LES ALCOOLISÉS
L'observation clinique et expérimentale, tout à la fois, sont là pour démontrer que la symptomatologie de l'ivresse emprunte ses caractères plus ou moins tranchés, ici, à la prédisposition individuelle; là, à la composition de la substance enivrante.
Il est de notion courante que, de nos jours, l'alcool éthylique, ou alcool de vin — d'une bénignité qui n'est d'ailleurs que relative (i), — n'entre pour ainsi dire plus dans la compotion des boissons spiritueuses, et pricipalement, de celles que consomme la classe ouvrière.
En dehors des effets des alcools dits supérieurs ou d'industrie, comme l'alcool méthytique, propylique, butylique, amylique, dont la toxicité est proportionnée, non seulement au degré d'atomicité, mais aussi à la quantité de flegmes qu'une incomplèle rectification y a abandonnées, il y a encore à compter avec les essetices et avec l'essence d'absinthe, en particulier, à l'état de combinaison avec d'autres essences : badiane, anis, fenouil, mélisse, menthe, etc., etc., et un alcool quelconque pour former la liqueur d'absinthe. Il y a longtemps
fi) Brouardel et G. Pouchet, De la consommation de l'alcool dans ses rapports avec l'hygiène (Ann. d'hyg. et de méd. lég., 1888).
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qu'on a reconnu à l'intoxication produite par cette liqueur, enivrante et convulsivante, des caractères qui peuvent permettre, dans les cas types de l'espèce, de la différencier de l'ivresse éthylique proprement dite.
Ceux qui ont le mieux étudié l'action de l'alcool suivant sa composition chimique et l'organisation pycho-somatique spéciale avec laquelle il est mis en contact, ont été conduits à distinguer des variétés dans la phénoménologie de l'ivresse : r des formes simples se rapportant à l'ivresse vulgaire ; 2" des formes compliquées ou anomales sortant du cadre commun.
Lorsque l'alcool s'attaque à l'un de ces organismes défectueux sur lesquels la tare héréditaire a marqué profondément son empreinte, il s'établit dans cette rencontre hérédo-toxique. qu'on me passe l'expression, un conflit dont les les manifestations déconcertent, si l'on méconnaît les circonstances spéciales qui avivent ce contact.
En examinant les diverses modalités réactionnelles qui se traduisent dans les formes insolites ou compliquées de l'ivresse, on peut, semble-t-il, pour la clarté de la description, les ranger en trois groupes principaux suivant qu'elles portent d'une manière spéciale, sur les
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phénomènes moteurs, sensoriels, psychiques. Il sera ainsi possible de distinguer : r Vivresse excito-motrice ; 2° Vivresse hallucinatoire; 3° Vivresse délirante, sans se faire illusion, d'ailleurs, sur le caractère quelque peu arbitraire de ces catégories, et sans se dissimuler qu'il peut y avoir plus ou moins fusion, en certains cas, entre ces trois variétés à'ivresse anomale.
A. — IVRESSE EXCITO-MOTRICE.
(Ivresse maniaque, furieuse, convulsive.)
Le désordre incoercible des mouvements est, ici, la véritable caractéristique de la sccène morbide. Il semble que l'alcool s'est, de préférence, fixé sur les centres moteurs de l'écorce cérébrale, et a provoqué, tout a coup, les réactions les plus violentes. C'est une véritable décharge motrice engendrant l'irrésistibilité de l'impulsion, déchaînant cette fureur aveugle, automatique qui s'attaque frénétiquement aux êtres et aux choses, brise, frappe et tue, dans Un paroxysme de folie destructive. Par la soudaineté de l'invasion, c'est un vertige qui n'est pas sans analogie avec la propulsion vertigineuse comitiale.
Dans l'ivresse ordinaire il existe une évolution progressive de symptômes qui permet de
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reconnaître : i° une période ascendante; 2" une période d'état; 3" une période de déclin. Dans la forme qui nous occupe, l'accès, à peine annoncé, parfois, par un malaise mal défini, de la céphalalgie, une sensation de chaleur, une constriction crânienne, une inquiétude vague, fait explosion et acquiert immédiatement toute son intensité. Dans un élan irrésistible de colère aveugle, de rage destructive, et d'énergie musculaire qui décuple ses forces, le furieux court droit au but et n'a rien de cette hésitation, de cette incertitude des mouvements de l'ivrogne vulgaire.
