‹ La fin du paganisme (volume 2)Chapitre 38 sur 126 · Julien, Misoj or/on, IG · texte numérisé non relu

Julien, Misoj or/on, IG

(|ui résistèrent avec courage que ceux qui eurent la faiblesse de céder'. On ne peut guère douter que les indifférents et les ambitieux, qui sont toujours prêts à sacriiier leurs convictions à leurs intéj'êts, les parfaits fonctionnaires qui font profession de suivre en tout les préférences du maître, ne se soient décidés vite pour la religion de l'empereur. De ceux-là il y en a toujours assez dans un vaste empire, oii le prince dispose d'un grand nombre de places, pour que Julien ait pu avoir quelque illusion, au début de son règne, sur le succès de son entreprise. On vit donc alors tout ce peuple de flatteurs (]ui avait docilement suivi Constantin, quand il quitta le paganisme, se retourner vers les anciens dieux avec la. même unanimité. Quelques années plus lard, un évèque, dans un sermon contre l'ambition et l'avarice, rappelle que ces vices ont toujours fait les apostats, qu'ils ont été cause que beaucoup ont changé de religion comme d'habit, et il en donne pour exemple les faits dont on venait d'être témoin. « Quand un empereur, dit-il, déposant le masque dont il s'était couvert, sacritîa ouvertement aux dieux et poussa les autres à le faire par l'appât des récompenses, combien ne quittèrent pas l'église pour aller dans les temples! combien furent séduits par les avantages qu'on leur offrait et mordirent à l'hameçon de l'impie ! » Le païen Thémistius, en d'autres termes, parle comme l'évêque et flétrit avec autant de force cette honteuse versatilité : <c Misérables jouets des caprices de

1. Cependant saint Jérôme (Cliron., Ad aiunun 2578-564) parle de plusieur< apostasies qui furent la suite « de cette persécution insinuante qui attirait plus qu'elle ne poussait à sacrilicr, blanda persecutio, inliciens magis quam impellens ad sacrificandum );. Sozomène (VI, 5) nous dit aussi que quelques vierge?, sous Julien, furent entraînées au mariage.

nos inaiti'es, c'est leur pourpre, ce n'est pas Dieu que nous adorons, et nous acceptons un nouveau culte avec un nouveau règne! » 11 y eut donc, au début, un grand nombre de transfuges, mais il est probable que ce n'étaient pas ceux auxquels l'empereur tenait le plus. Les honnêtes gens restèrent fermes, et ce furent seulement les décriés et les suspects qui vinrent en foule. Julien aurait beaucoup désiré ramener au culte des dieux le sophiste Proérèse, la gloire de l'école, qui venait de se faire chrétien ; mais il résista à toutes ses avances. En revanche, il n'eut pas de peine à gagner Hécébele, qui avait séduit Constance par son zèle bruyant contre les païens, rhéteur médiocre, au dire de Libanius, flatteur éhonté du pouvoir présent, et qu'on vit, aussitôt après la mort de Julien, se coucher à la porte d'une église, en criant aux fidèles : « Foulez-moi aux pieds comme un sel corrompu et insipide ■>'. Il ramena aussi Thalassius, un délateur, dont le témoignage avait perdu son frère Gallus. Julien l'avait fort durement accueilli quand il vint le voir à Antioche ; mais Thalassius savait le moyen de le désarmer : il se fit païen et devint tout d'un coup si zélé pour les devins et les oracles que le prince ne tarda pas à en faire son familier. C'étaient là des conquêtes faciles et dont il n'y avait pas lieu d'être fier.

Julien ne pouvait guère espérer d'attirer à lui les chefs de l'Église. 11 savait qu'il en était détesté, et le leur rendait bien. Jamais il ne parle d'eux qu'avec un ton de colère et de menace. « Après avoir exercé jusqu'ici leur tyrannie, dit-il, ce n'est pas assez pour eux de ne pas payer la peine de leurs crimes; jaloux de leur ancienne domination et regrettant de ne plus pouvoir rendre la

