Tluiôris
Sans chercher à expliquer, ici, d'oii viennent les Aménophis nombreux qui se mêlent fautivement aux rois de la famille des Ramsès, bornons-nous à identifier le document avec l'histoire, dans la mesure du possible, en notant, bien placés les uns par rapport aux autres, Hamsès I" (n" i5 de la XVlll' dynastie), Séti P' (n" 1 de la XIX'"), Ramsès II (n" a, Rampsès- Rapsakès), et Ramsès III (n" /i); et remarquons à quel point la tradition d'Africain, ici encore, se montre meilleure historiquement que celle que possède iManéthon. Chez Manéthon, Séti I" et Ramsès III — bien nommés par Africain — deviennent homonymes, tous deux désignés par le double
nom (le Scthôs-Ramessès; et beaucoup plus gravement, chez Manélhon, s'enregistre apn^s Ramsès I" un Rnmexsès Mûnnoun qu'Africain ne connaît pas à celte place, et qui redouble simplement, comme on s'en rend compte par l'identit/i de la durée du règne, le Rampsès-Rapsakès = Hamsi^'S II qui suit correctement Séti I" un peu plus bas. On vérilic, par ces détails, que la liste d'Africain n'est pas prise dans Manéthon, et l'on a une raison de plus d'admettre que Manéthon ne connaissait pas, comme fondateur du Nouvel Empire, l'Amôs qu'Africain enregistre à sa p.lacc correcte'''.
Amenôphis et Sethûs-Ramessès, les deux derniers rois cités dans le récit manéthonien, n'ont pas de durées de règne indiquées, et cela donne lieu à Josèphe, qui attaque très vivement Manéthon à propos de l'histoire des Impurs, d'accuser l'historien égvptien d'avoir créé de toutes pièces et intercalé à celle place ce roi Aménophis'-'. Comme il figure parfaitement bien, au contraire, dans la liste d'Africain, on voit que Josèphe se trompe , et l'on acquiert en même temps une preuve particulièrement frappante que l'historien juif n'avait pas le livre entier de Manéthon à sa disposition : car alors il connaîtrait la durée du règne d'Aménophis, et s'il ne la connaît pas, c'est que le fragment manéthonien de l'histoire des Impurs qui lui est transmis, s'arrête à la place où Josèphe lui-même, comme nous verrons dans un instant, arrête ses citations directes ou indirectes, au moment de la victoire remportée par Aménophis et son fils Ramsès, c'est-à-dire avant la fin de la vie d'Aménophis'^'.
Cet Aménophis au temps de qui l'histoire des Impurs est placée, n'a pas de réalité historique, du moins sous ce nom. Dans la tradition des listes grecques il s'inlercale , comme on voit, entre Ramsès II et Ramsès III, et il est le père du der-
'■' Voir note précédente.
(') Coiil. yip., h)C. cit.; voir Reinach , Taxlfis,^. 27.
(') Parfailement expliqué par Ed. Meïer, Aeg. Chron., p. 77.
nier, de sorte que c'est avec Siliieklit qu'il faudrait l'idoiitilier si l'on voulait absolument lui trouver un correspondant dans l'histoire. Point n'est besoin, cependant, de cet effort de j)récision vaine; la mention du jeune Ramsès III, dans l'histoire des impurs, suffit entièrement à définir la datation de l'histoire dans la tradition manéthonienne.
Voici maintenant comment Josèphe, après (pielques paragraphes de discussion sur lesquels nous pouvons passer, nous transmet le récit de Manéthon. C'est d'abord une citation indirecte''^ : Manéthon raconte que ce roi Aménophis, successeur du Hampsès fils de Sethôs, voulant voir les dieux, consulta à ce sujet le prêtre Aménophis, fils de Paapis, qui possédait le don de prophétie; et que le voyant lui répondit que pour satisfaire son désir il fallait purger le royaume des lépreux et des autres impurs; que le roi fit réunir tous les infirmes, au nombre de 80,000, dans les carrières de la rive orientale du ÎNil, et qu'U y avait parmi eux des prêtres; que le devin, craignant la vengeance des dieux, prédit au roi que les Impurs trouveraient des alfiés -qui deviendraient pendant treize ans les maîtres de l'Egypte, et que n'osant annoncer cette prédiction lui-même, d la laissa par écrit et se donna la mort, ce dont le roi fut très découragé. — Arrivé en ce point du récit, Josèphe annonce qu'il va citer maintenant Manéthon textuellement, et le fait en ces termes '^^ :
Après un assez long temps de souffrances passé dans les carrières, le roi consentit à leur donner pour retraite la ville d'Avaris alors déserte, autrefois habitée par les Pasteurs. D'après l'ancienne lliéologie, celte ville est consacrée à Typhon. Dès qu'ils y fui'enl établis, ils s'en servirent coinuie d'une place d'armes, prirent pour chef un prêtre d'iléliopolis nommé Osarsiph , et prélèi'ent serment de lui obéir en toute chose. Il leur ordonna d'abord de cesser d'adorer les dieux, de manger des animaux considérés comme sacrés eu Kgypte, de les immoler et de les
(') Voir la traduction de Th. Hkinach, Textes, p. 28-29. **) Reinacu, Textes, j). 29-33.
