‹ La fin des bourgeois; romanChapitre 3 sur 3 · A PARAITRE · texte numérisé non relu

A PARAITRE

Amis, par Edmond Haraucourt.

La Teigne, par Lucien Descaves.

La Papse, par Charles Le Goffic.

Défroqué, par ERNEST Daudet.

En Exil, par Georges Rodenbach.

et Romans de JULES CLARETIE, JEAN RICHEPIN, GUSTAVE GEFFROY.

SiENKIEWICZ. BLASCO IBANEZ, SELMA LAGERLOFF, etc.. etc.

Jean-Éloi, en débarquant à cette heure matinale, rencontra au détour d'une rue un vieux prêtre qui, tête nue sous la fine brouée, portait le Viatique à un moribond. Il se découvrit sans s'arrêter, puis, la sonnette passée, haussa l'épaule par dédain pour la vieille foi. Le père et la mère se seraient agenouillés au bord du trottoir, pensa-t-il ; maman ferait un signe de croix. C'est une femme d'un autre temps. Pourvu qu'elle n'aille pas mettre des bâtons dans nos roues !

Cet homme de soixante ans, à la pensée d'affronter l'aïeule, l'âme et le conseil de la famille, se sentait redevenir le craintif enfant qu'elle régissait d'un geste. Il agença les paroles annonciatrices : « Maman, nousavons pensé qu'il était temps de marier notre Ghislaine. Quelqu'un s'est présenté, un homme très bien, un nom... »

La préparation lui parut maladroite. Il chercha un biais. « Maman, que diriez-vous pour Ghislaine d'un mariage d'inclination ? Un parti d'ailleurs excellent... Mais non, ce n'est pas vrai, s'avoua-t-il. CeLavand'homme m'est odieux. » Et tout à coup la grande affaire du surlendemain enrayant son souci, il divergea à s'égayer de la déconfiture des deux Steve qui n'avaient pas osé risquer seuls l'émission, et, maintenant, intriguaient pour s'engager dans le syndicat.

— Au bas mot, pour Rabattu, Akar et moi, trois millions à nous partager.

Il reprit confiance en son étoile. Depuis quarante ans, tout lui réussissait : sa banque s'ancrait comme un roc dans la considération du pays. Il voyait s'élever toujours plus haut sa fortune. Ce n'était pas sa faute, après tout, si cette folle graine de Ghislaine avait mal germé.

Il déboucha sur une place, souleva son chapeau pour des gens humbles qui le saluaient avec respect, sonna à la porte d'une grande maison, six fenêtres à Tétage, quatre au rez-de-chaussée, tous les volets clos. Un glissement de pas, au bout d'un mstant, s'émit du vestibule sonore.

— Bonjour, Beth. Maman est là ?

I — Tiens, M. Jean-Éloi IMaisnon, madame est à la messe, vous savez bien, comme tous les matins. Ohl elle ne sera pas longà rentrer. Vous prendrez bien une tasse de café î*

— Merci, ma bonne Beth. J'irai l'attendre au salon.

— C'est que, voyez-vous, les volets sont fermés. Nous ne les ouvrons que les jours de fête.

— Ah ! oui, les jours de fête, c'est vrai. Eh bien, je monterai à la chambre de maman.

— A votre aise. Vous savez bien que vous êtes ici chez vous.

Là-haut, il trouva le lit fait et les meubles déjà rangés. La mère se levait, l'été comme l'hiver, à cinq heures, descendait prendre son café à la cuisine, puis, avant de s'habiller pour la messe, retournait elle-même ses matelas, n'admettant pas que personne mît la main à ses draps. Jean-Eloi pensa au valet de chambre qui chaque matin brassait son lit, à la femme de chambre qui tapotait les coussins à dentelles du lit de Mme Rassenfosse.

— Ah ! quelle femme, cette maman 1 Et voilà qu'elle touche à ses quatre-vingt-sept!

Un respect, toutes les fois qu'il franchissait ce seuil, une émotion religieuse de jeune diacre pénétrant dans un lieu sacré, lui montait des lointains de l'enfance pour la grande vie sévère qui s'était écoulée là. Il se découvrit devant le portrait de son père, respira l'odeur de réséda qui émanait des armoires, se mit à chiffrer sur un feuillet de carnet.

Mais elle tardait ; il regarda à sa montre. Huit heures trente-cinq. Alors il se leva, arpenta la chambre, de nouveau contempla l'image paternelle. Une tête sanguine et carrée, le regard droit, noir comme le charbon d'où venait leur fortune, les cheveux plantés bas et ras, un air de ténacité et de résolution. Un héros du devoir et de la vie, ce Jean-Chrétien V continuant la lignée des obscurs parias de la mine qui, tout à coup, avec l'aïeul, Jean-Chrétien I", surgissaient des ténèbres après d'immémoriales humiliations et faisaient souche de l'actuelle dynastie des Rassenfosse. Un jour, les câbles du cuffat se rompaient : une chute de trois cents mètres,

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cinq cadavres en bouillie, les os et le sang de ce père admirable rassemblés dans une bière; et quelqu'un arrivait les prendre à la pension, son frère Jean-Honoré et lui ; ils voyaient la mère debout, en robe noire, dans la lumière des cierges, près du cercueil et qui, sans une parole, les yeux effrayants, leur faisait signe de s'agenouiller.

— Nous sortons de ce trou et de ce sang, se dit Jean-Éloi, repris par l'idée, en croyant réellement se pencher sur cette lamentable fosse de Misère où l'un après l'autre avaient crevé les Rassenfosse primordiaux et qui, séculairement regoulée de leur chair, enfin dégorgeait cet immense martyre en tonnes d'or. Les fils vivent de la mort des pères ; c'est dans l'ordre. Seulement... nos pères valaient mieux que nous, et selon toute apparence (une faiblesse lui tourna le cœur) nos enfants vaudront moins que nous. Ah 1 ma pauvre maman ! vous ne savez rien, vous 1

Cette Ghislaine, surprise un matin de l'autre mois avec leur valet de chambre dans ses draps de vierge impure, âcrement saignait en sa paternité avilie. Les criantes débauches de Régnier, le cadet de ses fils, en outre, menaçaient leur honorabilité déjà entamée par la faute de la fille. Quant à Arnold, l'aîné, massif, obtus, farouche, un type des vieilles faunes, nulle prise sur ce cerveau balourd. Leur grand amour apitoyé se confia en Simone qu'un mal obscur travaillait et leur rendait plus chère.

Une voix cria d'en bas :

— Jean-Eloi, où êtes-vous?

Il se composa un visage et marcha vers le palier. Mais très vite la haute taille de Barbe Rassenfosse grandissait dans l'escalier, il la voyait monter d'un pas diligent dans son invariable robe noire, son cabriolet noir en auvent sur ses bandeaux à peine givrés, tenant en ses mitaines noires la pochette de soie où elle fourrait son livre d'heures et son mouchoir.

— Bénédiction, maman, fit-il en tirant son chapeau et se courbant.

La mère gravement leva la main :

— Bénédiction, mon garçon.

Jamais ses fils ne l'abordaient autrement.

— Maman, dit-il, je suis venu. Voilà deux mois qu'on ne vous a vue. Vous nous laissez vraiment trop longtemps sans nouvelles.

La vieille dénoua les brides de son chapeau, tira ses mitaines, replia son châle de laine. Enfin, ajustant spr Jui ses grands yeux durs

qui, pendant trois quarts de siècle, avaient regardé la mort et la vie, elle répondit tranquillement :

— Ceux qui veulent avoir de mes nouvelles n'ont qu'à venir, mon fils.

— Bon, maman 1 Comme vous le prenez!

Eh bien, c'est ce que je fais. Les Steve, vous savez, voudraient à présent happer leur bouchée dans l'affaire... Trop tard.

— Cela vous regarde, garçon. Si l'affaire est bonne devant Dieu, vous avez raison de la garder pour vous... Voyons, ce n'est pas pourtant pour me parler des Steve que vous avez pris le train du matin. Et après?

Du fond de leurs cernures, dans le brun visage corroyé, les raides prunelles, comme des pics fouissant les schistes, foraient les dessous de sa visible dissimulation. Il le faut, pensa-t-il, il me reste à peine cinquante minutes pour gagner l'express. Au fond, ne suis-je pas le maître d'en décider selon ma volonté ?

Il débuta d'une voix nette, un peu précipitée, comme on se démet d'un faix.

— Maman, nous ne faisons rien sans vous. Eh bien! c'est de Ghislaine qu'il s'agit. Nous la marions.

— Ghislaine a vingt-deux ans, je crois. C'est l'âge.

— Oui. Et puis vous la connaissez. Ghislaine n'est pas comme les autres. Elle a de l'ambition. L'homme qu'elle s'est choisi... Mais je mens, songea-t-il, chaque parole est un mensonge. (Il ravala sa salive et ajouta...) répond à ses goûts.

Barbe l'interrompit sévèrement.

— Il y a quelque chose que je ne dois pas savoir, mon fils. De mon temps, une jeune fille n'avait que les goûts de ses parents. Riche, cet homme?

— Peuh ! Mais les Rassenfosse peuvent bien se payer un gendre sans fortune. Pas vrai?

— Jean-Éloi, voilà une parole qu'aurait dite votre père. Il aurait eu le droit de la dire. J'étais pauvre quand il m'a prise, la fille d'un honnête homme. Oui, sans remords il eût donné à ses filles un pauvre homme de cœur et n'eût pas regardé à l'argent. Seulement le sang de Jean-Chrétien a tourné en vous à d'autres idées. Vous êtes notre fils devant les hommes, vous n'êtes plus son fils devant Dieu. Jean-Éloi Rassenfosse, vous avez fait de l'argent le lit de votre vie. H n'est pas naturel que Ghislaine épouse un jeune homme pauvre, Son nom?

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— Lavand'homme.

Il se reprit, mâchonna :

— Le vicomte de Lavand'homme.

— Ahl

La grande figure se redressa :

— Pas d'état, naturellement?

Il dévia vers une apologie vague.

— Oh I vous verrez, maman, un homme charmant. Un vrai gentilhomme. Grande mine.

Elle se tourna vers le portrait de l'époux plébéien.

— Jean-Chrétien, vous l'entendez ? Ils ont fait un pacte avec les ennemis de notre race. Écoutez, mon fils, vous êtes le père, vous faites ce que vous croyez devoir faire. Je n'ai rien à dire, mais nous n'aurions pas fait cela, nous. Ces gens-là resteront toujours ce qu'ils sont, des loups pour nous qui avons été les chiens faisant un métier de chiens. Mariez votre fille, Jean-Éloi, c'est votre affaire. Mais je vous dis, moi, que je n'entends rien à vos façons d'agir. L'argent qui sert à faire des marchés comme celui-là sent mauvais. Et pourtant c'est l'argent des Rassenfosse. Ils sont là en ce moment huit cents dans le trou à taper à la veine pour que votre vicomte ait des gants neufs le jour de son mariage et qu'il dise après : ma femme.

Jean-Éloi, distrait, pensait :

— Un million pour moi si l'émission réussit. Nous sommes les viandisoù viennent se refaire les grands cerfs arrogants. L'argent est donc bon à quelque chose.

Puis il dit :

— Sur ce chapitre-là comme sur tous les autres, vous savez, maman, que vous avez toujours raison. Ils viennent à l'odeur de nos écus. Allez, jeles méprise bien, au fond. Tenez, il fallait que Ghislaine se mariât, il le fallait. Eh bien, je lui achète son vicomte. La honte n'est pas pour nous.

Barbe hocha la tête.

— Tout cela n'est pas clair. Je ne veux plus rien savoir, mon fils. Vous les mariez ensemble ! Allez, faites : la mésalliance sera pour nous si la honte est ailleurs.

— Plus qu'un quart d'heure ! s'écria Jean- Éloi en regardantà sa montre. Adieu, maman, ou je manque mon train. Quand peut-on vous l'amener ?

— Ici, ce particulier-là ? Garçon, vous oubliez que votre père vit toujours dans cette maison. Il n'est mort que pour ceux qui l'oublient. Dites à Ghislaine qu'elle en fasse

à sa tête. Je neveux ni vicomtesse ni vicomte chez moi. Mais j'irai à la noce si on y tient. Je ferai mon devoir de grand'mère. En le regardant manger, votre gentilhomme, je saurai ce qu'il peut tenir de l'argent des Rassenfosse dans une de ses bouchées.

Dehors, Jean-Éloi respira.

— Le fils des Croisés endossera la signature du valet de chambre. Maintenant que cette affaire-là est terminée, pensons à l'autre pour être jusqu'au bout l'homme que je suis.

En 1 80 1, huit hommes s'obstinaient à fouir legrands puits vide de Mz'^ère. Jusqu'au bout, les d'Huccorgne, une famille de gentilshommes charbonniers, ancrés à leur bure comme d'autres à leur donjon, s'étaient saignés aux quatre veines pour exploiter l'héritage. Mais la fosse, après les avoir nourris pendant près d'un siècle, tout à coup se stérilisait. Les restes d'une fortune alors s'engloutirent dans le gésier vorateur; pendant des ans, le pic fouilla les arides catacombes inutilement. A la fin l'argent manqua. Les d'Huccorgne réunirent leurs ouvriers. Ils offraient les trois quarts de leur chevance à ceux de leurs mineurs que la famine ne rebuterait pas et qui, pour leur compte, continueraient à batailler à la grâce de Dieu.

Un homme dit :

— Je descendrai.

C'était leur porion, un père de famille, une nature des âges du silex, ce Jean-Chrétien Rassenfosse qui perpétuait un millénaire prolétariat de troglodytes peinant et mourant dans les fosses. Il possédait un champ et sa maison. Il vendit son bien, racola trois charbonniers et, avec ses quatre fils, recommença l'œuvre des ténèbres. Un coup de grisou, dès le sixièmemois,emportait Jean II et Jean III, les aînés. Jean IV ensuite périssait sous un éboulement.

Des huit hommes, il ne subsista plus que Jean-Chrétien I", Jean-Chrétien V, les trois mineurs et la mère qui, pour remplacer ses fils morts, maintenant aussi descendait. Exténués, faméliques, maigres comme des loups, ils remontaient au jour le matin du dimanche, s'enterraient ensuite la semaine entière dans l'éternité noire du puits.

L'argent du champ y avait passé, puis celui

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de la maison : il fallut vendre les meubles. Un jour ils se trouvèrent trois, le père, la mère et le fils; les hommes, qu'ils ne pouvaient plus payer, s'en étaient allés. Sans toit, sans lit, se sustentant d'eau et de pommes de terre, ils s'enfermèrent dans leur nuit, ne virent plus le soleil pendant un mois. Puis le fils et la mère, un matin, grimpèrent aux échelles, leurs vivres étant épuisés, tandis que tout seul, dans la rancune du puits, le père continuait à taper du pic. Leurs yeux, comme des caïeux pourris, manquèrent leur tomber des orbites quand le soleil les pinça entre ses rouges tenailles. Ils demeurèrent un long temps sans regards et sans voix, assommés à rez terre par le vent chaud, bêtes nocturnes désaccoutumées des morsures du jour et pour qui le jour se muait en une torture de blanches et brûlantes ténèbres.

Enfin ils pouvaient se lever. Un crédit aux boutiques leur fournissait un peu de subsistance; ils rentraient par les échelles s'enfermer aux forêts lapidifiées des temps de la Genèse.

La bataille reprit, plus acharnée; leurs ventres aboyaient de faim ; ils laissaient des lambeaux de leur chair aux grès avec lesquels ils se prenaient corps à corps. Un jour de la fin de la deuxième année, un fantôme remonta du trou, un eff^rayant visage de résurrection pileux et squalide. Le fils et la mère, demi-nus sous leurs haillons, apparurent ensuite. Et tous trois, leurs mains devant les yeux, avec des cris inarticulés, déments, se mettaient à courir vers la maison des d'Huccorgne.

D'Huccorgne de loin cria :

— Qu'y a-t-il ? Qu'avez-vous vu ?

Jean-Chrétien demeurait un moment sans

parler, puis levant la main, d'une voix qui parut monter des tumulaires cavernes de Misère :

— Dieu !

Dieu à la fin s'était révélé ; ils remontaient, secoués d'une épouvante sacrée, tout pâles de l'avoir vu apparaître; et ce Jean-Chrétien qui, à travers le suspens des cataclysmes, n'avait pas connu la peur, à présent tremblait de tous ses membres pour ce visage de l'Éternel heurté dans la bure.

Il parla.

Une tranchée, tout à coup, en s'approfondissant, leur avait dénoncé une veine immense, des gisements fabuleux. A tâtons, les cheveux droits, se sentant mourirdansl'éperdumentde

leur joie, ils avaient palpé et griffé de leurs ongles la houille grasse. Ils pleuraient, ils s'embrassaient, ils n'avaient plus conscience qu'ils vivaient. Ils étaient tombés ensuite à genoux, et avaient prié. La mère, entrée avec les cheveux vivides et noirs dans la fosse, en ressortait grise, dans le coup de folie de la découverte. La croyance mystique que leur pic, en mettant à jour le charbon, avait fait surgir un Dieu visible, subsistait chez tous trois et plus tard devint une tradition de famille.

Jean-Chrétien I" fut vénéré comme le chef de la dynastie qu'ils allaient perpétuer à travers le temps. Cette grande figure d'ouvrier fabuleux, apprise aux enfants par les parents, demeura la religion de la maison jusqu'au moment où l'élévation de leur fortune leur persuada le silence pour les plèbes initiales. L'ère vénale allait succéder, pour les Rassenfosse, aux solennels matins de leur race et vérifier dans ces annales d'une famille la loi des grands groupes historiques.

Jean-Chrétien I", dans sa nouvelle fortune, persista le porion des ans de famine. Mais lui qui ignorait lire et écrire et de qui les noueuses mains de tape-à-la-veine avaient suffi à fonder l'empire des Rassenfosse, il ambitionna pour le dernier de sa semence l'ascension vers les prééminences. Jean-Chrétien V touchait à ses vingt ans quand Misère, muré dans sa nuit, se rouvrit aux plongées des cages et aux roulements des berlaines. Il reçut l'enseignement des maîtres, mais surtout d'instinct apprit la science comme il avait appris la vie. Bientôt il assumait la gérance, installait des outillages puissants, rachetait aux d'Huccorgne leiir quart restant, totalisant ainsi pour la famille la possession du puits. Le vieux, vers la trentaine, lui donna une femme probe et instruite, plébéienne comme eux, la fille du maître d'école de ce village de dures têtes et de sol grièche. Barbe Huret qui plus tard, après l'engloutissement de Jean-Chrétien V, devait continuer, avec l'autorité d'une reine mère, l'œuvre des fondateurs de la famille.

Jean-Chrétien I" perdit à quelque temps de là Marie-Joséphine, la sainte compagnonne de sa foi et de ses peines. Perclus, les membres noués, traînant en ses os le mal de Misère, chaque jour il se faisait porter aux abords du puits, écoutait souffler l'haleine et rauquer les poumons du monstre qui, après lui avoir mangé ses aînés, inépuisablement dégorgeait l'or noir. Sa petite pipe brune vissée entre

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ses chicots, il restait là perdu dans les fracas commeletémoin d'un autre âge,commelecontemporain des silex et des anthracites, regardant du fond des temps s'ériger les postérités.

Un soir de cette grande vie qui déjà n'était plus que le soir d'un grand passé, la pipe lui tomba des lèvres, il pencha le sévère visage devant qui avait surgi Dieu. Les chaînes à la fin s'étaient rompues ; ce cœur, comme un cuffat brisé, seulementroula dans un peu plus d'éternité, après les éternités où il avait battu.

A?/5ère alors déjà s'appariait aux plus riches cratères, aux fonds les plus généreux. L'ogre, gorgé de sacrifices, sans apparence de rancune, se tenait coi. Inopinément sa colère se réveillait, le guet patient des ténèbres fut délié. Encore une fois, la race des violateurs était frappée, la terre, blessée aux entrailles par leurs tenaces forceps, se vengeait. Le charnier tout à coup se rouvrit pour Jean- Chrétien V comme il s'était ouvert pour les autres Jean. Et, avec ce Rassenfosse qui, d'une hauteur de vertige, roulait par les spirales, éclaboussant de sang le précipice, prenait fin la filiation des hommes de la bure.

Jamais Barbe ne voulut consentir à ce qu'un de ses enfants se risquât sur l'abîme; elle garda jalousement cette chair sauvée des désastres de la famille. Cinq couches lui avaient laissé deux garçons et une fille. Son sens de la vie lui suggéra d'orienter l'aîné, Jean-Éloi, vers les affaires afin qu'il devînt commelepatrimoine vivant et le fructificateur des biens des Rassenfosse. C'était le chef de la solide banque qui, à peu près seule, ne s'était pas ressentie des catastrophes financières dont le pays entier, depuis dix ans, était ravagé. Du puîné, Jean-Honoré, elle avait fait un homme de loi, pour qu'il fût le conseil et la conscience de ses congénères. Celui-là justifiait le renom de lumière et de probité qui au barreau lui valait une maîtriseéminente. Enfin elle mariait Marie-Barbe- Chrétienne à Tune des grosses fortunes terri- Goles delà Hesbaye, Pierre-Jérôme Quadrant, de telle sorte qu'un homme de la glèbe complétât le triumvirat par lequel, étant la Loi, la Banque, la Terre, ils enfonçaient leurs racines à travers l'agglomérat social.

Encore une fois la chance magnifiait les Rassenfosse. L'émission, d'abord complotée

par Rabattu, Akar et Jean-Éloi, patronnée par un syndicat de banquiers, définitivement lancée par Jean-Éloi, dès le début s'annonça comme une des plus brillantes opérations du temps.

C'était une grosse affaire, ce défrichement d'un pays jusqu'alors réputé infertilisable. Il s'agissait de récupérer à la culture les solitudes de sables et de brosses qui, à travers la léthargique Campine, limitent les latitudes arables. De grands capitaux, en multipliant les bras, pouvaient seuls venir à bout des vastes landes mortes qui immémorialement rebutaient le rural. Un exemple signalait pour un tel labeur la vertu des collectivités. Les Trappistes, établis dans ce désert, en avaient, sur une zone restreinte, foui les friables sablons, asséché les garigues, écobué la croûte fongueuse.

Justement on avait à craindre que la Colonisation, abandonnée à ces hommes de travail et de prière, enforçît dans les districts l'influence religieuse au détriment des efforts du Gouvernement pour émanciper le pays fanatisé. Au contraire, placée sous les auspices du parti régnant, déférée à la participation laïque, l'œuvre, tout en dénonçant une combinaison fructueuse, promettait de gagner à la cause libérale des populations jusque-là soumises à la domination cléricale. Un système de primes, de droits graduels de propriété, avantageaient les premiers colons. L'entreprise, en effet, reposait sur l'essartage progressif de la contrée, ensuite dévolue aux labours et aux semailles, et consécutivement sur une extension rapide de la propriété aux mains des terricoles dont ainsi on espérait faire des censitaires propices au régime. Les journaux ralliés, en outre, annonçaient la fondation de villages agricoles rattachés par un réseau de vicinalités et nantis de fermes modèles, de haras, d'asiles, d'écoles. L'œuvre, à travers cette publicité des boniments, s'attestait viable et patriotique.

Jean-Eloi d'abord n'avait entrevu que les profits d'une émission à peu près certaine. Défiant, adroit, rusé, d'une probité indémentie, il ne décidait qu'après de patients délais et de minutieuses controverses. Livré à ses seules impulsions, peut-être n'eût-il pas dépassé sa conception première. Il fallut l'aide de son frère Jean-Honoré, l'avocat, préoccupé d'assurer la députation à son fils Eudoxe, pour lui faire entrevoir la portée politique de l'opération. Eudoxe, de son côté,.

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en possession de hautes influences par suite de son mariage avec la baronne Orlander, la veuve du vieux banquier juif, s'entremit auprès du ministre Sixt.

L'hérédité despremiersRassenfosse, jouant à Misère leur vie sur un aléatoire espoir, alors se vérifia dans la décision avec laquelle Jean-Éloi, à la tête d'un Conseil d'administration décoratif, pomponné de hauts financiers, d'industriels notables, d'ingénieurs réputés, mûrit et finalement lança l'affaire. Cette glèbe hargneuse qui dépeçait jusqu'à l'os ses misérables terriens, cette terre de famine et de désolation sembla avoir, par poussées réflexes, ressuscité chez lui l'opiniâtreté combative du farouche ancêtre au fond de la fosse calamiteuse.

Mais, avec le temps, la foi avait change. A la foi brute du barbare héroïque, à la croyance au miracle, à l'indestructible espoir en les Miséricordes se substituaient les froids et sûrs calculs, les postulations véhémentes du lucre, les vertigineuses incitations de l'orgueil. Politique et libérâtre, altérée d'alliages frauduleux, la Colonisation tomba, à travers la spéculation et l'intérêt de parti, à des dessous louches et ténébreux. Une curée s'ouvrait là pour les aigrefins de la clique doctrinaire, pour les ruffians investis de la confiance publique, pour l'immense tourbe allouvie qui, avec le parti de l'immobilisme, s'était rué à l'assaut des emplois et des prébendes. Jean-Éloi, fils de croyants, devenu sceptique et voltairien par indolence d'esprit, tout à coup se dénonçait l'homme du Gouvernement. Après des périodes réactionnaires, l'avènement du ministère Sixt, bourgeois, capitaliste, teinté de rationalisme rassis, lui avait paru conforme à son idéal politique. Maître de la Banque avec son coup d'audace, désormais en faveur auprès du pouvoir, il devenait le chef incontesté de la famille. Jean-Honoré et Quadrant s'intéressèrent à l'affaire, prirent une part des titres. Mais Barbe, sitôt qu'elle connut les mobiles politiques de cette colonisation des consciences, lui écrivit :

— Dieu n'est pas avec vous comme je l'espérais. Il était avec votre père et votre grandpère dans toutes les actions de leur vie. Vous oubliez, mon fils, en vous tournant contre lui, que l'argent des Rassenfosse provient de sa munificence. (Maman radote, se dit-il.) C'est l'argent de Dieu gagné chrétiennement. Je ne prendrai pas de vos actions.

Jean-Éloi sortit des fatigues de la mise en train avec l'orgueil d'avoir assuré le règne des Rassenfosse. Il s'était marié deux fois, et ces deux mariages, accomplis àbref intervalle, avaient signalé les puissances du calcul dans ce cerveau, doué pour les affaires. En épousant successivement les deux sœurs, filles du gros amidonnier Pierson, il concentra entre ses mains l'héritage de cette maison copieuse.

Dans leur lourd et fastueux hôtel de larue de la Loi, les appartements du second étage étaient réservés aux fils, Arnold et Régnier, et aux filles, Ghislaine et Simone.

Arnold, après les échecs qui sans rémission lui fermèrent la carrière diplomatique, s'était mis à mener une vie oisive, amusée de chasses, de dressages de chevaux et de travaux de menuiserie. Grand, râblé, épais, la tête et les mains des primates à face noire, celui-là évoquait par sa force rude, sa passion des besognes musculaires, l'ancêtre Jean- Chrétien. Gêné dans le monde, mal à l'aise dans son habit qui craquait sur sa large carrure, il partait passer des mois entiers dans leur domaine d'Empoigny, seul avec les jardiniers, les deux garde-chasses et le domestique qui soignait ses chevaux, vivant là sauvagement de gibier et de pommes de terre cuites sous la cendre, rabotant ses planches, galopant journellement ses huit lieues de pays. Il avait accepté la présidence d'honneur des fanfares du village, se mêlait aux parties de quilles. Mais l'orgueil des Rassenfosse tout à coup lui remontant, il devenait terrible à travers les fermentations de la ribote. Il fonçait alors sur le paysan, lui lâchait à coups de poing son mépris de seigneur d'un autre temps pour une canaille taillable et corvéable à merci.

Régnier, compliqué, acide, savamment perverti, avec sa finesse frêle de bossu vicieux et joli, très élégant, une ironie de bouche mince entre les crochets d'une petite moustache blonde qu'il lissait de ses longs doigts aux ongles bleutés, niait toute attache avec le reste de la famille. Simone, seule, à côté de la grande et brune Ghislaine et du rude Arnold, la pâle et nostalgique Simone, avec sa nubilité gracile et mièvre, ses cernures d'yeux gris songeurs et rusés, raffinement de ses pauvres nerfs malades qui, toute petite, lui donnait l'air d'un ouistiti souffrant, se réclamait de lui par une parenté subtile de sens et de misère. C'était, à eux deux, la

CAMILLE LEMONNIER — ii

déviation vers une humanité déjà alanguie et raréfiée.

Régnier, toutefois, offrait le phénomène d'une vigoureuse hérédité physique tournée à l'intellectualité, résorbée aux lobes du cerveau.

Une énergiecorrosive fermentait en ce jeune et bilieux carnassier.

— Moi, disait-il, je suis le verjus des anciennes cuvées.

Une démence d'hystérie çà et là le poussait à des bordées qui auraient tué des portefaix. Il s'était acoquiné à une bande de joyeux drôles, fils de famille éventrant le sac aux écus paternel, écornant leur patrimoine en des trafics d'usure. Ensemble ils battaient les restaurants de nuit, racolaient des filles, rossaient les bourgeois attardés.

Ce composite avorton mûrissait comme le mauvais génie de la famille, comme en sa gousse le poison qui, mixture à de redoutables breuvages, concerte les philtres dont s'en vont les générations. Jean-Eloi, dans sa paternité faible, fermait les yeux et, en cachette de sa femme, payait ses dettes. Celles-ci, en trois ans, se montèrent à un peu plus de 25oooo francs.

La maison, avec le désintérêt des parents, l'oisiveté dépravée des fils, l'humeur solitaire des filles, récusait l'harmonie familiale. La faute de Ghislaine les étrangea plus profondément. Maintenant elle ne descendait plus qu'à l'heure des repas, s'enfermait le reste du temps. Un froid régna tenace, mortel. Ils durent refouler leur honte en eux : celle-ci les obligeait à surveiller leurs gestes ; Mme Rassenfosseprématurémentavait vieilli.

Tandis que Rassenfosse, pris par les affaires, après l'accablement et la colère de la première semaine, finissait par ne plus ressentir qu'une sourde cuisson d'orgueil vulnéré, elle demeurait frappée aux sources de la vie, dans sa maternité trahie.

Elle s'avoua ses torts. Élevée à l'américaine, sous la garde d'une institutrice, menant l'existence d'une jeune fille du monde riche et libre, Ghislaine à dix-neuf ans avait sa femme de chambre, sortait seule à cheval, vivait dans un appartenant distinct des autres, de l'illusion d'une vie détachée du reste de la maison. Un larron, sans éveiller nuls soupçons, avait pu aisément se glisser dans l'alcôve. Il avait fallu un hasard, l'absence du tour de clef à l'intérieur et la soudaine entrée de la mère un matin dans la

chambre profanée, pour que la faute s'attestât indubitable.

Une enquête cruelle, la plus horrible, révéla bientôt à Mme Rassenfosse l'étendue du mal. Selon les indices, Ghislaine était mère. Mais avec un entêtement sauvage, murée dans son secret, elle se refusa aux aveux, s'opiniâtra à garder le mystère jaloux de sa déchéance. L'honnêteté étroite et symétrique de Mme Rassenfosse ne pouvait soupçonner qu'en cédant à un homme très beau, disqualifié seulement par sa condition, elle avait obéi à sa race.

Un vertige, monté des âcretés du tempérament, la jeta aux bras de Firmin, le bel homme musclé, le fils robuste des plèbes en qui, pour cette jeune femme sensuelle, orientée à l'espoir du fort, se renouait la tradition des hymens originels.

L'âme probe des Rassenfosse tout à coup reparut ; elle rejeta avec violence la combinaison d'un mariage qui pour le monde devait réparer la faute. Quand sa mère lui parla du vicomte de Lavand'homme, elle répondit :

— Ma mère, c'est une infamie que vous me proposez-là. Je ne veux pas servir d'enjeu dans un pareil marché. Faites de moi ceque vous voudrez. Chassez-moi, reléguez-moi dans un couvent. Mais je ne me marierai pas, je ne veux pas épouser un homme que je ne pourrais aimer et que je tromperais. Cet homme-là surtout, puisque vous me dites qu'il sait tout et qu'en m'épousant il accepte un pacte honteux.

Ce fut Mme Rassenfosse qui, peu scrupuleuse, indifférente, en vraie fille de commerçants, à l'aloi des moyens s'ils réussissaient, conclut presque entièrement le mariage.

Ce Lavand'homme s'était offert dans des conditions mystérieuses. Personne ne le présentait; sans intermédiaires il arrivait une après-midi leur demander la main de Ghislaine. 11 revenait quelques jours après, Mme Rassenfosse l'agréait. Ils n'avaient pas parlé d'argent, mais une lettre de l'homme d'affaires qu'il chargeait de ses intérêts et qui, en son nom, stipulait un onéreux contrat, tout à coup leur avérait son indéniable coquinerie. Ils apprirent que le vicomte en était réduit à vivre des chances de la roulette. Une maîtresse surtout avait précipité sa déconfiture finale. Comme il payait à peu près ses dettes de jeu, on continuait toutefois

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à l'estimer gentilhomme. Une dernière entrevue les mettait d'accord : les Rassenfosse dotaient leur fille de quinze cent mille francs dont la moitié, en pleine propriété, était attribuée à Lavand'homme. Jean-Eloi, en outre, leur abandonnait La Rasepelote, un bien qu'il avait dans les Ardennes, du côté de Mézières, et où ils s'engageaient à passer les premières années de leur mariage.

Ghislaine enfin consentait, souscrivait à ces arrangements ; Rassenfosse partait demander le consentement de Barbe; on annonçait la nouvelle à la famille.

Comme le mariage pressait, il fut décidé que les Rassenfosse iraient s'installer dès l'avril à Empoigny où la noce serait célébrée tout de suite après avec pompe. Mme Rassenfosse, alarmée d'un immodeste éclat autour de cette union malheureuse, eût voulu un simple repas de famille. Mais la volonté orgueilleuse de Jean-Eloi prévalut : il ne fallait pas qu'une Rassenfosse se mariât clandestinement.

Empoigny était le nom d'une terre que les Fourquehan de Pravache avaient ajouté à leur nom patronymique ; un mariage, au temps des Fourquehan d'avant 89, adjoignit aux biens de la famille ce reste d'une baronnie morcelée par les licitalions. On continua à les appeler les barons d'Empoigny, bien que l'extinction des mâles eût laissé tomber le titre en déshérence.

Quand Rassenfosse, ce nouvel anobli de la fortune, ce prince de la féodalité bourgeoise, ^n quête d'un territoire où régner matériellement sans nul écu par les écus, eut acquis le bien, il trouva les tourelles dévastées, les escaliers veufs de marches et ce qui subsistait des portes dénué de ferrures.

11 eut un mot qui le peignit en pied :

— Ces Fourquehan étaient de bien pitoyables gens d'affaires.

En rachetant une centaine d'hectares à l'entour, en plaidant contre une douzaine d'accapareurs qui rendirent gorge, il eut en bois, en champeaux, en roche, un domaine qui comporta les trois quarts de l'ancien.

Empoigny vêtit un air fatueux et requinqué de gentilhommière, eut son mail, ses serres, ses orangeries, des boxes d'acajou pour

les chevaux, se peupla de kiosques et de belvédères dans la montagne.

Jean-Eloi tout de suite s'était montré résolu à faire respecter le droit de la propriété. Il retira au paysan la tolérance qui, en lui octroyant les fanes et le chablis, l'aidait à vivre, protégea de pièges à loup les acculs de ses bois, encercla jalousement une partie du domaine de pâtis. Mais un braconnage opiniâtre, malgré tout, ravageait ses terriers et par moments le versait en des idées de massacre.

A l'église, tendue de tapis, meublée des fauteuils d'Empoigny, verdoyée de files d'orangers dans leurs caisses, toute illuminée de floraisons et d'orfèvreries, tout à coup, après la bénédiction du prêtre, monta la belle voix religieuse du ténor Maudry chantant le Pie Jesu.

Barbe Rassenfosse, dans sa robe de soie noire des jours de fête, sa haute figure jaune penchée par-dessus son livre d'heures, priait, rigide, venue à cette apothéose de fleurs, de lumières et de toilettes avec sa foi simple de femme du devoir et son air rude de grande dame du peuple. Auprès d'elle, Adélaïde, les yeux vers sa fille, par moments appuyait, du bout de ses gants, un mouchoir à ses paupières rouges où saignait le regret de l'enfant coupable et immolée, raidie là-bas dans le mensonge des satins et des fleurs d'oranger. C'étaient ensuite Mmes Jean-Honoré, Quadrant, Eudoxe, tout un flot de dames, le bataillon blanc des jeunes filles, en un fouillis de nuances miraillées, en des gaietés de robes et de chapeaux comme le tulipage d'une corbeille de parc, rendant pensif le Dieu de l'humble sanctuaire, le Dieu des laboureurs et des carriers. Derrière, parmi les hommes, Jean-Éloi, agité, sec, tracassé de pressentiments vagues depuis le matin, surveillait sa main droite qui parfois tirait nerveusement ses favoris. Vraisemblablement, parmi cette assemblée indifférente ou amusée, débarquée à la noce avec ses futilités, ses calculs d'affaires et une secrète envie pour le grand train des Rassenfosse, deux cœurs seulement restèrent unis, la mère et la fille redevenues à travers les larmes le battement d'un même cœur souffrant, mariées, en les supercheries de l'autre hymen, par le sang mystique des plaies. Au fond, jusqu'au porche refermé, s'entassait le village, les coriaces et terreuses mi nés des paysans accourus à ce faste nuptial sans prières sincères

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pour ces maîtres du pays qu'ils n'aimaient pas.

Le chant propitiatoire expira, les portes se rouvrirent, on monta dans les voitures qui, par les rampes du roc, des bouffeîtes blanches aux têtières des chevaux, des nœuds blancs au fouet des cochers, gagnèrent sous le soleil del'avrillée les cours d'Empoigny. Une nuée de marmitons, sous les ordres d'un chef célèbre, dès le premier train s'était abattue aux fourneaux.

Enfin on s'attablait.

Toutes les argenteries des Rassenfosse, connus pour la splendeur royale de leur vaisselle plate, allumaient sur les damas de la nappe, aux clartés ruisselées des hautes glaces, parmi les venises filigranes et les bergerades émaillées des surtouts en saxe, le feu de leurs bossages et de leurs facettes, prismatisés par les reflets en tous sens des corbeilles de lilas blancs, de roses et d'orchidées. Il y avait là Akar aîné, le chef de la tribu des Akar, un grand vieillard poilu aux mâchoires et aux membres de gorille; Akar junior, que les hommes de bourse, pour son âpreté aux curées et son énorme râtelier en saillie, surnommaient le Requin ; un des fils de Akar junior qui dirigeait les succursales de leur banque en province, tête de loup-cervier aux canines saillantes et aux sclérotiques fibrillées de sang; les deux filles de Akar aîné, très noires, le nez corbin et les lèvres chamelues.

Jean-Éloi, peu timoré pourtant, redoutait ces Akar ramiculés à travers tous les remuements d'affaires du pays et qui, de leurs tentacules innombrables, travaillant sous main les marchés, fomentant les coups de bourse, tripotiers sans scrupules sous des dehors d'honnêteté rébarbative, vrillaient universellement la banque. Quand Akar aîné lui avait offert sa participation dans l'œuvre de la Colonisation, il n'avait pas osé refuser.

Cette dynastie de chacals, ces ravageurs de la finance, pullulant en des postérités rapaces que, dès l'enfance, on dressait à happer et dépecer la proie, dérivaient des vermineuses et puantes sentines du vieux Judengasse de Prague où un Akar, le chef de la maison, précairement avait commencé la fortune de la famille.

A la mort du pince-mailles, ses six fils s'étaient partagé les marchés de l'Europe. Zacharie s'établissait à Hambourg, Josué exploita Francfort, Moïse s'attribua Londres,

- i3 — LA FIN DES BOURGEOIS

tous trois orfèvres. Un autre, Esaû, se cantonnait à Paris, opérait sur les diamants. Akar aîné et Akar junior, en Belgique, débutaient par un obscur trafic de chiffons et de ferrailles, courant les villages avec leur âne, raclant les mises-bas des fermes qu'ils revendaient à gros profits, gagnant à ce métier les premiers enjeux d'une agence de prêts qui draina le petit bourgeois et l'ouvrier. Leur banque data de ces années de peine ; avec leur grison dartreux et courbatu, ils allaient d'un pas sûr au million. Leur flair de bêtes de proie s'était aimanté à ce petit pays vierge, fraîchement sorti des tourmentes politiques et qui pour les batteurs d'estrade, pour les pirates fortement dentés, allait devenir une Californie. Ils y firent bientôt souche de jeunes carnassiers qui propagèrent leurs nez proboscidiens, leurs gros sourcils chevelus, leurs groins lippus, et qui à leur tour, par les brèches que de leurs terribles abatis les pères avaient taillées au cœur de l'humanité, entrèrent dans les affaires.

Akar aîné seul tenait une banque ouverte, avec des succursales régies par son neveu, le fils de Akar junior. Mais ce Akar junior lui-même paraissait sans attache avec la banque du frère. Après un séjour assez mystérieux à Buenos-Ayres, il rentrait fonder une maison de commission qui, en peu de temps, prééminait sur toutes les autres.

Leur force cohobée, la puissance de leurs venins en avaient fait des ouvriers bien vus du pouvoir.

Rabattu, ledrouillard entrepreneur, ancien maçon parvenu à la force des poignets, devenu l'un des hommes liges du nouveau régime pour lequel il saccageait les carrières et en extrayait les moellons de ses édifications d'écoles, Rabattu, le troisième des commanditaires de la grande œuvre de Rassenfosse, s'opposait aux têtes féroces de la ménagerie Akar par un air de visage bonasse et poupin, toujours souriant, cachant une énergie de dissimulation redoutable, ne paraissant jamais comprendre, atermoyant toute décision derrière la feinte d'une surdité.

Un même esprit travaillait contre Rassenfosse les Akar et Rabattu. Ils complotaient l'affaiblissement de cette grande firme afin d'en absorber les chyles et le sang, résolus à l'utiliser jusqu'au moment où ils seraient les maîtres sans partage. Ainsi, par ces sourdes intrigues couvant sous le bon accord, la salle à manger d'Empoigny s'appariait à un hallier

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où, en attendant de mordre et de s'entremanger, la rauque dent des hardes ennemies mâche à vide.

Akar, à cette table bienveillante, se défiait toutefois d'un des convives, l'avocat Pierre Réty, un vieil ami des Rassenfosse, malgré la divergence des idées. Son instinct lui certifiait l'adversaire en cet homme vraiment supérieur, peu loquace, très maître de soi et qui par moments l'arrêtait en ses hâbleries, du froid de son petit œil gris et coupant. Réty, orateur bref, polémiste redouté, avait fait, à la tribune et dans les journaux, une opposition implacable à ce parti de pleutres et de regoulés, à cet arrière-faix des parturitions du guizotisme. Il professait l'accession de tous les groupes sociaux à la représentation nationale, la réglementation du travail de l'ouvrier, l'égalité des droits et des devoirs, le service militaire obligatoire pour le riche comme pour le pauvre, sans nul rachat. Son fils justement venait de s'immatriculer.

— Oui, disait-il à Jean-Honoré qui l'interrogeait, c'est vrai. Mon fils estime comme moi que le premier devoir du citoyen est de servir son pays. Le second, étant au service, c'est de savoir comment il doit le servir. Le pays est l'ensemble des citoyens. On cesse de le servir en marchant contre eux.

Jean-Eloi leva la tête. Il avait appris de Barbe le matin même le chômage de plusieurs grands charbonnages de la région où Misère à peu près seul continuait le travail.

— Et les grèves ?

— Et l'ordre social ? cria Akar aîné.

— Ah ! ah ! l'ordre social ! nous y sommes I siffla le flûtet acide de Régnier, qu'en faitesvous, de l'ordre social ?

Réty, froidement, se passa la serviette aux lèvres :

— Mais l'ordre social, c'est de pouvoir faire la grève si on veut... L'armée, en bonne logique, ne devrait servir qu'à protéger l'exercice de ce droit.

Toute la haine de Akar aîné pour l'ouvrier éclata :

— De façon, alors, qu'une tourbe de gredins et de bandits pourrait inopinément enrayer le travail d'un pays, arrêter les affaires, mettre en question l'existence même de ce pays ? Sans houille, plus de machines, plus de travail, plus de transactions !

— Oui, oui, c'est cela, plus de transactions I interjeta l'ironie rageuse de Régnier.

Cette fois, sous le coup de boutoir de Akar, Réty haussa d'un cran la voix :

— Monsieur, dit-il en appuyant son regard, les gredins ne sont pas du côté où vous les mettez. L'ouvrier, sachez-le, ne peut enrayer le travail, puisqu'il est luimême le travail.

