‹ La Flore du TemiscouataChapitre 6 sur 45 · GÉOLOGIE · texte numérisé non relu

GÉOLOGIE

Le comté de Témiscouata (Fig. i) découpe un rectangle grossier sur un territoire dont les éléments géologiques sont fort compliqués. Il n'entre pas dans le cadre de ce travail de rouvrir la discussion célèbre à laquelle cette région a donné lieu, ni même de récapituler les différents systèmes et hypothèses proposés par les géologues depuis les jours de Sir William Logan. Il suffira d'esquisser à grands traits les formations géologiques témiscouatiennes, appuyant davantage sur les éléments qui peuvent influencer la distribution des espèces végétales.

Les deux tiers environ de la superficie du comté, au nord-ouest, sont occupés par des couches généralement considérées comme d'âge cambrien et composées d'éléments divers : argilites (formation de Sillery), quartzites et conglomérats (formation de Kamouraska). Sur le dernier tiers, vers le sud-ouest, c'est-à-dire depuis -le milieu du lac Témiscouata jusqu'à la frontière, ces couches cambriennes sont recouvertes en stratification discordante par le Silurien inférieur. Elles font toutes partie de la zone de dislocation appelée « faille de Logan », que ce géologue a reconnue depuis le lac Champlain jusqu'à Québec et de là, en suivant le fleuve jusqu'au Labrador. Cette zone, le « groupe de Québec », est le casse-tête de la géologie canadienne.

FLEUVE 5t LAURENT

Pb,NTt.,..R...Ao>,r-'

l'ig. 2. -Suite d'anses résuîtiinl de la structure géologique de la région du Téuiiscouata.

F'sr T,. — Coupe théorique pour expliquer la formation des anses de la côte témiscouatienne.

Si on ne considère que l'apparence extérieure, Ton constate qu'argilites et qnartzites paraissent, dans la région voisine du littoral, disposés en lits parallèles entre eux et presque parallèles à la direction générale de la côte, lits qui plongent vers le sud-ouest suivant des angles variant entre 45° et 80°. Ce parallélisme, (Fig. 3) indique probablement des replis profonds dont les dômes ont été rasés par l'érosion. La disposition alternante des argilites friables et des quartzites durs explique la curieuse succession de petites baies de la côte témiscouatienne (Fig. 2). Les anses correspondent aux lits d'argilites profondément érodés par les agents atmosphériques et l'action marine, et les pointes, aux quartzites et conglomérats plus réfractaires à ces causes de destruction.

Sortant obliquement du sol, ces lits de quartzites forment des collines d'un aspect absolument caractéristique. Abruptes du côté nord-est, elles descendent en pente douce du côté opposé. Quoique cette formation soit surtout développée dans le comté de Karaouraska, les parties limitrophes du Témiscouata, ainsi que Rivière-du-Loup, Cacouna et Saint-Arsène, en contiennent encore de beaux exemples. L'une des plus remarquables, que l'on nomme le Mont Pilote, s'aperçoit très bien de la Rivière-du-Loup, en regardant du côté de Cacouna.

Comme ces singulières élévations ont une flore remarquablement distincte, nous ne croyons pas inutile d'en indiquer les principaux caractères physiographiques et lithographiques, d'après nos propres observations et une étude récente de John A. Dresser (i).

I. John A. Dresser, Reconnaissance along the National Transcontinental Railway in Southern Québec. Geological Sarvey of Canada. Memoir No. 35. 1912.

lyC Kamouraska consiste donc en une série de collines détachées d'une altitude rarement supérieure à 300 pieds, et d'une longueur d'une couple de milles, généralement beaucoup moins considérables. Sur le plan de la base elles donnent des ellipses allongées dont le grand axe a une direction nord-est. La principale poussée glaciaire semble s'être exercée selon la perpendiculaire à la direction générale de ces collines, et les parties centrales de quelquesunes d'entre elles ont été entaillées par la glace : île du Gros-Pèlerin, mont Pilote, etc.

Le Kamouraska est entouré de toutes parts par les argilites du Sillery.

Le quartzite du Kamouraska est fin, d'un grain uniforme, d'une couleur claire tournant au blanc pur sous l'action atmosphérique. Le quartz qui constitue cette roche contient, de-ci de-là, des nodules de grès dolomitique pouvant atteindre un diamètre maximum de deux pieds. Leur forme ellipsoïdale ou cylindrique suggère une origine concrétionnaire. Ces nodules se décomposant plus facilement que le quartzite qui les contient, les surfaces exposées prennent souvent un aspect « grêlé » caractéristique.

Au point de vue qui nous occupe, la présence de ces nodules est à retenir, car elle introduit dans ces formations essentiellement siliceuses un élément calcaire pouvant en affecter quelque peu la flore.

