus de l'énigme de Balthazar, puisque la sienne était résolue.

— Je pars avec vous, dit-il à Mat-Shan.

— Un instant, répondit celui-ci, voici Daniel, dès qu'il aura parlé, nous nous éclipsons. »

Le vieillard, en effet, était entré dans la salle et il se tenait debout devant Balthazar :

« Es-tu ce Daniel, lui dit-il, Tun des captifs de Juda que Nabuchodonosor, mon glorieux ancêtre, avait ramené?

— Je suis ce Daniel, répondit le prophète.

— J'ai appris que l'on trouve en toi la sagesse, l'intelligence et la divination, en un mot l'esprit des dieux. Nul mage de Chaldée ne saurait me donner l'explication de l'inscription qu'une main mvstérieuse a tout à l'heure tracée devant moi sur cette toile :

MANE THECEL PHARES

Si tu peux m'en révéler le vrai sens, tu seras revêtu de la pourpre que j'ai fait enlever des

épaules de mon mage imposteur, tu porteras un collier d'or à ton cou et tu auras la troisième place dans le gouvernement du royaume. »

Daniel regarda l'inscription. Une clarté divine parut soudain animer le visage du vieillard et d'une voix Ibrte que tous entendirent, il parla :

« Garde tes dons et accorde à un autre tes présents. Je te donnerai néanmoins l'explication de la sentence.

« O roi, le Roi suprême avait donné à Nabuchodonosor l'empire, la grandeur, la gloire et la magnificence : tous les peuples, toutes les nations, les hommes de toutes langues étaient dans la crainte et tremblaient devant lui. Il faisait mourir ceux qu'il voulait et il laissait la vie à ceux qu'il voulait; il élevait ceux qu'il voulait et il abaissait ceux qu'il voulait. Mais lorsque son cœur s'éleva et que son esprit s'endurcit jusqu'à l'arrogance, il fut précipité de son trône royal et dépouillé de sa gloire; il fut chassé du milieu des enfants, des hommes, son cœur devint semblable à celui des bêtes et sa demeure fut avec les ânes sauvages : on lui donna, comme aux bœufs, de l'herbe à manger et son corps fut trempé de la rosée du ciel, jusqu'à ce qu'il reconnût que le Dieu suprême domine sur le règne des hommes et qu'il le donne à qui lui plaît.

« Toi, Balthazar, son fils, tu n'as pas humilié ton cœur, quoique tu connusses toutes ces choses.

Tu t'es élevé contre le Seigneur des cieux : les vases de sa maison ont été apportés devant toi et vous vous en êtes servis pour boire du vin, toi et tes grands, vos femmes et vos concubines.

« Ainsi tu as glorifié les dieux d'argent, d'or, d'airain, de fer, de bois et de pierre, qui ne voient point, qui n'entendent point et qui ne savent rien, et tu as insulté le Dieu qui a dans sa main ton souffle et qui dirige tes voies.

« C'est pourquoi il a envoyé une main qui a tracé cette écriture :

MANE THECEL PHARES

« Et ces mots en leur sens caché signifient que le compte a été fait, mais après la pesée la division des biens a été ordonnée.

— Mais encore, dit Balthazar qui s'était levé hagard, un de ses poings fermé, tenant de l'autre la coupe sacrée du Temple de Jérusalem, la coupe du Saint des Saints emplie à nouveau de liquide impur.

— Cela signifie, ô roi, que Dieu a compté ton règne et qu'il y a mis fin, cela signifie que tu as été pesé dans la balance et que tu as été trouvé léger, cela signifie que ton royaume sera divisé sans plus tarder et donné aux Mèdes et aux Perses ! »

Un ricanement qui résonna sous toute la voûte du temple répondit au terrible avertissement que Daniel avait lancé d'une voix sûre. Le roi vida d'un trait la coupe sainte et, sarcastique, il la jeta aux pieds du prophète.

