‹ La fin du mondeChapitre 6 sur 29 · CHAPITRE T · texte numérisé non relu

CHAPITRE T

Un BSAITHE S£S REQUÊTES.

« — Quoi ! partout le trouble et le désa- « cord ! w se dit Brémond. « Nulle harmonie « dans les idées ! Chacun tend à un but dif- « férent! Quel est donc ce pouvoir qui n'a « su se rattacher à aucun principe, et qui « vit au jour le jour, incertain de lui-même « et toujours étonne d'être arrivéàunlende- « main? Il faut bien qu'il soit soutenu par

« une force, car l'équilibren'estpas un jeu du i( hasard.

Il se souvint, à ce sujet, qu'un de ses camarades de collège venait d'entrer au conseil d'état. Il pensa que cette haute capacité lui pourrait donner la solution du problème, et il se rendit aussitôt chez son ami.

A vrai dire ce n'était point un homme ordinaire que monsieur le maître des requêtes. Quoique jeune il s'était jeté à corps perdu dans la doctrine, et, sur l'art de disséquer un faithistorique, de passeruneidée au laminoir, de prouver comme quoi les choses d' autrefois étaient arrivées ainsi parce, qu'elles ne pouvaient pas arriver autrement, il en aurait pu remontrer même à M. Guizot, ce grand prophétiseur du passé. Nul ne savait mieux que lui isoler un principe de ses conséquences et trouver le moyen-terme contre deux principes contraires. Il avait sliivi avec une docilité merveilleuse toutesles phrases de la doctrine, résigné sans cesseà l'événement, etconstant serviteur de la providence.

car c'est le propos de la doctrine de se prêter à tous les faits. Sa parole , dédaigneuse et tranchante , ne descendait janraais jusqu'à la discussion ; il avait réduit ses idées en sentences, et il les jetait au travers de toutes les questions. Si jamais il avait consenti à expliquer les apparentes contradictions de sa conduite depuis que la doctrine s'était élancée , toute armée, du canapé où elle avait pris naissance pour servir tous les systèmes, c'aurait été chose merveilleuse de voir par combien de bouts les idées les plus inconciliables se touchaient dans son cerveau. Rien ne ressemblait plus à ses idées que sa personne et ses manières. Il avait la tête haute, le corps busqué, le geste rare, la démarche grave, Toeil baigné et méditatif; sa mise, à la fois sévère et recherchée , tenait du quaker et du dandy , du savant et de l'homme du monde. Au demeurant, quand la doctrine n'était pas enjeu, et qu'il daignait descendre des hautes fégions de son intelligence pour s'occuper des misérables choses de cette vie,

c'était un homme comme vous et moi.

Au moment où Brémond entra dans son cabinet , le maître des requêtes s'amusait à jeter des gimbîettes à un chien de Terre-Neuve que la doctrine nourrissait à souhait, car il était d'un embonpoint merveilleux. Ses lourdes gambades pour saisir la gimblelte que lui jetait son maître , son air désappointé lorsqu'elle venait à lui échapper, figuraient assez bien un philosophe en quête d'une idée, et divertissaient fort le jeune homme d'état. Ce sont là d'innocens plaisirs qu'un maîlre des requêtes peut prendre comme un autre , et qui délassent des graves travaux de l'esprit. Seulement, vous autres gens à courte vue, vous les prenez pour les prendre, l'homme de génie n'y voit qu'un prétexte à de nouvelles pensées. Il y a tant de choses dans ce simple fait d'un chien de Tene-Neuvc, qui court après des gimbîettes ! ... Et toutefois tel n'était point le sentiment du maître des requêtes; à la vue de son ami, sa contenance devint embarrassée ; il chassa le chien du

pied , et il prit un air humble comme pour s'excuser d'avoir été surpris à ce passe-temps. Brémond le rassura d'un geste qui semblait le louer de tant de modestie, et il s'assit avant d'en être prié. C'était la scène de Henri IV et de l'ambassadeur d'Espagne, à cela près qu'ici Henri IV avait rougi d'être père.

-« — Mon ami, » dit Brémond, « je vous « félicite ; vos talens se sont enfin fait jour , « vous voilà en mesure de servir

« — Oh ! monsieur , » répondit le maître des requêtes en se hâtant de l'interrompre , w on s'exagère, je ne sais pourquoi, l'impor- « tance de ma position ; je ne puis servir per- « sonne; je n'ai aucun crédit.

« — Eh! là, monsieur, » répliqua Bré- (( mond , » ne prenez pas la peine de me con- « vaincre; je suis d'autant pas disposé à vous « croire sur parole, que je ne demande rien.

i< — Quoi ! rien !

« — Absolument.

« — Vous êtes donc bien ambitieux ! ))

s'écria l'homme de la doctrine.

Brémond sourit ; il eut un moment l'idée de se renverser sur le dos de son fauteuil , de croiser ses jambes, de prendre un air mystérieux et capable, d'aspirer l'air à grand bruit pour gonfler ses joues, et de pétrir, une heure durant, une prise de tabac entre ses doigts; ce sont là toutes choses qui donnent une haute idée d'un homme, et qui, par le temps qui court , valent au moins une sous-préfecture; mais Brémond n'avait pas de si hautes visées; c'est pourquoi il resta dans son fauteuil comme il s'y était assis; il respira à son aise, et il prit tout naturellement du tabac dans sa boéte d'écaillé, bien décidé à n'être pas sous-préfet.

« — Monsieur , » reprit-il , «quand je suis « entré, vous étiez occupé de Médor. Lice berté tout entière , je vous prie.

« — Oh! monsieur!...

u — Mais non ; c'est sérieusement, je vous « assure. La pauvre bète ne perd pas vos « p^imblettes de l'œil.. Allons! » poursuivit-il avec un sourire, « voilà du moins

UN MAITRE DES REQUÊTES. iJI

« un solliciteur que vous pouvez contenter. Le maître des requêtes se fit prier encore un moment; puis il céda avec une grâce toute aimable, et il se remit à son jeu , mais sans cesser toutefois de se livrer à ses hautes pensées, car le cerveau d'un homme de la doctrine a cet avantage sur celui de Dieu, qu'il n'a pas de septième jour, il ne se repose jamais.

« — • Çà, » dit enfin Brémond, « parlons « franchement. Comment trouvez-vous que « vont les choses?...

A cette question l'homme d'état parut interdit. Il regarda fixement son camarade de collège comme pour s'assurer qu'il n'était point dupe d'une illusion; puis, de l'air de quelqu'un qui entendrait un aveugle demander en plein midi s'il fait jour :

(« — On ne peut mieux , » répondit-il.

« — Oui, j'entends; on a rendu jus- « tice à votre mérite ; mais la France n'est « pas maître des requêtes , et la France « crie.

i( — Bon! quelques ambitions déçues....

« quelques hommes qui se sont crus appelés « à tout, parce qu'ils ont brûlé une douzaine (f d'amorces contre les Suisses.

« — En tout cas, ce n'est pas à l'ambition « satisfaite de se moquer de l'ambition dé- « eue.

« — Ils ne crient que pour acquérir.

(( — Comme les autres ne crient que pour « conserver.

K — Mais tout le monde ne peut pas être « placé.

« — Et ceux qui ont pris part au gâteau « ne croient pas être tout le monde. Tenez, «mon ami, laissons cela, parce que nous « irions trop loin; oui, trop loin, car nous « ferions une question de personnes d'une « question de choses. Venons au fait. Il n'y a « que les peuples sauvages qui se mettent en « guerre pour renverser un homme ; quand M les peuples civihsés font une révolution, K c'est pour changer leurs institutions.