consommer tons, et de ne s'allier qu'avec ceivx qui auraient prêté le même s(!rment. Après leiu* avoir donné ces prescriptions et beaucoup d'autres très contraires aux usagées égyptiens, il les invitji à fortitier activement les murailles de la ville et à se prëpaxer à la guerre contre Amënophis. S'élant associés encore d'autres prêtres impurs, il envoya une ambassade aux Pasteurs que le roi Tetbmôsis avait cbassés''', leur exposa le traitement qui lui avait été infligé ainsi qu'à ses compagnons d'infortune, et lt;s exhorta à s'unir aux siens dans une expédition commune contre ri*]gypte. Il leur annonça qu'il les recevrait dans Avaris, la patrie de leurs ancêtres, (ju'il leur fournirait en abondance les choses nécessaires, qu'il combattrait avec eux s'il le fallait, qu'ils deviendraient ainsi facilement maîtres du pays. Pleins de joie, les Pasteurs se rassemblèrent au nombre de 900,000 guerriers et se rendirent peu après dans Avaris.
Le roi d'I'lgyple Aniénophis, à la nouvelle de celle invasion, fut saisi d'une extrême frayeur, se rappelant la prédiction d'Aménophis, lils de Paapis. 11 commença par rassembler le peuple égyptien, et après avoir consulté les principaux d'entre eux, il se fit envoyer les animaux sacrés les plus vénérés de l'Egypte et ordonna aux ])rêtres de mettre en sûreté les images des dieux. Il confia à l'un de ses amis son lils Scthôs, âgé de cinq ans , appelé aussi Ramessès , du nom de son aïeul Rampsès. Puis , à la tête de 3oo,ooo soldats d'élite, il passa le fleuve et s'avança audevant des ennemis. Mais une lois en leur présence il n'osa pas engager le combat, craignant que les dieux ne combatissent contre lui; il s'en revint à Memphis où il prit le bœuf Apis et les autres animaux sacrés qu'il avait fait venir, et passa en Ethiopie avec toute son armée et le peuple d'Egypte. Le roi de ce pays, qui était son obligé, l'accueillit, fournit à toute cette multitude tous les vivres que produisait le pays, leur donna des villes et des bourgs pour les treize ans d'exil marqués par la prédiction , et plaça l'armée éthiopienne sur la frontière d'Egypte pour la protection du roi Aménophis.
Voilà ce qui se passa en Ethiopie. Cependant les Solymites et les Egyptiens impurs qu'ils avaient ramenés avec eux se conduisirent avec tant d'impiété que la domination des anciens Pasteurs dont il a été (piestion plus haut paraissait un âge d'or aux témoins de leurs sacrilèges; car non seulement ils brûlaient les villes et les villages, pillaient les
'" On se rappelle que cette mention expresse de Tethtnâsis vainqueur des Pasteurs, dans une citation proprement manéthonicnne, est la raison principale que nous avons invoquée, au précédent chapitre (S IV), pour admettre que dans le récit manéthonien de la prise d' Avaris c'est bien Tethm6$is, et non Amosi» , qui était en scène.
