De 7iiort. persec
qu'il se soit décidé à diviser le pouvoir entre plusieurs princes : chaque frontière menacée devait avoir son défenseur, et le même homme ne pouvait pas en même temps tenir tête aux Germains et aux Parthes. On l'approuve aussi d'avoir voulu conserver une sorte de hiérarchie entre ces princes, pour que l'unité de l'empire ne fût pas détruite jiar la multiplicité des empereurs; mais il y a certaines de ses institutions que nous avons beaucoup de peine à comprendre. Ce prince, qui prenait plaisir à s'entourer d'une cour où florissail l'étiquette la glus minutieuse, à se vêtir de pourpre et de soie, à se couvrir d'or et de diamants, à se faire adorer comme un dieu, qui semblait enfin partager tous les goûts des monarques de l'Orient, adopta, par un contraste bizarre, une des idées les plus chères aux Romains : il tint à bannir l'hérédité de son système monarchique. L'hérédité élait odieuse à tous ceux qui, ii Rome, se souvenaient de la lépublique et en gardaient quelque regret dans le cœur. Même quand ils se résignaient à souffrir un maître, ils ne voulaient pas que le prince fût remplacé directement par son fils; ils aimaient mieux qu'il prit son successeur hors de sa famille. « Naître d'un sang: roval, disait Tacite, est un pur effet du hasard. Au contraire, celui qui en adopte un autre, le choisit en liberté, et s'il veut bien choisir, il n'a qu'cà suivre l'opinion*. » D'après ces principes, Dioclétien voulut instituer une monarchie où l'adoption remplacerait la naissance. Il régla donc que les quatre princes entre lesquels il partagea l'empire (deux augustes et deux césars) n'auraient point d'égard à
l!j LA FIN DU PAGANISME.
leurs enfants légitimes et choisiraient, pour leur succéder, celui qui en était le plus digne. Cette conception, très séduisante en théorie, se trouvait être une application diflicile. Elle n'a réussi une fois, sous les Antonins, que grâce à un hasard singulier, qui a placé sur le trône des césars quatre empereurs ([ui n'ont pas eu d'héritier mâle. Oiiand un prince a un fils, il est rare qu'il se décide à le déshériter; il est plus rare encore que le fils prenne son parti de céder la place à un étranger, et chaque succession qui s'ouvre devient une occasion de guerre civile. Aussi n'est-il pas surprenant que, quelques années après la retraite de Dioclétien, il ne soit plus rien restée de la belle hiérarchie qu'il avait imaginée. Au lieu des deux augustes et des deux césars, il y eut six ou sept empereurs, ([ui se prétendaient investis d'un pouvoir égal et qui ne cessèrent de se combattre jusqu'au jour où il n'en resta plus (ju'un de vivant.
Mais Dioclétien commit une faute encore plus grave : au moment d'abdiquer le pouvoir, il commença la persécution contre les chrétiens'. Pendant près de trente ans, on les avait laissés tranquilles, et, quoiqu'il leur fût aisé, au milieu du désordre général, de venger leurs anciennes injures, ils n'avaient jamais troublé la paix publique. Il semble que l'Etat aurait pu continuer à les tolérer et que ce n'était guère le moment pour lui de se mettre de nouveaux ennemis sur les bras; le sage Dioclétien aurait dû le comprendre. On prétend d'ordinaire qu'il fut entraîné aux
\. Comme je ne puis m'occuper ici ni de la persécution de Dioclétien ni de celles qui ont précédé, je demande la permission de reproduire, à la fin de ce volume, en appendice, une étude sur les persécutions de l'Église, qui pourra mettre le lecteur au courant d'une question qu'on a beaucoup débattue dans ces dernières années.
