faut rapprocher le passage tout entier
. . . Et sa chute souvent rencontre dans les airs Quelque insecte volant qu'il porto au fond des mers. De la Baltique enfin les vagues orageuses Roulent et vont jeter ces larmes précieuses Où la flère Vistule en de nobles coteaux Et le froid Niémen expirent dans les eaux.
2. Par exemple Dolorida a servi de modèle aux Contes d^Espagne et d'Italie, Les amants de Montmorency^ c*est le sujet même de Holla :
Or c'était pour mourir quiU étaient ventis là... Et Dieu? — Tel est le siècle, ils n'en parlèrent pas.
Mais il faudrait étudier en détail le style des deux poètes pour se rendre compte de toutes les imitations de Musset :
Est-ce sur de la neige ou sur une statue
Que cette lampe d'or dans l'ombre suspendue...? {JRolla.)
Est-ce la volupté qui^ par ses doux mystères^
Furtive a rallumé ces lampes solitaires? {Dolorida.)
Candeur des premiers jours, qu'êtes-vous devenus? {Lucie.)
lyoâ venez-vous, pudeur, noble crainte, ô mystère? {Eloa.)
Mais Musset ne doit pas qu'à Vigny : croirait-on que le fameux passage :
Pâle étoile du soir, messagère lointaine...
expressions, tours de phrase, sujets de poème. Le procédé un peu artificiel des interrogations inattendues, des apostrophes brusques, marquant le commencement ou la reprise d'un développement, — il en a fixé la forme dans son Rolla. Mais tout cela est trop connu pour que nous insistions. Il suffît que nous indiquions l'influence de Ghénier, soit directe, soit indirecte, par l'intermédiaire de Vigny.
Chez Sainte-Beuve, cette influence est encore plus évidente, — et rien n'est pluô naturel, puisque c'est lui qui a imaginé de rattacher l'École nouvelle à André Chénier et qui a formulé la théorie du romantisme ainsi conçu. Remarquons d'abord que, de tous les jeunes gens du Cénacle, il était certainement le mieux fait pour le comprendre et l'aimer. Il y avait entre eux sympathie de cœur et de talent. Le goût dé la poésie macabre et des curiosités maladives ou malsaines, voilà à quoi se réduit le romantisme de Sainte- Beuve, et l'on sait que s'il n'y renonça jamais complètement, il se complut de bonne heure à n'y voir qu'une folie de jeunesse. Il essaya encore de se composer une sorte d'originalité du sentiment de son impuissance et d'une pitié un peu amère pour les existences manquées et souffreteuses. Mais cela même, il pouvait le garder sans renier son vrai fond, qui était classique. Il était classique à la façon d'André Chénier, avec la foi rationaliste du xviii® siècle en moins et au contraire, en toutes choses, un dilettantisme sceptique,
est emprunté presque textuellement à M.-J. Chénier?
Étoile de la nuit dont la tête brillante Sort du nuage épais qui rembrunit les cieux, Astre qui parcourant sa route étincelante Imprime sur l'azur tes pas silencieux, Que regardes-tu dans la plaine ?
Cf. Œuvres complètes At Chénier, 1. 1 (Chants imités d'Ossian, les Chants de Selma).
396 FIH DU GLASSIGISME ET RETOUR À l'aNTIQUE.
qui rappelle Montaigne. Comme Chénier, il a de bonne heure la manie de la petite érudition, la passion de la scolie et du bouquin '. C'était un alexandrin qui devait finir bibliothécaire : il le fut à la Mazarine, il fut même bibliophile, collectionneur d'éditions rares ou illustres. Il couvait en lui un philologue à la Boissonade, s empressant autour de vétilles laborieuses et d'auteurs minuscules. Comme Chénier encore, il aimait le grec. 11 annotait de sa main un exemplaire d'Homère ', lisait et relisait V Anthologie, où il trouvait de quoi repaître sa manie de Tinfîniment petit s. Il prenait même un professeur de grec *, ne manquait pas une occasion d'affirmer sa compétence dans la matière, qu'il s'agit d'Apollonius de Rhodes, de Théocrite ou d'Euphorion de Chalcis', et, chose importante à noter, son goût allait de préférence aux alexandrins comme celui d'André Chénier.
Avec cela, — comme Chénier toujours, — le rêve d'une existence paisible et retirée, de la petite maison à la campagne, c du ruisseau qui murmure » et du < frais ombrage »; et les livres soigneusement triés, le
1. Cette passion de bibliophile se développa surtout pendant les dernières années de sa vie, Souvenirs et indiscrétions (Ma biographie).
2. Voir op, cit., p. 172 (Notice par Jules Troubat). — A partir de 1840, il est logé à l'Institut comme bibliothécaire : « Dès lors, je me trouvais riche ou très à Taise pour la première fois de ma vie. Je me remis à Pétude, je rappris le grec, » (Op. cit., p. 172.)
3. Barbey d'Aurevilly lui appliquait le vers de La. Fontaine :
La moindre taupinée à ses yeux était mont.
(Cf. Les Œuvres et les Hommes,)