LE COMTE DE VILLEDEUIL
avait vingt-deux ans à peine quand il se décerna à luimême le titre de rédacteur en chef. On le disait à la tête de cinquante à quatre-vingt mille livres de rentes, — et avec un oncle sur la planche.
On est vraiment pris de compassion en songeant à cette existence dévoyée , à cette ambition si brutalement refoulée ! Singulière nature, assez vaste pour tout entrevoir et trop faible pour rien conquérir ! — Il était né gentilhomme, petit-fils d'un ministre de quelques heures; la fortune avait été prodigue envers lui, et après quelques
folies de mauvais goût , après des spéculations malheureuses et des procès scandaleux, il ne lui reste plus, diton, de sa splendeur passée, qu'un tombeau de famille au Père-Lachaise, un superbe tombeau, propriété inaliénable, hélas!
C'est presque le supplice de Tantale. L'homme est allé d'usurier en usurier, il a vendu un à un ses bois et ses châteaux, il ne lui reste plus rien, et on conserve encore un palais pour son cadavre.
Bien que Villedeuil n'eût que vingt-deux ans quand je le vis pour la première fois, il en paraissait au moins trente. Sa longue barbe noire, son regard lent et dédaigneux, ses allures nonchalamment aristocratiques en faisaient un personnage presque imposant au premier abord. Mais on s'apercevait bien vite qu'il était moins à son aise que ses visiteurs, et quand il avait dit quelques mots, on ne voyait plus en lui qu'un enfant.
Villedeuil avait rêvé de dominer Paris. Il voulait toucher à tout. Actionnaire du Théâtre-Lyrique pour une somme assez forte, il ambitionnait la direction de l'Opéra. 11 voulait acheter Le Journal des Débats. Il fallait qu'on s'occupât de lui. A tout prix, du bruit, du bruit!
Enfant corrompu de ce siècle malsain, Villedeuil n'était dénué ni d'intelligence, ni de talent ; la vanité aveugle tua l'un et l'autre. Le besoin de produire son nom, de le mettre en avant, lui faisait signer tout ce qui lui passait par la tête, et même ce qui passait par la tète d' autrui, puisqu'un
professeur du collège de Nantes, M. Talbot, le faisait condamner comme plagiaire.
Or, lisez la couverture de ce livre copié, vous y trouverez ces lignes si naïvement orgueilleuses :
« nouvel ouvrage de M. le comte de Villedeuil,
cet homme du monde que l'on prendrait pour un béné dictin. »
Ce prodige, ce puits de science, et, en même temps, cet homme à la mode, ce nabab, ce Louis XIV !
Il avait un cabinet tout tendu de noir avec des lames argentées, une calèche orange, un équipage bizarre ; partout et toujours un luxe criard et d'un goût détestable.
Son but a toujours été d'étonner. Il n'a guère réussi qu'à faire hausser les épaules.
MM. Alphonse Karr et de Goncourt ayant été poursuivis pour je ne sais quel délit de presse , Villedeuil les accompagna au Palais de Justice. Comme l'huissier de service réclamait son assignation pour le laisser pénétrer dans l'enceinte réservée de la salle, Villedeuil répondit avec dépit :
— Je ne suis pas assigné, mais je suis bien plus coupable que ces messieurs : je suis le directeur du journal.
Il n'était pas assigné, quelle injustice! Jamais on ne vit un homme si désolé de n'être pas poursuivi...
Les bureaux du Paris étaient situés à la Maison-d'Or. Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?
Les rédacteurs du journal allaient de la Maison-d'Or à Auteuil, où le directeur avait loué une maison de campagne. C'est là que se donnaient les dîners d'amis pendant la belle saison.
Le dessert trouvait presque toujours les convives trèsémus. On se faisait de grandes protestations, de grandes politesses, et Roger de Beauvoir, toujours charmant et ne voulant pas rester en arrière , invitait à dîner pour des mercredis fantastiques.
Après quoi, les invités vaguaient dans un jardin naissant où se trouvait, en fait d'arbres, une table de marbre.
Le principal rédacteur du Paris, le seul qui ail appelé l'attention sur cette gazette, c'est, sans contredit,