Solil., II
dans les courts entretiens qu'ils eurent ensemble, le grand avenir auquel il était réservé. Peut-être cet esprit si net, si ferme, si décidé, fait pour l'action et le gouvernement, eut-il quelque peine à comprendre les éternelles hésitations d'un homme qui, depuis plus de treize ans, cherchait sa voie sans la trouver, et s'arrêtait à chaque pas sur ce chemin de la vérité, où lui-même avait marché si vite *.
Ne pouvant pas voir saint Ambroise en particulier autant qu'il le désirait, Augustin ne manquait pas de se rendre tous les dimanches à l'église, pour l'entendre parler à son peuple, et il en sortait toujours charmé. Ce n'était pas seulement le talent de l'orateur qu'il admirait, mais la façon dont il présentait et expliquait les Ecritures aux fidèles. La méthode qu'il suivait, nouvelle pour les Occidentaux, était familière aux docteurs chrétiens de l'Orient, et leur venait, comme tant d'autres choses, des philosophes grecs. Quand les stoïciens entreprirent de raccommoder les religions populaires avec la philosophie, ils furent fort embarrassés de beaucoup de vieilles légendes que les esprits sensés trouvaient immorales ou ridicules. Pour s'en tirer, ils imaginèrent de dire qu'on ne devait pas les prendre à la lettre, qu'il fallait les traiter comme des allégories qui, sous un air frivole, cachaient des enseignements profonds. De cette façon, ils parvinrent, à force de finesse et de subtilité, à leur donner une assez bonne apparence. C'est ainsi que, par exemple, Hercule, Thésée et les autres héros de la force brutale, dompteurs
1. Si saint Ambroise lit peu d'attention au jeune professeur, il paraît avoir été plus frappé de sa mère, qui était venue le rejoindre à Milan. L'évêquc avait remarqué l'ardente piété de Monique, et il en parlait avec attendrissement à son fils.
de géants et vainqueurs de monstres, devinrent des symboles du sage qui lutte contre les vices et les passions, el (|u'on en lit des saints du stoïcisme. Plus tard, Pliilon le juif eut l'idée d'appli(|uer le même système aux récits de l'Ancien Testament, et Origène, qui le trouva commode, l'introduisit dans les écoles chrétiennes d'Alexandrie ; de là il passa en Occident avec saint Ililaire et saint Ambroise. Quand on se rappelle la disposition d'esprit d'Augustin à ce moment, on n'a pas de peine à comprendre qu'il ait été fort satisfait de cette manière d'expliquer les livres saints. Bien que sa foi commençât à s'affermir, il devait encore être quelquefois blessé des légendes singulières de la Bible, dont Porphyre et Julien s'étaient si finement moqués. Assurément, la nouvelle méthode d'interprétation ne les supprimait pas, puisqu'il était entendu qu'il fallait en accepter la l'éalité avant d'y cherche)' un sens mystique. Un vrai croyant devait donc regarder d'abord comme certain qu'lsaac fut trompé grossièrement par Jacob et (ju'il le bénit, sans le savoir, au détriment de son frère Ésaû ; mais ce qu'il y a d'un peu naïf dans cette histoire disparaît dès qu'on apert^'oit les explications qu'on peut en donner. Ce fils aîné que son cadet supplante, avec l'approbation du père, n'est-ce pas une image des juifs remplacés par les gentils, de la loi nouvelle qui se substitue à l'ancieune, de l'Église détrônant la synagogue, c'est-à-dire une sorte de prédiction île la conquête du monde par l'Évangile? Devant ces grandes perspectives la pauvreté de la légende primitive s'efface, et quand elle est ainsi cachée sous les interprétations qui la recouvrent, on a moins de peine à l'accepter. C'était un service important que ce système rendait aux esprits scrupuleux.
indécis, à qui la Bible toute nue aurait causé quelque répugnance. En même temps, quand on était, comme Augustin, un bon élève des rbéteiirs, un lettré délicat et subtil, cette façon de retourner un texte en tous sens, d'y trouver sans cesse des significations nouvelles, d'en tirer des allusions, des allégories, des images dont les autres ne s'étaient pas avisés, pouvait sembler nn des exercices les plus agréables de l'intelligence. 11 en fut, quant à lui, si charmé qu'en voyant l'usage ingénieux qu'on faisait des livres saints, il se sentit plus de goût pour eux et se remit à les lire. Seulement, il avait (rop présumé de luimême en abordant Isaïe, dont saint Ambroise lui avait conseillé la lecture : il n'était pas encore de force à en saisir la beauté ; mais les EpUrea de saint Paul lui plurent beaucoup, et, depuis ce moment, il en a fait son livre de prédilection.