— Des mots 1

Une fronde souffla. Des fourchettes, au bout du geste des bras, menaçaient Réty.

Rabattu, l'oreille en cornet dans la main, essayait de ne rien comprendre. Lavand'homme en riant dit à Ghislaine :

— Ma parole, c'est la première fois que j'entends parler de cela.

Arnold, qui achevait de vider sa troisième bouteille de Champagne, brusquement gronda :

— De la canaille 1 De la chair à tirer dessus I

— Malheureux 1 dit sévèrement la grande aïeule, il eût donc fallu tirer sur Jean- Chrétien I*' et sur votre père I (Se tournant vers Jean-Éloi :) Mon fils, nous sortons de là. Nous avons le sang du travail à nos mains. Apprenez-le mieux à vos enfants.

La parole tomba comme d'un siècle. Personne ne répliqua. Jean-Eloi fronça le sourcil. Mais Ghislaine, tout à coup, tourna la tête vers Lavand'homme en un mouvement de défi et de fierté. Le vicomte écrasait une mie de pain sous son index, en bornoyant vers le marquis de Charmolin et le chevalier de Durhailies, ses deux témoins.

L'heure avançait, la voiture des mariés devait les embarquer au train de cinq heures. Lavand'homme, correct et maître de lui pendant toute la durée de sa cour auprès de Ghislaine, s'était montré distrait et préoccupé dès l'église. Le Champagne, largement absorbé comme pour y noyer un penser tenace, ensuite lui mettait un tremblement aux mains et redoublait les pincements d'un tic qui par moments lui ravageait la face.

Un bourdonnement s'éleva. C'étaient les villages montés à Empoigny et qui, selon la coutume du temps des Fourquehan, venaient congratuler les époux.

La noce, mise en joie par l'apparition des rustres, afflua à la terrasse qui dominait le mail. Un très vieux homme, contemporain des serfs d'Empoigny, s'avança, soutenu aux aisselles par ses fils, gars râblés.

— Quel âge as-tu, brave homme ? fit Jean- Éloi.

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— Cent trois ans, pour vous servir, mossieu le baron.

Un lointain servage, au fond du grelottement de ce petit souffle de voix, maintenait pour le maître actuel d'Empoignyrarmoriale investiture. La moquerie des demoiselles Akar, — (il va casser, c'est fragile, à cet âge !) tomba sur les lins exténués de cette pauvre caboche de longévité. Charmolin, en se dandinant dans sa busquière, énonça que le rural, depuis qu'on en avait fait un censitaire, dégénérait. Mais Akar aîné, retombé à la platitude de sa souche dans un coude à coude avec Réty, releva le propos : un homme après tout était un homme. La gaieté se débrida quand, à une question de Jeant,loi, le vieux lâcha qu'ils étaient, avec les petits-fils et les arrière-petits-fils, soixantehuit de sa tribu que leurs femmes avaient allaités. Rassenfosse lui coula cinq louis, fit éventrer une futaille de bière pour les autres, agréa une loure que la jeunesse demandait à danser sur la pelouse.

Subitement des coups de teu partirent d'une ravine boisée écorchant à l'est l'énorme roc. Jean-Éloi tendit le poing.

— Les entendez-vous ? C'est eux encore une fois, ce sont ces sacrés braconniers. Et sans doute, ajouta-t-il en se tournant vers Réty, il faudrait les laisser massacrer en paix mon gibier, hein, voyons?

Le gros Quadrant, très rouge, gorgé de vins et de nourritures, cria qu'on n'en avait raison qu'en leur envoyant du plomb. Chez lui, les gardes avaient l'ordre d'être sans quartier. Akar aîné, au contraire, dans son petit bois, se contentait de multiplier les pièges.

— Vous savez, ils ne recommencent pas.

J'en connais dix-huit qui sont boiteux pour le restant de leurs jours.

Un des valets de chambre arrivait glisser un mot à Jean-Éloi. Il eut un mouvement, s'assombrit, chercha une phrase :

— Messieurs, fit-il, la propriété est vengée. Mes gardes viennent de tirer sur un de ces gueux... Après tout, ce n'est pas nous qui avons commencé.

Un tumulte de robes et d'habits, dans le saisissement de la nouvelle, reflua vers la salle à manger. Barbe n'était plus là ; elle se faisait excuser par Mme Jean-Honoré ; elle était montée prendre un peu de repos. Dans le pillage de la table, on aperçut l'énorme Antonin, le fils de Quadrant, qui, guêdé,

les joues apoplectiques, continuait à engloutir des quartiers de pâtisseries qu'il immergeait sous les liquides. En ce ménage de gras, alimentés par une puissante fortune terrienne, restés proches des étables et des labours qui les enrichissaient, il apparaissait le ventre de la famille.

L'émotion d'une tuerie à coups de fusil s'atténua dans l'admiration pour cette repue d'Antonin. On regarda disparaître dans les succions continues de son vortex intérieur, entre ses lippes humides et lentes de vaste ruminant, les fruits et les gâteaux qui s'empilaient sur son assiette et que, du bout de ses mains boudinées, cerclées d'anneaux de chair, souriant, heureux, perdu dans le travail de ses chyles, indifi'érent à tout ce qui n'était pas les jus et les sucs des nourritures, sans répit, par un va-et-vient de mécanique, il portait à sa bouche. Tourné vers lui, le menton dans le poing, avec des sursauts joyeux de sa bosse, Régnier, très excité, trépignant comme devant un miracle de la nature, le contemplait manger.

— Tu es beau, tu es prodigieux, mon vieux ! Il n'y a pas à dire, ta faim est un don des providences. Un coup de Champagne, hein ?

— Oui, verse-moi. Je croyais avoir fini, mais, vrai, l'appétit me revient. Je mangerais à présent jusqu'à demain matin.

— Va, val Tu as entendu les pétarades du bois ? Eh bien, il paraît que c'est un braconnier que les gardes ont persillé. Ça nous est bien égal, pas vrai ? Il en restera toujours assez pour tirer plus tard sur nous. Pourvu que tu manges, toi, la terre n'existe plus. Quel dommage qu'il n'y en ait pas un millier comme toi ! C'est ça qui avancerait les affaires de la terre 1 — Hé, Julien, deux Mumm ! — Vois-tu, la vieille a beau nous parler de Misère et de ce que ça leur a mangé d'hommes ! Ton œsophage vaut bien Misère. Les troupeaux et les champs y passeraient sans te regouler. Eh bien, puisque ça t'amuse, mange, bois, bâfre, briffe, fais ton petit Gargantua. Entre nous, je te le dis, nous n'en avons plus pour longtemps. A vingt-cinq ans ou à trente, un peu plus tôt, un peu plus tard, fini de nous ! Nos grands-papas allaient leur plei n siècle ; nos papas arrivent fourbus à la soixantaine ; et quant à nous, nous sommes à la trentaine les rossesqui traînons notre proprecorbillard. Tu vois bien Eudoxe, hein } il aura la dépu-

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tation, il ânonnera des discours aux Chambres, il faillira être quelqu'un. Puis, quelque part, à bout de salive, s'étant tirejuté ce qu'il avait en lui, il crèvera dans la peau d'un fonctionnaire régional. Celui-là, pourtant, c'est le grand homme de la famille. Moi, j'ai cent ans, trois cents ans, mille ans de Rassenfosse aux épaules. Ma bosse, c'est Misère que je traîne à mon dos. Nous crèverons tous de Misère, Misère se vengera en nous tuant un à un, et toi comme leslautres... Mais, d'ici là, tant que tu as des dents et qu'il y a à bâfrer, va, piffre-toi, entonne-toi à pleins bords, gorge-toi jusqu'à la culasse, gros cochon 1

Jean-Éloi regarda par la salle : la place d'Arnold restait vide. Un pressentiment mauvais l'agita. D'un signe il requit le valet de chambre qu'il avait commis à sa garde.

— Mon filsl

Le domestique verdit, avoua. Arnold était parti depuis près d'une demi-heure ; il avait fait seller un cheval ; on ne savait vers où il s'était dirigé. Cette force aveugle, inconsciente de ses impulsions, même au repos, effrayait Jean-Eloi comme un suspens tragique. Mais, décadenée par l'ivresse, recrue aux bouillons du vin et du sang, elle se faisait dévastatrice, se ruait au rêve des massacres, comme si les énergies d'une humanité barbare, le muscle et la sève des grandes faunes se décuplaient en lui.

— Informez-vous, ordonna Jean-Éloi qui, dès ce moment, parmi les voix hautes et les fumées ardentes de cette fin de repas, resta les yeux tournés vers les portes.

La table, avec ses clartés de fleurs et de toilettes, avec ses rouges visages enflammés jjur qui, par les verrières, une fine poussière d'or rose descendait des horizons déclinants, maintenant aussi s'obscurcissait pour lui d'autres vides. Ghislaine et son mari, à un signe de Mme Rassenfosse, avaient disparu dans l'émoi de la fusillade. Mme Rassenfosse elle-même, quelques instants après, quittait la salle. Il entenditle roulementsourd d'une voiture qui s'avançait, le cliquetis des gourmettes, un ébrouement de chevaux dans la cour, devant la porte où il lui parut qu'un petit claquement de talons s'attardait. Son oreille, tout à coup très aiguë, percevait de subtiles résonances. Un froutement d'étoffes, des chuchotis lents, un sanglot, puis plus rien que le gravier grinçant sous le départ des roues. Et subitement, un discret remous

agita les dames, les jeunes filles s'aperçurent frémissantes, un rien jalousant cet exil vers les lampes et les baisers.

Une faiblesse l'humilia. C'était leur enfant après tout des ans d'enfance; ils n'auraient pas dû agir aussi durement. Et réflexement il la revit à travers un autre jour blanc, si loin, tout près, dans ses mousselines et ses dentelles de neuve communiante. Ils la livraient maintenant à l'homme comme ils l'avaient offerte à Dieu. Mais si intacte alors, un ange en blanc, une chair parfumée de candeur et de piété, cette pauvre même chair depuis oublieuse des saints devoirs...

— Bah! la faute n'en est pas à nous, se dit Jean-Eloi. Il se tourna en riant vers Akar aîné :

— Vous savez, Steve est furieux... Je l'ai rencontré l'autre jour. Il ne nous pardonne pas sa sottise.

Il pensa :

— D'ailleurs je la hais, je les hais tous les deux.

Mme Rassenfosse reparut. Il lui vit aux yeux la fuite de la voiture par les routes, le petit nuage de poussière où se reculait le trot des chevaux, l'amertume de tout cela qui la leur enlevait pour jamais. Une autre voiture, drapée de noir, deux ans après le mariage, leur avait ainsi emporté un enfant, ainsi avait roulé par la poudre des chemins un peu de leurvie qui n'était plus revenu. La blanche mariée et son péché (mais il ne savait plus rien, hormis qu'elle était sa fille) là-bas s'en allait à l'avenir dans le funèbre carrosse. Il cessa de regarder sa femme.

Son valet de chambre se pencha :

— Le garde-chasse m'a chargé de dire à Monsieur que l'homme était mort.

Il tressaillit.

— C'est bien, dit-il très bas. Qu'on avertisse les gendarmes !

Un second valet se montra.

— Monsieur, c'est un homme du village d'en dessous. Il dit que M. Arnold, en traversant à fond de train, a renversé quatre personnes. On a voulu arrêter son cheval. Alors il s'est mis à taper, il s'est lancé dans les jardins et les maisons en cassant tout. Je dis à Monsieur ce que cet homme a dit.

— C'est la fin, pensa Rassenfosse. Une semblable journée devait ainsi s'achever. Eî rien à faire! Avant qu'on arrive, cette brute aura tout saccagé. L'homme qui est là ne se doute pas que je changerais volontiers en ce

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moment ma vi€ contre la sienne. Eh bien! dit-il à haute voix avec autorité, ils n'ont qu'à se défendre. Je n'y puis rien. Qu'on paie cet homme et qu'il s'en aille !

Il se tourna vers ses voisins en riant :

— Figurez-vous, mon fils s'est rué sur les paysans. Un vrai Cosaque quand il s'en mêle... Mais je le connais. Quand il les aura bien rossés, il leur videra ses poches dans les mains.

Régnier depuis un peu de temps regardait Simone; il la visa avec un raisin. Mais elle ne bougeait pas, toute blanche et raidie comme une petite morte sous les cierges, les yeux cornés et fixes. Il connaissait ces crises.

Son pouvoir sur cette enfant malade, aux nerfs de viole trop vibrante, là-haut dans les chambres l'exilait à volonté de la vie, d'un mot l'y réintégrait. Un cri effrayé d'une des demoiselles Akar devant l'évanouissement de la rigide figure propagea une panique.

Mme Jean-Honoré essaya de la prendre dans ses bras. Adélaïde, avec des mots d'appel, lui caressait les cheveux.

— Mais non, dit Régnier rageur, laissez-la, ce n'est rien. Elle va se reprendre.

Et sans violence, doucement il l'évoqua :

— Monette!... Monettel

Son œil s'élucida. Un cillement rapide, comme pour une blessure des prunelles sous une vive et trop soudaine clarté, dénonça le retour au sens. Elle se mit à sourire, un peu en songe encore, et, se lissant les paupières de ses longues mains frêles, elle eut un murmure vague :

— Ma petite âme a froid... oh 1 elle a si froid, ma petite âme.

Puis ses larmes partaient, elle ne savait rien dire à sa mère qui l'interrogeait; on l'entraînait à travers ses sanglots. Et ce mystère de l'homme suscité par sa souffrance continua à régner autour de la place qu'elle quittait.

La table maintenant se déblayait. Dans une tiédeur de crépuscule, les jeunes filles, sur le mail évacué par les pitauds, s'entraînaient à une partie de crocket. Eudoxe s'offrit à montrer aux dames la métairie et les jardins, ces fameuses charmilles qui avaient fait la joie des Fourquehan. Il ne resta plus que les Akar, Rabattu et Jean-Éloi. Repris à la vie sérieuse, ils allèrent, en fumant des cigares, reparler de la grande affaire sur la terrasse. La base des monts déjà plongeait dans la nuit ; de la violette coulée de la Meuse s'effumait une brume grise qui, en spiralant vers le

haut, se rosissait d'une dernière chaleur d*e couchant.

Nulle de leurs paroles, du fond de leur cuisine à millions, ne monta vers ce miracle des soirs. Akar aîné, avec son éternel mâchonnement, proposait un de ses neveux pour la direction générale de la Colonisation. Rabattu, de sa nutation de tête, sembla acquiescer. Jean-Éloi pensait :

— Ces Akar sont insatiables ; ils nous mangeraient jusqu'à l'os si on les laissait faire.

Et tout à coup la voix d'une des demoiselles Akar, penchée par-dessus les parapets qui clôturaient le mail, s'entendit :

— Tiens, M. Réty là-bas sur la route!

Ils regardèrent. Réty, alpiniste enragé, était descendu d'Empoigny par une des sentes raides qui griffent les abruptes parois et gagnait à pied la gare.

— Casse-cou en tout, celui-là, fit Akar aîné en haussant les épaules.

Mais ce départ de l'ennemi à son tour le rappelait à ses brassées d'affaires, à ses véreuses manipulations laissées à la ville.

— Ne nous faites pas manquer le train, au moins, Rassenfosse.

On avait encore près d'une heure. D'ailleurs les cochers avaient reçu des ordres. Et comme les lampes s'allumaient dans la salle à manger, tous rentrèrent en foule, chassés par le froid de la soirée. Régnier, réquisitionné par les dames, apporta des châles.

Elles passèrent dans un salon ; on rapprocha les fauteuils ; l'ironique et gentil bossu s'assit sur une pile de coussins dans le cercle; et en riant, en lui jetant les fleurs de leurs corsages, elles lui demandaient une histoire.

— Je veux bien, dit Régnier, mais, vous savez, mes histoires à moi...

Tout de suite, le récit les épouvanta. Elles se bouchaient les oreilles, le battaient de la colère amusée de leurs grasses mains caresseuses. Imperturbable, bousculé par leurs fâcheries comme un joli jouet de plaisir, baisant leurs belles mains, il continuait à leur infuser, de sa petite voix aigre de galoubet, des corrosifs qui ne leur déplaisaient pas.

Une des portes de la salle de billard s'ouvrit, le groin mafflu et congestionné d'Antonin saillit, salué d'un petit cri effarouché des femmes.

— Hél Falstaff! couenne d'amour! sac à vin! cria Régnier. Viens donc offrir à ces dames ta graisse heureuse et goguelue.

Mais un hoquet lui remontait de son regoulement -, il bredouilla une excuse, ferma précipitamment le battant.

— Au bout du couloir de l'aile gauche, la dernière porte, glapit le petit Rassenfosse.

Et à cheval sur les coussins,' avec un balancement de sa bosse qui lui donnait l'air d'un petit singe de fantasia de cirque :

— Donc la comtesse, ayant enfilé les caleçons du chevalier...

Cette fois, ce fut Eudoxe qui se montra à la porte :

— Mesdames, les voitures sont prêtes. On n'attend plus que vous.

Toutes se levaient ; le froufrou des robes glissa sur les nattes et s'éparpilla vers les sorties. Dans le hall où débouchait le large escalier de chêne, les domestiques aidaient les hommes à passer les pardessus. Akar avait pris Jean-Eloi dans un coin et, le tirant par le revers de son habit, lui disait avec rondeur :

— C'est entendu, n'est-ce pas ?Mon neveu à la direction générale ?

— Si Rabattu consent...

Eudoxe, du haut du break, appela :

— Mais arrivez donc, toutes les voitures sont parties.

Les Akar, Charmolin et Durhailles se hissèrent. Les Quadrant seuls restèrent ; ils avaient accepté de finir la semaine au château.

Ensemble, avec Jean-Eloi, ils s'avancèrent jusqu'à une terrasse d'où, par les rampes en lacet, ils aperçurent graduellement s'enfoncer les voitures dans la vallée.

— Fini I songeait Rassenfosse avec un réel sentiment de délivrance, en écoutant s'assourdir dans la reculée le bruit des roues. Celles-ci à présent lui semblaient emporter dans leur roulement toujours plus loin la journée mauvaise.

Mais comme il rentrait, il vit se dresser au pied de l'escalier sa mère Barbe enroulée dans son châle et tenant sa valise à la main.

— Mon fils, je pars... Je ne resterai pas une seconde de plus dans une maison où le meurtre est entré. Je sais tout : vos gardes ont tué un homme. Soyez du reste sans crainte : vos invités ne me verront plus. Je prendrai le train remontant et coucherai à Dinant chez une parente de Beth qu'elle m'a priée d'aller voir. Jean-Eloi, faites atteler.

Mais les dix voitures étaient parties : il avait fallu même utiliser les chevaux de la ferme.

i8 — LA FIN DES BOURGEOIS

— Voyons, maman, attendez à demain.

Allez, j'en ai plus d'ennuis que vous, de cette triste histoire.

— Pas une seconde de plus, vous dis-je. Qu'on envoie à la ferme et qu'on dise au fermier de mettre l'âne à la carriole, s'il n'y a plus de chevaux.

Inopinément les Jean-Éloi apprirent que l'aïeule s'en venait passer une semaine chez les Jean-Honoré (elle qui ne quittait pas volontiers son coin de province). Elle retrouva là, dans un milieu cordial et distingué, un peu de la simplicité bourgeoise qui la rattachait aux vertus primitives. Wilhelmine, cette blonde sentimentale et fine, élevée par une mère chrétienne, sut la captiver par un zèle tendre et adroit, la modestie de sa vie et un fond de piété que le libéralisme politique de son mari ne cherchait pas à dévoyer.

Leur hôtel de l'avenue des Arts, riche sans somptuosité, digne du rang des Rassenfosse, s'attestait la demeure de l'homme d'étude et de travail, avec la nuance de confort sévère dont se dénonce, chez les gens de loi, la gravité de la profession. Les Jean-Honoré menaient un train modéré, se privaient de voiture, recevaient trois ou quatre fois l'hiver, et, l'été, villégiaturaient en un canton du littoral, presque en paysans. Le coup de sang de l'argent qui congestionnait l'aîné ne bouillonnait pas en ce cerveau studieux d'orateur et de légiste, ami des livres, vain de sa glorieuse faconde et des prérogatives de sa haute carrière, sans goût pour la parade et la piafîe. Leur fortune, sagement canalisée, ignorait le vertige des millions qui battait aux tempes de Jean-Éloi. Le cabinet de Jean-Honoré lui valait environ 5o ooo francs par an qui, joints à la dot de sa femme et à sa part de fortune personnelle, leur assuraient un revenu dont ils ne dépensaient pas la moitié.

Depuis dix ans, Jean-Honoré était le conseil de la première Société financière du pays, le Crédit National, stable comme une banque d'État, et qu'avait fondé ce roi de la Bourse, Isaac Orlander, créé baron, moyennant d'intéressées et considérables participations à des œuvres philanthropiques. A la mort du potentat, la baronne, restée veuve avec une fille, recourait à ses lumières pour

un litige qu'elle gagnait et qui lui assurait la plénière royauté du domaine de Marquise contestée par le comte de Bréant, son voisin. Une bonne amitié en résultait, qu'exploita ce père habile pour faire agréer dans la maison son fils Eudoxe et que finalement celui-ci, en s'astreignant à une cour dévotieuse, fit tourner à son profit. Un coup de maître, ce mariage avec celle qu'on continuait à nommer encore la belle Orlander, bien qu'elle eût dépassé la quarantaine et qu'elle touchât à l'après-midi de son insolente beauté. Eudoxe, lui, avait trente-deux ans. Avocat comme son père, après avoir brillamment débuté en un procès retentissant, il était arrivé à pratiquer le barreau par intermittences. Très beau, d'un dandysme viveur et méprisant, la parole abondante et vive, tout en surface, il montait à cheval, fréquentait aux salles d'armes, s'illustrait par ses conquêtes.

La rude aïeule, dans cette demeure admirablement ordonnée, où elle venait peu et qu'elle crut connaître pour la première fois, s'amollit d'être révérée comme la religion vivante de la famille. Un culte respectueux monta de la maison pour son grand âge et les souvenirs qu'elle évoquait, cette tradition héroïque des fabuleux ouvriers de leur lignée qui semblait se lever derrière son geste et marcher à son ombre. En se voyant obéie jusqu'en ses manies, écoutée comme la Bible et l'Évangile de leur race, elle ne songea pas que peut-être la finesse de Wilhelmine exagérait, pour de profitables conjectures, la déférence. Cette mère intelligente se rappela qu'elle avait été la plus disciplinée des filles et mit sa diplomatie à la choyer comme l'image ressuscitée de sa propre mère. Cyrille, personnelle et variable, la bonne Laurence, Eudoxe, les jours où il arrivait la voir, s'entendirent de leur côté pour la consoler de la tiède affection des enfants de Jean-Éloi et lui persuader le reverdissement chez eux de la forte souche originelle. C'était, avec Irène, ■encore en pension, la descendance des Jean- Honoré.

Barbe Rassenfosse crut trouver là la vraie famille et se repentit de l'avoir cherchée inutilement chez les Jean-Eloi. Ceux-ci, aux jardins de la vie, avaient semé la graine folle ; elle s'était levée en ces pauvres hommes, Régnier et Arnold, oisifs, impénitents, méprisants du saint commandement filial. Les Jean-Honoré, au contraire, récoltaient un

froment généreux. Leurs filles plus tard provigneraient vertueusement, Eudoxe à son tour travaillerait pour la race. Elle se repentit.

— J'ai péché, se dit-elle, par aveuglement pour le fruit aîné de mes entrailles. J'ai méconnu la loi qui enjoint d'aimer pareillement tous les enfants conçus de nous. Dieu me punit en me faisant sentir mon erreur. De ceux que j'aurais dû chérir mêmement, le meilleur est le fils pour qui j'ai mesuré ma tendresse. Toute faute engendre misère.

C'est pourquoi le fils envers qui je me suis montrée prodigue m'a mal payée.

Jean-Éloi, absorbé par ses affaires, ressentit moins vivement qu'Adélaïde le brusque éloignement de l'aïeule. Encline à la défiance et à la cupidité, elle s'en dépita par calcul comme d'un bien légalement acquis et qu'on leur aliénait. Son acrimonie éclata sur Jean- Éloi.

— Eh bien, elle ne se gêne pas, ta mère, lui dit-elle. Après toutes les concessions que nous lui avons faites constamment, voilà qu'elle s'en va vers les Jean-Honoré. C'est du joli ! Nous qui n'avons jamais eu pour elle que les attentions les plus tendres 1 II ne lui suffisait pas de nous planter là comme elle l'a fait le soir de la noce. Un vrai scandale ! Elle passe à présent à l'ennemi. Va, va, hausse les épaules, je dis ce que je dis. As-tu pu croire vraiment à l'amitié de Wilhelmine ? Voyons, y as-tu cru? Tu aurais bien tort. Elle ne pense qu'à ses enfants, c'est un cœur parfaitement égoïste. Ah ! je vois clair dans leur jeu. En cultivant la maman, ils espèrent la garder avec eux. C'est toujours quelques billets de mille au bout de l'an, en attendant mieux.

Il s'impatienta.

— Ah ça ! qu'est-ce qu'il te passe ? Maman est bien libre d'agir à sa guise.

— Mais, malheureux, tu ne saisis donc pas? Ta mère est libre aussi de faire ce qu'elle veut de son argent, n'est-ce pas ? De façon que si, en donations, elle leur abandonne le plus clair de ce qui devrait revenir à nos enfants, nous n'avons, nous, qu'à nous incliner.

Cette fois, il se mettait à rire franchement. Ses craintes étaient par trop ridicules aussi... Il n'y avait pas d'apparence que Jean-Honoré, cet honnête homme, s'avisât jamais de pareilles turpitudes... Et puis, la mère était la droiture même. Mais Adélaïde s'opiniâtrait.

CAMILLE LEMONNIER

— Veux-tu que je te le dise ! Tu t'es toujours montré trop soumis. C'était comme un 'fanatisme de ton enfance qui te remontait quand elle nous arrivait. Mon Dieu ! moi aussi j'ai bien aimé ma mère, mais je n'au- ,rais pas plié ! Sois sûr qu'ils sauront profiter de ta faiblesse.

— Mais non, je t'assure que tu ne les connais pas. Quand maman voudra revenir, elle sera toujours la bienvenue. Mais je ne ferai pas un pas.

Un peu de l'humeur de sa femme à son insu froidit sa vieille amitié pour le cadet sans reproches. En débarquant chaque matin d'Empoigny, il hélait un fiacre, se faisait conduire à sa banque. Après un bref déjeuner, il régnait un moment à la Bourse, trouvait, entre deux millions, le temps de visiter les Jean-Honoré, puis l'express de l'aprèsmidi le remportait à son rocher. Ce sûr calculateur, cet homme d'une unique et absorbante passion n'avait tout juste le loisir de goûter la nature, qu'il croyait aimer et où il s'était acquis un coûteux domaine, qu'aux heures minoritives du commencement et de la fin du jour. Levé à pointe d'aube, il allait réveiller ses jardiniers, parcourait les jardins en donnant des ordres, inspectait l'écurie et la métairie, merveilleusement actif, l'esprit à la fois aux affaires et à la maison. Il rentrait au soir pour dîner, mangeait d'un appétit de maçon, buvait peu, puis à petits pas de réflexion, en brûlant un havane, marchait à travers la nuit de la montagne.

Il les évita pendant deux semaines. Mais un matin, comme il montait au Crédit National, il se rencontra avec l'avocat qui justement quittait les bureaux.

— Tiens, Jean-Éloi î On ne te voit plus. Es-tu fâché contre nous ?

— Mais non. Les affaires...

Et brusquant l'entretien, Jean-Éloi se mettait à lui parler de leur mère.

— Ah ça 1 sur quelle herbe a donc marché maman ? Elle va chez toi où elle n'a pas mis en tout vingt fois les pieds et ne nous donne plus signe de vie. De quoi se plaint-elle? Qu'a-t-elle à nous reprocher ?

L'avocat le regarda, étonné. Mais elle ne se plaignait pas ; elle était venue passer quelques jours chez eux ; ils avaient eu grande joie à la posséder. Ensuite elle était repartie là-bas.

— Ah 1 vois-tu, je ne la connaissais pas encore, cette maman. Quel grand cœur simple 1 Comme elle nous domine, nous, les petits,

de tout son siècle ! C'est un testament vivant, oui, le testament d'une humanité meilleure que la nôtre.

Jean-Eloi eut un élan filial.

— Oui, c'est vrai, tu as raison. Nous ne la valons pas.

Subitement Jean-Honoré, de l'air de quelqu'un qui se rappelle :

— A propos, et Ghislaine ? Tu ne me dis rien.

Ghislaine? Oh! celle-là n'était pas écriveuse. Elle ne leur avait écrit que deux fois depuis un mois, la dernière fois de Mézières qu'ils réintégraient. Jean-Éloi ajouta négligemment :

— J'imagine qu'elle va bien.

Les deux frères se regardèrent.

— Soupçonnerait-il quelque chose ? pensa le banquier, craignant une trahison, leur secret vendu.

— N'aurait-elle rien dit? se demandait Éj Jean-Honoré. Il reprit d'un ton dégagé : ■

— Et Lavand'homme ? Quelqu'un nous a dit l'avoir vu à Paris, il n'y a pas longtemps.

— On a mal vu ; c'est impossible...

Ils se serrèrent la main, se quittèrent.

— Le malheureux 1 songea Jean-Honoré, il ne se doute de rien.

Il se rappelait le soir où, devant Barbe, le fils de leurs amis Provignan, ce jeune et charmant Léon Provignan qui, sans se déclarer encore, semblait commencer sa cour auprès de Cyrille, avait transmis la nouvelle. Il la tenait d'Antonin Quadrant qui rentrait de Paris et en plein midi s'était heurté à Lavand'homme, au moment où celui-ci, à la porte de la Maison Dorée, descendait de voiture avec une femme. Le vicomte s'était détourné pour ne pas le saluer ; mais sans doute il l'avait désigné tout bas à la dame, car celle-ci, d'un regard lancé par-dessus l'épaule, le dévisageait.

— Tiens, Lavand'homme! s'était écrié l'ami qui accompagnait Antonin, José Akar, le fils des Akar de Paris. Mais au fait, tu le connais mieux que moi, puisqu'il a épousé ta cousine. Ah ! mon cher, quelle fripouille! Tu as bien vu cette femme... C'est sa maîtresse ; tout le monde l'a eue, cette Yolande de Verneuil, de son vrai nom Joséphine Rachon, la fille d'un épicier à la Chapelle. Il l'avait avant son mariage, il l'a reprise après. Comment 1 tu ne savais pas ?

Barbe avait interrompu Léon Provignan :

— Assez, monsieur. Ce secret doit»s'enterrer

à jamais en vous, si vous aimez notre famille. Il ne faut pas qu'une voix amie nous reparle de notre honte. A présent, sans doute une pauvre femme désabusée pleure d'atnères larmes. Ayons pitié d'elle.

Provignan était resté saisi, un silence était tombé. Puis, pour la première fois, elle lui avait parlé, à lui Jean-Honoré, de ce jeune homme assidu à leurs réunions du soir.

— Mon fils, votre mère a de bons yeux. Cet aimable garçon vient ici pour quelqu'un que vous savez bien et qui n'est pas nous. Plus tard, vous viendrez m'en reparler. Eh bien, il ne me déplaît pas et Cyrille est d'âge à se marier. Je ne voulais pas vous dire autre chose.

Jean-Honoré avait souri.

— Peut-être bien...

La nouvelle, malgré tout, s'ébruita dans la famille en même temps qu'on apprenait la délivrance de Sybille, la fille aînée des Quadrant, mariée à un des deux Piéboeuf.

Il y avait cinq ans que Sybille, cette enfant boulotte et soufflée des Quadrant, était devenue Mme Amable Piébœuf aîné. Trois couches malheureuses s'étaient dissoutes sous les tertres du cimetière. Enfin cette grossesse nouvelle aboutissait, on espérait, dans le fruit de ses flancs toujours humiliés. Piébœuf prit le poupon dans ses bras, sitôt venu au monde, et, le portant à la clarté des lampes, le considéra avec un attendrissement de tigre :

— Tu seras le fils à papa, petiot I Va, tu en pourras manger de l'argent ! Il y en a assez pour trois comme toi 1

Mme Quadrant, bonne femme simple et maternelle d'un cœur de Rassenfosse sous sa copieuse santé bourgeoise, demeura huit jours auprès de sa fille sans vouloir la quitter. Toute la farnille processionnait en visites ; les Jean-Éloi avaient accepté le parrainage ; le médecin déclarait l'enfant viable. Une ère de bonheur mijota chez les Piébœuf et les Quadrant. Cette fois, on tenait l'héritier si longtemps difl'éré ; le petit Éloi-Chrétien s'entonnait à pleines mamelles. Et Sybille regardait en riant l'immense Antonin, disant :

— Il te ressemblera !

Ce flatueux et turgide géant, enflé comme

une bonbonne, incarnait pour les Quadrant l'apogée de la famille.

Les Quadrant, qui habitaient porte à porte avec les Piébœuf, voulurent fêter dans leur hôtel à la ville les relevailles de Sybille. Ils organisèrent un repas auquel fut conviée une large assistance. Les Jean-Éloi et les Jean- Honoré, à cette occasion, firent leur paix définitive. Prosper Piébœuf cadet et diverses familles amies, tous beurrés, luisants, onctueux, lardés de rentes solides, y étalèrent en outre la béatitude du capital incorporé, devenu la pulpe et le sang même de la vie. La frairiebombançajusqu'àla nuit. Régnier, très en verv'e, sa malice de méchant bossu bandée comme une catapulte, voulut baptiser au Champagne la postérité des Piébœuf. On requit la nourrice ; Sybille se prêta à la plaisanterie.

— Enfant des Gras, pontifia-t-il, au nom de la pièce de cent sous qui sera ton unique foi et par qui tu régneras, je t'asperge de ce Champagne lustral, blond comme l'orque tu es appelé à palper, fermenté comme les gadoues humaines, les latrines fétides qui ont fait la gloire des Piébœuf, tes père, oncle et grand-père !

Il advint un moment où la totalité des hommes, guédés de vins et de nourritures, roula à une ébriété écarlate. Grand soifl'eur, séchant journellement ses trois flacons de bourgogne. Quadrant père, réputé pour ses crus, se faisait un point d'honneur de saouler ses amis jusqu'à la régurgitation. Sa cruauté de biberon invulnérable, après les avoirgavés de sec et de liquide, s'amusait de les voir s'ébouler comme de la brioche humide, la glotte gluante, le masque blet et talé. Les Jean-Eloi et les Jean-Honoré se refusant à rester, il les accabla de ses brocards ; mais ils s'entêtaient, prétextaient des aff'aires. Alors il se dédommagea sur les autres, fit monter de la cave les vins les plus pétulants, présida à des rasades torrentielles.

Mme Quadrant, accoutumée à ces gogailles, très calme parmi les faces congestionnées des convives, encourageait ses voisins. Sybille, assoupie, heureuse, un machinal sourire à ses grosses lèvres de tulipe en fleur, ne luttait plus contre l'envie de dormir qui la prenait dès la flambée du gaz. C'était le même sang épais et somnial que son frère Antonin. Elle semblait venue à la vie mal éveillée, sortie à regret de la mer de lait de l'incubation ; et longuement nourrie aux mamelles maternelles, car Mme Quadrant avait voulu allaiter elle-

CAMILLE LEMONNIER

même ses enfants, à douze ans elle gardait encore à la bouche le puéril mouvement de téter. La joie et la peine également s'émoussaientsursapâteuseindolence.Lestroispetites bières où s'étaient consumées ses inutiles gésines, à peine, les larmes taries, laissèrent un sillon en ses indolores regrets. Et quand lui venait ce final espoir, cet Éloi-Chrétien, fêté en naissant comme un infant, c'était surtout Germaine, sa jeune soeur de dix-huit ans, qui, en le poupon dorloté comme une poupée, sentait s'émouvoir l'orgueil de la race enfin assurée.

Cette Germaine, brune et rostréeen mémoration du grand visage noir de l'aïeule, était l'âme sérieuse et tendre de la maison, le bon épi du champ où ne germaient que les péchés capitaux. Elle avait quitté la table dès le dessert et, rentrée chez les Piébœuf avec la nounou, s'amusait à bercer l'enfant en une comédie attendrie de jeune maternité.

Régnier, à mesure que montait l'ivresse, s'allumait plus rageusement. Il prit à part Piébœuf et lui dit :

— Ta paternité, mon cher, te dicte ton devoir. A présent que ton rejeton se dénonce évident, au lieu des illusions dont jusqu'à ce jour tu nous a leurrés, il t'est enjoint de le dresser pour le combat. Comme il est ton fils, il sera denté com me toi. Fais que ses quenottes deviennent des canines et des molaires capables de déchirer et de broyer. Apprends-lui, si toutefois il n'en possède pas le don naturel, à se gaver de la vie, à s'en fourrer jusquelà, dût-il en crever 1 Qu'il mange du pauvre, le pauvre est bon à la faim du riche. As-tu déjà pensé à ce qu'il y a de la misère des petites gens dans le coup de fourchette d'un gaillard comme toi ? Eh bien, enseigne-lui à manger les bouchées doubles. C'est notre mission sociale, à nous qui ne sommes pas bons à autre chose, de nous pifFrer.

Cette mort d'un braconnier multipliait les ennuis à Empoigny. Ils étaient là, dans le buron désormais veuf, une femme et cinq petits à faces et à dents de loups, qui maintenant mendiaient sur les chaussées. Mais aussi, pensait Jean-Éloi, pourquoi ces gens font-ils des enfants? Piébœuf aurait le droit d'en remplir sa maison et à grand'peine en sauve un de la mort. C'est monstrueux.

22 — LA FIN DES BOURGEoé

Une enquête avait nécessité lacomparutjbn des gardes, ses salariés ; lui-même avait été requis par le juge. On essaya d'enrayei la poursuite avec le notoire banditisme du mort, un récidiviste trois fois condamné. Mais les journaux de l'opposition, trouvant là sujet à déblatérer contre le parti des banquiers et des athées, lapaient voluptueusement ce sang et protestaient conire les lenteurs de l'instruction. La veuve, montée par des partisans, réclamait vingt-cinq mille francs. Rassenfosse en offrait six mille. Jean- Honoré, consulté, inclinait vers cette transaction. Celle-ci, tout en sauvegardant les droits de la propriété, se dénonçait un mouvementspontané de bonne charitésecourable.

Quadrant,qu'ilsdépêchaientd'abordauprès de la femme, avait compromis la négociation par sa brusquerie intolérante. Eudoxe à son tour s'employa à parlementer. Il descendit un matin d'Empoigny et alla frapper à la porte de cette maison sans homme. La sombre veuve cria, pleura, s'arracha les cheveux. Elle exigeait ses vingt-cinq mille francs, tenace après cette proie, vivant de son mari mort comme d'une aubaine qui allait les enrichir.

On se réunit chez Jean-Honoré pour une dernière délibération. Réty, ce jour-là, avait déjeuné avec Eudoxe ; celui-ci l'amena.

Autoritaire et sec, Jean-Éloi tout de suite s'irrita de cette obstination d'une vassale. Il recourrait à ses influences, il irait trouver le ministre, elle n'aurait pas un sou. La conscience de l'indestructibilité de la propriété endurcissait également Jean-Honoré. C'était le callus moral de ces Rassenfosse qui, sortis des plus noires débines, échappés à la nuit des plèbes, auraient armé des prétoriens pour la garde de leurs biens.

— D'ailleurs, nous sommes en état de légitime défense, déclara Quadrant. Les braconniers nous pillent, nous tirons. On se défend comme on peut 1 Akar, lui, n'a qu'un petit bois. Il met des pièges qui cassent les jambes à tout le village. Si Akar avait deux cents hectares de bois comme nous, il dirait à ses gardes de tirer, et il aurait raison.

Réty, silencieux jusqu'alors et qui, selon son habitude, sa tête aux yeux clos renversée au dossier de sa chaise, les mains croisées sur l'estomac, agitait de petites secousses machinales sa jambe droite passée sur sa jambe gauche, tout à coup toussa et, ouvrant une paupière, comme s'il se réveillait :

— Oh ! Akar, c'est autre chose. Il ne vous

CAMILLE LEMONNIER — 23

dit pas tout, Akar! Quand ses pièges ont démoli un pauvre diable, il va le voir, le panse lui-même, lui fait porter du château des bouillons qu'il met tirer sur les bas morceaux réservés à ses chiens. Il lui parle doux : « Eh bien, mon pauvre homme, il paraît qu'il nous est arrivé un petit accident. Voi'.à vos jambes perdues 1 Bah 1 quand on est courageux, ce n'est qu'un demi-malheur. Il VOLS reste les bras, pas vrai ? » Naturellement l'homme n'a garde d'avouer qu'il s'est estrop :é aux pièges du bois, et quels pièges 1 Je les connais : énormes, aiguisés, ferrés de clous, comme des crocs, des machines qui vous happent comme des tenailles et vous broientcommedesétaux,un système vraiment perfectionné et qu'il était digne de cet Akar d'inventer. Ah 1 celui-là sait se venger de ses crasses originelles. Mais comme il a peur des forts, après tous les coups de pied au cul qu'il en a reçus et qui lui ont tanné le fondement, il travaille sur les petits, sur les faibles, sur ceux qui meurent sans paroles. Oui, et il arrive ceci : c'est que les mutilés qu'il secourt avec sa juiverie de fausse sœur de charité sont obligés, vous m'entendez bien, obligés, avec leur jambe qu'il faut quelquefois leur couper, de lui dire merci, de se montrer reconnaissants. Car il tient à leur reconnaissance, il veut qu'on le prenne pour un brave homme, un ami du pauvre peuple. Une fois, n'a-t-il pas été jusqu'à payer le transport d'un vieux, que ses pièges avaient pris au-dessus du genou, à l'hôpital où ce vieux, après l'amputation, crevait ?

Quadrant se mit à rire.

— Un malin, cet Akar !

— Un malin en effet, dit Réty en refermant la paupière. Il a inventé cette chose monstrueuse, le supplice de la gratitude. Ce roi des drôles ajoute une variété à la famille des serpents connus : il est le constrictor qui lèche ceux qu'il tue. Il a des larmes pour les jambes qu'il prend à ses pièges. Il sale de sa pitié les maupiteux, après les avoir charcutés comme des porcs.

Eudoxe, d'un doigt nerveux, lissait les pointes de sa moustache.

— Voyons, il conviendrait pourtant d'en terminer. J'admets les rancunes, mon oncle. Elles me paraissent naturelles. Mais prenons garde, il y a d'autres intérêts en jeu. Je me porte à la députation. Or les élections sont prochaines. Si vous laissez aller l'action civile, l'affaire tombera en plein dans la

période électorale. Du coup, ma candidature est fichue.

— C'est une considération, évidemment, observa Jean-Honoré. Jusqu'ici je me suis tenu sur le terrain strict du Droit. Je ne pouvais faire autrement, puisque c'était à l'avocat que mon frère s'adressait. Je crois d'ailleurs que le Droit toujours doit prévaloir sur les autres intérêts. Mais, ajouta ce père prudent en versant dans une subtile hypocrisie, il est telles circonstances, en effet...

— Ce sera une arme aux mains de nos ennemis, insista Eudoxe. La calomnie s'en mêlera. On nous appellera les mauvais riches, les tueurs de peuple.

Jean-Éloi, interrompu, dit avec raideur :

— Bah 1 Nous sommes au-dessus de cela.

— Vous, oui, mon oncle ; mais moi qui brigue un mandat 1 Un homme, devant la conscience publique, est toujours solidaire des actes de la famille.

Réty, visiblement agacé, roulait sa nuque au dossier de sa chaise. Il se leva, arpenta deux fois la longueur du cabinet, puis, arrivant se planter devant eux, les bras croisés :

— Est-il possible que vous vous attardiez à tant raisonner quand le Devoir est là qui vous parle ? De quoi s'agit-il ? D'un homme tué par vos gardes et qui laisse une veuve et des enfants. On vous réclame vingt-cinq mille francs, et vous marchandez ! Ah ça ! il faudra donc désormais qu'on ait le droit de tuer au rabais. Mais une vie d'homme, quand ce serait le dernier des va-nu-pieds, n'a pas deprix,puisquetous les millionsne pourraient la racheter, une fois perdue. L'argent peut tout, excepté cela, qui appartient à Dieu, la Vie.

Quadrant protesta. C'étaitune prime donnée au braconnage, un marché de dupe pour Jean-Éloi. Il était pour une enquête éclatante ; il aurait voulu que l'affaire suivît son cours. Mais le banquier à présent réfléchissait, entamé moins par les arguments de Réty que par la supputation des avantages qui résulteraient du mandat d'Eudoxe.