[513] --K».( 101 ).ev--
toinplt's, souillaicnl les slalnos dos dicMix, mais encore ils Iransformaicnt les sancluaires en cuisines où ils rùlissaienl les animaux sacre's, forçaient les prêtres et les devins à en être eux-mêmes les sacrificateurs et les bouchers, et les chassaient ensuile tout nus. [On dit aussi que leur lé{jislaleui-, ce prèlre d'iléiiopolis nommé Osarsijdi d'après le dieu Osiris adoré dans celte ville, ayant changé ainsi de nation, prit le nom de Moysès, |
Ce dernier woii dit aussi w n'est pas de la main de Manétlion, mais de celle de l'excerpteur-compilateur dont Josèphe utilise le travail; nous avons été conduits plus haut, en analysant les fragments de l'histoire dos Ilvksùs que cet inconnu transmil à Josèphe, à constater que s'il avait entre les mains le Manéthon authentique, il puisait aussi dans d'autres écrits de rédaction postérieure; d'où, ici comme plusieurs fois dans l'autre histoire, t^on dit aussi ?5. Le texte authentique de Manéthon s'arrête donc à la phrase précédente. Quant à Josèpiie, il cesse lui-même de citer textuellement l'excerpteur, et ne nous fait connaître la fin du fragment qu'il avait sous les yeux que par ce bref résumé''' : « . . . Manéthon raconte ensuite qu'Aménophis, à la tête d'une grande armée et accompagné de Rampsès son fils, qui en dirigeait une autre, passa d'Ethiopie en Egypte; qu'ils se rencontrèrent tous les deux avec les Pasteurs et les Impurs, les vainquirent, en tuèrent beaucoup, et poursuivirent le reste jusqu'aux frontières de Syrie, n
L'élément essentiel de ce récit assez compliqué est, comme on voit, une histoire d'Impurs qui, s'étant emparés du gouvernement de l'Egypte, s'v livrent à toutes les impiétés jusqu'au jour de la défaite par un roi sauveur. Le caractère exclusivement égyptien d'une pareille histoire est très évident''^', et l'on en retrouve les principaux traits dans les développements des deux thèmes de calamité qui se côtoient et se recroisent dans les documents du Nouvel Empire. Dans la grande inscription
(') Th. Reinacii, Textes, p. 33-3i.
('' Cf. Ed. Meyf.r, Aeir. Chron. , p. 78.
M. n. WEILL.
(le Toulaiikliamon, où le thème du désordre intérieur parait à l'dtat pur, on trouve que les temples étaient abandonnés et ruinés, les dieux oubliés; au papyrus llarris, dans la partie de la description de calamité qui relève du thème de ^Asiatique impie, on lit que les étrangers «agissant avec les dieux ainsi qu'avec les hommes, il n'y avait plus d'oiïrandes dans les temples», et dans le passage correspondant qui est devenu le prologue de l'histoire d'Apopi et de Skenenre^'^ il est dit que le roi impie me décerna plus d'offrandes à aucun des dieux qui étaient en la Terre-Entière 71. On voit que d'après ces apparences, c'est au thème de \ Asiatique impie que l'histoire des Impurs paraît le mieux se rattacher; mais il serait dangereux d'affirmer une fdiation de cet ordre sur la considération de la seule version de Manélhon , et sans avoir passé en revue de nombreux exemplaires de l'histoire qui diffèrent plus ou moins du sien et nous parviennent, avant et après lui, dans la littérature heffénistique et dans plusieurs documents égyptiens d'époque tardive.
Fixons notre attention un instant encore, cependant, sur la seule histoire manéthoniennc, pour noter la manière au prime abord très singulière dont l'histoire des Impurs est mise en relation avec celle d'Avaris et des Pasteurs. Cette première histoire, bien clairement, est finie et conclue; les Pasteurs, vaincus par le fondateur du Nouvel Empire, sont allés fonder Jérusalem en Judée, et rien n'exige plus qu'il soit question d'eux par la suite en Egypte. A quelle nécessité obéit donc le narrateur en faisant reparaître Avaris, la ville des Pasteurs, comme résidence des Impurs, et en faisant revenir les Pasteurs pux-mémes, en la personne de leurs descendants hiérosolymites, pour revivre avec les Impurs les déprédations impies, la défaite et l'expulsion de l'histoire de la première fois?
f Cf. plus haut (cliap. 11 j, le taMeau de concordance des t«xles de Sallier t et de IlaiTt».
