‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 77 sur 96 · II · texte numérisé non relu

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et se rendait avec lui en Italie en traversant Paris. Ces lettres ne manquent ni d'intérêt ni d'esprit, mais l'observateur est bien jeune ; en deux ou trois mois on ne pénètre pas k fond une yie et une société nouvelles; évidemment il n'a vu Paris que du dehors et dans la rue, en courant.

C'est à la date de 1765 que nous trouvons l'observateur expérimenté, sagace, en pleine possession de son jugement, de ses relations, de ses facultés. Il a quarante-huit ans; il a traversé la politique, et, sans y porter aucune ambition personnelle, il n'a pas cessé de donner toute son attention aux graves événements de son pays. Ses lettres à sir Horace Mann, ministre plénipotentiaire à Florence, font foi de sa sollicitude pendant ces vingt-six années. 11 y juge les événements avec un patriotisme sincère, les partis avec une clairvoyance qui n'est pas sans ironie, les hommes avec une amertume souvent passionnée. « Le gouvernement et l'opposition me tourmentent également avec leurs affaires, écrivait-il en 1762, quoiqu'il soit évident que je m'en soucie comme d'un fétu de paille. Je voudrais être assez grand pour leur dire, comme cet officier français au théâtre à Paris, en se retournant vers le parterre qui le provoquait : Accordez-vous, ca^ nailles ! » Son voyage de 1765 eut pour occasion déterminante une déconvenue assez bizarre, comme il en arrive parfois à ces hommes de talent qui vivent sur la marge de la politique sans aucun désir vif d'y entrer plus avant, manifestant même à l'occasion une certaine répugnance à toute immixtion de ce genre, mais très mécontents qu'on les prenne au mot et qu'on ne leur laisse pas au moins le mérite du refus^

quand leurs amis et leurs doctrines arrivent au |);)uvoir. C'était le moment où les whigs, qu'il avait si longteuqjs appuyés de ses conseils et de ses votes, entraient aux affaires. Le marquis de Rockingliam succédait à Georges Grenville, et le cousin de Walpole, le général Conway, son ancien condisciple et son plus cher ami, devenait secrétaire d'Etat. « Je fus assez mortifié, nous dit Walpole, lorsque M. Conway apporta près de mon lit, où j'étais retenu par la goutte, les plans proposés pour la nouvelle combinaison politique, de voir que mon nom n'avait pas même été mentionné. On savait bien, il est vrai, que je ne voulais rien accepter, et je n'avais guère de motifs pour compter sur des attentions particulières. Aussi, quoique tous les hommes estimés d'un parti aient droit à certains égards, je trouvais les nouveaux ministres fort excusables de n'avoir pas pensé à moi, puisque rien n'avait été demandé en ma faveur par mon plus intime ami et mon plus proche parent. On devait supposer que c'était lui qui connaissait le mieux mes plus secrètes pensées ; s'il se taisait, qui aurait pu exiger que les autres montrassent plus de sollicitude pour moi? Mais que dire pour excuser la négligence de M. ConAvay? Pour lui, j'avais tout sacrifié; pour lui, j'avais subi toutes les injures, l'oppression, la calomnie! »

Ce fut le coup décisif qui rompit ses dernières attaches avec la politique. Il écrivit à ses éle(;teurs pour repousser à l'avenir toute candidature, et le 9 septembre 1 765 il partait libre pour Paris, où il devait séjourner huit mois. Le souvenir de son oncle y était resté cher à plusieurs grandes familles de France, dans l'intimité desquelles l'ambassadeur avait vécu pendant

les sept années de son séjour à Paris. La célébrité du père d'Horace, sir Robert, qui avait gouverné pendant vingt et un ans la Grande-Bretagne avec une puissance sans limites, sinon avec une autorité incontestée, sa propre réputation d'auteur qui avait trouvé des échos au delà du canal, son amitié enfin avec le frère aîné de Conway, le comte de Hertford, qui remplissait alors en France les fonctions d'ambassadeur, tout cela lui assurait une bienvenue exceptionnelle dans une société blasée, curieuse de nouveautés de visage ou d'idée, ennuyée et cherchant en dehors d'elle de quoi renouveler ses distractions. Sa qualité d'auteur, qui lui nuisait en Angleterre et dont il rougissait parfois comme d'un défaut, servait merveilleusement ses intérêts en France et aidait à son succès. Tandis que ses compatriotes raillaient volontiers en lui l'écrivain, d'abord parce qu'il était un nobleman, un grand seigneur, et secondement parce qu'il était m\ gentleman , un homme du monde (c'est lord Byron qui nous indique cette nuance), à Paris au contraire, où l'on aimait cette sorte de mélange, on faisait fête d'avance au gentilhomme écrivain. La liste de ses ouvrages était déjà étendue et variée à cette date^ On parlait surtout dans la société de lord Hertford de ce Château cVOlrante qui avait eu un vrai succès de terreur, rendu plus piquant par le ton d'incrédulité à la mode, et dont M. Eidous, l'interprète ordinaire de la littérature anglaise, préparait la traduction. Il est intéressant

1. Nous citerons : /Edes Walpolianœ (1741), — Catalogue of noble and roijal authors (1757), — Anecdotes of painting in England (17G0), — The Castle of Otranto (1702).

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do voir comment ra-uvre et rauteur furent jugés dans la Correspondance liUrraîre de Grimm, quand la traduction parut. « M. Horace Walpole est un homme de beaucoup d'esprit, mangé de goutte, et d'une fort mauvaise santé. Il a écrit différentes choses. Il ne faut pas juger les ouvrages de M. Walpole comme ceux d'un homme de lettres de profession, mais comme des objets d'amusement et de délassement d'un homme de qualité. On vient de traduire son roman gothique intitulé le Château d'Otrante, en deux parties. C'est une histoire de revenants des plus intéressantes. On a beau être un philosophe, ce casque énorme, cette épée monstrueuse, ce portrait qui se détache de son cadre et qui marche, ce squelette d'ermite qui prie dans un oratoire, ces souterrains, ces voûtes, ce clair de lune, tout cela fait frémir les cheveux du sage, comme d'un enfant et de sa mie, tant les sources du merveilleux sont les mêmes pour tous les hommes ! Il est vrai que, quand on a lu cela, il n'en reste pas grand'chose ; mais le but de l'auteur était de s'amuser, et, si le lecteur s'est amusé avec lui, il n'a rien à lui reprocher '. »

Un homme de qualité qui écrit par délassement et qui, comme en se jouant, fait un roman dont tout le monde parle, c'était bien là le rêve secret de Horace Walpole ; c'est aussi l'idée qu'il avait donnée d'avance de lui à la société française. Chose étranf^e ! nous dit son dernier biographe anglais, il ne dissimulait pas son antipathie pour les écrivains de profession, et pourtant toute son ambition était celle d'un auteur ; mais il réussissait à

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