— Adieu 1 fit Réty. Un article à faire pour ce soir... Allez ! Je lui dirai son fait, à votre Sixt !

Il prit son chapeau, leur serra la main.

Jean-Eloi à la fin se décidait : il payerait les vingt-cinq mille francs. On exigerait seulement de la femme qu'elle quittât Empoigny.

CAMILLE LEMONNIÉR

Ce tracas déblayé, Jean-Éloi eût connu un réel rafraîchissement d'esprit si, dans sa famille même, d'autres ennuis n'avaient surgi.

Une vieille femme renversée sous le galop furieux du cheval d'Arnold, le jour de la noce, après avoir langui tout un temps, mourait de la misère de son pauvre corps martyrisé. Adélaïde, pour conjurer la réprobation ■du village, jusqu'à la fin lui avait servi des secours qui l'aidèrent à trépasser décemment.

Une fatalité s'attachait à cette journée d'humiliation et de mensonge, au remords du mauvais hymen et du pharisaïque festin où la haine avait passé les anneaux aux doigts, où les coeurs au fond des verres avaient vu se lever d'innombrables jours d'afflictions. Ils pourvurent aux obsèques de la vieille, commandèrent une croix de bois pour le tertre sous lequel on la descendit. Malgré tout, une colère travaillait le village. Ils apprenaient par les domestiques que les petits-fils de la morte cherchaient à se venger d'Arnold.

Celui-ci, averti, haussa les épaules, menaça •de leur casser la tête à tous si quelqu'un seulement bougeait. Il poussa la bravade jusqu'à descendre d'Empoigny avec ses six danois, les relança de ses cris pour les faire gambader et aboyer, galopa par les chaussées à travers un vacarme de meute. Toute sensibilité durable s'émoussait en son gourd et passif cerveau, dans le bouillonnement sanguin de sa force.

Jean-Éloi jugea prudent de l'éloigner un petit temps d'Empoigny. Une mission partait pour le Maroc ; il obtint de l'y enrôler. Sans doute cette vie de caravanes limerait ses fougues de sauvage étalon, le village se pacifierait pendant son absence. Mais deux jours après son départ, un coup de fusil, tiré dans la nuit de la montagne, brisait les vitres de la chambre à coucher du banquier; on retrouvait la balle dans le lambris, un peu audessus du lit où il usait sa veille à lire, dans les vives clartés d'un candélabre. Mme Rassenfosse, effrayée, insista pour leur rentrée immédiate à la ville. Il s'y refusa avec hauteur.

— Je ne les crains pas. Ah ! ces manants, ces bouviers osent s'attaquer à nous ? Je leur montrerai qui je suis. On leur rognera les ongles, on leur limera les dents. Les Fourquehan auraient lancé dessus leurs limiers ; moi, je les affamerai, je les traquerai dans leurs fermages, il faudra bien qu'ils m'arrivent à merci.

Il fit enjoindre à ses gardes une vigilanc|i sévère, leur promit une prime par délit constaté, mais prudemment leur défendit l'usagp du fusil. Un vieil homme fut surpris ramassant du chablis, après une nuit de granjcl vent : les gardes verbalisèrent. Trois pet/ts fermiers malchanceux, en retard pour le terme, reçurent des commandements d'huissier. Adélaïde ne descendait plus visiter les indigents et les grabataires. Toute pitié sembla morte derrière les tours d'Empoigny où la rancune des maîtres montait une garde inflexible.

Alors les révoltes grandirent ; un maugré sournois fermenta dans les têtes dures de ce peuple de carriers, faisant sauter les rocs à coups de pioche et de mine. Un soir, comme une des voitures ramenait au train les Quadrant, les chevaux s'abattirent sur des cordes nouées en travers des rampes. Une des bêtes pantelait, le poitrail fendu par un épieu. Rassenfosse, excédé, ordonna une enquête. Mais elle n'aboutit pas. Les maisons se resserraient et faisaient le cercle autour des coupables. Il fut avéré que la complicité du village les défendait contre la répression.

Jean-Eloi se sentit joué par cette plèbe pouilleuse qu'il avait cru abattre d'un signe de la main. Son hargneux satrapisme échouait contre la cohésion taciturne de ces postérités des anciens serfs. Le paysan, maître dans son arpent, s'avouait-il, navré, à présent s'égale dans sa résistance et sa rancune aux dominations du château. Il soupçonna équitables les ruses scélérates de Akar aîné. Ce tortionnaire secourable savait concilier avec la mansuétude d'une ère de pitié à outrance sa haine saturnienne du pauvre. « Mais ce serait là la pire des lâchetés ! Toute ma vie contredit cette pleutrerie et cette hypocrisie», se dit-il ensuite, honteux de ce détestable mouvement. Une licence autorisait le parcours en des laies sillonnant ses bois et accourcissant le trajet vers des hameaux voisins. Il les entrava de barrières, fit clouer sur des poteaux l'interdiction de ces voiries. Un pré longeait la chaussée, où, suivant la coutume d'Empoigny, il tolérait le pâturage. Défense sous peine d'amende d'y mener les herbivores.

C'était maintenant une tyrannie rageuse et diligente pour s'attester omnipotent en l'héraldique domaine. Son caractère absolu et vétilleux se bandait en des vexations sans trêve qui mesquinisaient leur existence et

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firent éclater la petitesse foncière de ce bourgeois féodal et tracassier, chaussant la botte éperonnée du gentilhomme. Jean-Éloi ne décolérait plus. Ses quintes d'humeur, butées à l'hostilité des gens d'en dessous, se lâchaient sur les siens, bousculaient la domesticité, turbulaient en coup de vent à travers le claquement des portes.

Une grotte que ses jardiniers, en s'y coulant par une fissure, mettaient à découvert, lui donna l'espoir de fabuleuses cavernes. Mais des blocs énormes obstruaient les accès. Vingt carriers d'abord déblayèrent sans résultat; il fallut installer des machines qui, au bout d'un mois, forèrent un passage et délivrèrent une courte galerie, sans doute reliée à des cavités plus profondes.

Jean-Éloi escompta la fortune d'un palais souterrain, d'une sépulcrale enfilade de voûtes : cette possession le sacrait définitivement roi de son rocher, jusqu'aux tréfonds. Les jours de gala, ils y menaient leurs invités comme à une nouvelle caverne des Mille et une Nuits, on allumait des résines, les feux roses du magnésium éclaboussaient d'une factice aurore les séculaires ténèbres. Ce mathématique cerveau eut dès lors sa fêlure : il rêva de cryptes et d'abîmes toujours plus loin. Il subit le vertige du trou où les siens avaient laissé leurs os, du trou élargi à travers la race, où les primordiaux, les grands cœurs opprimés, les hommes du devoir et de la foi avaient mérité de voir se lever le visage du noir Dieu des genèses.

Adélaïde avait d'abord réprouvé ces coûteuses folies ; il la prit par l'intérêt, lui persuada une source de lucratifs bénéfices.

D'autres grottes avaient enrichi leurs détenteurs ; ils imposeraient un tarif, percevraient des entrées à leur tour.

Pour faire face à la dépense, elle rogna sur la table, décommanda leur annuelle villégiature à Ostendeoù ils possédaient un pavillon, s'interdit leurs réceptions de chasse à Empoigny. Le dimanche, après la grand'messe, le capelan, un très pauvre vieil homme de bon secours, montait dîner au château ; parfois ils retenaient quelque rural notable, le maire, le juge de paix du canton.

Quadrant, en tournée d'affaires, leur arrivait aussi un jour tous les mois. On se dédom-

mageait alors, sans fracas, de la cuisine congrue qui, le reste de la semaine, les assimilait au train d'un ménage provincial. Un ennui lourd, avec ce régime, bientôt engourdit la maison qu'Arnold, déporté vers le Maroc, ne rabotait plus de ses bourrades et où seulement, tout lointain, effrayé, perdu dans les escaliers profonds, s'entendait le pas de souris de la mystérieuse Simone se coulant derrière les portes quand quelqu'un survenait. Jean-Éloi, découragé, tomba à la morosité; leur tête-à-tête, à mesure que mûrissait l'été, se mélancolisa de la longueur des soirs.

— Comment, toi, Régnier !

Il rentrait de Paris par le rapide, une nuit.

Une dette de jeu, sa parole engagée ne souffraient nul retard. Il monta chez son père, lui demanda les cinq mille francs qui lui manquaient. Ce jour-là, une grosse déception froidissait Jean-Eloi. Tant de peines et d'efforts n'avaient pas apitoyé la fortune ; le miracle des labyrinthes espérés s'obturait en d'hermétiques parois que la machine concassait vainement.

Tout de suite, traqué dans son précieux argent, il se rebiffa, le feu aux pommettes.

— Cinq mille francs 1 tu es fou ! Je ne suis pourtant pas un père difficile. Je comprends la jeunesse. Mais la vôtre, monsieur, dure vraiment trop longtemps. Cinq mille francs ! Mais il n'en faudrait pas plus pour assurer l'existence de toute une famille I

Régnier attira une chaise et s'y carra. Il n'était pas habitué à la loquacité paternelle : Jean-Éloi généralement répugnait au discours.

— Vous permettez, papa ? Je vous trouve par hasard en veine de causer. Ça n'arrive pas tous les jours. Eh bien, causons. J'ai joué, c'est vrai, et j'ai perdu. C'est cinq mille francs qu'il me faut. Ce n'est pas encore cela qui vous ruinera. Maman rattrapera facilement cette petite somme. Vous m'accusez de vivre comme un prince! A qui la faute, mon père ? J'ai été élevé comme ça, j'ai grandi comme ça. Je ne suis pas absolument un imbécile, j'aurais pu travailler comme un autre. Mais personne ne m'a appris le travail, personne jamais ne m'a dit que j'aurais un jour à gagner ma vie. Alors, vous comprenez, moi, j'ai fait comme les cancres de notre monde. Je me suis amusé, j'ai tâché de tuer en moi le pauvre petit esprit qui se révoltait de ne servira rien.

Jean-Éloi frappa du plat de la main sur la table.

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— Assez 1 II n'appartient pas aux enfants de juger leur père. Vous n'aurez pas les cinq mille francs.

— Pardon, mon père, je les aurai... Mon crime, après tout, n'est pas grand et je vous parle en fils respectueux. Faut-il qu'on pense que les Rassenfosse paient d'un million le déshonneur des filles et ne gardent leurs rigueurs que pour les seuls péchés des garçons ?

Les papiers volèrent sur le tapis. Une chaleur bouilla au visage de Rassenfosse. Il cria :

— Tais-toi. Tu mens 1

— Si je mentais, vous m'auriez déjà jeté dehors, mon père, répondit tranquillement Régnier. Ghislaine et moi ne nous sommes jamais aimés. Cela encore est une conséquence de notre éducation. La famille n'a été pour nous qu'une habitude de nous trouver réunis autour d'une table et un besoin de nous gifler derrière les portes, pendant que nos précepteurs et nos gouvernantes ébauchaient des salauderies. Ghislaine me pinçait entre les épaules, là où je porte ce que vous savez; moi j'osais quelquefois lui relever les jupes et mordre dans ses pantalons. Eh bien, ne me croyez pas si vous voulez, mais son malheur m'a paru moins sa faute à elle que celle du milieu où elle a vécu. Mon père, me donnerez-vous les cinq mille francs ?

— Non.

Jean-Éloi repoussa son fauteuil avec force. Les mains dans les poches, le front bas, atterré devant ce fils hardi qui lui reprochait les hontes de sa maison, un instant il arpenta la chambre.

— Mais, misérable enfant, s'écria-t-il tout à coup en se plantant, qu'est-ce que je vous ai donc fait pour que vous me parliez ainsi ?

Régnier se leva, vira sur ses talons. L'ironie de sa longue main ensuite, par-dessus le haussement de son épaule, allait palper la boursouflure de son échine :

— Ça!

Rassenfosse sentit sa paternité bafouée. Il riposta brutalement :

— Eh bien quoi ? C'est une bosse. On naît comme on peut.

— Oui, mais je ne vous avais pas demandé de naître. Après vingt-cinq ans, je traîne encore le remords d'être né. Je suis, avec cette bosse dont vous parlez si librement, mon père, le polichinelle de la famille. Les Rassenfosse ont leur bossu comme les rois avaient leur nain. Seulement ce bossu est leur sang, aux Rassenfosse. Le hasard ou le bon Dieu, si

vous préférez, m'a fait un nœud à l'échiné pour vous rappeler que tout l'or du monde n'empêche pas un père de mettre au monde un monstre. Et voilà pourquoi j'ai fait de la vie un carnaval où je roule ma bosse pour n'avoir pas à rouler dessous, où je ris de ma bosse afin de devancer ceux qui pourraient en rire. Papa, aurai-je les cinq mille francs ?

— Eh bien oui, les voilà. Prends-les, prends dans ce tiroir tout ce que tu voudras. Mais va-t'en, laisse-moi, fils sans pitié pour qui j'ai été un trop faible père. Ah 1 pourquoi ne me les demandais-tu pas autrement ?

Régnier se paya, rentra chez lui. Et tout à coup sa douleur éclatait ; il se jetait avec des cris et des sanglots sur son lit.

Une lettre de Ghislaine, après un persistant silence, ne leur apprenait que vaguement la vie qu'elle menait à la Rasepelote. Nulle allusion à Lavand'homme ; mais le pays ne lui déplaisait pas. C'était l'écriture d'une femme résignée et forte qui s'étend sur le "détail d'une existence au fond sans intérêt pour elle.

Le cœur de la mère ne s'y méprit pas. Elle devina un mystère et la volonté de n'en rien révéler.

— Bah 1 tu t'imagines I fit Jean-Éloi.

Soigneusement, depuis son départ, ils évitaient tout retour au passé. Le nom filial, ce nom de Ghislaine sembla mort dans la maison où il avait vécu et grandi comme l'émanation spirituelle de sa vie. Il ne ressuscitait çà et là qu'à travers la curiosité et l'envie de la famille. Quadrant, en débarquant au château, mettait une nuance de malice à s'informer de la vicomtesse. Il avait constaté qu'aussitôt Mme Rassenfosse regardait son mari d'un air embarrassé ; Jean-Éloi détournait la tête, en apparence indifl'érent ; c'était toujours Adélaïde qui finissait par répondre, mais en paroles évasives qui n'apprenaient rien. Puis un silence tombait, la gêne ne s'en allait pas tout de suite. Quadrant se convainquit de leur entente pour taire un secret qu'ils feignaient seuls ignorer. Ce gros homme narquois et lourd, ce rural endimanché, traînant toujours après lui les sabots dont il foulait les purins de ses étables, s'amusait au retour avec les siens de la pitoyable issue de ce mariage tramé par les Jean-Éloi comme un complot et qui aboutissait à la fugue du mari allant promener sa maîtresse

, dans les grands restaurants de Paris. C'était

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évident, ils servaient simplement de mangeoire aux appétits de ce gentilhomme décavé qui là-bas boulottait la dot et reniait la main qui la lui avait conférée.

La ténébreuse rancune des familles pour la suprématie nobiliaire qui avantageait Ghislaine, dès lors se donna carrière. Jean-Honoré, après en avoir douté, maintenant se persuadait que son aîné était renseigné non moins que lui.

Un sincère attachement unissait les deux frères, et pourtant cet honnête homme, fourgonné par les rivalités paternelles, n'échappait pas à un mouvement qu'il eût repris chez autrui et qui lui rendait ce mauvais ménage savoureux. Jean-Éloi, s'avoua-t-il, a renié sa vieille bourgeoisie en s'alliant aux Lavand'homme. Lui, Jean-Honoré, n'entendait marier ses filles qu'à des bourgeois, afin de ne pas démentir la souche. Certes, oui, il y avait bien le mariage d'Eudoxe, cette baronne Orlander entrée dans leur maison, mais c'était là un mariage d'affaires ; le titre de la femme, gagné à coups de millions et qui, après tout, n'était que la dorure d'une firme de banque, d'ailleurs se résorbait dans le nom des Rassenfosse.

Les Jean-Éloi furent les seuls à ignorer la nouvelle qui, à travers l'hypocrisie des spécieuses indignations, délectait les férocités de la famille. Le secret, qui peut-être n'eût pas étégardé si on les avait supposés ignorants, se garda par le regret de ne pouvoir leur occasionner une douleur en leur révélant une humiliation que sans nul doute ils connaissaient.

Adélaïde relut la lettre, une prière lui montait aux lèvres ; elle se sentit toute froide, n'osa pas. Jean-Eloi prit ses gants, ferma sa serviette, se coiffa. Le cliquetis des gourmettes, l'ébrouement des chevaux s'ébruitèrent par l'escalier. Il arrivait l'embrasser, et tout à coup elle se décidait, son coeur se délia.

— Écoute, encore un mot... Ne t'en va pas, je voudrais... Ah ! je comprends tout ce qu'elle ne veut pas nous dire, je lis à travers sa lettre d'affreuses choses. Moi, je pleure, mes larmes me guérissent de souffrir ; mais elle, c'est de ne pouvoir pleurer qu'elle souffre et se ronge. Ce n'est pas pour rien qu'elle est ta fille, elle tient des Rassenfosse plus que des miens. Eh bien, je ne puis pas; ce terrible mal me brise tout le corps. Je resterais en chemin. (Depuis une semaine, une atteinte de zona lui mettait au flanc un

cruel et lancinant cilice.) Va lui porter pour nous deux la bonne parole.

Jean-Éloi, saisi, ouvrit la bouche, regarda sa femme, finit par lui serrer les mains avec force.

— C'est l'heure du train, ma chère. Nous reparlerons de cela plus tard.

Elle se pendit à son bras.

— Non, maintenant, aujourd'hui. Écoute ton cœur. Ne laisse pas passer le temps sur la bonne inspiration. Il n'y a que cela, voistu : aimer ses enfants...

Il souleva une farde de papiers sur la table, les rejeta en écrasant dessus ses poings nerveux, soufflant dans ses joues, tourmenté d'un besoin de bruit. Ensuite les mots éclataient.

— Tu n'y penses pas. J'ai juré de ne jamais mettre les pieds chez cet homme. Vois-tu, cette comédie de sentiment me laisse insensible. Est-ce qu'elle pensait à nous le jour où... Ah 1 tenez, assez, assez! Ne me forcez pas à reparler de cette chose monstrueuse.

— Mais, malheureux, cria Mme Rassenfosse, c'est ta fille, après tout !

11 fendit l'air d'un geste violent.

— Ce n'est pas vrai. Ma fille! Non, elle n'est plus ma fille. Ma fille n'aurait pas fait cela. Est-ce qu'on sait ce qu'il y a dans le sang des familles?

Adélaïde, vulnérable en ses médiocres origines, se raidit.

— Mon pauvre ami, vraiment tu déraisonnes. Vas-tu te mettre à suspecter mes parents, par hasard? Sache-le, ma famille vaut bien la tienne. Ma mère était une sainte femme. Je ne te permettrai pas d'en médire.

Il s'excusa : ce n'était pas sa pensée. Mais une rencontre avec Lavand'homme lui semblait intolérable : il préférait ne jamais revoir sa fille.

— Du reste, il n'y a pas péril en la demeure. Quand le mal t'aura quittée, tu partiras, tu iras passer là-bas quelques jours. Toi, tu es la mère, tu n'es pas tenue à la rigueur d'un père, d'un chef de famille. C'est bien autre chose. Et puis, conclut-il, ce mariage est ton œuvre. Il est naturel qu'après avoir la première agréé Lavand'homme, tu gardes avec lui des rapports qui sauvent au moins les apparences.

Ce mot malheureux ensuite ricocha de l'un à l'autre. Elle n'aurait pas agi sans son assentiment ; c'était lui qui avait précipité la con-

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clusion de TafFaire. Mais Jean-Eloi ne démordait pas, reprenait avec aigueur :

— Eh oui, sans doute, après que toi-même tu m'eus lancé ton vicomte dans les jambes I

Tous deux se regardaient, irrités, la bouche frémissante, répudiant le bon ménage habituel, s'oubliant à perdre la décence dans cette dispute qui soudain poivrait leur plaie. Mme Rassenfosse qui, plutôt que d'avérer ses torts, eût récusé les plus palpables évidences, s'emballa dans un élan de mauvaise foi.

— Ahl tu voudrais me faire avouer...

Mais tu me le reprocherais toute ma vie... C'est vous, avouez-le donc, qui avez exigé ce mariage. Je n'aurais pas sacrifié cette pauvre enfant, moi.

— Oh 1 fit-il, découragé, si tu le prends ainsi I Eh bien, allez retrouver votre fille, puisqu'aussi bien vous voilà liguée avec elle contre moi. Ensemble vous vous lamenterez sur ma tyrannie de mauvais père. Le pire, ajouta-t-il en tirant sa montre, c'est que j'ai manqué mon train. Et justement j'avais un rendez-vous important avec Rabattu et cette canaille de Akar. Ahl non, la sottise des femmes 1

— Je nemanquerai pasle mien, dit Adélaïde en marchant péniblement vers la porte, les deux mains à sa taille, torturée d'un subit élancement. Dussé-je y périr, j'irai aujourd'hui même. On verra ce que peut le courage d'une mère.

Il sonna le valet de chambre.

— Je ne partirai pas maintenant. Dites au cocher qu'il reste attelé. En promenant les chevaux, il ira porter des télégrammes à la gare. « C'est de la folie, pensait-il, le médecin lui a ordonné le plus absolu repos, et elle veut encourir les fatigues d'un pareil voyage 1 Mais jamais elle n'arrivera 1 »

Devant les formules qu'il noircissait de son écriture nette et appuyée, tout ressentiment l'abandonna. Il recouvrait une merveilleuse lucidité pour communiquer à Akar et Rabattu les idées que, sans ce rendez-vous manqué, il leur aurait développées verbalement. Il transmit des instructions chiffrées à son caissier, avisa le chef de bureau de la solution de divers litiges, décommanda des ordres de Bourse, ratifia une participation de cinquante mille francs à une émission lancée par une banque de Francfort. Le valet de chambre ensuite revenait, emportait les dépêches. Mais tout à coup une agitation

nerveuse le relançait par la chambre; il se disséminait en des résolutions contradictoires. Il finit par rappeler Julien.

— J'ai changé d'avis. Dites au cocher qu'il attende.

En débarquant à Mézières, Rassenfosse loua une voiture qui, au bout d'une heure, le descendait devant la grande allée des Châtaigniers.

Pour rencontrer plus vite un des domestiques delà Rasepelote, il en longea le pignon nord, tourna l'angle de la façade du côté des dépendances. Des chiens aboyèrent. Frantz, le cocher, en train de graisser dans la remise les roues du landau, leva le nez, et tout de suite accourut.

— Madame est là!

Elle était sortie en panier, dès le déjeuner;

tous les jours il attelait pour deux heures ; Madame menait elle-même ses poneys et quelquefois ne rentrait qu'à la tombée du soir. Avec la nuance de compatibilité par laquelle la confrérie s'ingère dans le sentiment des maîtres, ce gros Flamand joufflu et cordial ajouta :

— Madame sera bien triste quand elle saura...

— Bien, interrompit Jean-Éloi. Comment vont les chevaux ?

Il évita toute allusion au vicomte, comme s'il l'eût tenu pour une quantité négligeable dans cette maison où seuls les Rassenfosse avaient droit à régner. Frantz, les manches troussées jusqu'au biceps, le béret au poing, le menait voir ensuite les deux alezans et le bai fleur de pêcher, le nouveau cheval de Ghislaine.

— Si Monsieur désire que je le fasse trotter...

— Non, merci, pas maintenant. Mais où diable serait Lavand'homme ? se demandat-il en bornoyant vers le château. Il faudra bien pourtant qu'il se décide à descendre.

Comme ils quittaient l'écurie, un grincement de roues silla les graviers, au bas de la pelouse. Rassenfosse s'avança.

— C'est moi, Ghislaine 1 Une fébrile pesée de la main sur les brides

fit cabrer les poneys. Mais tout de suite elle les fouettait rageusement. L'attelage arrivait stopper devant la remise. Elle sauta à bas du panier, un peu pâle, les lèvres serrées :

— Maman?

— Non, dit-il, ce n'est pas cela. Tout va

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bien. Mais cette lettre nous a inquiétés. Votre mère, ta mère, a cru y lire... Enfin, ce n'est pas le lieu de parler de cela.

Ghislaine retirait nerveusement ses gants.

— Cette lettre... Ah 1 c'est à cause de cette lettre que vous venez? Eh bien, que voulezvous de plus ? Je n'ai rien autre chose à dire.

Il s'était rapproché des poneys et leur tapotait le garrot, sous la moiteur des crinières.

— Diable! ils ont travaillé... Gentilles, ces petites bêtes I... Tu les as payées...?

— Ohl répondit-elle en riant, presque rien... Seize cents la paire. Mais pourquoi ne pas m'avertir ? J'aurais envoyé une voiture.

— Pas la peine. Ça s'est décidé tout à coup. Oui, ce matin. J'ai vu ta mère en larmes, elle voulait venir elle-même. Elle n'a pas pu, à cause de son zona. Et comme ça, j'ai pris le train.

Frantz s'occupait à dételer. Elle lui donna des ordres, puis rejoignit Jean-Éloi qui, dans le hall, une vaste salle dallée où débouchait le grand escalier, toute lambrissée des panoplies de chasse du marquis de Landerolles, considérait en sifflotant un des trophées.

— Ce pauvre marquis! fit-il avec une moue de dédain en pensant à Lavand'homme. Il en était réduit à quelques mille livres de rente quand je lui rachetai la Rasepelote.

— Mon père...

En se retournant, il la vit qui de la main, cérémonieuse et un peu tendue, l'invitait à passer dans le salon jaune. Sans délais, sa manie fureteuse, son goût de la surveillance et du contrôle s'amusèrent des transformations qui, d'après ses ordres, avaient rajeuni cette pièce, la plus riche du château, avariée de moisissures, tombée à la décrépitude par l'incurie de Landerolles.

— Tu sais, je suis curieux, j'aime à me rendre compte. Et puis, pour l'argent que j'y ai mis...

— Ne vous gênez pas, dit Ghislaine.

Aussi bien j'imagine que vous êtes venu un peu pour cela. Je n'oublie pas que vous avez pris la peine de remonter cette vieille maison.

Elle ouvrit d'autres portes et tout à coup, devant le geste dont elle tâchait de pousser les vantaux trop adhérents de la salle à manger, il resta interdit, détourna les yeux.

Il venait d'apercevoir le gonflement déjà puissant de sa maternité.

— C'est parfait, parfait, répétait Jean-Éloi avec ennui en s'arrêtant devant les meubles et feignant de les considérer d'un air d'intérêt. Je vois qu'on a tenu compte de mes ordres.

— Oui, tout est pour le mieux. Seulement, c'est bien grand pour moi. Je dîne dans la petite pièce qui est de l'autre côté du hall. Je m'y sens mieux chez moi.

Une question expira à ses lèvres:

— Tu dînes donc seule? Et Lavand'homme?

Il toussa, dit sèchement :

— Ma foi, tu as raison.

Une marche pesante et brusque, comme ils s'attardaient, las tous deux de paroles dilatoires, foula les tapis derrière eux précipitamment. Il se raidit. C'était Lavand'homme, cette fois? Mais, avec une nuance d'ironie:

— Non, déclara cette fille impénétrable, ce n'est pas ce que vous croyez.

Un terre-neuve alors se rua, câlin, lui râpant les mains de lèches épaisses.

— Mon Tommy! Mon beau Tommy!

Voilà mon meilleur ami, dit-elle en riant franchement cette fois. Nous nous parlons de cœur à cœur. Par hasard, je ne l'avais pas pris avec moi aujourd'hui ; il s'est levé malade. Et vous voyez, il m'a entendue rentrer, il accourt.

— Maudite enfant, pensa Jean-Éloi, elle se joue de moi !

Il se souvint de l'exhortation de sa femme: « Sois bon... Écoute ton cœur... >►

— Tu es vraiment très bien ici... Une vie tranquille, pas les tracas de la ville... Un pays admirable... Mais qu'est-ce qu'elle a donc à me chanter, ta mère ?... Voyons, estu vraiment si malheureuse qu'elle le croit ?

— Ahl ma mère pense cela... Mais il n'y a rien d'étonnant, puisque c'est ma mère.

Un court silence et elle reprit :

— Du moins, vous, n'est-ce pas? vous ne pensez pas comme elle? La Rasepelote, pour vous, n'a pas l'air d'un exil ? Eh bien, mon père, vous savez à présent que lui répondre.

Elle le regardait dans les yeux avec fermeté.

— Sans doute,... sans doute. Vois-tu, c'est la faute à tes lettres. Et quand je dis tes lettres, je compte bien, il y en a eu tout juste trois depuis que tu es mariée. Sac à papier 1

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c'était vraiment comme si tu avais à nous cacher quelque chose.

— Alors, mon père, c'est pour savoir ce qui se passe à la Rasepelote que vous êtes venu? Dites, c'est pour savoir des autres ou de moi si je vous cachais quelque chose ? Je ne pensais pas que vous en seriez arrivé à cette inquisition. Car enfin, si je vous la cachais, cette chose que vous soupçonnez, c'est sans doute que je ne voulais pas vous la dire. Et puisque vous saviez bien que je ne vous la dirais pas, c'est que vous espériez l'apprendre de quelqu'un, d'un de mes domestiques peut-être ? Allez, de nos deux fiertés, mon père, de la vôtre qui m'a sacrifiée, de la mienne qui se résigne, c'est encore la mienne qui vaut le mieux, car je me défends à travers cette fierté-là.

— Des mots! des motsl cria Rassenfosse soudainement empourpré, la bouche sèche.

II vaudrait mieux me dire tout de suite où est votre mari. Voyons, parlez ; qu'est-il arrivé ?

Elle haussa les épaules.

— Rien, presque rien, en vérité. Est-ce que d'ailleurs vous avez cru sincèrement que cet homme pouvait compter dans ma vie ? Écoutez : votre fille n'a pas cessé un instant d'être la veuve qu'elle était en entrant dans cette maison. Mais maintenant elle l'est doublement, elle l'est tellement qu'il vaut mieux ne plus parler de ce qu'elle aurait pu être si cela n'était pas arrivé. Ou plutôt, ah 1 je n'en rougis pas, allez, il n'y a plus ici qu'une mère!

Jean-Éloi eut un geste d'accablement.

— Ah ! oui, ce malheureux enfant ! Mais taisez-vous donc 1 Ignorez-vous que c'est votre père qui vous entend ? Il n'est pas de notre sang, l'enfant conçu du péché. Élevezle dans les ténèbres pour que nul ne voie son visage.

Elle se redressa sous sa colère.

— Vous m'avez pris la vie et vous voudriez me prendre mon enfant ! Ah ! tenez, si je ne respectais encore en vous ce qu'il faut que mon enfant respecte en moi plus tard!... Mais, sachez-le donc, mon père : il n'y a pas de mère honteuse. Ce sera peut-être un jour cet enfant renié par tous qui régénérera notre famille pourrie jusqu'aux moelles. Si vous ne voulez pas qu'il soit de votre sang, il sera du mien...

— Je n'entendrai pas une parole de plus, dit durement Jean-Éloi. Entre nous, tout est fini. Adieu

Il marcha vers la porte. Mais brusquement l'homme d'affaires, l'incoercible comptable reperçait à travers cette crise aiguë de son orgueil.

— Et la dot, voyons?

— Pas un mot là-dessus, mon père. Il l'a gagnée, elle est à lui, je veux rester en dehors de ce marché.

— La dot ! la dot 1 Car enfin il y a des intérêts à sauvegarder. Je lui ai reconnu 75o 000 francs dont il est le maître. Mais le reste, le reste, votre dot à vous ?

Ghislaine haussa les épaules.

— Est-ce que je connais quelque chose à vos chiffres, moi ? Et puis, d'ailleurs, la dot tout entière, serait-ce trop pour me rendre la liberté, pour refaire de moi, la fille livrée, la mariée d'une comédie du mariage, pour refaire de moi la femme libre que je veux rester pour cet homme détesté ? Vous ne me connaissez pas, mon père. J'irai vivre pauvre en un coin s'il le faut, mais consentir à débattre des questions d'argent, jamais !^

Un saisissement congestionnait Jean-Éloi.

Dans sa hâte de bâcler l'affaire, il avait accepté sans restrictions le contrat qui les dupait et laissait la fortune de Ghislaine à la discrétion du mari.

— C'est donc un goujat, votre gentilhomme! Il est encore plus dégoûtant que je ne croyais!

— Je ne vous l'aurais pas dit, mon père, répondit froidement Ghislaine d'un air qui le jugeait.

Jean-Éloi se jeta dans un fauteuil et, la tête entre ses poings, resta tout un temps sans parler. Le malheur de sa fille, qui ne l'avait pas touché tant que son endurcissement n'y avait vu qu'une nécessaire expiation, maintenant le remuait à travers l'appréhension d'un peu de leur fortune compromise.

Il fit un effort, gémit :

— Mais, malheureuse, il te ruinera... Je ne veux pas, moi... Je m'y oppose.

L'attendrissement pour la misère de leur or risqué dans une spéculation sans issue l'amollissait jusqu'à la lâcheté. Il tendit les mains :

— Voyons, sois raisonnable. Ne suis-je pas toujours ton père? Oublions le mal que nous nous sommes fait l'un à l'autre. Il faut que nous nous liguions contre l'ennemi.

Vois, je te pardonne.

Elle secoua la tête :

— Gardons nos sentiments, mon père.

CAMILLE LEMONNIER

Aussi bien nous retomberions bientôt à nos récriminations.

Il se releva, furieux.

— Eh bien, cria-t-il, je vous abandonne, exécrable créature! Je ne resterai pas une seconde de plus dans cette maison où j'aurai en vain fait appel à la conciliation et où j'ai été traité comme un étranger. Vous n'êtes plus rien pour moi. Faites atteler pour qu'on me ramène à la gare et croyez qu'il m'en coûte de vous demander même cela seulement.

— Comme vous voudrez, mon père. Je redeviens, pour vous obéir, votre fille très humble.

Une demi-heure après, Jean-Éloi quittait la Rasepelote. Elle était montée chez elle, ils ne s'étaient pas revus.

De retour, Jean-Eloi avait trouvé une déception à Empoigny. Arnold, de Tanger, lui annonçait qu'il avait laissé partir le reste de la mission. Une incuriosité pour les pays traversés, l'ennui de cet exotisme qui émerveillait ses compagnons et auquel il préférait le dressage de ses chevaux, lui rendaient impérieux le désir du retour. Mais des aventures avaient allégé son viatique : il priait son père de lui faire adresser à Marseille un chèque de six mille francs avec lesquels il comptait séjourner quelques semaines à Paris.

Rassenfosse en ressentit un dépit violent. Jusqu'au bout, cette calcaire cervelle demeurerait imperméable à toute infiltration salutaire ? Même le général intérêt pour la vie nomade à travers d'antiques et fabuleux territoires échouait sur son obtuse intelligence de valet de chenil ? Et toujours cet argent! Ses enfants le saignaient par toutes les veines. Après cette dot de Ghislaine qui l'amputait de près de deux millions et gorgeait la gloutonnerie de Lavand'homme, après les pétitions réitérées de Régnier, c'était ce balourd qui à son tour l'écorchait ! Il était la tonne où les exigences de ses fils constamment mettaient la chantepleure et qui se vidait dans leurs folies. Jean-Éloi eut peur d'un coup de tête et finalement envoya le chèque. C'était l'habituelle issue : il redoutait le discrédit de son nom, l'avilissement de cette grande firme des Rassenfosse, devenu l'esclave de la probité de sa signature.

Une crise de Simone encore acérait leurs ennuis, une crise où, pendant toute une heure, elle s'était débattue aux mains de sa mère et des femmes avec de grands batte-

ments de sa tête à travers les oreillers et des cris qui appelaient Ghislaine comme du fond de la mort, d'horribles cris pour des détresses qu'à travers le déchirement de son esprit elle semblait entrevoir.

Toute enfant, elle avait senti les premières atteintes du mal. Enfin la nubilité, longtemps contrariée, se déclarait ; les accès cessaient un peu de temps, reprenaient ensuite plus violents ; leur médecin préconisa le mariage. La maternité surtout, en régularisant l'organisme, en pacifiant et canalisant les humeurs, s'attestait souveraine pour les névroses de jeune fille. Mais cette thérapeutique, quand on lui en parla, lui fit horreur. Elle se jeta dans les bras maternels avec une véhémence de honte et de douleur, implora qu'on l'enfermât plutôt dans un couvent. A dix-huit ans, sa peur de l'homme allait jusqu'à l'emprisonner dans ses chambres, sitôt qu'un étranger était reçu dans la maison. Elle refusait de descendre, ou paraissait à table gauche et agitée, tellement irritable qu'une fois, à un dîner où le fils Provignan, qui pour la première fois venait chez les Jean-Eloi, l'entourait de prévenances un peu pressantes, elle se mettait à casser les verres, en proie à une violente crise de nerfs.

C'était la fleur maladive du sang des Rassenfosse, la triste rose de Noël de l'hiver de leur race épuisée parle sang des héros et qui, en cette pousse débile, en ce mal profond des nerfs qu'une sève pauvre ne savait plus régler, se mourait de langueur.

Effrayés de son dernier accès, ils mandèrent à Empoigny deux illustrations de la science, deux spécialistes de la névrose, le grand Marchandieu et le docteur Buchot qu'on appelait irrévérencieusement le « vétérinaire de ces dames » pour la rudesse bourrue dont il entrait dans leurs chambres de malades comme dans une clinique de chevaux et rembarrait leurs effrois mièvres de fine humanité adonisée.

Il fallut les promener toute une heure avant de découvrir Simone qui s'était refusée à la consultation. Enfin, avec l'aide des femmes de chambre envoyées en limiers, ils la dépistaient au fond d'une des charmilles.

— Vous savez, mademoiselle, je n'ai pas le temps, moi, de me prêter à vos simagrées, cria Buchot aussitôt que de loin ils l'eurent aperçue, prenant dans une gerbe des marguerites qu'elle se piquait dans les cheveux.

CAMILLE LEMONNIER

Cette voix dure la saisit. Elle s'arracha vivement du front les pâles astérioles, resta interdite à les regarder s'approcher.

— Mais arrive donc, dit Jean-Éloi. N'aie pas peur. Ces messieurs viennent te poser une ou deux questions, simplement.

Marchandieu, dans sa cravate blanche, très haut, le nez en faucille, surtout l'intimidait. 11 l'interrogea. N'éprouvait-elle pas par moments des fourmillements entre les épaules ? N'avait-elle pas une partie du corps plus sensible que l'autre? Elle secouait la tête sans répondre, d'un geste bref et rechigné qui niait.

— Et les mois ? demanda brutalement Buchot.

Cette fois une vraie rage la prit pour cet homme qui l'interrogeait sur ses intimités. Avec une gaminerie de révolte, elle lui tira la langue, s'élança hors de la charmille, en soufflant du bout de ses lèvres colères :

— Je n'ai rien ! je n'ai rien !

Marchandieu se tourna vers Mme Rassen-

fosse :

— Nerfs irritables, variations constantes d'humeur, hein ? Et sans doute tendance aux dépravations de l'appétit? Mon Dieu, madame, elles en sont toutes là aujourd'hui.

— Moi, dit Buchot, je les mets à la terre, |e les fais bêcher... Oui, en surmenant le CWT)S, quelquefois on arrive à des résultats.

— Et, reprit Marchandieu, n'existe-t-il pas une certaine répulsion à l'égard des hommes?

Mme Rassenfossc baissa les yeux.

— Mon Dieu, oui, peut-être.

Les médecins se regardèrent.

— C'est bien ça, fit Buchot.

Des fenêtres de la salle à manger, Adélaïde les vit ensuite marcher par les allées à petits pas de discussion, quelquefois s'arrêtant et se parlant nez à nez, les bras croisés, puis reprenant leur promenade, les mains derrière le dos, avec le battement de leurs cannes contre leurs talons. Au bout de dix minutes, ils remontèrent vers la terrasse. Ils étaient d'accord pour un traitement métalloscopique, prescrivirent le cheval, la gymnastique, les grandes marches. Interdiction detoute surexcitation cérébrale. Il faut revirginiser l'esprit en l'abêtissant, insista Buchot.

Régnier, depuis quelques jours, était rentré à Empoigny. Simone monta à sa chambre.

Elle pleurait, s'arrachait les cheveux.

— Pourquoi n'es-tu pas descendu me défendre? Vois-tu, c'est horrible. Ils veulent me faire manger des choses, des métaux... Et

puis, le cheval ! Moi qui ne peux pas même rester trois minutes sur une chaise 1

Son air de résignation comique amusa Régnier.

— Mais envoie-les donc promener, maman comme les autres. E^t-ce qu'ils comprennent quelque chose à ton mal ? Est-ce que c'est seulement une maladie?

— N'est-ce pas ? N'est-ce pas ?

— Et figure-toi, vint-elle lui dire à l'oreille d'un air de mystère, ils m'ont défendu... Devine un peu.

— Non, je ne peux pas, ma bosse ne me dit rien.

— Méchant singe, je te hais.

Et le caressant :

— Je neveuxpasque tu parles méchamment de ta gentille bosse. Au moins, toi tu n'es pas fait comme les autres hommes. Et maman qui aurait voulu me marier, autrefois ! Mais c'est tpi qui sera toujours mon petit mari, je n'en veux pas d'autre que toi. Eh bien, tu ne devines pas ?

Et très bas, en donnant à ses mots un sens caché et qu'elle seule y discernait :

— Ils m'ont défendu de lire... N'est-ce pas horrible ?

— Ahl

Régnier alla prendre dans sa bibliothèque une poignée de livres et, les jetant à ses pieds:

— Tiens, voilà le cas qu'il faut faire de leurs défenses... Il y enalàdedans deraides... Lis tout, fifille, bois-en le vin et la lie. Hein ! en avons-nous déjà mangé, de ces charognes d'auteurs ? Ah ! ma chère, ce sont les poux qui sont en train de manger ce qui reste encore de cervelle à l'humanité. Eh bien, il faut leur venir en aide en les lisant. Ah 1 ah 1 Nous n'en avons plus pour longtemps. La grande débâcle approche. Va, laisse-les dire et nourris ta petite âme vicieuse, nourris-la fortement de toute la perversité humaine. Prends exemple sur ton frérot. Je méprise tous les hommes, mais il n'y a personne que je méprise autant que moi-même; c'est là ma force. La bosse à petit Ré contient assez de haine pour fa ire sauter le mo nde . Vo i s-tu , Zi zi , nous sommes les deux monstres de la famille. Si seulement ces pleutres et ces bêtas pouvaient voir au fond de nous, ils reculeraient épouvantés I

Simone lui mit un doigt sur la bouche et, tendant le cou avec la frayeur aux yeux d'un pas ouï dans l'escalier :

— Chut! tais-toi... Il y avait tout à l'heure

CAMILLE LEMONNIER — 33

un homme dans l'armoire du carré... 11 s'est tenu caché pendant que je passais. Il vient pour m'épouser, lui aussi. C'est un homme tout noir; il portait l'autre jour un petit cercueil d'enfant.

Régnier très doucement lui appuya la caresse de ses longues mains sur les yeux.

— Dodo, la petite tête... L'homme noir repassera. Je le connais aussi bien que toi, va... Il était dans la chambre le jour où ma bosse a mis le nez à l'air pour la première fois.

Maintenant elle tirait mutinement les poils de sa moustache, redevenue rieuse, comme amusée d'un tour qu'elle lui jouait :

— Ce n'est pas vrai... Il ne vient pas pour moi. Mais je t'assure, j'ai bien cru l'apercevoir tout à l'heure dans l'escalier. Et puis, tu criais trop haut, aussi : on aurait put'entendre. Il ne faut pas qu'on sache que je suis ici avec toi. On me le défendrait, comme la lecture. Et comme ça, d'être seuls à deux quand personne ne s'en doute, c'est bien plus amusant.

Elle baissa les yeux :

— C'est comme du péché.

