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Un peiil-ncveu de Mazarin, le duc de Nivernais

affaires était donc un point final tout indiqué. Mais, pour enchaîner rapidement les événements politiques, nous avons dû sacrifier des détails intéressants qui méritent cependant quelque attention, entre autres le singulier épisode du chevalier d'Éon, dont le nom a toujours le prestige d'éveiller la curiosité.

Nous avons vu, pendant l'ambassade du duc à Londres, qu'il avait pour premier secrétaire ce bizarre personnage; il l'affectionnait beaucoup et le traitait avec cette indulgente bonté qui le faisait adorer de ses inférieurs. Le chevalier appartenait à une honorable famille de Bourgogne, il avait fait de brillantes études au collège Mazarin : de là venait peut-être la protection que lui accordait Nivernais. Il fut reçu docteur en droit et docteur es lettres, publia quelques opuscules littéraires et historiques; et son habileté rare à l'escrime lui valut le commencement de sa fortune.

La France n'avait alors que des relations très froides avec l'impératrice Elisabeth de Russie; il était cependant utile de s'assurer l'alliance de cette princesse et de l'empêcher d'embrasser le parti de la Prusse, au moment de la lutte de la France et de l'Autriche contre cette puissance. Le prince de Gonti, qui faisait partie du ministère occulte créé par Louis XV, proposa d'envoyer d'Eon à Saint-Pétersbourg pour chercher à re-

nouer les relations diplomatiques; c'était un homme obscur, facile à désavouer au besoin, et cependant fin et habile. Il justifia pleinement la confiance du prince.

Pierre III, grand-duc héritier, était passionné d'escrime et cherchait un maître d'armes; on lui proposa d'Éon, qui réussit en peu de temps à s'insinuer dans l'esprit du grand-duc, et lui fit entrevoir que la France enverrait volontiers un ambassadeur en Russie ; il réussit h plaire à rimpératrice Elisabeth ; on prétend même qu'il pénétra fort dans ses bonnes grâces, et bientôt il rapporta à Versailles l'accession de l'impératrice au traité de iTo6 et la ratification du nouveau traité de 17o8. Le roi lui accorda une pension et un brevet de capitaine de dragons ; il servit comme aide de camp du maréchal de Broglie, puis rentra dans la carrière diplomatique pour suivre à Londres le duc de Nivernais qui l'envoya porter à Versailles les préliminaires du traité de paix.

Le duc de Praslin le reçut fort bien, mais d'Éon n'était pas homme à se contenter d'un bon accueil; il demanda la croix de Saint-Louis et le titre de ministre résident qu'on eut quelque peine à lui accorder, craignant que ce titre ne fît naître plus tard un conflit avec l'ambassadeur. D'Éon rend compte lui-même et de la façon la plus spirituelle de l'audience du duc de Praslin.

Le chevalier d'Éon au duc de Nivernais.

«...Le duc de Praslin a beaucoup agile la question de la résidence, a voulu prouver que cela était inutile; qu'il n'y avait pas d'exemple, que le titre de secrétaire d'ambassade était suffisant lorsque l'ambassadeur y était... Enfin, m'a dit le duc de Praslin, quelle est donc votre véritable raison? car en tout il y a un but. Puisque vous voulez que je parle naturellement, ai-je répondu, c'est que je ne sais sur quoi compter en France. Il y a dix ans que je sers le roi, et j'ai vu une succession d'une quinzaine de ministres, qui tous me connaissaient, me protégeaient, voulaient tous m'élever, me faire une petite fortune; ils ne sont plus; je suis ruiné et toujours secrétaire d'ambassade. Ce petit tableau l'a fait rire et moi aussi. Il dit alors : Vous croyez donc que tous les Choiseul de la terre vont être culbutés, chassés ou pendus, ou mourir subitement? J'ai répondu : Je ne crois point cela, et je serais au désespoir de me le figurer, mais dans ce bas monde, j'ai vu tant de choses arriver, que je regarde tous les matins en l'air pour voir si le soleil tient toujours bien au firmament, et j'ai appris en Angleterre ce proverbe : « On ne sait pas ce » qu'il y a de caché dans la matrice de la Provi- » dence... »

Le désirs de d'Éon furent remplis grâce à une circonstance imprévue.

Au moment des ratifications du traité de paix, Louis XV, fidèle à son système de politique double et dissimulée, accueillit très favorablement une proposition bizarre et audacieuse du comte de Broglie. Il s'agissait de faire faire par un ingénieur habile le relevé du plan des côtes d'Angleterre dans le but d'y effectuer une descente le plus tôt possible'. L'ingénieur fut vite trouvé et d'Éon, que le roi connaissait depuis sa mission secrète en Russie, fut choisi pour correspondant et confident de ce dangereux projet. Il est probable que la prétendue indisposition qui lui fit retarder le retour à Londres fut un prétexte pour prendre le temps de recevoir des instructions suffisantes. Il va sans dire que tout cela se trama absolument en dehors des ducs de Nivernais et de Praslin. Enfin d'Eon revint à Londres avec son titre de résident, sa croix de Saint-Louis, et fut armé chevalier par le duc lui-môme.