Que manquait-il pour que la conversion fût complète? Le cœur était gagné depuis longtemps ; l'esprit venait de capituler, seule la chair résistait encore. Une première fois, se croyant assez fort pour en avoir raison, il s'était séparé de la femme qui l'avait suivi d'Afrique, qui partageait sa vie depuis tant d'années, et qui était la mère d'Adeodatus. Mais, après son départ, il avait succombé de plus belle et formé une nouvelle liaison. Ce n'était plus passion, mais habitude, et les habitudes sont de tous les liens les plus difficiles à rompre. Changer brusquement la vie qu'on a menée depuis sa jeunesse, cesser tout d'un coup de faire ce qu'on a toujours fait, renoncer à des occupations qui ont commencé quelquefois par être des gênes et qui finissent par devenir des besoins, il n'y a rien de plus malaisé. Le combat contre ces petites choses
tyraniiiques, contre ces dernières révoltes de la chair, dura plus qu'il n'aurait voulu ; il l'a décrit en termes saisissanls dans ses Confessions : « Des sottises do sottises, des vanités de vanités, mes vieilles amies, me retenaient encore. Elles me tiraient par mon manteau de chair, me disant tout has : Tu vas donc nous quitter? Encore un moment, et nous ne serons plus avec toi ! Encore un moment, et ceci et cela te seront à jamais interdits! Et par ces mêmes mots ceci et cela, qu'entendaient-elles? Puisse la miséricorde de Dieu en effacer pour toujours le souvenir! Quelles misères, quelles hontes elles me mettaient devant les yeux! Je ne les écoutais plus qu'à demi, et elles n'osaient pas me parler. Seulement., pendant que je m'éloignais, elles venaient murmurer à mon oreille et me tirer par derrière. C'en était assez pour me retenir, et je ne me sentais plus capable de faire un pas, quand j'entendais ces anciennes habitudes me dire : Pourras-tu vivre sans nous '? »
La lutte, pourtant, touchait à sa fin. Après tant d'émotions, d'incertitudes, de combats, Augustin en était à ce point d'attente impatiente et de surexcitation fébrile oîi les moindres circonstances prennent une signification particulière. Il nous raconte qu'un jour, étendu sous un arbre, dans le petit jardin de sa maison, il pleurait et gémissait, se reprochant sa lâcheté, s'exhortant à faire un dernier effort et à briser ses dernières chaînes, lorsqu'il entendit une voix d'enfant qui, de la maison voisine, répétait en chantant cette sorte de refrain : « Prends et lis ; prends et lis ». Ces mots lui parurent un avertisse-
\. Confess., VIII, II.
menl du ciel, el, ouvrant au hasard \es E pitres de saint Paul, qu'il avait sous la main, il tomba sur le passage suivant : « Ne vivez pas dans les festins et dans l'ivresse, dans l'impudicité et la débauche; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne cherchez pas à contenter votre chair par les plaisirs des sens. » L'apôtre semblait parler pour lui. « Aussitôt, nous dit-il, il se répandit dans mon àme comme une lumière qui lui donna le repos, et tous les nuages de mes doutes se dissipèrent en même temps' :>•>.
Cette fois il était vaincu : sa résolution fut prise de quitter définitivement le monde. Comme on approchait des vacances de septembre', il annonça qu'il ne remonterait pas dans sa chaire à la rentrée. Un de ses amis, Vérécundus, professeur à Milan comme lui, possédait dans les environs une maison de campagne appelée Cassisiacum. 11 la mit à la disposition d'Augustin, qui s'y retira pour se préparer au baptême.
