‹ La fin du XVIIIe siècleChapitre 8 sur 62 · Papiers Lucas de Montigny · texte numérisé non relu

Papiers Lucas de Montigny

L'Académie fran(;aisc et le duc de Nivernais. — Son discours de réception. — Portrait du maréclial de Belle- Isle, Les fables. — Madame de Pailly, maîtresse de Mirabeau. — Retour de Saint-Maur. — Les chansons portraits, — Lettres de madame de Rochefort. — Le retqur de Thisbé. — Lettre du chat Merlou à madame de Pontchartrain.

Nous allons nous occuper maintenant des fonctions d'académicien qui, dans la première partie de la vie du duc de Nivernais, jouèrent un rôle secondaire. Ce n'est guère qu'à partir de 1760 qu'on le voit y attacher une grande imjtortance, et prendre une part active aux travaux et aux séances de l'Académie. Nommé à l'âge de vingt-sept ans pour remplacer le grand orateur Massillon, il avait été reçu le même jour que Marivaux le 4 février 1743,

et accueilli par ses confrères avec un véritable enthousiasme.

« Il est impossible, dit Sainte-Beuve, de tracer un tableau un peu complet de la littérature française au xviii'' siècle sans accorder une part d'attention à cette gracieuse figure de grand seigneur si sincèrement amoureux des plaisirs de l'esprit, des jouissances de l'imagination et des arts, capable non seulement de cultiver avec distinction presque tous les genres de littérature, mais de gagner sa vie (il s'en fallut de peu qu'après la Terreur il n'en fût réduit là) à l'aide de l'un ou l'autre de ses talents si variés. »

Sainte-Beuve analyse rapidement les œuvres en vers du jeune académicien et les juge avec raison fort médiocres, à l'exception de quelques chansons « lestement tournées et pleines de grâce ». Puis il cite avec beaucoup plus d'éloge ses œuvres en prose et admire le talent que déploie Nivernais pour faire valoir la politique de Mazarin dans son dialogue entre le cardinal et Périclès; et il admire sans réserve les lettres à un courtisan composées pour l'infortuné comte de Gisors.

Nous avons aujourd'hui, pour juger les talents littéraires du duc, des matériaux d'une nature différente, c'est-à-dire sa correspondance privée, dans laquelle on peut apprécier mieux que dans

ses lettres officielles les qualités de son style et de son esprit.

Les principaux caractères du talent de Nivernais sont la grâce, la finesse, l'analyse ingénieuse et délicate exprimée dans un style clair, simple et élégant; sa grâce ne devient jamais de l'afféterie; ni sa finesse de la subtilité; sa délicatesse d'analyse ne tourne pas à la dissection anatomique du cœur ou de l'âme. La raillerie et le sarcasme lui sont étrangers, mais il manie bien une ironie fine qui écarte la fadeur; il procède toujours par des nuances insensibles et le trait est lancé d'une main si légère qu'il faut de l'attention pour le saisir nu vol; ajoutons qu'un éclair de gaieté vient souvent animer sa prose ; nous devons même avouer qu'il a un penchant assez marqué pour les gauloiseries, les anecdotes salées, et les contes polissons ne l'effrayent point, et il se divertit à traduire en vers fort libres ceux qu'on lui raconte ^ Il faut dire qu'à cette époque le goût en était fort répandu et nous croyons que les chansons chantées à table par nos grands-pères ne pourraient guère être répétées aujourd'hui par leurs petits-fils aux dîners de famille!... En voici une dans ce

1. Voir dans ses Œuvres complètes les Contes de Braizonne et du Montagnard Bernois, racontés par le marquis de Mirabeau dai.s ses lettres et mis en vers par le due.

LE DUC l)V. NIVERNAIS. 51

goût - là, inspirée au duc lui - môme par une jolie boulangère de Saint-Maur :

Charmante boulangère

Qui des dons de Cérès

Sais, d'une main légère,

Nous faire des pains frais

Des biens que tu nous livre,

Pourquoi nous réjouir?

Quand ta main nous fait vivre,

Tes yeux nous font mourir.

De ta peau douce et fine

Que j'aime la fraîcheur!

C'est la fleur de farine

Dans toute sa blancheur.

Que j'aime la tournure

Des jolis pains au lait

Que la belle nature

A mis dans ton corset !

De ces pains, ma mignonne,

L'amour a toujours faim,

Si tu ne les lui donne

Permets-en le larcin.

Tu ne veux rien entendre,

Tu ris de nos hélas !

Quand on fait du pain tendre

Peut-on ne l'être pas?

D'une si bonne pâte

Ton cœur semble pétri !

De nos maux, belle Agathe,

Que n'est-il attendri !

Ne sois plus si sévère.

Écoute enfin l'amour

Et permets-lui, ma chère,

D'aller cuire à ton four.

On prétend que la boulangère ne fut pas cruelle!

52 r. E DUC D i: n i v e u n aïs.

Nous voyons dans les lettres de Saint-Maur que madame de Rochefort ne craint point ce genre léger, la vieille madame de Pontchartrain en sourit doucement, madame de Cossé s'en divertit, la duchesse seule reste immobile et travaille à son métier, tête baissée, sans mot dire. Mirabeau écrit : « Tout le monde est à Saint- Maur, même la dame au redoutable métier, dont le moindre linéament de la figure en dit plus sans bouger que n'en peuvent exprimer tous mes gestes à moi. Son silence suftît à faire changer la conversation « ; mais revenons à l'Académie.

Le premier discours prononcé par le duc fut, en avril 17o7, pour la réception du président Séguier auquel il répondit en qualité de directeur.

La société d'alors s'occupait autant que. celle d'aujourd'hui des discours académiques; il y avait un monde prodigieux à l'Académie ce jourlà, entre autres bon nombre de dames : la maréchale de Yillars, la belle comtesse d'Egmont, madame d'Ambre, et d'autres étaient assises en bas derrière les académiciens K Bientôt la salle fut remplie et plusieurs des ambassadeurs étrangers arrivèrent trop tard pour trouver place. Les deux discours furent extrêmement applaudis, mais celui de Nivernais l'emporta sur l'autre; il

1. L'Académie se réunissait depuis 1673 dans une des salles du vieux Louvre.

était en effet plus fin et plus distingué que celui de l'avocat général Séguier*, quoi qu'en dise Collé dans son Journal. Il avoue, cependant, que certaines personnes admirent davantage le discours de M. de Nivernais et il ajoute avec humeur : a II y a des gens qui aiment l'esprit des ducs. »

Mirabeau écrit à ce sujet à madame de Rochefort, après avoir lu les deux discours :

« Il y a longtiMiips que je i»ense que c'est à tort qu'on assure que l'amour, l'amitié paternelle rendent aveugle; je soutiens que ces affections nous font considérer les êtres qui en sont l'objet, précisément comme Dieu ordonne de nous regarder les uns les autres ; or, Dieu n'ordonne rien que de juste... Cette réflexion paraît me mener loin du lieu dont j'étais parti, puisqu'il s'agit d'un discours que j'ai trouvé sans défaut; mais, par saint Jean, c'est qu'il n'en a point ! Je le soutiens, et qui plus est, je le démontre, et ce n'est pas ma faute, ceci rentre dans notre premier propos où je prétends qu'on é})luche de plus près les gens qu'on aime i)arce qu'on les aime... Si ce discours eût été de M. de Richelieu \ je n'en aurais pas senti tout le mérite, mais c'est parce qu'il est de Nivernais que le mérite que j'ai senti est vrai. j>

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