(( — Eh ! mon Dieu ! un peu de patience. »

dit le maître des requêtes en jetant utie gimblette à Médor. a On vous donnera les insti- « tutions.

« — A vrai dire, je n'y crois guère. En ré- « volution, ce qui ne se lait pas dans les huit « premiers jours ne se fait jamais.

« — Pouvait-on improviser des lois?

« — Vous avez bien improvisé la loi des u lois , la charte... Votre Médor est plus heu- « reux que la France; il a sa gimblette. De « bonne foi , là , qit'avons-nous gagt^é au « 29 juillet? Où est le prix du sang?

« — Et comptez-vous pour rien les prin- « cipes posés par la charte nouvelle?

« — En effet, voilà une belle caution pour a notrebonheur futur! des principes qui n'ar- « rivent jamais jusqu'à nous, des principes « dont on refuse de tirer les conséquences et a qu'on met sous cloche pour l'édification des «pàssans! J'ôte mon chapeau, je les salue « dans toute l'humilité de mon cœur, et il « n'en est rien de plus.

« — C'est qu'aussi vous êtes par trop exi-

S4 \m MAITRE DES REQUÊTES.

géant, » dit l'homme d'état avec une impatience marquée.

Il se fit un court moment de silence.

Brémond appela le chien de Terre-Neuve et le caressa de la main; puis il reprit en ces termes :

« — Combien croyez-vous que dure cet état « de choses?

« — Mais.... » dit le maître des requêtes en mordant ses lèvres , comme pour réprimer un mouvement de colère.

(( — Vous avez trop d'esprit pour croire (( au règne éternel d'un système, d'une idée (f d'un principe, d'un fait. Observezbien qu'en « parlant de durée, je ne parle pas la mon- « tre à la main. Reculez le terme tant qu'il « vous plaira. Prenez-vous une semaine, un « mois, une année, une vie d'homme, un « siècle? Et, une fois arrivé à ce terme, par (( la pensée , estimez-vous que votre système « tombera par la force des choses qui veut « que tout passe, ou bien par ses propres vi- M ces?

UN MAITRE DES REQUÊTES. 5r.

« — Je ne vois pas de réponse possible à « votre question » dit l'homme d'état avec cet imperceptible sourire de dédain que donne la bonne opinion de soi-même et la conscience de sa propre supériorité.

« — Le cas échéant, comment vous pour- « rez-vous justifier de cette funeste incapa- « cité au coin de laquelle sont marqués tous « vos actes? Jamais pouvoir n'eut ni une plus « belle origine, ni une plus facile tâche. Vous « aviez pour vous les vœux du peuple ; vous « trouviez table rase ; en écrivant sous la « dictée de la voix publique, vous pouviez (< organiser en un jour tout un système de « gouvernement; et vous vous êtes endormis i< au bord d'un précipice, et vous avez tout « laissé remettre en question , jusque là que «l'on crie déjà à votre illégalité! Est-ce là « gouverner?

(< — Bah!... w dit le maître des requêtes en passant sa main dans ses cheveux et en se mirant du coin de l'œil, « On vous fait « croire cela... Ecoutez.: nous sommes dans

se UN MAITRE DES REQUÊTES.

« la même position que Napoléon après le « i8 brumaire; nous n'avons contre nous (( que les jacobins. Nous nous en déferons « par les mêmes moyens... Vous atlendiez- « vous à celle-là ? c'est Guizol qui l'a trouvée, » ajouta-t-ild'un air admiratifet en appuyant sur chaque mot.

« — Il m'en était revenu quelque chose, n répondit Brémond en souriant du bout des lèvres; « mais à cela je vois deux difficultés.

« — Il n'y en a aucune.

« — Napoléon jeta aux jacobins des digni- (f tés, des emplois, des cordons en pâture, et « il ne parait pas que tel soit votre système, « puisque vous prétendez que les mécontens « ne se sont faits jacobins que par dépit. Le (( budget était à peine assez fort pour l'appéi< tit des hommes de la doctrine, et des sai< Ions de M. de Saint-Aulaire et de M. Gui-- «zot; tout est pris, on a tiré l'échelle. Le {< premier consul avait trouvé quelques récal- (( citrans; il les engloba dans la machine in- (( fernale. Nous donnerez -vous le second

« tome de l'affaire de la rue Saint -Nicaise? « Prenez-y garde; vos mains sont faibles; ne «jouez pas avec la poudre. Et puis, vous «croirait-on?... Notez bien, mon ami, que «je ne dis rien de la moralité du système; « Napoléon avait vaincu les jacobins, et ce « sont ceux que vous appelez jacobins qui « vous ont poussés au pouvoir.

« — Quand je vous ai dit que nous ne poar- « rions pas nous entendre!

« — Remarquez, je vous prie, que nous re- « tombons dans la question que j'avais posée. « Napoléon a eu son terme ; il a duré dix ans, « et c'était Napoléon. Calculez ce que M. Gui- « zot est à Napoléon , et vous aurez la durée « de son système. Si un à dix , un an , si un « à vingt, six moisj mais j'admets aussi avec (( plaisir que s'il y a dans M. Guizot l'étoffe « de deux Napoléon, nous auï*ODS vingt ans « de guizotisme. Ceci devient une affaire d'é- « quation.

« — Je connais des esprits ainsi faits qu'ils M ne veulent jamais aller au fond des choses, >»

reprit l'homme d'état avec un ton d'outrecuidance qui était vraiment à peindre. «Voyez- « vous cela? » dit-il en prenant une bonbonnière de cristal , dont la gorge d'or étincelait de mille feux. « Je la pose sur la table, je (( croise mes bras, et, quelque chose qu'on (f dise , elle restera à la place où je l'ai (( mise. C'est l'histoire de la révolution de a i85o.

« — Je suis très-probablement de ces es- « prits qui ne vont pas au fond des choses, « car je ne vous comprends pas.

(( — Qu'étaient les Bourbons? Les Stuarts. « Qu'est Louis-Philippe? Guillaume IIL II y « a, dans tous les faits historiques, une force « secrète qui les pousse, presque à leur insu, (( vers un ordre préétabli. Il fallait que les « Bourbons tombassent, parce que les Stuarts (< étaient tombés. Rien ne saurait renverser « le gouvernement de Louis-Philippe, parce (c que rien n'a pu ébranler celui de Guil- (( laume III.

(( — Ainsi, dans votre opinion, vous pou-

« vez tout faire impunément, parce qu'il a « existé un Guillaume III.

« — Voyez ma bonbonnière.

« — Fort bien, » dit Brémond; k mais si «je pousse votre bonbonnière du doigt, elle « changera de place. »

Et en disant ces mots, il la fit voler à l'autre bout de la table.

Le maître des requêtes avança vivement sa main pour la retenir.

« — Que faites -vous? » dit Brémond; « vous savez bien que, quelque chose qui ar- « rive , la bonbonnière ne changera pas de « place. 11 y a eu un Guillaume III!

« — Mais, je puis vous empêcher...

« — Avancer la main, monsieur, c'est gou- « verner , et gouverner raisonnablement.

« Voyez où va votre système ! »

Le maître des requêtes se prit à sourire, et il dit pour la troisième fois :

« — Nous ne pouvons pas nous entendre.

« — En vous étudiant bien, » poui'suivit Brémond , k je crois saisir à-peu-près le fil

60 UN MAITRE DES REQtlÊTES.

<< de VOS idées. Vous faites du fatalisme en <( matière gouvernementale , comme avant (f d'être au pouvoir vous faisiez du fatalisme « en matière historique; vous croyez que tous « les événemens se ressemblent, et moi j'es- « time qu'il n'y a jamais eu dans le monde « deux faits identiques. Dans notre révolu- « tion, je ne vois pas de Monck, et j'y vois « un duc de Reichstadt. En outre , monsieur (( le maître des requêtes, je m'aperçois que « vous et les vôtres faites des essais d'admi- (r nistration , comme un élève en médecine « fait des essais de science à ramphithéâtre ; « mais vous ne remarquez pas assez que l'é- (( lève travaille sur la mort et que vous tra- « vaillez sur la vie. Que Dieu vous soit en « garde !

