‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 119 sur 248 · Discours préliminaire, ad finem · texte numérisé non relu

Discours préliminaire, ad finem

cissements n'aurait-il pas pu trouver dans celte Antiquité dévoilée de Montfaucon, dont les Allemands d'alors savaient si bien tirer parti, ou même dans les mémoires de l'Académie des Inscriptions. Il suffît de comparer Heyne à Delille, pour sentir l'indigence du commentaire de ce dernier. On peut voir encore dans l'édition du philologue allemand, comment il sait l'aire concourir les monuments de l'art antique à l'explication de son auteur. Delille n'y songe même pas. Et pourtant c'était là une méthode éminemment française, — celle inaugurée par Montfaucon dans son grand ouvrage. En matière d'archéologie, son ignorance est prodigieuse. Il a eu le bonheur — que n'a pas eu l'abbé Barthélémy — de voir le Parthénon avant les mutilations tle lord Elgin; il n'y a rien compris. 11 a l'air de considérer le temple de Jupiter comme le dernier mot de l'art grec. Le compte rendu de son voyage qu'il adressa sous l'orme de lettres à Mmc de Yaisnes et qui courut les salons, — est un modèle de badauderie1. On est confondu de la légèreté avec laquelle il parle de toutes choses. Elle n'a d'égale que son ignorance en matière d'histoire littéraire. Son discours préliminaire ne nous dit rien de Virgile, de sa vie et de ses ouvrages, qui ne soit la banalité même, ou le comble du vague. Une erreur lui est indifférente s'il peut en tirer une phrase2: et ainsi du reste. Si nous insistons ainsi sur toutes les lacunes de la traduction de Delille et les faiblesses de son commentaire, c'est que par métier il aurait dû être au courant, lui. professeur de

\. Cf. Conesp. litt.. XIV, 108, où cette lettre est reproduite en enlirr.

■i. 11 écrira par exemple : « L'Enéide,... ce poème admiré des Romains, immortel comme leur gloire,... qui avait arraché à Octavie des larmes si célèbres, </ui valut à Virgile l'honneur d'être salué au théâtre comme l'empereur lui-même... » I Discours préliminaire.)

troisième au collège de la Marche et, qui pis est, professeur d'éloquence latine au Collège «I»' France; c'est surtout que cette étude philologique du texte de Virgile était L'unique moyen d'en renouveler ou d'en approfondir le sens. Ain Ire Chéniera étudié les anciens autant en philologue qu'en poète '.

Ainsi donc il ne faut pas demander à Delille une traduction, qui eût été en français ce qu'était en latin l'édition de Virgile du I'. de la Rue, si élégante et si soigneuse. Il a l'ait et il a voulu l'aire tout autre chose: d'abord il a vu dans celle traduction des Géorgiques nu excellent prétexte à montrer ses talents de versificateur : il y a une description de la charrue dont il est très fier. En note, il insiste sur tout ce que lé même passage, dans Virgile, renferme d'harmonie imitative et il laisse entendre qu'il a égalé son modèle. Et puis l'agriculture était à la mode et il ne fallait pas manquer une si belle occasion. .Mais surtout Delille, tout en dictant ses thèmes latins, se sentait du talent, — un petit talent mondain, tout en savoir-l'aire, en amabilité et en condescendance : à quoi employer ce talent, quand on est professeur, sinon à rendre aimable ce que Ton enseigne? — Les Géorgiques ou le triomphe de la version latine, c'est l'idée qui vous vient en lisant celte traduction aussi « fidèle qu'élégante ».

Pourtant Delille a ses idées sur la traduction en vers et il a sa méthode. En cela il a dû beaucoup à Dryden, qu'il se donne l'air de combattre dans sa préface. Tout ce qu'il dit de l'honneur de l'agriculture chez les vieux Romains, de l'influence des mœurs, des gouvernements, des climats sur les langues, tout cela est de Dryden2. Mais voici qui est particulièrement

t. Voir notre chap. vi, p. 238 et suiv.

■J. On trouve les mêmes idées dans la préface des Saisons de Saint-Lambert, qui a dû puisera la même source.

français : « J'ai toujours regardé les traductions comme un dos meilleurs moyens d'enrichir une langue. » C'est-à-dire que Delille envisage la traduction de la même façon que tous les traducteurs classiques depuis la Renaissance. De même que l'archéologie n'avait guère d'autre emploi que de commenter les œuvres littéraires de l'antiquité, «le même une traduction d'auteur latin ou grec doit servir surtout à « illustrer » la langue française. C'est le mot d'ordre de Du Bellay écouté par tous nos traducteurs depuis Amyot et Coëlïetcau jusqu'à Delille. « Conquérir » un auteur étranger, le franciser. « lui prendre une foule de tours, d'images, d'expressions », et les naturaliser, voilà le but. Il suit de là qu'il ne reste plus rien de ce qui fait la physionomie originale de l'écrivain traduit, ni de son temps, ni de sa race. Là-dessus Delille est très explicite : « Le devoir le plus essentiel du traducteur, dit-il, c'est de chercher à produire dans chaque morceau le même effet que son auteur. » La phrase est un peu ambiguë, mais il n'y a plus de doute lorsqu'il ajoute aussitôt après : « Quand il ne peut rendre une image, qu'il y supplée par une pensée; s'il ne peut peindre à l'oreille, qu'il peigne à l'esprit ; s'il est moins énergique, qu'il soit plus harmonieux; s'il est moins précis, qu'il soit plus riche. » Or plus haut il avait déjà dit : « Un détail géographique, une allusion aux mœurs pouvait être agréable dans votre auteur au peuple pour lequel il écrivait et ne pas l'être pour vos lecteurs; vous n'êtes donc qu'étrange. lorsque votreauteur est intéressant. » On se demande alors ce qui reste d'un poète quand on lui a enlevé ses images pour les remplacer par des pensées (les pensées de l'abbé Delille! |, quand on a substitué à son harmonie, à ses rythmes, à l'énergie de son vers relie prose fluanle et monotonement cadencée qu'on

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appelai! alors des vois harmonieux . — sorte de musique banale comme une phrase de romance smlimentale ou une ritournelle de danse. Peut-on se flatter après cela de s'être « rempli de son poète1 ». • l'avoir « pris ses mœurs ». d'avoir quille son propre pays « pour habiter le sien »?

Nous pourrions montrer par tirs exemples tirés de la traduction de Delille à quoi on abouti! avec un tel système : d'abord l'infidélité littérale; puis le contresens perpétuel2, l'inintelligence <!<■ l'œuvre e! de son milieu. Mais le triomphe serai! beaucoup trop facile. Signalons cepeiidan! comme très inférieurs l'épisode d'Aristée :i et l'épisode de la mort de César. Mallilàtre a traduit également ce dernier : il est incontestablement plus neuf el plus exact que Delille.

Si maintenant nous nous disons que Delille n'a pas voulu l'aire une traduction savante, mais seulement mettre Virgile à la portée des gens du monde, nous trouverons qu'il a excellemment réussi. Son style ne dépaysait pas trop : c'était bien ce qu'on attendait. Pour un simple littérateur, ses notes étaient claires, instructives, élégantes. Il discute bien les sens, chaque fois que la difficulté peut se trancher sans le secours 'de la grammaire : c'est bien l'explication à la française, pas trop approfondie. Il a des notes curieuses sur les plantes, ce qui flattait la manie des contemporains pour la botanique. Le tout est bien proportionné,

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