Roman de Meusnier de Querlon
concours une dissertation sur les attributs de Vénus ', C'esl qu'en effet le paganisme du xviii6 siècle n'est pas seulemenl décoratif ou littéraire, il est dans los mœurs. ijiuy l'on consulte le roman d'alors qui nous révèle l'intimité de l'existence, on retrouvera partout ce qui est le fond du paganisme, en ce qu'il s'oppose à l'idée chrétienne, — le culte de la volupté avec le dilettantisme ou le scepticisme qui en est la conséquence. .Mais ce paganisme-là, c'est un paganisme de décadence, assez voisin de celui des alexandrins. Son idéal n'est plus la volupté héroïque et un peu brutale de la Renaissance. On ne glorifie plus toutes les énergies naturelles et le type humain, ce n'est plus le condottiere ou l'artiste, c'est l'homme du monde tel cpie l'a l'ail la France du xvme siècle, c'est-à-dire le type de la sociabilité parfaite, avec son goût pour le plaisir facile, les grâces de salon, les conversations et les le! es.
Vers la seconde moitié du siècle, ce paganisme mondain el à demi inconscient a produit à peu près tout ce qu'il pouvait donner. Notre réputation de frivolité est l'aile à l'étranger : il est entendu que nous ne sommes que les chansonniers et les amuseurs de l'Europe.
Pourtant en 1764, l'abbé Barthélémy pouvait écrire au P. Paciaudi : « Ne remarquez-vous pas, mon cher ami, qu'on dit s;ms cesse que noire nation ne s'occupe que d'objets frivoles et que noire littérature est aussi légère que noire caractère? Je doute cependant (pie chez aucun peuph fasse à présent d'aussi grandes
1. L'accessil lui remporté par l'abbé de la Chau, dont la dissertation imprimée était uni' véritable merveille typographique, avec un grand nombre 'I1' vignettes et de culs-delampe et surtout une estampe d'Auguste 'le Saint-Aubin, d'après la Vçnus Anadyom'ene du Titien,
entreprises que chez nous Nous <i\<his à peu près trente bénédictins occupés de gros ouvrages, tels que la collection des historiens de la France, la Gallia christiania, la diplomatique, les histoires des provinces, les éditions des Pères, etc. Outre le travail continu des Académies, combien de particuliers se livrenl à de longs et pénibles travaux! Combien de découvertes dans la géométrie, l'histoire nalurelle. les langues orientales! '... » — Barthélémy avait raison : à côté de tous ces bavards de salon el de ions ces coureurs <lc soupers, il y avait d'infatigables travailleurs, donl l'œuvre, pour être inoins apparente et surtout moins tapageuse que celle des gens de lettres, n'en a été aussi que plus solide. La science moderne, du moins dans ses grandes lignes, se constitue alors 2 : mécanique, physique, chimie, géologie, physiologie, psychologie expérimentale, sociologie, — toutes les branches du savoir humain sont cultivées. Les gens de Ici 1res à leur tour se laissent entraîner par le mouvement. Ils songent à une encyclopédie de toutes les connaissances, à une sorte de bilan scientifique du siècle. Comme aussi l'amour du plaisir a engendré chez eux un esprit d'indépendance toujours plus susceptible, ils commencent à sentir les entraves de la société et des institutions modernes. Ils regardent autour d'eux et constatent que bien des choses n'y sont point selon leur désir, ni selon la raison. Comme enfin l'excès de leur civilisation et de ses raffinements a fini par les lasser, la corruption des mœurs et la platitude des caractères par leur soulever le cœur de
1. Cf. Correspondance inédite du comte de Caylus avec le P. Paciaudi théalin, suivie de celle de l'abbé Barthélémy el de P. Mariette avec le même, I, xxx.