« — En vérité , » s'écria l'homme d'état en jetant avec colère ce qui lui reatait de gimblettes , (( on ne peut pas échanger deux idées '( avec vous. »^

Au geste du maître des requêtes, Médor s'était jeté tout joyeux sur sa proie ; on eût

\m MAITRE DES REQUÊTES. 61

dit la France recevant une loi municipale, une loi d'élection, la révision du Code pénal, des lois de l'empire, de la restauration et tout ce qui s'ensuit. Brémond prit son chapeau, et saluant son ami :

« — Puisse, » lui dit-il, « M. Guizot céder « comme vous à un moment de dépit, et nous « jeter ses gimblettes^ m

Cela dit, il se retira.

OHAPZTI^S TZ.

Vm CLVBISTB.

(c — Ah ! ah ! l'on vous y prend. Vous ve- « nez rôder autour du soleil levant!

« — Il me semble que vous n'êtes guère « plus timide, » dit Brémond. « Je descends « et vous montez; voilà toute la diflerence.

(( — Non pas, vraiment. Cet escalier mène « à plus d'un étage.

« — Et vous vous garderiez bien d'avouer

« que la porte de M. le maître des requêtes « se trouve sur votre passage.

« — Pourquoi cela? sommes-nous des ence fans qui rougissent de ce qu'ils font? parce « qu'un de mes amis est arrivé au pouvoir, «faut- il que je rompe avec lui? ce n'est (( qu'en province que les opinions comman- « dent des haines. A Paris, nous autres, « hommes politiques, nous sommes un peu (( avocats de notre nature; nous discutons en « nous prenant la main — Mais je vois, à (( votre air, que la conversation a été chaude (( là-haut, car vous en venez, n'est-il pas (( vrai?

(( — Avec vous j'en peux convenir.

« — Et que vous a-t-il dit ?

(( — La chose serait sans sel à être rapporte tée. Il aurait fallu voir l'homme. Vous dire « les paroles sans l'accent, ce serait les flatter.

f( — Encore une réputation ad patres !

« — Mon Dieu ! oui : nous pouvons faire « une croix; nous sommes à plus de dix.

w — Ce lieu n'est guère propre à discou-

a VIT. Avez-vous un moment à me donner?

« — Le reste de la journée.

Ils se prirent sous le bras , et se dirigèrent du côté du boulevard de Gand.

La foule y était grande, ce jour-là. On n'y voyait ni cette longue file d'équipages garnis de laquais galonnés sur toutes les coutures, et bâillant aux passans , ni ces femmes au teint pâle , à l'œil mourant, qui ont l'air d'une élégie romantique, et font de l'aristocratie même dans leur manière de s'asseoir, ni ces fashionables officiers de la garde de Charles X qui barricadaient jadis le boulevard de l'un à l'autre bout, et laissaient au passant à peine assez d'espace pour s'y mouvoir; officiers fashionables, femmes au teint pâle, laquais galonnés, tout cela était à la campagne travaillant à sa conspiration d'écus contre l'industrie; mais, en revanche, l'honnête marchand de la rue Saint-Denis, à la bouche béante, aux joues épaisses, sa femme à l'oîil vif et intelligent, et dont l'avantbras, façonné au maniement des étoffes, fi-

Ijure assez bien le mouvement perpétuel, l'homme de bourse, au verbe haut, au geste saccadé, le clerc de notaire à l'air fat et étourdi , y affluaient de toute part. A cette société nouvelle, un homme arrivé du Nouveau-Monde aurait deviné qu'une révolution avait passé par là ; car il fallait une révolution pour que le tiers-état se permît de faire foule sur le boulevard de Gand. Toutefois, ces figures, qui se mouvaient en rapides silhouettes, avaient un air contraint; le murmure qui planait au-dessus d'elles n'était point un murmure de joie et de fête j il avait quelque chose de triste et de soucieux.

A la vue de l'ami de Brémond , il se fit un grand mouvement dans cette foule. Quelques-uns le montraient du doigt, et s'animaient en parlant à voix base ; d'autres affectaient de passer et de repasser près de lui, et ils se prenaient à dix pour avoir ce cœur; le petit nombre lui adressait un salut rapide et honteux; un seul eut la hardiesse de lui serrer la main , mais de manière à n'être vu de

«6 UN GLUBISTE.

personne, et il se perdit aussitôt dans la mêlée.

V — Qu'es'c ceci? )) dit Brémond. « A qui « en ont ces gens-là?

t( — A l'économie politique.

« — Vous auriez dû m'en prévenir, » reprit Brémond en souriant. « Je ne sais pas « jusqu'à quel point je n'expose pas ma vie. « Mais que leur avez-vous fait ?

w — J'ai eu le malheur d'y voir clair, d'être « pour la liberté de l'industrie contre le priviez lége, et pour le système de l'impôt contre le H système de l'emprunt. Vous entendez bien « qu'on a crié sur les toits que je tenais pour « la loi agraire. Si je n'avais été luthérien, « les écrivains de M. Guizot m'auraient fait « passer pour un congréganiste déguisé. Ils « vivent depuis deux mois sur cette idée : (f tout homme d'intelligence , qui veut que K la révolution porte ses fruits, est un jé- « suite; tout homme d'action est un gen- « da^Sne.

(( — Cela dispense d'entrer en discussion. « Mais puisque vos idées déplaisent tant à la

UIS CLUBISTE. et

« masse, que n'en faites- vous ,1e sacrifice?

« — Quelle est l'idée nouvelle qui n'ait « pas choqué la masse? L'ornière est si douce « et si facile !

« — On y chemine.

« — Mais lentement, mais cahoté; mais « on s'y embourbe.

« — Mon ami , vous sentez la ciguë.

u — Bah ! Anitus était un homme d'esprit.

« — Et vous ne craignez pas de trouver un «Anitus parmi vos adversaires!... Prenez « garde, pourtant j vous attaquez trop d'in- « térêts.

« — Comptez-vous pour rien la masse des M intérêts nouveaux que je crée?

« — Justement; vous y voilà, » reprit Brémond. « Vous voulez tout renverser de fond « en comble. L'édifice que vous construirez « n'en vaudra que mieux, je Taccorde; mais, u avant qu'il ne soit bâti , faudra-t-il que je « reste sans couvert?

« — Oh! d'abord l'édifice social n'a jamais « été achevé; il n'y a que des pierres d'at-

«tentes, et elles s ont si frêles, simalposées^ w qu'on ne peut rien bâtir là-dessus. Ensuite, (d'édifice social est un grand mot; c'est l'af- K faire d'une douzaine d'abus consacrés par « une centaine de lois. On y pourrait reméw dier d'un trait de plume.

« — Mon ami , » dit Brémond en hochant la tête , « je vous croyais plus avancé que vous (( ne l'êtes. Faire des utopies aujourd'hui, c'est K imiter l'enfant qui joue avec des bulles de « savon. Il ne s'agit pas de rechercher le « mieux; un esprit bien fait doit s'attacher au « bon et au possible.