Régnier l'avait prise par les poignets et

l'attirait sous ses yeux, si près que leurs visages se touchaient :

— Ah 1 ce qu'il y a là 1 Ce qu'il y a là 1 murmura-t-il d'une voix dont il paraissait se parler à lui-même. Va, tu leur échapperas toujours, petite âme de fumée 1 II n'y a que moi qui vois clair en toi ; j'ai compris ta destinée... Pour toi comme pour moi, rien à faire : un veijt nous emporte. Ah 1 ils sont bien pourris, les Rassenfosse ; ils sont mûrs pour les vers, puisque, dans tout ce fumier de la famille, il n'y a plus que le viscère de ce gros Antonin et nos deux pauvres âmes infirmes. L'anémie et la pléthore, ce sera la crevaison finale. T'estu déjà demandé ce qu'il pouvait y avoir de cœur chez ces pachydermes de Quadrant ? et chez ce perroquet bavard d'Eudoxe? En les raclant jusqu'aux moelles, en déblayant toute leur salauderie et leur sottise, on ne trouverait ni un sentiment ni une idée. Je ne veux rien dire de papa, un coffre-fort, une liasse de banknotes, un sac de pièces de cent sous, le prince des comptables ; mais qui laissera protester sa signature en nous. Toute sa vie a été une suite d'échéances ponctuellement payées, en attendant la dernière, qu'il ne paiera plus et qui fera sauter toute la maison. Mais les Jean-IIonorél Cette vieille toque sur

un code ! Un crâne mécanique à articulations! Un cacatois déplumé sur son perchoir du barreau 1 Cette ganache-là laisserait s'exterminer le monde plutôt que de renoncer à ses fameuses bases sociales. Et tu ne sais pas, c'est lui qui a machiné ce dégoûtant mariage d'Eudoxe avec la juive, la poule aux œufs d'or, qu'il aurait bien fricassée pour son compte s'il avait pu... Maintenant, nous roulons à l'aristocratie, nous avons des baronnes et des vicomtes dans nos papiers I Et cette canaille de Piéboeuf ! cette d^oûtante vomissure! cet exploiteur de dharniersl Tous comptentsansl'encaisseur qui viendra demaifl toucher ses arriérés et leur fera rendre gorge, à tous ces repus pour qui la vie n'aura été qu'une bamboche. Ce sera le tour du grand huissier et de la banqueroute. Grand'mère Barbe l'appelle Dieu. Mais Dieu ou le Destin, ça m'est ^al. Je crois seulement à un grand livre où nous figurons à la colonne Doit et Avoir. Et qu'est-ce que tu veux que ces gens comprennent à une âme comme la tienne, à des âmes comme les nôtres ?

Un rire aigre lui chevrota aux dents. Il lança un coup de pied aux livres épars devant Simone.

Une nouvelle pressentie s'ébruita. On apprit que le jeune Provignan avait demandé la main de Cyrille; les Jean-Honoré agréaient le mariage. Un matin, comme autrefois Jean- Éloi, le père était parti consulter l'aïeule.

— Je m'en doutais, dit Barbe aussitôt.

Votre mère n'a pas ses yeux dans sa poche. Eh bien, mais je n'y vois pas de mal. Le garçon est aimable, un peu femmelin par exemple. Mais quand je vois quelle espèce de gens votre frère impose à la famille, je n'ai plus envie de me montrer trop difficile. Ce n'est pas un héros comme l'étaient votre père et votre aïeul Jean-Chrétien I*. Di«i n'en fait comme cela que pour cc«nmencer les règnes. Il ouvre la main, lance la graine, et elle tombe là où elle c^it tomber. Ensuite c'est aux familles à se continuer ellesmêmes.

— De quoi parlions-nous? reprit-elle en paraissant sortir des ombres. Ah! de votre petit Léon. C'est, après tout, un fils de bourgeois comme nous, avec du sang probe aux veines. 11 y a dans la lignée des Provignan

CAMILLE LEMONNIER

des bateliers, comme chez nous il y a des mineurs. Si Cyrille n'est pas trop sotte, elle aura là un bon mari.

Les Provignan, en effet, gens de fleuves et d'écluses, avaient commencé leur fortune par l'achat d'une gabare. C'étaient de petits mariniers besogneux vivant sur leur bateau et qui, frétés parles marchands, descendaient ou remontaient les rivi^es avec des chargements de bois, de briques, de froment ou de charbon. Après quarante ans de battelage et d'épargnes, ils équipaient une barge, montaient un service de messageries. La barge, hâlée par une paire de chevaux au galop, filait entre les rives plates dans le silence des paysages, relayant brèvement aux villes et aux grosses bourgades. Emmanuel Provignan, leur fils, le père des Provignan actuels et le chef de la dynastie, recueillait l'héritage et, en étendant les primitifs services, devenait un des gros maîtres-bateliers du pays. Mais les rapides bateaux à aubes bientôt détrônaient la vieille navigation lente des barges. Il réorganisait ces transports qui désormais marchèrent à la vapeur, comme les grandes concurrences. En même temps il restaurait la première industrie de la famille, gréait toute une flottille de péniches, de sloops et de 'otters, les louant à des sous-traitants ou chargeant pour son compte, acquérait une part dans la maison Cook and C*, dont la prospérité commençait. Ses deux fils, à sa mort, se partageaient les quinze cent mille francs qui représentaient cette petite royauté batelière. Le cadet, Jonathan, continuait la firme paternelle; l'aîné, Pierre-Jacques, devenait le principal associé des Cook, et à la mort du vieux Cook, le fondateur de la maison dont il épousait la fille, désormais signa Cook, Provignan et O'.

C'étaient, avec les Davidson, les Cahn et les Van Laer, mais à un rang au-dessous, les grands armateurs de la métropole. Ils possédaient six steamers et cinq voiliers, un service régulier entre Anvers et Liverpool, deux grandes lignes, Melbourne et San- Francisco.

Léon était le dernier des quatre fils de Pierre- Jacques. Mais, tandis que ses frères, dans le mouvement du port et l'affairement des bureaux, restaient fidèles à leur sang de mariniers et de spéculateurs, ce joli garçon aux airs de fille, indolent et nostalgique, mollement ^vé dans un bien-être ignoré des aînés, tout de suite se trahit sans voca-

tion pour la rude bataille de l'argent. On le mit aux études, on espéra qu'il deviendrait le conseil de la famille. Laborieusement il décrocha ses licences d'avocat, pratiqua un an de stage chez Jean-Honoré, s'en vint plaider de chanceux procès à Anvers. Mais, inapte aux labeurs ponctuels, bientôt il se fatiguait du barreau, versait en une vie désœuvrée, entrecoupée de voyages, amusée de manies.

L'intelligence artiste et déliée, s'assimilant aisément les routines, Léon s'éprenait avec feu d'abord de variables objectifs, et tôt après excédé, s'avouait sans force pour y atteindre. Toute énergie, en ce mobile esprit dénué de foncière activité, en cet esprit frôleur qui s'usait à la volupté des attouchements, expirait avec le songe, défaillait dès la réalisation. Par accès il peignait, tentait des proses aimables, esquissait des musiques. Sur des paroles qu'il écrivait lui-même, il commença un drame d'une conception ingénieuse et qui, au fond des tiroirs, alla rejoindre d'autres infructueux essais. Rien ne se fixait sur cette plaque mal sensibilisée de son cerveau ; à peine mordue, elle se brouillait parmi de nébuleuses et contradictoires optiques. La vie se brusquait pour lui en passades, tournait bride sous le coup de fouet des humeurs comme si, en se cherchant partout sans se trouver, un sort l'eût contraint à infiniment se fuir.

Pierre-Jacques, vieil ami de Rassenfosse, espéra que le mariage changerait ce fils gâté par une mère faible, d'autant plus encline à l'indulgence qu'elle était malheureuse, sous la main d'un homme despotique et brutal. Il consentit à lui départir annuellement une rente de vingt-cinq mille^francs. Mais, homme d'aff^aires jusqu'au bout, il exigea que Léon, en compensation, assumât le contentieux de la maison, de cette maison considérable comme un service public et que ses énormes transactions exposaient à des litiges fréquents. Le petit Provignan, très doux, indolent, l'œil et le visage de son caractère, avait plu, dès son stage, aux Jean-Honoré. On l'invita aux soirs de musique; il improvisait sur le piano des accompagnements à Mme Rassenfosse qui chantait ses vieilles cantilènes ou faisaitla partie de violon dans les sonates brassées par Cyrille. Il savait conduire un cotillon, valsait avec grâce, zézayait d'aimables riens aux femmes en qui sa virilité mièvre, puérilement dorlotée par la passion maternelle, l'efi'éminement de son esprit et sa nervosité

CAMILLE LEMONNIER

mobile se reconnaissaient. Il lui restait de ses vains tâtonnements en tous sens un sentiment de sa fragilité et de l'inutilité de tout effort qui, en se reflétant dans un mélancolique regard, lui donnait devant les dames le charme de langueur d'un Hamlet minutif.

Il devait agréer à cette tête à l'envers de Cyrille, raffolant de danse et de musique, et qui n'avait dû qu'au milieu sévère où elle avait grandi la conservation d'un cœur facilement corruptible. La rêverie de la mère, sa sentimentalité provinciale, son goût de la musique s'étaient, à travers une nuance de pose à l'artiste, transfusés en se dénaturant en cette petite personne agitée, romanesque, d'humeur changeante, idolâtre de soi, aux crises de larmes sans cause suivies de rires frétillants, au camuson chiffonné, aux pétulances de prunelles savantes.

Elle s'amouracha du jeune Provignan comme elle s'était amourachée des beaux officiers, des ténors d'opéra et des baladins de cirque. Il l'avait conquise par ses yeux pâles de fille et son dilettantisme affligé. « Mon futur mari, dit-elle un jour à sa cousine Piéboeuf, oh ! c'est un poète qui joue du violon. J'étais prédestinée à n'aimer qu'un artiste. Quand je serai triste, il me dira des vers ou me fera de la musique. •»

A la mi-novembre, le mariage fut célébré et s'entoura d'éclat. On vit réunis au repas des noces tous les Rassenfosse ; il ne manqua que Simone, toujours rancunière à Léon, Ghislaine murée dans sa Rasepelote et Arnoldlà-bas ravageant leshalliersd'Empoigny, imperméable aux solidarités de la famille. Les Provignan, de leur côté, figurèrent à cette solennité qui cimenta la coalition de l'argent et des hégémonies sociales.

Chez les Jean-Èloi, un dépit s'envenima, l'envie de ces noces heureuses, l'amertume des autres, parjures et détestées. Adélaïde, surtout, en se rappelant leurs hontes personnelles, sentit la pointe des flamberges. Elle compara à l'accord des cœurs ici, aux situations appariées, les distances, l'éternisation des haines, les sacrements avilis. Sa maternité saigna sous la trop cuisante ironie des contrastes. Elle eût voué le nouveau ménage aux exécrations.

Les Jean-Honoré avaient convié Lavand'homme et Ghislaine ; ils ne reçurent d'elle qu'un bref regret, des excuses dilatoires. Adélaïde, pour conjurer un froid inévitable,

révéla alors la grossesse de sa fille, en justifiant par cet état physique son involontaire éloignement. Ce fut pour la famille une grosse surprise.

Mais ce jour nuptial principalement devait se commémorer par le pacte qui, à la suite d'une parole de Piébœuf cadet, le mari de Sybille, intervint entre les deux frères et Rabattu. Après les vins, Amable Piébœuf, fermenté comme les fumiers humains qu'ils géraient, s'écriait :

— Quand nos locataires crèveraient par centaines, eh bien, tant mieux, il faudra bien que la Ville exproprie tout le quartier. C'est une question d'intérêt général. Nous sommes des honnêtes gens, nous voulons le bien de nos concitoyens. La grande coupable, c'est la municipalité. Concevez-vous, voyons, qu'elle tolère un pareil foyer d'infection, notoirement dangereux pour ses administrés ? C'est une infamie.

Son malsain et blafard visage suait l'indignation pour ces terrains morbifères, pour ce charnier fangeux que, par la plus dégoûtante et la plus sereine des spéculations, ils s'obstinaient à laisser croupir en ses pestilences, génératrices de maux universels.

Le cri de Piébœuf ne souleva nulle réprobation. Les Rassenfosse, Quadrant, la clique aux tignasses d'astrakan estimèrent qu'après tout ces Piébœuf s'entendaient à exprimer de leur bien, pour un large rendement, les sucs et les jus jusqu'à épuisement.

Rabattu, avec son petit dodelinement de tête rose, qui semblait battre la mesure d'une danse de chiffres, avait écouté sans rien dire. Mais à l'heure des cigares, quand les hommes refluèrent vers le cabinet des stagiaires, il se rapprocha de Piébœuf cadet et, avec le sourire bon enfant derrière lequel se dissimulait sa madrerie, lui coula :

— Dites donc, il m'est venu une idée tout à l'heure. Oui, si seulement une épidémie un peu sérieuse frappait votre quartier, la Ville, du coup, serait bien obligée de vous exproprier. Dès lors il y aurait là une affaire... Ah î oui, une grosse affaire... A compte à demi, si ça vous va. Nous rachèterions les matériaux de la démolition, nous bâtirions un quartier nouveau... Mais il faudrait l'épidémie, y aider au besoin en laissant tout pourrir... Hein, vous comprenez ?

Sa férocité s'enveloppait de bonasse ; le sourire à présent lui remontait aux yeux, dans la roseur plus vive de la face, un sou-

CAMILLE LEMONNIER

rire heureux de tortionnaire regardant griller delà chair réprouvée...

— Des millions, mon cher, à gagner làdessus, sans compter le chiffre de l'expropriation... Et là, vrai, c'est en ami que je ▼ous offre l'affaire. Si seulement j'en parlais à Akar, il prendrait tout pour lui. Mais, en toute équité, ça vous revient bien un peu.

Piéboeuf cadet appela son frère qui tout de suite se montra touché jusqu'aux larmes. L'espoir d'un gain énorme ravivant la mémoire paternelle, il eut un élan :

— Ah l quel grand homme, ce paf)a Piébœufl... On ne saura jamais quelle haute intelligencec'était... Ilauraittoutprévu. Cette idée-là, il a dû l'avoir.

Akar, les voyant causer à l'écart et relancé par son flair de financier, s'avançait :

— Eh bien, il paraît qu'on complote?

— Oh ! une petite affaire, fit Rabattu avec une simplicité de bonne âme. Oui, un petit conseil que je donne à ces messieurs.

Un clin d'oeil qu'il lui jetait par-dessus l'épaule rassura Akar sur la probabilité d'une participation. Il se mit à rire et, pirouettant sur ses talons :

— Oh ! du moment que je vous gêne 1 Alors Rabattu et les Piéboeuf se reculèrent

dans l'embrasure d'une fenêtre et échangèrent la parole qui les liait. Mais, par surcroît de garantie. Rabattu, se défiant de la volatilité des stipulations verbales, exigea un acte authentique. Celui-ci fut passé le lendemain.

Cette année mouvementée dérangea les habitudes de la famille. Les Jean Honoré ne s'attardaient qu'une quinzaine de jours à la mer, dans leur chalet de la plage. Adélaïde, elle, pour obéir aux médecins qui, déroutés par l'opiniâtreté de Simone, enjoignaient un régime salubre, les bromes du grand air, les saturations toniques de la montagne, se résigna à résider jusqu'à la fin de l'an à Empoigny, Jean-Éloi, rappelé par les affaires, avait quitté le château dès novembre.

En débarquant un matin, Régnier trouva sa mère accablée, en larmes, au chevet de Simone endormie. Elle ne put d'abord s'arracher que des paroles sans suite pour lui apprendre l'événement qui. depuis la veille, la mettait à l'agonie.

— Ce qui s'est passé, je ne sais pas... Elle

n'a rien voulu me dire... Toute cette nuit, c'est affreux... Elle est rentrée mourante... Mais elle te le dira peut-être, à toi... Une enfant, une jeune fille, peut-on jamais savoir ?

La veille au soir, après le dîner, elle avait déserté subitement la table. Mme Rassenfosse, effrayée d'un peu d'égarement en son regard, la crut remontée à sa chambre et y monta à son tour. Vide, la chambre. Elle avait interrogé ses gens. Le cocher affirma l'avoir vue détacher un des danois et se diriger vers les jardins. Elle courut à la ferme, pendant qu'Arnold et les domestiques battaient la montagne. Le fermier ne savait rien ; le chien de garde était resté coi. Alors elle-même s'était lancée parles rampes, appelant Simone dans cette nuit de clair de lune, regardant si nulle forme au loin ne se levait de la blancheur des chemins.

— Depuis ce moment, vois-tu, j'ai été vraiment folle, je me suis sentie mourir... Non, tu ne peux te figurer tout ce qui m'est passé par la tête... Le bassin était gelé, elle ne pouvait y être tombée. Eh bien, j'ai fait allumer des torches de paille ; j'ai fait casser la glace. J'ai voulu qu'on allât voir aux grottes, au bois, partout. Je suis rentrée brisée, enfin, vers minuit. Était-ce minuit? Il n'y avait plus d'heure pour moi, il n'y avait plus que la nuit, une éternité de temps et de nuit. Où était-elle allée ? Que s'était-il passé? Je ne sais pas. Elle était partie, elle ne revenait pas. Je suis restée toute la nuit à l'attendre. Toute la nuit les portes sont restées ouvertes, toute la nuit les gens sont demeurés sur pied. Puis, plus tard, le danois est rentré. Comprends cela, rentré sans elle 1 Alors il paraît que je suis tombée. Léonie m'a portée au lit. Je ne sais plus rien que ceci, c'est qu'au petit jour j'ai rouvert les yeux. Léonie était toujours auprès de moi. Elle m'a dit que Simone venait de monter se coucher. Et c'était vrai : elle dormait quand je suis entrée, tiens, comme maintenant... Voilà six heures qu'elle dort sans avoir fait un mouvement.

Régnier hocha la tête.

— Pauvre maman ? Oui, va, je comprends. Il pensait :

— Y aurait-il encore un peu du fils en moi ? C'est risible.

Il s'approcha de Simone, se pencha sur son souffle léger, contempla ses gentilles mains frêles, rayées d'égratignures.

CAMILLE LEMONNIER

— Un mystère! se parlait-il à lui-même. Tout est possible.

Une des femmes de chambre avait trouvé ses robes au pied du lit, mouillées, encore raides des cristaux du givre. Elle les avait mises sécher sur un fauteuil, dans la chaleur du feu. Du doigt, Mme Rassenfosse les lui désigna.

— Oui, dit-il, je vois. Eh bien, laisse-nous seuls ensemble. Si elle t'aperçoit là à son réveil, elle prendra peur. Il ne faut pas qu'elle se souvienne trop brusquement. Et puis, pour toi-même... Tu as besoin de repos. Je veillerai, je tâcherai de savoir. Va, crois-moi.

Adélaïde, affreusement souffrante, un claquement de fièvre aux dents, enfin se retirait. Régnier resta seul, étendu sur une chaise longue, continuant à regarder le joli sommeil candide de Simone, la palpitation régulière de son corps d'enfant sous les draps. Et la question de sa mère lui revint :

— Que s'est-il passé ?

Dans l'après-midi, Simone eut sur les draps un geste vague. Elle ne s'éveilla pas tout de suite, resta les yeux évanouis, dans un enlisement de sommeil. Puis, apercevant Régnier, elle roula la tête au bord de l'oreiller, d'un air voluptueux et câlin.

— Bonjour, grand Ré.

— Bonjour, sœurette. Ça ne t'étonne pas plus que ça de me voir auprès de toi ?

— Mais non... Pourquoi ?

Elle se lissa le front du bout des doigts.

— Attends voir,.. Ah 1 c'est vrai, tu n'étais pas ici hier... Il s'est passé quelque chose, quelque chose...

Régnier, en imprimant légèrement les doigts, lui ferma les paupières.

— Bon, bon, ne te tourmente pas. Tu me diras ça tout à l'heure.

Elle s'assoupit sous la pression qui appuyait l'oubli sur l'éveil tardif des souvenirs.

Ensuite, les yeux fermés, ce fut le dessin et la confiance du sourire, d'un sourire frôlé par de lentes paroles comme en songe et où s'élucida un surnaturel rêve ressuscité :

— Des jardins de marbre et de givre... Un pays de sommeil... Il y avait des musiques, oui, des musiques de cristal qu'on n'entendait pas... Alors, j'ai marché; j'étais en satin blanc, j'avais aux pieds des souliers de satin blanc... Puis, je ne sais plus... Ah! oui, le palais, un palais de marbre et de givre; mon prince est venu; il m'a prise par la main; nous avons monté des escaliers... Il

m'a dit : « Voici minuit. Viens nous marier, tu seras ma petite fée...» Alors nous sommes entrés dans la chapelle, le prêtre nous a bénis... Et puis, et puis... c'est mon secret, personne ne saura rien.

Régnier retira sa main, Elle ouvrit les yeux :

— Qu'il fait laid ici ! Qu'il fait nuit dans cette chambre ! gémit la pauvre voix cachée, toute lointaine.

— Oui, dit-il en riant. C'est pour te punir, méchante Simone. Tu es sortie hier soir. Tu as mis maman dans un bel état ! On t'a cherchée toute la nuit.

Il lui montra ses robes séchant près du feu. Elle les considéra tout un temps sans rien dire, puis ses sourcils se froncèrent, des larmes de colère jaillirent :

— Ce n'est pas vrai... Tout le monde m'en veut. Je te hais.

Mais, toujours riant, il lui cajolait les cheveux et le front.

— Voyons, tu sais bien qu'à moi tu peux tout dire.

A son tour elle se prenait à rire à travers ses pleurs, l'attirait par le bras jusqu'à ses lèvres :

— Eh bien, c'est vrai. Mais ne va pas le dire; c'est un secret comme tous les autres. Personne ne doit savoir où je suis allée.

— Pas même moi?

— Tu ne sauras rien... Simone ne dira rien.

Régnier haussa les épaules :

— Ce sera comme tu veux. Mais ma bosse m'a tout dit. Tu es allée trouver ton Prince Charmant.

Une moue dépitée lui renfrogna le visage.

— Méchant bossu ! tu as menti !

De nouveau, au bout d'un instant, le moulin de douce folie tournait son aile à un autre vent.

— Si tu savais comme il est beau! Et majestueux !

Mme Rassenfosse, à plusieurs reprises venue prendre des nouvelles, poussa tout à coup la porte. Elle vit Simone réveillée, se jeta sur le lit en criant :

— Ma pauvre enfant! Ma pauvre enfant!

Simone la regarda, l'œil en dessous, avec

un peu de l'apeurement et de la sournoiserie d'un gentil animal pris en faute. Adélaïde alors levait un œil interrogateur vers Régnier ; il secouait négativement la tête. Devant ce mystère, sa grande douleur de

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la nuit la reprit ; elle baisa longtemps les paupières de sa fille.

— Si tu savais quel mal tu m'as fait 1 Mais tu es là, je t'ai retrouvée, après t'avoir crue perdue ! Vois, je n'ai même plus la force de te gronder.

La peine maternelle enfin ébranla ce cœur muet. Comme un levier, elle pénétrait sous les joints et faisait sauter les gonds de l'obscur et hermétique vouloir. En une crise de larmes, Simone se suspendait par ses bras en lianes au cou de Mme Rassenfosse, toute secouée de sanglots parmi lesquels elle appelait la mort et implorait le pardon.

— Qu'on me délivre de la vie... Appelez le prêtre... Ah! maman, maman 1 Pourvu que ce soit cette fois... L'absolution 1

— Mais non, tais-toi, s'afiFolait Adélaïde en la couvrant passionnément de baisers; tais-toi! Est-ce que je te reproche quelque chose? Est-ce que tu n'es pas mon enfant ? Je t'en supplie, ne me regarde pas ainsi ; tes yeux me font mourir.

— La mort! la mort! suppliait la voix défaillante de Simone.

— Ma fille ! Ma petite Simone ! Reviens à toi... C'est moi, ta maman! Tu ne me reconnais plus?

— Trop tard, dit Régnier.

Il s'emporta :

— Vous ne voyez donc pas que vous la tuez avec ces cris ? Maintenant il n'y a plus rien à faire : elle est partie, c'est fini ; je n'y puis plus rien.

Dans ses sclérotiques rigides, un efi"rayant regard dilaté parut se lapidifier, une clarté morte de gemme qui, au fond des orbes, par delà la vie, lointaine et dure comme une étoile en un firmament d'hiver, se fixa. La mère épouvantée subissait l'injonction des glaciaires prunelles, suivait leur trajectoire à travers le vide, comme si au bout dût s'évoquer, des lucides ondes de l'air, l'évidence d'un terrifiant phantasme.

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! murmura-t-elle du fond de son affliction ; si j'ai fait le mal, ne punissez que moi seule.

Une voix ensuite monta aux lèvres violettes, ressuscitant parmi des effrois, des pauses, des écoutes, et disant les mystères.

Les futuritions encore une fois furent révélées.

— Là,... là, l'homme noir... Des cierges, des cloches... On monte un cercueil, il y a des cris dans la maison... Il est mort, l'en-

fant... Des cloches... On monte un cercueil. Attendez, c'est un cercueil plus grand, cette fois. Il y a quelqu'un qu'on couche dans ce cercueil... La maison est pleine de cierges et de cris... On a drapé une robe blanche sur la petite Irène... Attendez, il vient un autre cercueil derrière... Non, non, pas celui-là... Ah ! toujours des cercueils, toujours des cierges et des cloches... Il y a des cercueils dans tous les coins, la maison est pleine de cercueils et de cierges... Je ne vois plus personne, il n'y a plus personne dans la maison, il n'y a plus que des cercueils.

Mme Rassenfosse tomba sur les genoux, ses mains jointes.

— Seigneur ! mon Dieu ! que dit-elle? Elle est folle !

— Elle voit, fit Régnier.

Quand Jean-Éloi arriva, Adélaïde lui apprit la fuite, le retour, la crise. Cet homme énergique se sentit perdre pied dans la tourmente . Elle surgissait au moment où la fortune, encore une fois le secondait dans une de seî; plus merveilleuses spéculations. Une opération de Bourse patiemment mûrie, une hausse qu'avec les Akar de Francfort il préparait de longue main sur des valeurs en décours et et qui tout à coup fructifiait. C'était l'ironie de sa destinée, ces veines indémenties aux roulettes des affaires, ces chances d'heureux joueur raflant les grosses parts quand, en ses fibres familiales, en sa chair spirituelle, il subissait la morsure des corbeaux, éprouvait la présence d'actifs helminthes hâtant les dissolutions.

Un abattement lourd suivit. Il serra sa femme contre lui et dit la parole de tous les éprouvés, de tous ceux qui souffrent pour des maux dont ils voudraient rejeter la faute sur d'occultes contingences :

— Ma pauvre Adélaïde, c'est fini pour nous le bonheur. Nous ne méritions pourtant pas cela. Un sort inique nous harcèle.

L'affairement du départ ensuite enraya leur tristesse. Les valets emplissaient les chambres, battaient les escaliers, tous pressés d'évacuer Empoigny, solitaire parmi les frimas. Avec une hâte joyeuse on vidait les armoires, on bourrait les malles, on chargeait le camion qui sans discontinuité roulait du château à la gare. Régnier, son marteau au poing, talonné d'une fièvre de clouer, aidait les gens à fermer les caisses. Ils partirent une après-midi. Les voitures avaient pris les devants et par petites étapes s'acheminaient

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veïs la ville. Il ne resta à Empoigny, avec les jardiniers et deux domestiques, qu'Arnold, décidé à passer la saison des neiges dans la montagne.

Comme ils rentraient, une lettre de Ghislaine leur apprit la naissance d'un fils.

L'événement confondit la famille. Il fallut déclarer que l'enfant naissait avant terme. Encore cette i m médiate grossesse, suivie d'une délivrance prématurée, déroutait les calculs. On rapprochait les dates, il semblait extraordinaire que Lavand'homme, averti de sa paternité, eût récusé les élémentaires devoirs. A peu près vers le temps où Ghislaine accouchait, un ami des Quadrant l'apercevait dans une loge aux Bouffes, avec une femme à grand chapeau. Il la dépeignit, on reconnut la compagne avec laquelle Antonin l'avait vu pénétrer à la Maison Dorée. D'ailleurs, il ne se cachait pas : on savait qu'ils habitaient un petit hôtel au Parc Monceau. Son coupé journellement était rencontré au Bois. Cette chance de Ghislaine, tout de suite prise, au rebours des couches ingrates et tardives de Sybille, surtout dépita les Piébœuf ; ils lui pardonnaient d'autant moins son insolent bonheur que leurs inquiétudes pour leur propre enfant recommençaient.

Cette pauvre chair soufflée, rongée d'écrouelles, ce caillot vicié évacué de leurs graisses malsaines à présent déjouait les médecins par un dépérissement que nul régime ne pouvait conjurer. Mme Quadrant, restée chrétienne, avait essayé sans succès des messes et des pèlerinages ; Piébœuf luimême, quoique ostensiblement libéral, s'était sournoisement décidé à tâter d'un recours auprès des Providences qu'il reniait. Sans en rien dire à personne, cetartufed'un voltairianisme qu'il accommodait à ses intérêts, mit une ténébreuse hypocrisie à filouter le ciel en louant les pieux services d'un vieux cabotin de la dévotion faisant métier de pèleriner. Celui-ci, grassement payé, accepta de visiter, pieds déchaux, en égrenant son chapelet, les bonnes Dames propitiatoires des chapelles miraculeuses. Piébœuf pensait : « Au petit bonheur 1 Si ça ne fait pas de bien, ça ne peut faire de mal... » L'éternel mot des duplicités humaines et du tâtonnement hasardeux des consciences.

Chez les Jean-Éloi, une douleur aigre régnait. Ce fils qui naissait à Ghislaine, ce bâtard qui tout à coup arrivait écarteler le blason d'honneur de la famille les consternait. Adélaïde avait espéré un miracle, un secours d'en haut qui dès le ventre étoufferait la postérité honteuse. Quant au banquier, sa haine, en une autre condition sociale, eût voué celle-ci aux pourceaux. La vieille droiture rigide des Rassenfosse ainsi se réveilla violente. Mais contradictoirement l'orgueil de Jean-Eloi, pour cette force hostile qu'il sentait peser sur eux, se plomba. « Je mettrai si haut notre nom, pensait-il, que rien ne pourra plus nous atteindre ». Il se rappela d'autres bravades pareilles jaillies brûlantes de ses antérieures rancunes et qui n'avaient rien déjoué.

— A quoi bon lutter? se dit-il. Ma force est partie.

Les ténèbres reparurent, il sentit la main mystérieuse. Il en vint à confondre dans une même aversion l'enfant, sa fille et Lavand'homme. Le frauduleux mariage maintenant, avec cette graine semée par un passant et qui germait en terre légitime, avec cette ramification d'une créature de péché à l'arbre des générations, s'avérait en sa plénière infamie.

La vieille querelle ressuscita plus âpre entre les Jean-Éloi. Ils se rejetaient l'un sur l'autre les hontes et les peines nées du mauvais hymen. Elle l'accusait d'avoir tout concerté, retorsait de vieux arguments pour l'attester seul coupable.

— Quelle mauvaise foi ! protestait-il. Moi qui me targuais de ma bourgeoisie solide comme un rocl Vous m'avez obligé à renier ma souche, toute notre foi, en accueillant ce drôle.

Eudoxe venait de se porter candidat à la députation. Chaudement agréé par le ministère et proposé d'abord avec faveur à un groupe politique, il semblait réunir toutes les chances. Les influences de la famille commençaient à travailler autour de cette candidature quand brusquement se suscita un compétiteur, l'ingénieur Jean Dubuisson.

Celui-ci, dans une élection antérieure, consentait à s'effacer devant un candidat d'une nuance jugée plus opportune. On lui promettait en compensation le patronage de l'Association aux prochains comices. Au moment où surgit la candidature d'Eudoxe,

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Dubuisson, occupé d'une ligne de chemin de fer en Turquie, n'avait pas encore fait savoir sa décision. Tout à coup il annonçait son retour et se mettait à la disposition de son parti. ,Ses droits primèrent; il avait donné des garanties de dévouement; il comptait parmi les grands actionnaires des compagnies. Eudoxe se désista, espérant être élu aux élections générales de l'an suivant. L'ingénieur sans lutte passa à une forte majorité.

Mais le ministère Sixt, qui tenait à l'alliance des Rassenfosse, maîtres de la banque et des grandes affaires, n'abandonnait pas le futur candidat. Pour assurer le terrain de rélection, il le mit en lumière, le délégua aux débats d'une conférence monétaire à Vienne. Eudoxe s'y révéla médiocre économiste, mais parla nombreusement, séduisit par sa belle mine, décrocha la décoration autrichienne, A peine rentré, il était nommé secrétaire d'une commission, s'aida d'un scribe adroit pour résumer clairement des enquêtes relatives au développement des hautes études dans le pays. En même temps son père, avec l'appui de Jean-Éloi, détenteur d'un tiers des titres, lui faisait octroyer un poste d'administrateur dans une des grandes sociétés métallurgiques dli Centre. Il participait aussi aux travaux de la colonisation de la Campine, comme membre du conseil de surveillance. Enfin son nom, à quelque temps de là, figura dans le comité institué par le gouvernement pour la représentation des intérêts nationaux à une exposition universelle.

Ainsi subitement se dissipa l'obscurité de cet Eudoxe Rassenfosse, réputé surtout viveur élégant. Il entra dans la notoriété par la petite porte des artistes de la politique, en débutant dans le rôle des demi-utilités brillantes et affairées.

Sixt, expérimenté flaireur de gibier, ne s'était point abusé sur sa valeur et l'aunait à sa mesure. Homme de plaisir avant tout, détenteur par son mariage et sa naissance d'une fortune qui, dans ce pays du cens, en faisait une force, très répandu dans le monde de l'aristocratie de l'argent où son donjuanisme exerçait des ravages, il pensa le racoler comme un brillant heiduque pour son état-major, comme un des gardes-nobles de la Doctrine. Il espérait, en outre, en son prestige sur les femmes.

Justement Eudoxe passait alors pour être l'amant de Mme Fléchet, la femme de ce riche architecte Fléchet qu'un dissentiment

refoulait dans le camp ennemi, et qui, n'écoutant que sa rancune, s'était soustrait à toute conciliation. C'était une des amies les plus assidues de Mme Eudoxe Rassenfosse : très jalouse de son entourage, celle-ci n'avait pris défiance de cette beauté un peu puritaine, attachée au devoir maternel et qui professait le dédain des hommes. Il s'ébruita qu'elle avait succédé à Mme Rabattu qui elle-même avait pris, dans le cœur inconstant d'Eudoxe, la place de Mme de Robuart.

Ce qui s'avérait indubitable, c'est que ce mari d'une femme déjà mûre s'était vite lassé de la fidélité conjugale. Traqueur de proies délicates, grand chasseur aux forêts de l'amour et du caprice, le mariage n'interposa qu'une accalmie dans les turbulences de sa vie passionnelle. La belle Sarah, qu'il trompait effrontément jusque même avec ses femmes de chambre, ne se doutait de rien et croyait parer suffisamment à tout danger en triant ses amies. Il arriva que celle sur qui elle comptait le plus fut précisément la pire ennemie de son bonheur.

Une fille lui était née de son premier mariage. Dès la seizième année elle l'envoyait aux Oiseaux. Danièle n'en sortit qu'une fois tous les ans, à l'époque des vacances. Cellesci finies, la baronne se dépêchait de l'y renfermer, envieuse de sa grande beauté, effrayée de paraître vieillie auprès d'une fille si merveilleusement nubile. Sa maternité indolente se refroidit encore après son mariage avec Eudoxe. Sarah crut remarquer chez son mari une trop vive admiration pour cette jeune fille ardente et noire, en qui revivait son printemps magnifique. Elle s'en débarrassa en l'envoyant désormais, avec une gouvernante, passer ses vacances à Marquise, cette terre qu'elle possédait dans l'Entre-Sambreet-Meuse, et où Danièle, en arrivant, trouvait l'écurie montée et les appartements aménagés. Mais avec le temps ses inquiétudes grandirent. Danièle venait de doubler sa dernière année de pension ; encore quelques mois et il serait impossible de retarder le moment douloureux ; définitivement les vingt ans de cette riche fleur épanouie lui retomberaient sur les bras.

Tout l'hiver, l'hôtel bourdonna d'un bruit de danses et de musiques. Ils eurent leurs grandes et leurs petites réceptions ; par catégories, la haute et la moyenne société, le monde politique, la magistrature, le barreau,

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la Rnance, défilèrent. Toute la série des influmces fut utilisée pour la conquête du manant. La juive, d'une avarice qui, à travers lèar grand train, lui faisait retourner la livrée défraîchie de ses domestiques, cette fois n'écouta que sa passion pour Thomme qu'elle eût voulu élever aux suprêmes apogées et dépensa des sommes royales.

Une dernière fête qu'ils donnaient à la miavril, un gala où, sur un vrai théâtre monté à grands frais, on joua à l'opérette, une œuvre de maestrino amateur, le chevalier José de Marchauvelais, avec des artistes de l'Opéra, clôtura cette ère turbulente. Sixt y daigna exhiber son front haut et atrabilaire, les mépris gelés de son œil et de sa bouche, sa sultanerie de vieux coq. politique. Ce fut ce soir-là aussi que la petite Mme Provignan, déjà désabusée du mariage, lasse des vacillations de Léon, connut le beau baryton Despujol qui, dans le claquement de sa vie romanesque, sur le théâtre de ce cœur de flonflons et de travestis, allait jouer un rôle. Ce Méridional portentueux, espéré de toutes les femmes, vain de ses collants copieux et de sa voix de Sax, avait retrouvé, auprès de ce public de sélection, pour l'incarnation du principal rôle de l'opérette, l'habituel triomphe de ses soirs de première. Cyrille se le fit présenter par Eudoxe et tout de suite, avec son gentil frétillement de nerfs et l'emballement de ses anciennes passionnettes, elle lui disait, allumée, les yeux battus d'un cillement :

— Ah 1 monsieur, quel artiste vous êtes 1 Ce que vous m'avez secouée! Je ne me suis jamais sentie plus heureuse!

Il gondolait le dos, démentait de la main la vivacité du compliment. Elle insistait :

— Oh ! je suis sincère 1 Je dis tout ce que je pense. Vous avez un sentiment... un sentiment...

Toute sa sottise barytonnante éclata alors :

— Mon Dieu ! madame, c'est de nature.

J'étudie mon rôle, je me laisse aller.

Elle fermait un peu les yeux, s'écoutant, s'exaltant :

— Oui, avoir une âme, sentir, vivre de cette vie supérieure qui est l'art... Ah 1 vous devez connaître des joies!

Despujol mimait un effet vainqueur, la bouche amère, l'œil scénique et résorbé :

— Oui, des joies, sans doute... Mais allez, elles nous sont bien dues, elles paient bien des peines et des épreuves. On ne sait pas ce que

nous souffrons pour notre art... les doutes, les défaillances. Et se dire qu'une fois la voix finie, tout sera fini... Tenez, le meilleur pour nous, ce ne sont pas les acclamations d'une salle, c'est d'êtrecompris par une âme d'élite, une âme qui sent ce que nous sentons nousmêmes.

Il appuya unregard sur la gaminerie câline de ce petit visage spirituel qui, de dessous son jaune bouquet de frisures, lui souriait intrépidement. Elle comprit, minauda avec une subite moue de modestie :

— Oh! moi, je ne suis qu'une pauvre petite musicienne... Je tapote un peu, je ne sais qu'admirer.

Despujol s'ébrasa; son rire manifesta un râtelier puissant, les cubiques ivoires d'une denture de cheval.

— Laissez donc, vous vous calomniez... Il n'y a qu'une artiste pour parler d'art avec cette chaleur.

Sa vanité de poupée mélomane se tendit. Elle hocha la tête et, l'œil nostalgique, perdue en du rêve :

— Je vous assure... Et cependant il y a des fois où il me semble que j'aurais pu faire quelque chose... C'est un gros regret pour moi de n'avoir pas travaillé. . . Mais dans notre monde, voyez-vous, on est trop prise par sa vie... On n'a pas le temps de s'écouter... Et maintenant c'est trop tard, je fais de la musique comme je peux.

Sarah, livide sous ses bandeaux noirs et qui, dans l'éblouissement de ses épaules nues et de ses diamants, passait au bras de Akar aîné, tout à coup referma nerveusement son éventail de plumes d'eider et, cognant du bout des palettes le bras du chanteur :

— Vous savez, ne la croyez pas. Elle a un fort joli talent, fit-elle avec l'enjouement d'un sourire démenti par la vertigineuse sombreur des yeux.

Elle venait de surprendre entre Mme Fiéchet et Eudoxe un étrange regard mystérieux, un regard qui, par-dessus le damier des habits noirs et des corsages fleuris, silla soudain, de l'un à l'autre étendit la trajectoire d'une obscure complicité.

La belle gorge impériale s'éloigna, rayonna plus loin. Despujol redevint le cabot des petits théâtres de ses débuts.

— Vous voyez bien, je vous y prends l ronfla-t-il d'une grosse voix familière.

— Oh ! si tout le monde se met contre moi! Elle s'éventait à petits coups pressés,

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colère et rieuse, dans une défaite d'humilité, comme pour un secret mal gardé. Léon à son tour s'approcha, elle les présenta, finit par lui dire :

— Invite donc monsieur à venir faire un peu de musique avec nous.

L'artiste saluait :

— Comment doncl...

— Vous savez, tous les samedis.

Un petit temps encore ils restaient à se parler, les bouches rapides, les yeux magnétiques, subissant le louche proxénétisme de l'art, comme dans un commencement de possession. Puis elle lui tendait la main, il la serrait entre ses gros doigts de bel homme. Tous deux ensuite se retrouvaient encore une fois au buffet, ils échangeaient un regard et un sourire. — Quel drôle de petit pistolet de femme ! pensa le baryton. — Cyrille, distraite, songea à la griserie d'aimer un grand artiste acclamé.

Les Quadrant et les Piébœuf, invités comme le reste de la famille, s'étaient fait excuser. L'enfant des Piébœuf, ce frêle et dernier espoir d'une lignée, se consumait; une consultation de médecins leur avait notifié l'imminence du dénouement. Adélaïde et Wilhelmine veillaient avec les parents ; leurs maris seuls s'étaient montrés chez Eudoxe. Et tout à coup, comme, vers une heure du matin, les invités commançaient à défiler au vestiaire, une nouvelle, dans leroulementdes voitures sous le porche, circula. Un domestique, dépéché par les Piébœuf, venait d'apporter un mot de Quadrant annonçant la mort du petit.

L'enfant depuis un mois ne mangeait presque plus; son estomac rétréci, annulé, déjà mort dans la petite vie de ses membres, dégorgeait tout. Il s'en allait de ce viscère qui, chez les Quadrant, était la grosse machine de la vie, capable de drainer des fortunes. Une ironie de la destinée faisait périr de famine, en pleine graisse de millions, ce rejeton des regoulés, ce petit être dont les quenottes, si elles avaient eu le temps de pousser, auraient mangé l'humanité et qui mourait de l'inanition des pauvres.

En redescendant, Jean-Éloi trouva sa femme emmitoufflée, prête à remonter en voiture. Un domestique hélait un fiacre pour les Jean-Honoré. Ils se séparèrent, la porte se referma sur le roulement du coupé dans la nuit. Le banquier pensait au fils de Ghislaine. Si la mort, au lieu de frapper

chez les Piébœuf, avait fait un d-tour jusqu'à la Rasepelote, ce n'était pas lui qui l'eût regretté. Elle frappait, au co^itraire, taillait dans les postérités légitimes et laissait vivre le bâtard ignominieux.

— Dis ! fit Adélaïde.

— Quoi ?

— Cette prédiction de notre pauvre Simone. Eh bien, la voilà réalisée ! N'est-ce pas effrayant ? /

Il haussa les épaules. /

— Tu crois donc à celar

— Si j'y crois! Mais c'est de l'évidence. Elle a des sens que nous n'avons pas. Ah I il y aura d'autres douleurs encore. Des cierges, des cercueils... Toute h. maison s'en ira dans des cercueils 1

Jean-Éloi s'emporta.

— Eh bien, gardez vos idées. Moi, je ne crois qu'en ma force. S'il fallait écouter les pressentiments des femmes, on se croiserait les bras et on tendrait le cou.

— Malheureux! Il y a quelqu'un qui est plus fort que toi et qui nous frappe I

Un soir, avec des filles, après une partie de bois où, ensemble, ils avaient arrosé largement de Champagne une dînette sur l'herbe, Régnier, Antonin et le fils de Rabattu rentraient en mail à la ville.

Le cocher, pour couper au court et gagner la chaussée, avait pris une traverse entre les hauts fûts lisses d'une hêtraie, une charrière juste assez large pour le passage des roues et où, aux tangages de la lourde voiture dans les ornières qui par places ravinaient la cavée, tout à coup s'apeuraient les cris aigres des femmes.

Au bout du chemin, dans la paix obscure des feuillages, le cheminement d'une haute taille d'homme se détacha, se rapprochant à mesure, finissant par grandir comme un des arbres de la forêt, comme un des fils de cette forêt de grands arbres. Et le trot des chevaux s'étant brusquement accéléré sous le picotement du fouet, la dijlance encore s'abrégeait, la figure du Pauvre des vieux âges de la terre, de l'éternel Pauvre coureur de rues et de bois, apparut en ce passant des soirs. Ce gueux de la forêt, surgissant des fumées troubles d'une fin d'orgie, avec sa grande marche de loup talonné par les famines, avec

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son air de marcheur des temps parti à l'aurore dçs jours et depuis des siècles cassant du plat des orteils les pavés des routes, amusa le subtil esprit de Régnier.