La parole a les mêmes dehors convulsifs que les actes ; l'incitation motrice verbale aboutit à l'émission de cris rauques, de jurons, de rugissements, de sons à peine articulés où se révèle le désordre convulsif de la musculation vocale.
L'activité psychique ne prend qu'une part fort restreinte au déroulement rapide de ce drame; subjuguée par ce déploiement automaque de puissance motrice, elle s'efface et se voile. La vie sensorielle ne participe guère davantage à cette perturbation si intense, dont la terminaison va être aussi prompte que le début en a été soudain. Epuisé par sa violence même, l'élan moteur se ralentit tout à coup; à
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l'hyperexcitabilité des cellules corticales va succéder une sorte d'anéantissement fonctionnel qui se dénouera en un sommeil profond, léthargique, où se refera la vitalité des éléments nerveux, sommeil généralement très prolongé qui clôt l'accès.
Au réveil, il ne subiste rien, ou à peu près, de cet orage moteur si violent. Le calme s'est fait, complet, absolu; comme seuls vestiges, la courbature physique et morale que peut laisser un cauchemar prolongé et mouvementé, et le souvenir confus de certaines péripéties du paroxysme impulsif, souvenir qui peut même manquer totalement.
Si l'on cherche à établir la part de responsaiblité qui revient à la substance enivrante dans la production d'un désordre aussi grave, on est presque toujours amené à y surprendre, ainsi que nous le remarquions plus haut, la complicité active de la prédisposition héréditaire ou acquise.
A considérer la facilité avec laquelle l'explosion se produit, en bien des cas, on peut conclure que l'arme était toute chargée et que l'alcool, en intervenant, n'a joué que le rôle du doigt qui presse sur la détente.
Aussi bien, cette ivresse anomale, dans sa genèse et son évolution, emprunte-t-elle moins,
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en quelque sorte, à l'agent toxique provocateur qu'à l'état sous-jacent, c'est-à-dire à l'excitabilité morbide qui est le terrain commun où se développent les troubles de ce genre qui nous transportent bien loin de l'insouciante et e:^ubérante gaieté de l'ivresse vulgaire.
Cette prédisposition héréditaire constituant l'état dit dQ dégénérescence mentale, existait à un haut degré dans le fait que nous allons relater maintenant comme exemple d'ii>resse excitomotrice.
L... Joseph, étudiant, âgé de dix-neuf ans, est le fils unique d'un père ivrogne, brutal, emporté, violent jusqu'à la frénésie et d'une mère névropathe, faible d'esprit. Cette dernière eut à subir, au cours de sa grossesse, les sévices les plus graves de la part de son mari. Enceinte de quatre mois, elle fut projetée avec force contre un arbre de son jardin, puis renversée et piétinée par son mari qui, au comble de la fureur, vociférait : « Tu ne le tiens pas encore, ton enfant! » Pendant toute la durée de la gestation, des scènes analogues se produisirent, de temps à autre : terrorisée, affolée, M"^ L... vivait dans de perpétuelles anxiétés, n'osant se plaindre et s'attendant chaque jour à être mortellement frappée. Elle accoucha cependant à terme. Né dans des circonstances
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aussi lamentables, Joseph L... semblait prédestiné à en subir, tôt ou tard, le contre-coup.