mesures de rigueur par un de ses collègues, le césar Galérius, qui était un païen fanatique; mais je crois qu'on peut lui en laisser l'initiative. 11 n'était pas nécessaire qu'on l'excitât contre les chrétiens, et, par lui-même, il avait des raisons de ne pas les aimer. Cet homme, de naissance servile et presque de race étranirère, avait tous les sentiments d'un vieux Romain : il était conservateur de nature et de principe, il tenait aux traditions anciennes et regardait le respect du passé comme le salut de l'État. « C'est un grand crime, disaitil dans un de ses édils, de vouloir défaire ce qui, une fois établi et fixé par l'antiquité, conserve depuis lors sa marche régulière et sa situation légitime'.» On voit qu'il parlait comme Caton . Après avoir ramené la paix et l'ordre matériel dans l'empire, pour fonder un établissement durable, il voulait restaurer les anciennes institutions. Il lui sembla donc utile de maintenir par tous les moyens la religion nationale. Il est probable qu'il était dévot luimême, — il n'y avait guère alors de libres penseurs, — mais, dans tous les cas, la dévotion lui paraissait un bon moyen de gouvernement. Nous venons de voir qu'il se faisait adorer; il aspirait à paraître une sorte d'incarnation de Jupiter sur la terre, et il avait pris officiellement le nom de Jovius. Il était donc amené à considérer les ennemis de Jupiter comme les siens et à faire de l'incrédulité un crime d'État. Il est vraisemblable aussi que, quand il se jeta dans cette malheureuse affaire, il n'en vit pas d'abord la gravité. Jusque-là, tout à peu près lui avait réussi, et il ne se doutait guère qu'il est quel-
1. .Vos. et rom. legum collatio, VX, 3 ^cd. Husclikc, p. 597).
(luefois plus difficile de forcer les consciences que de battre de vaillantes armées. Il avait cette sorte d'infatuulion ordinaire aux grands administrateurs, qui leuj- fait croire qu'ils peuvent venir à bout de tout. On le vit bien quand il publia son fameux cdit du maximum, dans leijuel il prétendait fixer d'une manière définitive le prix de toutes les denrées, pour empêcher désormais les crises commerciales. La leçon cruelle qu'il reçut à cette occasion ne le guérit pas de croire à la toute-puissance de l'État; il attaqua le christianisme et fui une seconde fois vaincu. La persécution, qui, dans les premières années au moins, fut très rigoureuse, n'eut d'autre résultat que de fortifier cette secte qu'il se flattait d'anéantir, et de lui donner plus d'importance. Au lieu de détruire les chrétiens, comme il l'espérait, il les mit en situation de devenir tout à fait les maîtres et de supplanter l'ancienne religion.
Dans celte guerre faite au christianisme, l'un des princes qui gouvernaient l'empire, le césar Constance Chlore, semble avoir gardé une altitude particulière. FAisèbe va jusqu'à prétendre qu'il ne fit jamais appliquer l'édit de persécution dans ses Etats ^; mais c'est une
1. Euscbc, II. E., VIII, 13. — Je vais avoir à me servir bcaucou)) des ouvrages il'Eusèbe, et je sais qu'il est suspect à beaucoup de personnes, L'iiomme est de ceux qui manquent un peu d'autorité et dont le caractère n'impose pas la confiance. La vie qu'il a écrite de Conslanlin a notamment soulevé beaucoup de contradictions; elle est pleine de renseignements curieux, mais elle a des airs de panégyrique qui nous iuqnictcnt. Connue on croit voir qu'il vent à tout prix glorilier son héros, on se méfie de la manière dont il présente ses actions et l'on est tenté de rabattre beaucoup des éloges qu'il lui donne. Cependant il ne faut rien exagérer non plus. L'œuvre d'Eusèbe se compose de deux parties qui n'ont pis le même caractère, et l'on doit distinguer les récits qu'il fait des actes officiels qu'il cite. Ce sont les récits qui oi^t besoin d'être soigneusement contrôlés. Sans aller jus ju'à inventer de toute pièce les faits qu'il rapporte, ce qui aurait
exagération évident(3. Dioclélien, qui voulait que les césars fussent rigoureusement subordonnés aux augustes, et qui savait se faire obéir, n'aurait pas souffert un acte pareil d'indiscipline. L'édit concernait l'empire entier, il devait porter le nom de tous les princes ; soyons