Les lits de conglomérats interstratifiés avec les quartzites ont des épaisseurs variant de quelques pouces à vingt-cinq pieds. La matrice est un grès dolomitique et les inclusions, généralement petites, sont de nature diverse : calcaire, grès schisteux, quartz, granit laurentien. Sous l'objectif du microscope, la matrice du conglomérat ne semble pas différer essentiellement des nodules dolomitiques du quartzite.

C'est au Kamouraska qu'appartiennent les îles Pèlerins,

Fhot. Fr.M. -V.

Fig. 4. — Couches schisteuses ployées (Anse à Persi), Au fouil, zone à.'' Elymus arenarius.

qui sont en partie dans les limites du comté de Témiscouata. L'angle de plongement des strates est identique, à celui de cette formation et, du côté du large, nous avons observé très bien le contact avec le Sillery.

Le Kamouraska, important au point de vue phytogéographique, n'occupe cependant dans le comté qu'une étendue restreinte. C'est le Sillery qui, dans la partie nord, affleure partout.

Cette formation sédimentaire, la plus ancienne de la région, est encore fort mal connue. Bile consiste en argilites rouges et vertes, contenant des masses lenticulaires de grès également rouges et verts, et parfois aussi de minces lits de conglomérats calcaires (Fig. 4).

Le Silurien inférieur, nous l'avons déjà dit, vient recouvrir le Sillery à la hauteur du lac Témiscouata. La ligne de contact oblique vers le nord-est pour sortir du comté dans le canton Robi taille et approche du Saint-Laurent à moins de sept milles, vis-à-vis de Rimouski.

Ces roches siluriennes sont d'abord de remarquables couches calcaires sur la ligne de contact avec le Cambrien, couches qui forment la colline connue sous le nom de mont Wissick ou Grosse-Montagne. Puis, vers le sud, le long du lac Témiscouata et de la Madawaska, apparaissent des strates d'argilites grises ou bleuâtres, fortement imprégnées de calcaire (i). Enfin, aux environs du lac Témiscouata, sur la rivière Touladi, on trouve des roches éruptives, probablement d'âge dévonien.

Les roches sédimentaires, là où elles affleurent, et en tant qu'elles contribuent à saturer les eaux de ruisselle-

I. Iv. W. Bailey & W. Mcinnes, Report on portions of the Province of Québec and adjoining are as in New Brunswick and Maine, relating more especially to the counties of Témiscouata and Rimouski , P. Q. Geological Survey, 1889-90-91, Vol. V, Part M.

lement, influencent évidemment la répartition des espèces végétales. Mais, dans nos contrées, il faut encore, et peutêtre surtout, tenir compte des modifications apportées par Pextension et le retrait des glaciers pléistocènes.

Admettrons-nous, avec le plus grand nombre des géologues, que la région sous étude a été ensevelie sous la masse énorme du glacier continental descendant du Plateau Laurentien et coulant lentement vers le sud-ouest ; ou bien nous rangerons-nous aux conclusions de Chalmers (i), à savoir que les phénomènes glaciaires de la rive sud du bas Saint-Laurent, et de la partie nord du Nouveau- Brunswick, sont attribuables à des glaciers locaux situés sur les hauteurs des monts Notre-Dame, et glissant d'un côté vers le Saint- I^aurent et de l'autre vers la vallée de la rivière Saint-Jean ?

Enfin, ne faut-il pas tenir compte des vues de Sir William Dawson (2), attribuant aux glaces flottantes du Saint-Laurent d'alors un rôle de dénudation prépondérant?

Quoi qu'il en soit, nous constatons que le retrait des glaciers a accumulé partout sur le comté de Témiscouata d'épais dépôts de drift. Fernald a fait observer (3) que les matériaux glaciaires constituent un sol dont les éléments, extrêmement divisés, sont dérivés des différentes roches broyées par le frottement de la glace. Ce sol, par sa complexité même, par sa teneur en potasse, en chaux et en magnésie, rend possible l'existence côte à côte, dans les

1. R. Chalmers, On ihe glaciation and Pleistocene subsidence oj Northern New Brunswick and South- Eastetn Québec. Trans. Royal Soc. of Canada, Sect. IV, 1886, p. 129 et seq..

2. Sir W. Dawson, Canadian Naturaliste 1872 ; Acadian Geology, 3rd Kd. 1878.

3. M. ly. Fernald, Soil préférences of Alpine plants. Rhodora, IX, 191.

plaines alluviales et les tourbières, d'espèces qui, dans leur habitat propre, sont éminemment exclusives.

Outre cette constatation générale, la région avoisinant le lac Témiscouata présente au point de vue de la géologie pléistocène un tel intérêt, et les modifications topographiques apportées par l'action glaciaire influencent à un tel degré la physionomie de la flore, que nous croyons bon de nous y arrêter.

