CHAPITRE XIX
DE HOGSf ORS A VIBORG.
Ville de Fredrikshaniy 24 août, 7 heures et demie da soir.
Fredriksham * ^ qui est une place forte, n'est séparée de Hogsfors que par un seul relais* Notre intention première avait été de rester à coucher à Fredriksham; mais d'une part, i) est de trop bonne heure pour faire halte, et de l'autre , l'aspect en est si. triste , qu'il ote
^ Voyez la note AA à la fin <Iu chapitre*
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tout désir d'y séjourner. La ville jouissait d'une prospérité dont elle était redevable à son commercé, lorsqu'en 1840 un épouvantable incendie y a porté le ravage. Actuellement encore, malgré la munificence souveraine et les dons d'une foule de personnes , il s'en faut beaucoup que toutes traces de l'incendie aient disparu. Cependant plusieurs vastes bâtiments d'administration, construits en brique récrépie, ornent déjà la place principale, où se trouvent aussi deux belles églises des cultes gréco-russe et lutliérien ; quant aux maisons des particuliers^, qui toutes sont eu bois suivant le mode de constriictîon généralement usité dans le pays, elles se relèvent de toutes parts avec une vitesse surprenante* D'anciennes maisons eh brique-, que l'incendie a détruites, demeui^nt seules dans un état d'abandon complet ; j'ignore pour quel motif.
Celles-<;i présentent le triste spectacle de pans de murailles décharnés, noircis par la fumée^ et qui menacent de s'écrouler d'un instant à l'autre : nul doute que les magistrats munici-
pàiix dé la cité ne Songent a les rétablir prochainement. Fredriksham possède une école militaire, où la jeunesse du grand-duché qui se destine à la carrière des armes est élevée iavec le. plus grand soin * .
Renonçant donc au projet de coucher à Fredriksham, j'avais prévenu le maître de poste de l'intention où nous étions de conti-nuer vers Viborg, quand en examinant le panier à provisions nous reconnûmes qu'il était vide de gimblettes à thé ; pour les remplacer il fallait recourir à ce qu'on nomme en Fin* lande un con/lsor^ sorte de pâtissier-confiseur. Qn m'en indiqua un, et pendant que les gens dé la poste se mettaient en devoir d'atteler, nous partîmes, M. D. et moi, de notre pied lé-? ger, pour découvrir l'artiste dont on m'avait vanté le savoir-fÉiire. Après avoir traversé plusieurs rues désertes, en partie bordées de maisons à demi brûlées, nous découvrîmes enfin une enseigne sur laquelle étaient peintes
^ Voyez la tiote BB a la fin du rliapilre.
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une foule de pâtisseries de formes variées, ha se passa une scène plaisante, prov^iant de notre ignorance des usages et de la langue du pays. A p^ne yenions-nous d'entrer dans la boutique, que le maître du lieu nous adressa qudques paroles auxquelles je ne compris rien ; puis, sortant de. son comptoir pour re^ . venir l'instant d'après, il rapporta deux pipes» d'une longueur démesurée, qu'il nous présenta gracieusement. Nous refusâmes, comme de raison, et dbierchâmes à lui faire comprendre dans qud but nous étions venus le trouver; mais lui, sans paraître faire aucune attenticm à ce que je lui disais, semblait s'obstiner à vouloir nous faire fumer bon gré mal gré. Nos refus réitérée paraissaient Tirriter beaucoup, et déjà sa voix prenait l'accent de la colère^ quand sa femme intervint;* par bonheur elle paaisit un peu le russe : s'étant informée du potif de la discussion,, ^Ue nous expliqua qu'il est d'usage ici d'offrir une pipe à chaque nouveau visiteur, qui est tenu de l'accepter s^il ne veut passer pour impoli. Je répliqiiai
que ni moi ni mon cQmpag^ion de fOute u§ fumions, et que par conséquent n^ nfv^ nie devaient pas être pris en mauvabe paît* Qoanl à notre emplette, leconfisor était^complétemeiil au dépourvu, l'habitude étant de ne rien faire que sur commande : « Donnez-*|iou& }usqu'è .demain, me disait la bonne femme, et je m'eur gage à vous fournir d'incomparables pâtisse:
ries. y> Nous sourîmes à la proposition et nous dépêchâmes de quitter cette boutique ai ma] assortie pour regagner la station et y monter en voiture.
Sta^on de Pyti^l^Sj 23 acAl, 9 he^^f^ du mtiiii,
Nous sommes arrivés ici hier au soir asse^ tard, par un froid très-vif. L'hdtellier, petit vieillard à barbe blanche, se refvisait d'abord obstinément à faire allumer du feu ; mais eur fin, vaincu par mes instances, il finit par jeter
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un fagot dans l'âtre, ovi pétilla bientôt une flamme vive et claire. J'avais déjà passé la nuit ici y lors de mon excursion à la cataracte d'Imatra et aux carrières célèbres qui sont voisines de cette station et qui en plortent le nom ; aussi trouvé-je qu'un grand changement s'était opéré dans la tenue de la liaison. Elle a été récrépie à l'intérieur, et les légions d'iur sectes malfaisants en ont été expulsées : c'est au moms maintenant une maisonnette assez propre, sinon comparable aux beaux et con* fortables helmats du nord de la Finlande.