élô Lien impudent et loit dangereux, il est possible qu'il les dénature, qu'il leur donne un tour trop iuvoiable, qu'il les interprète au gré de ses opinions et de SCS prél'érenees. Mais on peut se fier davantage aux documents qu'il nous a conservés. C'était un curieux, un collectionneur, qui aimait à recueillir les pièces rares et originales, décrets et discours des souverains, lettres des grands personna,2fcs, fragments d'ouvrages perdus, etc. Il en savait le prix, il en comprenait l'utilité. Au lieu d'en donner seulement la substance, ou même de les refaire selon l'usage des aulrcs liisloricns de l'antiquité, il les transcrit tout entières, il prend plaisir à les reproduire comme il les a trouvées. C'est ce qui rend si importante pour nous son Histoire de l'Église, où il a réuni tant de documents précieux qu'il lirait de sa riche bibliothèque et qui nous seraient inconnus sins lui. Ceux même de ces documents qui ont rapport aux événements contemporains, à lu victoire du christianisme, n'ont pas été contestés. Plusieurs d'entre eux se retrouvent analysés ou reproduits dans Lactance, dans saint Augustin, dans Optât de Milève, qui les ont empruntés aux archives de l'État, et ils sont au-dessus de tout soupçon. Je ne crois pas qu'Eusèhe ait procédé d'une autre manière dans sa Vie de Constantin, et qu'il y ait lieu d'appliquer à cet ouvrage d'autres règles de critique. Ce n'est pas l'opinion de M. Crivellucci, dans son mémoire intitulé Délie fede storica di Eusebio nella vita di Costaiitino ; il y attaque un des documents cités par Eusèbe, l'édit aux habitants de la Palestine (ir, 24-42), pour ébranler tous les autres. Malgré la façon habile et ingénieuse dont les arguments sont présentés, il ne m'a pas persuadé. Parmi ces arguments, ceux qui seraient de nature à entraîner une pleine conviction ont été contestés (voyez Mommsen, Observ. epigv., p. 420, (\&ns\' Ephemeris epigr., VII). Quant aux autres, qui sont uniquement littéraires, le ton de sermon, les longueurs insupportables qui choquent dans l'édit impérial, la faiblesse de quelques raisonnements, les ressemblances avec la manière de penser et d'écrire d'Eusèbe, il me semble qu'on pourrait facilement y répondre. Il y a d'ailleurs d'autres documents cités par Eusèbe qui pourraient donner lieu aux mêmes objections, et qui pourtant sont bien authentiques. C'est ainsi qu'au moment même ou Eusèbe veut nous faire croire que Constantin a fermé les temples, interdit les sacrifices, il transcrit une de ses lettres aux babil ants de l'Orient où l'empereur déclnre « que chacun doit faire comme il l'entend ^) et que les rites qui s'accomplissent dans les temples ne sont pas supprimés (ii, 48-G0).Cet édit, qui conlredil les affirmations d'Eusèbe, ne peut pas être son ouvrage, car il n'aurait pas pris la peine de le fabriquer pour se donner à lui-même un démenti. Je continue donc ù croire qu'en tenant les appréciations d'Eusèbe pour suspectes, on peut en général se servir avec sécurité des documents qu'il nous a conservés.
18 I.A Fl.N DU l'AGANISMi£.
assurés qu'il a été promulgué partout, et que partout, dans la Gaule aussi bien qu'ailleurs, il a dû recevoir un commencement d'exécution. C'est, du reste, ce que nous apprend Lactance, qui est en général plus exact et mieux informé qu'Eusèbe. ^< Constance, nous dit-il, pour ne pas paraître en désaccord avec ses collègues, lit détruire les lieux où les chrétiens se réunissaient, c'està-dire quelques murailles, et conserva le véritable temple de Dieu, qui réside dans les hommes', y Voilà la vérité. 11 commença par exécuter les ordres qu'il avait reçus de Dioclétien, il ordonna la destruction de quelques églises et fit peut-être entamer quelques procès', mais il n'alla pas plus loin, et, dèsqu'il put le faire sans danger pour lui, il laissa les chrétiens tranquilles. La sévérité des autres princes faisait ressortir cette douceur, aussi fut-on tenté de l'exagérer. C'est ainsi que s'établit de bonne heure cette opinion que, dans ses Etats, personne n'avait été poursuivi pour ses croyances. Quelques années plus tard, les évè({ues donatistes, s'adressant à Constantin, lui disaient : « Vous sortez d'une race pieuse, vous dont le père, au milieu de princes cruels, a respecté les chrétiens, si bien que, grâce à lui, la Gaule n'a pas connu le fléau de la persécution. » Disons simplement qu'elle l'a moins connu que les autres provinces de l'empire, et nous serons, je crois, dans la vérité.
Quel motif pouvait avoir Constance Chlore d'être ainsi favorable au christianisme? A cette question Eusèbe tient une réponse toute prête : c'est qu'il était chrétien luimême ou presque chrétien. Il affirme « qu'il consacia
1. Lad., De mort, yeisec, 15. — '2. Si l'un on croit le martyrologe, (jueiinios= uns de ces procès aboutirent à la condamnation et à la mort des accusés.