La réponse à cette question est donnée par un détail du récit lui-même, non dans Manélhon, mais chez le compilateur source de Josèplie, (pii dit, connue nous l'avons vu, que <hins cerf aines versions de l histoire Je chej des Impurs et des lliérosoUjmilcs sajtpellc Moïse. Il existait donc une forme de l'histoire des Impurs dans laquelle ils étaient identifiés, aussi complètemont que les Hyksôs de l'autre histoire, avec les Israélites, et leur expulsion d'Egypte avec l'Exode. Comment le récit hiblique de l'Exode a été mis en rapport avec les vieilles histoires égyptiennes d'Asiatiques vaincus ou d'Impurs expulsés, nous l'avons expliqué plus haut à propos de l'histoire des Hyksôs et d'Avaris, et il n'est pas étonnant que l'adaptation ait été tentée avec plusieurs histoires différentes; mais on comprend qu'un écrivain parlant des Juifs et de l'Exode fut forcé, en général, de choisir entre des combinaisons dont chacune excluait les autres. Chez Mancthon, les choses ont subi des complications exceptionnelles parce qu'il a recueilli l'histoire de l'Exode sous ses deux formes, — avec les Hyksôs, sous un roi du début de la XVIII" dynastie, avec les Impurs au temps de Ramsès III , — et qu'il a été forcé de remanier le dernier récit de telle sorte que l'Exode n'eût pas l'air d'avoir lieu deux fois; il y arriva, assez habilement, et en altérant le moins possible les éléments de ses sources, en faisant revenir de Jérusalem, après quelques siècles, les Pasteurs-Juifs de la première histoire, pour être expulsés une seconde fois en qualité d'Impurs comme l'autre histoire le voulait^''. On comprend aussi que donner «Moïse 5? pour chef aux Impurs eut été, dans ces conditions, une maladresse extrême, et dont Mauéthon, bien certainement, ne s'est pas rendu coupable.
''' Ce remaniement était facilité à l'écrivain, très probablement, par une circonstance dont nous arriverons seulement plus loin (même cbap., S IV) à dérouvrir les indices, à savoir, que l'histoire des Impurs avait pour théàlrc Avaris comme l'iiisloirc des toasteurs.
-^t->{ lO'j )^^- [516]
LA VEHSION cr ANTISEMITE T DE I/IIISTOIRE DE L'EXODE.
On voit, par ce qui précède, que la mise en relation de l'Exode avec l'histoire des Impurs était déjà faite au temps de Mnnélhon, Cela se vérifie directement par l'un des nombreux spécimens de l'histoire des Impurs et de l'Exode qui nous sont conservés dans la littérature hellénistique, celui d'IIécatéc d'Abdère, qui écrivait quelque temps avant Manélhon et chez qui l'on trouve ce qui suit^'' : crUne maladie pestilentielle s'étant autrefois déclarée en Egypte, le vulgaire attribua la cause du fléau à la colère de la divinité. Le pays, en effet, était plein d'étrangers nombreux et de toute espèce, qui pratiquaient en matière de religion et de sacrifices des rites particuliers, en faveur desquels le culte national avait été négligé. Les indigènes se persuadèrent, en conséquence, que, s'ils n'expulsaient pas ces étrangers ils ne se délivreraient jamais de leurs maux. Aussitôt on procéda à l'expulsion ... La masse de la plèbe émigra dans la contrée appelée aujourd'hui Judée. . . A la tête de cette colonie était un personnage nommé Môsès . . . , qui fonda dans le pays, entre autres villes, celle de Hiérosolyma.w L'histoire n'est pas tout à fait la même que celle de Manélhon; ce ne sont pas, notamment, les impies eux-mêmes qui sont malades , mais les Egyptiens qui tombent malades de l'impiété des autres. On n'en retrouve pas moins les éléments indispensables de l'histoire, la maladie en Egvple et l'expulsion d'un groupe d'impies qui deviennent, arec Moïse, le peuple juif.
