COMMENT LES PAPES ONT ACQUIS LE POUVOIR TEMPOREL
Pour entendre parfaitement l'origine et le développement continu du pouvoir temporel des Papes, nous diviserons l'histoire de l'Eglise en trois époques ; la première embrassera tout le temps qui s'est écoulé depuis l'établissement de l'Eglise jusqu'aux jours de Constantin le Grand, au quatrième siècle; la seconde ira de Constantin à Charlemagne couronné empereur d'Occident en l'an 800 ; la troisième s'étendra de Charlemagne jusqu'à nos jours.
Lorsque saint Pierre, le premier des Souverains Pontifes dont la longue série se continue sans interruption, vint à Rome, il ne possédait pas un seul pied de terre dont il pût revendiquer la propriété. 11 pouvait s'écrier avec le divin Maître : « Les renards ont leurs tanières, les oiseaux du ciel leurs nids, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête \ » L'apôtre mourut comme il avait vécu
iS. Matth./vm, 20.
pauvre, ne possédant rien à sa mort, que l'affection d'un peuple reconnaissant.
Quoique le prince des apôtres n'eût rien dont il pût revendiquer la propriété, il reçut cependant des fidèles de larges donations, qui devaient être distribuées aux nécessiteux. Dans les Actes des apôtres nous lisons « qu'on ne vit jamais de pauvres manquant du nécessaire. Tous ceux qui avaient des terres ou des maisons les vendaient, en rapportaient le prix qu'ils jetaient aux pieds des apôtres pour être ensuite distribué à chacun selon ses besoins -. » Tel était l'attachement des premiers chrétiens aux pontifes de l'Eglise, telle était la confiance en leur intégrité et en leur discrétion pour donner ce qu'ils avaient les premiers reçu de la charité des fidèles.
Pendant les trois premiers siècles, les pasteurs de l'Eglise furent généralement incapables d'avoir un véritable Etat dans Rome. Le christianisme était encore une religion proscrite; les fidèles se trouvaient exposés aux persécutions les plus violentes, et les plus continuelles qu'aient jamais enregistrées les annales de l'histoire.
Les chrétiens de Rome, pour la plupart, se livraient aux pratiques de leur religion dans les Catacombes. Ce sont des chambres et des couloirs souterrains qui s'étendent sous la ville; ils se prolongent jusqu'à plusieurs milles dans dilférentes directions. Une multitude innombrable d'étrangers les visitent tous les jours. C'est là que les premiers chrétiens priaient réunis; là qu'ils s'encourageaient au martyre : là enfin qu'ils mouraient et étaient ensevelis. Ainsi ces souterrains servaient de temple aux fidèles vivants qui venaient y adorer Dieu; ils devenaient ensuite un lieu de sépulture pour les morts.
Enfin Constantin le Grand apporta la paix à l'Eglise. La longue nuit des persécutions païennes fit place au jour
' Acte?, IV, 34, 3o.
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brillant de la liberté religieuse. De même que notre divin Sauveur ressuscita triomphant du tombeau, après y être resté trois jours et trois nuits, ainsi nos premiers pères dans la foi sortirent du tombeau des Catacombes, après avoir été ensevelis pendant trois siècles, comme des morts, dans les entrailles de la terre.
Constantin fit à l'Eglise de magnifiques donations en argent et en biens-fonds. Elles s'accrurent bientôt de concessions nouvelles accordées par les empereurs ses successeurs. De la sorte le patrimoine des Pontifes romains fut bientôt très considérable. Voltaire lui-même nous dit que les biens acquis par eux ne furent pas employés à la satisfaction de leur avarice ou de leur ambition, mais qu'ils servirent uniquement aux œuvres les plus louables de charité et de religion. Les Souverains Pontifes dépensèrent leur patrimoine en envoyant des missionnaires évangélistes dans l'Europe païenne, en donnant l'hospitalité aux évêques exilés dans Rome et en nourrissant les pauvres. Je puis ajouter ici que les papes leurs successeurs ont généreusement imité la munificence des premiers pontifes.
Un événement du règne de Constantin aplanit, prépara les voies à une juridiction partielle dont les Pontifes Romains commencèrent à jouir dans Rome, et dont ils usèrent, jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu une souveraineté pleine et entière grâce au roi de France Pépin le Bref.
En 327, l'empereur Constantin transféra le siège de l'empire à Constantinople, aujourd'hui capitale de la Turquie. Constantin qui en fut le fondateur lui donna son nom. Un des empereurs qui lui succéda nomma un gouverneur ou exarque pour commander à l'Italie. Ce dernier qui résida dans la ville de Ravenne, tenait plus à se concilier les grâces de l'empereur, qu'à faire droit aux réclamations du peuple romain.