Au point de vue physique, le développement fut régulier. Mais, dès les premières années de son existence, il montra une excitabilité nerveuse véritablement maladive. D'esprit vif et ouvert, on basait sur une sorte de précocité intellectuelle des espérances que l'avenir ne devait nullement réaliser. Au lycée, ce fut le plus indiscipliné, le plus ingouvernable des écoliers. Ne travaillant que par boutades, turbulent, querelleur, il encourt sans cesse des punitions et se montre tantôt absolument indifférent, tantôt extrêmement sensible aux sévérités qu'il s'attire. Un jour, il veut se jeter à l'eau, parce qu'on le menace d'une retenue. A sa sortie du collège, sa famille ne sait que faire de lui, car son instruction est restée très incomplète. Comme il manifestait quelques dispositions artistiques, et semblait désirer passionnément être, tour à tour, musicien, peintre, sculpteur, des tentatives furent faites en ces divers sens. Mais les prétendues aptitudes de Joseph L... ne firent pas longtemps illusion. On dut se contenter de le garder, oisif, à la campagne où bientôt il se signala par des excentricités dangereuses. Menant ses chevaux à une allure désordonnée, il occasionnait fré-
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quemment des accidents. Vivant en compagnie de sa mère, il était pour celle-ci une cause d'incessants tourments. Toujours en quête de fantaisies ruineuses, il s'emportait à la moindre objection. Un jour, à l'occasion d'une exigence ridicule, il rencontre un refus catégorique.
Il s'enferme aussitôt dans sa chambre, et absorbe, en guise de protestation, une énorme quantité d'eau-de-vie — le quart d'un litre environ. — Quelques minutes après, il est pris d'un accès de fureur, brise tout ce qu'il peut atteindre, pousse des hurlements. On veut intervenir, mais sa rage de destruction ne fait que croître. Hors de lui, il tourne sa frénésie contre sa mère, la jette à terre, lui brise un bras. On était allé quérir les gendarmes; à leur arrivée, il bondit sur eux et déploie dans sa résistance une force extraordinaire ; il fallut une longue lutte pour s'assurer de sa personne. Réduit à l'impuissance, il continue à rugir pendant quelques instants, puis s'affaisse dans une lourde torpeur, s'endort profondément et ne se réveille que douze heures après. Il a repris, à ce moment, possession de luimême, promène confusément son souvenir à travers les incidents de la veille, se montre presque incrédule au sujet des graves violences
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dont sa mère a été la victime. Il a encore la face tuméfiée, les yeux ternes et brouillés de l'ivrogne, mais il ne présente pas le tremblement caractéristique qui appartient à une autre forme de l'intoxication alcoolique.
Appelé à statuer sur les mesures qu'il convenait de prendre à l'égard du jeune Joseph L... j'ai dû demander son envoi dans un asile d'aliénés, bien moins en raison de son ivresse maniaque et des impulsions dangereuses qui en avaient signalé le cours, que de son état de dégénérescence mentale héréditaire, de sa vie extravagante et désordonnée habituelle. Après un séjour de quelques mois à l'asile de X..., il fut mis en liberté. Depuis cette période de traitement, ses dispositions morales semblent s'être modifiées favorablement.
Dans cette forme de l'ivresse anomale, le désordre général de la sphère motrice peut nettement prendre le caractère spasmodique pour constituer ce que Percy a appelé Vij^resse conptilsive, qui n'est qu'une variété de Vii^t^ésse excito-motrice.
Ce sont des convulsions à grandes oscillations, se rapportant beaucoup plus au type clonique qu'au type tonique.
Elles présentent, ainsi qu'on l'a déjà noté, certaines analogies avec les contorsions et l'agi-
tation convulsiforme de l'attaque d'hystérie. La violence déplo3^ée est extrême, également, et cependant, elle a quelque chose de moins directement agressif, de moins tragique, en quelque sorte, que celle dont nous venons d'esquisser brièvement les manifestations. Ce sont des mouvements absurdes, illogiques, incohérents, des grimaces étranges, des roulements d'yeux furibonds, des grincements de dents, des claquements des mâchoires, des propulsions saccadées de la tcte, du tronc et des membres, en tous sens.
Après une énorme dépense d'énergie musculaire, après cette crise convulsiforme dont la durée ne dépasse généralement pas sept ou huit heures, brusquement, l'agitation tombe et un sommeil comateux prolongé va servir de transition entre la scène pathologique et le retour à la vie normale.
Une particularité digne d'être relevée, a propos de Vivresse convulsive, est relative aux contractions spasmodiques des muscles masséters sur lesquels la décharge motrice semble concentrer plus spécialement son action, et cette remarque va nous fournir, naturellement, l'occasion de dire quelques mots de certaines méprises dont ces contractions massétérines sont le prétexte.
