LA TABLE D'HOTE
Chaque soir, à six heures, la cloche des hôtels sonne le dîner. Lambert ne se fit pas sonner deux fois, et je le trouvai assis à côté d'un vieillard chauve et cauteleux. Il s'occupa d'abord de trouver des noms pour chacun des convives, afin de ne pas les confondre dans nos récits. Ces
messieurs furent appelés d'après des ressemblances bizarres : faux Siraudin, faux Delacour, faux Louis XVIII, etc., etc.
Une jeune dame anglaise, accompagnée de son époux dont le foie se trouvait en mauvais état, et enfin un certain M. Beauvivier, célibataire de la ville, complétaient le personnel de la table d'hôte.
(On sert le potage.)
m. beauvivier, à l'Anglaise. — Madame, savez-vous pourquoi les Pyrénées sont couvertes de neige? l'anglaise. — No.
m. beauvivier. — Et vous, messieurs?
(Personne ne dit mot.)
m. beauvivier. — Parce que l'air des montagnes est très-vif et qu'il faut toujours s'y couvrir.
le faux louis xvni, riant. — Très-joli !
le faux siraudin, à son voisin. — Monsieur est-il poitrinaire?
le faux delacour. — Non, monsieur.
un faux monselet (que nous n'avions pas vu en entrant.) — Ce bouillon est excellent.
(On sert les entrées.)
M. beauvivier, à Lambert. — Vous êtes sans doute voyageur de commerce?
lambert. — Non, monsieur, je suis gendarme.
m. beauvivier, surpris. — Je vous en fais mon compliment.
le faux louis xviii. — J'en ai connu un à Senlis.
le faux siraudin. — Monsieur a-t-il le foie attaqué?
le faux delacour. — Non, Monsieur.
le faux siraudin. — Une pleurésie?
le faux delacour. — Non, monsieur.
le faux monselet. — Ces truites sont délicieuses.
m. beauvivier. — On les pêche dans le Gave. Il paraît que ces poissons remontent des chutes d'eau de soixantedix pieds. Y en a-t-il en Angleterre, madame?
l'anglaise. — Oh oui... en Ecosse.
m. beauvivier. — En Ecosse... Est-il vrai qu'on n'y porte pas de culottes?
l'anglaise, poussant des cris affreux. — Ah !.. . shoking. . . vous, polissonne!...
le faux monselet. — Le bœuf est savoureux.
m. beauvivier. — Ah! madame, je suis désolé... j'avais oublié l'acception de ce mot dans la langue d'Albion...
l'anglaise se remettant. — Ah! vilain... vilain.
(Elle prend du bœuf pour la quatorzième fois.)
m. beauvivier. — Pourquoi ne peut-il pas y avoir de monarchie dans les planètes?
(Silence général.)
le faux siraudin. — Monsieur est peut-être paralysé? le faux delacour. — Non, monsieur.
m. beau vivier. — Il ne peut pas y avoir de monarchie dans les planètes, parce qu'elles accomplissent toutes une révolution.
le faux louis xvin. — Très-joli.
le faux monselet. — Ces petits pois sont exquis.
le faux louis xviii. — Y a-t-il des ours dans les Pyrénées ?
m. beauvivier. — Par troupeaux, monsieur, par troupeaux!... Il y a même des histoires terribles que je pourrais raconter aux voyageurs imprudents. Mais l'histoire la plus curieuse de toutes est, sans contredit, celle d'une charbonnière qui fut enlevée par un ours, le 1 1 juillet \ 833, à sept heures cinq minutes du soir. Cet ours l'avait remarquée depuis quelque temps et n'attendait qu'une occasion de faire le coup. En effet, monsieur, cet animal déréglé emporta la jeune femme dans son antre. Il lui fit un lit de feuilles sèches , et , chaque matin , en partant pour la chasse, il roulait une grosse pierre à l'entrée de la caverne. Enfin, la charbonnière, outrée de tant de noirceurs, trouva moyen d'écrire à son mari...
lambert. — Quel moyen, monsieur !
m. beauvivier. — Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est que son mari reçut une lettre et alla, accompagné de ses parents, chercher la charbonnière dans la montagne.
le faux louis xviii, attendri. — Pauvre femme !
m. beauvivier. — Et on trouva dans la caverne un petit monstre, moitié ours, moitié charbonnier (1).
le faux louis xviii , repoussant son assiette. — Ah ! monsieur, que me dites-vous là !