1. Coiifess., VIII, 12. — 2. Vers celle époque, un édit de Tliéodose cl de Valentinicn II régla définitivemenl les vacances pour les tribunaux de l'empiio el vraisemblablement aussi pour les écoles. C'étaient d'abord deux mois à la fin de l'été « pour éviter les clialeurs de la saison et cueillir les fruits de l'automne, xstivis fervoribus miligandis el aulumnh fseiibus decerpendis », puis quinze jours à Pâques et trois jours au premier de l'an. Dans l'année, on avait conj^é tous les dimanches, à l'anniversaire de la naissance de l'empereur et de son avènement, et pour la lete de Rome. Il est remarquable que, quand tant de choses ont changé depuis quinze siècles, les congés soient restés à peu près les mêmes.
La retraite de Cassisiacum. — Société qui y était réunie. — Ce qu'on v faisait. — Études de grammaire et de littérature. — La philosophie. — Caractère des ouvrages composés alors par saint Augustin. — Lutte contre les académiciens. — Manière dont il présente sa conversion. — Avances faites aux lettrés.
Jusqu'ici nous avons suivi fidèlement le récit des Confes^io7}s; c'est le seul où saint Augustin nous ait conservé le souvenir de sa jeunesse. Mais, pour l'époque oîi nous arrivons, nous sommes plus riches. 11 a beaucoup écrit pendant son séjour à Cassisiacum, et ses ouvrages, que par bonheur nous possédons encore, vont nous donner le moyen de savoir exactement comment il y passait sa vie.
Quand on songe qu'il s'y était enfermé pour se préparer au baptême, on est d'abord tenté de croire qu'il y a uniquement vécu dans la solitude et la pénitence, et l'on imagine un de ces couvents rigouiTux où le temps s'écoule entre les abstinences, les larmes et la prière. Il n'en est rien. Nous connaissons fort mal la maison de I
Vérécundus, mais elle ne nous fait pas l'effet d'un cou- |
vent. Tout ce qu'on nous en dit, c'est qu'elle était voisine de Milan et située vers le sommet des montagnes. Il est donc vraisemblable qu'elle s'élevait sur les premiers contreforts des Alpes, en face des belles plaines et des lacs enchantés de laLombardie. Saint Augustin ne paraît pas avoir été touché du pays charmant qu'il avait sous les yeux, et nulle part il n'a pris la peine de le décrire. Mais on sait qu'en général les chrétiens se méfiaient de la nature, la grande inspiratrice du paganisme, et qu'ils
r. \ (:0NVER?I(3N DE SAIXT \rr;U-TlX. 367
avaient autre chose à faire que d'en contempler les beautés. Je me figure qu'al)sorbés par la recherche de la perfection morale, quand ils se trouvaient en présence d'un beau paysage dont la vue pouvait les distraire de leurs méditations, ils se disaient, comme Marc-Aurèle : « Regarde en loi-même ». Il ne faudrait donc pas conclure du silence de saint Augustin que la villa oii Vérécundus allait se reposer des fatigues de l'i'nseignement eut rien de triste et d'austère.