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Les pseudo-rabiques. — Au nombre des impulsions qui se font jour dans Vivresse excitomotrice, dans ce débordement musculaire où se développent tous les moyens d'attaque, nous avons observé, un certain nombre de fois, la fureur rabique. Un aveugle emportement, à l'instar de l'animal hydrophobe, jette l'alcoolisé sur les personnes, ou même des objets inanimés avec l'irrésistible besoin de les mordre, de les déchirer à pleine dents. Il n'est pas rare qu'on arrête sur la voie publique des individus qui ont semé la terreur autour d'eux. Excités, furieux, ils se sont élancés, la bouche ouverte, frémissante et souillée d'écume, l'œil hagard, sur les passants épouvantés ; ou bien, ils se sont précipités, dans leur frénétique envie de mordre, sur les arbres ou les bancs des promenades publiques.
Ce n'est qu'avec beaucoupde difficultés qu'on parvient à s'emparer d'eux et à les mettre dans l'impossibilité de nuire. Leur aspect répondaiu à l'idée qu'on se fait communément de l'homme atteint d'hydrophobie, il n'est pas surprenant qu'on juge leur abord dangereux et leurs m.orsures redoutables, surtout en présence de cette fureur qui accroît extraordinairement leur force impulsive.
Ces malheureux sont amenés solidement
garrottés et le procès-verbal sommaire qui les accompagne ne manque pas de mettre en cause l'hydrophobie ; certains ont encore entre les dents, au moment de leur arrivée, un morceau de bois qu'ils s'acharnent à déchiqueter. Il suffit de les voir exécuter des mouvements énergiques et saccadés des mâchoires avec cet invincible besoin de faire agir puissamment le bras de levier du maxillaire inférieur, pour s'assurer que l'excitabilité motrice engendre une sorte detrismus intermittent. Il 3' a comme un appel pour la mise en œuvre, sur un objet résistant, de cette force accumulée. De là l'idée, parmi ceux qui assistent à l'explosion de cette fureur, de leur donner un morceau de bois sur lequel se passe leur rag-e.
Par un court examen on parvient à se convaincre que l'hydrophobie est étrangère à tout ce désordre, où se révèle, au contraire, l'action toxique de l'alcool. Après quelques heures, le calme reparaît, l'individu s'endort. Demain il aura tout oublié.
L... Victor, âgé de trente et un ans, ouvrier ferblantier, d'une bonne santé habituelle, fils de parents sobres et sans tare héréditaire- connue, se signalait, depuis quelques instants, dans l'après-midi du 24 septembre 1888, à l'attention des passants, boulevard Magenta, par des
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allures bizarres; lorsque, tout a coup, on le voit se précipiter sur un banc et le mordre furieusement en poussant des cris rauques. Ses dents s'implantent dans le bois et en détachent des débris. A l'arrivée des agents, il se jette sur eux et cherche à les mordre : on dut le lier sur place... On le porte ainsi dans une pharmacie; là, il déploie une énergie extraordinaire, bondit sur ceux qui l'entourent, rugissant, les dents découvertes et l'écume aux lèvres. On lui présente une planchette; il se rue sur cet objet, l'enserre entre ses mâchoires et le broie en quelques minutes.
Au moment où on le dépose dans une cellule matelassée de l'Infirmerie spéciale, il s'attaque aux surveillants avec la même furie, pendant deux ou trois heures. Puis, l'agitation agressive s'éteint presque soudainement ; un temps de repos survient, et, avec lui, le sommeil profond et stertoreux qui clôt ces sortes d'accès. Quelques heures plus tard, L... se présentait à la visite avec les traits alourdis, l'œil terne, la confusion mnémonique d'un lendemain d'ivressse. Il a encore l'haleine fortement alcoolique mais n'offre aucun tremblement. Calme, lucide, il répond à nos questions en homme qui dirige sa pensée. Des incidents de la veille, il a tout oublié ou à peu près. Il
avoue des libations copieuses (vermouth, absinthe, vin blanc, cognac) dans la matinée du même jour. Cela lui arrive quelquefois, dit-il, de boire d'une façon immodérée; mais il n'a pas la réputation d'un ivrogne. A en croire sa mère qui nous fournit sur lui quelques renseignements, il serait même d'un sobriété relative (??)