(R baisse les yeux en rougissant.)
M. beauvivier, V examinant. — Tiens ! vous avez un pantalon collant... c'est fort bien porté... c'est presque aussi joli que les anciennes culottes...
l'anglaise, en délire. — Oh ! . . . crudelity . . . polissonne ! . . . (Elle se tord les bras. On lui fait respirer du vinaigre.)
m. beauvivier, désolé. — Mille pardons, madame... Maudite expression!... je suis confus...
le faux louis xviii. — Garçon ! donnez-moi du vinaigre... de celui où cette dame a mis le nez...
le faux siraudin. — C'est peut-être un rhumatisme qui vous amène ici?
le faux delacour. — Vous m'embêtez.
le faux monselet. — Ces beignets sont suaves !
m. beauvivier. — En effet, monsieur, cet hôtel est fort bien tenu...
le faux louis xviii. — On se nourrit bien dans ce pays.
(I) Cette histoire nous a été racontée par un habitant de Pau, qui ne nous a pas paru plus bête qu'un autre. Elle se trouve, du reste, dans le Guide du Voyageur qui se vend à Pau.
m. beauvivier. — Admirablement. Je dînerai demain chez un propriétaire des environs...
le faux louis xviii. — Et vous boirez du Jurançon?
m. beauvivier. — C'est le meilleur \in que je connaisse... aussi je compte m'en donner une culotte...
l'anglaise, poussant des cris. — Ah !... horrible !... horrible man!
(Elle s'évanouit.)
le faux monselet. — Ce gruyère est sublime.
(Le faux Delacour s'essuie les lèvres et s'en va.)
le faux siraudin, à voix basse. — Ce monsieur paraît bien mal.
m. beauvivier. — Ces Anglais sont insupportables !
le faux monselet. — Garçon, du cognac!
lambert. — Pourriez-vous , monsieur, m'indiquer un débit de tabac?
m. beauvivier. — Oui, monsieur, vous en avez un là... au coin de la rue de la Préfecture.
En effet, nous aperçûmes à l'endroit indiqué l'enseigne suivante :
GRÉSILLÉ
Marchand épicier, droguiste et de tabac.
CHAMBRE No 4 8.
Le lendemain, vers neuf heures du matin, je dormais
de mon premier sommeil, quand on vint frapper à la porte de ma chambre. Il faut vous dire, avant tout, que j'avais obtenu au poids de l'or un poêle dont le tuyau allait se perdre dans la chambre de Lambert qu'il était censé réchauffer»
Je fus sourd d'abord à l'appel du visiteur; mais il se mit à frapper de plus belle.
— Entrez !
Et il entra, ce grand jeune homme, vêtu d'habillements d'un noir sale et crasseux. Ses cheveux se collaient timidement sur sa tête. Sa démarche avait quelque chose d'indécis. Un sourire faux et bas traçait une ligne profonde sur chacune de ses joues. Il tenait à la main un chapeau de mérinos noir de l'espèce de chapeaux connus sous le nom de Gibus à trois francs.
— Monsieur, dit-il, je suis homme de lettres.
— Vous êtes homme de lettres, et vous êtes levé à neuf heures? Vous irez loin, monsieur.
— C'est que je suis également commis-marchand... de sorte qu'il m'a fallu prendre, pour vous rendre visite, l'heure où mon comptoir me laisse libre.
— Voilà qui est fort bien , monsieur, et en qualité de confrère j'espère que vous voudrez bien appeler Joseph...