— Halte ! commanda-t-il.

Sous l'arrêt subit, les chevaux se bandèrent

aux culières. A l'intérieur du véhicule, un violent remous de chairs et de robes tumultua. Le canapsa s'était rangé contre le talus, les pieds sous les roues, son petase à la main, avançant le geste humble de l'aumône.

— Tu tombes bien, tu arrives à l'heure des charités, fit Régnier. Qui es-tu ?

— Jean.

— Ton nom de famille?

Il haussait les épaules.

— Je ne sais pas.

— Tu es pourtant le fils de quelqu'un, voyons.

— Je ne sais pas.

— Et où vas-tu ?

Un geste de la main dont, vers un problématique relais, il pointait son bâton, s'accompagna de l'unique parole où semblait se résumer toute sa vie, le mot de sa destinée obscure et balayée aux horizons :

— Là-bas... Je ne sais pas.

Les femmes, après avoir injurié le cocher,

maintenant s'égayaient du hère et de son refrain stupide :

— Dis donc, hé ! l'homme ? Si tu ne sais pas, fiche-nous la paix et passe ton chemin.

— Au diable les femmes! Silence, là dedans! glapit Régnier. Mais oui, pensait-il, c'est vraiment là une idée merveilleuse et diabolique. Écoute, Je-ne-sais-pas. Nous avons, nous, de la famille à revendre. Tu vois bien ce gros cochon parmi ces demoiselles? Eh bien, salue. Il a bu et mangé de quoi nourrir pendant un mois trois crève-la-faim comme toi. Son excrément serait encore un mets délicat pour tes pareils. Mais viens avec nous, grimpe dans le tas. Ce sont de bonnes filles, tu verras. Ensemble nous filerons à la ville ; je te mènerai manger des choses que, même en rêve, tu n'as pu soupçonner, c'est moi qui te le dis. Ah ça ! veux-tu monter, sale bougre ?

Le vieux le regardait, ahuri, sans joie, sans colère, tendant toujours la main.

— Tu te méfies ? Tu as bien tort ; je te donne ma parole que je ne suis pas ivre. Allons, houp ! Monte. Tu pourras taper sur ma bosse.

Les femmes à leur tour s'en mêlaient, par goût de la rigolade.

— Hé ! l'homme, monte donc. On te fera manger du pâté de foie gras... Tu coucheras ce soir dans un vrai lit.

Un grand rire honteux lui écarquait la bouche, une gêne de pauvre devant une table dressée où son couvert est mis. A la fin, il frappa son bâton en terre, de l'air d'un homme subitement décidé, d'un homme de longue date accoutumé à s'en rapporter au hasard. S'extrayant les pieds de ses lourds sabots qu'il ramassait dans une main, lentement d'abord il se détergea les plantaires au long de ses braies. Puis il se hissa à l'essieu, lourdement escalada le caisson.

— Hue ! cria Régnier.

Le cocher rendit la bride. Bientôt on

débouchait sur la chaussée, dans les clartés plus larges d'une échancrure. La face du grand pauvre saillit, une peau chinée et coriace de famélique, une écorce gercée et sèche de vieux rouvre, au fond des halliers les mastoïdes énormes et le crâne bridé de l'homme des sylves et des cavernes.

Le mail, après des avenues de feuillages sous le bleuissement d'une jeune lune, enfilait des rues, coupait des flânes de citadins rentrant des champs, désœuvrés par l'ennui dominical. Des têtes se retournaient sur cette gaieté d'un retour de campagne, sur le battement des rires autour de la grande figure énigmatique appuyant des sabots à ses genoux. Ils descendirent devant un restaurant à la mode. Le chasseur dut épauler la volumineuse dégringolade d'Antonin. Et les traînes claires, le froissis des jupes, le claquement des petits souliers enfin montaient l'escalier, parmi la bousculade des garçons se pressant sur le passage de l'homme. Il grimpait à la suite, ses sabots à la main.

— Place à sa Sainteté le Pauvre, criait Régnier.

On savait ses extravagances ; la maison souvent avait retenti de l'enragement de ses folies.

Le maître d'hôtel les installa lui-même dans un des salons de l'étage, haussa le jet des gaz, s'offrit à leur composer le menu. Régnier désigna l'homme.

— Voilà le maître ! Qu'il commande!

Et se tournant vers lui :

— Hé! Je — ne — sais pas, que veux-tu manger? Parle, on t'obéira.

Le Pauvre, en un rire muet, déchaussa

CAMILLE LEMONNIER

son râtelier de broyeur de cailloux, ses graiides palettes jaunes de vieux cheval de retour. Il cherchait, s'efforçait à trouver une pâture succulente.

— Une soupe au pain et au lard, dit-il. La gaieté des femmes creva. Comment 1 le

drille en pareil endroit, dans l'odeur de fins ragoûts volatilisés des fourneaux, ne savait inventer que cette garbure barbare 1 Régnier seul ne riait pas. Il regarda sévèrement le maître d'hôtel, méprisant de l'humble désir et qui proposait une cuisine relevée.

— Non, non 1 Une soupe au pain et au lard, vous avez bien entendu ! Quant à nous, tout ce que vous voudrez. Et du Champagne, hein ? Des flots de Champagne. Ah 1 attendez, une bassine entière de Champagne. Une bassine, vous m'avez compris ? Et pleine jusqu'au bord 1

Il attira près des rideaux de la fenêtre la Souris, une grande fille blonde, docile, rapace, sa maîtresse depuis huit jours.

— Dis donc. Souris... Je te ferai un joli cadeau, mais tu vas m'obéir ponctuellement... Défais tes cheveux. Mais va donc, grande bête, puisque je te promets un cadeau.

— Dis ? les dormeuses ?

— Oui, oui, va toujours... Vois-tu, c'est une idée à moi... Oui, le lavement des pieds avant la Cène... Je te jure que c'est moins risible que tu crois.

Un garçon déposait une bassine profonde. Régnier y fit verser trois bouteilles de Champagne : elles ne suffirent pas à l'emplir ; il en commanda trois autres. Le chasseur ensuite rapportait de chez un parfumeur voisin des flacons d'essences. Antonin et Rabattu s'ébrasaient sans comprendre.

Il s'expliqua, goguenard, sérieux :

— Vous ne devinez pas? Attendez, vous allez voir. En vérité, je vous l'annonce : les temps sont arrivés. Les riches fils de bourgeois, les grandes canailles sociales que nous sommes ondoieront les pieds fétides du Peuple, par expiation des siècles d'humiliations où nos pères, nos arrière-grands-pères et nous-mêmes l'avons laissé croupir.

Puis, presque grave :

— Toi, Pauvre, approche... Le bain que tu vois là, eh bien, trempes-y tes pauvres vieilles plantes meurtries par les caravanes; mais saches avant tout qu'il est empli des plus glorieuses marques, de marques si coûteuses que nous, qui cependant jetons à poignées nos louis comme tu ne jetterais pas un décime

après l'avoir patiemment mendié pendant des heures, nous nous contentons de le boire avec nos bouches. Toi, bois-le par les pieds 1 Le Pauvre, sans un mot, obéit, docilement immergea ses poudreuses chevilles au frissement mousseux des écumes, au pétillement liquide des ors. Régnier ensuite pieusement les séchait avec des serviettes. Et, tout à coup, vidant les essences en travers des cheveux dénoués de la Souris :

— Sois la Madeleine pour celui qui traîne aussi sa croix. Mets-toi à genoux. Oui, comme cela. Et maintenant, éploie ta chevelure, et avec un beau geste de caresse (tu sais, j'y mettrai le prix I), baignes-y les pieds parfumés du Pauvre.

Elle hésitait un instant. Puis, son rire de fille de proie aux dents, vénale et soumise, elle se ployait, épandait sur les nodosités et les durillons de ces tarses de macropode les lumineuses moires de ses tresses. Le vieux la laissait faire, impassible, rigide, sans une trace d'émoi et de pensée sur son taciturne visage, sur cette peau corroyée de son visage qui lui faisait l'imperméabilité d'un masque.

Enfin le potage arrivait, une pleine soupière où, parmi les choux et le pain, des quartiers de lard marinaient. Aussitôt la morne face se dégourdit, les yeux s'aiguisèrent comme des silex ; il se précipita vers la cuiller à pot. Mais soudain une peur le paralysait, il regarda Régnier d'un oeil suppliant et canin, comme s'il redoutait une fraude.

— Sois tranquille, on n'y touchera pas, répondit Régnier à ce regard de détresse.

Et l'ayant assis à la table, il le servit luimême. Le Pauvre élargit le signe crucial, et d'une voracité d'affamé, commença à laper goulûment son assiette. Coup sur coup on la remplissait, sans qu'il s'arrêtât d'engloutir, avalant le liquide et le solide à pleine bouche, le nez dans les fumées du potage, indifférent à tout, tenace seulement à la volupté de cette manducation furieuse.

La soupière entière y passa ; il coula un sourire implorant vers Régnier. Celui-ci faisait signe au garçon qui bientôt rentrait avec une terrine fumante. Il la vida avec la même voracité, se jetant les cuillerées dansl'estomac, écurant la faïence, la nettoyant comme un miroir. Une mollesse à présent amoitissait ses dures cornées, un bien-être lui jutait de la peau.

— La faim, dit le petit Rassentosse à

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Antonin, vois-tu, c'est l'état normal de Thumanité. Si j'avais connu la faim, j'aurais peut-être été quelque chose. Mais voilà, les Rassenfosse sont nés rassasiés. Dans le ventre de nos mères, nous mangions déjà des parts de millions. Je ne dis pas cela pour toi, bien entendu, car toi, tu es un phénomène. Tu es la iamine du riche, ce qui est bien plus merveilleux; tu mangerais la nourriture de dix pauvres pomme celui-ci, et par surcroît, pour ton dessert, tu mangerais les dix pauvres eux-mêmes.

— Ahl soupira l'énorme Quadrant en se palpant l'épigastre, vont-ils enfin servir !

Un garçon arrivait déblayer la nappe devant le Pauvre. Un autre tout de suite après servait les entremets. Le maître d'hôtel ensuite circula, le bras gauche replié derrière le dos, 'offrant, dans la paume de sa main droite large ouverte, un ruolz où des rognons en tranches brunissaient parmi des œufs brouillés aux pointes d'asperges, Sa gravité, en présentant le mets au Pauvre, ne s'altéra pas ; il se courba, souffla seulement dans ses bajoues par dégoût. Et une gaieté s'éleva chez les femmes quand elles virent l'embarras du vieux devant le geste majestueux du serveur. Il riait aussi, gêné par la solennité du gros homme en cravate blanche. Et à la fin il se décidait, drainait d'une large rafle le reste du plat. Les deux terrines de potage semblaient avoir lubrifié le passage pour des nourritures plus substantielles. Ses actives molaires fonctionnaient comme des meules. A peine prenait-il le temps de malaxer les bouchées ; elles sombraient lourdes, carrées, bruyantes, dans les cavernes de son œsophage. Une rondelle de pain de ménage, une vraie roue de charrette que lui fit octroyer Régnier, surtout le délecta. Pendant les pauses, il ingurgitait un grand coup de vin, ur>e canette qu'on lui remplissait à mesure et dont il se collait le bec entre les lèvres. 'Antonin lui-même admirait cette bâfre sans défaillance.

Cette faim du Pauvre le dépitait : il aurait voulu manger comme lui ; la sienne n'était pas calmée, mais la capacité tout à coup le trahissait ; il se sentait gorgé comme un mortier jusqu'à la culasse. Le pacant, au contraire, semblait irrassasiable. Les coudes sur la nappe rouge de vin, il ne cessait d'engloutir, sa grande figure famélique agitée par le branle des mâchoires, bandé dans sa maigreur comme dans une armure.

— Voyez-vous, mes enfants, disait Régnier, ça, c'est la vraie faim, la faim que le bon Dieu a donnée à la bête, la faim du premier homme, de l'homme néolithique abattant des proies qu'il dévorait toutes vives. Ah! et c'est aussi la faim de l'homme de demain quand il se ruera sur ce que notre faim dégoûtée de petits mangeurs à longues dents aura laissé subsister par les chemins du monde. Même toi, mon petit Antonin, engrais coûteux et parfumé, tu n'es qu'un raton grignoteur, comparé à ce boa dévorateur, à cet annonciateur des razzias finales. Allez, si seulement tous ensemble vous détentiez une cervelle grande comme celle d'un oiseau, vous soupçonneriez ce qu'il y a d'admirable dans le spectacle auquel vous assistez.

Il leva son verre:

— Je bois à toi, sainte crapule, qui nous mangeras tous jusqu'au dernier.

Le Pauvre, en dodelinant de la tête, trinqua. D'autres verres s'avancèrent.

Régnier reprit:

— Et maintenant écoute. Tout ceci n'est qu'un apéritif. Il fallait bien t'émoustiller un peu. Nous allons à présent te mener voir des houris.

Comme les poneys débouchaient de l'allée des hêtres, elle aperçut sa fille qui arrivait par la pelouse. Mme Rassenfosse à l'avance avait réglé la rencontre; après cette longue séparation, les larmes semblaient prescrites ; sans nulle brouille, c'était comme la fin d'une ancienne animosité. Elle parlerait, elle viderait son cœur, une scène tendre, un mariage des âmes, la fraîcheur de toute la bonne afi'ection revenue. Elle se sentit démontée par la tranquillité de Ghislaine. Leur embrassement se froidit. Elle lui dit, presque gênée :

— Ah ! mon Dieu ! Y a-t-il du temps que je ne t'ai vue 1

— Du temps, oui... Je ne vous en ferai pas de reproches, maman.

La mère pensa :

— Toujours la même, son père a raison. Le malheur n'a pas changé son caractère.

La voiture gagnait les cours par le tournant ; elles marchèrent un instant sans parler dans le crépitement du gravier. Adélaïde

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refoula des paroles banales à propos du temps, des massifs fleuris qui décoraient la pelouse. Tout encore une fois se transposait; son petit roman maternel échouait ; elle se vit sans force, prête à pleurer. Elles montèrent la rampe, le long des balustrades. Pourtant il n'eût fallu qu'un petit mouvement, un mot de l'âme à l'âme dans ce lourd silence qui les étrangeait, les reculait vers des retours mauvais. Elle s'effraya, lui prit la main :

— Ghislaine, ma chère Ghislaine, grondemoi, si tu veux, mais ne reste pas sans rien dire... Nous avons tant besoin de nous aimer, de nous parler... De loin, va, j'étais avec toi, tu n'as jamais été seule.

Elle espéra un élan, elles se seraient jetées dans les bras l'une de l'autre. Une parole brève tomba.

— Sans doute, puisque j'avais mon fils. Elle l'avait oublié, en effet, soupçonna

une rancune.

— C'est vrai... Ton fils ! Nous étions donc deux avec toi, toujours 1

— Ah 1 vous n'étiez pas bien pressée de le connaître, dit Ghislaine sèchement.

Elle avait retiré sa main. Mme Rassenfosse la '^ regardait, très pâle ; des distances plus grandes s'interposaient; c'était la fin de tout espoir. Elle se sentit en même temps de la colère, de la pitié, une peur terrible de la perdre. Sa bouche trembla. Des mots s'étranglèrent, comme sanglotes :

— C'est mal... Tu es injuste, tu me gâtes mon bonheur.

Elles demeuraient un instant immobiles, les yeux vagues vers le paysage, ne sachant plus que dire; et tout à coup Mme Rassenfosse, faisant un effort :

— Ton fils, après tout, n'est-il pas le mien aussi? Ne sommes-nous pas une même mère pour lui ? En pourrait-il être autrement?

Elle sentit qu'elle mentait. Sa voix lui fit horreur. Et une idée subitement l'occupa :

— Il doit être laid... C'est lui la cause de tout le mal. Pourquoi n'est-il pas mort !

Ghislaine haussa les épaules :

— Mon père ne pense pas comme vous.

Elles pénétraient dans lasalleaux trophées.

Ghislaine l'aida à se débarrasser de son manteau. Et doucement, par les escaliers, un léger cri soudain, le vagissement joli d'un réveil bruissa.

— C'est lui... Vous allez le voir, ma mère.

— Si vraiment c'était un monstre, pensa Mme Rassenfosse avec un atroce battement de cœur.

Elles montèrent. Dans les molles pénombres des rideaux tirés, une ondée de jour venue par l'entre-bâillement de la porte s'épandit aux dentelles d'un berceau où, balancée au chantonnement de la nourrice, les poings dans les yeux, s'agitait une petite tête brune.

— Ne l'obligez pas à se rendormir s'il ne veut pas, dit Ghislaine. Et puis, vous savez, c'est déjà la première dent qui le tourmente.

Avec un grand rire heureux, elle se pencha sur ses menottes charnues.

— Bonjour, mon Pierre... On a assez de son dodo, dis?... Eh bien, fais à ta guise, mon chéri... Voilà une seconde maman que je t'amène.

Puis ouvrant tout larges les rideaux, faisant entrer à flots la lumière de cette matinée de soleil:

— Est-il beau, mon fils !

— Comme il te ressemble 1 dit Adélaïde.

Toute rancune s'en allait. Les larmes jaillirent, elle se jeta sur Ghislaine en sanglotant très doucement.

— Ah 1 mon enfant, ma pauvre enfant... Puis elle se courba, se mit à manger de

longs baisers les tièdes soies emmêlées des cheveux.

— Comme il est toil... Je le tiens et c'est toi qu'il me semble encore tenir ! Ah 1 toute peine est passée! C'est bien une seconde maman qui lui vient!

Le rire amusé de Pierre, l'air de bonne camaraderie dont sa petite sauvagerie accueillait la figure inconnue, opérèrent alors le miracle de - ramener Ghislaine. Elle sentit se fondre l'hiver intérieur, sa rigueur subitement céda à un élan de nature. D'un grand mouvement de passion, elle se serra contre Mme Rassenfosse par-dessus l'enfant qui un instant se trouva blotti entre leurs deux poitrines.

— Ah! maman, vous êtes venue. .. C'est fini, allez... Voilà qu'il me donne l'exemple.

— Oui, tu verras, tu verras, balbutia Adélaïde. L'avenir... ne plus nous quitter.

Tout à coup la petite bouche et les petites mains allaient à son corsage, les roses lèvres décloses cherchèrent le lait, se dépitèrent avec une gentille moue d'impatience. Elles s'émerveillèrent.

— Oh! c'est un petit monsieur qui a déjà sa volonté 1 fit Ghislaine.

- Et elle rappela Justine, la nounou. Presque aussitôt la cloche du déjeuner tintait, elles descendirent. Mais une troisième chaise, devant un couvert, demeurait vide. Mme Rassenfosse se troubla : sans doute le vicomte était rentré ; elle ne pensa plus à l'enfant ni à Ghislaine; toute froide, elle restait à écouter les bruits du vestibule. Ghislaine lui toucha la main :

— Soyez tranquille, personne ne nous dérangera... C'est la place de Justine quand nous sommes seules, c'est-à-dire tous les jours. Nous prenons nos repas ensemble, avec Pierre.

— Mais appelle-la donc, s'écria Adélaïde allégée, en revivant. Je ne veux pas que rien soit changé aux habitudes de la maison.

Mais la nourrice tardait, elle voulut monter voir elle-même. L'enfant, couché au giron, les jambes ouvertes, avec le tortillement joueur de ses orteils en l'air, ne finissait pas de téter, les doigts éployés sur la rondeur du sein. Un creux, à chaque succion, mettait le tremblement d'une ombre dans la joue; celle-ci se gonflait quand le lait jaillissait ; et par filets, une goutte azurine quelquefois coulait du menton, se perdait dans l'échancrure de la chemise. Mme Rassenfosse regardait battre le ventre à petits coups dans la continuité de cette lapée.

La petite tête noire, en l'entendant approcher, quitta la poitrine nourricière et se tourna vers elle. Aux bras qu'il tendait ensuite, un attendrissement la remua, une secousse de vraie affection pour cette pauvre chair anonyme, un regret amer des caresses d'un père. La nounou voulait l'habiller, mais elle le prit dans un large baiser dont elle lui couvrait toute sa poupine nudité rose, et le descendit à Ghislaine.

— Tu sais, quand les grand'mères s'y mettent!

— Oh bien ! oh bien ! Mais je vous avertis, n'allez pas le gâter trop. Mon Pierre est un véritable tyran.

Enfin, la femme de chambre servait le déjeuner. Mme Rassenfosse, reprise par sa manied'inquisition, s'enquit du personnel, des chevaux, du train de la maison. Tout paraissait bien simplifié depuis la visite de Jean-Éloi : Ghislaine n'avait gardé que le cocher, le jardinier, deux filles de service. Il lui restait à l'écurie ses deux poneys C'était

ladépensed'une moyenne fortune bourgeoise. Mme Rassenfosse la félicita.

— Tu es comme moi, je reconnais mon sang... Vois-tu, sans une sage économie...

— Oh ! de l'économie 1

Elle secoua la tête, parut tourmentée d'un penser humiliant.

— Non, ce n'est pas ce que vous croyez. Des mots affluaient, elle ferma les yeux

pour se reprendre. Un court silence suivit, puis avec un rire nerveux :

— Au fait, oui, des économies, si vous voulez. Après tout, je mène une vie très retirée, je ne vois personne. A quoi m'eût servi ce surcroît de dépense ? Il m'avait pris la fantaisie de dresser moi-même une bête très belle et très fine, vous savez, ma jument fleur de pêcher. Mais elle demeurait rétive malgré tout : je m'en suis défaite. Quant aux alezans de mon père, ils ne quittaient pas l'écurie, Frantz ne les attelait qu'au break, les jours où il allait s'approvisionner à la ville. Il me reste mes deux poneys, cela me suffit.

— Je t'admire. Te voilà devenue une femme pratique, oh 1 tout à fait. Et cependant Dieu sait si tu avais la passion des chevaux !

— C'est vrai, mais Pierre m'est venu, et alors tout a changé. Il est le vrai maître de la maison ; c'est lui qui commande.

Mme Rassenfosse, soudainement attristée, pensa :

— Elle ne médit qu'une partie de la vérité. Le cocher ensuite arrivait prendre les

ordres. Tous les jours pendant deux heures on promenait l'enfant en voiture ; le grand air l'endormait; on rentrait le coucher pour le reste de l'après-midi.

— Eh bien, mais, fais atteler, fit Adélaïde. Nous le promènerons ensemble.

Elles roulèrent dans une chaleur d'aprèsmidi ventilée mollement, la nourrice sur la banquette d'avant, Mme Rassenfosse et sa fille assises à l'arrière. C'était le paysage des plaines verdoyées à l'infini, de grandes lignes courbes ou planes reculant les horizons, uniformisées par l'égale altitude des blés, et quelquefois, dans le quadrillage des enclaves, parmi les damiers des cultures, la pointe avancée d'un hameau. Une glèbe de rapport, une aire maraîchère et vénale, toujours cavée par les labours, rayée par les hersages, terreautée de race en race en tous sens, récusait l'agrément. Même pastellée de verts frais, légers, la terre y restait grave, évoquant les servages, dénonçant les labeurs sans nombre,

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fatiguant l'œil par sa monotonie sans ragoût. Mme Rassenfosse se suggéra l'hiver, la mort des ciels sur la nudité rebutante des sillons, l'ennui de cet exil rural, tolérable seulement pour d'anciens terricoles.

— Ma pauvre amie 1 ce que tu as dû souffrir ici toute seule 1

— Oui, mais seule, toujours seule, car enfin... Elle soupira, une interrogation vague au bout de la phrase qu'elle ne finissait pas.

— Ah 1 par exemple oui. Parfaitement seule, ma mère.

Mme Rassenfosse n'osa brusquer les aveux ; elle sentait un mystère, un haut mur rigide, une hermétique clôture autour de la Rasepelote, et chez Ghislaine une force de résistance. D'ailleurs le secret, bien mûri, tomberait tout seul.

— Enfin, si c'est ton goût, dit-elle.

Les ombres s'allongèrent, une fraîcheur coula, glaça les teintes vives, fit fermenter les arômes. Elles rentraient au château, s'amusaient d'un tour de parc, pendant que Justine couchait Pierre. Dans l'allée, le garde champêtre vint à leur rencontre ; il apportait un papier. C'était le maire qui le déléguait pour une signature. Il demanda le vicomte. Enfin 1 pensa Adélaïde avec une légère angoisse.

— M. le vicomte est absent, répondit Ghislaine. Je ne sais quand il rentrera.

Elle était très calme, les yeux droits, sans honte. Le brave homme s'en alla en offrant de laisser le papier.

— Comme vous voudrez, mon ami.

Remettez-le à l'office.

Mme Rassenfosse émit négligemment :

— A propos, c'est vrai... Que devient-il, Lavand'homme ?

Ghislaine tressaillit; une courte rougeur lui monta aux joues. De la pointe de sa bottine ensuite, elle faisait voler un caillou.

— Tenez, non, laissons cela.

— Tu as tort, fit Mme Rassenfosse, qui sentait la minute décisive. Ne suis-je pas ta mère? n'ai-jepas droit?

— Un droit, ah I oui.

Elle traînait sur ce mot, amère, ironique. Un peu de fébrilité lui passait dans les mains qu'elle joignait à sa ceinture. Et tout à coup elle parut se parler à elle-même :

— Après tout, c'est vrai, pourquoi pas ? Je n'aurais rien dit autrefois... mais à présent, à présent... Ah 1 non, vous ne devineriez jamais 1

Elles s'assirent sur un des bancs de l'allée.

— Sachez-le donc, M. de Lavand'homme avait une maîtresse. Le patrimoine dissipé, à bout d'expédients, il fallut aviser à se refaire une fortune. Mon Dieu 1 il advint ce que vous savez... Mais ce que vous ne savez pas, c'est que ce fut cette maîtresse qui présida à toute l'affaire. Ici l'histoire devient vraiment intéressante. Oui, cette femme d'une intelligence évidemment supérieure à M. de Lavand'homme fit elle-même les prix, débattit le marché... L'homme d'affaires, ce fut elle.

— Tu as raison, laissons cela, interrompit Mme Rassenfosse.

— Mais non, c'est très curieux, vous allez voir. Enfin ce jour-là arriva... Ohl j'en parle très à l'aise. Nous descendîmes au relais fixé, la maîtresse y descendit aussi... Il n'est même pas bien sûr que M. de Lavand'homme ne passa pas la nuit avec elle. Du moins, il eut la discrétion de me laisser seule. Et, ajouta-t-elle après une pause, je crois qu'il fit bien, car, s'il avait insisté, je l'aurais tué.

Sa voix s'égalisait, sans vibration; elle énonça l'idée du meurtre comme un acte négligeable de la vie. Mme Rassenfosse, épouvantée, tout à coup très pâle, comprit qu'elle n'exagérait pas et qu'elle eût fait comme elle disait.

— Mais passons, reprit en souriant cette fille de haute trempe, puisque cela n'eut pas lieu. Aussi bien mon récit touche à sa fin. M. de Lavand'homme fit une courte apparition ici... Je constate qu'il n'abusa pas de ma patience... Cette femme, d'ailleurs, lui dictait son devoir. Elle avait pris un appartement à Mézières; ils se voyaient à peu près tous les jours. Un matin, M. de Lavand'homme partit pour Paris. Ils y vivent ensemble quelque part, un petit hôtel, des chevaux, un train de maison... Après tout, conclut-elle en plissant ironiquement les yeux, n'est-ce pas dans la logique? le vrai mariage était de leur côté : ils n'ont fait que reprendre et continuer une vieille habitude. Oh! je suis devenue une philosophe, j'ai appris à raisonner la vie.

— Celle-ci, songea Mme Rassenfosse, a bien l'esprit positif de son père. Dès lors, comment se fait-il qu'ils s'entendent si peu?

Elles se taisaient. Le secret révélé maintenant mettait entre elles des espaces froids,

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les reculait vers des pôles opposés, presque hostiles. Adélaïde, toute lâche, eût voulu trouver un mouvement, embrasser avec un peu de bonne passion sa fille. Sa maternité lui échappa. C'était la vieille honte, le pacte infamant, qui encore une fois s'interposait. A la fin elle s'efforça :

— Tu es forte, tu envisages froidement les choses... C'est après tout le seul moyen.

Mais tout à coup sa haine contre Lavand'homme remontait.

— Eh bien, non, tu as tort... Cet homme est un monstre. Écoute, il faudra rompre... La conduite de M. de Lavand'homme nous fournit à présent des armes. Tu es trop jeune pour te résigner à vivre cloîtrée.

Ghislaine haussa les épaules.

— Mais du tout, M. de Lavand'homme a agi comme seulement il pouvait agir. Je ne lui reproche rien. D'ailleurs, à quoi bon? Ma vie est refaite, elle a un axe. J'ai mis mon bonheur dans mon enfant. Comprenez donc cela, ma mère. Et Pierre, je vous le jure, deviendra un homme. On verra bien de quel côté sera l'honneur... l'honneur...

Ce mot qu'elle répétait tisonnant en elle des braises mal éteintes, elle se montait contre l'éducation de la famille, conseillère d'indolence et de lâcheté. Quand on a appris aux filles à monter achevai, à danser, à laver une aquarelle, à minauder derrière un éventail, on s'imagine leur avoir enseigné la vie. De tout le reste, il n'est pas question, et cela, ce reste, justement, c'est la vie, les surprises du cœur, le mal de la chair, le devoir, puis au bout l'enfant qu'il faut élever en prenant exemple sur les devanciers... Et je ne parle pas des garçons. Allez, ils sont jolis, mes frères. Si les Rassenfosse n'ont qu'eux pour soutiens, c'en sera bientôt fait de nous. Notre race est finie, je vous le dis, ma mère, s'il ne vient pas un homme, si un cœur fort n'arrive à temps pour la sauver. Moi, du moins, j'ai mon orgueil. Je ne consens pas à l'honneur tel que l'entend mon père, l'honneur pour le monde, quand au fond c'est l'abjection irrémédiable. Ahl je sais, vous n'êtes pas habituée à un pareil langage. Mais votre fille a bien changé ; on m'a crevé les yeux avec un ffer rouge, et à présent je vois. Eh bien, si quelqu'un doit sauver la famille, ce sera Pierre, ce sera mon fils.

Elles se rapprochèrent du château; la nourrice, d'un geste de la main, avec le rire

jaseur de sa grande bouche de paysanne, de loin les désignait à l'enfant.

Mme Rassenfosse, travaillée d'un besoin d'affairement, se conféra dès le lendemain de multiples et oiseuses occupations. La manie de surveillance dont à Empoigny elle bousculait l'office se raviva dans sa rage à fouiller les armoires, à inventorier la casse, à déplorer l'inutilité de certaines dépenses.

— Vois-tu, ma chère, il y a chez toi un coulage évident. Le livre de la cuisinière est à n'y pas voir clair. Tu devrais faire comme moi, descendre à la cuisine, leur tomber sur le dos, exiger des comptes tous les soirs. Comme disait ma maman à moi, il n'y a pas d'économies de bouts de chandelles. Ah ! si je n'avais pas été regardante, Dieu sait où nous en serions, avec ton père!

Ce matin-là, un ennui rendait Ghislaine distraite et nerveuse. En parcourant son courrier, elle avait mis la main sur une lettre, se bornait à lire l'écriture de l'adresse, la déchirait ensuite en petits morceaux sans l'ouvrir.

Mme Rassenfosse s'était étonnée.

— Bah! j'en ai assez ouvert pour me douter de ce que celle-ci doit contenir.

Un silence, puis Adélaïde interrogeait d'un mot :

— M. de Lavand'homme?

Ghislaine ne retenait plus sa colère.

— Tenez, en me restreignant jusqu'au dernier denier, c'est à peine s'il me serait possible de combler la voracité de cet homme. Savez-vous ce qu'il y avait dans la lettre? Une demande d'argent comme dans toutes les autres. C'est de ma dot que j'entretiens à présent sa maîtresse.

— Mais c'est une infamie! se désola Mme Rassenfosse. Ah ! je comprends tout maintenant, la maison réduite, les chevaux vendus, le sacrifice de tes goûts. Vraiment, il ne nous manquait plus que cela ! N'étais-je pas assez punie déjà par ta vie reléguée en ce pays sauvage ?

— Eh bien oui, c'est vrai, je ne voulais pas vous dire, je voulais garder cet ennui pour moi, comme les autres. Mais à la fin mon cœur éclate. Quand mon père est venu, il a essayé de me mettre en garde, je lui ai répondu qu'après tout cet homme était le maître de manger à sa faim, que j'entendais jusqu'au bout lui laisser le droit de se payer sur ma fortune... Mais alors, c'était bien différent, mon Pierre n'était pas venu...

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A présent, ohl à présent, je veux rester sourde, j'aurais bec et ongles pour me défendre.

— Tu vois bien, fit Mme Rassenfosse en sortant après un assez long temps de ses réflexions tu vois bien qu'il faut; rompre. Laisse-nous faire, tu as bien assez souffert comme cela.

Ghislaine eut un geste vague de la main.

Le grand événement se réalisait. Toute la famille l'attendait, mais l'accueillit diversement. Ce mandat de député octroyé à Eudoxe, en haussant la branche des Jean- Honoré, diminuait les Jean-Eloi.

A table, en dînant, Adélaïde éclata :

— Eh bien, ça y est. Votre frère, cette fois, prend la tête des Rassenfosse. Nous allons nous traîner, nous, à la remorque. C'est votre faute aussi si vos fils n'arrivent à rien. Il fallait mieux les diriger.

Il haussa les épaules : les femmes, avec leur vue courte, n'envisagent que les conséquences immédiates. Cette élection d'Eudoxe qui, pour elle, impliquait une idée d'antagonisme, resserrait, au contraire, la famille dans l'accomplissement de son rôle social. A présent qu'un des leurs siégeait à la Chambre, l'affaire de la Colonisation allait enfin aboutir aux réussites plénières. Après un lancement fructueux, après l'initial et universel engouement pour une entreprise patronnée par le ministère lui-même, les journaux de l'opposition avaient insinué la plausibilité d'une savante flibusterie. Le conseil d'administration ne s'était que péniblement tiré d'un procès nécessité par un libelle diffamateur. L'opinion publique, de son côté, commençait à s'inquiéter du peu de solidité d'une spéculation, au début entourée de garanties et qui tout à coup suscitait d'universels mécomptes. Une centaine d'hectares, dans le moins ingrat terrain, seuls avaient maigrement levé en seigles et en tubercules; et c'était tout, le reste continuait à poudroyer en des aspects de lande morte. En attendant que la noue revéche, à force d'irrigations, de jus et de sels chimiques, se décidât à germer. Rabattu, agréé adjudicataire des travaux, jetait là son armée de maçons. Des rues, bordées d'installations agricoles, de petites fermes, de villas, rayèrent les

— 5o — LA FIN DES BOURGEOIS

arènes, découpèrent au travers leurs perspectives de cubes et d'équerres. Malgré tout, la location languissait : c'était comme une défiance hostile du terrien pour ces bâtisses d'un type qui puait les banlieues urbaines et lui changeait ses traditions rurales, pour ce bouleversement d'un pays sur lequel le labeur des ancêtres n'avait pas mordu et qui, loin des routes, en ces territoires aux agglomérations distantes, semblait, en dépit des boniments, voués à l'irrémédiable solitude. Le crédit d'Eudoxe, légiférateur, bien en cour auprès du ministère, inévitablement influerait sur l'entreprise. L'État créerait des voies de grande communication qui relieraient aux anciens les nouveaux villages; ceux-ci, légalement reconnus, cesseraient d'être une fiction.

— Et d'ailleurs, ajouta Jean-Éloi après avoir énuméré les avantages qui résulteraient de la haute situation d'Eudoxe, si je n'ai pas su diriger mes fils, vous n'avez pas su mieux que moi conduire vos filles.

Toujours, dans leurs querelles, ils rebuvaient ce vinaigre. C'était la misère de la maison, cette fin inconjurable d'une race à travers leurs enfants, cette forte sève des Rassenfosse tournée à d'aigres lies dans leur maladive et vicieuse descendance. Ils se ratatinaient dans leurs rancunes, se séchaient du dépit de leurs torts, avec des arguments dont ils se blessaient. Un exploit d'Arnold, surpris avec la femme d'un de leurs fermiers d'Empoigny, envenimait leurs ennuis. Le mari, mal en ses affaires, maintenant les menaçait d'un scandale si on ne le dédommageait fructueusement. Malgré Arnold qui eût préféré un massacre, Jean-Éloi se décida à payer. Leur haute fortune constamment leur valait de ces avanies; il semblait qu'une conspiration sans trêve s'ourdît autour d'eux pour les saigner dans cet argent qui était leur gloire. Le cocuage prémédité du ruffian n'était qu'une des formes de l'exploitation qui les assimilait à un gros gibier happé par des meutes allouvies.

L'éventualité du divorce de Ghislaine, en leur suscitant un nouveau tracas, accusait irrémédiablement les syphilis morales qui rongeaient la famille. Ils avaient cru obvier à un désastre et conjurer l'avenir par de frauduleuses machinations. Celles-ci, au lieu de les délivrer, se retournaient contre eux. Voilà qu'il fallait défaire la sacrilège et laborieuse union, délier des nœuds industrieusement

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torses. Ils se sentaient pris à leurs propres glus. Jean-Éloi, aux pressantes pétitions de safemmequi réclamait de diligentesenquêtes, une immédiate procédure, opposa des temporisations. On avait tout à craindre de Lavand'homme : il était capable de leur lâcher en plein tribunal leur ordure. D'ailleurs (et l'argument cette fois toucha Adélaïde) un temps viendrait où, traqué par les dèches, il se livrerait lui-même.

Le mandat d'Eudoxe surtout fut savouré des Piébœuf. Ils y virent une garantie pour la réussite et l'impunité de leur grand projet, cette expropriation forcée de leur charnier et l'édification sur ses aires déblayées d'un quartier neuf, La Ville enfin s'était émue de la continue mortalité qui dépeuplait ces voiries infectieuses ; des rapports de médecins avaient dénoncé l'urgence d'une vaste saignée; mais l'incurie des gros bourgeois de l'édilité toujours atermoyant une solution, les homicides Piébœuf mûrissaient leur espoir d'une prochaine épidémie. Leur conjonction avec Akar et Rabattu, depuis le pacte intervenu à la noce de Cyrille, se notifiait décisive; elle opérait maintenant en d'efficaces trafics, en de basses et véreuses spéculations, en des soutirages d'argent variés qu'ils complotaient ensemble. Ces deux intégrales crapules, ces irréductibles larrons dont on retrouvait la main au fond de toutes les razzias, n'avaient pas répudi<f Jean-Éloi; mais, sa probité ne condescendant pas à leurs petites filouteries sournoises, ils l'utilisaient pour les grandes extorsions. Au contraire, les Piébœuf, rapaces et tentaculaires, toujours reniflant le gain, si dégoûtant qu'il fût, brassaient frénétiquement les tripotages quelconques pour lesquels leur connivence était requise. L'élection d'Eudoxe devint pour eux tous un tremplin.

Une intrigue à la fois politique et amoureuse coïncida avec l'élection de l'adonis de la Doctrine : ce furent les arrhes de son dévouement à la cause des Grosses têtes flatueuses, un premier remboursement des avances que lui faisait le Pouvoir. Eudoxe, décidé à rompre avec Mme Fléchet, fatigué d'une liaison qui menaçait de s'éterniser et à laquelle cette femme très éprise s'opiniâtrait avec l'ardeur de ses quarante ans, eut l'idée de spéculer sur ce tenace attachement pour réintégrer le riche Fléchet dans ce parti qu'il boudait depuis sa rupture avec Sixt. Pendant quinze jours, Mme Flé-

chet épuisa les implorations pour le joindre dans l'appartement qu'Eudoxe avait loué au faubourg et où la pauvre passionnée ne se doutait pas qu'il en amenait d'autres qu'elle. Quand Eudoxe jugea sa souffrance mûre pour la suprême victoire qu'il en voulait tirer, il lui transmit en deux mots le rendezvous dont l'espoir toujours déçu la faisait mourir. Elle y accourut mourante, en effet, suffoquée par les refoulements de tous les sentiments qu'elle était obligée de dissimuler chez elle devant son mari et ses enfants, tellement accablée de la joie de le récupérer qu'elle se laissa tomber de ses bras et s'abattit dans un fauteuil.

— Quinze jours, non pas même sans me retrouver près de toi, mais sans une parole de toi ! dit-elle en sanglotant. C'est trop rude aussi. Je ne puis retenir mes larmes pour tout cet abandon dont il me semble que je doive souffrir jusqu'à la fin de mes jours.

Dans la faute, elle était demeurée la femme simple et droite des impulsions intérieures. Moins spontanée, elle se fût rendu compte qu'une rouerie sèche et réticente pouvait seule venir à bout de retenir le facile vainqueur à qui ne résistaient pas les femmes. Eudoxe, en remuant ses pouces derrière le dos, se promenait par la chambre. Il pensait avec ennui :

— Qu'elles sont donc lassantes à se montrer ainsi spongieuses 1 Si elles se doutaient comme je me sens peu fait pour essuyer leurs lessives !

Il vint lui prendre la main et, s'asseyant près d'elle :

— Voyons, vous n'êtes plus une enfant... Soyez donc raisonnable. En tout cas, il conviendrait de s'expliquer. Nous ne sommes plus d'âge à jouer les ingénus.

Mais, avec la ténacité éplorée d'une femme trop longtemps éprouvée et qui reboit ses douleurs, elle se remettait à gémir sans relever l'ironie cruelle de ces mots qu'elle ne paraissait pas avoir entendus.

— Pourquoi m'as-tu délaissée ?

— Non, fit-il avec un claquement de langue ennuyé, pas de scène. C'est bien inutile. Et puis, tu t'exagères tout. Je te délaisse si peu, pour parler comme toi, que je suis venu et que nous voilà ensemble. Il faudrait cependant bien admettre que ma vie nouvelle n'est pas faite pour me laisser beaucoup de loisirs. Je suis encombré, je ne sais où donner de la tête.

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Elle tamponna rapidement ses yeux avec son mouchoir et la lui mettant sur la bouche, cette batiste toute mouillée de sa peine, elle eut la force de lui dire en souriant :

— Tais-toi. Tu aurais trop de raisons à me donner. Et à quoi bon ? Est-ce que mon coeur ne t'absout pas à l'avance ? Mets-toi près de moi, prends-moi dans tes bras, défends-moi contre les faiblesses de mon amour. Tu sais, ce n'est pas vivre, tout le temps que nous passons loin l'un de l'autre.

— A la bonne heure. Moi aussi d'ailleurs — (il eût voulu trouver un élan, s'emballer dans un mensonge sincère) — eh bien, oui, c'est vrai, est-ce que tu crois que nos longues séparations ne me pèsent pas ? Ah 1 les bonnes heures d'autrefois, hein ? En ont-ils vu, ces murs ? Va, plutôt que de m'accuser, tu devrais me plaindre. Des séances en sections, des rapports à écrire, des courreries chez les ministres, une meute de gens pendus à ma porte : je n'ai plus une minute. Comment veux-tu qu'avec une pareille chienne de vie je puisse encore trouver le temps de t'aimer?

— Cette fois, tu l'as bien dit, fit-elle tristement.

— Mais non, comprends donc, ce n'est pas mon sentiment pour toi qui peut être mis en cause. Je parle de nos entrevues, des joies à nous rencontrer ici dans le secret de cette chère petite solitude. Ah ! si tu m'aimais aussi profondément que tu veux bien le dire...

— En douterais-tu ?

Il la baisa dans les cheveux et se remit à arpenter la pièce avec des coups de tête dans le vide dont il avait l'air de ponctuer ses phrases.

— Non, je ne doute pas de ta bonne affection. Mais là, je voudrais qu'elle se montrât un peu plus active pour moi. Il lui manque, à ce cœur charmant, non pas la faculté du sacrifice (Dieu merci ! je serais le dernier des hommes en la niant), mais la faculté du dévouement efficace, du dévouement militant, si tu veux. Oui, te voir entrer dans mes intérêts, m'aider de toutes tes puissances de femme, être mon auxiliaire dans mes luttes... Car enfin, ma chère, ajouta-t-il en s'amusant de l'importance qu'il se donnait, je suis devenu un des lutteurs les plus en vue du ministère. Le mot n'est pas de moi, il court les journaux.

Les pâles yeux violets de Mme Fléchet,

d'entre leurs moites cernures, se projetèrent vers lui comme si, dans l'ardeur dont elle le regardait, c'était l'offre de toutes les soumissions de sa vie que, pour affermir des liens détendus, elle mettait à ses pieds.

— Que faut-il que je fasse? Je le ferai.

Il la prit sur ses genoux, lui noua la ceinture de ses bras.

— Ohl Ce que j'ai à te demander pour l'instant n'est pas bien terrible. Bref, il s'agirait de décider ton mari à faire sa paix avec le ministre.

