La foire de Francfort
cnri Estienne avait publié, en 1 572, son ouvrage capital, le Trésor de la Langue Grecque, « gigantesque travail, que Ton ne peut contempler aujourd'hui sans une admiration mêlée d'étonnement et presque d'effroi » (1) Mais cette publication, ajoutée à tant d'autres , avait épuisé ses ressources ; ce n'était pas assez pour lui d'être le savant le plus considérable de son époque, l'imprimeur le plus infatigable, l'éditeur le plus fécond : il lui fallait devenir, nous ne dirons pas libraire (il l'était comme son
(1) Feugère, Essai sur la vie et les ouvrages d? Henri Estienne, i853, in-r8.
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père, comme son aïeul l'avaient été], mais bien commis-voyageur en librairie.
t L'effet le plus triste de la gêne commerciale qui ne cessa dès lors d'affliger Henri Estienne, dit M. Feugère, fut de rendre sa vie aventureuse et errante. A partir de Tannée 1573, la marche entravée de son imprimerie est fréquemment suspendue ; son commerce languit. Il faut qu'il s'agite et se fatigue pour lui rouvrir sans cesse des issues qui tendaient à se fermer. Surchargé de livres qu'il a entassés dans ses magasins avec plus d'ardeur que de prudence, il voyage çà et là pour en chercher le placement difficile : on le rencontre notamment en Allemagne, où les foires de Francfort expliquent en effet sa présence.
Centre du grand négoce dont le principal siège est aujourd'hui Leipsick, cette ville était alors, au printemps et à l'automne, le rendez-vous des libraires et des hommes d'étude : Henri Estienne, par un opuscule de 1574, l'a remerciée de l'accueil bienveillant qu'il y trouvait. Cette pièce, écrite en prose Latine, le disculpe des reproches d'ingratitude envers là savante Allemagne,
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qui lui ont été adressés. Bien loin de dénigrer cette contrée qui lui fut hospitalière, il rappelle ici en termes fort élogieux l'immense service que lui ont dû les lettres , la découverte de l'imprimerie ; surtout il célèbre la cité qui, dans ses marchés périodiques, offrait à l'Europe ou plutôt au monde civilisé de si précieuses richesses. Les livres ne formaient
pas d'ailleurs pour elle une branche exclusive de trafic. Bien d'autres marchandises y étaient en vente, dontl'énumération nous est donnée par H. Estienne. C'est aux consuls et aux membres du sénat de Francfort que ce morceau est dédié ; et il y félicite ces magistrats de leur active surveillance, sauvegarde assurée de l'étranger. Ce libre séjour, commode à tous, même dans les moments de la plus grande alïluence, se recommandait, grâce à eux, par le prix modéré des habitations et des aliments, par la facilité des ressources dont il entourait la vie, comme par les jouissances qu'il procurait à l'esprit : suivant H. Estienne, on le quittait avec regret; on y retournait avec plaisir. » '
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Le volume excessivement rare dont nous avons extrait cet Éloge de la Foire de Francfort (i), contient, sous le même titre, plusieurs pièces enjouées de Henri Estienne, d'un intérêt beaucoup moindre, et qui sont d'ailleurs tout à fait étrangères à notre sujet. Il n'a jamais été réimprimé; toute fois cet Éloge même a été inséré par Nicolas Reusner dans son ouvrage, de Urbibus Germaniœ imperialibus ( Francofurti, 1602, in-8°). Aujourd'hui que les Expositions universelles sont si en faveur et qu'on serait tenté d'en attribuer exclusivement l'honneur à notre époqvie, il nous a paru piquant de montrer ce qu'elles étaient au xvi e siècle : aussi complètes que les nôtres, toutes proportions gardées, et, de plus, permanentes, ce qui n'a pu encore être réalisé de nos jours.
L'ouvrage étant écrit par un Français, réédité et traduit par un Français, on pourra être surpris de l'enthousiasme qui y respire pour le caractère aimable, gé-
(i) Francofordiense Emporium, sive Franco/or' dienses Nundinœ. Anno 1574, excudebat Henricus Stephanus, petit in-8.