<< — Observez bien la marche des choses. t( Aux premières résistances que le pouvoir H a éprouvées, il a crié à la congrégation ; « nous nous sommes fait voir, on nous a re- « connus, et ne pouvant plus mettre nosopi- (( nions en doute, on nous a fait passer pour (( des faiseurs d'utopies. Savez-vous où est « l'utopie? c'est à croire que le monde conti- (( nuera à cheminer comme par le passé. Sans (f nul doute, on y éprouverait moins de se-'

« couses; mais comme la chose est impos- (( sible , mieux vaut trancher aujourd'hui « dans le vif et prévenir l'explosion.

« — Laquelle?

(c — La révolution de 1789 n'a fait que « déplacer l'aristocratie et l'étendre à un « plus grand nombre d'individus. Comme « ordre politique, on y agagné quelque chosej « mais comme ordre civil , la réforme a <c presque été nulle. A peine y a-t-il dans vos « codes un seul germe d'amélioration.

« — Que demandez-vous donc?

i< — L'abolition des privilèges, une plus « égale répartition des biens, des lois plus en » harmonie avec les besoins de la société.

(( — Et tout cela d'un trait de plume !

(« — Eh! bon Dieu! quelle différence fai- << tes-vous donc entre la vieille aristocratie « territoriale et la nouvelle aristocratie inc( dustrielle, entre l'aristocratie du nom et « celle du gros sou? Le résultat n'est-il pas le « même? Le peuple est-il plus heureux que « par le passé? Vous y avez gagné une classe

« moyenne, c'est-à-dire, des privilégiés de « plus.

(( — Peste ! vous voudriez échapper à un « fait inévitable, à la richesse qui résulte du (( travail, et à la supériorité qui résulte de « la richesse !

« — Qui donc serait assez fou pour dire a cela? Je veux des lois sur le crédit, établies (( sur des bases assez larges pour que tout « homme intelligent puisse exercer son in- « dustrie, sans enrichir un privilégié de son « travail; je veux que tous ceux qui concoutc rent à une entreprise participent aux béné- «fices... Tenez, connaissez -vous ce petit « monsieur qui descend de son tilbury? Il « était ce matin au bois, s'essoufïlant sur son «cheval arabe pour gagner de l'appétit; de « là, il est allé visiter deux ou trois ateliers « de peintres, puis faire de la musique chez « une cantatrice de ses amies. Cinq heures ."î sont venues; il conduit sa maîtresse au « café de Paris; ce soir, il s'étalera dans une (( loge aux Bouflés, et demain , il recommen-

« cera cette douce vie. Ce monsieur gagne, « bon an mal an, cent mille livres.

(( — A se promener au bois, à faire de la « musique !

(f — Mais, durant ce temps, douze ma- « chines à plumes travaillent pour lui sous « le nom de clercs, et sur douze , onze meurent K de faim. Ce monsieur est notaire; il a son « privilège en poche, dûment contresigné a par le garde-des-sceaux. Que les clercs trace vaillent! il faut que monsieur s'amuse. Parer tout où vous porterez vos pas, vous verrez (( le même principe et les mêmes consé- « quences, l'oisiveté vivant aux dépens du (( travail. Vous entendez bien que je ne veux (< pas faire ici un cours d'économie poUtique; « mais quel amour pour l'abus , quel mépris « du peuple dans vos lois, et niême dans ces « hommes prétendus nouveaux que la révo- « lution a portés au pouvoir! L'industrie ne « marche qu'embarrassée d'entraves; partout « la liberté semble être l'exception, et le pri- « vilége le principe. Si tout le monde ^ en

<f donnant les garanties voulues, pouvait « être notaire, ce monsieur ne se ferait pas (c payer si cher son oisiveté.

(( — Mon ami, vos icl«es n'auront jamais « cours.

(( — Morbleu! nous les ferons entrer par « le gros bout dans la tête du peuple. Quand « il verra d'où provient son malaise, il saura « bien trouver le remède. Le tiers-élat a fait « sa révolution ; si l'on ne cède rien au peuple, « avec le temps , le peuple fera la sienne. Les « privilégiés ne s'y sont pas trompés, qui sont « venus, en armes, faire une émeute, au nom « de l'ordre, à la porte du manège Pellier.

« — Ah! ah! » dit Brémond en riant, « le «manège Pellier! ce grand Croquemitaine (f dont M. Guizot se servait pour faire peur M aux industriels.

(( — Oui, ce Croquemitaine utopiste qui (f voulait fonder en France le droit de libre (( association, et arriver, par la discussion, « aux conséquences du :29 juillet et à la ré- « forme des lois de l'empire.

us CLUBISTE. 73

(( — Il a été obligé de reculer devant l'o- » pinion publique.

« — Que vouliez-vous qu'il fit contre ces (( bonnes gens qui vont où on les pousse , et (( qui, dans un mois, seront honteux de leur (( crédulité? Prier Dieu pour eux, et garder (( ses raisonnemens pour ceux qui les peuvent i( entendre.

« — Vous les traitez bien mal, mon ami, » dit Brémond en fouillant dans ses poches. « Etourdi que je suis! j'ai oublié mes gants.

« — L'oubli est facile à réparer, car voilà (( justement une boutique où vous serez servi « à souhait.

« — Entrons! »

GHAPIÏ'RB TH.

x.'<AMi DE i.'<oasnE.

C'ÉTAIT une boutique décorée avec un goût parfait : comptoir d'acajou, orné de bronzes et de cristaux, tapis d'Aubusson , lustres à formes élégantes et éblouissans de lumière, tout s'y trouvait, hors les acheteurs. Les cartons, soigneusement rangés dans leurs cases, semblaient n'avoir pas été touchés depuis la révolution. La dame du lieu, négligemment

penchée sur son fauteuil de maroquin rouge, lisait à haute voix et d'un air de componction un journal que son mari , vêtu en garde national , écoutait respectueusement. Un petit bonhomme jouait avec les plumes de coq qui pendaient du shakos de monsieur son père, et, de temps à autre, celui-ci lui imposait silence d'un air d'impatience où perçait toutefois une sorte d'orgueil paternel. En voyant entrer les deux acheteurs , le héros se leva avec tant d'empressement qu'il s'embarrassa dans son sabre et dans sa giberne ; et, sans le petit bonhomme qui vint à son secours, il allait donner du nez sur le comptoir. Il se remit bientôt^ fit un salut miliîtaire, ouvrit un carton, étala, devant Brémond, une longue suite de gants, pencha la tête, planta le poing gauche sur la hanche, et composa sa bouche au sourire. Il avait le front étroit et fuyant ; deux mèches de cheveux gris s'échappaient de son shakos et caressaient des deux côtés ses tempes applaties; des lunettes étaient jetées sur son nez épaté;

l'expression habituelle de sa figure était moutonnière, maison voyaitqu'il avait fait un long effort sur lui-même pour prendre un air martial ; ses moustaches timides et naissantes semblaient provenir plutôt d'un oubli du rasoir que d'une résolution. Quoi qu'il en soit, vu par derrière, l'honnête marchand aurait pu passer pour un des cinq cents hommes du lendemain dont chacun est entré le premier aux Tuileries.

Cependant Brémond , avec une impardon- ! nable irrévérence, ne pouvait parvenir à trouver des gants à sa main , et il tenait ainsi toute la boutique en haleine. La dame laissa échapper un geste de contrariété; mais le mari, calme, impassible, alla, en caressant ses moustaches, quérir un autre carton.

M — Nous sommes au désespoir de déran- V ger madame, » dit poliment le clubiste.

(f — Oh ! il n'y a aucun mal à cela, » répondit la dame avec un gracieux sourire.

(( — Vous étiez à lire le journal en famille?

« — Oui , monsieur , » dit le marchand.