CONVERSIOxN DE CONSTANTIN. 19
au Dieu unique ses enfants, sa femme, ses serviteurs et tout son palais, en sorte que la foule qui le remplissait ne différait pas de celle qui fréquente les églises' >^. Constantin, lui aussi, dans sa lettre aux gens de l'Orient, parle de son père comme d'un dévot qui, dans toutes ses actions, invoquait d'abord « le Père céleste (tôv -xtiox Osov) w. Mais il me semble que ces textes qu'on a souvent cites, ne disent pas tout à fait ce qu'on veut leur faire dire. On pouvait prier « le Dieu unique «, ou même « le Père céleste- », sans cesser pour cela d'être païen. Seulement ces expressions laissent croire que Constance appartenait à ce groupe d'esprits éclairés, qui, du milieu même du polythéisme, et sans rompre tout à fait avec les opinions populaires, s'étaient élevés jusqu'à concevoir l'unité de Dieu. On comprend que ces croyances larges et épurées l'aient disposé à la tolérance pour tous les cultes; il se peut même qu'elles lui aient inspiré une estime particulière et une sorte de penchant pour les chrétiens; mais que ce penchant ait jamais pris la forme d'une adhésion complète et publique au christianisme, c'est ce qu'il n'est pas possible d'imaginer. Les écrivains chrétiens l'auraient dit d'une façon plus précise; ils se seraient glorifiés de la conversion de Constance, comme ils ont fait de celle de Constantin ; et de leur côté les païens laisseraient percer quelque rancune
1. Eus., Vita Coitsl., I, 1". — 2. Ce terme vague, -ôv Tiatépa bio'i, doul ^e sert Eusèbe dans la letlre de Constantin, me paraît être la traduction exacte de l'expression latine diviis Pater, dont les anciens Romains se servaient pour désigner la divinité. On en faisait quelquefois le nom de Jupiter, considéré comme le souverain des dieux. Cette expression avait l'avantage que chaque culte pouvait l'interpréter à sa façon. Les clirétiens y voyaient Dieu le Père, et les pa'iens le l'ère des dieux.
l'onln^ un prince déserleur de leur foi. Au contraire, ils ne cessent de le combler d'éloges et de vanter sa piété comme ses autres vertus. Quand Conslance Chlore mourut, le sénat lui accorda les honneurs de l'apothéose : c'était l'usage, et les empereurs chrétiens euxmêmes n'y ont pas échappé; mais il semble qu'on ait eu [»lus de confiance en ce dieu que dans les autres qui avaient été faits de la même manière. Cette figure du pâle empereur, qui passa sa vie à se battre avec courage et à bien administrer ses Etats, qui n'entra jamais dans aucune intrigue politique, qui s'abstint de toute répression cruelle et fut paternel et bon pour tous ses sujets, convenait à l'Olympe, et nous voyons qu'on l'invoque d'ordinaire avec un accent de sincérité qui ne se retrouve pas dans les étalages de dévotion officielle dont les rhéteurs sont si prodigues.
Constantin se trouvait donc être, pour ainsi dire, de naissance un ami des chrétiens; l'exemple de son père le portait à leur être bienveillant. Il fréquenta sans doute dans sa jeunesse quelques-uns des prêtres et des évêques dont Eusèbe nous dit que Constance s'entourait volontiers; il connut de bonne heure leurs croyances et put se familiariser avec elles. Il est vrai que Dioclétien le fit bientôt venir chez lui ; comme il voulait remplacer l'hérédité par l'adoption, il ne lui convenait pas de laisser les fils des césars jouer auprès de leurs pères le rôle d'héritiers présomptifs. A la cour du premier des augustes, Constantin trouvait d'autres principes de gouvernement, il avait d'autres exemples sous les yeux. Mais il n'est pas probable que ces exemples et ces principes aient effacé de son esprit les impressions qu'il avait reçues
pendant qu'il hahilait la Gaule. Quoiqu'il fut traité avec do grands égards par l'empereur, il se considérait sans doute comme un prisonnier, au moins comme un otage. Sa situation même en faisait un mécontent ; la haine sourde qu'il ressentait pour les gens avec lesquels il était forcé de vivre le disposait à juger sévèrement toutes leurs actions. Il a raconté plus tard qu'il était à JNicomédie quand Dioclétien fit publier l'édit de persécution et qu'il vit punir les premières victimes'. Il ajoute qu'il en fut indigné, et on peut l'en croire. Quand les leçons de modération, de sagesse, de tolérance qu'il avait reçues de son père ne l'auraient pas éloigné de ces mesures violentes, il suffisait, pour les lui rendre odieuses, qu'elles fussent l'œuvre de gens qu'il ne pouvait pas souffrir. Dès lors il dut se sentir encore plus rapproché des chrétiens, et la communauté d'ennemis forma sans doute entre eux un lien nouveau : c'était un titre à sa bienveillance que d'être persécuté par Dioclétien et par Galérius.