D'ailleurs saint Augustin n'y était pas arrivé seul; il y avait mené avec lui une assez nombreuse compagnie : sa famille d'abord, c'est-à-dire sa mère, son (ils, un de ses frères, ses cousins; puis quelques jeunes gens, ses élèves chéris, dont il n'avait pas voulu se séparer en quittant ](' monde, deux surtout. f[ui étaient devenus ses amis les plus chers, après avoir été ses meilleurs disciples, Alypius, (jui le suivait depuis Thagaste, et Licentius, le fils de son ancien protecteur, Romanianus. Tout ce monde était jeune, bruyant, agité. On vivait en commun, sou>- la direction d'Augustin: Monique était naturellement chargée du ménage, mais on verra qu'elle ne s'y tenait pas confinée, et (ju'elle était admise aussi dans les entretiens les plus savants. Augustin, quoiqu'il eût rompu avec le monde, ne laissait pas d'avoir quelques affaires sérieuses h traiter. Il semble que Vérécundus. en abandonnant sa maison à son ami, l'avait chargé d'y tenir tout à fait sa place. Le domaine devait être assez important : Augustin s'en occupait comme s'il en eût été vraiment le maître; il surveillait les ouvriers, il tenait les comptes, et ces travaux de propriétaire et de bon agriculteur lui prenaient une partit' de son temps; le
reste était donné à l'étude ^ Mais voici qui est fait pour nous surprendre : cette élude n'est pas uniquement celle des livres saints, la seule, à ce qu'il semble, qui dût convenir à un pénitent. Dans le tableau qui nous est tracé de l'emploi des journées à Cassisiacum, il n'est guère question que des sciences profanes, surtout de la rhétorique et de la grammaire. Nous voyons qu'on y lit avec le plus grand soin les auteurs classiques; une fois on explique tout un livre de Virgile avant le dîner, et l'on achève les autres les jours suivants ^ Il semble vraiment qu'Augustin ne fasse autre chose que de continuer, pour quelques élèves de choix, son métier de professeur. Cependant il nous dit qu'il en était bien las, bien ennuyé, pendant les derniers mois de son séjour à Milan, qu'il lui tardait de descendre de cette chaire qu'on le félicitait d'occuper, et que, quand le terme de l'année scolaire fut venu, il avait été heureux d'annoncer aux magistrats ce qu'ils auraient à se pourvoir d'un autre vendeur de paroles" ». Si les exercices de l'école lui paraissaient si futiles, s'il a mis tant d'empressement à les fuir, on a grand'peine à comprendre que le premier usage qu'il fait de la liberté, dès qu'il l'a reconquise, consiste à reprendre des occupations pour lesquelles il vient de témoigner tant de dégoût.
Il est vrai qu'à cet enseignement de la grammaire et de la rhétorique il joint celui de la philosophie, qui, depuis
1. Quelques heures pourtant étaient occupées à écrire des lettres, et c'est alors qu'a commencé cette admirable correspondance de saint Augustin, que nous avons conservée, et qui jette tant de lumière sur l'état des esprits à ce moment. Contra Acad., II, 25. — 2. Contra Acad., I, 15 : Diesque toltts tum in rébus rusticis ordinandis, tum in recensione primi libri Virgilii peractus est. De Ord., I, 26. — 5. Confess., IX, 5.
la lecture de VHortemius, avait toutes ses préférences. Mais il faut remarquer que, malgré son affection pour elle, il ne lui sacrifie pas les autres études : ici, comme il arrivait alors dans les écoles, elle ne vient qu'après le reste et aux moments perdus. C'est une récompense et une distraction que le maître accorde à ses élèves, lorsqu'il est content d'eux. Elle lui sert aussi à mesurer les progrès qu'a faits leur intelligence et à savoir s'ils sont devenus capables de penser tout seuls. Quand il croit devoir leur permettre ce divertissement, après un repas léger qui leur laisse toute la vivacité et la liberté de l'esprit, il les emmène, s'il fait beau, dans la campagne, sous un grand arbre; si le temps est mauvais, ou descend dans la salle de bain, qui est spacieuse et commode; on fait alors venir un sténographe (notarius), qui doit recueillir toute la conversation pour empêcher qu'elle ne s'égare : il ne faut pas qu'on soit tenté de retirer les concessions qu'on a faites et de revenir sur le chemin (ju'on a parcouru; ne serait-il pas fâcheux, d'ailleurs, « que le vent emportât toutes les belles choses qu'on va dire » ? Augustin pose ensuite une question, et la discussion commence.
Tous y prennent part à leur tour; Monique même dit son mot à l'occasion, et ce mot est toujours si sensé, si juste, que saint Augustin se demande pourquoi l'on refuse aux femmes le droit d'agiter ces problèmes. « Il y a eu, dit-il à sa mère, des femmes philosophes dans l'antiquité, et je n'en connais pas dont la philosophie me plaise autant que la tienne'. » Les jeunes gens sont chargés d'animer et d'égayer l'entretien. L'un d'eux, Licentius,