J'ai donné la description des carrières de Pytarlaks dans la relation de mop excursion de Fannée dernière ^ : inutile donc d'en parler ici ; inutile surtout de songer à y retourner aprè^ l'exploration minutieuse que j'en ai faite, et qu'elles méritent d'ailleurs à tous égards. C'est en effet de ces carrières que l'on a tiré la colonne, plus grande que celle de Pompée à Alexandrie, qui forme le monument
"^ Voyez la note CG h la fin dû chapitre.
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élevé à Saint-Pétersbourg à la mémoire de l'empereur Alexandre ; c'est là aussi qu'on a pris les quarante^huit fûts monolithes qui dé* Gorent les portiques de l'église de Sâint-Isaack .' morceaux admirables qui pour les dimensions n'ont dé rivales que les colonnes du portique^ du Panthéon d' Agrippa à Rome \
'On sait que le général romain Agrippa, gendre et favori d* Auguste , bâtit le célèbre Panthéon qui subsisté encore à Rome dans son entier. Les deux portiques principaux de Téglise de Saint-Isaack reproduisent exactement le portique unique du monument romain; deux autres portiques, disposée sur les faces latérales ^ renferment un nombre de colonnes moindre par la raison que ceux-ci ont moins de saillie. Autant qu'il m'a été possible d'en juger sur une simple inspection , il y a égalité dans les dimensions des colonnes de Rome et de Saint-Pétersbourg; d'ailleurs les unes et les autres sbht des monolithes de graqit, très-remarquables par leur masse. La différence saillante est dans la perf(^ction du polissage moderne: par le moyen de. ce polissage perfectionné, le granit de Pytarlaks , qui est d'un rose terne, acquiert une couleur brune d'un ton chaud , et les mille accidents de la pierre s'y révèlent .1 l'attention
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ni.
Station de Nisalàks, 4 heares de rftprèsrmidu
« L'intervalle de trois relais compris entre
Pytarlaks et Nisalalts , offre des aspects analogues à ceux qui nous ont constamment accompagnés depuis Fredriksham. C'est partout un pays montueux et boisé 'y que le phénomène erratique a semé d'une multitude de fragments de roches. Une chose à remarquer, c'est qu'à mesure que Ton avance vers Test , ces débris de rochers décroissent et en nombre et en volume. Quant au sol, dans tous les endroits ou la roche granitique fixe n'est point à nu , il se compose d'un alluvium arénacé ^ très-fin,
de l'observateur dans leur variété infinie; on y voit chatoyer le mica noir de jais à côté du feldspath rosé, et s^étaler çà et là par plaques des. cristaux de quartz, tantôt blancs, tantôt orangés ou grisâtres.
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dans lequel sont englobés quantité de cailloux , généralement d'un petit volume.
Nous n'étions pluS qu'à sept verstes de la station actuelle, lorsque. nous avons rencontré un détachement de Cosaques en marche , qui s'étaient arrêtés au milieu de la forêt et dont quelques hpmmes faisaient en ce moment la cuisine du bivouac é Leurs chevaux occupés à paître , et les différents groupes que formaient ces enfant^ de l'Ukraine à la taille élancée et à l'air martial, composaient une scèiie militaire du plus pittoresque . effet • Ce détachement se dirige vers la ligne frontière du gouvernement finlandais de Viborg et du gouvernement de Saint-Pétersbourg ; pour y relever un détachement dé même force dont le temps de service est expiré. , ,
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Station de Kiskila, 7 heures du soir.
Après avoir longtemps roule 'dans une forêt de pins très-touffùe , la vue se découvrit tout à coup , et le cocher étendant la main me fit signe de regarder : c'était Viborg et ses clochers j qui se montraient à Thorizon comme une ligne dentelée. Mais nous en étions encore à douze verstes , et il me paraissait bien évident que nous n'y pouvions arriver qu'à la nuit dose.
Les blocs erratiquçs viennent de se montrer de nouveau , et même ils sont assez nombreux aux environs de cette station. L'un d'eux-^ de forme' sphérique , devant lequel nous venons de passer, offre un exemple de végétation véritablement phénoménale. Le granit à la partie supérieure de cette masse s' étant. Complé-
t^njçnt décomposé , un pin y est venu pren-^ dre racine > et çiujourd'hui Farbre s'élève à quinze pieds au moins au-dessus du bloc,, dans lequel il paraît implanté comme danji une caisse.
Ville de Viborg, 26/ août, 9 heures du matin.