— En attendant, fit-il, je te nomme le troisième personnage de mon royaume. Que l'on apporte la pourpre et le collier d'or ! C'est aujourd'hui — et son ton devint un instant féroce, — le dernier jour de la fête des Sacca. Ne l'oublions pas. Sous ton haut ministère et le mien, Babylone aura péri. Eh bien ! que le sort soit accompli ! Pourquoi ces mines consternées, messieurs? Buvons, buvons encore! Vos femmes réclament vos caresses... Non I Cela ne vous dit rien, eh bien ! faites entrer ici les prostituées qui sauront réveiller vos sens endormis et les gitons moins fatigués que nous. Esclaves ! que l'on apporte des roses fraîches, du vin et que les portes de mon harem soient ouvertes toutes grandes ! »

Brisé par cet effort, le roi était retombé sur son divan, les yeux demi-clos. Ses paroles n'avaient

point éveillé la gaieté. Tous sentaient que le prophète Daniel n'avait point parlé à la légère...

— Je parierais, dit Mat-Shan, que ce Juif avait des renseignements particuliers. A son assurance...

— Parbleu ! dit Poladamastor, il dut traverser toute la ville. Les Perses ont fait une trouée, c'est certain. Peut-être les a-t-il rencontrés, sans doute à cette heure marchent-ils contre le palais. Dès que le harem royal sera arrivé ici, on va fermer toutes les portes et peut-être mettre le feu. C'est le coup de Sardanapale. Partons. »

Vietrix, Mat-Shan et Poladamastor sortirent donc par la porte de service. Les filles du harem nues et les gitons entrèrent à cet instant et leur départ ne fut pas remarqué. Quant à Dhi-Sor, il voulut demeurer à toute force. Il estimait que c'était le moment ou jamais, quand les guerriers ennemis allaient arriver, d'enflammer les cœurs au combat.

Cependant le contact ne se faisait pas. Les esclaves roj^ales avaient jugé de suite de l'état d'ivresse absolu des hommes et ne se sentaient nullement le cœur d'entreprendre des mâles en si piteux état. Et cependant elles aussi, auxquelles le roi faisait si rarement hommage d'amour, eussent volontiers profité de cette aubaine de liberté. Elles

se groupèrent auprès des autres femmes. Et maintenant, l'oreille tendue vers la grande porte, elles semblaient les unes et les autres écouter, attendre quelque mystérieuse intervention...

Balthazar s'était paresseusement soulevé de sa couche et soutenu par les gitons qui s'étaient empressés il prononça péniblement ces paroles :

— Eh bien! Haut les cœurs! messieurs? N'aije point ordonné que se confondent les sexes? Les portes ne sont-elles point fermées encore ? Mais quels sont ces coups sourds qui résonnent ? »

On entendait, en effet, depuis un moment des chocs violents qui faisaient trembler les murs.

— Quels sont ces coups? dirent les hommes ivres, soulevant péniblement leurs paupières.

Alors les femmes qui s'étaient rapprochées encore de la porte répondirent :

— Les esclaves barrent et murent les portes, selon tes ordres, ô Roi. Tout à l'heure nous offrirons nos caresses à tes guerriers.

— Mes guerriers ! gémissait Balthazar, ils s'endorment mes vaillants guerriers ! Haut les cœurs ! Haut les cœurs !

Ce fut à ce moment que Dhi-Sor, escaladant les corps étendus, parvint à se rapprocher du roi. — J"ai précisément composé, dit-il, un de ces

poèmes dénommés ehos destinés à relever le moral des guerriers. Permettez-moi, Majesté...

— Certes, dit Balthazar. Le moment est venu. Lis ton clzo, poète.

Et il se versa une large rasade.

Dhi-Sor, radieux, sortit la brique qu'il portait sous sa robe et d'une voix assurée commença :

« Épître liminaire à la mémoire du grand Nabuchodonosor... »

Mais il ne put en dire plus long. Un choc formidable avait retenti, ébranlant le palais tout entier et avec un bruit de tonnerre les deux grandes portes d'airain de la salle des fêtes venaient de s'écrouler !

Les hommes, soudain dégrisés, se redressèrent, les yeux hagards. Ils aperçurent d'abord la ruée des femmes nues vers la grande entrée. Mais les bras en avant, les seins tendus et les croupes mêlées, elles ne semblaient pas fuir, elles s'offraient avec de longues acclamations. . . Ils regardèrent encore : dans l'encadrement de la porte, une troupe de soldats armés d'arcs et de lances, sales, la barbe inculte, de vraies faces de bêtes, troupe hurlante et désordonnée, venait de faire son apparition et derrière eux, sur la route du nord, des armées innombrables se pressaient, et devant eux, à cheval, entre les deux grands dragons ailés, debout sur ses étriers, son épée nue à la main, se tenait le roi Cyrus !

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