2. Voir le chapitre de ïaine : L'Esprit el la Doctrine, dans les Origines de la France contemporaine (l'Ancien régime).
dégoût, — les voilà qui se remettent, les uns par dilettantisme, les autres avec une sincérité entière, à rêver de frugalité, de simplicité et de vertu. Il leur faut un monde nouveau en harmonie avec leurs aspirations, non plus une Salente chimérique inventée à plaisir, mais une France réelle reconstruite sur le modèle de la cité antique; et dés lors c'est l'Idée païenne qui renaît avec la même ardeur, sinon avec la même poésie qu'à L'époque de la Renaissance: et en même temps que l'Idée païenne, c'est une conception nouvelle de la vie qui se fait jour.
En 1749, le coup décisif est frappé par Rousseau, d'abord enrégimenté comme les autres et plié aux exigences de la vie de salon. Mais un beau jour la nature fut la plus forte et comme l'outrance était le tond de son caractère, il lui fallut une rupture éclatante. Qu'on ajoute à cela l'influence de la première éducation de Rousseau, son long séjour à la campagne, ses lectures de Plutarque, sa traduction de Tacite, et plus tard (sans doute quand il eut fait la connaissance de Diderot) toutes les idées qu'il emprunta à Sénèque '. Son premier fond, ce sont les lieux communs de la morale antique. — les invectives contre le luxe et la richesse, l'éloge de la vie frugale et pauvre des Spartiates, la science déclarée inutile et vaine, les arts corrupteurs, l'exaltation du sage qui trouve dans la vertu le bien suprême et la quiétude de l'âme, — toute la substance des Vies parallèles, du De moribus Germanorum, et des Lettres à Lucilius. Qu'on se rappelle
I. On sait que Rousseau traduisit un livre de Tacite en 1734 (cf. Confess., liv. VIII). Quant à Sénèque, c'est sans doute Diderot qui lui en donna le goût. II le cite des I7i7 dans sa correspondance (cf. Lettre XLI, février 1747); il traduit VApolokyntosis, on ne sait à quelle date. Mais il n'est que de parcourir le Discours sur les sciences et les arts pour voir tout ce que Rousseau a dû à Sénèque, è Tacite et à Plutarque.
8 FIN DU CLASSICISME ET RETOUlt A LANTIQUE.
(Miliu que les humanistes du xv siècle avaient commencé, eux aussi, par remettre en honneur les préceptes de la sagesse antique '. — Sans doute le Dis cours couronné par l'Académie' de Dijon no fui pas l'expression complète de l'Idéal nouveau, mais il lui la déclaration de guerre la plus énergique contre l'étal de choses actuel. Los idées dos philosophes vonl s'ajouter h celles de Kousseau et les corriger. Il s'agit, comme au temps ili' la Renaissance, *\c renouer la tradition païenne dans son sons le plus large, on faisant la part de toutes les aspirations modernes; mais il s'agit avant lout de retrouver l'homme naturel et de le rétablir dans ses droits.
D'abord le inonde, comme la religion, avait frappé l'homme dans son corps. Si l'une le représentait comme vicié dès l'origine par une souillure mystérieuse, l'autre en surveillait et en condamnait les démarches et les mouvements les plus naturels, comme autant de dérogations aux convenances. Il en arrêtait l'expansion, il en gênait le développement par les mille entraves du savoir-vivre, de la toilette et de la mode. Il fauten finir avec ces erreurs, et, remontant jusqu'au principe, Rousseau ouvre son Emile par cette déclaration tranchante : « Tout est bien sortant de la main de Tauteur des choses, tout dégénère outre les mains de l'homme ». Voici que Diderot lui fait écho : « La nature humaine est donc bonne? — Oui. mon ami, et très bonne.... Ce sont les misérables conventions qui pervertissent l'homme et non la nature humaine qu'il faut accuser -. » — On doit donc cultiver son corps, aider au développement de ses fonctions et de ses instincts, et tout d'abord chez la femme, puisque c'est d'elle que
1. Bornons-nous à rappeler la vogue du livre des Adages d'Érasme, tout au début de la Renaissance.