Une déconvenue plissa le visage de Mme Fléchet. Elle répondit un peu nerveusement :

— Tu n'y penses pas. M. Fléchet a ses idées ; il n'est pas facile de l'en faire sortir.

— C'est précisément pour cela. Il n'y a véritablement qu'une femme de qui l'on puisse attendre l'adresse nécessaire pour amener un homme à résigner d'anciennes rancunes. Et, dit-il en lui souriant avec un regard froid, j'ai compté que tu serais cette femme.

Elle se débattait en de visibles angoisses. Eudoxe haussa les épaules.

— J'ai des raisons, de fortes raisons pour souhaiter cette réconciliation. Où serait ton mérite à m'aimer si tu ne trouvais dans ton amour le courage de vaincre un scrupule, après tout bien peu sérieux ?

— Et puis, dit-elle au bout d'un instant de réflexion, comme se laissant aller à continuer tout haut une délibération intérieure, jamais, avec M. Fléchet, nous n'abordons cet ordre d'idées. M. Fléchet et moi sommes séparés par tant de choses, celle-là et bien d'autres que tu ne peux savoir. Ah 1 ceci surtout, mais c'est bien difficile à dire. Depuis que je suis à toi, entends-moi bien, c'est toute à toi que j'ai voulu être. Et alors...

— Bon, pensa-t-il prosaïquement, elle voudrait me persuader qu'elle ne couche plus avec Fléchet. C'est invariablement cela qu'elles disent toutes. Eh bien, ma bonne amie, fit-il, que veux-tu que je te dise ? C'est un tort. Une femme ne doit jamais résigner le devoir conjugal. On ne sait pas ce qui peut arriver. Si tu m'avais consulté...

Elle l'interrompit doucement :

— Vous croyiez donc que j'en eusse été capable ?

Mais il n'était pas homme à comprendre

lediscret reproche qui, en cette interrogation,

1 trahissait un cœur blessé, encore moins à se

CAMILLE LEMONNIER

laisser attendrir par l'effarouchement du plus délicat des sentiments de la femme.

— Après tout, ton mari est ton mari. Je n'aurais vu là rien que de très naturel.

Elle tordit ses mains, s'écria avec un réel désespoir :

— Il ne comprend donc pas que c'est lui alors que j'aurais été contrainte de tromper!

— Finissons-en, dit Eudoxe en l'écartant de ses genoux. Aussi bien les casuistiques féminines nous échappent, à nous autres hommes. Ton mari pouvait devenir entre nous un trait d'union. En l'associant sans qu'il s'en doutât à mes projets et à mon avenir, je vous en gardais à tous deux de la reconnaissance. Sixt eût appris ma participation à cette œuvre de rabibochement qui lui tient à cœur ; il me l'eût payée de surabondants équivalents. Mais ton pusillanime amour s'effare d'une entremise que toute autre femme accepterait sans nulle hésitation. En outre, tu me confesses la désorganisation de ton ménage; je ne veux pas être une gêne pour ta vie. Un galant homme ne consentira jamais à rendre une femme malheureuse par sa faute.

Mme Fléchet, à l'idée de perdre encore une fois et pour jamais l'homme envers qui chaque minute de son douloureux amour avait été l'immolation d'un attachement et d'une religion, se sentit sombrer dans une immense et soudaine lâcheté. C'était sa vie qui se jouait en cet instant, le précaire bonheur gagné par six mois de mensonges et de tromperies, tout au moins les fragiles et intermittentes éclosions des heures que, dans son grand aveuglement volontaire, elle se persuadait être encore les bonnes et les heureuses.

— Alors (elle s'en était venue à pas lents, réfléchis, comme en songe, appuyer ses mains à l'épaule d'Eudoxe, et lui parlait d'une voix éteinte, sortie des crépuscules de l'âme), alors les soumissions de M. Fléchet sont donc l'enjeu de ce pauvre reste d'amour ? C'est lui qui décidera entre nous de la rupture ou de la continuation de ce qu'il peut encore te rester au cœur d'attachement pour moi ?

Il releva la tête sans lâcher ses journaux.

— La question, ainsi posée, ne me plaît pas, machère. Je ne vous mets pas à l'épreuve, remarquez-le bien.

Elle se pencha et le baisa avec emportement.

— Mais est-ce que je ne t'appartiens pas corps et âme ? Est-ce que tu n'es pas le

maître qui commande souverainement? Estce qu'il m'est possible de me résigner à te perdre ? Je ne puis vivre sans toi, tu m'es d'autant plus cher que ce n'est qu'à travers toi que je me pardonne l'infamie de ma vie. Dussé-je y perdre mon âme, je t'obéirai, je serai jusqu'au bout ta docile esclave. Reçoisen pour gage ce triste mouchoir trempé de mes larmes. Tu seras le maître de le brûler après. Mais du moins tu sauras qu'elles ne sont, ces larmes, que la millième partie de toutes celles que j'ai déjà versées pour toi.

Le mouchoir fut découvert le lendemain par Mme Rassenfosse. Eudoxe, descendu à la rue, l'avait tiré de son gilet, mais, n'osant s'en débarrasser devant les passants, il l'avait relégué dans une poche de sa redingote, en se promettant de le jeter au feu, rentré chez lui. Cette pitoyable relique d'amour ensuite lui sortait de la mémoire ; il l'oubliait dans ce vêtement qu'au matin son valet de chambre remisait en y substituant la jaquette avec laquelle son maître partait abattre à cheval ses deux heures de bois. Sarah, fourgonnée par ses jalousies, devenue soupçonneuse au point de prolonger, pendant ses absences, de minutieuses enquêtes dans l'appartement de son mari, montait ce matin-là chez lui, et, en fouillant ses poches, mettait la main sur le mouchoir révélateur. Un grand M brodé parallélisait ses jambages dans un des coins du fin tissu roulé en tampon, fripé en menus recroquevillements, comme gommés par la décantation salée des larmes.

Elle restait tout un temps, cette batiste encore détrempée entre les doigts, la tournant et la flairant avec d'effrayants battements de cœur. Rebroussée, jaune comme un coing, vieillie subitement de dix ans, la face ratatinée et convulsée, un tremblement aux mâchoires qu'elle ne savait plus fermer et qui happaient le vide, elle se sentait vrillée vive par le rongement de myriadaires helminthes, dévastée par des miserere de rage et de douleur qui ensuite la roulaient à terre, mordant ses poings, cognant de la tête les tapis. Et tout à coup cette grosse fureur animale s'usait, il lui venait à la place l'ironie du plus déroutant des sentiments dont puisse s'exaspérer chez une femme la passion outragée. Une volupté corrosive de soufl'rir cette fois pour un mal certain, après la torture des jalousies sans cause précise, une acre et studieuse jouissance à s'avérer les certitudes de la trahison, au sortir des doutes où elle s'était

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toujours débattue, lui instillèrent des poix enflammées, diligentèrent en elle des braises piléeâ dont la cuisson, par une perversion du sens de la douleur, finissait par la supplicier délicieusement comme l'hyperesthésie d'un spasme. Elle savait maintenant qu'Eudoxe la trompait ; l'M du mouchoir lui révéla la complice de leur double adultère, cette Mathilde Fléchet qui, mettant à profit ses grandes entrées dans la maison pour lui dérober son mari, la dupait par ses austérités de femme d'église. Pas d'hésitation possible : c'était bien elle, c'était là le chifi^re brodé sur son livres d'heures, imprimé sur ses lettres. Et elle se remémora le frauduleux regard surpris un soir de fête, le regard qui déjà en ce temps les dénonçait amants. Sans nulles preuves, n'ayant pour corroborer le furtif indice que la persuasive et subite aversion qui dès ce moment l'aliéna de son ancienne amie, die avait continué à la recevoir avec la perfidie d'un merveilleusement aimable sourire, la voix et la main comédiennes, gardant jalousement le secret de l'outrage, se bornant à n'avoir pas l'air de les surveiller quand ils se rencontraient chez elle. Mais ils se surveillaient encore bien mieux, car jamais une fêlure à l'indifférence polie dont ils se gardaient ni un oubli des visages à symphoniser une oeillade, ni telle autre défection de leur vouloir, ne les trahirent. Mme Fléchet, seule, en évitant d'en rien dire à Eudoxe, avait deviné l'ennemie et, de toute sa retorse duplicité de femme et de dévote, s'était mise en garde, de peur de lui abandonner grand comme ça de leur secret où ensuite le secret tout entier eût passé. Quant à Eudoxe, roué, clandestin, d'une sournoiserie de maquignon près des femmes qu'il possédait, perdant à force d'en avoir eues jusqu'à l'air de les désirer, c'était sans peine que devant les deux amies, qu'il trompait l'une pour l'autre et qu'il trompait avec d'autres encore, sa dissimulation prenait des allures de bonne franchise. Sarah et Mme Fléchet lui gardant le silence, toutes deux murées dans ce qu'elles savaient, arc-boutées dans la défensive et le qui-vive, il demeura l'unique des trois, bien qu'il fût l'enjeu de leurs ténébreuses rivalités, à ignorer les transes et les colères de ces deux femmes également passionnées pour lui.

Mme Rassenfosse se convainquait enfin qu'une douleur de femme avait répandu sur cette batiste la sève vive des larmes. Ce fut alors, au milieu de ses jaloux enragements,

une délivrance des images qui l'avaient persécutée, une détente de sa chair retournée sur des claies, tenaillée par des étaux, flambée sur des grils. Elle ne cessa pas de croire qu'ils la trompaient, mais autrement que, dans les vertiges et les mensonges de sa foi martyrisée, elle l'avait cru d'abord. Un cœur blesséavait saigné là ses épreuves; ces pleurs dénonçaient des orages, des détresses, la peine du mauvais amour humilié et contrit. Elle se la persuada malheureuse, ulcérée de plaies inguérissables, traînant son mal comme une lèpre attachée à ses os. Qu'elle l'aimât jusqu'à en mourir, cet homme léger dont peut-être elle avait seulement amusé le passager caprice, qu'elle se tordît à l'espalier de sa passion comme une liane crépitante de tous les feux du désir méprisé, si ce n'était pas un assouvissement pour la haine qu'elle lui vouait, c'était déjà la saveur d'une première gorgée de miel à sa faim acide, en attendant de lui manger le cœur à pleines dents.

Quand, au dîner, elle se rencontra avec Eudoxe, aucun signe extérieur ne manifesta la crise tumultueuse d'où elle sortait. Cette âme effrénée s'adjugea la force de s'exhiber, étale et limpide, de la joie aux yeux. Et par un prodige de constance dans la fraude, elle recommençait à lui sourire le lendemain et les autres jours, comme si vraiment rien ne s'était passé qui pût altérer sa quiétude. Jamais Eudoxe ne se douta des amas de laves incendiées qui pendant une semaine bouillonnèrent sous la symétrie un peu froide de cette beauté d'automne aux gestes lents, aux habituels airs de visage négligents et placides. En apprenant plus tard par Mme Fléchet leur liaison surprise, il put espérer qu'elle s'était résignée à lui allonger la bride, puisqu'elle eût été en droit de l'accabler et qu'elle s'était tue.

Mme Rassenfosse ne cessa pas un jour de porter sur elle, dans la chaleur de sa peau, le mouchoir accusateur, comme le talisman même de sa détestation, comme un impie et réconfortant scapulaire qui, si elle avait été capable d'une défaillance, eût ravivé immédiatement la tiédeur de sa haine. Mais cette haine adhérait à sa vie aussi étroitement que cette frêle trame à sa chair. Elle eût pu marcher nue sous ses robes que le petit mouchoir lui eût tenu lieu de chemise et qu'elle eût encore trouvé le moyen d'en recouvrir toutes les parties de son corps où elle portait sa haine, c'est-à-dire dans son corps entier. Ce

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fut là le secret de sa force : tandis qu'auprès de son mari elle récusait jusqu'au soupçon de l'injure, elle savait qu'elle n'aurait eu qu'à la retirer de son corsage, cette batiste trempée, mouillée d'anciennes douleurs dont il était la cause, pour le confondre par un irrécusable témoignage.

Mme Fléchet ne manquait jamais de lui faire visite le jeudi, qui était son jour. Mais ce jeudi-là Mme Fléchet ne se montra pas, pour une raison que Mme Rassenfosse ne pouvait pas savoir et qu'Eudoxe savait déjà. C'est que Mathilde et son mari, comme en un retour de la lune de miel, étaient partis pour Rome où cette maîtresse trop servile, revenue à ses soumissions d'épouse, comptait bien, en échange du devoir obéi, obtenir l'abjuration des anciennes rancunes de Fléchet. Sarah, qui ignorait cette histoire de ménage, eut le courage de se tourner vers EuJoxe et de lui demander devant les autres dames :

— Cette pauvre Mathilde serait-elle malade? Elle nous manque bien.

Dix jours se passèrent. Mme Fléchet utilisait nombreusement les courriers. Chacune de ses lettres à Eudoxe, à travers les effusions d'un amour qui la montrait uniquement occupée à lui obéir, heureuse des sacrifices par lesquels elle se l'attachait plus étroitement, faisait pressentir un acheminement vers les finales abdications de Fléchet. Enfin elle lui annonça lec»r retour. Fléchet se soumettait. Il éprouva la seule joie réelle qu'il eût connue avec elle et tout de suite commença ses démarches auprès de Sixt.

Quant à Sarah, elle attendait sans impatience, sûre que l'heure de la vengeance sonnerait. Une après-midi, le valet de pied vint lui passer la carte de Mme Fléchet.

— Comment! C'est donc vous, ma chère, dit-elle aussitôt que celle-ci entra. Mon mari m'en a conté de belles sur vous !

Mme Fléchet, qui avançait la main, éprouva une subite gêne à cette voix un peu haute, très musicale, où personne n'eût pu remarquer la moindre altération et qui était bien la voix dont Mme Rassenfosse l'avait toujours accueillie.

— Et peut-on savoir ? demanda Mme Fléchet en souriant.

— Mais il paraîtrait que M. Fléchet vous a tout simplement enlevée comme on enlève une jeune fille qu'on ne pourrait pas avoir autrement, une jeune fille avec qui l'on aurait

quelque empêchement, et... Enfin, c'est très drôle; je vous assure que j'ai beaucoup ri.

— Eh bien, c'est la vérité pure, ma chère. A cela près que j'avais depuis longtemps envie de revoir Rome et que j'ai choisi le moment où M. Fléchet en avait envie aussi.

— Tenez, fit Sarah, très sérieuse, vous allez bien vous moquer de moi, mais j'ai cru que c'était surtout vous... Oui, ce départ précipité, sans en riendire à personne, pas même à vos meilleures amies, et j'en suis une, n'estil pas vrai ? Ce départ comme on fuit un ennui, une peine de cœur...

Elle insista sur le mot. Mme Fléchet cessa une seconde de s'observer. Elle partit d'un éclat de rire un peu précipité, et sans regarder Mme Rassenfosse :

— Comment 1 vous avez réellement pu croire que je me dérobais à une peine de ce genre ?

— Oh! une minute seulement, le temps de réfléchir que ma bonne Mathilde est bien la dernière personne à qui on puisse prêter une aventure où le cœur serait en jeu.

— A la bonne heure !Vous méconnaîtriez bien peu.

— Aussi, vous voyez, je me rends à l'évidence. Mais le cœur par moments se comporte si singulièrement! Tenez, il s'est passé une histoire bien amusante. Vous allez voir qu'on ne peut pas toujours se fier aux apparences, même quand il s'agit d'une femme tout à fait au-dessus du soupçon. Une de nos amies, je ne veux pas dire son nom pourvous laisser le plaisir de le deviner, une de nos amies avait une liaison, une liaison très cachée... Apparemment elle se persuade encore qu'elle seule et l'homme avec qui elle s'oubliait sont au courant de cette petite intrigue. Eh bien, figurez-vous, elle eut un jour avec son amant une scène, une scène qui se termina par des larmes. Cela peut arriver à toutes les femmes... Mais voici où le récit devient piquant : elle donna à son amant le mouchoir où elle avait pleuré, la pauvre petite. L'amant, bien oublieux, ou peut-être indiff érent à cegage touchant... Mais qu'avez-vous, ma chère? Vous êtes toute pâle; voulez-vous que j'appelle?

— Non, continuez, je vous prie. C'est bien intéressant.

— L'amant donc laissa tomber le mouchoir de sa poche. Et savez-vous qui le ramassa ? Vous ne soupçonneriez jamais. Ce fut sa femme, oui, sa propre femme. Or, le mou-

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choir, éœutez-moi bien, avait une initiale. Ahl ma chère, cela soit ditpour vous comme pour nous toutes : ne laissons jamais s'égarer des mouchoirs à notre chiffre. Ce mouchoir' était marqué d'un...

Mme Fléchet fit mentalement le signe de la croix, pensa ;

— Mon Dieu ! prenez en pitié la pauvre pécheresse.

— Mais dites donc vous-même que vous savez que c'est un M, cria tout à coup Mme Rassenfosse hors d'elle-même, ravagée par cette colère amassée pendant deux semaines et dont, avec des hoquets rauques dans la voix et un geste de main qui battait l'air autour d'elle, elle lui soufflait le vent au visage. Et tenez, les voilà, vos larmes, le voilà, cet odieux chiffon ! reprit-elle en tirant de son corsage le mouchoir et en le lui jetant en travers des joues. Je l'ai gardé là, il ne m'a pas quittée. Ah 1 vous êtes la voleuse des maris de vos amies, madame la prude et la mangeuse d'hosties... Eh bien, le Dieu que vous mêlez à vos saletés cette fois n'a pas voulu être votre complice, il a permis que ce fût moi qui vous mis le nez dans votreabjection. Prenez-le donc, reniflez-le, ce mouchoir : c'est l'odeur de ma haine que vous y sentirez.

Mme Fléchet se courba profondément.

— Adieu, madame. C'est Dieu ici que je crains le plus, dit-elle.

— Oui, sortez, mais pas avant que je vous aie vidé mon cœur.

La fille des plèbes aux tignasses gluantes subitement reparut dans le vomissement de ses injures. Tendre et faible, Mathilde, en s'effaçant devant la bourrelé qui, pas à pas, dans ce calvaire de la profondeur d'une pièce à franchir, la fustigeait d'épines et de lanières trempées aux plus acres fiels, fut indéniablement la seule des deux qui, malgré et peut-être à cause de la faute, resta la femme dans cette scène cruelle où l'autre jusqu'au bout se déchaîna en toutes les furies réunies. Elle s'humilia, n'émit nulle parole, pâle et froide comme un corps de qui, pour un sacrifice, le cœur a roulé. Courbée, figure de pénitente traînant la coule et le capuce, elle crut subir la main visible dont le suprême punisseur la poussait hors de la maison outragée. Elle continua à marcher jusqu'à la poignée d'argent sculpté figurant aux panneaux de la porte le caprice joli d'une néréide, s'y appuya plutôt qu'elle ne la

faisait jouer. Mme Rassenfosse alors poussa le bouton d'une sonnerie, un valet parut.

— Chassez cette femme 1 Mme Fléchet s'était élancée. Mais sous

l'insulte qui publiquement l'assimilait à une larronne et le doigt rigide qui l'expulsait, elle sentit toute force l'abandonner. L'agonie silla, les afires montèrent, la baignèrent. Elle se pendit à la rampe de l'escalier, gémissante :

— Madame, j'ai deux enfants.

— Et moi un mari.

Elle se raidit, essaya de descendre droite,

manqua trébucher dans sa robe. Sarah, penchée de toute sa taille, rafraîchie, détendue, la regardait s'enfoncer entre les bronzes et les émaux des paliers.

Mme Fléchet trouva à la porte son coupé, s'y jeta, vaincue, toute morte. Le bruit des roues ensuite décroissait; son roulement au loin, pour la juive aux écoutes, tout à coup avait l'air, en le broyant, de passer sur le cœur qu'il emportait. Subitement, derrière les portes et les tentures, le fait se représenta ; elle perçut la vision des corps noués, les mépris froids de l'adultère, le double parjure. Que tout désormais les aliénât, cela n'en avait pas moins été. Ce fut comme si la faute toute fraîche se révélait pour la première fois. Elle s'abattit dans un fauteuil, des cris aux dents, la lie d'une ivresse mal cuvée. Ohl la misérable! elle n'a rien dit, elle ne s'est pas même défendue ! Alors c'était bien la vérité tout entière ! Et je ne l'ai pas prise à la gorge 1

Elle se leva, alla dépendre un miroir; mais la jaune image aux yeux en clous, aux lèvres rêches et bleues, l'effraya; la glace s'effrita contre le mur.

— Assez 1 assez! je suis trop laide... C'est encore elle que je revois à travers moi... Et je ne veux pas, je ne veux pas... Il faut chasser cela comme je l'ai chassée, cette femme odieuse... Et qu'il ne sache rien, qu'il me retrouve souriante, heureuse ! Oui, voilà le problème !

Toute sa volonté, elle la concentra à ne plus penser, à chercher l'oubli dans les coussins, sans mouvement, sans regards. Malgré tout, les ferments se réveillèrent, elle fut prise d'une crise de désespoir.

— Je ne peux pas... Ah! ce cœur rouge sous nos peaux brunes... Leur cœur, à elles, les filles du Dieu pâle, est laite.

A bout, elle sonna sa femme de chambre

Jl

CAMILLE LEMONNIER

«t se mit au lit. Une migraine, un mal de toute sa vie, d'affreux pincements électriques lui durèrent deux jours; elle se cloîtra, éteinte, lointaine, se refusant à voir le médecin, se condamnant surtout pour son mari. Mme Fléchet, elle, après un trajet dont elle n'eut pas même le soupçon, tassée dans un coin du coupé, des hoquets dans la ^orge, derauques sanglots qui, avec des saccades et des gémissements de poulie remontant des seaux du fond d'un puits, avaient l'air aussi de s'exténuera tirer les larmes des •citernes de sa douleur, — Mme Fléchet s'était retrouvée à la porte des Quadrant. Le stoppement de la voiture brusquement, en arrêtant net ce tourbillon de poussière et de bruit où elle roulait, lui restitua le sens. Elle fi'aperçut, arrachant à la pointe des dents la peau de son gant, dans une totale inconscience d'abord de la maison où on la descendait. La silhouette du valet de pied se -dessina sur la vitre, la portière s'ouvrit, elle reconnut l'hôtel des Quadrant. Alors elle se souvint. Son cocher, en démarrant de chez lesRassenfosse, avaitsuivi l'itinéraire qu'ellemême lui avait fixé pour les visites de cette après-midi. Elle s'épouvanta à l'idée d'affronter un visage humain. Comme le domestique continuait à maintenir la portière ouverte, elle lui dit rapidement :

— J'ai changé d'idée. Menez-moi à l'église des Carmes.

Elle eut recours à la confession. Elle parla avec la sincérité du repentir, demanda au Père des forces pour réintégrer l'honnête devoir. Il suspecta l'aloi d'un repentir trop exalté pour être durable.

— Votre douleur, je le crains, ma sœur, n'a point sa source en Dieu. J'y discerne la présence des ferments humains. C'est votre propre souffrance, la peine de votre orgueil châtié que vous pleurez à travers vos offenses envers le Seigneur. Je ne puis vous accorder la rémission. Revenez me voir après la pénitence que je vais vous imposer.

Elle resta près d'une demi-heure encore en prières. La nuit tombait quand elle sortit. Elle aperçut un bureau de télégraphe, tout repentir la quitta, elle roula de nouveau au péché, expédia cette dépêche à l'adresse du secrétaire d'Eudoxe : « M. Fléchet prie instamment M. Rassenfosse de lui consacrer un instant ce soir. »

Eudoxe ne vint pas, parce qu'il fut, ce

soir-là, retenu par la visite de son beau-frère, Léon Provignan.

— Tiens, toi? Ma foi, mon cher, tu arrives à point. J'allais peut-être faire une sottise. Et tu me restes? Va bien, Cyrille?

— Cyrille ? Ah 1 voilà ! Elle a ses nerfs. Provignan s'abattit dans un fauteuil.

— Alors, je comprends. C'est pour me raconter vos petits démêlés que tu m'arrives.

Ils grillèrent une cigarette. Eudoxe, en lançant des spirales de tabac devant lui, arpentait les tapis, satisfait, heureux du prétexte qui le débarrassait d'une corvée.

— Vois-tu, mon pauvre Léon, tu t'écoutes trop. Tu n'as pas pris la vie par le bon bout.

— Dis toute ta pensée, fit Léon doucement en le regardant de ses clairs yeux sans reproche; je ne suis pour toi qu'un rêveur inutile, pas vrai ? Eh bien, tu as raison. Je ne me sens bon à rien, je me pèse, je suis pris de nostalgies... Je commence des choses que je n'achève pas, que je sens que je n'achèverai jamais. C'est plus fort que moi. J'ai entamé il y a deux mois une grande machine, un oratorio... Ça n'allait pas trop mal, les idées m'arrivaient à flots, et tout à coup plus rien, le cerveau barré, un dégoût jusqu'à la nausée. Accable-moi, dis-moi des injures, je te remercierai. Car, cette fois, je croyais bien que j'aurais pu faire quelque chose. Mais ceci, ajouta-t-il en riant, est encore une de mes toquades : je m'imagine toujours que je vais accoucher d'un chef-d'œuvre.

Eudoxe haussa les épaules.

— Le fait est que tu me confonds. Tu es intelligent, tu as une femme charmante, personne ne semble mieux fait que toi pour le bonheur, et tu...

— Et je suis malheureux. C'est la vérité Ah! mon cher, quand j'y pense, comme j'aurais voulu vivre au temps des grandspères, naviguer sur leur gabare, n'être que le pauvre homme qui prend la vie comme elle lui vient. Au lieu de cela, je traîne une fin de race, je porte en moi le remords des âges de la famille, je suis un dégénéré.

— Bah ! demain ça te passera.

— Non, demain, je serai plus las et plus vide encore. Pourquoi a-t-onune famille? Il n'y a de forts et d'heureux que ceux qui commencent une race.

Eudoxe s'interrompit de feuilleter une farde qu'il venait de ramasser sur son bureau.

— Vrai, tu m'affliges, tu me parais décidé-

CAMILLE LEMONNIER

ment plus malade que je ne croyais... Il faudrait te distraire, demeurer moins seul avec tes idées. Écoute, je vais te ramener chez toi, je persuaderai à Cyrille qu'elle t'emmène voyager. Tu es un nomade,au fond. Provignan s'agita, le regarda avec consternation.

— Chez moi ? Non, je ne veux pas. Ah ! mon ami, tu ne sais pas tout...

Et tout à coup se levant, marchant par la pièce avec des gestes :

— Non, tu ne peux pas savoir... Eh bien, de ce côté-là aussi, tout se détraque. Cyrille et moi, nous nous adorons et nous ne pouvons pas nous souffrir. Je t'en prie, n'insiste pas.

— Bon ! encore une affaire de femme ! pensa Eudoxe ; ces mâtines-là se liguent contre notre repos. Vraiment, dit-il en riant, tu as le don de tout exagérer. Voilà cinq fois déjà quejevous rapatrie. Serait-il de nouveau arrivé quelque chose ?

— Non, à quoi bon ? s'écria Provignan avec un profond navrement. Ce serait à recommencer demain. Toujours recommencer et jamais nulle certitude I il vaut mieux prendre son mal en patience.

— Comme tu voudras... Tu permets?

Tranquillement Eudoxe se mitàdépouiller

le courrier que son valet de chambre lui apportait. Mais subissant un de ces brusques revirements qui constamment tracassaient sa nervosité maladive, Provignan se jetait sur lui, le serrait dans ses bras en disant :

— N'es-tu pas mon frère, après tout ! Je n'ai vraiment que toi à qui je puisse confier mes ennuis. Eh bien, partons, mon cher Eudoxe, oui, allons ensemble la trouver. Ce n'est presque rien, après tout : un mot avant-hier à propos de ce Despujol toujours fourré chez nous. Là-dessus, elle s'est enfermée dans sa chambre. Voilà deux jours qu'elle se refuse à descendre.

— Ah 1 fît gravement Eudoxe, très sévère sur le chapitre des mœurs du moment qu'il n'était plus question de lui. Et, je suppose, tu n'as pas autre chose à lui reprocher ?

— A qui ? A Cyrille ? Oh ! rien. Seulement n'est-ce pas assez qu'elle me l'impose et qu'elle me vante sa voix à tout propos ? Or, cette voix, comprends cela, n'est pas une voix : c'est un instrument, une trompette à souffler dedans. Et justement elle s'est mise en tête de jouer aveclui une machinetteoù lebellâtre l'embrasse à pleine bouche.

— Alors tout va bien, dit Eudoxe en lien traînant à travers l'escalier. Tu es jaliux, mon cher.

— Mais non, tu te trompes : c'est Cette voix, pas autre chose que cette voix. Elit me casse ce que j'ai de musique dans les oreilles.

Ils trouvaient à la porte un fiacre qui les débarquait avenue Louise. Léon, dans son cabinet de travail, ouvrit son piano, plaqua des accords pendant qu'Eudoxe montait à la chambre de Cyrille.

— Ouvre donc, c'est moi.

— Ah ! (elle apparaissait sur le seuil en costume d'odalisque, des culottes cerise bouffantes à ses jambes cerclées d'or, une calotte soutachée sur la tête), et c'est lui qui t'envoie, n'est-ce pas? Joli, hein! mon costume? Eh bien, je ne veux entendre à rien, c'est inutile, je ne descendrai pas. Dis, un peu large dans le dos, ma veste, tu ne trouves pas ?

— Sapristi 1 mais tu es très chic 1 Seulement, voyons, c'est bête de se bouder comme ça. J'entends que vous fassiez la paix.

— Ah! tu ne sais pas, toi... Non, c'est impossible, je suis trop malheureuse.

— Bon! comme lui alors? Mais qu'avezvous donc tous deux à toujours vous manger le nez ?

— Je le déteste, je ne veux plus le voir. Je retournerai chez maman.

— Naturellement. Mais enfin, causons. Tu es une fille raisonnable, toi. Qu'as-tu à lui reprocher ?

C'était au tour de Cyrille à se jeter dans ses bras.

— Je suis malheureuse, je n'ai pas autre chose à te dire. Ah ! si j'avais pu me douter que c'était ça, le mariage ! Vois-tu, on devrait se connaître avant. Moi, je ne savais pas, j'ai cru que je l'aimais... Mais je ne l'aime pas, je neTaimerai jamais. Au fond, c'est un bourgeois, un esprit tracassier, timoré, inquiet, avec des passades d'art, je ne dis pas... Mais ça ne dépasse pas le cerveau ; nous avons la vie la plus bête du monde. Moi, tu me connais, je voudrais vivre en coup de vent, je suis une sensationnelle; j'avais révéla vie d'artiste, la vraie, toujours en l'air, un peu bohème, c'est ça qui m'eût été égal. Figuretoi, il exige que je tienne des comptes, il me chicane à propos de mes chapeaux, de mes robes. Ça lui paraît trop artiste, trop en dehors. Va, nous sommes aux antipodes, lui et moi.

— Et c'est papa, si gourmé, si méthodique,

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qui a pondu cet œuf-là ! pensa Eudoxe. Avec une autre que maman, ce serait à croire qu'il y a eu substitution. Et, dis-moi, fit-il, ce Despujol ?

— Ah ! il t'a parlé de M. Despujol ?

Elle délia les bras dont, à travers son bavardage rageur, elle lui avait noué le cou, et, en tapotant de petites tapes sa calotte de travers, alla se planter devant la psyché.

— Celui-là est un artiste pour de bon. Quelle âme ! quel jeu ! Eh bien, crois-tu qu'il m'en veut de le recevoir ?

Eudoxe remua gravement l'index.

— Tu sais, ma soeurette, pas de bêtises .. Tu as toujours eu la tête un peu chaude.

— Oh ! dit-elle avec un rire qui tout à coup finissait sur un trille dont elle semblait le braver, si tu te mets, toi aussi, à me gronder 1 Mais, grande bête, ça ne te va pas du tout, cet airde prêcheur. Et tiens, comment trouvestu cette rossignolade? (Elle recommençait à battre le trille, un filet de voix ténu et frêle qu'elle enflait subitement et qui partait en roulades.) Despujol a chanté tout un hiver avec la Patti. C'est lui qui m'aappris la recette.

Eudoxe, à cette gaieté de la petite femme féline et souple qui, dans le frissement de ses soies et le cliquetis de ses sequins, en esquissant un rythme de danse, les bras en guirlande autour de sa tête, ses grêles bras nus de jolie poupée de salon aux éclairs de bracelets sous le retroussis des manches jonquille, lui jetait l'amusement de son rire et de ses caracoulements, oublia complètement le pauvre Provignan se morfondant en bas à chaudronner son piano.

— Ma parole, tu es drôlichonne.

— Oui, vois-tu, le théâtre, les battements de mains d'une salle, créer des rôles où l'on vit d'une vie double, où l'on change de peau, c'est ça qui m'aurait été. J'ai manqué ma vocation... Mais écoute-moi donc. Est-ce que je file la note, hein ?

Et de nouveau c'était le grésillonnementdu trille s'envolant et battant le plafond, comme d'une petite cigale dans les foins secs de l'été ; après quoi elle se posait les poings sur les hanches et lui disait, d'un mouvement de tête campée sur le côté :

— Tu ne sais pas, c'est mon air du troisième. Une opérette que je joue avec Despujol, de la musique pour rire, si tu veux, mais enfin on ne peut pas toujours chanter du Wagner, pas ? Ce n'est pas ma faute, après tout, si mon cher mari n'aime pas cette mu-

sique-là. De la musiquette, comme il dit. Et la sienne ?

Puis, variant encore une fois, déviée par son éternelle mobilité d'idées :

— Ah ! mon pauvre ami, que c'est bête de naître comme nous! gémit-elle en s'abandonnant à un geste de regret comique. Sans la famille, je serais montée sur les planches, j'aurais un nom d'étoile...

Les martèlements furieux de Provignan leur arrivèrent à travers l'escalier.

— Sommes-nous bêtes... Et ce pauvre Léon à qui j'avais promis...

Ils se regardèrent, se mirent à rire en même temps.

— Tiens, dit Eudoxe, les mains autour de son corset, sois bien gentille, fais ta paix.

Elle le rabrouait d'une petite saccade de tête impatientée.

— Non, non, non, tu m'entends... je ne veux pas.

Mais presque aussitôt, se ravisant :

— Y tiens-tu vraiment ?... Eh bien, amènele moi pieds et poings liés... Aussi bien, depuis que la couturière m'a apporté ce costume, je suis en humeur de pardon... Il n'y a que ces culottes, décidément un peu trop larges... J'ai l'air d'un mamelouck... Seulement, semonce-le, qu'il ne soit plus question de...

Il attendait le nom.

— De...?

— Mais oui, de M. Despujol, réponditelle, gênée et agacée.

— Celle-là, pensa Eudoxe tandis qu'il descendait l'escalier, est légèrement plus compliquée que la plupart des femmes que j'ai connues.

Il cogna l'épaule de Provignan absorbé sur son clavier.

— Ça y est... On te pardonne, grand nigaud 1

Mais il tapait sur les touches, les sourcils barrés par l'effort, l'oreille tendue aux sonorités qu'il brassait à la force des poignets et d'où se levaient les lignes encore confuses du thème.

— Cette fois, je crois que je la tiens, cette fin, dit-il. Le tout est de faire passer dans les basses la phrase initiale et qui revient ensuite, tu sais, le leitmotiv... Une phrase très simple» très sereine, maestoso... Tiens, écoute.

— Le voilà repris à sa marotte, se dit Eudoxe avec un mépris sincère pour sa folie d'artiste.

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Enfin Provignan se décidait. Ils remontaient ensemble l'escalier et trouvaient Cyrille en train de réduire, avec des épingles qu'elle se tirait de la bouche, l'excédent de ses volumineuses culottes cerise.

— Comme ça ?

Elle se redressait, faisait quelques pas, la tête tournée vers eux et les regardant du coin de l'oeil.

— C'est mieux, c'est moins paquet, opina Eudoxe. On te voit les hanches, cette fois.

Ettoutàcoup, elle revenait vers Provignan.

— Tu ne dis rien, toi ? Tu ne me trouves pas bien ?

Parfaitement... Seulement, à son gré, les hanches s'accusaient d'un dessin trop net. Cette remarque faillit tout compromettre.

— Alors, c'est que je suis mal faite ? Tu n'as jamais que de sots compliments.

— Voyons, finissons-en, dit Eudoxe ennuyé en les poussant l'un vers l'autre. Toi, monsieur mon beau-frère, embrasse-la, et toi, madame ma sœur, laisse-toi faire. J'en ai assez de me mêler de vos chamailleries.

Alors, dans l'air de carnaval de la chambre, avec le joli mensonge et le bruissement chatoyé de ce costume de théâtre où frétillait la mutinerie de la petite femme, s'opéra la drôlerie de la réconciliation. Elle prit dans la boîte d'argent une large houppe à poudre de riz et lui saupoudra les yeux d'un nuage blanc où, avec sa figure fluette et dolente, il ressembla tout à coup au masque enfariné d'un Pierrot en habit de ville.

— Voilà pour toi, vilain I

Eudoxe, malgré deux lettres de Mathilde, n'alla voir Fléchet que le surlendemain. Ce matin-là, la baronne s'était levée, allégée de sa migraine, reprise au goût de la vie, après deux mortels jours de renoncement et de souffrances. Elle s'endoyait longuement dans des eaux aromatisées, restait une demi-heure aux mains de son coiffeur, puis faisait appeler Eudoxe.

— A propos, et Fléchet ? lui dit-elle négligemment, en le regardant dans la glace.

Est-ce entendu ? L'aura-t-il, son ruban ?

Leurs yeux se rencontrèrent dans la transparence du cristal. Il répondit avec indifférence :

— Dame! Sixt a promis... Je compte aller lui rappeler sa promesse aujourd'hui.

— Il ne l'a pas revue, pensa Mme Rassenfosse.

— Mais baise-moi donc, mon chéri... Tu/ ne me dis pas si tu me trouves bien, ce matin... j

Et, en souriant, elle avançait sa nuquè^ qu'un instant il frôlait du chatouillement desa moustache.

— Charmante... La plus belle toujours... Au ministère, Sixt, très occupé avec ses

secrétaires d'un projet de tarifs douaniers, ne recevait pas. Il insista, fit passer sa carte. Tout de suite l'huissier l'introduisait. Sixt, toujours altier et grincheux, arrivait audevant de lui, bon enfant, les mains tendues.

— Pour vous, pour vous seul, mon cher député.

En adroit comédien, il s'entendait à laisser soupçonner à travers une parole aimable l'illusion d'une exceptionnelle faveur.

Eudoxe s'inclina, lui annonça le retour de Fléchet.

— Il ne dépend plus que de vous, monsieur le ministre, que je vous le ramène repentant, jugulé, prêt à proclamer la supériorité de votre politique.

— Ah! oui, le ruban, dit Sixt de sa voix coupante, un diamant rayant une vitre. Eh bien, vous pouvez lui certifier que c'est fait.

Et avec une nuance de fine ironie, sans rire, les yeux droits :

— Ça vous est bien dû 1

Une poignée de main ensuite congédiait Eudoxe. Il se jetait dans son coupé et se faisait descendre devant l'hôtel de Fléchet. Ce fut Mathilde qui le reçut.

— Es-tu content, lui dit-elle aussitôt en se pendant à sa poitrine sans penser, dans sa joie, à lui reprocher sa venue tardive ; ai-je bien mérité de ton amour? Ah ! mon pauvre ami, ces dernières semaines loin de toi m'ont brisée... C'est à peine si je me sens vivre encore.

Il l'aperçut toute pâle sous son sourire, d'une blancheur de malade, les yeux fiévreux et mourants.

— Mais puisque me voilà !

Et tout de suite après, pour conjurer les larmes chez cette femme trop sensible, il affectait une peur :

— Prenez donc garde 1 on pourrait nous surprendre.

— Non, non, il ne se doute pas, il travaille dans son cabinet. Et puis, qu'est-ce que ça ferait ?. . . J 'en ai assez de tous ces mensonges. . . Je voudrais crier mon amour par-dessus les toits... Va, je suis perdue, bien perdue...

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Baise-moi, baise-moi donc, mon adoré... Si tu savais comme j'ai besoin de m'oublier à travers tes baisers !

Il se souvint de l'appel caressant de sa femme lui disant, elle aussi : « Baise-moi, mon chéri! » Il se mit à rire :

— Ah ! oui ! Ah ! oui ! Toutes les mêmes ! . . . Eh bien, écoute, je veux bien... Mais pas ici... Plus tard, là-bas, chez nous.

Elle eût voulu le jour même. Il objecta des affaires pressantes, toujours les mêmes, des démarches, des visites.

— Tiens, après-demain, veux-tu?

— J'avais donc raison, pensa-t-elle, tandis que le domestique, accouru à son coup de timbre, guidait Rassenfosse vers le cabinet de Fléchet. Elle ne lui a rien dit, il ne sait rien... Dieu a eu pitié de moi.

L'entrevue avec ce gros homme de Fléchet futcordiale. Ils se serrèrent la main à plusieurs reprises, tout à fait amis.

— Oui, cela vaut mieux ainsi, dit le grand bâtisseur. Après tout, ce sont les principes de toute ma vie. Je suis un libéral de vieille date. Ceux qui me connaissent savent bien que je n'aurais pas varié pour un bout de ruban... Mais les principes, voilà ! Il faut tout sacrifier, même ses rancunes, à ses principes. Et, ajouta ce personnage vaniteux avec un air de rondeur, c'est ce que j'ai fait.

En le reconduisant, Fléchet l'accrochait par un bouton de sa redingote.

— Vous savez, j'ai suivi votre affaire làbas avec intérêt... Cette Colonisation est une œuvre grandiose. Entre honnêtes gens, il faut s'aider. Eh bien, c'estentendu ; je vais donner l'ordre de m'acheter trois cents actions.

Barbe Rassenfosse n'avait pas voulu quitter cette année-là son coin de province. A mesure que le siècle s'achevait pour elle, un besoin de s'enfermer dans ses souvenirs l'écartait davantage de la vie de la famille.

— Ceux-là vont à leurs destinées bonnes ou mauvaises. Dieu les mène, disait-elle. Mais les morts n'ont plus que moi, en attendant que je les rejoigne... Je suis la chapelle aux reliques, je tiens en main les clefs du passé de notre maison. Moi partie, il n'y aura plus personne pour honorer les grandes mémoires ; la vie passera sur nos os comme un torrent.

On savait qu'une autre raison encore la retenait là-bas. Depuis trois ans, elle restreignait son train de maison, déjà si diminué, se limitant au strict nécessaire, épargnant sur le précaire budget qu'elle s'adjugeait,

— Comme ça, confessa-t-elle un jour à Jean-Honoré qui était venu la voir, je ne fais de tort à aucun de vous et vos droits demeurent saufs... Voyez-vous, mon fils, les grandes fortunes comme les nôtres doivent s'expier par de bonnes œuvres... Dieu nous prescrit, à nous qui avons tout, de travailler pour le bien de ceux qui n'ont rien... Les pauvres, c'est encore le bon Dieu, ce sont les aînés de ses dilections, ils sont plus près de lui que les autres, et Dieu lui-même n'estil pas le Pauvre suprême, puisque nous ne rapportons à lui que l'excédent des biens et des jouissances qu'il nous départit?,.. C'est pourquoi j'ai résolu, pendant que j'en ai le temps encore, de construire en cette ville où vécut votre père, où votre grand-père bâtit la maison des Rassenfosse, en cette ville proche des grands deuils de la fosse, des maisons hospitalières, secourables à toutes les détresses de ce pays douloureux.

Et c'était cette œuvre de charité et de pitié qui maintenant s'accomplissait. Elle avait acheté de vastes terrains par delà les faubourgs, dans une zone aérée et salubre, distante des suies et des fumées qui, sur le reste de cette contrée d'usines et de charbonnages, épaississaient les nuages d'une canonnade tonnant à tous les horizons. Dès le dernier été on avait commencé les fondations ; trois bâtiments, séparés par des cours et des jardins, s'érigèrent ensuite, profonds, spacieux, coupés de dortoirs et d'infirmeries, aux plafonds hauts, aux larges verrières répandant à flots la lumière et l'air. Un immense mur de clôture enclavait la petite cité.

Barbe ne quittait presque plus les travaux. Sa messe matinale entendue, elle s'en allait par les rues encore endormies, dans sa petite robe noire, toujours la même, jusqu'au soir arpentait les soles encombrées de monts de briques, piétinait en travers des chaux et des gravats, conférant avec les entrepreneurs et les médecins qu'elle leur avait adjoints, infatigable, quelquefois s'octroyant un court repos en un fauteuil d'osier qu'un manœuvre installait sous les hangars. C'était devenu sa vie, ces charpentes qui se dressaient, ces poutrelles qui se boulonnaient, ces étages qui

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se haussaient, toute cette grosse rumeur ronflante de la ruche en travail d'où déjà en pensée elle voyait se lever les blanches salles et leurs rangées délits frais, sous les grandes nappes dormantes de la lumière ruisselée des fenêtres et baignant les vieilles douleurs pacifiées des âmes.