Me voici revenu depuis hier au soir, dans cette même ville de Viborg*, et de plus dans la même auberge , où j'avais établi mon quar-
^ Viborg, en languç finnoise Wespury, occupe deux îlots $itués près du détroit qui met le lac Some- . npvesi en coinniunication avec le golfe d^ Finlande. Cette yille^ aussi importante par sa position que par son commerce, a été fondée par lès Suédois en 1118 et entourée de fortifications régulières en 1 293 par Torkel-Knutsoji. Après avoir été plusieurs fois ravagée par l'incendie .et avoir eu à souffrir tous les maux qui accompagnent la guerre., elle fut prise en 1710 par l'amiral Apraxiuc,. pour ^trc diéfiniliveracnl;
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tier général Tannée dernière, lors de mm ^cursion à la cataracte d'Imatra. Au mometà eu le tarantass s'engagea, sous la voûte écrasée de la porte établie dans l'épiiisseur du rem-' part, je ressentis ce genre d'émotion qu'ott éprouve en retrouvant une ancienne connaissance. L'hôtel du Club, où je désirais descendre j est situé sur là grande place ; c'est là que nous nous fîmes conduire. Arrivés sur cette place , je me trouvai cependant dans un embarras que je n'avais pas prévu. La nuit était close, la place entièrement déserte, et rieii extérieurement ne pouvait nous faire reconnaître l'auberge que je cherchais , entre
cédée à la Russie ea 1721. Un vaste faubourg, qui porte le nom de Petersbourgskaïa sloboda (le village de Pétersbourg), borde à l'ouest de la ville les denx côtés de ^ route qui conduit à Saint-Pétersbourg. Le port de Viborg n'ayant qu'une profondeur insuffisante, les bâtiments de comnîerce étrangers et nationaux s'arrêtent tous à Stràlsund, petite île du golfe de Finlande, située â douze vérsties de la ville (douze kilomètres)^ où se trouve un excellent port, un bureau de douane et de vastes magasins de dépôt.
k^s façades toutes parfaitement semblables des maii^nsr placées eôte à côte «ur le côtsé de là place faisant face à Téglise. J'en abordai une qui me parut répondre à ce que mes souvenir?
me retraçaient assez confusément , et je gravis presque à tâtons l'escalier intérieur. Arrivé en haut 9 je pénèlWe dans une première chambre; je tourne le bouton d'une porte, et je me trouvé dans une ââlle ^aute et spacieuse , d'un aspect sévère , où se dressait à la lueur pâle d'un rayon de lune une sorte de. tribune, faisant face à plusieurs rangées de stalles, couvertes d'une étoffe brune. Tout cela ne ressemblait guère à un salon d'hôtellerie ; évidemment la chose tournait a l'aventure.
Pour sortir de façon ou -d'autre de cette po* sition passablement singulière , je n'imaginai rien de lïiieux que d'appeler à haute voix ; une porte masquée s'ouvrit aussitôt , et je vis ' paraître devant moi un homme de haute tailla > qu'une imagination complaisante aurait pu transformer aisément en un spectre de nos romans d'autrefois. Non moins surpris de me
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voir là que moi de m'y trouver, cet liomnie me demanda brusquement ce que je faisais là à pareille heure , et ce que j'y venais chercher? <c Un souper et un. gîte, lui répondis-je. — Vous trouverez cela à Thôtd du Club. -r- Je n'y suis donc pas? — Vous êtes dans la salle des séances du tribunal crimi*^ nel. >) La méprise était plaisante! Je courus la conter à mon compagnon de route qui était resté eii bas à m'attendre avec la yob ture; on peut croire que nous en rîmes de bon cœur. Mais du moins j'avais été renseigné par le concierge de la maison de justice , et quelques instants après nous nous installions confortablement dans l'une des meilleures hôtelleries de Viborg. .
Un mot sur les importants travaux de canalisation^ que mon intention est d'aller visiter auj6ui:d'hui même, de manière à faire route dès demain pour Saint-Pétersbourg oii M, D. 4 grande hâte de rentrer.
T..e Saima se compose d'une réuiûon de lacs comnumiquant tous i^ntre eux , et qui
forment ainsi une chaîne ininterrompue s'étendunt du liord au midi dans' un espace de près de cinquante yerstes. Le point extrême du côté du sud est la ville de Wilmansti^arid^ C'est entre cette ville et Vibôrg que l'on est acttiellement occupé à pratiquer un canal , au moyen duquel les produits du nord du grandduché pourront arriver par eau jusque dans le golfe de Finlande, La ligne à établir n'est pas, on lé voit, d'une vaste éteiidùe ; mais le &oV y est tellement coupé de hauteurs et de vallées, que l'entreprise est des plus difficiles, outre que c'est presque partoujt dans le roc vif qu'il faut pratiquer la tranchée. Comme œuvre d'art, aussi bien que comme entreprise d'utilité publique, ïe canal du Sainla mçrite done une attention toute spéciale.