D'Éon resta le iîdèle correspondant du duc, et nous avons sous les yeux bon nombre de lettres très affectueuses.

1. Le roi y donna les mains sans hésiter et écrivit : « M. le comte de Broglie, mon intention est de faire prendre sur les côtes d'Angleterre et dans l'intérieur du royaume des connaissances locales qui puissent faciliter l'exécution des projets que les circonstances pourraient engager à former dans un temps bien éloigné, j'espère. .>

Le duc de Nivernais à M. d'Éon.

« Saint-Maur, le 16 juin 1763.

» Je vous remercie tendrement de votre lettre du 8, mon cher ami ; et tous mes parents et amis qui l'ont lue avec délices vous en remercient avec moi. Je suis bien touché des sentiments qu'on me conserve où vous êtes, et je vous prie de les entrelenir, en témoignant à toute occasion ceux dont je suis pénétré... Le sommeil commence à revenir, mais j'ai encore les nerfs bien agités et la tête bien épuisée. Je ne suis réellement pas capable d'écrire une page sans me faire mal .^ Les champs, le cheval et la liberté raccommoderont ma pauvre machine; et je sens qu'elle ne demande pas mieux. Dites-le au bon Matty, à qui je n'écris point, mais que j'aime de tout mon cœur.

» Adieu, mon cher ami. Ma femme vous fait mille compliments, ainsi que ma fdle et madame de Rochefort. Je n'en puis plus ; et je vous quitte pour reposer ma tête et mes pauvres nerfs que l'air de Londres a tués. Je n'ai point d'autre mal, et même je commence à être un peu mieux depuis que je suis ici à la pâture dans de beaux prés presque anglais; mais j'ai grand besoin d'être à ce régime pour toute nourriture. Je vous embrasse de tout mon cœur ainsi que le bon Matty. »

Nivernais ne se doutait guère, en écrivant ces lignes, de la tempête qui commençait à bouillonner dans la tête de son correspondant.

11 s'écoula près de six mois entre le départ du duc et l'arrivée du comte de Guercliy. D'Éon pendant ce temps-là remplissait les fonctions d'ambassadeur comme ministre résident et ne perdait pas une occasion de se faire bien venir des ministres et de la cour ; cela marcha fort bien tant qu'il fut seul, mais l'arrivée du véritable ambassadeur fit tout changer de face et d'Éon dut rentrer dans un rôle subalterne qui ne convenait ni à sa vanité, ni à son ambition. Loin de s'y résigner, il ne continua pas moins à agir sourdement à l'insu du comte et en opposition avec lui à la cour d'Angleterre.

Guerchy, avec sa droiture et sa loyauté incontestables, s'aperçut avec indignation de ce manège et le fit sentir au chevalier d'une façon peut-être un peu dure et rude dans la forme, mais tout à fait méritée ; de vives altercations s'ensuivirent, et dès le mois de septembre l'ambassade de France devint une sorte d'enfer, où les disputes succédaient aux disputes, où l'un prenait parti pour d'Éon, l'autre pour Guerchy, au grand désespoir de M. de Nivernais qui en fut informé de plusieurs côtés, entre autres par son secrétaire le petit Boucher, comme il l'appelle et dont il parle assez souvent dans la correspondance avec M. de Praslin.

M. Boucher de la Pitelière au duc de Nivernais \

a Londres, le 6 septembre 1763.

» Monseigneur, vous savez que toutes les têtes des personnes qui ont été sous vos ordres dans ce pays-ci sont furieusement dérangées depuis qu'elles ont eu le malheur de vous perdre ; et je vous avoue que la mienne, quoique bretonne, n'est pas assez forte pour y résister... Je reste avec M. de Guerchy en qualité de secrétaire, mais c'est pour obéir à vos ordres. Je ferai avec lui par devoir ce que je faisais par goût lorsque j'avais l'honneur d'être avec vous. »

Le duc, un peu inquiet, lui répond :

« Paris, le 14 septembre 1763.

» Mon cher enfant, j'ai reçu hier votre lettre du 6, et je me hâte de vous gronder et de vous embrasser en conséquence, car elle mérite l'un et l'autre. Je suis vraiment touché que vous vous soyez attaché à moi si sincèrement, mais je ne veux pas que vous y soyez attaché d'une manière exclusive ; conservez-moi votre amitié et ne me donnez que cela, car je n'ai que cela de mon côté

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