Cependant Constantin, comme son père, était resté païen, et païen assez zélé, puisqu'il l)àtissail des temples, qu'il les comblait de présents % et que, lorsqu'il faisait son entrée dans quelque ville, on croyait lui plaire en portant devant lui, avec les bannières des corporations, les statues des dieux\ On a môme soupçonné qu'il avait une dévotion spéciale pour Apollon, qu'il l'honorait comme un patron et un protecteur, et qu'en échange ce dieu lui témoignait des attentions toutes particulières. Dans un discours prononcé en sa présence, un de ses
1. Oratio ad Sanct. r.rluiii. Migiii', VIII, j). 473. — 2. l'ancg.. Vil, 'il : aitffuslissima illa drlubra laiitis do:inriis lioncslnvisli . — ô. Panc;.^ , VIII, 8.
panégyristes insinue que, pendant qu'il priait dans un temple, Apollon, son Apollon (Apollo iuus) lui est apparu pour lui annoncer une victoire. « Tu as dû te reconnaître en lui, ajoule-t-il, car, comme lui, tu es jeune, joyeux, bienfaiteur du genre humain et le plus beau des princes. » Sans attacher trop d'importance à cette flatterie banale', on en peut au moins conclure qu'il ne déplaisait pas alors à Constantin qu'on parlât de lui comme d'un favori des dieux. Mais en même temps il tenait à témoigner publiquement sa bienveillance pour le christiai ime. « La première chose qu'il fit, dit Lactance, dès qu'il eut remplacé son père, fut de permettre aux chrétiens d'honorer leur Dieu, et de leur accorder le libre exercice de leur culte\ »
Du reste, ces dispositions étaient alors celles de presque tous les gens sages de l'empire. La persécution, en se prolongeant, avait fatigué tout le monde; on était las de ces rigueurs inutiles. Galérius lui-même, le plus grand ennemi des chrétiens, venait de publier un édit dans lequel il ordonnait d'arrêter toutes les poursuites et finissait par demander piteusement les prières de ceux qu'il avait jusque-là si maltraités. A la vérité, son édit n'était pas exécuté dans toutes les provinces. Le césar Maximin n'en avait pas tenu compte; il laissait quelques municipalités, animées d'un saint zèle pour les divinités
\. Paneg., VII, 21. Pour donner plus de poids à ce témoignage du rhéteur d'Autuu, qui par lui-même n'en aurait guère, on fait remarquer qu'un très grand nombre de monnaies de Constantin portent pour exergue l'image du soleil avec ces mots : Soli inviclo comiti. Ces monnaies sont citées partout comme une preuve évidente de la dévotion de Constantin pour Apollon. Je m'étonne qu'on n'ait pas vu qu'il y en a presque autant qui portent l'image de Jupiter, de Mars ou d'Hercule, en sorte qu'on en pourrait conclure que l'empereur honorait à peu près également toutes les anciennes divinités. — 2. De mort, fers., 24.
locales, continuer la guerre religieuse; mais ces attaques isolées et tardives ne pouvaient plus nuire beaucoup au christianisme. C'est la règle que ces grands coups qu'on prétend frapper contre une doctrine n'ont toute leur force qu'au premier moment. La violence a besoin de réussir vite pour qu'on lui pardonne. Un succès rapide peut lui donner un air de légitimité; dès qu'elle traîne en longueur, elle laisse le temps aux sentiments de modération et de justice de se reconnaître, et tous les hésitants, tous les incertains, qui forment partout la majorité, finissent par se déclarer contre elle. C'est ains, 'ue l'opinion publique, si sévère d'abord aux chrétiens, quand elle vit qu'en dix ans de persécution l'Etat n'avait pas pu les anéantir, leur devint favorable. Au moment où nous sommes, en 51 1 . on peut dire qu'ils avaient conquis la liberté : la conversion de Constantin va leur donner le pouvoir.
