‹ La fin du paganisme (volume 2)Chapitre 116 sur 126 · ApoL · texte numérisé non relu

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grande sévérité. Trajan était si ennemi du droit de réunion, il redoutait tant les désordres qui en sont la suite naturelle, qu'il ne voulut jamais permettre qu'on formât à Nicomédie une association d'ouvriers pour éteindre les incendies. Les assemblées des chrétiens se tenaient ordinairement dans des maisons pauvres, et souvent la nuit; ils en écartaient avec soin les indiscrets et les curieux, ils y réunissaient en grand nombre des ouvriers et des esclaves : toutes ces circonstances devaient paraître suspectes à des princes amis de l'ordre et éveiller l'attention des magistrats*.

C'était une affaire grave pour la nouvelle religion que de tomber sous le coup de la loi de majesté. Aucune n'était exécutée avec autant de rigueur, aucune ne donnait lieu à des poursuites aussi sévères et à des peines aussi terribles. Il n'y avait pas de privilège qu'on pût invoquer contre elle; les droits du rang et de la naissance, que les Romains observaient si scrupuleusement, étaient suspendus dès qu'il s'agissait d'une accusation de majesté. Tout personnage soupçonné de ce crime pouvait être mis à la torture; on y soumettait les hommes libres comme les esclaves, les grands seigneurs comme les pauvres gens. Toutes les délations étaient acceptées avec empressement, tous les témoignages étaient bons pour perdre l'accusé. En dehors des accusateurs ordinaires, on écoutait avec complaisance les rapports du soldat, « car il veille sur la paix publique », et il a plus d'intérêt que les autres à la

i. On pouvait encore poursuivre les chrétiens pour d'autres crimes, comme celui de magie de sortilège, etc., voyez le Mémoire de M. Le Blant, Sur les bases juridiques des poursuites dirigées contre les martyrs [Comptes rendus de l'Acad. lies inscr., 1806).

défendre ; on ne rebutait pas même ceux de l'homme mal famé qui avait été flétri par un jugement, ni ceux de l'esclave, auquel on laissait le droit terrible d'accuser son maître'. Tertullien nous dit précisément que les soldats et les esclaves ont été avec les juifs les plus violents accusateurs des chrétiens.

Ce qui est surprenant, c'est que plus tard, quand la loi s'adoucit un peu contre les coupables ordinaires, et que les crimes politiques ne furent pas aussi durement punis, les chrétiens ne profitèrent pas de cette clémence. Mais la lutte était alors engagée entre eux et le pouvoir et leur obstination paraissait indigne de miséricorde. Il arriva donc que la loi de majesté ne conserva plus ses rigueurs que pour ceux qu'elle n'aurait jamais dû atteindre. Cette injustice indignait Tertullien. « Nous sommes brûlés vivants pour notre Dieu, disait-il ; c'est un supplice que vous n'infligez plus aux sacrilèges, aux véritables conspirateurs, à tous ces ennemis de l'Etat qu'on poursuit au nom de la loi de majesté. »

Un donne ordinairement, pour expliquer ces mesures exceptionnelles, une raison assez vraisemblable. Les autres religions, pour lesquelles on se montra plus indulgent, étant au fond polythéistes, pouvaient s'accorder avec celle de Rome ; Isis et Mithra ne répugnaient pas à s'entendre avec Jupiter et Minerve ; les inscriptions nous montrent que ces divers dieux , quoique fort distincts par leur origine, leur caractère, s'aident les uns les autres et se recommandent mutuellement à la piété des

1. Dans l'afTaire des martyrs de Lyon, leurs esclaves furent m's à la torture et les accusèrent de crimes monstrueux, ce qui prouve qu'^ c était bien au nom de la loi de majesté qu'on poursuivait les chrétiens.

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fidèles. Celui des chrétiens n'est pas aussi accommodant; il veut tout pourlui et n'admet pas de partage. Plus d'une fois, dans leurs aigres disputes avec les partisans des nouvelles croyances, les amis de Jupiter très bon et très grand, qui siégeait au Capilole et de là régnait sur l'univers prosterné, avaient dû entendre les chrétiens murmurer ces mots terribles qu'ils empruntaient à leurs livres sacrés : « Les dieux des nations sont des idoles ; qu'ils soient déracinés de la terre! » Ces menaces, on le comprend, exaspéraient les païens. Un ne s'entendit pas avec des gens qui ne voulaient s'entendre avec personne, et, comme ils refusaient opiniâtrement d'entrer dans cette fusion qui s'opérait alors entre tous les cultes, ils furent mis hors de la tolérance commune. Il faut pourtant remarquer qu'on ne fut pas aussi sévère avec les juifs, quoiqu'on eût les mêmes raisons de l'être. Leur religion, comme celle des chrétiens, était ennemie de toutes les autres et refusait obstinément de s'unir avec elles ; et pourtant, après quelques persécutions passagères, ils finirent par obtenir la liberté de la pratiquer à des conditions assez douces'. C'est ce qu'on a toujours refusé aux chrétiens. Jamais on n'a consenti à les supporter. Jusqu'à la fin le peuple les a poursuivis d'une de ces haines excessives, déraisonnables qui, précisément parce qu'elles n'ont pas de raison, sont très difficiles à combattre et que M. Mommsen, pour en faire comprendre d'un mol la violence et l'absurdité, compare à l'antisémitisme d'aujourd'hui.

1. Ils lurent, même dispensés de certaines iiratiqiies religieuses pour pouvoir devenir décurions, Digeste, L, 1, 5, 5.

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