justice, écrire des teslaments, s'approprier des liéritages, lirer (oui à eux, ils font jouer tous les ressorts de l'intrigue et poussent les peuples à se révolter. » Nous savons pourtant aujourd'hui que cet ennemi violent desévèques eut la chance d'en convertir un. C'est une histoire curieuse, que la découvei'te d'une lettre inédite de Julien nous a récemment révélée et qui mérite d'être connue'. 11 raconte, dans celte lettre, qu'à l'époque où il fut appelé par Constance au commandement de l'armée, il passa par la Troade et s'arrêta dans la ville qu'on avait construite sur l'emplacement de l'ancien Ilion. Il demanda à voir les monuments du passé. « C'était, nous dit-il, le détour quej'employais pour visiter les temples. » L'évêque du lieu, qui s'appelait Pégase, s'offrit à le conduire et le mena aux tombeaux d'Hector et d'Achille. « Là, ajoute le prince, comme je m'aper(;us que le feu brûlait presque sur les autels et qu'on venait à peine de l'éteindre, que la statue d'Hector était encore toute brillante des parfums qu'on avait versés sur elle, je dis, les yeux fixés sur Pégase : « Eh quoi! les habitants d'Ilion font donc des sacric( fices? » Je voulais connaître, sans en avoir l'air, quelles étaient ses opinions. H me répondit : « Qu'y a-t-il d'étoncc nant qu'ils honorent le souvenir d'un grand homme ce qui était leur concitoyen, comme nous faisons pour nos ce martyrs? « Sa comparaison n'était pas bonne, mais eu égard aux temps la réponse ne manquait pas de finesse. 11 me dit ensuite : ce Allons visiter l'enceinte sacrée de ce Minerve Tj'oyenne » ; et, heureux de me conduire, il

1. Celte lettre a été trouvée dans un manuscrit grec du British Museiun. qui contient un recueil de lettres diverses. L'authenticité en est incontestable. Elle a été publiée |iar M. Hcnning. dans le Herm'rs de Berlin, en 187o.

ouvrit la porto du temple. 11 me fit voir alors les statues et me prit à témoin qu'elles étaient tout à fait intactes. Je remarquai qu'en me les montrant il ne fit rien de ce que font d'ordinaire ces impies dans des circonstances pareilles ; il ne tra(;a pas sur son front le signe qui rappelle la mort du crucifié et ne siffla pas dans ses dents; car c'est le fond de leur théologie de siffler, quand ils sont en présence des statues de nos dieux, et de faire le signe de la croix. » Yoilà, il faut l'avouer, un évêque fort complaisant. L'habile homme avait deviné sans doute les opinions secrètes de Julien, qui ne pouvaient pas échapper à des yeux pénétrants, et il voulait d'avance se mettre bien avec l'héritier du trône. Quand le paganisme triompha, Pégase se fit ouvertement païen, et d'évèque d'Ilion il devint grand prêtre des dieux. Mais il paraît qu'il ne fut pas bien accueilli dans son nouveau parti : un ancien évêque était toujours suspect aux ennemis de l'Église. Odieux à ceux qu'il avait quittés, il n'inspirait aucune confiance aux autres, et l'on rappelait, pour le perdre, qu'il avait, lui aussi, détruit des objets sacrés à l'époque où il voulait plaire aux chrétiens. Julien fut obligé de le défendre contre l'animadversion publique, et c'est dans ce dessein qu'il écrivit la lettre qu'on a retrouvée. 11 y parle avec un ton de mauvaise humeur visible : « Pensez-vous, dit-il, que je l'aurais nommé à un sacerdoce, si j'avais cru qu'il avait jamais commis quelque impiété? » Puis il le justifie des crimes qu'on lui reproche : s'il a couvei't de haillons les statues des dieux, c'était pour leur épargner de plus grands outrages, et il n'a consenti à jeter à bas quelques pans de mur insignifiants qu'afin de sauver le reste. Est-ce une raison de I. Il

donner aux galiléens le plaisir de le voir malheureux el insulté? «Croyez-moi, dit-il en finissant, il vous faut honorer non seulement Pégase, mais tous ceux qui, comme lui, se sont convertis à notre foi, si nous voulons attirer les autres à nous et ne pas donner à nos ennemis l'occasion de se réjouir. Si au contraire nous accueillons mal ceux qui viennent d'eux-mêmes nous trouver, personne ne sera plus disposé à nous écouter et à nous suivre. »

Il est sûr que l'exemple de Pégase devait donner à réfléchir, et que ce n'est pas un sort très enviable de se trouver en butte aux haines des deux partis, d'être détesté de l'un et suspect à l'autre. Aussi peut-on affirmer sans crainte que le clergé chrétien ne se laissa pas séduire par ces sacerdoces que Julien offrait si libéralement à ceux qui embrassaient sa foi. Dans le peuple, les convertis furent peut-être plus nombreux; mais, si quelques hommes cédèrent, les femmes paraissent avoir résisté. Julien, qui leur en voulait de la part qu'elles ont eue à la propagation du christianisme, les accusait de trahir leurs maris et leurs pères et « de porter aux galiléens tout l'avoir de la famille ». Libanius prétend que, quand on pressait les gens d'aller au temple, ils répondaient ce qu'ils ne voulaient pas faire de la peine à leur femme ou à leur mère », ou que, s'ils se laissaient par hasard entraîner et consentaient à offrir un sacrifice, « de retour chez eux, les prières de leur femme, les larmes qui coulaient la nuit, les détournaient de nouveau des dieux' ». L'ancien culte ne fit donc, malgré tant d'efforts, que des conquêtes peu solides. Julien,

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