Date de la conversion de Constantin. — Récit de Zosime. — Les actes officiels montrent que Constantin s'est rapproché du christianisme avant 512. — Récit de Lactance. — Récif d'Eusèbe.
A quelle époque Constantin est-il devenu chrétien? — Ce serait assez lai^l, si l'on en croyait Zosime. Il prétend que, pendant plus de la moitié de son règne, ce prince pratiqua l'ancienne religion, '« mais qu'il la pratiqua plutôt dans la ci^ainle de se compromettre en la quittant que par un sentiment de piété véritable ». Lorsqu'en 526 il eut fait mourir son WU aîné et sa femme, il en
2i LA FIN DU PAGANISME.
éj)rouva des remords, et demanda aux pontifes de lui louniii' (juelque moyen d'expier ses crimes, mais les pontifes lui répondirent qu'ils n'en connaissaient point pour d'aussi mauvaises actions. « Il y avait alors, ajoute Zosinie, un Egyptien* qui d'Espagne était allé à Rome et s'était insinué auprès des dames de la cour. Cet Egyptien assura l'empereur qu'il n'y avait point de faute qui ne put être remise par les sacrements de la religion chrétienne. Constantin reçut cette assurance avec joie, et il s'empressa de renoncer au culte de ses pères pour embrasser l'impiété nouvelle. » Ce récit rappelle le reproche que les païens faisaient souvent au christianisme d'encourager les gens à commettre toute sorte de crimes en leur donnant l'espoir de les réparer aisément. Dans la satire des Césars, Julien suppose que son prédécesseur, Constance, emploie ce moyen commode pour faire des prosélytes. « Corrupteurs, meurtriers, sacrilèges, êtres infâmes, crie-t-il de toutes ses forces, venez ici hardiment : en vous lavant dans cette eau, je vous purifierai à la minute; et quiconque retombera dans les mômes crimes, je ferai qu'en se frappant la poitrine et en se cognant la tète, il redevienne pur comme devant'-,» C'est h peu près le discours que l'Égyptien dut tenir à (^nstanlin et qui amena sa convei'sion.
Que penser de ce récit de Zosime? S'il a voulu dire seulement que les crimes de Constantin amenèrent une sorte de recrudescence dans sa dévotion, que, pour apaiser ses remords, il redoubla de libéralités envers les
i. Tillemont suppose que, dans lu mention de cet Égyptien qui vient d'Espagne, il faut voir un vague souvenir du rôle qu'Osius, l'ovèqne de Cordoue, a joué dans h cour de Constantin. — 2. Julien, Césars, stib fin.
églises, (le faveurs pour les évêques, qu'il parut enfin plus décidémenl chrétien qu'auparavant, on pourrait peut-être le croire; mais il affirme que, jusqu'en 326, il a pratiqué l'ancien culte, que c'est le désir d'expier la mort de sa femme et de son fils qui fut pour lui la première occasion de professer « l'impiété nouvelle » ; et c'est ce qu'il n'est pas possible d'admettre. Les actes officiels nous prouvent avec la dernière évidence que sa conversion remontait beaucoup plus haut.
A peine est-il maître de Rome, vers 512 ou 515 au plus tard, qu'on le voit s'occuper avec ardeur des intérêts des chrétiens*. Dès ce moment, les mesures qu'il prend en leur faveur se succèdent sans interruption : c'est une lettre à l'évêque de Carthage qui lui annonce qu'il met des sommes considérables à la disposition des prêtres « de la très sainte église catholique ^ » ; c'est un décret très pressant adressé au gouverneur de l'Afrique pour qu'il fasse restituer au plus vite tous les biens confisqués pendant la persécution^; un autre décret exempte les clercs de toutes les charges publiques, « parce qu'il est reconnu que la religion catholique est celle qui sait honorer le mieux la divinité et que, si on l'observe et qu'on la respecte, elle pourra faire le bonheur de l'empire* ». Remarquons que cette exemption n'est pas accordée aux prêtres de tous les cultes, ni même de toutes les sectes chrétiennes, mais seulement « à ceux de l'Eglise catho-
1. Cod. Tlieod., XVI, 1. 1, et la noie de Godefroy. 11 montre que les assertions d'Eusèbe sont confirmées, soit par les lois mêmes que contient le code Tliéodosien, soit par des documents qui viennent de sources dilférentcs. Voyez, sur cette question, le Biil/eliiio di arch. christ., de M. de Rossi. 1863, p. 20 et sq. — 2. F.usèbe, //. F... X. G. — 3. Ensèbc, IL E.. X, 5. — 4. Eus(-'bc, /.'. E. X, 7.