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néreux, hospitalier des magistrats et du peuple de Francfort. Si Ton devait étendre ce panégyrique au delà des limites où il est circonscrit, notre publication, il faut l'avouer, ne serait pas très-opportune. Mais Henri Estienne écrivait il y a juste trois cents ans : la Prusse n'existait pas alors, et la République de Francfort ne songeait pas à abdiquer son autonomie pour devenir une préfecture de l'Empire d'Allemagne. En ce moment même, son abdication est-elle bien volontaire? Quoi qu'il en soit, nous croyons ne blesser aucun sentiment de patriotisme en offrant cetravailà M. Sonnemann,député au Reichstag et directeur de la Galette de Francfort, le seul des journaux Allemands qui, après la capitulation de Sedan, ait réclamé hautement la paix.
Au reste , notre pays aurait tort de trouver, dans cette glorification d'une ville Allemande, un nouveau sujet de défaillance et d'excessive humilité ; et l'Allemagne aurait également tort de s'en enfler outre mesure» Il y a d'autres enseigne-' ments à tirer de ce petit livre, que nous soumettons volontiers aux méditations
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de nos lecteurs. Rien de nouveau sous le soleil : les canons Krupp ou autres engins de ce genre étaient déjà connus du temps de Henri Estienne; témoin « ces procédés indignes de Mars »
dont il se plaint avec tant d'amertume (i).
Déjà aussi, du temps de Henri Estienne, » les tempêtes redoublées des guerres » civiles avaient en quelque sorte fait » tomber la Francede son rang, et l'avaient » troublée à ce point de la forcer presque » à s'oublier elle-même » (2). C'est pourtant depuis cette, époque que la France a envahi l'Allemagne, non pas une, non pas deux fois, mais de quarante à cinquante fois.
I) Page 91.
(2'. Page 4J.
LA
Ornatissimis et Spectatissimis
Consulibus, Senatuique inclytœ urbis Francofordiœ ,
Henr. Stephanus s. d.
tu me suspensum, viri amplissimi, contraria* de dicandis hisce nundinis cogitationes tenuerunt : quum neque dicandas vobis esse putarem, neque cui potins eas dicare possem, vidèrent.
Nam nisi vobis eas dicarem, vestro jure vos fraudare, et modonon de
Aux très-honorés et très-dignes
Consuls et Sénateurs de l'illustre ville de Francfort,
Henri Estienne, salut.
'ai été longtemps indécis, très-
illustres Messieurs, au sujet de la dédicace de cet éloge de vos foires, ne croyant pas qu'il dût vous être offert, et ne voyant pas non plus à qui le dédier de préférence. Car si je ne vous en faisais l'hommage, il me semblait vous dépouiller de vos
possessione avita vos deturbare mihi videbariat vobis, nundinarum Francofordiensium cncomium dicare volent i, in mentem veniebat, laudare in os, putidum esse, et neqiie apud verecundos id Jîeri debere, nec ab homine satis verecundo fieri posse.
Qiiod enim JEschino, qui a pudore nomen habet, apud Latinum comicum dicitur,Vercor coram in os te laudare : id omnibus qui ingenuo prœditi sunt pudore, dicendum est. Jam vero non vestrœ verecundiœ tantum sed meo etiam honori consulendum esse existimabam. At illi maie me consulturum, atque omnino futurum arbitrabar ut in assentationis suspicionem inciderem, si dicatione ejusmodi vosmetipsos non solum testes vestrarum laudum, sed etiam velut
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droits, vous troubler presque dans une possession séculaire ; d'un autre côté, en vous le dédiant, j'avais l'air de vous louer en plein visage, chose malséante, que des hommes modestes ne pouvaient accepter, et qu'un écrivain qui a aussi sa retenue ne devait pas se permettre. Le comique Latin fait dire à l'un de ses personnages, Eschine (dont le nom même signifie pudeur) : J'ai scrupule de te louer en face ; c'est également ce que doit dire quiconque possède ce noble instinct de la pudeur. Mais ce n'était pas seulement votre modestie, c'était aussi mon propre honneur qui me préoccupait. Et j'allais, pensais-je, lui rendre un mauvais service, j'allais encourir un très-grave soupçon de complaisance , en voulant faire de vous,
arbitros constituere velle viderer.
Verum hos tandem metus rationes varice superarunt. Primum enim, illudencomium, minimam duntaxat esse harum nundinarum partent :
deinde , maltos hujus encomii vobiscum esse participes, quibus assentari me velle, nemo sibi persuadeat : postremo, non eos a me laudari qui sint ignoti, sed qui velut in oculis totins Europœ versentur :
atque hoc nomine multo minus suspectam esse debere meam laudationem, cogitavi. Hoc quoque non parum me conftrmavit, quod me et a vobis et ab amicis ac familiaribus assentationis crimine (si forte id mihi objiceretur) statim liberatum iri sciebam. A vobis, quod nullam mihi vobiscum amicitiam, nullam
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par cette dédicace, non pas seulement les témoins, mais en quelque sorte les arbitres de vos louanges.