*i Quel journal ! chacune de ses lignes vaut <r son pesant d'or. Voilà nos hommes! ils veu- ♦i lent l'ordre, la paix, le calme.... ils ont « horreur de l'anarchie... L'anarchie, mes- « sieurs, est ma bête noire... Écoutez donc: « quand on paie patente , quand on a quel- (( que chose ! . . .

« — Assurément , » dit le clubiste.

« — Enchanté, monsieur, de penser comme » vous.

« — C'est moi , monsieur , qui en suis « flatté.

« — Au fait, M dit la dame, « si l'on écou- « tait tous ces braillards, ce serait à n'en plus « finir.

« — Oui, comme dit très-bien ma femme, « ce serait à n'en plus finir. Mais nous som- « mes là, morbleu ! et qu'ils essaient de bron- « cher !

« — Ils ne l'oseront guère.

» — Je le crois bien ! » dit le marchand en prenant une attitude guerrière. « Nous les K avons déjà vijs de près, dans la rue Mont-

« martre... Nous avions glissé dans leur club K une douzaine de sifïleurs déterminés qui ne « leur permettaient pas d'ouvrir la bouche; « la cabale du dehors allait à merveille; elle « hurlait, et faisait fermer les boutiques; « nous sommes arrivés tambour battant, et « nous avons forcé les rêveurs à décamper..; « L'ordre, messieurs; je suis pour l'ordre; « l'ordre avant tout.

« — Pourquoi le gouvernement est-il si « mol? » dit la dame; « si j'étais à sa place!..

« — Sans doute, w reprit le marchand, i< ce sont ces gens-là qui nuissent au com- « merce. Il faudrait un bon exemple; si l'on < en fusillait cinq ou six, les autres se tai- « raient bientôt.

« — Au fait^ pourquoi se permettent- ils « d'avoir une opinion ? » dit le clubiste. « Il «c n'y en a qu'une bonne au monde; c'est l'a- « mour de l'ordre. On dort là-dessus et l'on « vit tranquille.

« — Eh! oui, l'on vit tranquille. Quevien- (( nent-ils nous parler de liberté, de garan-

« ties? Est-ce que nous n'avons pas plus de (( liberté qu'il ne nous en faut?

« — Quelle nécessité que ces gens-là s'as- (( semblent ? Je vous demande un peu où nous (( en serions si tout le monde avait le droit « de dire publiquement ce qu'il pense ? La (f liberté, c'est l'ordre, et c'est pourquoi je '( ne connais pas de peuple plus libre que le (( Turc.

{( — J'ai souvent ouï dire que le sort du « Turc n'était point à dédaigner.

« — L'ordre, monsieur, l'ordre! » reprit le clubiste, « vous avez trouvé le fin de la «chose. Restons comme nous sommes; si « plus tard nous voyons que cela va mal, eh! « bien , nous avons nos armes, et nous ferons ■< encore un 2g juillet.

(( — Eh! mon Dieu, oui!» dit le marchand ; « mais que, d'ici là, on me laisse es- « compter mon papier.

« — Ces gens-là vous disent bien qu'il vaut (< mieux s'opposer au mal dès le principe, « que de courir encore les chances d'une ré-

«0 L'AlVn DE L'ORDRE.

u volution nouvelle; hypocrisie, détours que « tout cela!,.. Ils veulent l'anarchie.

« — Ah ! Dieu ! l'anarchie ! le mot seul fait <( mal.

« — Et la chose , monsieur ! car enfin ,

« qu'est-ce que l'anarchie? c'est lorsque tout « est bouleversé, lorsque le plus fort veut i< faire la loi.

« — Trouvez donc de l'argent pour vos t( échéances, alors !

« — Aussi , monsieur , opposons-nous de (( toutes nos forces aux anarchistes. S'ils s'as- (( semblent dans une maison, mettons-nous « cinq cents, mille , vingt mille, s'il le faut^ « et tombons sur eux. L'ordre, Tordre ! point « de salut sans cela.

« — Monsieur, » dit la dame d'un air d'admiration, (f depuis un mois, mon mari n'a t< pas quitté son fusil.

(c — Il faut toujours se tenir prêt, » dit le marchand d'un air modeste. « Par exemple, (( trois personnes s'arrêtent au coin de la rue, « puis cinq, puis six autres; cela peut deve-

UA>n DE L'ORDRE. 81

« nir un attroupement. Je cours dans le quar- « lier, j'assemble mes amis, nous y courons; <f nous invitons les citoyens paisibles à se re- «f tirer, et s'ils s'y refusent, on les bourre. « J'ai horreur de Tanarchie, moi; car enfin...

(c — Monsieur veut-il se payer? » dit Brémond en lui offrant une pièce d'or.

(f — Car enfin,» poursuivit le marchand

en comptant la monnaie, « l'anarchie et

«cinquante font cent L'anarchie et

<c quinze font vingt. Voilà, monsieur. Or tf donc, l'anarchie n'est pas. .

« — Voisin! voisin! n dit un garde national en entrant d'un air effaré, « à vos armes ! « il y a un rassemblement sur la place de la « Bourse.

« — Sont-ils nombreux?» dit la dame, devenue pâle et tremblante.

« — Qu'importe!... » s'écria le marchand.

w — Je vous reconnais bien là , » dit le voisin.

« — En avant, morbleu !

« — Oui , oui , marchons !

Brémond et le clubiste, curieux de voir la chose de près, sortirent aussitôt de la boutique ^ et suivirent le détachement qui marchait en silence et avec précaution. Un bruit de tambour, qui allait toujours en grossissant, se faisait entendre au loin. Arrivés au coin de la rue Feydeau , les amis de l'ordre serrent leurs rangs^ apprêtent leurs armes, et débouchent vivement, le jarret tendu, sur la place de la Bourse. Une vingtaine d'enfans, coiffés de bonnets de papier et armés de fusils de bois, y jouaient au soldat. La petite patrouille céda respectueusement le pas à la grande qui, ne voulant pas avoir l'air de s'être alarmée d'un rien, poursuivit majestueusement sa route. A son approche, un air de consternation se répandait sur tous les visages; les bruits les plus sinistres couraient dans la foule, les boutiques se fermaient, et chacun se hâtait de rentrer chez soi, craignant de se rencontrer, nez à nez, dans la rue avec la contre-révolution. Le mal réel aurait peutêtre produit moins d'effet que la peur du mal.

t< — Eh! bien, » demanda le clubiste, «que V pensez-vous de cet honnête marchand?

« — Quel enragé de modéré! » ditBrémond €n riant. « Le voilà qui, bon gré mal gré, « fait une émeute avec ses amis, comme, par « un beau soleil d'été, les arroseurs publics « font de la boue sur le boulevard.

« — Sans s'en douter, ces honnêtes citoyens « se font les instrumens d'une poignée d'am- «bitieux; ce sont de véritables janissaires « constitutionnels; donnez-leur le temps de « s'éclairer. Nous venons de voir les dupes ; « allons voir les fous. »

GHAPITRE TIII.

UiS SECTAIRES.

a — Ou pensez-vous que je vous mène ? » dit le clubiste à Brémond, en s'arrêtant devant la salle de concert de la rue Taitbout.

« — Probablement dans quelque réunion « de Rossinistes qui font de la polémique « en faveur du grand maestro ^ lorsque le « canon est sur le point de gronder autour « d'eux.

„ — Nullement , je vous jure. Il n'y a

« qu'un homme à Paris qui songe encore à la « musique, et il est sourd comme dix. On l'a « vu, le 29 juillet, sur la place de l'Hôtel de « ville , s'enquérant soigneusement des faits « pour en faire un récit fidèle à Rossini , afin <f que celui-ci en tirât quelque chose de mu- « sical... Regardez bien cette porte!

« — Eh bien ?

