I. De IdoluL
assisLe, quelle altitude doit-il garder? Quand il rencoutiv un païen sur son chemin, il ne peut refuser de causer avec lui. Avec quel soin, s'il lui parle, ne doit-il pas veiller sur ses paroles ! Quels raffinements de scrupules, pour ne pas dire un mot qui puisse compromettre sa foi ! Par exemple, il est entendu qu'un chrétien ne doit pas prononcer le nom des dieux, c'est un sacrilège. Mais que fera-t-on quand ce nom désigne une rue ou une place puhlique? Sera-t-il défendu de dire qu'un tel demeure dans la rue d'Isis ou sur le quai de Neptune? Pour celte fois, Terlullien cède, car les plus rigoureux ne vont jamais jusqu'au bout de leur intransigeance'. Mais bientôt il reprend loule sa sévérité. Un jour qu'un fidèle se disputait avec un païen, l'autre lui dit : « Que Jupiter t'emporte! — Qu'il t'emporte plutôt toi-même! >^ répond le chrétien, sans penser à mal. Aussitôt Terlullien entre en fureur. Parler ainsi, n'est-ce pas reconnaître la divinité de Jupiter et renier le Christ'? Et voilà comment un mot qui échappe dans la chaleur d'une discussion peut devenir un crime. Avec cette nécessité de se surveiller sans cesse et les périls que la foi court à chaque instant, Terlullien a bien raison de comparer la vie à un voyage sur mer entre des écueils et des basfonds %
Un autre danger de ce rigorisme extravagant, c'est qu'il risquait de brouiller tout à fait la communauté chrétienne avec l'autorité publique, qui était déjà bien mal disposée pour elle. Au fond, pourtant, Tertullien
1. De Idolol., 20. — 2. De Idolol.. 'il. — ô. Diter Iios scopiilos et si)ius. mter hœc rada et fréta idololatrix velificala spirilii Dei fides tiaviget. De IdoluL. 24.
LE TRAITE DU .. MANTEAU ■> DE TERTLLLIEiN. 275
n'était pas un ennemi de l'autorité, (^ommc tous les esprits de sa trempe, il avait du goût pour les gouvernements forts. L'opposition philosophique et lihérale, qui ne se manifestait d'ordinaire que par des bons mots, avait le dou de l'irriter, et il parle légèrement de cette société élégante et amollie qui n'était rebelle qu'en paroles, sinon armis, saltem liufjua semper rebelles estis^ Au contraire, il prêche partout l'obéissance aux pouvoirs établis et se montre plein de respect pour le prince, qui lui semble une sorte de lieutenant de Dieu, a Deo secundus-. Mais ce respect n'a rien de servile. S'il honore l'empereur, il refuse énergiquement de l'adorer. Il lui fait sa part, une très large part, dans les choses humaines : mais il n'entend pas lui accorder tout : c< Si tout est à César, dit-il, que restera-t-il pour Dieu^? » Or César est accoutumé à tout prendre, et il est probable que ces réserves, quelque raisonnables qu'elles nous paraissent, ne seront pas de son goût. Il trouvera, du reste, dans les opinions soutenues par Tertullien, d'autres motifs de se fâcher. Nous avons vu ce que Tertullien pense des jeux publics et avec quelle rigueur il défend aux chrétiens d'y assister. Ces jeux étaient presque toujours donnés en l'honneur du prince ; ils rappelaient ou l'anniversaire de sa naissance, ou son avènement au trône, ou quelque événement heureux qui lui était arrivé; en refusant de s'y associer, on devait paraître indiffèrent ou contraire à son bonheur et à sa gloire. Quand une lettre couronnée de lauriers apportait à Rome l'annonce d'une victoire, c'était l'usage, chez les bons citoyens, d'illuminer leur