Il est à peine besoin d'ajouter que Victor L..., examiné attentivement au point de vue de la rage, n'en offrait, à ce moment, aucun des symptômes. La déglutition des liquides s'opérait de la manière la plus normale. Aucune morsure suspecte, dans les jours, semaines ou mois qui avaient précédé ne pouvait d'ailleurs fournir prétexte à des craintes de ce genre.
Mais il convient de dire qu'une vive inquiétude, née d'une morsure récente, est susceptible d'ébranler fortement le moral d'un individu prédisposé. Que la stimulation se produise à ce moment, et les réactions qui vont se développer pourront se ressentir de cet état d'esprit préexistant.
C... Louis, âgé de vingt-trois ans, employé, est amené d'urgence à l'Infirmerie spéciale, le 5 février 1889, à 11 heures 1/2 du soir, dans un état d'excitation extrême. Il ne prononce pas une seule parole; mais il lacère ses vête-
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ments avec ses dents et s'élance sur les personnes pour les mordre. Le rapport du commissaire de police est ainsi conçu : « Cet homme présente tous les symptômes delà rage; il déchire ses vêtements, cherche à mordre et ne parle que d'un chien qui l'aurait mordu il y a onze jours. » Une heure après son arrivée au Dépôt, C... s'est calmé et a demandé à étancher sa soif : il a bu à longs traits deux pots de tisane, puis s'est endormi. Le lendemain matin, il se plaint de maux de téte violents. Au moment de l'examen, il est est en pleine possession de lui-même, il a tous les dehors d'une personne raisonnable.
Voici ce que raconte sa femme venue pour le réclamer :
« Il y a onze jours, C... avait été mordu par un chien de Terre-Neuve. Aussitôt après l'accident la plaie avait été cautérisée à l'Hôtel- Dieu. D'un autre côté, un rapport fait par un vétérinaire, à la requête du commissaire de police, constatait que l'animal ne présentait aucun signe d'hydrophobie. Malgré tout, C... était peu rassuré ; il continuait à redouter les conséquences de cette morsure. Le matin même du jour de son envoi à l'Infirmerie, il s'était beaucoup fatigué en opérant un déménagement; afin de se donner des forces, il avait absorbé
2 à 3 litres de vin plus ou moins frelaté... Dans la soirée, il se plaignait de la tète; puis, une petite querelle était survenue entre sa femme et lui, aussitôt sa fureur s'était déchaînée... Il brisait tout ce qu'il pouvait atteindre, poussait de véritables hurlements, émettait des phrases incohérentes, roulant presque toutes sur le chien de Terre-Neuve. » C... peut être considéré comme un prédisposé. Fils d'un père qui a été emporté par une congestion cérébrale et d'une mère névropathe, il est aussi le frère d'un alcoolique qui a été enfermé dans un asile d'aliénés.
De cette observation nous pourrions en rapprocher une autre; nous nous bornerons à l'énoncer en quelques mots. Dans une lutte acharnée avec l'un de ses camarades d'atelier, un sieur V... avait été profondément mordu au bras par son adversaire.
Des mois se passent sans autre trouble qu'une inquiétude vague et sans persistance... De temps à autre, V... faisait allusion à la possibilité du développement de la rage du fait de cette morsure... Un jour, il s'enivre et son excitation alcoolique revêt aussitôt certains caractères extérieurs de l'hydrophobie. Il fut arrêté au moment où, après avoir entaillé, avec ses dents, deux ou trois platanes, il s'était jeté sur un
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enfant pour le mordre. Celui là encore était un pseiido-rabique, en puissance d'alcool et présentait une variété à'ivresse anomale.
Il faut remarquer que nous ne sommes pas, là, sur le terrain de la croyance morbide à une hydrophobie imaginaire, croyance morbide que l'on rencontre chez certains délirants mélancoliques et dans des cas de délire alcoolique proprement dit. Nous avons affaire à une pseiidorage, objectwe en quelque sorte, se traduisant par l'impulsion à mordre, par le spasme convulsif des muscles masséters; tandis que, dans les délires auxquels nous faisons allusion, la prétendue rage est toute subjective; c'est une idée délirante, saillante, de la psychose lypémaniaque. Nous avons eu l'occasion d'examiner un certain nombre de ces rabiqiies imaginawes qui s'étaient adressés à un commissariat de police quelconque pour demander d'être dirigés, en hâte, sur l'Institut Pasteur.