L'Italie et Rome étaient alors dans des conditions poli- Ucjues analogues à celles où l'Irlande se trouve placée
depuis plusieurs siècles. L'Irlande est sous la juridiction immédiate d'un lieutenant gouverneur, qui ne doit rendre compte de ses actes qu'à son gouvernement. On ne l'a jamais accusé, entre autres faiblesses, d'avoir eu pour l'Irlande une bonté excessive.
Abandonnée à elle-même, Rome devint pour les nombreuses hordes de barbares, qui étaient descendus du Nord et ravageaient l'Italie, une proie capable de les tenter. La ville fut vivement attaquée par les Goths sous Alaric, par les Vandales sous Genséric et menacée par les Huns sous Attila. Ne pouvant obtenir des secours des empereurs d'Orient et des gouverneurs de Ravenne, les citoyens de Rome se tournèrent vers les Papes comme vers leurs gouverneurs et protecteurs ; leur seul espoir de salut dans les dangers dont ils étaient menacés. La confiance qu'ils placèrent dans leurs pontifes ne fut pas trompée. Les Papes furent non seulement pour eux des pères spirituels dévoués, mais des gouverneurs civils fermes et vaillants. Lorsque Attila, surnommé « le fléau de Dieu, » s'approcha de la ville avec une armée de cinq cent mille hommes, le pape Léon le Grand sortit à sa rencontre, sans soldats etsans suite. Par sa douce éloquence il désarma l'indomptable capitaine et l'amena à retourner sur ses pas. Il sauva ainsi la ville du pillage et le peuple de la destruction. Le même pape Léon affronta Genséric chef des Vandales, et quoique, dans cette circonstance, il ne parvint pas à protéger la ville contre le pillage des soldats, il préserva du massacre la vie des citoyens.
Dans la première partie du huitième siècle, Léonl'Isaurien, un des successeurs de Constantin sur le trône impérial, peu satisfait de son pouvoir civil, essaya, comme Henri VIII, d'usurper la juridiction spirituelle et, comme ce monarque anglais, il lutta pour arracher les peuples à des traditions sacrées depuis longtemps en honneur. Un gouverneur civil s'ingérant dans les affaires religieuses est
aussi répréhensible qu'un clergyman s'immisçant dans les affaires politiques. L'un et l'autre sont à la fois odieux et ridicules. L'empereur donna l'ordre de retirer de toutes les églises les images de notre Sauveur et de ses saints, sous prétexte qu'on faisait acte d'idolâtrie en les exposant ainsi. Le pape Grégoire II fit à l'empereur d'énergiques remontrances, lui rappelant que : « les dogmes de la foi doivent être interprétés par les pontifes de l'Eglise et non par les empereurs, » et lui ordonnant de rétablir les images. Les représentations et les prières du Pape furent inutiles. Cette conduite de Léon ne servit qu'à creuser davantage l'abîme qui séparait l'empereur du peuple romain.
Bientôt après, survint un événement qui détruisit pour toujours l'autorité des empereurs de Byzance, et établit sur une base solide et durable, le pouvoir temporel des Papes.
En 754, Astolphe, roi des Lombards, envahit Tltalie, s'emparant de plusieurs villes et menaçant de marcher sur Rome.
Le pape Etienne III \ qui gouvernait alors l'Eglise, fit un pressant appel à l'empereur Constantin Copronyme successeur de Léon l'Isaurien, le suppliant de venir au secours de Rome et de ses provinces d'Italie. L'empereur manifesta une apathie et une indiflérence accoutumées, et reçut ce message avec négligence et froideur.
Dans cette circonstance, Etienne voyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, traverse les Alpes en personne, se rend auprès de Pépin roi des Francs, et supplie ce puissant monarque de protéger le peuple d'Italie, complètement abandonné par ceux qui devraient être ses défenseurs. Le pieux roi, après avoir rendu hommage au Pape,
^Pendant quelque temps appelé Etienne H, comme son prédécesseur, qui mourut trois jours après son élection et dont quelques calendriers omettent le nom.
se dirige vers l'ilalie avec son armée, défait les Lombards qui envahissent le pays et met le Pape à la tête des provinces conquises.
Gharlemagne successeur de Pépin, non seulement confirme les concessions de son père, mais augmente encore le domaine temporel du Pape, en lui accordant de nouvelles provinces.
Les Pontifes romains ont continué de gouverner cette petite portion de territoire jusqu'en 1870, si l'on en exempte quelques courts intervalles d'usurpation étrangère. A coup sûr, si jamais prince a mérité l'appellation de souverain légitime, il faut mettre en première ligne les évéques de Rome.