Les mêmes éléments sont groupés de manière plus analogue ù celle de la version manéthonienne chez Posidonios d'Apamée, qui écrit, vers i5o av. J.-C, que'-' «les ancêtres mêmes des Juifs, hommes impies et haïs des dieux, avaient été chassés de
t'^ Bibliogr. , texte et trad, dans Tli. Reinacii, Textes etf., p. i4 et suiv. <" Ibid.,^-,. 57.
l'Egypte entière. Couverts de lèpre et de dartres, ils avaient élc^, comme des (Hres maudits, rassemblés et jetés hors des frontières afin de purifier la contrée. Puis, une lois bannis, ils s'étaient emparés du territoire de Jérusalem, avaient formé le peuple juif et avaient perpétué chez eux la haine des hommes. C'est pour([uoi ils avaient institué des lois toutes spéciales... w. Un trait de cette histoire, l'impiété systématique des expulsés, passe chez Strabon^'^ : « . . .les ancêtres de ceux qu'on appelle Juifs viennent d'Egypte. En effet, Moïse, un prêtre égyptien, qui possédait une partie du pays appelé. . ., partit de là pour se rendre en Judée, ayant pns en dégoût les institutions de son pays.'» Vers le même temps, la forme du récit d'Hécatée — les Egyptiens malades expulsant les étrangers pour se guérir — reparaît chez Trogue Pompée, qui raconte à propos de Moïse ^"^^ : «Mais les Egyptiens, affligés de la gale et de la lèpre, obéissant à l'ordre d'un oracle, le chassèrent hors des frontières d'Egypte avec tous les malades, pour arrêter les progrès du fléau. 55
Chez ces divers écrivains, le nom du roi d'Egypte est passé sous silence, et absente aussi, ou simplement évoquée d'un mot, la prédiction qui ordonne l'expulsion des Impurs. Au début du i" siècle ap. J.-C, cependant, voici reparaître dans ses détails, chez Chaerémon d'Alexandrie, la version manéthonienne de l'histoire; c'est Josèphe qui nous fait connaître, non le texte même, mais les circonstances du récit de Chaerémon. Cet écrivain, dit-d'^', ^^ donne les mêmes noms que Manéthon pour le roi, Aménophis, et son fds, Ramessès. 11 raconte qu'Isis apparut en songe à Aménophis, lui reprochant d'avoir détruit son temple pendant la guerre. L'hiérogrammate Phritibautês déclara que si le roi purgeait l'Egypte
"' Bibliogr., texte et trad. clans Th. Reinacii, Textes etc., p. 98-99.
'■^1 ïbid., p. 2.53-25^.
'■^' JosKPiiE, Cont. Ap., I, 82; voir Th. Rein.icii, Textes, t^. ii5-i 17.
des hommes atteints d'impureté, il serait délivré de cette, terreur. En conséquence, il choisit 9 5 0,000 Impurs el les expulsa. Leurs chefs étaient les scribes Moïse et Joseph. . . Les Impurs se rendirent h Péluse et y trouvèrent 3 8 0,0 00 hommes laissés là par Aménophis, qui n'avait pas voulu les ramener en Egvpte. Ils firent amitié avec eux et attaquèrent ensemble l'Egypte. Aménophis n'osa pas attendre le clioc et s'enfuit en Ethiopie, laissant sa femme enceinte. Celle-ci se cacha dans de certaines grottes et mit au monde un fils nommé Ramessès, qui, arrivé à l'Age d'homme, rejeta les Juifs en Syrie au nombre d'environ 200,000 et ramena d'Ethiopie son père Aménophis. »
Il résulte des détails de ce curieux récit que la version parvenue à Ghaerémon, apparentée avec celle que Manéthon utilisa, ne lui était cependant pas identique : il y a divergence sur le nom du voyant et sur la cause de l'expulsion des Impurs. Mais Ghaerémon, en même temps que sa source inconnue, a sous les yeux Manéthon, chez qui les Juifs, étant déjà sortis d'Egypte auparavant, étaient obligés, par déformation de l'histoire ordinaire des Impurs et de l'Exode, de revenir s'allier aux Impurs pour prendre part aux épisodes qui les concernent. Ghaerémon n'est pas embarrassé du récit d'un Exode antérieur, et donne immédiatement Moïse pour chef aux expulsés; mais en même temps la combinaison de Manéthon, à laquelle il ne comprend rien, influe sur lui, et elle se transpose dans son récit en l'absurde rencontre, à Péluse, d'une armée que le roi Aménophis y avait abandonnée et avec laquelle les Impurs-Juifs font alHance. Il est évident, d'après cela, que ce dernier épisode ne figurait pas dans la variante extra-manéthonienne de l'histoire des Impurs et de l'Exode — les rois Aménophis et Ramessès, Isis irritée, le devin Phritibautès — que Ghaerémon avait sous les yeux.