« — C'est par là qu'entre et sort chaque « jour une religion en douze ou quinze perw sonnes.

i( — Expliquez-vous, de grâce.

« — Avez-vous jamais ouï parler de feu « M. le comte de Saint-Simon?

« — Qui? ce mauvais sujet dont on flatte- « fait la jeunesse en disant qu'elle fut ora- « geuse, ce rêveur qui, après avoir dissipé une « immense fortune en dépenses folles , passa « sa vieillesse à prêcher l'amour du travail, . « et qui, un beau matin, se tira un coup de « pistolet pour échapper aux recors!

« — Ne parlez pas d'un Dieu avec tant « d'irrévérence.

« — Un Dieu!... pourquoi, durant sa vie « M. le comte ne m'en a-t-il pas prévenu? K je l'aurais abordé avec plus de respect.

« — Est-ce que vous avez jamais eu maille « à partir ensemble ?

K — Mais oui; je me rappelle qu'il me « donna un soir audience dans le jardin du « Palais-Royal, et je le traitai assez mal. Il «r est vrai que j'avais et que j'ai encore dans un i< coin de mon bureau , trois lettres de change « acceptées par sa divinité et protestées faute « de paiement.

« — Il vous en tiendra compte en paradis.

« — J'aurais autant aimé qu'il s'en fût » souvenu en ce bas monde.... Mais, dites- « moi, qui donc lui a expédié son brevet de « Dieu?

« — Une demi -douzaine d'apôtres qui « travaillent là-dedans , à propager sa loi et i< rédiger son évangile.

« — Et son évangile c'est de faire des M dettes?...

(( — Oh ! ce serait une longue histoire.

« D'abord M. le comte n'est pas de ceux qui « disent : Mon royaume n est pas de ce monde; « sa religion, à lui, est toute positive , toute « matérielle; c'est la religion de l'argent. Il « veut que chacun vienne prendre rang ici « bas selon la grâce de l'organisation qu'il a H reçue en naissant.

« — C'est à-peu-près ce que chacun tâche « de faire; le difficile est d'arriver.

« — Les prêtres se chargeront de ce soin ; « ils seront juges des capacités, et assignées ront à chacun son œuvre et sa récompense. « Le travail , le travail ! sans le travail point « de salut, voilà ce que ces messieurs nous « crient, les bras croisés, du matin jusqu'au K soir. J'aimerais autant qu'ils prêchassent « d'exemple ; nous n'entendrions pas leurs M sermons,.. Qu'avez-vous ? » re[)rit le clubiste en voyant Brémond prendre un air rêveur.

« — Vous allez rire; mais j'ai toujours ff pensé que le monde était dans la même si- « tuation que lorsque le christianisme prit

« naissance. Le vieux système politique qui « croule de toutes parts, c'est l'empire roli main, et...

« — Et le saint-simonisme , c'est le cbris- (( tianisme , n'est-il pas vrai ?

(( — Je ne dis pas cela; mais...

« — Enfant, que vous êtes! Dans un sièu cle d'indifférence, quand les plus vieilles « croyances sont ébranlées, vous pensez qu'on '( peut raviver une foi morte en la faisant as- (( sisterau spectacle d'une religion naissante!.. « Si en toutes choses les commenceraens sont « pénibles, que doit-ce être en matière de rei( ligion ! On a peine à se persuader que (( l'homme qu'on voit tous les jours soumis « aux mêmes besoins que nous soit un homme « de génie, et vous irez persuader au boulan- « ger et au tailleur de M. le comte de Saint- « Simon, que M. le comte de Saint-Simon « était un Dieu!... En outre^ remarquez que « dans l'état de civilisation où nous sommes « parvenus , il n'y a pas moyen de cacher une « origine, de l'entourer de nuages; si, par

« impossible, on parlait encore de Saint-Si- « mon et de ses disciples dans cent ans et (( plus, dans centans et plus on saurait, point « par point, ce qu'étaient les disciples et « M. de Saint-Simon. En vérité, les rêveurs (( ont choisi la plus sotte manière pour faire « réussir leurs idées.

« — Et quelle est leur doctrine?

« — Comme je n'ai pas été touché par la « grâce , il se peut que j'entende mal la part rôle saint-simonienne, mais voici ce que j'ai « saisi à travers un choc d'idées nébuleuses.

« Et pour commencer par le commen- « cément , tandis que vous et moi dormions « tranquillement dans notre lit, vous saurez (( que le monde attendait un sauveur, et que « ce sauveur est venu en la personne de « M. le comte de Saint-Simon. Moïse, Or- « phée , Numa ont organisé les travaux « matériels , Jésus-Christ a organisé les tra- « vaux spirituels, Saint-Simon a organisé « les travaux religieux , donc Saint-Simon a « résumé Moïse et Jésus. Mais, direz-vous,

« comment la mission divine de cet homme « lui a-t-elle été révélée? je l'ai vu , qui s'en « doutait guère ! blasphémateur... C'est qu'il « dissimulait. 11 n'aurait tenu qu'à lui de se « dire roi des Français , car il descendait en « ligne directe de Charlemagne, mais il ne « souciait pas de se faire crucifier. A dix-sept « ans , il savait sa mission ; son valet de « chambre avait ordre de l'éveiller avec ces (( paroles : (( Levez-vous , monsieur le comte ; u vous avez de grandes choses à faire, m Et « M. le comte se levait, et il allait à la cour, « à l'Opéra, au jeu, à quelque chose de pis, « et il faisait de grandes choses. Il fut tour-à- « tour grand seigneur, trafiquant, voyageur, « et mendiant; dans la longue agitation de a sa vie , il jeta sa fortune , comme trop « lourde pour. un philosophe, dans des lieux « qu'il est inutile de nommer; puis il charte gea ses épaules de quelques cent mille écus « de dettes ; puis voulant laisser là le far- « deau , il se tira un coup de pistolet dans le M cerveau; mais le plomb recula devant le

« sauveur du monde , et Dieu vécut encore « deux ans, laissant échapper chaque soir, (ï sur un hanc du Palais-Royal, des chants « d'amour de ce corps mutilé, et manifes- « tant ainsi sa divine essence entre les filles « de joie et les escrocs de ce beau jardin.

« — Mais la doctrine, la doctrine?

« — Ah! la doctrine!... La doctrine, c'est « que la religion saint-simonienne est la re- « ligion du progrès. Pour application pre- « mière, ces messieurs nous veulent ramener « à la théocratie, c'est-à-dire à l'enfance de « la société. Les prêtres assignent à chacun « son travail, et lui donnent une part du pro- (( duit, en ayant soin d'abolir l'hérédité, « parce qu'il ne faut d'oisifs sur cette terre « que les prêtres saint-simoniens.

« — Mais l'hérédité est le prix du travail; « une fortune héritée suppose un travailleur « économe.

« — Bagatelle!

« — Mais l'amour du père pour ses enfans?

« — Sottise! On remplace tout cela par la

« sympathie. Le granci-prêtre, placé au point « de vue le plus sympathique, se chai'ge de « relier socialement les théoriciens et lespra- « ticiens.

« — Et qui nomme le grand-prêtre?