26 I. \ FIN Dr PAGANISME.
liqiie, dont Cœcilianus est le chef j). Par cette préférence manifeste, l'empereur semble bien désigner ici la religion dont il partage les doctrines. Puis vient l'affaire compliquée des donatistes. En cette même année 515, Constantin écrit à l'évêque de Rome, Melchiade, pour le faire juge des querelles qui troublaient les chrétiens d'Afrique : « Vous n'ignoi-ez pas, lui dit-il, que mon respect pour la sainte Eglise est si grand, que je n'y voudrais voir aucune division et aucun schisme\ « Vers le même temps, dans une lettre adressée pour la même affaire à un grand personnage, il lui dit qu'il lui parle à cœur ouvert, « parce qu'il sait qu'il est lui aussi un adorateur du Dieu suprême^ ». Et ce qui prouve bien que ce Dieu suprême, qu'ils adorent tous les deux, est celui des chrétiens, c'est qu'au même moment, répondant à la requête des donatistes, qui en appelaient à l'empereur de la décision des conciles, il parle en ces termes : « Ils veulent que je sois leur juge, moi qui attends le jugement du Christ : Meum jiidicium postulant, qui judicium Christi exs'pectol^ y^ Voilà une profession de foi manifeste. De tous ces textes on peut conclure qu'il s'est passé, avant Tannée 512, un événement qui a rapproché Constantin du christianisme. Cet événement, les historiens chrétiens nous le racontent, et ils sont seuls à le raconter : c'est donc chez eux qu'il faut en aller chercher le détail. Le premier qui en ait parlé est Lactance, dans son
\. Dans une loi de l'an 310, insérée au code Théodosien (VXT, 2, \), l'pmpereur connaît les licrétiqiies et les distingue des catholiques ; c'est la preuve que dès ce moment il fréquentait les évêqucs. — 2. Eusèbe, H. E., X, 5. — 5. Migne. VIII, p. 483. — 4. Optât de Milève [Gesta purg. Cœcil., p. 25). Il est vrai que M. Duruy met en doute l'autorité d'Oplat {Hist. rom., VII, p. 63): mais je ne vois guère de raison de contester l'authenticité de cette lettre.
Iraité De la Mort des penécuteurs, qui parut peu de temps après la victoire de Constantin. Il nous apprend qu'au mois d'octobre de l'an 511 le prince, étant aux portes de Rome et sur le point d'attaquer son ennemi, eut, pendant la nuit, une vision : « ]1 reçut l'ordre de fîiire graver sur les boucliers de ses soldats le signe divin (la croix), et de livrer ensuite la bataille. Il fit ce qui lui était commandé; la letlre X fut peinte, traversée par une barre dont le sommet était légèrement recourbé et formant ainsi le monogramme du Christ; puis, l'armée, protégée par ce nom sacré, tira l'épée pour combattre'. :» C'est donc un songe qui décide Constantin, dans un moment grave, à demander le secours du Christ et à faire une sorte de manifestation publique de christianisme. Remarquons que Lactance ne rapporte pas ici un de ces bruits vagues qui courent le monde sans qu'on puisse en savoir l'origine. Il approchait de Constantin ; appelé de Nicomédie dans la Gaule pour élever le fils aîné du prince, il a dii vivre dans l'intimité de la famille impériale; il est donc vraisemblable qu'il nous transmet un récit qu'il tient de l'empereur lui-même ou de quelqu'un de son entourage.
C'est aussi de la bouche de Constantin qu'Eusèbe l'a recueilli, au moins dans l'une des versions qu'il nous a données de l'événement, car il l'a raconté deux fois. Dans son Histoire de l'Eglise, qui fut composée avant la mort de Crispus, il n'a pas l'air encore d'en savoir les détails. Il se contente de dire que Constantin a vaincu Maxence par le secours de Dieu, et qu'avant de com-