Des variantes plus sérieusement divergentes avaient cours à
la même époque, comme on voit par la forme de l'histoire chez LvsimaqiKî d'Alexandrin, où la personne du devin disparaît à nouveau, remplacée par un simple «oracle?? comme dans la version de Trogue Pompée, et où le roi n'est plus le Ramesside des versions de Manéthon et de Chaerémon, mais Bokchoris. C'est encore l'écrit polémisticpie de Josèphe qui nous vaut de savoir, en substance, ce que Lysimaque racontait''^: «Lorsque Bokchoris était roi d'Egypte, dit-il, le peuple juif, atteint de la lèpre, de la gale. . . il s'ensuivit en Egypte une grande stérilité. Bokchoris envoya consulter l'oracle d'Ammon au sujet de cette disette; le dieu répondit qu'il fallait purger les temples des hommes impurs et impies et les envoyer dans le désert. . . ?? Le roi exécute l'ordre, et les Impurs, rassemblés au désert, délibèrent sur leur sort : «Un certain Moïse leur conseilla de se réunir en masse. . . il les exhorta à ne se montrer bienveillants pour personne, à ne suivre que les pires conseils et à renverser tous les sanctuaires et autels des dieux qu'ils rencontreraient. . . Les proscrits s'avancèrent à travers le désert en nombre considérable et parvinrent dans les pays habités. Ensuite, maltraitant les hommes, pillant et brûlant les temples, ils atteignirent le territoire nommé aujourd'hui Judée, y bâtirent une ville. . . qui fut nommée plus tard Hiérosolvma. m
La version de Lysimaque a passé chez Tacite'^', et l'on croit comprendre, d'après une brève citation de Josèphe, qu'elle était suivie par Apion au moins en partie, en ce qui concerne l'attribution de l'Exode an temps de Bokchoris ''''; Apion, d'autre part, connaissait la version manéthonienne avec le 'prêtre cl Héliopolis, qu'il identifie avec Moïse '^^, comme
'■' JosKPHE, Coiit, Aj)., I, Zh\ voir Th. Rkinagh , Textes, p. 117-190.
-' Voir Reinach, ibid.,^. 3o2-3o5.
''^ îhiiL, p. 127.
('' Ihid., p. 12 5-1 96.
faisait le oompilateur inconnu par qui Man(!'thon parvint à Jo- S(^pho. On voit que pendant les trois ou quatre siècles qui suivirent celui de Manétlion, et dès l'épocjue de Manélhon comme il est montré par Hécatée d'Abdèrc, l'histoire des Impurs el de l'Erode, dans ses divei'ses formes, supplanta entièrement l'autre histoire des Hyksôs et de lExode, laquelle nous serait complètement inconnue si Manéthon ne l'avait recueillie. Cette histoire précédemment étudiée, où l'Exode est mis en relation avec la prise d'Avaris et une retraite, présentée comme honorable, des Pasteurs qui deviennent les Juifs, représente la manière de voir pluloséînite dans le problème alexandrin de l'Exode à retrouver dans les documents indigènes; elle ne devait pas prévaloir contre la théorie antisémite que Josèphe dénonce avec colère, disant que les partisans de cette théorie cherchent «à nous confondre avec une troupe d'Egyptiens qui furent chassés du pays à cause de la lèpre et d'autres maladies contagieuses».
Philosémites et antisémites nous valent, cependant, de posséder les vieilles histoires égyptiennes qu'ils empruntaient pour les coudre à un récit de l'Exode, el qu'on remet sans peine dans leur condition primitive, même dans le cas de combinaisons complexes comme celle de Manéthon, ou contaminées par une combinaison antérieure comme celle de Ghaerémon. Dans le domaine de la combinaison pinloscmite avec l'histoire des Pasteurs et d'Avaris, il nous est ainsi apporté, nous l'avons vu, une version de cette histoire avec Thoutmès III et Thoutmès IV , que les documents hiéroglyphiques ne nous ont pas rendue encore; dans le domaine plus riche de la combinaison antisémite avec l'histoire des Impurs, on recueille plusieurs formes, différentes par la date, la cause de l'expulsion, le fait qu'une prédiction intervient dans certains cas, et la personne du devin. Il ne sera pas^ir^itile de pouvoir embrasser d'un coup d'œil ces variantes p^iVou moins importantes de 1 histoire :
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