Ces craintes, pourtant, durent céder à diverses raisons. D'abord, cet éloge n'est que la moindre partie du recueil; ensuite vous le partagez avec beaucoup d'autres personnes, dont il serait absurde de supposer que j'aie voulu être le complaisant-, enfin, ceux que j'entreprends de louer ne sont pas des inconnus, ils sont sous les yeux de l'Europe entière, et, à ce titre, les louanges que je leur donne doivent paraître beaucoup moins suspectes.
Ce qui encore n'a pas peu contribué à me décider, c'est que si, par hasard, on m'accusait de flatterie, j'étais sûr d'être aussitôt disculpé, soit par veus-mêmes, soit par mes amis
necessiVudinem intercedere , ac ne notos quidem privatim mihi vos esse sciât is : ab amicis et familiaribus, qnod ii, quum ingeniwn meum perspectam et explorât uni habeant, me ab adulatione tant abhorrere quam qui maxime, testari possint.
Sed quid ego partes aliénas in hac defensione seu excusatione snscipio?
Ipsœ se défendant, ipsœ se excusent Nundince. Nam sive vobis laudari se a me passœ non sunt : quum etiam suas laudes vobis, nec suas laudes
tantummodo, sed vitam ipsam, non secus ac filias parentibus, debere se dicerent. Modum tamen in hac vestri laudatione me tenere voluerunt :
qnod Euripides vere dixisset, lau-
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et familiers. Par vous-mêmes, qui savez m'être absolument étrangers, n'avoir avec moi aucun lien et ne m'être même pas connus personnellement ; par mes amis et familiers, qui ont de mon caractère une connaissance, une pratique suffisante, pour attester que personne au monde n'a, plus que moi, horreur de l'adulation.
Mais pourquoi me défendre, m excuser ainsi dans une cause qui n'est pas la mienne ? Que vos Foires se défendent elles-mêmes, s'excusent ellesmêmes. Car c'est elles qui n'ont pas voulu être louées sans vous, disant qu'elles vous étaient redevables de cet éloge, et mieux encore, de la vie, comme étant vos filles. Cependant, elles m'ont imposé, en ce qui vous concerne, une certaine réserve, d'ac-
io La Foire
des immodicas iis qui laudarentur graves esse et onerosas : dixisset etiam, probos viros odio quodam prosequi eos a quitus nimiis laudibus afficerentur . Quod si et consilium illarum detegere mihi licet, hanc vestri laudationem non tantum apud vos sed apud aîios quoque sibi profuturam, et ita se bina ex hac commoda percepturas sperarunt.
Duo enim sibi persuaserunt : nimirum fore ut hœc laudatio aliam quampiam ejusdem regionis urbem ad œmulationem incendat : fore etiam ut brevi Ovidianum illud in vobis comprobari possit y
... laudataque virtus Crescit, et immcnsum gloria calcar habct.
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cord en cela avec cette juste remarque d'Euripide, que des louanges immodérées sont lourdes et à charge à ceux qui en sont l'objet : il aurait pu dire aussi que les honnêtes gens éprouvent une sorte de haine pour ceux qui les accablent de compliments. S'il m'est permis, au reste, de découvrir leur dessein, elles ont espéré qu'en vous louant je leur rendrais service nonseulement auprès de vous, mais auprès d'autres personnes, et qu'ainsi elles en retireraient un double avantage. Elles se sont en effet persuadé deux choses : à savoir, que cet éloge exciterait l'émulation de quelque ville du même pays ; ensuite, que vous justifieriez bientôt en leur faveur ce mot d'Ovide :
... la vertu grandit avec ta louange, Et la gloire a un immense éperon.
Quod si eas illa spe frustrari contingat, at ne hœc etiam eas f allât y ego qiioque vos illarum nomine sup-
plex rogabo : et vobis ad hanc rem, sicitt et ad alias omnes, Dei optimi maximi opem et favorem votis omnibus exposcam. Ex typographeio nostrOy Anno m. d. lxxiiii. prid. cal.