On jugea diversement l'œuvre dans la famille. Jean-Eloi supputait les intérêts des sommes perdues, haussait les épaules pour ce qu'en homme d'affaires il appelait ses manies de bonne femme. Quadrant ne décolérait pas ; après tout, si elle trouvait bon d'économiser, ce surcroît leur revenait à eux, les héritiers. Jean-Honoré, sans dire le fond de sa pensée, la déclarait maîtresse de son bien. Régnier, à peu près seul, s'emballa, proclama merveilleuse sa pauvreté volontaire. Seulement, ajoutait-il avec le bruit de lime de son petit rire grêle dont il avait l'air de tout mordre autour de lui, seulement, voilà, c'est de la folie, c'est bête. Ça ne sert à rien.. Après les pauvres qu'elle secourra, il en viendra d'autres, par nuées, par cataractes.

Laurence aussi, cette sensible et bonne Laurence, la seconde fille des Jean-Honoré, avec une vraie piété pour l'aïeule, la défendait de toute sa charité pitoyable aux malheureux. C'était, celle-là, parmi les grès d'égoïsme de la famille, à travers ses sédiments d'orgueil pétré, une pousse des premiers âges, restée fraîche et vivace, un rappel des vertus de la souche où se rajeunissait la ressemblance du grand visage de la génitrice en qui se personnifiait la race.

Laurence, dès les premiers jours de novembre, s'en allait passer un mois auprès de sa.grand'mère. Barbe, en s'attardant un soir de pluie sur les travaux, avait pris un froid. La bonne fille tout de suite s'était offerte, mais l'aïeule faisait écrire par un voisin, le vieil avocat Rachet, qu'elle n'avait besoin de personne et qu'elle la remerciait. Elle partait cependant, en un éland'afïection, et la trouvait alitée, plus gravement atteinte qu'elle ne voulait le dire. Aussitôt elle se mettait à son chevet, la veillait avec une passion de dévouement, déclarait nettement qu'elle s'installait jusqu'à la guérison définitive. Et Barbe, gagnée par cette simple et cordiale amitié, finissait par l'accepter comme une petite sœur de charité dont la gaieté lui rendait son internement moins pénible. En lui prenant les mains et la

tutoyant, elle qui jamais ne tutoyait ses enfants, elle lui disait :

— Vois-tu, petite, ce n'est rien, un petit rhume seulement... Le bon Dieu nevoudrait pas m'infiiger l'affliction d'être sérieusement prise. Il sait bien que mes pauvres m'attendent, qu'ils ont besoin de moi pour l'achèvement de leur maison. Et tout de même, reprenait-elle en s'agitant dans son lit, si tu savais ce que ça m'enrage de rester couchée pendant qu'elle pousse toute seule là-bas sans moi, la maison 1 Vois-tu, on a tort de trop s'écouter.Tant que va l'âme, va le corps. . . Et justement, c'est elle qu'on oublie de soigner... Il y a toujours des médecins pour vous mettre le corps à la diète, vous purger, vous prescrire des tisanes et des potions, quand c'est l'âme qu'il faudrait nettoyer en lui imposant l'abstinence et la contrition, qui sont une bien autre rhubarbe pour le bon état de toute la machine.

Laurence, en la grondant doucement, en se plaignant du froid pour elle-même, avait obtenu qu'une bûche brûlât dans l'âtre. Mais, au bout d'une demi-heure, Barbe, sous prétexte qu'elle suflfoquait, ouvrait les portes, marchait par la chambre en s'éventant de son mouchoir. On était bien obligé de laisser mourir le feu. C'était en elle une chaleur de vie comme au cœur des vieux chênes et qui, même pendant les plus dures intempéries, lui gardait la peau tiède, invulnérable.

Enfin le médecin autorisait une sortie; une voiture lesdébarquait parmi les chantiers. Des pluies malheureusement retardaient la fin de la maçonnerie ; seuls les charpentiers continuaient à travailler dans les bâtiments. Pendant deux heures elles pataugèrent en des glaises spongieuses, en des lacs de chaux liquide, délayée par les lavasses. Le lendemain la grêle crépita avec pétulance ; les neiges ensuite tombèrent. Dans les rafales blanches, l'Œuvre momentanément expira, en la mort de toute activité vaine. Barbe, toutefois, ne cessait d'en parler, le portait en elle, l'apercevant grandir idéalement. Laurence suivait le geste de la main dont elle avait l'air de faire monter les murs devant ses yeux.

Elle avait repris ses habitudes de dévotion matinale; des chaussons de lisière par-dessus ses souliers, les pans de sa mante ouatée battant en coup de vent, elle partait entendre la messedes pauvres, au tintement des premières campanes. Laurence lui portait son couvet

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où Lisbeth mettait brûler de la braise. Et ensemble elles entraient dans l'église froide, encore nocturne, aux cierges crépitants en l'air humide, aux agenouillements d'humbles femmes à peine distinctes dans la ténèbredes piliers, blanchis d'un larmement de jour. Barbe soufflait sur les charbons, glissait le couvet entre ses pieds, sous ses jupes.

Comme elle gérait elle-même ses affaires, deux fois la semaine, le mardi et le jeudi, le petit bureau du rez-de-chaussée de sa maison s'emplissait, une pauvre chambre meublée de chaises en feurre, un casier de fardes et de registres contre le mur, près de la fenêtre un vieux secrétaire en noyer dont elle abaissait le couvercle pour écrire ses quittances ou consulter ses livres, de pesantes lunettes à branches de cuivre sur le nez. C'était l'unique vie de la grande habitation vide, ces coups de cloche à la porte de la rue, ces heurts de bottes lourdes sur les pavés du corridor, ces passages d'employés, de locataires, d'entrepreneurs, de bonnes âmes arrivant intercéder auprès de ses charités pour les malheureux. L'hôtel, toute la semaine ressemblant à un cloître, ces jours-là prenait un air d'agence d'affaires.

Le mois s'écoulait et Laurence ne se pressait pas de partir.

— Ne te gêne pas, petite, lui dit la grand'mère un matin, quitte-moi quand tu en auras assez. La maison d'une vieille femme n'est pas une volière pour un oiseau comme toi.

— Non, répondit Laurenceen riant, j'ai ma petite idée... je reste.

— Sûrement cette idée-là a dû se loger plutôt dans ton cœur que dans ton cerveau, ma fanfan. Il n'en serait pas de même avec les autres de la famille... Ah ! je n'ai pas besoin de mes lunettes pour y voir clair... Il eût mieux valu pour les Rassenfosse que Dieu les laissât pauvres... Ils n'en seraient pas où ils sont. Retiens ceci : l'argent, c'est souvent la colère de Dieu... Comme une chaux vive, il brûle en terre les bonnes semences.

Les Jean-Honoré, au fond, étaient un peu déçus. Ils avaient compté sur Laurence pour faire le guet autour de cette grande fortune de l'aïeule qu'ils supposaient mal gardée, livrée à de probables rapines, comme une chasse sans clôtures où braconnaient les prêtres. Mais Laurence ne les renseignait pas, sa droiture se refusait à la surveillance clandestine qu'ils espéraient. Elle semblait prise uniquement par son idée, la célébration du

nonantième anniversaire de Barbe. Et cet

anniversaire coïncidant avec sa fête patronale, elle avait rêvé un jubilé de famille, une grande fête des cœurs où, pour commémorer cette longue vie vénérable, toute la postérité de Jean-Chrétien I", comme en de plénières assises, s'assemblerait.

Les Jean-Éloi, les Quadrant, les Piébœuf acceptèrent; mais, au dernier moment, Piébœuf cadet, retenu par une épidémie qui tout à coup ravageait ses charniers, à l'affût d'une sûre expropriation cette fois, s'excusait en annonçant que sa femme irait seule. Ce couard fesse-mathieu d'ailleurs se sentit s'effondrer à la pensée d'affronter en un tel moment la rigide honnêteté clairvoyante de celle qui, sans faillir, portait sur ses épaules tout un siècle d'honneur. On ne vit donc apparaître que les tronçons de la famille : encore ceux-ci avaient-ils été péniblement rassemblés. Les Rassenfosse, divisés par des causes profondes qui aliénaient la primitive harmonie, ne surent pas conjurer, pour l'exceptionnelle splendeur de l'anniversaire, les effets de la consomption qui les minait et rendait inévitable la dissolution finale. Le mauvais or mal gagné et mal dépensé, un sec égoïsme exaltant l'esprit personnel au détriment des solidarités, comme des acarus petit à petit avaient rongé la puissante organisation des commencements de la famille. Ghislaine se borna à envoyer une corbeille de fleurs ; Eudoxe, excipant d'une indisposition de Sarah, délégua un domestique chargé de présents coûteux. Arnold, lui, enragé de chasse, cantonné quelque part dans un district giboyeux, ne put être rallié. Enfin Simone, tourmentée par ses crises, retombée à une passion d'isolement, se déroba quand elle apprit que Léon Provignan accompagnait sa femme. Au dernier moment celuici se désistait et laissait partir Cyrille sans lui.

Un train du matin les débarquait le jour de la Sainte-Barbe. Jean-Éloi et Quadrant avait emmené leurs valets de chambre pour porter les gerbes et les corbeilles. Mais, en franchissant la porte, ils trouvaient la maison encombrée. Une grosse voix rude de porion, dans le salon, lisait une adresse que Barbe, debout, très droite en sa robe des grands jours, écoutait, appuyée d'une main au dossier d'un fauteuil. C'étaient les compagnons délégués par les charbonniers de

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Misère. Tous se tenaient découverts, les visages secoués d'émotion, en silence.

Ils furent obligés d'attendre dans la salle à manger. « Maman aurait bien pu nous épargner ce coup de théâtre ridicule», pensait Jean-Éloi. Jean-Honoré ne savait pas retenir un mouvement d'humeur et disait à Laurence, accourue au-devant d'eux :

— Tu aurais dû nous avertir, nous serions arrivés par le train suivant.

Elle se défendait; personne n'avait rien su; les charbonniers avaient agi spontanément. Et très émue elle-même, elle allait regarder par la porte, revenait leur dire :

— Oh! les braves cœurs... Tenez, il y en a là qui ont des larmes dans les yeux.

Subitement des cris partaient, une explosion de vieil attachement qui couvrait les remerciements de Mme Rassenfosse. Elle serrait leurs mains coriaces ; ils se pressaient pour toucher les siennes.

— Allez maintenant, les enfants; vous avez pensé à moi... C'est bien.

Les lourdes semelles cloutées de caboches, les vareuses aux draps pileux se bousculèrent vers la sortie. Laurence ouvrit la porte du salon ; ils l'aperçurent qui, toujours droite, toute seule parmi les vieilles tentures et les meubles démodés de cette vaste pièce bourgeoise, considérait, les lèvres serrées et blanches, le pauvre luxe des dentelles de papier autour d'un bouquet qu'elle tenait aux doigts.

— Bénédiction, maman, fit Jean-Éloi en s'avançant. Nous sommes venus pour... Oui, la famille... Vos enfants...

Il avait préparé une harangue; mais tout à coup sa mémoire chavirait; un hoquet l'étrangla. Les yeux en larmes, presque sanglotant, il se jeta sur le sein qui les avait tous allaités.

— Ah! maman! Cent ans bientôt!... Et nous seuls avons l'air d'avoir vieilli !

Jean-Honoré à son tour s'approchait, réclamait la bénédiction maternelle, la voix mal affermie. Puis Mme Quadrant, née Rassenfosse, à travers une vraie crise de pleurs, se lançait. Leurs embrassements à tous trois, comme des lierres autour de la vieillesse d'un tronc, parèrent la maternité de l'aïeule.

— Ouf! fit Régnier en revenant trouver dans un coin Antonin, ça me rappelle ma première communion... On nous offre la vieille à baiser comme une patène... Et vrai,

elle sent la relique, bonne-maman... N'empêche, vois-tu, que papa tout à l'heure a été superbe; il y a été de sa petite larme. Les bois du temps de papa étaient plus juteux qu'aujourd'hui.

— Affreux railleur! dit Laurence, qui, en s'occupant de ranger les corbeilles apportées par la famille, surprit le propos.

Tout le salon en fut bientôt rempli. Elle arrivait les poser sur les tables, la cheminée, les fauteuils, comme les clartés et les parfums d'un printemps de reposoir, comme, au temps du mois de Marie, les jonchées fraîches parmi le luminaire des chapelles. Et Barbe, avec ses gestes un peu hiératiques et ses yeux de passé revivant les vieilles images chères, sembla vraiment, au milieu de l'air d'adulie dont se parait la chambre, une très ancienne Sainte Mémoire devant qui les cœurs se grappent en offrandes fleuries.

Tout à coup ses prunelles mollirent. Laurence était allée décrocher le portrait de Jean-Chrétien et l'installait sur un des fauteuils. Sa voix trembla :

— Je l'attendais de toi, c'est une bonne pensée, petite fille... Mets auprès les fleurs de ces pauvres gens, cela lui eût fait plaisir.

Ensuite elle leur disait la grande parole religieuse du souvenir.

— Voilà celui qu'il ne faut jamais oublier et dont le nom n'a pas encore été prononcé... Une simple enfant vous donne l'exemple.

Jean-Chrétien ! Jean-Chrétien ! Ce n'était qu'un pauvre homme de bien. Vos mains, à vous, vos mains de mauvais riches enfoncent journellement des clous dans la chair du Seigneur.

— Voyons, maman, insinua Jean-Honoré.

Ne nous gâtez pas cette bonne journée.

Et se retournant vers Laurence :

— C'est ta faute aussi... Pourquoi ne laissais-tu pas là-haut le portrait ?

— Ah ! bonne-maman ! s'écria Laurence, voilà que tout retombe sur moi ... Est-ce que vous avez juré de me faire pleurer ?

Barbe, à cette voix qui, en riant, parlait de larmes, se passa la main sur les yeux.

— C'est toi, petite ? J'étais un peu partie... Vois-tu, les vieilles femmes comme moi ont le tort de trop regarder en arrière... Donnemoi tes yeux à baiser... Toi, du moins, es restée une vraie Rassenfosse.

Enfin un train les emmenait. A un relais, dans la nuit d'une gare de petite ville, Régnier, en jetant sa cigarette par la portière,

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tout à coup voyait descendre une petite femme voilée, aux allures furtives. Il reconnut Despujol dans le gros monsieur qui rapidement s'avançait au-devant d'elle. Puis la machine siffla : le train repartait. Il secoua Antonin vautré dans les coussins.

— Dis donc, sais-tu qui je viens d'apercevoir filant avec son chanteur? Cyrille, notre petite cousine... Eh bien, vrai, il ne manquait plus que cela, c'est complet comme pourriture... Et sans doute ils vont ensemble roucouler dans d'humides draps d'hôtel, pendant que ce pauvre Provignan croit son honneur en sûreté chez la vieille grand'maman.

Enfin Danièle quittait la pension.

La baronne tout à coup vit se dresser les exigences douloureuses de sa maternité.

Devant ces dix-neuf ans glorieux comme un jardin de roses, elle se sentit se faner et vieillir d'une fois de tout l'éclat de ce printemps de la chair en fleur. Toutes les braises de ses antérieures jalousies se rallumèrent; Eudoxe comprit qu'il était surveillé; Danièle, de son côté, affinée par la haine qu'elle vouait à la mauvaise mère, sa rigide geôlière, s'aperçut soupçonnée, soupçonna des défiances vigilantes autour de ses pas dans la maison. Elle leur revenait avec la détente de toute une jeunesse comprimée par les silences de la captivité, le sang mousseux et pétillant, joyeuse pour cet exil fini pendant lequel ses ailes avaient poussé et qui allait leur permettre, à ces ailes, de se déployer, mûrie aussi par les songes d'une nubilité inquiète et ardente, travaillée de suggestions troubles, de curiosités tenaces et légèrement perverses*

Mme Eudoxe Rassenfosse fut outrée de son air d'indépendance. Elles eurent ensemble, dès les premières semaines, des scènes d'où la mère ne sortit pas sans défaite et où Danièle, en mots brefs, froidement aiguisés, trouva l'occasion de lui reprocher la vacuité de son affection. C'était, dans ses durs yeux de pierreries, dans le faste impérieux et glacé de sa personne, c'était, en de tels moments, l'image ressuscitée de la beauté et du caractère qu'elle avait eus elle-même et qu'avait connus son premier mari, Orlander, le grand baron des coups de Bourse. Elle se persuada que le salut, pour son automne humilié du contraste avec cette belle fille où

elle semblait se survivre, était un prompt mariage qui l'écarterait de son chemin.

L'hôtel tumultua du bruit des garden-parties, de la musique et du flirt des soirées et des sauteries. Une cour d'amies, un vol de jeunes filles gentiment évaporées entoura cette petite reine de l'argent qui, sans délais, se dénonçait prête pour les dominations du monde.

Danièle, au sortir de la pension, connut ainsi tout de suite la grande vie à laquelle la prédestinait la fortune de leur maison. Sans transition elle se trouva jetée dans les plaisirs, les relations, les fièvres dont, petite élève maussade, elle avait caressé l'espoir. Elle eut son cheval et son écuyer, son coupé, un appartement, ses femmes de chambre. Des partis se présentèrent ; elle ne se décidait pas ; il fallut que Sarah encourageât ellemême la cour du petit Mosenheim, le fils du banquier de Francfort qui semblait le soupirant le plus sérieux. A la fin, d'un haussement de ses merveilleuses épaules qui s'impatientaient pour les instances de sa mère, elle consentait nonchalamment.

Mme Eudoxe Rassenfosse reprit dès ce moment un peu d'assurance. Danièle, d'ailleurs, à plusieurs reprises, n'avait pas caché son indifférence pour l'homme qui succédait à son père. Elle répondait à son bonjour par un court salut, l'appelait monsieur, évitait la main qu'il lui tendait. Eudoxe, qui avait commencé par rire de ce qu'il nommait son humeur de petite fille, tâcha d'humilier son orgueil en la traitant avec une familiarité négligente. Celle-ci demeura sans prise sur sa froideur hautaine. Alors il se piqua ; son amour-propre blessé d'homme à bonnes fortunes l'inclina à des ruses ; il essaya d'une comédie de dédain pour se faire regretter.

Ce jeune beau-père ainsi méprisé avait beaucoup occupé autrefois la rêverie de la morose petite pensionnaire. Elle ne l'avait aperçu qu'en de rares échappées, assez pour s'énamourer de sa belle mine et de ses grands airs. C'avait été sous les rideaux blancs de son lit, dans le sommeil du dortoir, la passionnette puérile par laquelle lui était venue la tentation du péché. Elle ne pouvait se faire à l'idée que ce joli mari fût à sa mère ; elle qui n'aimait sa mère que par convenances, en arriva à la détester pour cette possession d'un homme admiré et qu'elle adorait secrètement. Si, au contraire, elle l'eût aimée, ce fut lui qu'elle eût détesté

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pour ce cœur maternel qu'un intrus lui dérobait. Puis l'image s'atténuait, d'autres, au hasard des jours, y succédèrent ; elle s'éprenait de son maître de musique, de son professeur de sciences, du cousin d'une de sesamiesvenu en visite à la pension, touteune série de frêles et passagèresempreintessurla plaque sensibilisée de son cerveau. Seule, la détestation de la mère subsista. Danièle ne l'abdiquaitpasenrentrant, mais après le clandestin de ses amoureux songes, une curiosité tout à coup la prenait pour celui qui en avait été l'objet. Maintenant que la vie les rapprochait, il lui parut dépossédé du prestige dont à distance et à travers les défenses il l'avait conquise. Elle eut la moue de qui se déçoit à contempler l'inanité d'une ancienne et vaine idole, désauréolée de mystère.

Eudoxe bientôt s'aperçut de l'inutilité de ses stratagèmes ; sa froideur aussi bien que ses anciennes moqueries n'entamaient ce cœur hermétique. Il se sentit l'étranger qui ne comptait pas dans sa vie, le passant terne duquel se désintéressaient ses yeux. Un dépit, une rage de la supposer invulnérable eut raison de ses derniers et faibles scrupules. Il l'espéra d'un événement fortuit qui la briserait entre ses mains, guetta patiemment le moment où, par la violence, à défaut du libre consentement, il la contraindrait, en la possédant, à le reconnaître pour maître.

Vers la mi-février, un Cercle d'art novateur ouvrit.

Eudoxe y mena Danièle. Ils y allaient seuls, sans la baronne, très occupée d'une fancy-fair et qui, d'ailleurs, évitait de se montrer trop publiquement avec sa fille. Après un tour de salle, ils se rencontraient avec Jean-Éloi et Piébœuf cadet. Leur jugement à tous ne variait pas quant à la valeur des œuvres.

— C'est un scandale ! Ces gens-là se fichent de nous avec leurs paysages oranges et bleus .. . Un arbre est vert, vert... Et puis pas de dessin, pas de perspective... Voyez-vous, c'est la mort de l'art.

Tout à coup Réty s'apercevait dans un groupe voisin. Eudoxe avança le bras pour lui toucher l'épaule.

— Eh bien, vandale, vous devez être satisfait... C'est l'anarchie !

Réty, sans le regarder, décrivait de la main un cercle qui embrassait toute cette peinture abonnie.

— Qui, c'est le flot, c'est l'âme nouvelle... Et cela monte, demain cela balaiera l'art caduc qui vous fait pâmer, tas de gérontes et de philistins que vous êtes... Ah ! je vous connais, vous êtes les mêmes qui aboyez en politique, en littérature, à tout ce qui est jeune et viril, à toute audace généreuse, ^ tout effort pour nous sortir des ornières... Doctrinaires ! Doctrinaires ! Ramasseurs de vieux crottins î Mais laissez donc, demain vous n'existerez plus... Ce sera le tour de ceux qui apportent la bonne parole et que vous n'aurez pas voulu entendre.

Une poussée les sépara. Jean-Éloi, très rouge, se toucha le front du doigt.

— Mais non, du tout, s'écria Eudoxe en riant. Le pire, c'est que, chez lui, c'est un système parfaitement raisonné.

Ilss'étaientrapprochés des tableaux, comme attirés par un charme d'horreur. Danièle, à quelques pas d'eux, maintenant se plantait devant une allégorie caustique, une grande fille nue, seulement chaussée de bas noirs, et qui menait en laisse un porc. L'ésotérisme de l'œuvre, à travers ce beau corps véridique jusqu'à la toison, à travers le rire cruel dont se blessait la bouche, impliquait l'arrogante suprématie féminine dans un temps où l'homme abdiquait au point de justifier l'ignominiede symbole porcin. Des messieurs, très attentifs, blâmaient les incitations voluptueuses, dissimulées sous la satire. De loin, des dames, en feignant le désintérêt, tâchaient de regarder par-dessus les dos bombés.

— Mais entraînez-la donc, dit tout à coup Jean-Éloi à Eudoxe en lui montrant Danièle. Il n'est pas convenable qu'une jeune fille s'arrête devant de pareilles saletés.

Eudoxe hocha la tête, fit un pas vers Danièle, et, se penchant à son oreille :

— Ça vous dit donc quelque chose ?

Elle l'aperçut tendu, les sourcils résolus,

le regard lourd et noir, un petit frémissement aux narines. A son tour elle appuya ses larges prunelles tranquilles sur les siennes, très décidée, sans rien dire. Leurs yeux un court moment s'emboîtèrent incrustés, échangeant une volonté muette, regardant en chacun l'éveil profond d'une chose dont aucun ne se parlait. Et soudain elle se mit ^^ à rire, jeta du bout de sa lèvre : il

— Shocking ! ^^ Il passa son bras sous le sien et lentement,

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d'une voix qui détachait les mots, en la scrutant de son regard devenu aigu, le regard d'un faune avuant une chair rose sous bois :

— Miss, will y ou ridewith meto morrow?

— I will.

Elle lui frappa, du plat du livret qu'elle tenait à la main, le bout des doigts ; ils se regardèrent une dernière fois ; puis elle tourna les talons. En voyant s'arrêter Jean- Éloi, Eudoxe lui dit avec une ironie dont le banquier ne perçut pas le sens :

— Danièle pense comme nous absolument.

L'épidémie, toujours retardée, enfin comblait les vœux des Piébœuf. Embusqués comme des larrons dans leur charnier, ils voyaient se réaliser leurs patients calculs. L'infâme sentine, gorgée de pourritures, bâtie sur les viscères mal résorbés du vieux cimetière, sembla suer les venins de la morgue à laquelle elle s'était substituée. Un été nébuleux et moite, bouillant d'humides soleils, dégorgeait les pestilences souterraines, ressuscitait les trépassés enfouis sous les maisons. Le typhus, dans tout le quartier, éclata foudroyant, sans miséricorde, taillant des coupes sombres dans cette forêt serrée de la vie, dans les misérables halliers humains surgis des humus vénéneux. Chaque matin des files de brancardiers charriaient aux lazarets d'horribles visages noirs ; des corbillards emportaient des bières clouées à la hâte vers les fosses obscures. Le municipe, sortant de son apathie, décréta, pour cause de salubrité publique, l'expropriation urgente du cloaque. Le vote acquis, il y eut une grande joie chez les Piébœuf.

— Notre bonheur seraitcompletsi nous pouvionsavoir un enfantqui pût jouir decette fortune, ditPiébœufcadetàsa femme. Etdansun excès d'attendrissement, repris aux entrailles par un regret de paternité, il scella par un monstrueux baiser cette promesse :

— Dussé-je y crever, tu en auras un, je te le jure.

Jusqu'alors leur hypocrisie s'était stylée à une correcte pitié. Piébœuf aîné, dès le début de l'épidémie, flairant une inévitable hécatombe, avait fait marché avec un entrepreneur de pompes funèbres pour un lot de cercueils que celui-ci s'engagea à lui fournir par grosses, moyennant réduction. Ils bénéficièrent ainsi

de l'importance de la commande et obtinrent pour un prix minime les voliges de rebut où allèrent se décomposer leurs morts. Piébœuf aîné poussa même le calcul jusqu'à exiger de l'industriel que l'excédent lui demeurât pour compte.

Ces pensers charitables toutefois s'annulèrent dès le moment où il leur fut permis de traiter la question de l'indemnité. Alors toute leur arrogance de propriétaires lésés débonda. Ils discutèrent le chiff're, invoquèrent âprement les droits de la propriété, finirent à force d'intrigues par obtenir un maximum qui était un coup de fortune.

Les Akar et Rabattu, de leur côté, s'étaient entremis. L'édilité cette fois encore fut jouée par ces incomparables coquins. Mais tout à coup une secrète justice sévit, la loi humaine violée parut prendre sa revanche ; Rabattu, qui le premier avait combiné la macabre filouterie, perdit son fils. Le petit Rabattu mourut de ce typhus qui devait grossir les millions paternels. Rabattu père, sous ses habits de deuil, n'en continua pas moins à être l'âme du triumvirat. Cette canaille coriace n'eut pas même l'air de soupçonner la mystérieuse coïncidence qui frappait sa postérité du mal qu'il avait fomenté. Il fut récompensé de sa rigoureuse gredinerie par un gain qui peut-être à ses yeux compensait la perte de son fils.

Inopinément la mystérieuse justice qui avait frappé chez les Piébœuf se réveilla du côté des Quadrant. Un coup d'apoplexie abattait, dans un souper de filles, l'énorme Antonin. Son entonnement prodigieux encore une fois dénonça la fonction sociale qu'il assumait, cette gloutonnerie porcine qui en faisait la machine à broyer, comme les dents et les roues d'un moulin, et couronnait, en cet intestin capable de drainer tout l'héritage de la famille, en ce ventre de gouliafre, le règne des Quadrant. Repu comme un bétail, tout à coup il s'était renversé sur Régnier en battant l'air de ses bras cerclés d'anneaux de chair. Au bout d'une heure seulement, on avait pu le faire vomir, ce muid vivant s'était débondé dans un flux de liquides et d'aliments. Depuis, les attaques avaient récidivé, plus faibles. Les médecins diagnostiquaient la dégénérescence graisseuse du cœur. La cervelle en bouillie, les membres blets et cotonneux, un domestique poussait au soleil, dans le jardin de l'hôtel des Quadrant, ce grand corps larveux et vené.

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Régnier, lui, n'eut qu'un mot, féroce comme la bosse d'où lui venait sa malice :

— Et d'un ! dit-il à Eudoxe qu'il croisait à cheval un matin au Bois. Celui-là tourne à la gélatine, s'en va des millions de Misère après avoir mangé pour tous nos arrièregrands-parents qui n'avaient rien à se mettre sous la dent... Puis ce sera le tour d'un autre, le tien ou le mien, jusqu'à ce que des Rassenfosse il ne reste qu'un peu de fumier où ne poussera pas même la rose que vous portez à votre corsage, gentille cousinette 1

Danièle, en effet, montait ce matin-là avec son beau-père. Elle prit sa rose et la jeta avec un sourire à Régnier. Quand un temps de trot les eut éloignés, il se retourna sur sa selle et, voyant monter et s'abaisser leurs reins au rythme des chevaux, il se prit à rire tout haut dans le silence de l'avenue :

— Je parie cent louis contre les millions de papa que ce gredin-là est en train de planter de la graine d'adultère dans cette chair d'inceste. . . Il trouvera le terrai n défoncé, le bon Mosenheim.

Jean-Honoré à peu près seul avait réprouvé ouvertement la criminelle industrie des Piébœuf. L'esprit de la famille, l'âme loyale de l'aïeule apparurent en cette circonstance chez l'honnête homme resté pur parmi les trafics où se perdaient les autres. Il alla jusqu'à blâmer son frère aîné de s'allier à de pareils bandits. Jean-Éloi se déroba légèrement: après tout, les affaires étaient les affaires... Les Piébœuf bénéficiaient d'une situation qui, en tout état de cause, ne pouvait se résoudre que par un désastre. Celui-ci ne leur était pas imputable, mais seulement à la Ville qui avait retardé l'expropriation.

L'inévitable banqueroute du défrichement, en usant petit à petit sa probité, le rendait tolérant pour les moyens par lesquels se réparent les brèches d'une fortune. Il en arrivait à s'avouer l'incertitudedel'entreprise, la faiblesse des calculs sur lesquels elle avait été tablée. Jean-Chrétien I", dans sa foi aux Miséricordes, se fut endurci contre les résistances de la terre, sa descendance dégénérée s'abandonna au doute. Le gouvernement avait eu beau multiplier la somptuosité des bâtiments d'écoles : ils demeuraient vides en des latitudes impeuplées. Rabattu et ses traitants en sous-ordre seuls y trouvèrent leur compte. Des villages entiers, avec leurs maisons-modèles sans occupants, se déla-

braient, tombaient en ruines. C'était, après les précaires réussites du début, la défaite inconjurable, des millions inutilementengloutis en ces sables qui ne retenaient rien, la porte ouverte à d'infinis procès et, au bout de tout, le renom d'une colossale flibusterie où l'honneur des Rassenfosse sombrerait. Jean- Eloi vit se lever, dans la déroute de tous ses plans, son Waterloo final. Son humeur s'aigrit; il se replia, remangea le fiel de cette grande affaire ratée. Un égoïsme froid l'étrangea davantage des misères qui accablaient l'humanité ; il se désintéressa du malheur des Quadrant...

Adélaïde, depuis l'avril, était repartie pour Empoigny. Elle l'avait enfin décidé à interrompre les ruineux travaux des grottes.

Après les avoir délaissés pendant près de quatre ans, sa folie l'avait repris ; il s'était attaché un ingénieur ; on n'avait découvert que des excavations sans continuité. C'était leur destinée aux Rassenfosse, de tourmenter cette terre oùd'immémorialesgénérations des leurs avaient peiné. Puis, devant l'inutilité de tout effort, il regretta l'argent vainement prodigué, promit à sa femme de ne plus recommencer.

Leur souci, d'ailleurs, avec cette Simone qui ne voulait pas guérir, avait grandi. Nul remède n'opérait ; elle se dérobait à toute distraction, s'enfermait avec plus d'opiniâtreté dans sa tourelle. Ils ne se sentaient plus le courage de violenter son horreur des médecins. Une scène effrayante, un jour que le grand Marchandieu avait essayé de l'endormir, leur enleva tout espoir dans les recours de la thérapeutique. Le pis, c'est que Marchandieu, nettement cette fois, conclut à la vésanie ; il prévoyait un obscurcissement graduel de sa petite âme déjà nébuleuse. Maintenant personne ne l'approchait plus ; elle se refusait à ouvrira sa mère, demeurait des jours entiers livrée à ses démons familiers. On ne la voyait sortir qu'aux heures indécises de l'aube et du soir: elle partait moissonner les prés, remontait avec des gerbes qu'elle tressait pour s'en enlacer les tempes. Le reste du temps elle se cloîtrait en des occupations mystérieuses, toute seule, perdue dans sa tour, chantant ses petites chansons d'enfance. Ses crises, chaque fois qu'elles éclataient, évoquaient les mêmes désastres, des deuils sans nombre, un départ de cercueils vers les glas. La mort, à travers ses cris, semblait entrer dans la

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maison, d'une marche errante et sourde qu'Adélaïde finissait par entendre réellement. Sans relâche elle frappait sur les Rassenfosse, décimant la race, coupant les rameaux de leur arbre de vie. Simone partout voyait sa main traçant des croix sur les murs et les seuils. C'étaient des agonies lentes et silencieuses de jeunes filles, des coups tragiques qui emportaient les hommes, un lourd corbillard où une bière énorme avait peine à entrer, et tout un coup un spectre passait, elle croyait voir son frère Arnold. La mère tremblait, sentait monter les ténèbres, penchée vers ces longs défilés funèbres, moitié morte elle-même en ces visions de la mort.

Elle partait deux ou trois fois le mois pour la Rasepelote ; mais, martyrisée de perpétuelles inquiétudes pour Simone, tracassée aussi de la peur d'être volée par ses domestiques, tombée à une humeur chagrine -et tatillonne, elle reprenait presque aussitôt le train. Ghislaine à présent lui était devenue une habitude ; elle lui disait ses peines, chargeait son mari de torts imaginaires, parfois lui empruntait quelques louis pour en grossir ses économies. Une lettre du drôle qui avait été l'instigateur obscur du mariage de Ghislaine exaltait encore sa maternité. C'était un de leurs sujets renvoyé peu de temps après le départ du valet de chambre suborneur. Ce Miron leurdisaittout et offrait, moyennant une prime de cinq mille francs, de les seconder dans une action en divorce contre Lavand'homme s'ils s'y décidaient. Mme Rassenfosse apprit ainsi que le secret de la grossesse de Ghislaine avait •été livré au vicomte, chez qui Miron avait repris du service. Lui-même tenait le secret du beau Firmin qui, furieux d'être chassé, avait révélé ses relations avec la jeune fille. C'était la maîtresse de Lavand'homme qui, ia première, avait eu l'idée du mariage. Son amant, totalement ruiné, consentait et s'abouchait avec un agent d'affaires qui aussitôt commençait les démarches. Le mariage conclu, le vicomte se remettait avec sa maîtresse. Il quittait la Rasepelote et tous deux allaient habiter Paris.

Adélaïde fut atterrée. Ilsavaientété tous trois les victimes du plus ténébreuxdescomplots et d'un complot ourdi par un misérable valet congédié ! Elle excusa la faute de Ghislaine pour ne plus songer qu'à la leur, plus grande, et qu'ils expiaient en cette basse

connivence de deux coquins. Elle n'en dit rien à sa fille, mais montra la lettre à Jean- Eloi. Il se sentit à la merci du misérable, prit peur, lui envoya la somme qu'il réclamait pour se taire devant le monde ou parler devant les juges. Tous les malheurs leur arrivaient ; ils croyaient s'être mis en règle avec cette coupable folie de leur enfant et voici qu'elle renaissait, qu'elle sortait de l'ombre où ils la croyaient enterrée. Au fond, c'étaient eux les plus punis : ils se sentaient frappés dans une faute dont les conséquences n'avaient pas l'air d'émouvoir Ghislaine.

Elle vivait là-bas dans son grand amour maternel, élevant fièrement son enfant comme si nulle injure ne s'attachait à sa naissance, comme s'ileût été le fruit avouable d'un meilleur mariage. Depuis six ans elle n'avait pas quitté un seul jour la Rasepelote, n'éprouvait le besoin de voir personne»

cloîtrée dans sa passion jalouse, oubliant qu'il lui restait une famille, ayant fini par être, à elle seule avec son enfant, toute la famille, si inexprimablement heureuse, à présent que son cher Pierre grandissait et devenait un petit homme, que Mme Rassenfosse quelquefois se demandait si le rachat de la faute n'était pas pour elle une source de bonheurs plus certains que chez d'autres l'absence d'aucune tare. Aurait-elle raison ? pensait-elle, et la faute n'existeraitelle pas dans le sens qu'y attache le monde ?

Vers la mi-septembre, une partie de la famille se trouva rassemblée pour l'inauguration des asiles de Barbe. L'aïeule avait tenu à avoir près d'elle ses enfants et ses petits-enfants. Mais encore une fois, la désunion qui sévissait chez les Rassenfosse clairsema l'assistance. Laurence échoua dans ses instances auprès de Cyrille et des Piébœuf. On ne put savoir où avaient passé Régnier et Arnold. Eudoxe et sa femme s'excusèrent. La grande oeuvre de charité sembla non avenue pour la postérité sortie des deux Jean-Chrétien.

Ce fut la fête des bonnes âmes. Le clergé d'abord processionna autour des bâtiments et les bénit; puis Barbe, à la tête de la famille» pénétra dans l'asile réservé aux hommes. Ils étaient là une centaine, vieux débris- de la fosse, tous chenus, couturés de blessures.

cassés par un long servage. Une émotion secouait leurs visages corroyés, faisait trembler leurs doigts gourds dans les grandes mains jaunes qu'en passant l'ouvrière des Miséricordes tendait à chacun.

Ils entrèrent ensuite dans l'asile des femmes ; celles-ci l'entouraient en pleurant, touchaient sa robe avec la vénération pour une idole. Elles étaient cent comme les hommes; leurs lits s'alignaient, tout blancs sous les courtines, dans la profondeur des dortoirs. Et c'étaient les mêmes misères qu'ils avaient vues en traversant les salles des hommes, le mal des vies travailleuses et exténuées, la suprême douceur de pouvoir s'en aller avec sécurité vers une bonne mort. Tous, en arrivant, avaient reçu un trousseau qui était leur dot en ce mariage de leurs ans de vieillesse avec un renouveau de la vie. Une odeur 4e linge frais, sur leurs pauvres corps pétris, tannés par le soleil et le feu, sentait bon le pré et le lavoir. Ils pénétrèrent enfin dans l'école ; celle-ci comptait deux divisions, l'une pour les adultes, l'autre pour les petits en bas âge. A un signe de Laurence, dix fillettes, qu'elle avait laborieusement stylées, s'avancèrent et débitèrent un compliment; elles portaient à deux mains des bouquets, toutes disparues dans leur ampleur. Chaque adulte, en finissant ses classes, recevait un livret de caisse d'épargne de 5oo francs, et les plus petits étaient habillés et nourris aux frais de la maison. L'aïeule, haute, droite, dépassant de la tête ceux qui l'entouraient, allait devant, grave, disant ci et là un mot bref, caressant une tête d'enfant, ouvrant par-dessus des fronts qui s'inclinaient sa grande main avec le geste de la bénédiction qu'elle avait chez elle pour les siens.

Son caractère des vieux âges perça tout entier dans la force dont elle sut renfoncer son attendrissement. Au milieu des larmes des bonnes gens qui lui faisaient cortège, ses yeux restaient étanches et là-bas, de leurs orbes profonds qui avaient regardé passer tout un siècle de deuils, semblaient à présent regarder se lever l'avenir. Par moments seulement, dans son long visage couleur de cire, un frémissement courait, une ridequi remuait le coin de ses lèvres. Elle avait voulu, d'ailleurs, l'inauguration simple et nue, sans harangue, sans intervention officielle. Le prêtre avait béni l'œuvre, il avait baptisé les deux asiles et baptisé l'école. La maison des

hommes reçut le nom de Jean-Chrétien I*', celle des femmes le nom de Marie-Joséphine. Le nom de Jean-Chrétien V resta attaché à l'école. C'était comme un peu de leur vie et de leur cœur courageux qui ressuscitait sous la pierre, une mansuétude sortie des tertres sous lesquels ils reposaient et devenue le toit etl'âtre de la grande famille sauvée des naufrages. Cette paix fraîche de dortoirs, cette gaieté des hautes fenêtres qui ajouraient les classes, elle les mettait sous l'évocation de leurs mémoires, s'effaçant elle-même pour ne laisser survivre que les créateurs de sa race.

Le miracle de charité qui faisait surgir de terre une cité et sauvait toute une détresse d'humanité se consomma à peu près vers le même temps où commença la démolition du charnier des Piébœuf. De compte à demi. Rabattu s'était fait adjuger les travaux du déblaiement. Ce fut le dernier denier prélevé sur la mort en attendant le rachat des terrains qu'ils opérèrent ensemble et la reconstruction du quartier qui allait quintupler leur fortune. Tandis que le bon or, l'or évangélique issu de la sueur des générations, épargné sur la pauvreté volontaire de l'aïeule, aidait à réparer les universelles misères, l'or du mauvais riche sécrété des ruines et de la dévastation, l'or homicide, noir comme le typhus d'où il sortait, ne devait servir qu'à alimenter jusqu'au jour des liquidations les pourritures bourgeoises. Ainsi la souche continuait à fructifier pour de durables moissons ; l'arbre de vie aux racines enfoncéesdans le grand cœur secourable de l'aïeule tendait ses rameaux pour en abriter les dénués et les humbles. De ce côté, l'argent des Rassenfosse s'apparia à un fleuve puissant dont les eaux fertilisantes s'épandent au large. Du côté de la descendance, ce n'était plus que de stériles et croupissantes garigues, un marais figé en de mornes latitudes, en d'arides sables comme ceux de cette Campine où échouait la colonisation de Jean-Éloi.

La baronne une nuit se sentit prise de suffocations si violentes qu'elle eut peur de mourir et, toute moite d'affres, le CDeur chaviré en une grande détresse, passa dans l'appartement de son mari pour le réveiller. Elle était sans lumière; Eudoxe habituellement

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gardait allumé jusqu'au matin un petit crasset de bronze, un bijou japonais qu'il avait fait monter en veilleuse. Celle-ci sans doute s'était éteinte ; elle marcha en tâtonnant jusqu'au lit et appela. Le silence continua. Elle étendit les mains, les draps n'étaient pas défaits. Cependant Eudoxe était venu l'embrasser, elle l'avait entendu rentrer chez lui. Son sang s'arrêta ; elle eut, sans s'expliquer comment, térébrante et nette, l'idée qu'il était monté chez Danièle. Elle voulut reculer vers la porte; mais tout se brouillait, elle se buta contre des meubles, erra perdue dans la ténèbre tout un temps. Enfin un vide s'ouvrit devant elle, une faible clarté filtra de l'escalier monté du hall du rez-de-chaussée où une torchère brûlait la nuit. En s'accrochant à la rampe, elle put atteindre le palier du second étage. La porte de l'antichambre béait, entr'ouverte ; elle quitta ses mules et pieds nus glissa le long du tapis.

Quelqu'un indubitablement était entré chez sa fille, quelqu'un qui, pour sortir plus facilement, n'avait pas refermé la porte de l'antichambre. Elle ne pensait plus, ne savait lier ses pensées ; c'était, à la place de tout raisonnement, des évidences brusques, irréfléchies, instinctives. Elle appuya l'oreille à l'autre porte, celle qui, dans l'antichambre, ouvrait sur les pièces de l'appartement. Mais un syrigme, un bourdonnement lointain de marée déferlant, des chutes d'eaux croulant sur des graviers l'étourdissaient. Elle regagna le palier, attendit la fin du tumulte de ses artères.

De nouveau elle rentrait écouter, mais la mer intérieure encore une fois mugissait; les vagues lourdes du sang lui refluaient du coeur et l'assourdissaient. Elle se sentait toute froide, des glaçons sur sa chair nue, les entrailles algides, comme prises par la mort. Il était là pourtant, il avait quitté sa chambre pour aller coucher dans les draps de sa fille ! Et elle répéta ' sans penser : « Ma fille ! ma fille ! ma fille ! »

Soudain l'horreur d'un tel soupçon l'emplit, l'esprit se révolta. « Non, c'est infâme. J'aurai mal vu. Il doit être dans son lit. » Elle descendit, prit un flambeau dans sa chambre, pénétra chez Eudoxe : le lit était vide, sans foulures. Elle tourna sur elle-même et tout à coup aperçut sur une chaise un désordre d'habits, la cravate, le gilet, le veston hâtivement jetés. Immédiate, alors, absolue, une idée la posséda, la rendit très

calme, — comment elle les tuerait tous les deux.