En dépit de certaines analogies d'aspect qui existent entre les variétés d'ivresse excito-motrice que nous venons de décrireet la crise vertigineuse comitiale i soudaineté d'invasion, impétuosité aveugle de l'attaque, terminaison soporeuse de la crise, amnésie au réveil), le diagnostic est cependant assez facile à établir. En dehors de la notion de la cause, le syndrome
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fiiror à potit se distingue de l'accès impulsif épileptique par divers caractères.
Dans l'ivresse, malgré la rapidité de l'explosion, les phénomènes précurseurs sont d'ordinaire plus accentués et entraînent avec eux leur signification étiologique. En outre, la période soporeuse est beaucoup plus longue qu'après le paroxysme comitial vertigneux où son intervention n'est nullement nécessaire comme elle l'est dans l'attaque convulsive.
Enfin, si l'amnésie consécutive est fréquente dans l'ivresse excito-motrice, elle est généralement moins totale, moins absolue que dans la crise épileptique. L'haleine de l'ivrogne, son faciès boursouflé, ses yeux encore injectés et troubles, sa parole lourde et pâteuse, le dénoncent le plus souvent. Sans parler des anamnestiques qui guideraient, il 3^ aurait encore à mettre en ligne de compte, l'émission spasmodique de l'urine, la morsure de la langue, l'inégalité des diamètres pupillaires, la constatation de l'un de ces signes devant plutôt faire penser au morbus sacer.
Parmi les symptômes habituels de l'ivresse, une assez large place est à faire aux altérations
momentanées de la sensibilité générale et spéciale, altérations qui rendent les perceptions confuses, enlèvent aux objets la netteté de leurs contours, conduisent à des appréciations erronées et engendrent ces illusions nombreuses et variées dont l'ivrogne est le jouet. Mais si ces illusions appartiennent à la phénoménologie de l'ivresse, en est-il de même des hallucinations ?
Il y a sur ce point un assez grand désaccord entre les auteurs. Pour les uns, les hallucinations seraient communes, dans la période de l'excitation ébrieuse, tandis que, selon les autres, elles ne se produiraient jamais ; pour les partisans de cette dernière opinion, le phénomène hallucinatoire serait, en quelque sorte, exclusif de l'ivresse, son intervention signifiant qu'on a affaire, non à cet état, mais bien au délire alcoolique, lequel est, de sa nature, essentiellement hallucinatoire.
Nous ne pensons pas qu'on soit en droit d'affirmer que l'hallucination est un fait ordinaire dans l'ivresse; si l'on s'en tient à la délimitation exacte qui sépare ce phénomène et l'illusion proprement dite, on est forcé de convenir que c'est l'illusion et non l'hallucination qui se trouve en cause dans la phase d'excitation de la période ébrieuse.
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Et cependant, il est impossible de reconnaître comme appartenant à la forme mentale désignée sous le nom de « délire alcoolique » certains cas d'intoxication éth3dique aiguë, où se montre, incidemment d'ailleurs, le phénomène hallucinatoire. Ce n'est déjà plus l'ivresse commune, mais ce n'est pas non plus l'accès de folie alcoolique; c'est, selon nous, une variété d'ipt^esse compliquée ou anomale. Sur plusieurs milliers d'individus alcoolisés, nous ne l'avons rencontrée qu'un très petit nombre de fois.
Elle réclame sa place entre V ivresse excitomotrice et Vivresse délirante ou psychique. Nous nous bornerons à en citer l'exemple suivant.