(( — Il se nomme lui-même; il se présente « et dit ; w J'ai plus de sympathie et de senti- « mentalité que tout le monde. » Et tout le « monde répond : « C'est vrai. » Ainsi M. Ro- « drigue, successeur immédiat de Saint-Si- « mon , eut long-temps une sympathie et une « sentimentalité à toute épreuve. Un beau ((jour, MM. Bazar et Enfantin, ou Enfantin K et Bazar, à votre choix, car les deux indicé vidus n'en font qu'un , se présentèrent à (( M. Rodrigue , et lui dirent : (( Nous sommes « plus sympathiques que vous. » Et M. Ro- (( drigue se laissa tout doucement absorber... « Mais allons les entendre eux-mêmes. »

Il dit, et entra dans la salle, suivi de son ami. Une nombreuse et brillante société y était rassemblée. Chacun avait l'air de soupirer après le commencement du spectacle,

et s'amusait, en attendant, des visages des disciples , rangés en ligne autour de la chaire tendue de velours cramoisi. Il y en avait de toutes sortes; les uns graves et posés, les autres extatiques et béats; celui-ci lorgnant amoureusement les dames, et cherchant à compléter son individu, car c'est un des points formels de la doctrine de Saint-Simon que l'individu social se compose de l'homme et de la femme ; celui-là lançant sur la foule indifférente des regards de colère et de mépris. Si le docteur Gall avait encore été de ce monde, il aurait assurément trouvé sur la tête de l'un de ces messieurs la bosse du fétichisme prononcée d'une manière scandaleuse^ car il y en a un dont la tète se termine en pointe aux deux extrémités, le menton saillant, le crâne étroit et se perdant dans le sommet d'une pyramide; celui-là a l'air de l'Apocalypse en frac noir. Mais quels sont ces deux hommes, assis tout près de la chaire encore vide, et sur qui se portent tous les regards ? Tous deux sont vêtus d'une manière

si exactement semblable que la cravate de l'un ne fait pas un pli de plus que la cravate de l'autre; sans qu'ils se voient, sans qu'ils se concertent, il y a une constante uniformité dans tous leurs mouvemens : le premier lève-l-il la main? aussitôt le second lève la sienne; jusqu'aux plus fugitives sensations de l'âme, qui se décèlent par des nuances presque insensibles, cbez eux, tout semble être commun. Par un bizarre jeu de la nature, ou plutôt par un effet de la volonté divine, on dirait que ces deux hommes ont été jetés dans le même moule. C'est la sympathie poussée à son dernier degré, c'est la dualité papale de la religion saint-simonienne, c'est l'être complexe qu'on appelle Bazar-Enfantin, et qui est appelé à relier socialement tous les êtres humains.

Mais , silence ! voici venir le prédicant. Il a l'œil farouche, le poil hérissé, la bouche animée et convulsive; il appuie ses deux poings sur la chairt", se recueille un moment en fronçant le sourcil et en faisant monter

ses deux yeux jusqu'au haut de l'orbite , à-peu-près comme M. Cousin lorsqu'il faisait du spiritualisme à la grande joie des hommes de la congrégation ; il reprend un visage humain pour humecter ses lèvres sèches d'un peu d'eau sucrée, balance un moment son buste, promène son regard inspiré sur l'assemblée, et lâche enfin la bonde à la parole saint-simonienne qui le travaille et l'obsède. Certes, c'était merveille que d'entendre ce discours; la religion avait mis ce jour-là son Hercule en avant. Avec quel superbe dédain il parlait des temps passés ! Organisation morale, organisation politique, tout n'était que jeu d'enfant au prix de l'organisation saintsimonienne; c'est tout au plus si les génies antiques et modernes étaient jugés dignes d'avoir préparé la voie à l'œuvre du Dieu du Palais-Royal. De là, le prédicant passa à l'exposé de Ici doctrine; il s'embarrassa un moment dans une formule qui semblait renouvelée des vers orphiques , mais sa pensée en sortit pure et nette pour proclamer que DieUf

Tétre infini y universel, exprimé dans son unité vivante et active , c'est l'amour infini, universel, qui se manifeste à nous sous deux aspects principaux y comme esprit et comme matière y ou, ce qui n'est que V expression variée de ce double esprit, comme intelligence et comme force , comme sagesse et comme beauté. Et là-dessus il but un verre d'eau sucrée ; on en a vu boire deux à moins.

Au second point il examina les beaux-arts dans leur rapport avec la religion nouvelle; il prouva comme quoi Homère etByron, Orphée et Rossini, Praxitèle et Raphaël étaient éminemment saint- simoniens; il dit que son culte ne répudiait aucun des plaisirs jusque-là réputés frivoles, sinon profanes , et après avoir passé par la poésie , la peinture, la sculpture et la musique, il arriva tout droit à la danse. Qu'il fut beau lorsqu'il laissa tomber du haut de sa chaire ces mots dignes d'être inscrits en lettres d'or au foyer de l'Opéra : La danse est éminemment religieuse, car elle relie l esprit et la matière!

Non , jamais depuis le jour où David dansa devant l'arche, la chorégraphie n'avait eu de plus juste motif de fierté. Un petit monsieur, qui sentait l'homme du métier, se rengorgeait orgueilleusement dans sa cravate, et deux de ces dames, brillantes de diamans et de cachemires, baissaient les yeux d'un air modeste. Les voilà dignes d'être prêtresses du culte saint-simonien; car jusqu'ici ce n'est ni l'amour ni la sympathie qui leur ont manqué... Le prédicant s'arrêta, et cette fois il vida la carafFe.

Jusque-là, Hercule n'avait fait que jouer avec ses forces; il avait gardé le plus fort pour le dernier. Il posa comme un fait certain qu'avant peu, à force <!e sentimentalité, le grand-prêtre amènerait tous les hommes à jeter leurs biens à ses pieds. Alors Bazar- Enfantin rangerait le genre humain sur une longue ligne, et assignerait à chacun sa place selon sa capacité : <f Vous, mon cher w ami , vous étiez M. Roischild ; honnête « banquier , faites-moi le plaisir de cirer mes

« bottes , VOUS aurez vingt sols par jour de (( haute paie; vous, mon petit ange, vous (( végét>3z sous une triple couche de suie, et (( vous employiez votre haute capacité à ra- « moner des cheminées ; le hasard avait été « injuste ; quand vous serez en âge de raison, « je vous mettrai à la tête de la banque des « Rotschild, et je vous relierai socialement « avec une sainte danseuse de mes amies. »

II y eut alors des hurlemens de joie parmi les disciples ; le prédicant se tut, il chercha des yeux un dernier verre d'eau sucrée; mais le pape n'avait affecté qu'une caraffe à sa capacité, et il quitta la chaire haletant et la bouche enflammée.

GHAPITHISS IZ.

LE VOTAGE.

Quand, retiré le soir dans sa chambre, Brémond voulut récapituler ce qu'il avait vu, et mettre de l'ordre dans ses idées , il éprouva une longue incertitude. Chacun de ces hommes, si divers de sentimens et de langage, assurait qu'il avait pour lui l'opinion publique et marchait hardiment à son but.

Cette anarchie morale l'affligea ,• il était trop

jeune pour comprendre que îes rêveries ébranlent peu les masses, que les esprits faux dominent ici-bas, et que les intérêts et les passions de la multitude ont seuls quelque chance de succès lorsqu'un homme de résolution s'en empare pour les exploiter à son profit. Le monde politique est un vaste champ de bataille où la victoire ne reste pas toujours aux combinaisons du plus habile; il y a du bonheur et du hasard.

Dans ce long chaos d'idées contradictoires, le jeune homme n'entrevit bien clairement qu'un fait, c'est à savoir que la révolution, faussée dans son principe, tronquée dans ses conséquences, n'avait rien terminé, et que les passions avaient eu le temps de naître. Alors il voulut rechercher l'avenir probable des partis, mais cet avenir se présenta à lui sous un aspect eifrayant. Dire quel fut l'enchaînement de ses pensées et comment il fut amené à prendre une résolution extrême, seiait chose trop longue; mais quand vint le jour, il était dans une chaise de poste, s'a-

LE VOYAGE. lOi

cheminant vers la frontière pour chercher un pays où le présent eût quelque chance de stabilité, car les révolutions ont cela de fâcheux qu'elles dégoûtent les esprits timides de la liberté, et que chacun, en cédant une part de ses principes, dévie de sa route.