— Non, pas d'armes, se dit-elle, après avoir cherché sur les tables, aux murs. La force me manquerait. Il faut autre chose.

Elle regarda le lit, un plan aussitôt se leva : — tous deux surpris par les flammes, leurs chairs grésillant sur le bûcher d'amour, nul secours possible, car elle emporterait la clef.

Un rire lui crissa aux dents. — C'est ça, oui, le feu au lit, au lit, au lit 1... Son flambeau devant elle, sans bruit elle remonta, traversa l'antichambre, doucement mit la main à la poignée de la porte, puis s'arrêta, croyant qu'ils parlaient. Ensuite ce fut comme le souffle profond de deux respirations, le rire des voix à travers des baisers, des râles qui expiraient. Elle reconnut son erreur, aucun bruit ne sortait des chambres et elle recommença de mouvoir la poignée, essaya de pousser la porte à petits coups de son genou. Une clef la fermait en dedans. Tout d'une fois la fureur l'aff'ola. Elle se pendit des deux mains à la porte, l'ébranla à la force des poignets. A présent un réveil en sursaut se percevait, des chuchotements eff'rayés, le heurt d'un meuble. Elle cria :

— Ouvrez... ou j'ameute les gens, je fais enfoncer la porte.

Les coups dans le plein du bois retentissaient ; elle tapa avec les poings, tâcha de faire sauter la serrure en appuyant de tout son poids, l'épaule en avant. Sa clameur à chaque bourrade montait; elle les invectivait, appelait les domestiques, tout à coup alla prendre sur le guéridon un vase de Chine qu'elle projeta contre le panneau et qui s'émietta.

La porte enfin s'ouvrait : elle aperçut Danièle en robe de nuit, les cheveux dénoués, droite, résolue :

— Oh ! vous ! vous !

Et elle la bousculait, courait au lit. Très vite une forme cachée derrière la porte se jeta dans l'antichambre, se perdit dans l'escalier. Danièle s'était avancée et la regardait sans rien dire. Mme Rassenfosse d'un grand mouvement se redressa, marcha vers sa fille et lui serrant le bras :

— Voyons, il est ici, je le sais. Où l'avezvous caché ?

Danièle eut un rire, haussa les épaules.

— Où l'avez-vous caché? Voyons? Où?

Où?

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Elle vit la porte ouverte, soupçonna la fuite.

— Ah ! cria-t-elle^ ils m'ont joué.

Elle fit un pas vers l'escalier, resta un instant penchée sur la rampe, écoutant le silence de la maison, haletante, sans force. Elle aurait voulu mourir là, sur le coup, le cœur éclaté, et leur revenir la nuit dans de tenaces remords. Brusquement elle revit le péché, leur lit d'amants criminels, les chambres partout souillées de leur ordure.

Toute sa colère la reprit ; elle s'élança vers Danièle, lui saisit les cheveux qu'elle tordait comme des haillons :

— Eh bien, à nous deux!

— Faites, je vous hais! répondit Danièle sans se défendre. Mais je vous avertis que sitôt que vous m'aurez lâchée, je sonnerai les gens et je leur dirai que vous m'avez battue parce que vous avez cru que votre mari était dans mon lit... Mais faites donc, allez 1 Vous savez bien que je ne vous reconnais pas pour ma mère !

— Dis-moi au moins que ce n'est pas vrai, qu'il n'est pas ton amant... Voyons, dis-le.

— Vous n'êtes pas ma mère, je vous hais.

— Danièle! Danièle! Serait-ce possible?

Vois, je t'en prie, dis-moi que ce n'est pas vrai... Tu es ma fille, ma fille... Un mot, je te jure que je te croirai.

Elle l'avait lâchée et l'implorait, les mains jointes. Danièle ramassa ses cheveux, les noua en chignon, puis la regardant bien en face, un regard de rancune et de défi :

— Je n'ai pas eu d'enfance... Je n'ai jamais été votre fille... Toute ma vie, je l'ai passée enfermée... Un jour, je suis rentrée, vous ne pouviez pas me fermer votre porte plus longtemps... Et j'ai trouvé ici un homme, oui, un mari qui avait pris ma place, qui m'avait volé ma mère... Je me suis vengée. Et maintenant, laissez-moi, allez-vous-en, ou je S'^nnc.

— Ah! fille horrible, c'est comme ça ! Eh bien, vous allez voir qui commande ici... C'est moi qui sonnerai.

La baronne appuyait sur l'appareil, la sonnerie partait saccadée, furieuse, continue, sous le martèlement de son doigt. Des pas lourds ensuite se hâtèrent vers le palier ; la femme de chambre de Danièle apparut, s'agrafant à travers un reste de sommeil.

— Allez réveiller le cocher et dites-lui qu'il monte à l'instant, fit Mme Rassenfosse.

Allez !

Elle la rappela :

— Vous irez vous recoucher ensuite...

Vous ne reviendrez que si je sonne... Mais allez donc !

Un souffle précipité bientôt tumultua dans l'antichambre. Le cocher, un gros Anglais rubescent et automatique, se planta sur le seuil.

— Dick, comment traite-t-on chez vous, en Angleterre, les enfants qui ont manqué à leurs parents? On leur donne la fessée, hein? Eh bien ! je vous ai fait monter pour donner la fessée à Mademoiselle...

Danièle poussa un cri.

— Non! non... C'est une indignité... Vous oubliez que j'ai vingt ans.

— Dick, j'ai dit.

Les énormes bras du cocher s'abattirent. Mme Rassenfosse ensuite congédiait le

goujat et sonnait la femme de chambre.

— Vous coucherez mademoiselle et vous la veillerez.

Elle descendit. Eudoxe s'était enfermé. Elle frappa à la porte ; il ne répondit pas. Elle passa dans son appartement, se jeta à terre, la tête dans les poings, secouée d'horribles hoquets sans pouvoir pleurer. C'était la mort encore une fois, la fin de toute certitude, son pauvre amour traîné sur les claies. Elle se rappela son agonie pour une autre tromperie, le mouchoir de Mme Fléchet qui lui avait avéré l'âme légère et fausse de l'homme adoré jusque dans la faute. Mais ceci dépassait tout: à deux ils avaient sombré dans le crime ; elle se ressentit mère par sa maternité outragée dans la femme, par la double injure de l'adultère et d'un soupçon d'inceste.

De nouveau se présenta pourtant l'idée du sacrifice, elle s'immolerait ; au matin il la trouverait morte devant sa porte. Mais des lâchetés survinrent; elle pensa aux nuits, aux baisers, au miracle de ses caresses qui l'avaient refaite jeune fille, neuve à l'amour,, elle la veuve d'un mariage sans amour!

Elle s'enfonçait les ongles dans les seins, elle aurait voulu exterminer son cœur servile. Oh ! le détester, l'accabler du mépris froid de toute une vie ! Elle s'avoua l'inévitable dénouement, sa chair reprise au grand désir, l'inutilité de tout débat. Alors elle s'accabla, se méprisa jusqu'au vomissement. Et tout à coup le cri de sa fille lui revenait, la haine où elle les confondait tous les deux. Elle le haïssait donc I C'était vrai que leur

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épouvantable amour aboutissait à cela, à de la haine ! Ses idées se brouillèrent, elle devina un mystère, des ténèbres irréductibles.

Au petit jour elle se mit à écrire. Elle lui écrivait quatre pages de fureur et de passion... Tout serait fini, elle l'abandonnait à son infamie. Puis ses larmes diluèrent l'écriture, elle déchira les feuillets. Que n'avait-il un fils comme elle une fille ! Elle le lui eût pris, le lui eût perverti 1 Des folies, le désir de l'outrager publiquement la hantèrent. Elle pensa à prendre un amant, à se livrer sans amour.

Des voix montèrent. C'était le réveil de l'hôtel, les allées et venues des domestiques, des bruits de portes discrets, lointains, derrière les épaisses tentures. Sa femme de chambre entra. Elle régla froidement, sans un pli au visage, le départ de Danièle. Toute la netteté de son esprit lui revenait, elle donna des ordres précis, indiqua le cocher qui la conduirait, la voiture, les chevaux. Mlle Orlander s'en irait vers dix heures. Elle emmènerait deux filles, garderait le cocher et l'attelage pendant la durée de son séjour à Vaudret. C'était une de leurs maisons d'été, un petit château à cinq heures de la ville et qu'un de leurs régisseurs habitait pendant leur absence.

— Vous monterez chez Mademoiselle...

Vous la prierez de se préparer sans perdre un instant... Je ne la verrai pas... Allez.

Elle entendit la voix de son mari. Le valet de chambre lui répondait; tous deux causaient avec mystère. Elle prêta l'oreille : ils parlaient d'un voyage. Eudoxe désignait les valises, les objets qu'elles devaient contenir.

— Le train de dix heures, n'oubliez pas.

— Parfaitement, monsieur.

Elle resta frappée de la correspondance des heures entre son départ et celui de sa fille. Elle attendit que le valet de chambre se fût éloigné, trouva la porte de l'appartement ouverte, entra. Il se retourna, feignit la surprise.

— Comment, déjà levée, ma chère !

Il était très maître de lui, mais, de peur de se trahir, lui dérobait ses yeux.

Il fit un pas en souriant. Elle s'arrêta tout à coup, il s'arrêta aussi, leurs regards se rencontrèrent, ni l'un ni l'autre ne parlaient plus Eudoxe, un peu pâle, se mordit la lèvre ; il s'était promis de serrer son jeu et voilà que tout de suite il se découvrait. Jamais il ne manquait à l'embrasser quand ils se voyaient au matin. La minute passa, il n'osa

achever le trajet qui l'eût rapproché d'elle, s'excusa pour l'affairement où elle le surprenait et lui tourna le dos.

— Un mot, dit-elle en lui touchant le bras. Ceci encore dérangeait ses calculs. Il avait

compté sur un éclat, des cris ou des larmes ; un homme qui se sent dans son tort arrive plus facilementà bout d'une scène véhémente que d'un stratégique tête-à-tête où les partenaires se surveillent et étudient leurs coups. Il réprima mal un geste d'ennui et de gêne.

— Eh bien?

Le jour de la fenêtre l'éclairait en plein ; il craignit une défaillance de son visage, fit un détour qui le recula dans la pénombre, puis, pour motiver ce déplacement, se jeta dans un fauteuil de tout son poids. Ses mouvements, qu'il tâchait de mesurer, démentaient tout naturel ; il le constata, et, pour reprendre contenance, bravement il la regarda en face, presque d'un air de défi.

— Mon ami, dit Sarah, c'est une chose pénible que j'ai à vous confesser.

Les paupières d'Eudoxe battirent. Ce début ledéroutait. Illa savait fine merveilleusement, double avec sincérité, féminine jusqu'à paraître franche en rusant, et craignit une manœuvre. Encore une fois, ses yeux se détournèrent ; il ne se sentit pas la force de subir la vue de son visage mortuaire et froid aux prunelles sèches, aux lignes de la bouche figées comme si elles se raidissaient sur un s ecret.

— Oui, continua Mme Rassenfosse, il est arrivé quelque chose cette nuit qui va changer notre vie.

Il avait pris des papiers sur la table et les parcourait en s'efforçant à l'indifférence. La gravité de l'exorde l'obligea à une autre attitude. Il haussa les sourcils, sursauta, mais, sentant son regard se fixer sur lui, il évitait toujours de la regarder à son tour.

— Bah 1 qu'y a-t-il, ma chère ?

— Quelqu'un est entré cette nuit dans la chambre de Danièle... J'ai frappé, j'ai menacé d'appeler nos gens... On a fini par ouvrir... La personne qui était là est sortie tandis que

.je me précipitais vers le lit.

Elle parlait sans hâte, d'une voix un peu haute, mais égale.

Eudoxe se raidit. Il pensait : « Voyons comment elle en arrivera à me dire que cet homme était moi... » Il chercha des mots, joua la stupeur, au bout d'un instant haussa les épaules.

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— C'est impossible, vous avez rêvé.

— Je l'ai cru un instant, tant cette chose me paraissait monstrueuse. Mais Danièle s'est chargée de m'éveiller à la réalité. Non, mon ami, je ne révais pas. Et la preuve, c'est qu'elle m'a tout dit.

Cette fois, il se dressait très pâle, les mains tremblantes, puis retombait consterné, perdant subitement tout sang-froid :

— Se peut-il ? Quoi I Danièle !

— Le lâche ! il n'ose plus même me mentir 1 pensa la baronne dans une telle révolte de mépris qu'elle craignit ne pouvoir se contenir. Elle compritla nécessité d'une diversion pour le sauver de l'accablemeiit qui le trahissait et se sauver elle-même, si elle voulait garder la force de jouer sa comédie jusqu'au bout.

— Mais, dit-elle, cela vous intéresse au fond assez peu... L'injure n'est que pour moi, sa mère... Et, je crois, vous vous disposiez à partir? J'ai bien entendu en venant, n'est-ce pas ? que vous vous entreteniez avec Germain d'un départ?

— Oui, fit-il avec effort, une absence de quelques jours... Les traités de commerce... Le ministre m'a prié...

— Eh bien, mon ami, ces quelques jours, il faudra me les donner. J'ai besoin de vous avoir auprès de moi.

Il risqua un mot.

— Ah ça 1 cria Sarah avec emportement en campant ses poings sur ses hanches, vous ne comprenez donc pas que vous ne pouvez pas partir en même temps qu'elle!

Elle s'aperçut dans le grand miroir vénitien, toute défigurée par la colère, l'air d'une furie, la bouche en coups de dents. — S'il avait levé les yeux, il m'eût trouvé hideuse, songea-t-elle. Justement, dans son saisissement, il s'oubliait, haussait son regard jusqu'à ce visage bouleversé. Elle détourna vivement la tête, se donna le temps de revenir au calme. Et après un petit silence, elle lui disait, de la voix qu'elle avait en entrant chez lui :

— Je voulais vous dire ceci : Danièle a un amant; elle me l'a avoué. J'ai fait monter Dick... Ah ! tenez, c'est peut-être un peu vif, je l'ai fait fesser... Cet homme lui a relevé la chemise et l'a... J'ai honte à vous avouer cela à vous... Enfin, il faut qu'elle parte ; j'ai donné des ordres; sa présence ici n'est plus possible... Et comme elle s'en va à dix heures et que vous avez fixé cette heure aussi pour

partir... vous comprenez, j'ai perdu un peu patience quand j'ai vu que vous insistiez.

— Tout cela est bien extraordinaire, fit Eudoxe sans donner un sens précis à ses paroles, bien que leur sens intime s'adaptât à une pensée qui le torturait.

— Elle a l'air de parler d'un autre, songeait-il, et pourtant, au fond, tout ce qu'elle dit se rapporte à moi... Ignorerait-elle que je suis l'homme qu'elle a failli surprendre dans la chambre de Danièle? Dans ce cas, il me resterait à nier. Un léger espoir lui naissait, il reprit de l'assurance et, mettant toute sa volonté à la regarder dans les yeux :

— Si vraiment Danièle a fait ce que vous dites...

— Oh! s'écria Mme Rassenfosse en se redressant de toute sa taille et le foudroyant de ses effrayantes prunelles subitement fulgurantes, en douteriez-vous?

Cet homme qui ne manquait pas d'un certain courage banal et s'était battu cinq fois correctement, éprouva tout à coup la peur. II baissa la tête et ne trouva plus une parole.

— Elle sait tout, pensa-t-il, transpercé par cette certitude.

La baronne marcha lentement vers la sonnerie, appuya sur le bouton. Germain, le valet de chambre, entra.

— Monsieur ne part pas.

Rentrée chez elle, Mme Rassenfosse se jeta sur son lit, mordit ses draps, cria :

— C'est fini... mon calvaire est accompli... Maintenant je pourrai me retrouver avec lui comme avant.

Eudoxe, à la même minute, rassemblait ses esprits, s'essayait à résumer la situation. Germain doucement poussa la porte :

— Ce sont des journaux que Mademoiselle fait remettre à Monsieur... Il y a là aussi une lettre de Mademoiselle pour Monsieur.

Eudoxe ouvrit le paquet, trouva la lettre.

Il lut :

« Je vous plains. Vous m'avez laissé traiter comme on ne traiterait pas la dernière des filles. Le mépris que vous devez à cette heure ressentir contre vous-même pour cette lâcheté n'a d'égal que la haine que je ne cesserai pas un instant d'avoir pour vous. C'est égal, me voilà vengée d'elle et de vous : elle sait tout ».

On maria Mlle Orlander à deux mois de là. Le petit Mosenheim fut l'heureux époux

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qui cueillit cette rose capiteuse dont un autre avait eu le premier arôme. Eudoxe, qui, de longue main, à l'occasion de ce mariage, avait préparé un voyage en Orient, eût voulu avancer son départ pour ne point assister à la cérémonie. Mais sa femme l'empêcha de se soustraire aux formalités que lui imposait son titre de beau-père.

Elle exigea qu'il remplaçât auprès de Danièle son père défunt et la donnât de sa main à son mari.

Ce fut l'ironie de cette union punique où tout le monde resta convaincu des vertus et de la parfaite virginité de l'épouse, où la fraude ne demeura avérée que pour l'épouse elle-même, lamère et le triste amant contraint à faire parade de sa paternité simoniaque. Ce fut aussi la dernière vengeance de Mme Rassenfosse ; elle mit le plus âpre acharnement à déjouer les plans d'Eudoxe en enrayant son voyage de tels obstacles qu'il ne put partira temps pour échapper au ridicule et à l'infamie de la corvée. Elle avait eu la force de retrouver à chaque instant de leur vie commune l'héroïsme qu'il lui avait fallu pour paraître la dupe de leur liaison coupable. Et cet héroïsme, après les troubles et les fureurs de la nuit révélatrice, elle s'en était sentie pénétrée jusqu'aux profondeurs de son être presque sans calcul, par la violence même de sa passion qui, trahie, s'adjugea la plus miraculeuse duplicité pour s'attester confiante comme par le passé.

Sitôt après l'exil de Danièle, l'hôtel s'était repris à son train uniforme; il sembla qu'elle n'y eût jamais séjourné; le vide se combla par leur tacite entente à ne plus évoquer la présence de celle qui laissait derrière elle les pires ruines. Il n'avait plus été question de Danièle que pour régler le contrat de mariage; la baronne, pour la mettre hors de sa vie, lui abandonnait une large part de sa fortune ; les Mosenheim du reste s'étaient montrés exigeants. Et Mlle Orlander ensuite était rentrée pour un jour, Eudoxe l'avait menée au temple, leurs bras qui s'étaient enlacés dans le péché s'unirent une dernière fois dans la supercherie des préliminaires nuptiaux. Nulle défaillance ne révéla le secret impudique qu'ils dérobaient sous leur air de bonne conscience; Eudoxe seulement, en frôlant le corps qui lui avait appartenu, dut maîtriser un léger tremblement ; mais Danièle n'eut pas même ce tremblement, elle apparut éblouissante de grâce et de triomphe, dans

une splendeur d'innocence qui épouvanta son ancien amant.

— Mais c'est un monstre, se dit-il. Elle ne semble plus même se douter qu'elle fut la première à me montrer le chemin du bonheur, de ce même bonheur qu'elle va donner à cet imbécile de Mosenheim.

La vie ancienne recommença. Il consentit à l'humiliation d'entendre à toute heure du jour le silence de Mme Rassenfosse lui reprocher son crime et de mériter par la platitude de sa soumission un pardon dont on lui faisait sentir le prix.

Ce fut chez lui la crise qui lima son indépendance et irrémissiblement l'assujettit à celle qui avait eu l'art de faire tourner à son profit le malheur d'être trompée. Eudoxe se vit maté, il se prit à craindre réellement sa femme, subit l'ascendant de son caractère qu'il jugeasupérieur au sien. L'heure critique, le retour d'âge du libertin longtemps impénitent sonna pour ce viveur dont les écarts avaient défrayé la chronique et qui, rebelle au joug jusqu'à ses quarante-cinq ans, tout à coup se sentit jugulé.

Les activités du début de sa carrière politique d'ailleurs s'étaientrelâchées ; inconstant d'esprit non moins que de coeur, il s'était vite lassé de ses petits succès parlementaires comme antérieurement il s'était lassé du barreau. Un débat de tarifs douaniers qu'il avait dû aborder, au lendemain de son incartade avec Mlle Orlander, fut pour lui une défaite dont il ne se remit pas. Le ministère avait compté pour la défense de ses idées sur cet auxiliaire qui tout à coup se dérobait, piteusement se laissait enferrer par le parti de l'opposition. Il fallut toute l'habileté de Sixtpour empêcher que le gouvernement luimême ne fût entraîné dans la déconfiture de son député.

Jean-Honoré, le grave esprit, ressentit douloureusement le coup ; c'était la fin de cette vie d'honneurs et de dignités qu'il avait rêvée pour son fils ; elle sombrait lamentablement dans un désastre ridicule. Jean-Éloi aussi se sentit frappé ; il avait espéré le portefeuille pour Eudoxe ; la colonisation de la Campine, cette grande affaire boiteuse et toujours plus périclitante, dès lors peut-être eût été sauvée. Sixt, en effet, avec son flair éveillé, n'avait pas tardé à se désintéresser d'une entreprise devenue gênante pour le gouvernement. On lui reprochait les crédits attribués à l'œuvre, les écoles bâties à grands

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frais et qui n'avaient servi qu'à enrichir les Rabattu et consorts, la création de postes d'instituteurs demeurés sans élèves. Il avait nettement déclaré qu'il n'interviendrait plus. Le crédit de la famille tout à coup se trouva ébranlé : la réélection d'Eudoxe, sans l'appui moral de Sixt, apparut douteuse ; il se propagea que, pour reconnaître les services rendus, le grand homme des Rassenfosse, dépossédé de son siège, serait intégré dans un gouvernement de province. C'était la ruine définitivedesespérancesdeJean-Éloi. Régnier, le mauvais génie des Rassenfosse, fut le seul à se réjouir de l'échec d'Eudoxe.

— Ça y est, dit-il à Rély qu'il rencontrait au théâtre. Voilà les Rassenfosse amputés de leur tête. Et leur ventre qui s'en va avec ce gros cochon d'Antonin! Il leur restera bientôt plus que ma bosse ; mais celle-là est indestructible, je suis le bouffon qu'on entendra rire sur les ruines de tout.

Réty s'intéressait en philosophe à ce gamin perverti et raisonneur, à ce fin de race frénétique dont la folie s'exaspérait destructive» tourmentée de carnages et de dévastations.

— Ah I vous, je sais, fit-il rêveur, vous êtes l'effrayant ouvrier préposé à l'œuvre de l'extinction...

Ses désordres ravageaient la caisse de Jean-Éloi. Des nuées de créanciers journellement harcelaient l'hôtel ; en moins d'un an Régnier souscrivait chez des usuriers pour plus de cent cinquante mille francs de billets, Jean-Éloi pensa sérieusement à l'interdire, mais il craignit le discrédit pour son nom.

D'étranges histoires s'ébruitèrent : on raconta qu'il s'était loué un petit hôtel près du Bois. Il en avait fait un harem, vivait là avec des filles qu'il habillait en bayadères et qui lui dansaient la danse du ventre. C'étaient le décor et les folies d'un prince asiatique ; des nègres à tuniques pourpres le servaient; il apparaissait vêtu d'étoffes somptueuses, les jambes et les bras nus comme une femme.

Despujol, qu'il invitait à une de ses fêtes, en exagéra avec son habituelle faconde la magnificence. Il en parla à Cyrille dont la dépravation tout de suite s'alluma. Elle rêva de figurer dans les rites de ses priapées et fit transmettre à Régnier son désir. Elle assista ainsi à ce fameux souper de femmes nues que le joli bossu, très amusé du vice de sa cousine, imagina de donner en son honneur et qui fit dire à la fille de Jean-Honoré, restée la seule habillée dans ce déballage de chairs ;

— J'aurais très bien retiré ma chemise comme les autres, si mon cousin m'en avait priée.

Sa liaison avec Despujol était à présent sans mystère. Elle s'était affichée avec lui toute une saison à Spa, pendant un voyage de Provignan en Norvège. Tous deux y avaient chanté dans un concert de chanté. C'avait été subitement le scandale de la famille. Les Jean-Honoré, indignés, frappés dans leurs vieilles mœurs probes, cessèrent de les voir. Les Quadrant, un jour qu'elle leur faisait visite, à leur tour condamnèrent leur porte. Il ne lui resta plus de la maison de son enfance que sa sœur Laurence, la pardonnante Laurence, encline aux charités et qui s'évertuait à la ramener aU devoir.

— Voilà mon frère, cet honnête Jean- Honoré, logé à la même enseigne que moi, pensait Jean-Éloi. Sa fille s'est perdue comme la nôtre.

Cette névrosée et inquiète Cyrille ne vivait que d'émotions rapides et réitérées, passait du rire aux larmes s'agitait dans le papillonnement d'une humeur perpétuellement envolée. — ■« Celle-là, disait Réty, c'est la danse de Saint-Guy de la frasque. » Et, en effet, elle se détachait un jour du baryton et s'amourachait d'un jeune attaché d'ambassade qu'elle échangeait au bout de trois mois contre un lieutenant de lanciers.

Dès lors ce fut, dans l'hôtellerie de ce cœur fêlé, un défilé de tendresses et de béguins, des récidives de flirtage. A chaque passade, elle espérait aimer pour la première fois, folle de sentimentalité, la tête chaude, les sens indolents, se plaisant à la jolie comédie de l'amour plutôt qu'à l'amour même. Sa pauvre machine nerveuse vibrait en ces allumements au moyen desquels elle se dupait et qui amusaient sa fièvre d'agitation, son besoin d'un frisson à fleur de peau.

Provignan, averti par ses frères, se mit à la surveiller. Il la surprit, un soir qu'elle montait en voiture à la porte d'un hôtel; son amant, un bel homme brun, le cigare à la bouche, l'aida à s'installer, puis jeta l'adresse de leur maison au cocher. Il se sentit accablé par l'évidence. C'était bien là sa femme, il y avait deux heures qu'il la guettait. Il marcha vers le quidam, lui toucha l'épaule, et reconnut un ami d'Eudoxe qu'il recevait.

— Nous nous battrons, monsieur.

— A vos ordres.

Il rentra chez lui, monta à sa chambre,

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écrivit quelques pages. C'était l'histoire de sa vie, un triste retour vers les ans d'enfance, vers son âge de jeune homme, l'inutilité de toute tentative pour se trouver, l'ennui de se sentir vieux sans avoir eu de jeunesse, le mal des races finies et qui se refusent à revivre. Il l'avait commencée, cette histoire, il y avait trois mois. « Ceci, disait-il aux premières lignes, est le testament de mon pauvre esprit malade, de mes nostalgies, de mes incurables faiblesses. Me sera-t-il donné de l'achever? Et si je l'achève, sera-ce la définitive mort qui m'en dictera la fin ou bien cette autre mort temporaire et non moins rigoureuse, la mort des énergies de l'homme qui m'a frappé chaque fois que j'ai voulu tenter une œuvre ? »

Il écrivit jusqu'au matin, devant sa fenêtre ouverte, dans les arômes verts montés du bois voisin.

« Dans une heure j'aurais eu trente et un ans ; mais mes trente ans me pèsent bien assez, je ne puis me résigner à y ajouter une année nouvelle. Il me semble que je marche depuis des siècles; j'arrive des lointains du temps ; je n'ai fait ce trajet que pour aboutir à la minute qui va venir et où je ne serai plus. »

Il pensa à Cyrille, ajouta une phrase qu'ensuite il biffa; puis il ferma le cahier, alla arrêter la pendule et se trancha l'artère d'un coup de rasoir.

Cyrille eut une douleur inexprimable. Elle veilla le corps jusqu'au bout, toute pâle entre les cierges, les nerfs pinces d'affreux tiraillements qui, pour son besoin d'émotions, étaient encore de la jouissance. Les Jean- Honoré, dans la grande secousse de l'événement, oublièrent leurs griefs. Mme Rassenfosse se jeta sur la bière et la tint longtemps embrassée. Elle ouvrit ensuite ses bras à sa fille, celle-ci s'y précipita avec des sanglots violents, défaillante, sincère dans le brisement de son être comme elle l'était dans sa piété pour son pauvre mort. Elle ne l'avait pas suffisamment comprise, cette âme d'élection, ce cher grand enfant dont il eût fallu caresser, avec des mains de sœur de charité, la douce folie. Elle parla d'expiation, jura d'entrer au couvent, mais Léon porté en terre, ne pensa plus qu'à ses toilettes de deuil. Toute la maison se voila de crêpes, elle fit recouvrir de drap noir ses portraits ; le cahier qu'il appelait son testament la jetait dans des transports. Elle s'était mise à le lire, rêvait

de longues heures sur ses funèbres écritures. Puis elle sauta des pages, le manuscrit s'allongeait, elle arriva à l'oubli avant de toucher à la fin. La volupté des nerfs qu'elle avait cherchée dans la douleur encore une fois s'épuisait. Ce cœur fragile un jour se trouva désabusé de la mort qui tout un temps l'avait fait vivre. Elle se déprit du souvenir, devenu sans excitation pour ses indolents regrets; son deuil ne fut plus qu'une coquetterie dont elle amusa la fin de sa comédie des pleurs et qui, dans son miroir, la rendait plus désirable à ses yeux.

Laurence avait assumé le bon conseil et le zèle secourable d'un ange gardien dans la maison de son veuvage; elle fut le génie vivant de la piété pour la mémoire de Léon qu'elle s'efforçait de rafraîchir dans le léger esprit de Cyrille, Celle-ci visitait régulièrementses parents; les Jean-Honorés'essayaient à la distraire discrètement. Entourée de ces vieilles amitiés, elle trouva la force de garder au mort une fidélité qu'elle n'avait pas su garder au vivant. Mais au bout de quelques mois, l'ennui de ce culte monotone la dissipa ; elle se vit laide sous ses crêpes flottants; un automne qu'elle passait à la campagne chez les Mosenheim lui faisait agréer la cour d'un jeune ingénieur logé au château, joli sous ses flanelles blanches de lawn-tennis.

Chez les Quadrant, c'était à la longue l'habitude de ce gros garçon baveux, les yeux atones, éboulé dans ses graisses et que les valets promenaient en une voiture à bras, aux heures chaudes du jour. Mme Quadrant avait épuisé les pèlerinages; ses neuvaines étaient restées infructueuses ; elle finissait par se résigner à cette grande affliction de sa vie. On l'avait transporté à petites journées, d'étape en étape, à la campagne, dans leur domaine de La Hesbaye. Elle y était partie avec lui, reprise d'un goût de dorlotement pour ce fils retombé à l'enfance, pour cette bouillie humaine de laquelle sortaient de petitsvagissements puérils. Le soir, un domestique le portait au lit, deux sœurs noires le veillaient, il fallait renouveler coup sur coup son linge toujours souillé.

Quadrant, sanguin, violent, s'était emporté contre les médecins quand ils avaient déclaré le mal incurable. Mais tout à coup l'hôtel

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était assailli, les créanciers d'Antonin, attirés par l'odeur de la charogne prochaine, affluèrent. Quadrant eut à débattre des comptes pour près de trois cent mille francs. Une maison pour sa part en réclama trente mille. Alors, devant la salauderiedece compagnonnage avec des tenanciers et des prostituées, devant le purot de vice qui inopinément débordait, la douleur du père dériva. Il dit à Piébœuf aîné :

— Nous, quand nous allons voir les femmes, nous y mettons dix louis, et dix louis de plaisir, c'est tout ce qu'un homme peut se payer. Mais ce nom de Dieu-là s'en fichait des tranches de cinquante louis d'une foisl C'est l'homme de la maison qui me l'a dit. Et il avait là, mon cher, un compte, oui, un compte ouvert chez ce marchand de plaisir, comme chez son tailleur ou son sellier... A présent il fait sous lui, quelle misère!...

Piébœuf aîné était son confident; ensemble ils couraient des bordées; mais Piébœuf, adipeux et mou, tout de suite soufflait. Quadrant, au contraire, le torse d'un alcide, râblé comme un bœuf, passait les nuits, et, au matin, la tête fraîche, partait traiter ses affaires. Il gérait lui-même ses biens, toujours à cheval ou sur le rail, courant les foires et les marchés, battant les ports, jouant à la bourse, térébré par moments d'accès dégoutte et faisant alors, sa jambe raide sur la banquette, trente lieues de voiture d'un trait. Quadrant paya les dettes de son fils, oublia les blessures de sa paternité et se reprit au ronflement de sa grosse activité intarissable.

Un jour, en rentrant d'une tournée d'affaires, il apporta au château la nouvelle du prochain mariage de Cyrille avec son jeune ingénieur. Il la tenait de Jean-Eloi rencontré sur le quai dans une gare. Romain Mazaire n'avait pas de fortune ; les Jean-Honoré consentaient à donner à leur fille sa part de l'héritage. Au moins, elle ne perdait pas de temps, celle-là; il y avait un peu plus d'un an que le pauvre Provignan s'était tué.

Jean-Éloi en même temps lui apprenait la rentrée d'Irène, cette petite de dix-huit ans que les Jean-Honoré avaient mise en pension et qui en sortait, minée d'un mal sourd, si changée qu'Adélaïde avait eu peine à la reconnaître. Mme Quadrant affectionnait sa filleule, elle partit la voir. Irène, toute brisée, ce jour-là s'était mise au lit. Elle aperçut dans les draps, sous le nuage blond des cheveux, un pauvre visage aux joues

tirées, aux yeux pâles et cernés. Très sensible, pensant à ses propres peines, tout de suite elle se mit à pleurer. L'enfant lui prit la main et, l'attirant jusqu'à sa bouche :

— Marraine, n'en parlez pas... Mais je sens que c'est fini, je vais mourir... Ah! j'ai si mal à mes os 1

Mme Quadrant lui mit un doigt sur les lèvres, la baisa au front.

— Petite folle 1

— Oh! non... C'est comme des bêtes que j'aurais en moi et qui me rongeraient les os.

Sa mère l'entendit et fit un geste d'accablement.

— Oui, elle dit cela... Les médecins ne savent pas... Ils parlent d'urne cure à Saliesde-Béarn.

Mais Laurence, avec sa belle force vaillante, se prit à rire, passa son bras au cou d'Irène, et la berçant contre sa gorge :

— Tu ne vois donc pas que ce sont tes os qui grandissent!

— Non, non, il n'y a que moi qui sais... Tiens, voilà qu'elles me mordent... Ah ! mon Dieu, elles me mordent, elles me mordent... J'ai mal, je souffre.

Elle était restée longtemps enfant, sans goût pour l'étude. L'institutrice qu'on lui donnait à douze ans n'arrivait pas à stimuler ce pauvre esprit indolent et futile. Les Jean- Honoré alors se décidaient à la mettre en pension, mais là encore, le nuage qui lui brouillait les idées ne s'en allait pas, elle gardait ses puérilités de grande fille tardive.

On avait espéré dans la nubilité : celle-ci résistait, paresseuse comme le cerveau ; et petit à petit l'anémie monta. Ses os mollirent sous sa chair laiteuse, elle eut la peur d'un fourmillement de bêtes. Jean-Honoré fit appeler les médecins; ils diagnostiquèrent la tuberculose osseuse ; et atterré, ployant sous la peine, il se contraignit à murer en lui l'aveu. Mais un jour, Wilhelmine surprit une consultation ; elle s'évanouit ; ils n'osèrent plus se parler de leur enfant.

Jean-Honoré connut l'amertume dedouter de la vie après y avoir eu foi. Cette longue existence plane, cette vieillesse de probe travailleur finissait dans les désastres comme si, lui aussi, dût expier les fautes du passé. — Et pourtant, songeait Jean-Eloi, mon frère a toujours été l'homme du devoir et du droit chemin... Il méritait de mourir tranquille. C'est donc qu'il n'y a pas de justice pour les hommes, puisque les bons sont punis

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comme les mauvais! A moins que ce ne soit cela la justice, cette loi qui rend solidaires les familles et répartit sur la totalité de ses membres la responsabilité des erreurs commises par quelques-uns seulement.

Ce père, éprouvé dans un fils qui faisait banqueroute à ses ambitions, outragé dans l'inconduite de sa fille, frappé enfin dans le mal qui consumait Irène, voulut au moins raisonner les causes de son malheur. Il n'en trouva pas d'abord, conclut comme autrefois Jean-Eloi :

— Un trop constant bonheur viole la prédestination à la souffrance qui pèse sur les hommes... J'ai été trop durablement heureux, je purge mon bonheur.

Mais le vague de cette métaphysique bientôt répugna à son esprit réfléchi, habitué aux puissants syllogismes.

— Non, se dit-il, ce n'est là qu'un mensonge dont nous nous leurrons, l'ennui de rechercher en nous-mêmes le principe de nos peines. Celles-ci sont la résultante de nos propres défaillances, mais il est bien plus commode de rapporter à une force en dehors de nous la source de nos maux.

Ainsi tous deux, l'homme de l'argent et l'homme du droit, à travers des soucis différents, aboutissaient aux mêmes conjectures.

Un jour de la mi-juin. Quadrant, parti pour une vente de chevaux, fut rappelé par un télégramme. Antonin était mort au matin, étouffé dans sa graisse. Il fallut précipiter l'inhumation : l'énorme viande tout de suite s'était décomposée.

Eudoxe représenta les Jean-Honoré aux obsèques ; ils ne quittaient plus le lit de leur fille ramenée mourante des eaux et que les médecins abandonnaient. L'hôtel une nuit s'emplit de lamentations : Irène avait rendu sa petite âme d'enfant. Et ce fut tout à coup, dans la famille, à un mois de là, un autre désastre : des paysans rapportaient à Empoigny le cadavre d'Arnold. Il était parti dans l'après-midi pour une frairie de village ; une rixe avait éclaté; il broyait le crâne d'un jeune homme sur le pavé. Mais comme, au soir, il traversait à cheval un bois, un coup de feu partait...

Jean-Éloi se tourmenta de ne point trouver de larmes. Adélaïde, qui se roulait sur le corps, tout à coup se redressa, lui cria qu'il n'aimait pas ses enfants.

— Elle a peut-être raison, pensa-t-il. Il se

peut que je ne les aime plus... Mais comment en suis-je arrivé là?

Il battit l'air de ses bras, tomba près de la mère :

— Mon fils ! mon pauvre fils 1 Puis une pensée le hanta :

— Le braconnier!

La balle de ses gardes, à travers le temps faisait ricochet.

— Voilà la punition... Voilà la punition... Jean-Honoré arriva au château la veille de

l'enterrement. Quand Jean-Éloi l'aperçut tout blanc, courbé, traînant dans le soir le deuil d'Irène, ses paupières qui n'avaient pas su pleurer subitement éclatèrent.

— Les Rassenfosse sont finis!

— Oui, c'est le calvaire, gémit Jean- Honoré.

Des sanglots secouaient, à travers leur martyre paternel, leur vieille fraternité douloureuse.

Jean-Eloi, devant les fenêtres, regardait la nuit, le gouffre où avait sombré la vallée.

— Les ténèbres ! murmura-t-il.

— Le sommeil, le bonheur de n'être plus! dit Jean-Honoré.

Leur pensée allait à la mort ; sans s'en apercevoir ils se parlaient à eux-mêmes. Dans le grand silence des charnbres, un cri alors les fit tressaillir : Jean-Éloi se lança vers l'escalier.

— Enfermez-la donc, gronda-t-il.

Jean-Honoré le regarda, se toucha le front,

ne dit pas une parole.

Jean-Éloi leva la main, désigna vaguement un endroit dans les tours, sans répondre.

Mais le cri reprenait grêle, sauvage, animal, comme le miaulement d'une bête blessée au fond d'un hallier. Toujours une fosse s'était ouverte au bout de ses gémissements, Provignan, Antonin, Irène, Arnold...

— Mon pauvre ami! fit Jean-Honoré dans un élan de grande pitié.

— Cette croix-là après les autres ! Il n'y aura bientôt plus autour de nous qu'un vaste cimetière!

Maintenant il fallait veiller constamment Simone ; elle était prise quelquefois de frénésies, se déchirait de ses mains, avec l'horreur et l'amour de sa chair. Deux religieuses l'assistaient, ne la quittaient ni le jour ni la nuit. Ils perçurent des pas en fuite, d'autres accouraient, une porte battit, le cri s'éteignit.

Rien ne subsistait plus. Là-bas, dans le

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désert des sables, la Colonisation se mourait, toute vide, en ruines, sur son fumier de millions. L'abject doctrinarisme, lui aussi, avait, en bâtissant sur la poussière, tenté de coloniser le pays : le vol, la piraterie, le goujatisme à la fin faisaient banqueroute. Le ministère sombra dans cette nuit et ce sang. Il finissait comme avaient fini les Rassenfosse, ses plus fermes soutiens. — « Réty aurait donc raison ? pensait Jean-iiloi, sans courage devant tout cet écroulement. Les bourgeois s'en vont ! » D'autres races montaient; l'homme famélique se leva; on sentit venir d'en bas une force vierge, profonde, un grand souffle, l'haleine des siècles.

Ils avaient enfin obtenu le divorce de Ghislaine. Le calcul du banquier s'était vérifié : Lavand'homme, à bout de dettes et de famines, lui-même un jour mettait à prix la liberté qu'il s'offrait à lui rendre. Le vieil orgueil des Rassenfosse alors se détendit. Jean-Éloi quelquefois s'en allait oublier à la Rasepelote les fureurs qui ravageaient Empoigny. Une jeunesse d'humanité, une paix de nature et d'amour régnaient dans cette solitude; Pierre croissait; Ghislaine l'élevait pour le Devoir et le Sacrifice, pour l'œuvre de la Vie à travers le temps.

— Celle-là est encore la meilleure, songeaitil. Elle a gardé l'âme des Rassenfosse. Et qui sait ? Peut-être elle a raison, peut-être ce sera le bâtard qui régénérera la famille... Il y aurait plus de force dans une faute expiée que dans les vertus inutiles ?

Ainsi il lui fallait renier ses croyances. Ses erreurs, qu'il avait crues des certitudes, s'effeuillaient, jonchaient le bref chemin de sa vieillesse. Il sentit virer son axe moral, son âme s'ouvrit aux rosées tardives. Elles lénifièrent son soir, mais sans humilier le caillou de son égoïsme. Sa foi politique brisée l'exaspéra contre la société, il prêchait la croisade contre le peuple, les représailles, le retour aux anciens servages.

En même temps des portions de son intellectualité se prenaient ; les racines d'orgueil, rompues sur un point, cassées chez le père, se torsèrent, l'enlisèrent plus profondément

en sa lutte contre la terre revêche. Toute son obstination de viçux joueur se pétra; délaissé des Rabattu et des Akar, il la défia, voulut poursuivre seul ses stériles conquêtes. Des étendues furent rachetées pour ses dominations ; il y commença la plantation d'un ■ vaste parc, s'y bâtit un château et une métairie sur des plans démesurés, rêva d'une châtellenie comme le noyau d'une ville. Ils déserteraient Empoigny, emporteraient là leurs lares profanés et sanglants. Sa fortune fondit; il engagea l'héritage de l'aïeule. Misère tout entier menaçait de se vider dans ce gouffre de sa folie sénile, dans ce vertige du trou qui les attirait comme une destinée. Sans doute alors l'ère des satrapies serait close; ils retomberaient aux races obscures d'où ils étaient partis.

Jean-Eloi, un jour, en arrivant, vit de loin se dresser ses tours. Des flèches d'or pointaient; les enceintes comblaient la plaine. C'était là le Kremlin de leur puissance ; les Rassenfosse ne mourraient pas tant que l'énorme bâtisse se dresserait sous le ciel; leur règne s'éterniserait dans la pierre jusqu'à la fin des temps. Tout son orgueil soudain remonta dans un coup de sang qui le foudroya devant son rêve enfin réalisé, au seuil de la bastille où il entra mort.

Régnier maintenant menait par les villes un cortège de basses prostituées ; il s'entourait des plus misérables et leur prodiguait l'ironie et la charité de son évangile. C'était, derrière l'horrible bosse comme un legs du vieux monde à ses épaules, la frénésie du rire dont il prophétisait le monde nouveau, des exterminations, des fleuves pourpres, les cités mortes, l'effacement des sociétés pour une autre qui se levait.

Des ans coururent ; les ténèbres grandirent. Il n'y eut plus, sur les ruines des Rassenfosse, en attendant les rédemptions, que le trépignement du gamin vieilli, de la mouche funeste, et, droite, ses mains de morne idole sur l'os des genoux. Barbe la centenaire reléguée dans son culte des mémoires méprisées et regardant, du fond de ses caves orbites, les postérités s'éteindre à ses pieds où Je froid de la mort tardait à monter.

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