AVANT-PROPOS
uoi qu'on en ait dit et quoi qu'on en dise encore, les gens de lettres dînent à peu près tous les jours. Ils dînent tantôt bien, tantôt mal; mais, le fait est certain, ils dînent. C'est, pour la plupart d'entre eux, une habitude contractée en famille, et dont ils ne peuvent se débarrasser.
Toutefois, il n'est permis qu'à un petit nombre d'élus
de s'assurer du fait. C'est à leur témoignage que doit s'en rapporter le commun des mortels.
Les gens de lettres ont leurs cafés à eux, leurs restaurants à eux. Il serait plus facile d'extirper le chiendent d'une jachère que les plumitifs de l'estaminet où ils se sont acclimatés. La littérature est jalouse de ses tables et de ses banquettes. Elle s'y attache comme l'huître à son rocher. La peinture est tolérée, la sculpture est accueillie avec défiance, et, il faut bien l'avouer, ce n'est pas tout à fait sans raison.
On ne peut s'imaginer l'effet déplorable que produit fatalement une réunion de sculpteurs. Leurs voisins ont les pieds gelés. Le thermomètre baisse. Les toits blanchissent. C'est le mardi gras des engelures...
La sculpture est si froide !
De même que le café des Variétés est le domaine des vaudevillistes, plus connus sous le nom de petites vieilles, ainsi le divan Lepeletier appartient sans conteste aux journalistes militants et à quelques romanciers plus ou moins en vogue.
C'est au sein de ces colonies artistiques, plus mystérieuses que le Japon, que je vais tenter d'introduire le lecteur.
Aujourd'hui qu'une moitié de Paris passe ses journées à mettre l'autre sur le gril, il est convenu que chacun doit compte au public de ses observations et de ses sympathies. Bien sot celui que retiendraient des scrupules passés de
mode. On croirait à sa timidité, jamais à sa bienveillance.
Poussé par une volonté plus forte que la mienne, et après avoir tourné sept fois ma plume dans l'encrier, je commence la série de mes révélations par le plus impénétrable des sanctuaires.
Entrez donc, — mais chapeau bas !
Car il est plus sacré que la Mecque.
LE RESTAURANT DINOCHEAU
C'est à l'angle de la rue de Navarin et de la rue Bréda, à quelques centimètres au-dessous du sol. Le vulgaire n'aperçoit d'abord que la boutique d'un marchand de vins. Le comptoir en étain, les bourriches , le tourniquet, — rien n'y manque.
Au fond, une porte vitrée, puis une salle basse, garnie de quelques tables.
Rien de bien extraordinaire jusque là.
Mais ne voyez-vous pas dans un coin mystérieux de ce salon l'entrée d'un escalier dérobé qui ne saurait échapper à l'œil de l'observateur?
Montez avec moi, mais prenez bien garde que votre chapeau n'aille s'aplatir contre le plafond le plus étrange de tous ceux qu'on a oublié de blanchir. Chez Dinocheau, les récifs sont au-dessus de nos tètes.
A l'entresol, une cuisine et deux chambres à coucher.
— Passons. C'est l'asile immaculé des frères Dinocheau, l'un si blond, l'autre si brun; mais, du reste, Arcades ambo !
Ces lumières, ces tables de marbre, cette boiserie d'un si admirable travail, cette richesse dans la simplicité, tout nous apprend que le premier étage est bien digne de ses nobles hôtes.
Asseyez-vous, c'est ici.