— Qu'est-ce que c'est que Joseph?
— C'est le garçon de l'hôtel. . . les matinées sont fraîches. . . il allumera le feu.
— Pourquoi vous déranger ? je l'allumerai bien moimême.
— Comment, vous auriez la bonté?
— Mais j'en serai flatté.
Il alluma le feu, ce grand jeune homme; mais comme il était très-occupé à souffler dans le poêle , il renversa la chaise sur laquelle reposaient mes vêtements.
— Bon ! m'écriai-je avec humeur, il faudra me brosser pendant une heure.
— Oh ! monsieur, dit l'inconnu avec componction, vous n'aurez pas cette peine... J'ai commis la maladresse, c'est à moi de la réparer.
Un éclair de joie alluma mes prunelles endormies. Mes habits allaient donc être brossés ! Depuis longtemps il n'avaient été à pareille fête.
En effet, le grand jeune homme prit une brosse et s'acquitta à merveille de son office.
— Voilà ! dit-il, quand tout fut fini.
— Merci bien. Fumez-vous ?
— Jamais.
— Alors je vais fumer tout seul. Voulez-vous ouvrir le deuxième tiroir de la commode?... Bien... Voyez-vous des cigares?
— Je ne vois que cela.
— Faites-m'en passer deux ou trois... et des allumettes...
— Merci !... et ma robe de chambre !
— Voilà.
— Seriez- vous assez bon pour approcher mes pantoufles?
— Les voici.
— Vous êtes la complaisance même. Maintenant, ouvrez la porte et appelez Madeleine... c'est la lingère de l'hôtel... Je lui ai donné mon gilet pour y recoudre un bouton et elle ne l'a pas encore rapporté.
— Madeleine ! Madeleine !
— Elle ne répond pas?
— Non.
— Appelez-la Isabelle.
— Mais si elle s'appelle Madeleine ?
— Raison de plus... ça la changera.
— Isabelle !
— Au fait, je ne me rappelle pas trop son nom.
— Que ne le disiez- vous tout de suite? Je vais aller chercher votre gilet.
Le grand jeune homme sortit et revint peu après, tout essoufflé, tant il avait franchi rapidement les distances.
— C'est le troisième étage, ici? me demanda-t-il.
— Oui, monsieur, c'est bien le troisième étage... soixantequinze marches seulement... Vous êtes fatigué?
— Pas le moins du monde.
— J'ai à me faire la barbe... voulez-vous mettre de l'eau à chauffer ?
— Avec plaisir.
Il mit la bouilloire devant le poêle.
— Par Pluton ! monsieur, vous avez une raie admirable... je n'ai jamais su me faire la raie, moi.
— C'est pourtant bien facile.
— Vous en parlez à votre aise.
— Oh! mon Dieu, si vous vouliez...
— Quoi donc ? dis-je négligemment pour dissimuler mes espérances.
— Que je vous la fasse?
— Mais comment donc ! avec plaisir.
Le grand jeune homme me coiffa avec un soin minutieux.
Je jetai les yeux autour de moi ; il n'y avait plus rien à faire.
— Et maintenant, monsieur, dis-je d'un ton sévère, qui demandez- vous ?
Il me regarda d'un air surpris.
— Je demande M. Lambert Thiboust.
— Mais ce n'est pas moi, monsieur... M. Thiboust occupe la chambre voisine... Vous venez me réveiller... on n'a pas l'idée d'une pareille maladresse !
— Oh ! monsieur, je suis confus... je vous fais un million d'excuses...
— Un million, c'est trop... je vais vous en rendre.
— Pardon, encore une fois.
Le grand jeune homme s'inclina profondément et entra dans la chambre de Lambert. Celui-ci, plongé dans une
demi-somnolence, ruminait un chœur de sortie qui a obtenu quelque succès. Voici ce chœur :
L'amour est un Dieu malin Qu'on peut voir soir et matin.
Il tient un arc
Dans un parc.