Si l'on examine, même superficiellement, une carte du Témiscouata, on est tout de suite frappé du grand nombre de lacs semés partout, de leur forme elliptique et du parallélisme approximatif de leur grand axe. Evidemment, le sens des plissements apalachiens, lequel est généralement parallèle à la direction générale du Saint- lyaurent, détermine le régime des eaux. Mais si les vallées qui séparent les diverses lignes de hauteurs ne sont pas, en majeure partie, drainées par des rivières, c'est que les glaciers qui ont coulé dans ces dépressions les ont, en se retirant, fermées par des moraines frontales, véritables barrages glaciaires attestés d'une manière frappante par la forme carrée qu'affecte généralement leur embouchure. Le plus important de ces lacs glaciaires et le plus intéressant est sans contredit le lac Témiscouata.

Drainant les eaux du versant méridional des monts Notre-Dame et les déversant par la rivière Madawaska dans la grande artère du Nouveau-Brunswick, il fait partie du système hydrographique de la rivière Saint-Jean. Le lac a une longueur totale d'environ 24 milles, sur une largeur variant d'un à deux milles. La forme générale est celle d'un Z, le bras le plus long étant irrégulièrement sigmoïde et orienté du nord-ouest au sud-est. Une partie du bras en question a la même direction que la Madawaska et qu'une partie considérable de la rivière Saint-Jean, tandis qu'une ligne menée suivant l'autre et prolongée sur une

distance de 46 milles coïnciderait avec la gorge profonde oii coule le Saguenay. La profondeur du lac est étonnante, environ 220 pieds dans toute l'étendue du grand bras, justifiant ainsi l'étymologie du nom sauvage Témiscouata : O est profond partout. (\)

Ce lac n'a pour ainsi dire pas de vallée. Des collines s'élèvent brusquement des rives et se prolongent de la même façon à de grandes profondeurs sous les eaux. Au mont Wissick, situé en face de Cabano, les collines montent presque à pic jusqu'à la hauteur de 500 pieds, et, à environ 100 pieds de la rive, la profondeur dépasse 200 pieds. D'autre part, la Madawaska, qui reçoit les eaux du lac, n'a guère plus de 200 pieds de largeur, tandis que sa vallée, généralement unie et plate, a rarement moins d'un mille de large.

Ces faits et quelques autres, comme la direction des stries glaciaires sur les rochers d'alentour et la nature des matériaux déposés dans certaines parties de la vallée de Témiscouata-Madawaska, donnent à penser que cette vallée tout entière est un grand sillon creusé par les glaces et que, à une certaine époque, elle avait une profondeur au moins égale à celle du lac. Ce qui est aujourd'hui la fertile vallée de la Madawaska aurait été formé par l'accumulation des débris abandonnés par les glaces lors de leur retraite.

Le fond plat et presque égal du lac, la pente presque insensible qui remonte vers son extrémité méridionale, et les importants dépôts d'argile qui remplissent à divers intervalles la vallée de la Madawaska corroborent cette opinion. C'est bien là l'indication du barrage glaciaire dont nous parlions plus haut et auquel ce lac, comme beaucoup d'autres, doit son existence. Les glaces ont d'ailleurs écrit sur les

I. ly. W. Bailey & W. Mcinnes, Report 07i portions oj New Brunswick y Québec and Maine. Geological Survey, III, Part M.

rivages le récit de leur passage. Les surfaces des roches schisteuses qui plongent sous les eaux sont partout polies, arrondies, sillonnées ou striées. Celles de ces stries qui ont été observées à des niveaux que les glaces contemporaines n'atteignent jamais, ne peuvent avoir été produites que par un glacier remplissant la vallée et s'élevant beaucoup plus haut que le niveau actuel des eaux, tandis qu'il creusait profondément la dépression oîi gît aujourd'hui le lac. La direction des stries observées varie de S. 45° E. à S. 60° K. La première de ces directions correspond à l'axe même du lac dans la partie qui est au sud de son coude principal.

Le bras court du lac, beaucoup moins profond, a la même direction que les collines et les couches rocheuses qui forment les rives. Mais ici se présente un autre phénomène très curieux. En effet, à en juger par la position des blocs erratiques, le glacier se dirigeait ici vers le nordest, au lieu de couler vers le sud. La présence d'un autre barrage glaciaire à l'entrée du lac confirme fortement cette hypothèse.

A noter enfin la présence de levées naturelles ou kames dans la région. L'une des plus remarquables se trouve dans le voisinage de Cabano où, sur une certaine distance, elle sert de plate-forme à la route conduisant à l'ancien fort Ingalls. Sa longueur est d'environ un demi-mille, et sa largeur d'à peu près 40 pieds. Elle est composée en majeure partie de gros sable et de gravier. D'après M. de Lapparent (i), les kames seraient d'anciennes alluvions déposées dans le lit des cours d'eau qui sillonnaient la calotte glaciaire. La disparition de cette dernière aurait fait descendre ces alluvions sur place, les laissant comme un bourrelet qui marque la place de l'ancien lit.

Page 1