Grâce aux amis de l'ordre, Brémond allait donc courant après l'ordre. L'Italie s'offrit d'abord à lui, l'Italie, pays de soleil et de plaisirs, où l'air circule avec mollesse, où les femmes sont telles qu elles sortirent des mains de la nature , promptes à aimer, promptes à se rendre, et vivant dans une éternelle ivresse; l'Italie, terre de merveilles, caprice de la création , et qui est aux autres contrées ce qu'est une belle vierge nue à une vieille coquette fardée et vêtue de soie. Les premiers jours , il goûta avec ravissement le plaisir de se laisser vivre , qu'on ne connaît que làj il visita peu les monumens, si ce n'est la nuit, au clair de lune, parce que des pierres mortes ne disaient rien à son âme. Mais l'existence n'est pas faite pour une

éternelle solitude; pour s'y complaire, il faut avoir une grande pensée qui vous occupe, quelque but à atteindre, et bien souvent la grande pensée va trouver sa fin à Bedlam ou à Charenton. Il se produisit dans le monde, et il trouva, sous d'autres noms, en Italie, ce qu'il avait laissé à Paris, des clubistes, des amis de l'ordre, des républicains à foison, deux saint-simoniens et presque un doctrinaire, ceux-là s'agitant pour renverser, celui-ci ruminant dans sa tête comment il expliquerait les causes du renversement ou de la stabilité.

« — Ceci n'est point mon fait, » dit Brémond. « Quoi! pas de lendemain assuré!

K Le soleil est trop cher à ce prix. »

Il songea aussitôt à l'Espagne; il estima que pourvu qu'il allât le dimanche à la messe et qu'il s'inclinât respectueusement devant les moines, on le laisserait libre de faire ce qu'il lui plairait. Et puis il avait pris goût à îa vie contemplative du midi, aux yeux noirs, et à l'ombrage des orangers. Comme il met-»

tait le pied sur la terre d'Aragon , Valdès y entrait, d'un autre côté, à la tête de quatre cents victimes, pour imposer la liberté à une canaille qui n'en vo ulait pas, et tout le monde courait aux armes.

Heureusement un vaisseau mettait à la voile pour Plymouth, et il y obtint passage. Le capitaine et ses matelots, tout entiers à la manœuvre, n'avaient pas quatre paroles à échanger avec lui j il pouvait causer avec la mer, suivre de l'œil ou les vagues émues , ou le. long *sillon d'argent que traçait le navire sur la surface azurée. A ce délassement, son esprit reprit un peu de calme, ses idées se rassirent; mais, dès le second jour, l'ennui le saisit, et lorsqu'il passa le détroit de Gibraltar, il bâillait à faire peine. Là, un passager le vint tirer de sa triste situation ; c'était un jésuite qui se rendait à Holyrood. Brémond prit plaisir aux premières discussions ; puis il s'en lassa encore, et il débarqua à Plymouth travaillé par une fièvre chaude.

C'est un bon et grand peuple que le peu-

pie anglais, mais c'est le peuple ennuyeux par excellence. Avec lui il faut être homme d'affaires, sous peine de n'en tirer ni un mot ni un regard; il semble n'avoir conçu la vie que sous un aspect arithmétique. Si vous venez à vous égarer dans les rues de Londres , n'entrez pas dans une boutique pour y demander votre route : ce serait peine perdue; le temps est le premier capital d'un marchand; il vous répondra, sans même détourner la tête, par un je ne vous comprends

pas court et sec sans compter la fumée

du charbon de terre et l'ivresse de la bière, la plus détestable ivresse qui soit au monde. Après une semaine de séjour, Brémond était à bout; il profita d'un rassemblement d'ouvriers pour se faire peur, et trouver une raison plausible de quitter le pajs.

La Prusse, avec son gouvernement militaire, sembla lui sourire. Si l'ordre existe quelque part , c'est assurément dans un état organisé comme une caserne. Possédé qu'il était d'un amour immodéré du repos et dé-

cidé à faire bon marché de sa liberté politique, il s'établit d'abord sur les bords du Rhin ; la révolte des landwers , qui faisaient des Napoléon en paille , et les promenaient en triomphe, le força de reculer jusqu'à Berlin. Là, il donna dans un rassemblement d'ouvriers tailleurs qui demandaient à grands cris l'exécution des promesses de i8i4, et il partit sans avoir même ouvert ses malles.

Il chemina à travers le Wurtemberg, la Saxe, la Bavière, trouvant partout des populations émues, celle-ci voulant plus, celle-là voulant moins, aucune n'avouant franchement ce qu'elle voulait, et toutes protestant de leur amour pour un ordre de choses qu'elles brûlaient de renverser, car les peuples sont aussi hypocrites que les rois.... Peut-être même les uns et les autres sont-ils sincères dans leurs assurances; mais qui de nous peut savoir où il va et ce qu'il pensera demain!... Toujours chassé par la révolution , Brémond se laissa ponsser jusqu'en Autriche. Là, du moins, il put res-

pirer un moment et dételer ses chevaux. Le gouvernement autrichien est le despotisme réduit à sa plus simple expression, le despotisme pur, candide, patriarchal; parlez tant qu'il vous plaira, pourvu que vos pensées s'évaporent comme la fumée de votre pipe , pourvu que, sans trouver bon ce que fait le pouvoir, vous ayez la sagesse de ne le pas trouver mauvais, vous pouvez vivre garçon, ou marié, riche ou pauvre, amusé ou ennuyé. Avec cela, l'Autrichien a une bonté et une foi dignes des temps antiques ; s'il n'ose pas avoir le cœur sur les lèvres, il l'a sur la main. A Vienne, le vin du Rhin coule à flots, les Hongroises, ces Italiennes du nord, y abondent, et si l'on se soucie encore un peu des querelles de ce monde , on peut lire le journal ministériel chez son ambassadeur. C'est presque un paradis terrestre que Vienne. Brémond se réconciliait tout doucement avec le despotisme, lorsqu'un beau matin un Hongrois, haut de six pieds, lui vint poliment intimer Tordre de quitter le pays, parce

qu'on l'avait vu jaser la veille avec un étudiant véhémentement soupçonné de libéralisme. S'il avait eu le bonheur d'être sujet de sa majesté apostolique, on ne l'aurait pas chassé du paradis terrestre ; on y aurait trouvé, pour lui, un petit coin où il n'aurait pas été exposé à rencontrer des étudians.

Désespéré, il courut en Pologne; on l'y accueillit comme la révolution du 29 juillet en personne; trois comtes palatins se disputèrent l'honneur de lui offrir un logement; dès le premier soir, son hôte lui exposa, entre deux vins, comme quoi l'on n'attendait plus que des armes pour commencer un mouvement, et au point du jour Brémond galopait à cheval vers la frontière de Russie. Là, on ne trouva pas son passeport en règle, et on le pria de rebrousser chemin; mais un officier le prit à part, et lui dit: M Soyez tranquille; cela ne durera pas long- « temps. Nous aurons avant peu le choierait morbus et un changement de dynastie. »

Il tourna alors ses yeux vers la France ; il

pensa que dans son pays au moins le gros de la révolution était fait, et qu'on n'y avait plus à batailler que pour l'application des principes; il se décida à y retourner; il traversa de nouveau l'Allemagne, passa comme chat sur braise en Belgique , et en arrivant à Paris, il trouva les doctrinaires culbutés et cuvant leurs idées.

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