X..., âgé de quarante-trois ans, sous-officier, sur les antécédents héréditaires duquel nous sommes insuffisamment renseigné, s'est acquis, dans la petite ville où il habite, la réputation d'un homme débauché, viveur et intempérant. Marié, père de trois enfants, il est depuis longtemps animé de fort mauvais sentiments vis-à-vis de sa femme. Une nuit, il rentre à son domicile, après des libations plus copieuses que de coutume, où l'absinthe était largement représentée. Lorsqu'il pénètre dans la chambre où est couchée sa femme, il est dans un état de violente surexcitation
ébrieuse. Tout à coup, sans mot dire, il tire son sabre du fourreau et, se précipitant vers le lit, il fait le geste de s'attaquer à un être imaginaire qu'il poursuit, le sabre au poing, en criant : « Ah ! je t'ai trouvé couché avec ma femme, cochon, je vais t'enfiler ! »
D'un vigoureux coup de pointe, il semble le transpercer; il redouble, s'acharne sur son ennemi qu'il voit rouler à terre... il fait mine de l'achever en le piétinant furieusement, et, s'adressant à sa femme terrifiée : « Maintenant qu'il est bien mort, à ton tour, gredine ! tu vas y passer aussi ! » Il s'élance sur elle, la poursuit de pièce en pièce, toujours le sabre en main, et la force, pour éviter une mort certaine, de sauter par une fenêtre. La malheureuse reste, quelques instants, suspendue dans le vide, accrochée à une jalousie; X... gesticule toujours furieusement avec son sabre et va réussir à atteindre sa victime, lorsque celle-ci lui échappe, en tombant de la hauteur d'un deuxième étage sur une toiture vitrée où elle se blesse grièvement. Les trois enfants avaient assisté à cette scène tragique, muets, pétrifiés : croyant leur mère morte, ils criaient et voulaient s'enfuir... X... les menace de mort s'ils bougent. Une heure plus tard, lorsque le commissaire de police pénètre dans la chambre
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OÙ vient de se dérouler ce drame, il aperçoit les enfants immobilisés par une terreur indicible. Sur le lit, X... est étendu; il dort profondément, la face tuméfiée, les traits à demi convulsés. De sa main droite, il serre toujours son sabre nu, dont la pointe semble dirigée contre un agresseur imaginaire. On le réveille à grand'peine, et quand on lui reproche sa conduite, il nie catégoriquement les faits qu'on lui signale. Lorsque nous le voyons, quelques heures plus tard, il est calme, lucide ; il a seulement l'allure lourde de Tivrogne qui vient de se réveiller. Il n'existe pas de tremblement des extrémités. II. ne veut pas croire que sa femme s'est jetée par une fenêtre pour échapper à sa fureur. « Je ne peux pas accepter ça! » Telle est la phrase qu'il répète sans cesse.
Il est impossible de voir dans cette crise délirante qui saisit l'homme en pleine santé, apparente du moins, après des libations exceptionnellement copieuses et le laisse, quelques heures plus tard, indemne de tout trouble délirant, de tout désordre somatique, il est impossible, disons-nous, de voir là un accès de délire alcoolique dont l'évolution, très différente, comporte, dans la perturbation sensorielle qui le caractérise, une activité délirante très mobile, très mouvementée et ne s'épuise pas, à
peine née, dans ce sommeil lourd et stertoreux des ivresses graves.
Dans des faits de cette nature, d'observation peu commune d'ailleurs, l'hallucination (et ici, il importe d'employer le singulier, car le trouble sensoriel est presque toujours limité et univoque), l'hallucination est le phénomène prédominant : des impulsions motrices peuvent ensuite se déchaîner, mais elles ne sont que les réactions de cette hallucination qui occupe ordinairement le sens de la vue. Le furieux agit d'après l'idée née d'une fausse perception, La violence de X.., résume par elle-même un processus sensori-psycho-moteur, et si l'on admettait, pour un instant, que la perception, au lieu d'être imaginaire, eût été réelle, sa conduite se motiverait dans une certaine mesure. Dans Yivi^esse excitO'inotrice, au contraire, on ne trouve que l'impulsion brutale, une décharge de mouvement qui pousse aveuglément l'individu en avant, le fait s'attaquer aux objets et aux personnes, au hasard de la rencontre. Il se fait dans la sphère motrice un travail analogue à celui que nous allons voir se produire, dans le domaine de l'idéation, avec Vipresse délirante.